…vous dessinaient une vache…

Etapes 1 et 2: deux formes simples
Etape 3: deux autres formes simple

Quoi de plus simple que de dessiner une vache?

1) Un cercle pour la tête

2) un carré pour le museau,

3) deux croissants de lune pour les cornes

 

Et voilà, en quelques coups de crayon vous avez un dessin identifiable de manière indiscutable comme un animal à cornes, connu universellement sous le nom de “vache”.

Les vaches à cornes? En quoi, cela concerne-t-il ce blog consacré aux abeilles? Encore une sortie de piste ! me direz-vous… Peut-être. Et pourquoi après tout? Cela fait aussi partie des privilèges d’être invité sur les blogs de LeTemps.ch que de bénéficier de la liberté de pouvoir s’y exprimer sans contraintes ni limitations d’aucune sorte. Nous verrons néanmoins en fin d’article que l’initiative sur les vaches à cornes fait partie des enjeux étiques et moraux de notre temps, comme celle sur l’interdiction des pesticides de synthèse, car elle pose des questions essentielles sur le futur de notre environnement, de notre agriculture, de la qualité de notre nourriture, de notre santé et en définitive de notre dignité d’humains face aux animaux domestiques….

Oui, j’ai signé et fait signer l’initiative sur “les vaches à cornes” et j’en suis fier. Je le suis aussi d’avoir contribué, bien que de manière infime, à la récolte des 100’000 paraphes dans les délais. Ce ne fut pas facile, à part les paysans convaincus qui refusent déjà l’écornage et qui avaient évidemment signé, je n’ai rencontré aucun agriculteur prêt à soutenir le texte, y compris dans ma famille d’origine paysanne, mes cousins et connaissances qui pratiquent l’agriculture “bio“. Voilà qui donne à réfléchir.

Armin Capaul: héros moderne

Comment à lui tout seul (ou presque), un petit paysan du Jura bernois, propriétaire de quelques vaches et quelques chèvres à-t-il réussi l’exploit de convoquer le peuple suisse aux urnes? C’est là l’un des miracles de notre démocratie semi-directe, qui selon le thème d’une autre votation ayant lieu ce même 25 novembre 2018 serait en danger. Non elle est bien vivante, et au contraire de l’autre objet, la question posée est simple et sans ambiguïté: ne faut-il pas soutenir financièrement les agriculteurs qui respectent la dignité de leurs animaux de rente et qui renoncent à les écorner? L’histoire se souviendra peut-être d’Armin Capaul comme d’un héros du 21ème siècle aux côtés de Guillaume Tell ou de Nicolas de Flüe. En tous cas, il partage avec ces derniers des convictions profondes, une capacité à penser par soi-même, la force de porter un combat sans craindre des ricaneurs, un paysan indépendant qui ne s’en laisse pas conter par une politique agricole à la dérive depuis des décennies, un homme digne et porteur d’espoir en ce début de 3ème millénaire.

Pourquoi ce texte devrait-il figurer dans la constitution fédérale ?

Bien entendu, il paraît absurde, d’inscrire un tel objet dans le texte fondamental de notre droit national, ce que les opposants ne manquent pas de relever avec mépris. Mais si on en est arrivé là, c’est uniquement parce que tous les acteurs, aux divers échelons du droit agricole ont traité avec dédain et arrogance la revendication de notre petit paysan. En définitive, il ne lui restait que ce moyen pour se faire entendre. Et c’est pourquoi un détail du droit agricole, qui devrait figurer dans une directive d’application ou dans une ordonnance, se retrouvera peut-être inscrit dans la constitution suisse au soir du 25 novembre 2018.

… la dignité de la créature…

Si l’initiative de notre agriculteur de Peyrefitte a rencontré un tel succès, c’est parce qu’elle soulève des interrogations beaucoup plus profondes que la simple attribution d’un subside. En effet, elle pose la question du respect de la dignité de la créature, un principe inscrit dans la Constitution fédérale (article 120) depuis l’adoption de la législation sur le génie génétique. Selon la CENH (Commission fédérale d’éthique pour le génie génétique dans le domaine non humain), la dignité de l’animal est atteinte lorsque l’un des 3 critères suivants est satisfait:

  • – Intervention modifiant l’apparence
  • – Avilissement
  • – Instrumentalisation abusive

 Ce principe est repris dans la Loi fédérale sur la protection des animaux (LPA) de 2005 à l’art. 3 a:

dignité: (…) il y a atteinte à la dignité de l’animal (…) lorsqu’on lui fait subir des interventions modifiant profondément son phénotype ou ses capacités (…)

Modification du phénotype: L’écornage modifie évidemment l’apparence (c’est à dire le phénotype qui est la matérialisation du patrimoine génétique) de l’animal. Pourquoi est-il donc toléré? admis? recommandé? réglementé? La législation n’aborde explicitement l’écornage que dans l’ordonnance d’application qui précise qu’il doit se pratiquer par des personnes formées, durant les trois premières semaines de vie de l’animal et sous anesthésie. L’utilisation d’élastiques est interdite!

Modification des capacités: les capacités des animaux sont évidemment modifiées puisque les cornes jouent un rôle important dans la communication entre individus, en particulier dans l’établissement de la hiérarchie dans le troupeau. Pouvez-vous imaginer en Valais, un combat de reines écornées? On a même appris lors des divers débats et discussions que les cornes seraient impliquées dans la physiologie digestive et la respiration de ces ruminants.

Communiquer avec le ciel…  l’artiste gruyérien Jacques Rime raconte une anecdote empreinte de respect et de poésie. Un de ses amis, venant d’Afrique du Nord et en visite chez lui, s’étonnait de voir des vaches sans cornes. Une fois l’explication donnée, ce dernier exprima une totale incompréhension, car selon les croyances de son peuple les cornes sont un moyen d’entrer en communication  avec le ciel.

… une question de valeur et d’esthétique pour le 3ème millénaire …

La problématique soulevée par Armin Capaul pose des questions qui dépassent largement celle du subside.  Elle remet en cause de manière fondamentale notre manière de considérer l’animal domestique, elle génère des réactions passionnées fortement empreintes d’émotion.Elle culpabilise aussi bien les éleveurs qui privilégient l’écornage, que les vétérinaires qui pratiquent ces opérations, ou encore les scientifiques qui justifient et recommandent ces pratiques, ainsi que les élites et les juristes qui édictent les lois et les ordonnances d’application et qui tous prônent le non à l’initiative.

Etape 7: les pattes, la queue, la tétine et des couleurs

Selon les estimations, il en coûterait moins de 20 millions, sur les trois à quatre milliards de subventions annuelles sous forme de paiements directs à l’agriculture. On refuse de croire que les agriculteurs ne soient pas prêts à partager et laisser quelques miettes aux partisans des vaches à cornes. Cet idéal ne mérite-t-il pas d’être reconnu par un soutien financier, alors que les agriculteurs peuvent justifier de subsides pour l’implantation de bancs sur lesquels vous pouvez vous asseoir pour admirer leur travail, de tas de pierres pour les orvets et les souris, ou pour remplacer les piquets en plastic par des pieux de bois à la mode traditionnelle pour le plaisir de nos yeux. Pourquoi ne pas soutenir aussi ceux qui nous mettent en contact avec le ciel?

Quelle que soit votre position, allez voter… et si cet article vous a interpellé(e), déposez un oui dans l’urne le 25 novembre.

 

Francis Saucy

Francis Saucy

Francis Saucy, Docteur ès sciences, biologiste, diplômé des universités de Genève et Neuchâtel, est spécialisé dans le domaine du comportement animal et de l'écologie des populations. Employé à l’Office fédéral de la statistique, Franci Saucy est également apiculteur amateur et passionné, et il contribue par ses recherches et ses écrits à l'approfondissement des connaissances sur les abeilles et à leur vulgarisation dans le monde apicole et le public en général. Franci Saucy fut également élu PS à l'exécutif de la Commune de Marsens, dans le canton de Fribourg de 2008 à 2011 et de 2016 à 2018. Depuis mars 2019, Franci Saucy est rédacteur de la Revue suisse d'apiculture. Blog privé: www.bee-api.net

Une réponse à “…vous dessinaient une vache…

  1. hahah, vous adore, Saucy (on a du se connaître dans une autre vie?)
    Vous m’avez convaincu.

    D’abord, je n’étais pas chaud, car on trompe la marchandise.
    Mais ici (en Uruguay), j’ai eu l’occasion de faire écorner un veau Yersey, sont pas des vétérinaires, mais le gaucho et son couteau, beurk.

    J’aurais préféré une initiative interdisant pûrement et simplement l’écornage, mais bon, c’est un premier pas, à la suisse
    🙂

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