Andreas Meyer, patron des CFF: uf widerluege!

Monsieur le directeur général exécutif, lieber Andreas,

Tu quittes les CFF. Les gazettes et les discussions au Café du commerce ont déjà dressé ton bilan. Tu permettras que je complète celui-ci par quelques traits plus personnels.

Un homme qui ne craint pas l’enfer
Nous nous sommes rencontrés dans un moment très sombre pour les CFF, au propre comme au figuré: dans les entrailles du tunnel du Simplon, quelques heures après l’incendie du train de marchandises du 9 juin 2011. La température monte jusqu’à 900 degrés, et les pompiers craignent l’effondrement de la voûte. Mais le 13 juin déjà, les CFF invitent les médias à plonger dans le souterrain.  Tu mènes la petite cohorte de journalistes, à la pâle lumière du train de secours. La piste est étroite –quelques centimètres de large–, l’atmosphère étouffante et, sur le site de l’accident, la marche périlleuse: il faut notamment escalader la carcasse d’un wagon qui barre la route. Tu improvises là, au milieu de ce tohu-bohu de ferraille calcinée, une interview en langue italienne. Puis nous entamons notre périple en sens inverse, pour reprendre notre souffle dans le convoi qui nous ramène à Brigue. Je découvre d’un seul coup ton courage physique, ton endurance, et une faculté d’adaptation, dans les trois langues nationales, hors du commun. En bref, un homme qui ne redoute même pas l’enfer…

Au fond du Simplon, le 13 juin 2011: Andreas Meyer en compagnie de l’auteur de ces lignes (photo CFF).

De multiples empreintes ferroviaires
De ton curriculum vitae, je retiendrai uniquement les empreintes ferroviaires: tu es issu d’une famille de cheminots de Birsfelden (BL). Pour visiter ta grand-mère maternelle, tu empruntais, très jeune, le chemin de fer de Sursee à Triengen, l’un des derniers bastions de la traction à vapeur; la consigne était stricte: tu devais fuir à tout prix la locomotive pour ne pas souiller ton short et tes chaussettes d’un blanc immaculé! Au temps de tes études, tu nettoyais déjà des wagons… Après une licence en droit et des passages chez ABB et l’industriel allemand Babcock, ta carrière te ramène au chemin de fer, plus précisément à la Deutsche Bahn. C’est là que tu es appelé, en 2006, pour succéder à Benedikt Weibel à la tête des CFF.

Le bâtisseur de cathédrale
En juin 2012, tu reçois une petite équipe de rédacteurs de la revue Transports romands, avides d’en savoir plus sur les grands projets ferroviaires. L’interview tourne au brain storming, et une image s’impose pour résumer ta vision: une cathédrale, dont les deux corps, la nef et le transept, schématisent les deux futurs axes à hautes performances Ouest-Est (Genève–Saint-Gall) et Nord-Sud (Bâle–Chiasso).

La cathédrale ferroviaire suisse: d’Ouest en Est (de Genève à Saint-Gall) et du Nord au Sud (de Bâle à Chiasso).

«Wänd mir enand nöd du säge?»
Les projets ferroviaires de Genève nous rassemblent à l’hôtel Cornavin, à deux pas de la gare éponyme. Retrouvant les souvenirs d’un lointain cours de Züritüütsch, je te lance un audacieux «Wänd mir enand nöd du säge?» auquel tu réponds par un éclat de rire. On se tutoie dès lors; en français bien sûr, car tu maîtrises cette langue éminemment compliquée.

La stratégie des CFF en discussion
Ton bras droit pour l’infrastructure, Philippe Gauderon, a été notre invité lors d’une des innombrables séances du groupe de travail Plan Rail 2050 de la citrap-vaud (communauté d’intérêts pour les transports publics, section vaud). Il nous lance un défi: participer à l’élaboration de la stratégie CFF 2020, un texte clef pour l’entreprise. Nous jouons le jeu et produisons en décembre 2015 notre copie. Tu ne l’as pas glissée dans un tiroir, selon la pratique bien connue de la «Schubladisierung»; bien au contraire: tu nous convies à Berne, au nouveau siège du Wankdorf, où tu nous consacres une après-midi entière pour débattre de nos thèses!

Un café de la mobilité… très chaud!
Tu n’as jamais fui ni les usagers des transports publics, une espèce parfois urticante, ni les journalistes qui faisaient ton siège. Tu as accepté instantanément l’invitation de la citrap-vaud à rencontrer ses membres lors d’un Café de la mobilité très animé, le 5 décembre 2016. Dans le minuscule local où s’empilaient une cinquantaine d’auditeurs, tu as exposé sereinement la stratégie des CFF où la réponse aux défis du jour –concurrence tous azimuts par les bus à longue distance, le co-voiturage, l’avion à prix cassé– doit aussi tenir compte des héritages du passé, en particulier un réseau à bout de souffle.

Un CEO manifestement heureux d’animer le Café de la mobilité de la citrap-vaud du 5 décembre 2016 (photo Matthieu Chenal).

Ombres et lumières d’un règne sans partage
Les observateurs sont unanimes; tu as fait entrer les CFF dans la modernité, en particulier dans l’ère digitale: nouveaux trains pour les grandes lignes (Bombardier à deux étages et Stadler Giruno à grande vitesse), premiers essais de pilotage automatique, renouvellement massif de l’infrastructure y compris la transformation de grandes gares (Genève, Lausanne, Berne, Zurich), percement des tunnels alpins du Saint-Gothard et du Monte Ceneri, réorganisation de CFF Cargo avec apport de capitaux privés. Dès 2008, les usagers ont apprivoisé la nouvelle application Mobile CFF, permettant de planifier leur déplacement du domicile à la destination finale en incluant tous les éléments de la chaîne de transport. En 2019, c’est l’application EasyRide qui introduit la billetterie automatique, accompagnée, hélas, de la suppression d’une multitude de guichets desservis par des êtres humains… Enfin, en considérant le secteur immobilier comme un pilier majeur de l’entreprise, tu sauves la Caisse de pensions.

Les énormes mutations du réseau et le lancement de nouveaux trains n’ont pas été sans désagréments pour l’usager: pannes, retards, sur-occupation, information lacunaire ou chaotique. Mais ces mêmes passagers ont joui d’une offre en constante augmentation, et des prix sans majoration…

Le grand programme RailFit 20/30 visait 1,2 milliard d’économie entre 2017 et 2020, avec la suppression de 1400 emplois. Si ce dispositif a permis de stabiliser le prix des titres de transport, il a également entraîné une pénurie de main d’oeuvre; en 2019 on s’arrache les mécaniciens et un plan d’urgence Ponctualité clientèle 2.0 doit compléter RailFit 20/30.

L’apothéose du Léman Express
Outre les deux cérémonies officielles d’inauguration, à Coppet et à Genève-Eaux-Vives, tu n’as pas manqué le premier train régulier au petit matin du dimanche 15 décembre 2019. À 5h04. Pour toi, ce fut le projet le plus complexe: «des millions de détails», deux pays, deux compagnies, deux courants électriques et deux systèmes de signalisation, deux types de matériel roulant, et surtout deux cultures d’entreprise totalement différentes… Seul l’écartement de la voie est commun aux partenaires franco-suisses! Tu conclus par deux clins d’œil, à Vincent Ducrot d’abord, «le prédécesseur travaille toujours pour le successeur», et à la Suisse occidentale ensuite, «les Romands ne sont pas oubliés».

A Coppet, le jour de l’inauguration du Léman Express, le 12 décembre 2019 (photo La Liberté/Keystone/Jean-Christophe Bott).

Un regret et une tempête
Un seul regret: la fameuse Croix fédérale de la mobilité, la vision commune au conseiller aux Etats Olivier Français et à la citrap-vaud, qui défendent l’aménagement de deux axes ferroviaires à hautes performances de Genève à Saint-Gall et de Bâle à Chiasso, n’a pas encore été intégrée à la stratégie 2020 des CFF, ni à l’étape d’aménagement 2035 du PRODES (programme de développement stratégique de l’infrastructure ferroviaire). L’image était belle pourtant, que tu partageais avec nous: les deux axes de cette croix rappelaient l’architecture d’une cathédrale, et cette cathédrale devenait le symbole du monument à bâtir… Il ne te reste plus assez de temps pour lancer aujourd’hui ce chantier, mais tu n’as pas oublié notre rêve. Lors de ta dernière conférence de presse, le 10 mars 2020, à Berne, tu as déclaré: «Il faudrait à l’avenir pouvoir réaliser un grand projet est-ouest comme on l’a fait pour les traversées alpines sur l’axe nord-sud. Je rêve de rapprocher la dynamique région lémanique de la Suisse alémanique. Et d’enterrer ainsi la barrière de rösti» (24 heures du 11 mars 2020).

Conférence de presse du 10 mars 2020: le coronavirus prend déjà sa place (photo 24 heures/Keystone/Anthony Anex).

A l’occasion de cette même conférence de presse, tu as relevé la menace du coronavirus, dont les effets touchaient déjà le trafic nord-sud, avec un effondrement de 90% de la fréquentation vers l’Italie. Tu ne pouvais te douter, ce jour-là, de l’explosion de la pandémie et des décisions drastiques que tu devrais prendre quelques jours plus tard, un retour aux périodes les plus sombres de la 2e guerre mondiale: suppression de toutes les relations internationales, offre massivement réduite sur le plan intérieur et trafic en chute libre… Mais tu as mené ton paquebot d’une main sûre, au plus fort de la tempête. Je te souhaite un retour apaisé sur terre ferme, et t’adresse tous mes vœux pour tes projets futurs.

Alles Gute!

Daniel

Daniel Mange, 2 avril 2020

 

PS: A l’exemple d’Andreas Meyer, soutenez l’action en faveur de l’hôpital de Jimma, en Éthiopie
Médecin-chef à l’Hôpital du Jura, le Dr Jörg Peltzer et son équipe ont achevé une nouvelle expédition en Éthiopie cet automne. Durant plus de deux semaines, 35 participants (et donateurs) ont enfourché leur vélo pour parcourir les paysages africains et visiter l’hôpital de Jimma.

Andreas soutient cette aventure et y participe activement: «C’est une première pour moi. J’ai appris à connaître les activités de la Fondation et le Dr Peltzer lors du Swiss Economic Forum. Il est vrai que j’ai beaucoup de respect pour son engagement. J’ai déjà voulu me rendre sur place l’an dernier mais cela n’a malheureusement pas pu se faire. Cette fois, je compte bien aller jusqu’au bout. Concernant mon entraînement, je me définis plutôt comme un polysportif. Je fais du vélo, mais je ne suis pas un pro. Cette expédition est pour moi un engagement que je réalise à titre totalement privé.»

Pour soutenir l’action du Dr Jörg Peltzer, rendez-vous sur le site de la Fondation Chirurgiens suisses en Ethiopie. Portrait du Dr Jörg Pelzter par Bernard Wuthrich dans Le Temps du 28 février 2020.

 

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Daniel Mange

Daniel Mange

Daniel Mange, Vaudois, est électricien de formation, informaticien de profession et biologiste par passion. Professeur honoraire EPFL, il se voue aujourd'hui à son hobby politique, les transports publics, dans le cadre de la citrap-vaud.ch (communauté d'intérêts pour les transports publics). Il y anime le projet Plan Rail 2050 qui vise à relier Genève à Saint-Gall par une ligne à grande vitesse.

7 réponses à “Andreas Meyer, patron des CFF: uf widerluege!

  1. Merci de cette excellente biographie. Elle est aussi instructive que chaleureuse et cela fait du bien.
    Cordialement. Suzette Sandoz

    1. Bravo Daniel!
      Une fois de plus tu nous fait partager ta large expérience, tes compétences et ta vision qu’on voudrait bien voir appréciées, reconnues et intégrées par les administrations responsables du réseau ferroviaire dans leurs projets d’extensions en cours d’étude.
      Lors de notre collaboration passée à l’EPFL je ne connaissais pas encore ton intérêt pour le rail et je te félicite et te remercie pour ton énorme travail.
      Félicitations, Pierre-André

  2. Quelle belle biographie !
    Pleine d’émotions et très bien rédigée avec les photos.
    C’est un beau cadeau de départ à Andreas Meyer.

    Merci Daniel Mange pour ce texte

  3. Merci pour cette évocation fort sympathique d’un parcours bien intéressant.
    Un regret tout de même quand au palmarès de M. Meyer : le projet d’extension de la gare Cornavin que les Administrations de et les CFF semblent vouloir mener à tout prix. C’est la bonne expression puisque cela coûtera près de 5 milliards aux caisses publiques et des nuisances urbaines énormes aux habitants et usagers d’une bonne partie de Genève. Pour un gain ferroviaire très limité mais des gains immobiliers et commerciaux significatifs pour les CFF. Tout cela en écartant sans fournir d’étude sérieuse le projet de Boucle de l’Aéroport, fruit des cogitations de M. Weibel et reprises par un groupe grandissant de citoyens responsables et engagés. Pour un coût nettement inférieur et dans des délais bien plus courts. Pour autant que le monde politique genevois et de la Berne fédérale se réveille.
    Rolin Wavre, député, Genève

  4. Mon cher ami,
    J’adore toujours ceux qui sont challenging et constructifs. Merci pour ton engagement pour les transports publics. Pour moi, tu étais l’un des rares qui connaissent les dossiers et ont une vue globale sur les choses. Exemplaire! Le dialogue était toujours une source d’inspiration.

    C‘était un très grand plaisir et un défi agréable de rêver de la cathédrale et de préparer avec toi quelques éléments pour cette vision. La prochaine étape doit avoir comme but de surmonter le Röstigraben avec un projet qui unit la Romandie et la Suisse alémanique. Cet axe principal qui relie la plupart des Suisses et qui peut unir les régions économiques fortes! Impératif pour la Suisse dans le contexte européen.

    Et il ne faut pas oublier les grands projets pendant cette crise… Bien au contraire.

    Je te souhaite bonne santé dans cette crise inimaginable et je souhaite à vous tous cet esprit innovateur dont je pouvais profiter aussi avec mon successeur. Je vous souhaite un mouvement et une solidarité est-ouest pour notre pays, comme celle nord-sud pour les transports de transit.

    Très cordialement, Andreas

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