Transports ferroviaires: A l’Ouest, rien de nouveau?(1)

Ce grand pays voisin, à la silhouette bottée, a tous les attraits: la beauté de ses femmes, l’élégance de ses ressortissants, les raffinements de sa table, les richesses de sa culture et de son histoire… Une seule ombre au tableau, un léger voile: l’abîme qui sépare le nord, riche, fertile, industriel, entreprenant, et le sud, sous-équipé, rocailleux, aride, accablé par le soleil…

Transports dans l’Ouest lausannois: la malédiction du sud
L’Ouest lausannois, ce long rectangle qui s’étend du Gros de Vaud aux berges du Léman, souffre du même mal… Pour les transports, on peut même parler d’une véritable malédiction. Pourtant les débuts étaient prometteurs: dès 1855, Renens est reliée par chemin de fer à Yverdon et Morges, et dès 1856 à Lausanne; la Société des tramways lausannois (TL) est créée en 1895, et une ligne atteint Renens en 1903, qu’elle desservira jusqu’en 1964, condamnée par l’Expo. En 1902, le Grand Conseil adopte un décret sur le futur réseau ferroviaire vaudois, incluant une ligne à voie métrique reliant Renens, Ecublens et Saint-Sulpice; les plans de celle-ci sont élaborés en 1909, la concession fédérale est obtenue le 6 juin 1913, et les collectivités intéressées souscrivent des actions et octroient les subventions fixées. La Grande guerre de 1914-1918 va balayer ces espoirs, et les capitaux seront remboursés aux intéressés. L’espoir renaît en 1926, avec le projet, sans lendemain, d’un port marchand sur le Léman, à l’embouchure de la Chamberonne, au sud de l’actuelle Université, avec un raccordement ferroviaire partant de la gare CFF de Renens.

Avec l’abandon du projet de construction d’un aéroport, suite au refus du peuple en 1946, les terrains de Dorigny vont vivre une aventure immobilière sans précédent, le déplacement en bloc de l’Université de Lausanne et de l’Ecole polytechnique, devenue fédérale au 1 janvier 1969. Les bus des TL sont rapidement débordés par la demande, et la nécessité d’un transport public lourd se fait pressante. C’est le syndic d’Ecublens, Pierre Teuscher, qui proposera en 1981 une liaison ferroviaire directe entre la gare CFF de Lausanne et le site des Hautes Ecoles, à Ecublens. En 1983, le Conseil d’Etat mandate le professeur Philippe Bovy pour l’étude d’un système de transport qui donnera naissance en juin 1991 au métro léger Lausanne-Flon–Hautes Ecoles–Renens, l’actuel m1. En 1988, le professeur Roland Crottaz, vice-président de l’EPFL, étudie un prolongement du métro m1 en direction de Morges, le Venoge-Rail; en 1992, la commune de Saint-Sulpice ira jusqu’à adapter sa rue du Centre pour la rendre compatible avec la ligne en question… sans concrétisation, une fois de plus. Une dernière tentative, en 1990, vise à prolonger la ligne du métro m1 de Renens à la gare de Lausanne CFF à l’aide d’un matériel roulant bicourant; malgré la démonstration réussie d’une rame de tram-train empruntée à Karlsruhe, le manque de capacité du tronçon Renens–Lausanne condamne le rêve.

Nord-sud: le déséquilibre
Aujourd’hui, on constate un déséquilibre majeur entre le nord de l’Ouest lausannois –centré sur le hub ferroviaire de Renens, futur siège romand des CFF– et le sud du même territoire, essentiellement peuplé d’étudiants et de chercheurs, la plupart résidents sans pouvoir électoral local. Si Renens et sa périphérie sont fortement irriguées par les lignes ferroviaires CFF –avec une quatrième voie et un saut-de-mouton flambant neufs–, le futur tram t1 vers Lausanne et Villars-Sainte-Croix et le nouveau bus à haut niveau de service Bussigny–Prilly–Lausanne–Lutry, il n’en est pas de même pour les Hautes Ecoles desservies par un métro m1 à bout de souffle. L’acronyme originel, TSOL pour tramway du sud-ouest lausannois, rappelle la vocation essentiellement locale de ce moyen de transport dont les convois circulent sur une voie unique, avec arrêt à toutes les stations.

A l’Ouest, du nouveau?
Le Conseil d’Etat in corpore s’est prosterné, le 13 février 2019, devant Mélodie Matthey-Junod, la 800’000e citoyenne du canton de Vaud, habitante d’Ecublens. L’événement s’est déroulé au pied d’un bâtiment symbolique, le nouveau Vortex, à Chavannes-près-Renens(2); le lieu de cette célébration n’est pas neutre: le fort développement de la population vaudoise s’observe en zone urbaine, et l’agglomération Lausanne-Morges concentre le 52,5% de la population du canton. Le Vortex, futur vaisseau amiral des habitations pour étudiants, nous rappelle le rôle singulier de cette ville fantôme, les Hautes Ecoles de l’Ouest lausannois. L’Université et l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) regroupent environ 33’000 résidents et constituent de facto la 2e ville du canton. Mais cette ville n’a ni chef, ni gouvernement, ni parlement, et encore moins de gare CFF! Nain politique, les Hautes Ecoles voient défiler le gratin des princes et présidents de la planète, mais sont inexistantes sur le plan cantonal.

Vers une gare des Hautes Ecoles
Cette ghettoïsation des Hautes Ecoles n’a pas passé inaperçue aux yeux de certains experts. En octobre 2013, la communauté d’intérêts pour les transports publics, section vaud (citrap-vaud) donne la parole à son membre Frédéric Bründler qui plaide en faveur d’une direttissima Morges–Lausanne via une gare Hautes Ecoles, comme tronçon final d’une ligne nouvelle Genève–Lausanne(3) (Fig. 1).

Fig. 1 La direttissima Morges–Hautes Ecoles–Lausanne selon Frédéric Bründler de la citrap-vaud.

Quasi simultanément, l’EPFL publie en février 2014 son rapport commandé à BG Ingénieurs Conseils et intitulé «Nouvelle liaison ferroviaire Lausanne–Morges via les Hautes Ecoles»(5); ce rapport conclut à la faisabilité d’une telle ligne et évoque un budget de l’ordre de 1,3 milliard de CHF pour sa variante sud, la plus coûteuse (Fig. 2).

Fig. 2 Variante sud du projet de BG Ingénieurs Conseils selon la conférence du 11 janvier 2016 à la citrap-vaud.

L’idée d’une ligne nouvelle Genève–Lausanne, défendue depuis 2014 par la citrap-vaud(4), est reprise en mai 2018 par les CFF, puis par l’Etat de Vaud en novembre de la même année, dans le cadre d’un programme de travail avec les CFF intitulé «Perspective générale pour la région vaudoise». Le terrain était donc mûr pour l’interpellation au Grand Conseil du député PLR Stéphane Masson, questionnant l’Etat sur l’opportunité d’étudier à la fois le tronçon nouveau Morges–Lausanne et l’implantation d’une gare Hautes Ecoles.

Cette interpellation a tout son sens. Le sud de l’Ouest lausannois, qui concentre une part non négligeable de la population et des emplois vaudois, a droit à un destin ferroviaire. Nous le devons à Mélodie, la 800’000e habitante du canton et citoyenne d’Ecublens, la seule ville vaudoise de plus de 10’000 habitants sans accès au réseau ferroviaire national!

Et nous tenterons de construire la direttissima Morges–Hautes Ecoles–Lausanne avant le pont sur le détroit de Messine, très au sud de la Botte, un autre serpent de mer ferroviaire…

Daniel Mange, 4 juin 2019

Remerciements
L’auteur tient à remercier très chaleureusement Mesdames Delphine Friedmann, directrice désignée des Archives cantonales vaudoises, et Aurélie Pieracci, collaboratrice aux archives de Prilly et d’Ecublens, pour leurs recherches dans les archives de l’Ouest lausannois; il exprime également sa reconnaissance à Messieurs José Marco, président de l’ADIRHE (Association pour la défense des intérêts de la région des Hautes écoles), Jean-Jacques Hefti, membre de l’ADIRHE, et Jean-Jacques Hofstetter, ancien syndic de Saint-Sulpice, pour leur précieuse documentation.

Références
(1) D’après le livre de Erich Maria Remarque, paru en 1929 sous le titre allemand «Im Westen nichts Neues».

(2) L. Bourgeois, Le Canton chante Mélodie, sa 800 000e citoyenne, 24 heures, 14 février 2019, p. 6.

 (3) D. Mange, F. Bründler, M. Chatelan, D. Pantet, Ligne ferroviaire nouvelle Genève–Lausanne: rapport d’étape 2016, citrap-vaud, Lausanne, CITraP Genève, Genève, 21 novembre 2016.

(4) D. Mange, M. Béguelin, E. Brühwiler, F. Bründler, M. Chatelan, P. Hofmann, S. Ibáñez, E. Loutan, B. Schereschewsky, Y. Trottet, R. Weibel, Ligne ferroviaire nouvelle entre Genève et Lausanne, citrap-vaud.ch et CITraP Genève, Lausanne, avril 2014.

 (5) O. de Watteville, D. Simos, M. Schuler, Nouvelle liaison ferroviaire Lausanne–Morges via les Hautes Ecoles, BG Ingénieurs Conseils, Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, 6 février 2014.

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Daniel Mange

Daniel Mange

Daniel Mange, Vaudois, est électricien de formation, informaticien de profession et biologiste par passion. Professeur honoraire EPFL, il se voue aujourd'hui à son hobby politique, les transports publics, dans le cadre de la citrap-vaud.ch (communauté d'intérêts pour les transports publics). Il y anime le projet Plan Rail 2050 qui vise à relier Genève à Saint-Gall par une ligne à grande vitesse.

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