Pour l’accès à une culture générale numérique

Le Temps a publié récemment deux prises de positions concernant l’enseignement de la programmation informatique à l’école. Dans la première, le nouveau président de l’EPFL Martin Vetterli soutient cette idée avec un texte pédagogique, tandis que dans la seconde, Jean Romain, politicien genevois, s’en méfie et à travers un propos confus nous explique qu’il faut revenir à l’école d’autrefois.

Pour ma part, je pense que l’enseignement des bases de la programmation est fortement souhaité à l’école obligatoire. J’avais d’ailleurs déjà pris position sur ce sujet dans un billet de blog datant de 2013[0]

Culture numérique et programmation

Il est important de distinguer l’idée de culture générale numérique, ou culture numérique, de la programmation informatique pure et dure. Une culture numérique, c’est savoir ce qu’est un VPN, une clé PGP, comprendre sur quels principes reposent Facebook et ses recommandations, l’algorithme de recherche de Google ou les logiciels de conduite des véhicules autonomes. C’est comprendre ce qu’implique l’introduction du SwissPass ou du dossier médical électronique, de même qu’avoir compris les enjeux de la LRens. Au niveau de la population suisse adulte, je pense qu’on en est loin. La programmation informatique, par contre, se décline au travers des innombrables langages existants – C, Java, Python, C++, R, C#, PHP, JavaScript, Ruby, Go, etc. [1] – et consiste à maîtriser l’interaction avec l’ordinateur au-delà des interfaces grand public (environnement de bureau, logiciels de traitements de texte, navigateurs web, etc.).

La programmation est la clé de lecture évidente de cette culture numérique. Un adepte de programmation informatique se tiendra plus facilement informé sur les questions de société liées au numérique car elles sont indissociables de son activité. Même des notions basiques de programmation permettent déjà de comprendre ou à tout le moins de deviner comment fonctionnent les nombreux algorithmes nous entourant au quotidien. D’ailleurs, pour ceux qui l’auraient raté, je recommande la lecture de l’article «What is code?» de Paul Ford, datant de 2015 et paru chez Bloomberg. C’est indéniablement un texte de référence sur la question – peut-être le texte le plus important qu’il m’ait été donné de lire sur Internet.

Inculture numérique

Contrairement à ce qui se dit, ce n’est pas parce qu’aujourd’hui les jeunes grandissent à l’époque des «nouvelles technologies» qu’ils maitrisent cette culture numérique. Avoir un score de 100’000 sur Snapchat, des milliers de followers ou d’amis sur Twitter et Facebook et passer douze heures par jour à glisser l’index de gauche et de droite les yeux rivés à son téléphone, sa tablette et/ou son ordinateur ne signifie pas que l’on a compris les enjeux de notre époque et ceux à venir (surveillance généralisée, dépendance aux algorithmes, Internet of Things, droit d’auteur, mondialisation, etc.). Au contraire, certaines voix s’élèvent pour mettre en garde contre une inculture numérique qui pourrait paradoxalement être en expansion [2].

La transmission de ces compétences ne peut pas être assurée par des parents souvent eux-mêmes dépassés par cette question. C’est donc le rôle de l’école de fournir ce savoir aux écolières et écoliers à travers les cours d’informatique ou toute autre matière lorsque le contexte y invite. Et là il ne s’agit que de culture numérique, mais l’enseignement aura une bien plus grande portée ainsi qu’une plus grande cohérence en intégrant des éléments de programmation informatique.

Ceux-ci sont parfois intégrés aux cours de mathématiques et de physique – des connaissances utiles pour les années propédeutiques des filières universitaires correspondantes. Mais cela ne s’arrête pas aux branches de «sciences dures» : par exemple, le nouveau professeur d’humanités numériques de la faculté des Lettres de l’Université de Lausanne maîtrise de nombreux langages de programmation. Il faut se rendre compte qu’en plus de régir notre quotidien, la programmation est requise dans un nombre croissant de professions alors que dans le même temps la demande en développeurs ne connait pas de baisse, d’où le lancement aux États-Unis d’un programme d’enseignement du code dans les écoles pour anticiper les déficit futurs.

La programmation enseignée aux enfants

Aujourd’hui, les moyens d’enseigner la programmation aux enfants existent, qu’il s’agisse des langages de programmation, des interfaces de programmation ou des manuels d’apprentissage. Les moyens à disposition croissent même rapidement depuis quelques années, y compris en langue française. Les approches sont ludiques, souvent bien pensées, il n’est pas trop difficile de trouver des ateliers organisés en Suisse romande (par exemple le 7 décembre à Neuchâtel, mais aussi à la HEIG-VD, à Lancy, avec Kidimake, ou durant la Code Week). Or, les enfants accédant à ces moyens pédagogiques sont le plus souvent issus des couches privilégiées de la société puisqu’il n’y a pas de valorisation de l’informatique ni au niveau scolaire, ni au niveau des politiques, et donc de prise de conscience dans la population.

L’informatique fait partie intégrante de notre quotidien. Ne pas confier à l’école le rôle d’enseigner la programmation informatique, c’est perpétuer une inégalité pourtant bien identifiée.

 


 

Ressources

Pour terminer et faire le lien avec les sujets que je traite habituellement sur ce blog, j’aimerais citer un passage du compte-rendu de Sandro Dall’Aglio [3], game designer, au sortir d’une game jam, un événement lors duquel on crée un jeu vidéo dans un temps très restreint [source] :

«Si nos illustrateurs et notre musicien purent terminer la majorité de leur travail, nos pauvres codeurs malgré deux heures de sommeil sur quarante-cinq et une énergie folle ne purent remplir la mission impossible qui leur était imposée. C’est en voyant la difficulté de leur travail que j’ai mieux compris la place centrale qu’occupe le métier de codeur dans notre média. Ce rôle charnière nécessaire à l’intégration de tous les éléments du jeu peut rapidement virer au cauchemar sans un nombre de mains suffisant et une organisation exemplaire.

L’autre leçon tirée de cette expérience fut la frustration inhérente au game design lorsque l’on ne sait pas coder. Contrairement à l’écriture où le passage de l’idée à la réalisation est immédiat, le game design de jeux vidéo demande énormément de patience et un véritable sens de la communication. Dans cette discipline, la réalisation de notre vision dépend d’autres personnes et prend surtout du temps avant de pouvoir être testée. Si l’on se laisse assaillir par de nouvelle idées en permanence, le projet peut vite se transformer en une hydre ingérable. Ceci explique mieux, à mes yeux, la proportion majoritaire de game designers/codeurs: ce sont les seuls à avoir le luxe de pouvoir comme un écrivain ou un dessinateur réaliser leurs oeuvres de bout en bout.»

 

 

L’image d’illustration est tirée du matériel de presse du Cubetto.

[0] Je pense également qu’il ne faut pas confier la rédaction des programmes scolaires à une arrière-garde conservatrice qui n’y comprend rien, mais ça c’est un autre sujet.

[1] Ici classés par ordre de popularité (source).

[2] Merci à Vincent B. pour ce lien posté dans un commentaire à mon article de 2013.

[3] Merci à David J. de m’avoir signalé cet article.

Yannick Rochat

Yannick Rochat

Yannick Rochat est premier assistant à l'Université de Lausanne et chercheur en digital humanities, un domaine où se rencontrent informatique, mathématiques et sciences humaines et sociales. Ses travaux portent notamment sur les réseaux, les twitterbots, les game & play studies, et les archives de journaux. Mathématicien de l'EPFL, il est également docteur en mathématiques appliquées aux sciences humaines et sociales de l'UNIL.

5 réponses à “Pour l’accès à une culture générale numérique

  1. Tout à fait d’accord et je lutte contre cette fausse croyance des “digital natifs”, que j’appelle les “digital naïfs”, et l’analphabétisme numérique, terme utilisé aussi par mon ami Raymond Morel. Et je sais de quoi je parle, j’organise tous les mois http://pully.intergen.digital, 1 journée d’échange d’ennuis et d’envies numériques, de 7 à 107 ans. Mais rendons leur grâce à ces jeunes, ils savent aider un senior qui reçoit son premier smartphone, avec beaucoup de compassion et de patience. Et plein de compétences aussi.

    Mai cela n’est pas satisfaisant, je vais contacter DevooxKids pour aller plus loin. Nous rejoindre si intéressé sur http://www.tech4good.ch

  2. Si cette initiative réussit, les jeunes d’aujourd’hui qui seront les futurs dirigeants d’entreprises de demain auront les compétences nécessaires pour s’adapter à l’ère du numérique et des nouvelles techniques. Une très bonne idée.

  3. Bonjour
    J’ai lu avec intérêt votre blog et les articles liés (ceux du Temps entre autre). De façon pragmatique, j’ai un adolescent dans mon entourage (14 ans bilingue français/anglais, basé sur Genève) fan absolu de jeux vidéo, tout genre, à qui je souhaiterai montrer l’envers du décors. Je lui en ai déjà parlé et il est réceptif à suivre des cours. Malheureusement je n’arrive pas à identifier sur Genève un organisme ou autre qui puisse donner ce genre de cours en dehors du cursus scolaire. Pourriez-vous m’aiguiller ?
    En vous remerciant par avance.
    Bien cordialement
    Jean-Charles Chamois

    1. Bonjour,
      Merci beaucoup pour votre commentaire et votre intérêt.
      Autour de Genève, il y a Devoxx4Kids (dont parlait Pascal Kotté ci-dessus) : http://devoxx4kids.ch/ Le prochain événement sera probablement en 2018.
      Il est aussi possible de visiter l’école SAE Institut, à Genève, qui a une filière jeu vidéo : http://www.sae.edu/che/fr/visitez-l%C3%A9cole
      Vu qu’il est bilingue, il peut également suivre des tutoriels en ligne, voire s’inscrire à des MOOCs (des cours en ligne donnés par des hautes écoles), par ex. https://www.mooc-list.com/tags/game-design, mais passer la porte d’une salle de cours sera probablement plus intéressant pour lui.
      Cordialement,
      Yannick Rochat

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