La grande bifurcation post-pandémique: faites votre choix!

Photo: Laurent Gilliéron, Keystone

On cite beaucoup Churchill ces temps-ci, à qui on attribue, semble-t-il à tort, la phrase « il ne faut jamais gaspiller une bonne crise ». Dans une période où certains pays se déconfinent alors que d’autres attendent le pic de la pandémie, des intellectuels, des élus et des chefs d’entreprise ont très bien assimilé le message churchillien, mais à des fins radicalement différentes.
Le sociologue Bruno Latour a été l’un des premiers à nous inviter à réfléchir à l’après-pandémie et à ce que nous ne souhaiterions ne pas faire redémarrer. Il nous a surtout suggéré de trouver des solutions pour celles et ceux qui seraient impacté.e.s négativement par ce non redémarrage (par exemple: les hôtesses de l’air pour celles et ceux qui souhaiteraient réduire les vols domestiques). Nicolas Hulot, ex-ministre français de l’environnement, a lui proposé une longue liste de transformations écologiques et sociales qu’il est temps de mettre en oeuvre. L’anthropologue Philippe Descola, spécialiste des rapports variés que les sociétés entretiennent avec l’environnement proposait dans Le Monde du 20 mai quelques mesures urgentes: « instauration d’un revenu de base ; développement des conventions citoyennes tirées au sort ; impôt écologique universel proportionnel à l’empreinte carbone ; taxation des coûts écologiques de production et de transport des biens et services ; développement de l’attribution de la personnalité juridique à des milieux de vie ». Il y a ainsi beaucoup d’appels à ne pas gaspiller la crise pour opérer des changements radicaux de société, dont la nécessité a notamment été mise en lumière par la crise climatique.

Les colombes et les faucons de l’après crise

Il y a de bonnes raisons de penser cependant que ces colombes de la crise vont être peu entendues. Les transitions nécessaires (énergétiques, économiques, sociales), telle que proposées notamment par Descola, vont probablement être perçues comme trop compliquées à mettre en oeuvre, et, sous la pression de la dette et des taux de chômage, nous risquons fort de nous retrouver avec un retour à la normale ou à ce que des militants appellent intelligemment le « retour à l’anormal ». Des signes portent même à penser que nous risquons un retour à l’anormal…en pire.

Pendant que certains en appellent publiquement au changement radical de société, d’autres tentent en effet – généralement beaucoup moins publiquement – de profiter de la crise pour aller dans un sens exactement inverse. Le récent conseil des ministres brésilien présidé par Jair Bolsonaro, qui se tient normalement dans la confidentialité mais dont la vidéo a été rendue publique, témoigne de projets de démantèlement de réglementations environnementales sous couvert d’actualité pandémique. Arthur Laffer et Stephen Moore, deux économistes proches de Donald Trump et co-fondateurs du Committee to unleash prosperity, voient eux dans l’après crise l’occasion de mettre au pas les Etats gouvernés par le parti démocrate. Les investisseurs, espèrent-ils, vont se diriger vers les Etats gouvernés par les Républicains où il y a généralement une fiscalité plus basse, pas de salaire minimum et moins de réglementation en matière d’environnement.

Dans un article publié par le Guardian, la journaliste et essayiste canadienne Naomi Klein montre comment Eric Schmidt – CEO de Google entre 2001 et 2011, actuellement à la tête d’Alphabet et Président du Defense Innovation Board auprès du Département de la Défense américain – renforce le lobbyisme des GAFAM pour des investissements publics massifs dans l’intelligence artificielle, notamment dans le secteur de la défense. La pandémie est décrite par Schmidt comme une opportunité de développer la télé-médecine, le télé-travail et le télé-enseignement. Le problème ne réside pas ici dans les avancées technologiques possibles, mais, écrit Klein, dans le solutionnisme technologique: profiter de l’urgence et de la crise pour ne pas se demander si des solutions non-technologiques (par des créations de poste d’enseignant permettant de diminuer le taux de chômage, par exemple) seraient préférables. Cette instrumentalisation de la crise illustre ce que Klein a appelé, dans un ouvrage parfois schématique, la « doctrine du choc »: l’utilisation répétée des crises pour court-circuiter les processus démocratiques et mettre en place des mesures au profit des grandes entreprises et des grandes fortunes.

Nous nous trouvons donc devant une bifurcation où certain.e.s indiquent un chemin avec l’espoir d’un changement profitable pour le plus grand nombre et tout simplement pour l’avenir de la planète, alors que d’autres empruntent déjà le chemin de sa destruction accélérée. Dans ce contexte, il est difficile de pratiquer la nuance: grande et utile spécialité des universitaires. C’est la raison pour laquelle tant d’entre nous sortent ces derniers mois de leur réserve pour essayer de promouvoir un changement radical possible et indispensable, alors que d’autres s’affairent à empirer l’anormal. Entre les difficultés et les incertitudes d’un changement de cap et la certitude du désastre nous devrions être capables de choisir notre chemin de sortie de la pandémie.

Soutenir la smart city citoyenne pour faire face à la pandémie

Un cadastre dans un quartier informel de la ville du Cap, produit par ses habitants et une ONG (copyright VPUU, Cape Town)

La smart city, ou ville intelligente, est un modèle de développement urbain fondé sur un usage intensif des données et des technologies. Ce modèle est désormais bien connu puisqu’il s’est largement diffusé à travers le monde ces dernières années. Les données et les technologies de la smart city sont aujourd’hui utilisées dans différents contextes – notamment en Chine, en Corée du Sud ou en Afrique du Sud – pour faire face à la crise sanitaire que nous traversons. Dans les villes indiennes par exemple, les centres de contrôle destinés à piloter la ville par l’intermédiaires de caméras et de capteurs de données ont été massivement transformées ces dernières semaines en centres de gestion de la pandémie. Cependant, ceci ne constitue qu’une partie d’un phénomène plus large de gestion ‘smart’ de la crise sanitaire, qui engage aussi les entreprises et la société civile. Pour saisir les enjeux de cette mobilisation des technologies et lutter contre les inégalités que creuse la pandémie et sa gestion, il est nécessaire d’élargir notre attention à ces différents modes d’existence de la smart city dans la pandémie. Il est également important de soutenir, comme nous allons le voir, le travail vital de ce qu’on peut appeler la smart city citoyenne ou la troisième smart city.

Trois smart cities

Les centres de commande et de contrôle, qui ressemblent beaucoup à des centres de surveillance policière, sont devenus l’icône de la smart city. Mis en place par les municipalités, fréquemment avec des financements gouvernementaux et des partenariats avec le privé, ils donnent une vision concrète de cette ville dite « intelligente ». Ces données et technologies urbaines sont aussi utilisées par les plateformes digitales comme airbnb, uber, deliveroo pour faire fonctionner des services liés au tourisme et à la mobilité. Les données produites et les algorithmes utilisés par cette deuxième forme de smart city – qu’on appelle aussi “urbanisme de plateforme” – échappent aux pouvoirs publics, ce qui rend la régulation de ces activités très difficile (pour autant qu’on veuille la mettre en place…). Enfin, il y a une troisième forme de smart city, plus souterraine qui échappe généralement à nos radars: celle des citoyens ordinaires et de la société civile. Il s’agit ici, par exemple, de la mise en place par des résidents d’un quartier exposé de capteurs mesurant la pollution de l’air ou du travail d’ONGs recensant au moyen de systèmes de géolocalisation la population et l’accès aux services de base (eau, électricité, égouts) dans les quartiers informels des villes du Sud. On parle dans ce cas d’activisme numérique ou de data activism, puisqu’il s’agit de faire reconnaître des droits en produisant des données qui ne sont pas (volontairement ou non) recueillies par les Etats. La pandémie que nous traversons révèle les opportunités, les risques et les effets pervers de ces trois modes d’existence des smart cities et de leurs articulations.

La ville pandémique smart

Les pays asiatiques ont été les premiers à utiliser le traçage des personnes, affectées ou non par le virus, pour gérer la crise sanitaire et suivre les voies de transmission de Covid-19. Singapour a mis rapidement en place l’application TraceTogether permettant de reconstituer par des échanges d’information automatiques via bluetooth les contacts avec des personnes testées positives. La Corée du Sud a mis en place précocément également un traçage des personnes infectées en combinant les données issues de son vaste réseau de caméras de surveillance, des fonctions de géolocalisation des smartphones et des traces laissées par l’usage des cartes de crédit. En Inde, les centres de contrôle et de commande, ainsi que des drones sont utilisés de façon inquiétante pour traquer les contrevenants aux règles de confinement.

La deuxième smart city est elle aussi engagée dans la gestion de la crise sanitaire puisque des entreprises de télécommunications collaborent avec les Etats pour mettre en place un traçage de la mobilité des personnes. Apple et Google ont ainsi développé un système de traçage théoriquement moins invasif du point de vue de la vie privée et potentiellement mieux accepté dans des régions plus sensibles à ces questions. Cette articulation entre la première et la deuxième smart city pose de nombreuses questions, dont celles du caractère temporaire ou non du régime d’exception mis en place – cette surveillance va-t-elle se poursuivre après la pandémie? – et celle de la protection des données. L’application du gouvernement indien – qui s’appelle Aarogya Setu (le pont de la santé) – a par exemple été développée de façon très peu transparente avec des entreprises pharmaceutiques.

Les activités de la troisième smart city, celle des citoyen.ne.s et de la société civile, dans la pandémie est la moins visible. Pourtant elle effectue un travail essentiel, qui est de trois ordres: organiser des réseaux de solidarité, produire des données sur des phénomènes non pris en compte par les Etats et les entreprises privées et résister dans les Etats autoritaires à la violence exercées sur les plus vulnérables.

L’intelligence urbaine ordinaire dans la pandémie

Une nouvelle normalité s’est installée dans nos vies depuis quelques semaines, avec la multiplication d’appels par vidéoconférence pour travailler, s’inquiéter de la santé de nos proches, rester en lien et se divertir. Une solidarité on-line s’est aussi massivement développée pour aider des personnes âgées inconnues dans les immeubles, les quartiers ou les villes. Ceci notamment pour leur apporter des biens de première nécessité. Si ces initiatives sont importantes dans les villes du Nord (au sens économique et non géographique du terme), elles sont vitales dans les villes du Sud. Cette troisième smart city met en effet aujourd’hui au service des personnes les plus fragiles ses connaissances et ses données concernant les secteurs urbains informels, qui correspondent généralement à des trous noirs dans les statistiques de l’Etat. Dans les quartiers informels, ce sont les ONGs qui ont les données, savent où les personnes habitent, connaissent le nombre de personnes par logement et savent si elles ont accès à l’eau pour se laver les mains ou à des toilettes. Alors que l’Etat intervient en Afrique du Sud pour « dédensifier » les quartiers informels et en Inde pour pourchasser les migrants internes qui tentent de survivre en rejoignant leur lieu d’origine, ces acteurs de la smart city d’en-dessous organisent des conditions de survie pour les plus précaires. Dans la ville du Cap par exemple, l’association Cape Town Together a mis en place en quelques jours un quadrillage de la ville par 40 réseaux d’action communautaire, qui mobilisent par des moyens technologiques simples (smartphones et réseaux sociaux) les compétences présentes dans chaque quartier au service des personnes les plus vulnérables.

Les activistes numériques poursuivent aussi en ces temps de confinement et de pandémie leur travail de vigilance par rapport aux pouvoirs publics. Elles et ils continuent à critiquer les failles d’une gestion de crise qui repose sur des données sélectives et manquantes. Ainsi, de nombreux Indiens n’ont pas de carte d’identité et ne seront pas comptabilisés dans les victimes de la pandémie. De nombreuses ONG critiquent également les dispositifs de surveillance et d’intervention policière contre les personnes qui – parce que sans ressources ou sans toit – ne peuvent pas « se payer le luxe » du confinement. Il y a quelques jours, la police du Cap tirait avec des balles en caoutchouc contre des sans abris mis en camp de confinement tentant de le quitter parce qu’ils n’avaient pas à manger.

Il arrive que la première, la deuxième et la troisième smart city collaborent dans la lutte contre la pandémie. C’est le cas par exemple de l’entreprise Soulace en Inde qui a développé une application au service de l’intervention des ONGs en temps de pandémie. Le plus souvent cependant cette troisième smart city, essentielle pour limiter les effets de la pandémie dans les pays du Sud, travaille avec des moyens très limités. Il est crucial, alors que la pandémie ne fait sans doute que commencer dans ces régions, que la communauté internationale la soutienne. Surtout en ces temps où le gouvernement des Etats-Unis gèle de façon irresponsable ses financements à l’OMS.

Gérer la crise sanitaire au-delà du solutionnisme biologique

Au milieu de la pandémie, le « solutionnisme » bat son plein. Les chercheuses et chercheurs, les politiques, les médias proposent ainsi différentes voies de sortie de crise sanitaire à plus ou moins long terme. La solution biologique par les traitements et le vaccin est celle dans laquelle les espoirs sont prioritairement investis. Cela se comprend aisément, puisqu’une telle solution pourrait freiner très significativement la pandémie et éviter qu’elle ne rebondisse par vagues successives. Cependant, ces espoirs masquent le fait que, dans le moment présent, cette pandémie, qui est un phénomène biopolitique, requiert davantage qu’un solutionnisme biologique. Jamais sans doute n’avons-nous eu autant besoin d’une expertise véritablement interdisciplinaire et d’un plan d’action qui en découle.

Toutes et tous épidémiologues

Depuis quelques semaines nous sommes toutes et tous devenus (croyons nous) épidémiologues. Nous pensons comprendre chaque jour davantage les mécanismes de diffusion et d’évolution de la pandémie. Il est heureux dans ce domaine de constater que les scientifico-sceptiques, si actifs sur la question du climat, sont en retrait sur le coronavirus. Le mot d’ordre des militants du climat – « écoutons la science » – semble en effet être entendu en cette période de crise sanitaire. Des connaissances épidémiologiques sont largement communiquées et avec la pandémie se diffuse également une culture scientifique biomédicale. C’est évidemment très positif: une bonne vulgarisation scientifique – encore trop rare à vrai dire sur la pandémie – est indispensable pour la gestion efficace de la crise.
Ecouter la science est cependant plus complexe qu’il n’y paraît car LA science n’existe pas. Les épidémiologues et infectiologues sont parfois en désaccord, sur l’efficacité de l’hydroxychloroquine par exemple. Cependant un tel désaccord peut se résoudre par des moyens traditionnels: des études cliniques, actuellement en cours, vont donner lieu à des résultats et publications évaluées par des pairs et confirmer ou non les études méthodologiquement friables mais très méditiasées du Dr Raoult sur la question.
Ce qui est surtout complexe c’est de parvenir à écouter LES sciences, c’est-à-dire à entendre les expertises et les recherches dans les domaines très variés concernés par la gestion de la crise. Cela va des recherches sur les big data pour analyser la diffusion et la transmission du virus, aux sciences des médias sur la communication des mesures à prendre, en psychologie et en sociologie sur le confinement et la distance sociale de longue durée, en économie sur le financement des salaires et des indépendants ou en géographie sur la surveillance des frontières. Ces expertises ne seront en effet audibles et mobilisables que si elles sont articulées.

La pandémie comme acid test de l’interdisciplinarité

La Suisse vient de se doter d’une commission scientifique fédérale sur le coronavirus. D’autres pays, comme la France et la Suède, l’ont instaurée plus tôt. Leur tâche est aussi importante que difficile. Les débats simplistes sur l’alternative entre une priorité donnée à l’économie ou à la santé dans la gestion de la crise montre en effet à la fois la nécessité et la difficulté de la mobilisation de ces différentes expertises scientifiques. La simple juxtaposition multidisciplinaire de ces expertises nous laisse finalement devant des choix qui deviennent purement éthiques. Quelle valeur privilégier? La bourse ou la vie? Sur quelle base?
Le défi scientifique auquel nous sommes confrontés n’est donc pas seulement celui de la découverte d’un traitement ou d’un vaccin. Il s’agit de parvenir à articuler des expertises au sein de recherches communes. Que se passe-t-il, par exemple, du point de vue psychologique, sociologique, économique si le confinement, nécessaire d’un point de vue sanitaire, dure 5 ou 6 mois? Comment simuler des évolutions avec ces variables multiples? Comment développer une expertise biopolitique au-delà du solutionnisme biologique? Voilà ce qui me semble constituer le défi crucial – mais peu perçu – auquel nous sommes confrontés actuellement.

La biopolitique du coronavirus

« Moi, je reste à la maison » dit un habitant de San Piero in Bagno en Italie (Copyright: Il Resto del Carlino)

Il y a quelques décennies, le philosophe Michel Foucault a popularisé le terme de biopolitique pour parler de la gestion des populations par les gouvernements. Ce terme est particulièrement utile pour éclairer la situation actuelle face à l’épidémie Covid-19. On ne comprend en effet pas la diffusion, les taux de mortalité et les enjeux de cette épidémie sans les penser comme des phénomènes biosociaux et biopolitiques.

Un processus biosocial et biopolitique

Il est d’abord important de souligner ce qui devrait être une évidence: une épidémie est un processus biosocial. Le coronavirus c’est un virus ET des modalités de diffusion qui dépendent des formes que prennent nos interactions sociales (dans des foules ou non, rapprochées ou non, etc.). Moins perçu, est le fait que les taux de mortalité du virus sont une question biopolitique. Nous assistons à des débats sans fin ces jours-ci sur le taux de mortalité « réel » de Covid-19, alors que ce taux dépend, d’une part, de la dangerosité du virus, et, d’autre part, de la qualité des systèmes de soin et des politiques de santé publique. Or, ces derniers sont, comme nous le voyons dans l’actualité, très variables géographiquement. Par conséquent, les taux de mortalité comparés entre l’Italie et la Suisse (6% versus 0.6% à ce jour) ne sont pas une indication d’une incertitude sur le taux de mortalité « réel », mais une indication des différences en matière, d’une part, de population de référence testée positive au virus et, d’autre part, de systèmes et de politiques de soin. Ils sont en d’autres termes des effets biopolitiques.

Choix biopolitiques et biosocialité

Enfin, approcher l’épidémie comme une question biopolitique nous conduit à mieux cerner les choix qui s’offrent à nous. Les effets de Covid-19 sont démographiquement et socialement sélectifs: le virus fait plus de victimes chez les personnes les plus âgées et plus pauvres (qui n’ont pas ou peu d’accès au soin). De ce point de vue, le débat très présent dans les médias autant que dans les discussions de bureau et de bistrot quant à savoir si les politiques « sous-réagissent » ou « sur-réagissent » n’a pas beaucoup de sens. L’épidémie va passer, plus ou moins rapidement: on ne le sait pas encore. Mais elle passera. Dans ce contexte, nous pouvons choisir de ne rien faire, ou pas grand chose, sachant que les plus vulnérables (en l’occurrence les personnes âgées et les pauvres), surtout dans les pays les plus inégalitaires et les moins riches paieront l’essentiel de la facture. Ou alors, nous prenons des mesures fortes (ce qui ne veut pas dire autoritaires), précisément en sachant cela, pour permettre aux systèmes de soin de gérer les malades de façon satisfaisante et pour protéger ainsi les plus vulnérables. C’est une question de choix biopolitique. Je suis évidemment, n’ayant pas de grand fantasme misanthrope ou survivaliste, en faveur du second de ces scénarios. À ce titre, il est intéressant et réjouissant de voir comment l’Italie, ce pays dont la population manquerait soi-disant de sens civique, semble accueillir dans sa grande majorité favorablement les politiques drastiques mises en place dans le pays. On y voit se manifester un sens fort de la responsabilité collective autour de l’épidémie ou, ce que certains appellent une « biosocialité ». En ce sens, la gestion du virus peut à la fois nous isoler, en accroissant de façon nécessaire la fameuse distance sociale, mais aussi créer du collectif par le partage de valeurs positives.

L’urbanisme de plateforme: la ville selon Airbnb, Uber, Google and co

Une vue promotionnelle du futur quartier de Quayside à Toronto (Copyright: Picture Plane)

À Seattle, siège d’Amazon, les nombreux bâtiments et collaborateurs de l’entreprise ont un impact important sur le centre-ville et notamment sur le prix des loyers (Le Temps du 28.11.2019). À Toronto, Google a lancé en 2017 un projet de transformation d’ici 2040 d’un grand morceau de ville destiné à accueillir plus de 90’000 emplois, le quartier de Quayside, qui contourne les règlements de planification publics. Ces deux exemples spectaculaires ne sont que la partie émergée de ce que l’on appelle aujourd’hui l’urbanisme de plateforme. De quoi s’agit-il ? et faut-il s’en inquiéter ?

Smart cities et urbanisme de plateforme

Depuis quelques années, on parle beaucoup de smart cities pour décrire les transformations du fonctionnement et de la gestion des villes à l’ère du numérique. Il est question de capteurs, d’extraction de données, de centres de commande permettant de piloter la ville plus efficacement afin de fluidifier le trafic, gérer la consommation d’énergie, suivre la pollution de l’air, etc. Pourtant, il y a de grands décalages entre l’utopie d’une ville gérée comme une sorte de jeu vidéo – souvenez-vous de Sim City – et ce qui se passe sur le terrain. À l’exception de quelques cas, comme celui de villes chinoises truffées de capteurs, la mise en oeuvre de la smart city reste généralement modeste. Or, pendant que notre attention est focalisée sur ces solutions smart, fortement promues par des entreprises comme IBM, Cisco ou Siemens, le numérique est entré dans les villes et dans nos vies par les multiples fenêtres des plateformes numériques : Airbnb, Uber, Deliveroo, etc. Ces plateformes façonnent de manière profonde les villes contemporaines. Le terme d’urbanisme de plateforme désigne ce mécanisme de transformation.

Les données au coeur du mécanisme

L’urbanisme de plateforme, comme les smart cities, a pour coeur les données et les algorithmes. Mais si les smart cities sont avant tout extractives – elles tracent, mesurent, traquent, suivent des choses et des personnes – les plateformes sont de surcroît interactives: nous traçons nos itinéraires sur Google Maps, likons des restaurants sur Facebook, commandons une course sur Uber et une pizza sur Deliveroo. Les données produites sont non seulement extraites par ce que nous faisons, mais aussi « librement » offertes par nos interactions avec – et nos transactions commerciales sur – ces plateformes. Ces nouvelles pratiques font des plateformes numériques des détentrices d’énormes quantités de données qui dépassent très largement les données à disposition des collectivités publiques.

Les trois dimensions de l’urbanisme de plateforme

Comment l’urbanisme de plateforme transforme-il les villes ? Il le fait de trois manières principales: en changeant la forme et l’économie des villes, en prenant pied dans les institutions et règles de gouvernance, et en modifiant les modes de vie urbains.
Les changements en matière de forme et d’économie urbaines sont relativement banals : les gratte-ciels d’Amazon à Seattle sont des manifestations tangibles de l’importance de l’économie numérique, comme l’étaient les tours des industries du pétrole ou de l’automobile dans la première moitié du XXe siècle. La gentrification des villes où ces entreprises ont leur siège n’est pas davantage un phénomène inédit (ce qui ne signifie pas qu’il ne faut pas s’en préoccuper).
Les transformations en matière de gouvernance sont eux plus inédits : à Seattle, Amazon a gagné sa bataille contre une taxation en faveur des plus démunis, qui lui aurait été financièrement préjudiciable, avec la promesse d’un «conseil technologique» – dans lequel les entreprises du numérique comme Amazon sont représentées – appelé à résoudre les problèmes sociaux et environnementaux de la ville. Ce conseil propose sans surprise des solutions essentiellement technologiques à des problèmes, comme les sans-abris, qui nécessitent des réponses politiques et sociales. Les géants des plateformes numériques comme Airbnb et Uber interviennent aussi sur les règlements et les lois régulant le marché du logement et de la mobilité. Dans ce domaine, les bras de fer entre ces entreprises et des villes comme Barcelone, Berlin, San Francisco ou Genève sont désormais bien connus. Ce qui l’est moins, ce sont les activités d’« entrepreneurs politiques » des plateformes numériques pour proposer les mêmes cadres légaux, les plus favorables possibles à leur activités, partout où ils opèrent. Airbnb par exemple a mis sur pied à cet effet un « groupe de conseil pour les maires ».
Enfin, l’usage des plateformes numérique transforme notre vie quotidienne dans les villes : elles s’immiscent dans nos façons de trouver (ou non) notre chemin, de choisir notre restaurant, notre logement de vacances, ou un moyen de transport. Ainsi, dans les bus, sur les bancs des places publiques, dans la rue, nous sommes désormais immergés dans les applications de nos smartphones, qui sont configurées pour capter notre attention et nous extraire de notre environnement physique immédiat au profit d’interactions et de transactions à distance.

Que faire?

Faut-il s’inquiéter des transformations induites par cet urbanisme de plateforme ? Certainement pas de façon indiscriminée. Il faut s’inquiéter de mutations qui seraient non réfléchies, non maîtrisées et non conformes à l’intérêt public. Il faut se préoccuper de la vision du monde techno-centriste de ces entreprises et de leurs stratégies de captation de notre attention. Il faut se préoccuper de questions concrètes comme la gentrification sans limites, la dérégulation du droit du travail et de la location. Pour garder le contrôle sur ces transformations sans sacrifier à la technophobie, il est impératif de développer davantage de recherches sur l’urbanisme de plateforme. Ceci pour créer les moyens d’un débat public et de décisions politiques informés.

La lutte des classes climatiques

Les métropoles d’Asie du Sud se réchauffent. Le changement climatique y contribue tout comme les îlots de chaleur urbains, qui s’accroissent dans des régions où l’urbanisation est galopante. Le Réseau de recherche sur le changement climatique urbain estime ainsi que la température moyenne dans les villes s’est accrue de 0.12 à 0.45 degré par décennie ces 50 dernières années. Si l’on parle passablement de “réfugiés climatiques”, on parle peu des inégalités climatiques dans ces villes. Certes, le climat est théoriquement le même pour tous, mais c’est sans compter le climate control, l’air conditionné auquel certains ont accès et d’autres pas. Certains passent leur vie dans des chaînes du froid, comme des poissons panés, entre leur logement, leur voiture, leur bureau et leur centre commercial, tous climatisés. D’autres vivent dans le changement climatique réel.
Bangkok, situé dans un pays où 1% de la population possède 66.9% de la richesse nationale, en est un exemple frappant. C’est une ville faite de bulles atmosphériques socialement différenciées. On en fait l’expérience la plus forte lorsqu’on entre dans l’un des malls du centre-ville, le IconSiam. N’entre pas qui veut: la sécurité du mall y veille à chaque entrée. La porte franchie, on passe du vacarme et de la chaleur moite du mois de juin (34 degrés), à l’extérieur du mall, aux quelques 20 degrés de l’intérieur. Ici, le conditionnement est total: du marbre blanc au sol sans un papier gras jusqu’à la musique d’ambiance en passant par la température.

C’est ce palais idéal de la consommation qu’a choisi Apple pour ouvrir son premier magasin en Thaïlande fin 2018. Apple y côtoie les suspects usuels du commerce de détail: Starbucks, H&M, Zara, etc. Les visiteurs s’y prennent en photo avec pour arrière-plan l’étalage des marques, les dorures et une architecture néo-Guggenheim.
Au rez, la direction du mall a conçu un condensé climatisé et idéalisé du Bangkok des rues. On y trouve l’équivalent de l’offre de streetfood pour laquelle la ville est célèbre. Plus loin, on trouve un marché aux fruits et légumes, l’équivalent d’un wet market, et la reconstitution d’un temple devant lequel deux femmes en costume effectuent une danse traditionnelle.

Or, dans le même temps, le gouvernement tente d’éliminer les vendeurs de rue: “le trottoir n’est pas un endroit où l’on doit faire de la vente” a déclaré au Bangkok Post le conseiller en chef de la municipalité. Cette dernière a ainsi déplacé 20’000 vendeuses et vendeurs de rue de près de 500 emplacements depuis 2016. Le mall propose donc une reconstitution, non seulement climatisée, mais politiquement acceptable du streetfood.
Lorsqu’on sort un peu groggy de cet étalage kitsch de richesse, on est saisi à nouveau par la chaleur étouffante. Un homme lustre les colonnes en mosaïque dorée du mall, plus bas un femme balaie les marches amenant à la rue. S’il y a beaucoup de signes d’inégalités à Bangkok, il y a peu de signes de luttes des classes dans un pays gouverné depuis 2014 par une junte militaire. Mais c’est un lieu où il est manifeste que les inégalités environnementales s’ajoutent aux inégalités sociales et que s’il y a lutte des classes, elle sera aussi climatique.

À quand un plan santé mentale dans les villes suisses?

Le maire de New York, Bill de Blasio, présentant en 2015 son plan d’action pour la santé mentale (crédits photo: Michael Appleton)

C’est un lieu commun de le dire: la majorité des habitants de la planète habitent aujourd’hui dans des espaces à caractère urbain. Il est un peu moins connu, bien que désormais robustement établi par la recherche scientifique, que ces mêmes milieux urbains jouent un rôle dans le développement de certains problèmes de santé mentale, comme la schizophrénie. Dans ce contexte, il est particulièrement important que les municipalités s’engagent pour améliorer la santé mentale de leurs habitants.

Le réseau ‘Thrive’

‘Thrive’ signifie prospérer. C’est aussi, depuis une quinzaine d’années, le nom d’une initiative en faveur de la santé mentale qui a été développée dans de nombreuses villes de pays majoritairement anglophones. Plus de 200 villes ont ainsi mis en place une initiative Thrive. Il ne s’agit pas d’un programme unifié s’appliquant de façon identique dans chaque ville, mais d’actions qui reposent sur des principes communs. Parmi ces principes, il y a le fait d’agir contre la stigmatisation des personnes souffrant de troubles psychiques et de travailler en partenariat avec les habitants dans les quartiers. Thrive New York a ainsi été créé en novembre 2015 sous l’initiative du maire Bill de Blasio. New York est une ville où plus d’un habitant sur cinq est affecté par des problèmes de santé mentale. Thrive y intervient dans les quartiers les plus défavorisés, qui sont aussi les plus touchés en matière de santé mentale, pour y proposer un accès aux soins. L’action se fait en cassant les silos de l’administration municipale et en mobilisant différents départements comme ceux de la jeunesse et de l’éducation. L’initiative passe ainsi notamment par les enseignants afin de prévenir le suicide, la cause principale de mortalité des jeunes à New York, comme dans les villes suisses. Thrive New York intervient aussi sur l’aménagement urbain en redessinant des rues ou des écoles. L’un des objectifs du programme est de former d’ici 2020 250’000 habitants de la ville à reconnaître et pouvoir soutenir des personnes montrant des signes de détresse psychologique et émotionnelle. Fin 2017, 40’000 personnes avaient déjà suivi un Mental Health First Aid training. Thrive Londres, créé en 2017 avec l’appui du maire Sadiq Khan, a développé des initiatives similaires avec des campagnes de sensibilisation dans le métro et les médias sociaux.

Ces initiatives, dont j’ai pu récemment rencontrer les responsables des villes de Toronto, Londres et New York, présentent plusieurs intérêts. Premièrement, elles permettent une prise de conscience générale de l’ampleur des problèmes de santé mentale auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés. Deuxièmement, elles sont le fait des municipalités, souvent plus proches des problèmes, des citoyens et des solutions et donc plus pragmatiques que les Etats. Troisièmement, elles développent un message positif, qui consiste à dire que toute personne a le droit de prospérer, ce qui tranche avec les messages négatifs ou anxiogènes souvent associés à la santé mentale. Enfin, et c’est sans doute le point le plus important, ces initiatives sortent la question de la santé mentale du seul cercle des professionnels de la psychiatrie ou de ce que certains auteurs appellent en anglais le psy complex. Elles montrent que la santé mentale est l’affaire de toutes et tous (toujours en anglais: les psy commons), autrement dit: de la famille, des amis, des voisins, des architectes, des enseignants et, last but not least, des municipalités. Dans leur insistance sur le rôle des pouvoirs publics, Thrive rejoint une autre intitiative, au niveau des gouvernements cette fois, soutenue par huit pays, l’International Initiative for Mental Health Leadership visant à développer une action publique plus déterminée et efficace en la matière.

Et en Suisse pendant ce temps…

La Suisse est dotée d’un remarquable système de soin en matière de santé mentale. La plupart des cantons se sont par ailleurs dotés ces dernières années d’un programme complet dans ce domaine. Des acteurs de la santé publique, dans le Canton de Vaud en particulier, ont été pionniers en matière d’intervention précoce dans le domaine des psychoses et de mise en place d’équipes mobiles d’intervention dans le milieu de vie des patients. Il y a aussi, à l’occasion des Journées annuelles de la schizophrénie, des actions ponctuelles de sensibilisation du public. Lausanne a innové en créant un programme pilote en matière de logement pour des personnes souffrant de troubles psychiques (Housing First). Mais les municipalités suisses dans leur ensemble devraient être plus engagées et développer de véritables plans d’action dans ce domaine, à leur échelle. Ce sont les villes en effet, comme le montrent les initiatives Thrive, qui peuvent agir au plus près des besoins de leurs habitants, sensibiliser la population, favoriser la constitution de réseaux de soutien au-delà des services psychiatriques et intervenir dans l’aménagement de l’espace urbain sur le plan local. On ne peut donc que souhaiter que des initiatives du type de celles du réseau Thrive prospèrent aussi à l’avenir dans les villes suisses.

No Billag: la défaite d’étape des néo-thatchériens suisses

Il a beaucoup été question pendant la campagne sur No Billag du rapport entre service public et démocratie ou de la place faite aux médias privés en Suisse. On a moins commenté l’avènement d’une nouvelle génération de politiciens pour qui la société n’existe pas: n’existe que l’individu et ses choix (de consommateur). Pour cette génération, la campagne n’est sans doute qu’une défaite d’étape. Il est plus que probable qu’à l’avenir d’autres questions soient abordées avec les mêmes arguments. Et les états-majors de l’UDC et du PLR doivent se réjouir, plus ou moins secrètement suivant les cas, de l’éclosion à l’occasion de cette votation de futurs ténors de leurs partis respectifs.

Margaret Thatcher, que ces jeunes politiciens n’ont connu que dans leurs livres d’histoire, est devenue célèbre notamment pour sa formule datant de 1987: « la société n’existe pas » (‘there’s no such thing as society’). Il y a débat sur ce qu’elle entendait vraiment par là. Mais sa politique de dématèlement de l’Etat providence et du service public britanniques a fait de cette formule le condensé d’une vision individualiste radicale de la société. Cette vision s’opposait à une conception solidariste qui s’était développée après la deuxième guerre mondiale et qui trouve son origine au XIXe siècle. Contre l’idée que la société forme un organisme dont les parties sont solidaires et qu’il s’agit de créer des mécanismes assurant le partage des risques et des richesses, le thatchérisme faisait l’éloge de l’individu et défaisait les mécanismes de solidarité mis en place par l’Etat.

Lorsque les initiants de No Billag ont inlassablement répété: « il faut laisser le consommateur choisir. Il faut payer ce qu’on consomme », ils ont bégayé du Margaret Thatcher. Le clip des opposants à l’initiative, où l’on voyait un enseignant renvoyer un enfant à la maison parce qu’il ne lui donnait pas dans la main l’argent lui permettant d’accéder à la classe, pointait efficacement sur le fond du discours des initiants. Après les médias publics, fera-t-on la même chose pour l’école? Chacun paiera-t-il pour ce qu’il consomme. Pas de cours de math pour les plus démunis? Trop cher?

C’est à cette logique et pas seulement au démantèlement de la SSR que beaucoup de Suisses ont dit non. La mobilisation des milieux culturels et sportifs contre l’initiative témoigne en effet la volonté de s’y opposer. Mais ce n’est certainement pas fini. Les néo-thatchériens sont jeunes, leur message bibliquement simple peut s’appliquer selon eux à pratiquement toutes les tâches de l’Etat, en dehors de ses fonctions régaliennes. Ils ont pris le goût de l’exposition médiatique et très vite appris l’art du débat (« je ne vous ai pas coupé la parole », etc.). On peut parier qu’ils remettront le couvert…

Le non-droit au rassemblement dans la Russie de Poutine

Le 7 octobre, à l’occasion des 65 ans du Président russe Vladimir Poutine, des opposants au régime sont sortis dans les rues et les places du pays. La répression, les arrestations, l’intimidation et la peur compréhensible des opposants a fait en sorte que la mobilisation a été faible. Les médias suisses ont parlé d’un maximum de 3’000 personnes dans la rue à Saint Pétersbourg.

Contenir l’apparition publique de l’opposition

En faisant grimper les coûts personnels et les dangers du rassemblement pour les opposants, le gouvernement russe parvient à contenir l’apparition publique de l’opposition. Comme d’autres gouvernements autoritaires, il comprend très bien la force de la présence publique des corps. La mobilisation politique est en effet souvent réduite au pouvoir de la parole. Or, nous rappelle la philosophe Judith Butler dans son livre Rassemblement, la politique est aussi affaire de corps et de lieux, comme l’ont montré de nombreux mouvements sociaux d’importance ces dernières années allant d’Occupy Wall Street aux rassemblements de la place Gezi à Istanbul et de la place Tahrir au Caire en passant par Nuit Debout à la Place de la République à Paris.

Le rassemblement n’est pas une simple audience

Dans ces différents cas, le rassemblement n’est pas simplement orienté par la parole de leaders. Il n’est pas une simple audience, mais constitue un collectif qui se reconnaît comme tel, qui échange, qui souvent s’organise dans ces lieux et qui peut ainsi gagner en puissance. Cela ne signifie pas que ces rassemblements soient forcément progressistes et démocratiques, comme en témoignent les foules mobilisables par le fondamentalisme religieux ou le nationalisme autoritaire. Mais la démocratie est vivante si elle autorise ces rassemblements, s’il y a des lieux pour les accueillir. Le gouvernement russe sait très bien l’efficacité de son action quand il met ainsi de grands moyens pour créer les conditions d’un non-droit au rassemblement.

Macro- et micro-politique à la vaudoise

Le week-end a été politique, mais de manière très diverse. Nous votions sur la stratégie énergétique de la Confédération et, dans le Canton de Vaud, pour choisir notre exécutif. Il a donc été question de transition vers des énergies durables, de majorité de gauche ou non au Conseil d’Etat vaudois. Pendant la campagne pour l’élection au Conseil d’Etat, la candidate verte libérale a traité sa concurrente socialiste de communiste aux idées extrêmistes. Bref, nous avons été dans les grandes manoeuvres, les grands discours et les effets de manche de ce qu’on peut appeler la macro-politique. Cette forme de politique qui remplit la presse et les médias de commentaires, de passe d’armes et de spéculations.
Pendant ce temps là…se déroulait dans le quartier du Vallon à Lausanne, à deux pas du Château, un événement organisé par un groupe de jeunes: “Où êtes-vous tous?”, créé en 2013, dont l’objectif est de créer des espaces de culture et de liberté hors des structures ordinaires. Il s’agissait du “Forum des espaces possibles”, qui visait à réunir des personnes qui créent et font vivre des lieux alternatifs sans but lucratifs, souvent temporaires, pour la fête, la rencontre et des événements artistiques. Des collectifs suisses, principalement de la région lémanique, se sont ainsi rencontrés pendant trois jours pour échanger des expériences et discuter du sens de leurs initiatives. Invité à animer une table ronde sur la création et la gestion de lieux mixtes à la fois du point de vue de leurs activités et de leurs usagers, j’ai ainsi appris qu’à Lausanne 14 collectifs de ce type se réunissent chaque mois pour échanger ou se coordonner. Le catalysateur de ces rencontres a été un événement en 2015 autour de l’accueil des réfugiés syriens: le salon des sans refuge. Proche du Château, haut-lieu de la “macro-politique”, s’est donc réuni cette fin de semaine des groupes de jeunes investis dans ce qu’on peut appeler une micro-politique (le terme vient des philosophes Gilles Deleuze et Félix Guattari et, notamment, de leurs rencontres avec le mouvement squat à Berlin dans les années 1970). Ce qui intéresse ces collectifs c’est l’action concrète, l’intensité générée par ces rencontres et le travail qu’ils font en commun: des expositions, des repas pour et avec des requérats d’asile, une fête, etc. dans des lieux qu’ils occupent pendant une soirée, quelques mois ou, plus rarement, quelques années. Cette micro-politique crée tout un réseau de lieux et d’activités souvent invisibles pour celles et ceux qui n’y sont pas connectés. Il faut y entrer pour réaliser que nos villes si lisses en apparence, et Lausanne en particulier, sont “trouées” par de petites utopies qui apparaissent par-ci par-là en fonction des idées et des opportunités. Ce week-end, il était frappant de voir ces deux mondes – politiques chacun à leur manière – se côtoyer et aussi en grande partie s’ignorer. Il y avait là des leçons à glaner sur le type d’action politique qui importe pour des secteurs jeunes, entreprenants et créatifs de la population et par conséquent sur des formes émergentes de la vie politique en Suisse.