Macro- et micro-politique à la vaudoise

Le week-end a été politique, mais de manière très diverse. Nous votions sur la stratégie énergétique de la Confédération et, dans le Canton de Vaud, pour choisir notre exécutif. Il a donc été question de transition vers des énergies durables, de majorité de gauche ou non au Conseil d’Etat vaudois. Pendant la campagne pour l’élection au Conseil d’Etat, la candidate verte libérale a traité sa concurrente socialiste de communiste aux idées extrêmistes. Bref, nous avons été dans les grandes manoeuvres, les grands discours et les effets de manche de ce qu’on peut appeler la macro-politique. Cette forme de politique qui remplit la presse et les médias de commentaires, de passe d’armes et de spéculations.
Pendant ce temps là…se déroulait dans le quartier du Vallon à Lausanne, à deux pas du Château, un événement organisé par un groupe de jeunes: “Où êtes-vous tous?”, créé en 2013, dont l’objectif est de créer des espaces de culture et de liberté hors des structures ordinaires. Il s’agissait du “Forum des espaces possibles”, qui visait à réunir des personnes qui créent et font vivre des lieux alternatifs sans but lucratifs, souvent temporaires, pour la fête, la rencontre et des événements artistiques. Des collectifs suisses, principalement de la région lémanique, se sont ainsi rencontrés pendant trois jours pour échanger des expériences et discuter du sens de leurs initiatives. Invité à animer une table ronde sur la création et la gestion de lieux mixtes à la fois du point de vue de leurs activités et de leurs usagers, j’ai ainsi appris qu’à Lausanne 14 collectifs de ce type se réunissent chaque mois pour échanger ou se coordonner. Le catalysateur de ces rencontres a été un événement en 2015 autour de l’accueil des réfugiés syriens: le salon des sans refuge. Proche du Château, haut-lieu de la “macro-politique”, s’est donc réuni cette fin de semaine des groupes de jeunes investis dans ce qu’on peut appeler une micro-politique (le terme vient des philosophes Gilles Deleuze et Félix Guattari et, notamment, de leurs rencontres avec le mouvement squat à Berlin dans les années 1970). Ce qui intéresse ces collectifs c’est l’action concrète, l’intensité générée par ces rencontres et le travail qu’ils font en commun: des expositions, des repas pour et avec des requérats d’asile, une fête, etc. dans des lieux qu’ils occupent pendant une soirée, quelques mois ou, plus rarement, quelques années. Cette micro-politique crée tout un réseau de lieux et d’activités souvent invisibles pour celles et ceux qui n’y sont pas connectés. Il faut y entrer pour réaliser que nos villes si lisses en apparence, et Lausanne en particulier, sont “trouées” par de petites utopies qui apparaissent par-ci par-là en fonction des idées et des opportunités. Ce week-end, il était frappant de voir ces deux mondes – politiques chacun à leur manière – se côtoyer et aussi en grande partie s’ignorer. Il y avait là des leçons à glaner sur le type d’action politique qui importe pour des secteurs jeunes, entreprenants et créatifs de la population et par conséquent sur des formes émergentes de la vie politique en Suisse.

Résister à la politique de l’ignorance

Cela a été abondamment relayé. Le mot de l’année 2016 selon les Oxford Dictionaries a été celui de post-vérité : le fait de considérer, en politique en particulier, que la vérité est une question secondaire. On pourrait penser que la post-vérité est une affaire de discours politique enflammé et qu’il s’agit d’un phénomène passager et sans véritable conséquence. Cette vision est malheureusement beaucoup trop optimiste. Différentes initiatives très concrètes de partis ou de politiciens populistes visent en effet à empêcher la production de connaissances sur les phénomènes qui les dérangent. Mises bout à bout, ces initiatives constituent une sorte de politique de l’ignorance, qui peut faire de la post-vérité bien plus qu’une rhétorique politique éphémère. Pour y résister, il s’agit de mettre en place une vigilance constante, de soutenir la pérennité du financement de la recherche et de créer de nouvelles plateformes d’information alliant les milieux de la science et des médias.

Ne pas savoir pour ne pas agir

Voici d’abord un événement particulièrement parlant. Le 11 janvier 2017, des membres du congrès des Etats-Unis ont déposé un projet de loi visant à abroger une disposition du Département du Logement et du Développement Urbain datant de 2015. Cette disposition a pour but de promouvoir un accès équitable au logement et de lutter ainsi contre la discrimination. La discrimination dans le domaine du logement est une question qui aux Etats-Unis remonte aux années 1960 et au mouvement pour les droits civiques. La pression de ce mouvement et la prise de conscience de l’ampleur de la ségrégation raciale – ce que certains chercheurs ont qualifié d’« apartheid américain » – ont conduit le gouvernement des Etats-Unis à adopter en 1968, une semaine après l’assassinat de Martin Luther King, une loi interdisant la discrimination dans l’attribution des logements: la Fair Housing Act. Depuis lors, des chercheurs analysent régulièrement l’évolution de la situation dans ce domaine. Or, le projet de loi actuel interdirait aussi, s’il est adopté, l’utilisation de fonds publics pour de telles recherches. Autrement dit, il s’agit d’annuler une politique contre la discrimination mais aussi d’éliminer les connaissances portant sur ce phénomène. Involontairement, le projet de loi qui vient d’être déposé devant le Congrès démontre la force et la nécessité impérieuse du savoir. C’est parce que l’on connaît le phénomène de façon précise que l’on peut agir. Pour éviter d’agir dans un domaine qui déplaît aux promoteurs de cette loi, il faut donc promouvoir l’ignorance, assurer que l’on ne sache pas.

Populisme et intérêt objectif à l’ignorance

Plus que de simples effets de manche ou de menton, la post-vérité c’est la multiplication de ces petites initiatives, qui passent inaperçues si nous ne sommes pas vigilants. La même administration Trump a ainsi exigé de son Agence sur la protection de l’environnement, dans une action assez transparente contre la recherche sur le réchauffement climatique, de faire passer toutes les recherches qu’elle publie par une approbation politique. Et ce populisme amateur d’obscurité ne s’arrête bien entendu pas aux frontières du pays de Donald. En Suisse, l’UDC a ainsi orchestré en 2015 une campagne contre les sciences humaines et sociales, dont les chercheurs ont la fâcheuse tendance à produire des études qui contredisent les mythes propagés par ce parti. Certes, ces tensions entre les travaux scientifiques et le discours politique ne sont ni nouvelles, ni l’apanage des partis populistes. Cependant, les partis populistes, qui proposent à des fins électoralistes des solutions simplistes à des problèmes généralement complexes, sont plus enclins que les autres à reléguer la vérité à une place secondaire. La contradiction apportée par des chercheurs, perçus généralement par le public comme non partisans, menace la crédibilité des thèses qui font leur succès. Ces partis ont donc, plus que d’autres, un intérêt objectif à l’ignorance.

Comment résister?

Au moment où les partis populistes connaissent à l’échelle internationale sans doute leur plus grand essor depuis les sombres années 1930, la guerre contre le savoir connaît des théâtres d’opération de plus en plus nombreux. La vigilance, la réplique par l’enquête et par les faits constitue la forme de résistance la plus évidente à cette offensive. L’humour peut également s’avérer efficace. Cependant, si ces réponses sont nécessaires, elles sont aussi insuffisantes. Il faut aussi proposer des réponses plus structurelles. Il s’agit en particulier d’assurer la pérennité du financement de recherches qui portent sur les enjeux actuels les plus fondamentaux: l’environnement, les inégalités, la santé publique, la démocratie. Pour cela il faut créer davantage de ponts entre les milieux scientifiques et les milieux politiques, du moins ceux qui restent attachés à l’indépendance de la recherche. Mais il faut aussi que les résultats de ces recherches circulent sous une forme qui soit attractive et claire pour un large public. Or, l’effondrement de la presse de qualité et les attaques contre les médias publics sont de nature à limiter cette circulation, comme le montre la disparition récente de L’Hebdo. La situation actuelle devrait donc inciter les milieux universitaires et les milieux de la presse et des médias à construire ensemble – et à cofinancer – de nouvelles plateformes d’information où chacun ferait son métier. Pour être efficace, la lutte contre l’obscurantisme nécessite davantage que des réactions ponctuelles. Elle requiert de nouvelles alliances.

 

Quand l’architecture s’oppose au “déclinisme”

L'architecture en terre de Anna Heringer et Martin Rauch
L’architecture en terre de Anna Heringer

L’édition 2016 de la biennale d’architecture de Venise vient de se terminer. Elle était particulièrement convaincante. Comme l’écrivent les organisateurs du pavillon français, il fallait sans doute un architecte du Sud, le chilien Alejandro Aravena, curateur de cette édition, pour réveiller l’engagement social des architectes. Il serait très optimiste de penser que ce réveil perdure et se généralise, mais certaines grandes expositions sont mémorables et inspiratrices, notamment pour les jeunes architectes. Espérons que celle-ci en fasse partie et qu’on ne revienne pas trop rapidement au formalisme vain et à la parade des egos.

Des rapports du front

Aravena a nommé son exposition ‘Reporting from the front’. Les rapports d’architectes et d’urbanistes qu’il est allé chercher ou qui lui ont été spontanément envoyés concernent 17 enjeux posés par Aravena comme centraux aujourd’hui. Cela va de la qualité de la vie à la banalité en passant par les inégalités, les déchets et la pollution. Rien d’extraordinaire dans cette liste de nos maux ordinaires, mais rassembler les solutions et les interrogations de l’architecture contemporaine autour de ces thèmes permet de s’occuper de l’essentiel. Peu de stars en parade donc, mais des personnes et des équipes qui tentent par l’architecture de rendre le monde habitable. On a ainsi vu dans cette biennale des projets qui utilisent le bambou, la brique et la terre avec des techniques contemporaines pour produire des constructions innovantes, chaleureuses et durables, ou d’autres qui trouvent des solutions pour loger décemment, rapidement et économiquement des réfugiés venant de zones de conflits.

L’architecture comme analyseur

La biennale a aussi donné une place de choix à des projets où l’architecture constitue une forme d’analyse du contemporain. Le groupe de Forensic architecture basé à Londres utilise ainsi les outils de l’architecture: l’image, le relevé, la carte pour enquêter sur les victimes civiles de drones militaires ou les migrants morts en Méditerranée ces dernières années. Le Suisse Manuel Herz propose de son côté une analyse très fine de la transformation d’un camp de réfugiés sahraouis en Algérie en ville et en véritable capitale en exil du Sahara occidental.

La reconstitution des dégâts occasionnés par un missile lâché par un drone (Forensic Architecture)

Contre le déclinisme

Cette façon concrète, modeste de se confronter aux enjeux qui comptent dans l’exposition centrale de la biennale a eu des effets sur la plupart des pavillons nationaux. Pas de stars, pas de grandes villes par exemple dans le pavillon français, mais des projets souvent de taille modeste et de qualité dans des villes secondaires et des territoires ruraux. Au sortir de cette biennale, le visiteur se retrouvait ainsi porté par autre chose que le récit du déclin, de l’amertume et du ressentiment qui a fait tant de dégâts ces derniers mois dans les scrutins politiques. Elle a mis en scène la capacité de l’architecture et de l’urbanisme à porter de l’espoir, de la beauté et du sens. C’est peu dire que nous en avons sérieusement besoin.

Le moment Trump: toucher le fond de la piscine pour remonter vers la démocratie

L’élection de Donald Trump est bien entendu une catastrophe. Reste à savoir quoi en faire. Nous pouvons soit nous lamenter sur le déclin de la démocratie ou en faire l’aiguillon d’une réponse organisée et déterminée face à des processus qui précèdent et dépassent très largement la personnalité de ce constructeur de tours. Il s’agit de rien de moins que de préserver (là où ils existent encore) et de rebâtir (là où ils ont presque disparus) des espaces de débat démocratique pour résister à entrer dans l’ère post-vérité et post-démocratique à laquelle nous invitent les partisans de Trump.

La déliquescence des espaces de débat démocratiques

L’explication la plus courante de la catastrophe Trump dans cette période du “jour d’après” est qu’elle est l’expression de la colère des déclassés. Celles et ceux qui pensaient ne pas pouvoir être déclassés – les vieux mâles blancs – se sont identifiés à celui qui exprimait le plus de colère et prétendait incarner le peuple (contre l’élite) et le changement.
Ce qui est moins commenté cependant c’est ce qui a permis l’incroyable tour de passe-passe qui a permis à un milliardaire qui a prospéré sur la dérégulation fiscale et financière de pouvoir être perçu comme ce qu’il n’est évidemment pas: un héros anti-establishment qui défend les victimes du néolibéralisme et de la mondialisation. Ce tour de passe-passe n’a été possible qu’en raison de l’effondrement des lieux de débat démocratiques, à commencer par la presse et les médias. Ce processus a été particulièrement intense aux Etats-Unis où le nombre de journalistes a drastiquement diminué ces dernières années et où seules quelques grandes institutions de la presse et des médias (le New York Times, CNN p.ex.) continuent à faire un véritable travail d’enquête. Cet effondrement a favorisé deux évolutions dont Trump est la conséquence et non la cause.

La démocratie de l’émotion et le présentisme

La presse et les médias ont été pendant environ trois siècles les vecteurs d’une formation de l’opinion publique. Loin de simplement la refléter, ils ont contribué à la forger en mettant des événements et des déclarations en perspective historique et en confrontant des opinions différentes. Le Temps par exemple, qui n’est pas seulement le magazine des start-ups romandes, poursuit encore (pour combien de temps?) ce noble travail. La SSR bien sûr également. Et c’est pourquoi la campagne contre elle est si dangereuse et si irresponsable.
En l’absence de ces lieux se développent ce que le politologue Zaki Laïdi appelle la démocratie de l’émotion et ce que l’historien François Hartog appelle le présentisme. La démocratie de l’émotion est ce qui succède à une démocratie de l’opinion quand le positionnement politique et le vote est déterminé par des événements et des déclarations sollicitant prioritairement nos émotions – que ce soit la colère ou l’enthousiasme – plutôt que notre raison. Bien sûr la politique a toujours joué sur ces deux registres, mais l’espace vide laissé par l’érosion des lieux de débat et de délibération rationnels est aujourd’hui de plus en plus rempli par nos réactions émotionnelles. Le présentisme est lui le compagnon de route d’une démocratie (mais s’agit-il encore d’une démocratie?) de l’émotion. Il s’agit de cette orientation de la pensée et de l’action qui est engluée dans le présent, le court-terme et parfois hystérisée par le sentiment d’urgence. La relation au passé (que disait Trump il y a 5 ans?) et au futur (quel sera le climat dans lequel vivrons nos enfants?) devient secondaire dans le régime d’historicité (terme de Hartog) dans lequel nous vivons.
Dans le monde de l’émotion et du présent radical tout peut être dit, tout peut être fait. Il n’y a plus de conséquence politique parce qu’il n’y a plus de raisonnement permettant d’élaborer un jugement et précisément d’en tirer des conséquences. C’est l’ère de la post-truth politics, l’ère post-vérité qu’incarne Trump. Il n’en est que le symptôme, contrairement à ceux qui affirment qu’il aurait inauguré ou perçu quelque chose. Il est simplement le wrong man at the right time.

Reconstruire des alliances démocratiques

Le moment est à l’autoflagellation. “Nous n’avons pas vu venir ce qui s’est passé”, “nous sommes trop loin du peuple”, “nous avons sous-estimé la colère des déclassés”, etc. Certains intellectuels parisiens nous disent: “je vous l’avais bien dit que c’était tellement mieux avant”. Mais si nous laissions ces idées dans le formol plutôt que d’être fascinés par le récit mélancolique du déclin, nous pourrons peut-être tirer profit du moment Trump, en faire un bas historique, un fond de piscine plutôt qu’un palier dans la chute vers l’abysse. Loin de moi la prétention de pouvoir dessiner les contours d’une internationale de la renaissance démocratique. Mais tentons tout de même une proposition dans le cadre de notre petit pays.
En Suisse, la presse et les médias, bien qu’en meilleur état que dans nombre d’autres pays, sont bouleversés par le numérique et entament une transition radicale et sans boussole. Chacun tente des choses (les blogs du Temps par exemple) sans savoir si cela peut assurer un avenir. Les universitaires sont ainsi de plus en plus invités comme main d’oeuvre gratuite de remplacement pour des postes de journalistes qui ne peuvent plus être financés par les ventes et la publicité. Dans le même temps, les universitaires cherchent à sortir de la bulle d’excellence et du publish or perish dans laquelle ils se sont enfermés depuis une vingtaine d’années. Désireux de travailler avec la société civile et d’atteindre un public plus vaste, ils multiplient des initiatives publiques: des plateformes de journalisme web, des expositions, du théâtre, des blogs etc. Pour l’instant, ces initiatives de part et d’autre forment un archipel d’information, de connaissances et de débat très émietté. Il est difficile d’y naviguer et d’y trouver son chemin. Pourtant, il est urgent de tenter de recréer sur ces bases friables des lieux ouverts permettant le travail de l’opinion et le débat démocratique.
Et si ces institutions, qui partagent le souci de l’information et du savoir, joignaient davantage leurs efforts? Bien sûr je ne songe pas à la création d’une grande entreprise commune. Je pense plutôt à une réflexion commune et très pragmatique entre grands éditeurs privés, la SSR et les Hautes Écoles sur les supports du débat démocratique et leur avenir. Ces institutions comptent suffisamment d’acteurs de terrain et d’experts (historiens, spécialistes des médias etc.) pour produire un diagnostic sur les mutations actuelles et tenter d’élaborer sur cette base de nouveaux lieux d’information et de débat. Elles contiennent suffisamment d’intelligence collective pour développer une stratégie plus efficace que les tâtonnements actuels et suffisamment de moyens financiers, aujourd’hui éparpillés, pour la soutenir.

Les infrastructures de la démocratie sous attaque

David Gubler, 2012, Creative Commons
David Gubler, 2012, Creative Commons

Lors d’une pause dans une réunion de chercheurs à Berne, un collègue suédois a tressé hier les louanges des chemins de fer suisses. J’ai entendu ce refrain très souvent de la part de visiteurs étrangers. Ils ont raison bien sûr. Ce n’est pas une question triviale: ils mettent le doigt sur une question plus générale et importante. C’est le fait que la démocratie est une affaire d’infrastructures matérielles et pas seulement de système politique. Or, ces infrastructures sont aujourd’hui sous attaque de la part de milieux politiques engagés dans une croisade idéologique et de managers à courte vue.

Infrastructures et démocratie

Prenons un peu de recul pour mieux saisir ce qui est en jeu. L’invention de la démocratie en Grèce ancienne repose sur un accès égal des citoyens à l’agora, c’est-à-dire à un espace public de débat politique. Cette logique d’accès égal à un espace public se retrouve dans la formation de la Suisse moderne. Le réseau de chemin de fer et le réseau postal ont au XIXe s. unifié le territoire autour d’infrastructures communes et désenclavé des aires périphériques. Ils ont renforcé l’intégration des citoyens dans un territoire commun. Au XXe s. ces infrastructures de la démocratie helvétique ont été complétées notamment par les autoroutes et les télécommunications. La SSR en particulier a créé un espace commun d’information et de divertissement qui a donné accès à des références partagées. Les fonds publics ont permis une certaine indépendance de la radio et de la télévision par rapport à des intérêts particuliers et ainsi une formation de l’opinion nécessaire au fonctionnement de la démocratie. Dans une période de montée des populismes et de croissante indifférence par rapport aux faits, nous devrions mesurer l’importance de cette infrastructure.

Myopie gestionnaire et attaques idéologiques

Or, ces infrastructures sont sous attaque. La direction des CFF évoque ainsi la disparition de l’Abonnement Général, une merveille de coordination nationale et le symbole de la qualité de cette infrastructure, en raison de leur vision étroitement gestionnaire de leur mission. Des membres de l’UDC et du PLR se sont eux lancés dans une croisade contre la SSR avec l’argument purement idéologique qu’il s’agirait d’un monopole (ce qui n’est pas le cas) à ouvrir davantage à la concurrence. Ce qui est en jeu ici ce n’est pas la défense d’un Etat fort, mais la préservation d’infrastructures cruciales. Mon collègue suédois, venant d’un pays qui n’est pas connu pour être ultralibéral, savait bien de quoi il parlait lorsqu’il me chantait la qualité des trains suisses. En Suède, la qualité des chemins de fer s’est fortement dégradée avec leur partielle privatisation ces dernières années. Comme souvent, les coûts – l’entretien des rails et les lignes peu rentables – y ont été socialisés et les profits – les lignes rentables entre grandes villes – privatisés. Et cela conduit à un ré-enclavement des régions périphériques du pays. Et c’est ainsi que la démocratie recule.

Les impasses de l’urbanisme imitatif

Liège: les quais de la Meuse réaménagés par Michel Corajoud.
Liège: les quais de la Meuse réaménagés par Michel Corajoud.

Les projets de villes dont on parle dans la presse et les médias sont généralement ceux des villes-modèle: celles qui ont les moyens de grandes ambitions et de grandes transformations. On évoque ainsi les projets de développement de Londres, Paris, Copenhague, Vancouver. Il est moins question de villes qui gèrent tant bien que mal la crise économique et sociale et qui semblent être dans une impasse. La ville dans laquelle je me trouve cette semaine avec mes étudiants, Liège en Belgique, en fait partie. Il est frappant de constater que les autorités publiques y utilisent les mêmes recettes que les villes-modèle, mais en mode mineur et avec un temps de retard. À ce titre, Liège me semble exemplaire de nombreuses  autres villes qui gèrent ainsi la crise avec une stratégie qui paraît seulement pouvoir mener plus loin au fond de l’impasse… Voyons ce qu’est cet urbanisme en mode mineur et s’il n’y a pas une alternative.

Un urbanisme en mode mineur

Ancien fleuron de l’économie minière, Liège – 200’000 habitants pour la commune, 600’000 pour l’agglomération – est en crise depuis une quarantaine d’années. Elle a même été en cessation de paiement à la fin des années 1980. Un quart de sa population active est au chômage, le centre-ville se paupérise depuis un quart de siècle et les activités de services financiers, jadis florissants, ont fortement décliné. Dotée d’une base fiscale désormais faible et  ne pouvant pas s’appuyer sur une véritable gouvernance métropolitaine – qui permettrait de mobiliser les ressources des classes aisées qui ont décampé vers les communes périphériques – la Ville a de faibles moyens pour améliorer son attractivité et sa qualité de vie.

Dans ce contexte, on trouve à Liège des opérations à petite échelle qui émulent avec un effet retard ce qui a été réalisé à plus grande échelle ailleurs. Début mai va ainsi être inauguré le nouveau Centre International d’Art Contemporain de la Boverie. Cette rénovation et extension d’un musée existant a été dessinée par l’architecte Rudy Ricciotti, qui a récemment conçu le MUCEM à Marseille. La Boverie a signé pour les expositions un contrat de quatre ans avec le musée du Louvre. Ce projet montre que l’investissement dans l’art à Liège est devenu, comme ailleurs, un pari sur l’avenir. Mais avec les moyens du bord. Le musée est de taille modeste et le Louvre offre simplement ses conseils et son accompagnement à la programmation. Ce n’est pas le Louvre Abou Dabi dessiné par Jean Nouvel…

Comme à Lyon, Nantes ou Bordeaux, Liège a aussi fait appel à un architecte-paysagiste prestigieux, Michel Corajoud en l’occurrence, pour réaménager les quais de la Meuse. L’opération, terminée en 2015, est de qualité et a été saluée par les acteurs locaux les plus critiques en matière d’urbanisme. Cependant, l’intervention ne concerne qu’un petit tronçon de quais. C’est une miniature des opérations réalisées dans les villes françaises. On pourrait aussi évoquer la réintroduction du tram, autre symbole de renaissance et autre intervention-type réalisée dans de nombreuses villes ces dernières années. Mais le projet – une seule ligne parallèle à la Meuse – est lui aussi modeste et prend du retard. Prévu initialement pour 2016, il est désormais repoussé à 2022.

Quels peuvent être les effets de cet urbanisme en mode mineur? Ces interventions sont-elles à même de relancer l’attractivité de la ville et d’offrir de meilleures conditions de vie? Y a-t-il une alternative?

Ces questions se posent à Liège, comme pour de nombreuses autres villes en crise. Newcastle, au Royaume-Uni, a par exemple réalisé il y a quelques années un pont piéton et un musée d’art contemporain qui imitent en format bonsaï l’exemple londonien (millenium bridge + New Tate Gallery).

Une autre voie?

La visée de ces interventions est louable bien entendu. Et leurs effets sont positifs. Il suffit de voir l’usage qui est fait par les habitants des quais de la Meuse réaménagés. La modestie des interventions rend toutefois illusoire un quelconque effet structurel. Si la transformation complète des berges du Rhône à Lyon sont un signe fort vers l’extérieur modifiant la qualité de vie des Lyonnais, les petites touches dans une ville comme Liège sont des signes faibles avec un impact faible.  Il est donc plus que probable que cet urbanisme en mode mineur ne va que très peu contribuer à sortir la ville de la crise. On peut dès lors s’interroger sur la pertinence de cet urbanisme imitatif. Nous avons là affaire à l’envers des fameuses bonnes pratiques: cette mise en circulation internationale d’opérations réussies (du moins sur le papier). Cette logique aspire en effet des investissements importants et oriente le regard vers l’ailleurs. Plutôt que de multiplier les signes habituels de la renaissance urbaine, il semblerait plus judicieux de concentrer les énergies et les moyens sur une stratégie qui mobilise les ressources spécifiques de la ville, de cultiver des solutions reposant davantage sur les compétences des experts locaux et le savoir des usagers. Certes, on ne fera jamais, et ce n’est pas souhaitable, du “kilomètre zéro” en matière d’urbanisme comme on consomme des topinambours du potager urbain. Mais en temps de crise, il est crucial de faire un bon usage des ressources et de viser l’efficience plutôt que l’effet d’image (peu convaincant) que peut créer l’urbanisme imitatif en mode mineur.

 

Soutenir la science, oui mais dans sa nécessaire diversité

Les milieux scientifiques se mobilisent actuellement pour obtenir de meilleurs financements fédéraux pour les quatre années à venir. Un cinquième des coupes prévues sont en effet dans ce domaine qui ne représente qu’un dixième du budget fédéral. Les universités, les HES, les EPF, le Fonds National Suisse, les Académies font donc front pour accroître l’enveloppe budgétaire du Message 2017-2020 sur la Formation, la Recherche et l’Innovation (FRI). Dans ce contexte, les milieux scientifiques semblent donc unis. Toutefois, au cours du débat parlementaire actuel, chacun va essayer de tirer son épingle du jeu: les EPF vont jouer sur leur prestige, les cantons vont défendre leurs hautes écoles, les milieux économiques l’importance de la formation professionnelle.  En arrière-fond de ce débat, nous allons comme d’habitude trouver un lieu commun non discuté qui risque bien de jouer un rôle dans la répartition des budgets. Ce lieu commun c’est l’idée qu’il y aurait une seule science, une seule façon de l’évaluer et donc une hiérarchie au sommet de laquelle se trouve les sciences de l’ingénieur et de la nature puis en dessous, car moins “scientifiques”, se placeraient dans un ordre variables les autres sciences: de l’humain, de la société, et les sciences appliquées. Pour clarifier le débat, il serait temps de démêler un peu la pelote de LA science.

Science intensive et extensive

Précisons d’abord qu’il ne s’agit pas d’opposer les pratiques diverses que l’on finance dans le cas suisse par une même enveloppe, celle du Message FRI. Ces pratiques, celles des sciences naturelles et celles des sciences sociales par exemple, ont pour trait commun de recourir à une démarche la plus rigoureuse, transparente et reproductible possible. Elles devraient idéalement aussi ne pas être motivées par des intérêts particuliers. Ces caractéristiques justifient leur regroupement et leur soutien par les finances publiques. Au-delà de ces traits, les différences sont cependant nombreuses. Il serait inutile et fastidieux d’en faire un catalogue. Mais une différence me semble importante pour clarifier le débat et sortir des lieux communs: celle qui distingue science intensive et science extensive.

Ces dernières années un discours dominant s’est imposé dans les milieux scientifique. C’est celui de l’excellence scientifique. A priori, l’excellence scientifique fait consensus: qui pourrait vouloir la médiocrité? La question c’est cependant celle des critères de mesure de cette excellence. Les critères largement dominants depuis une vingtaine d’années sont ceux du nombre de publications, du prestige et de l’impact des revues dans lesquelles ces publications paraissent et, dans une moindre mesure, les subsides de recherche obtenus. Ces critères ne sont pas inutiles: ils mesurent une forme d’excellence qui est celle de la capacité à être compétitif dans les concours que proposent les revues et les agences de financement. Cette capacité est loin d’être négligeable en matière d’innovation scientifique. Mais ces critères dominants d’excellence créent une monoculture scientifique où ce qui distrairait les chercheurs de la répétition continuelle de ces concours est dévalué. Cette monoculture favorise, même s’il peut y avoir des exceptions, la clôture du monde scientifique sur lui-même. C’est ce que j’appelle la science intensive. Celle qui se concentre sur une activité exercée avec un groupe de pairs. Un peu comme une discipline sportive de haut niveau.

La grande famille de LA science est toutefois multiculturelle. D’autres scientifiques s’adonnent certes à ces pratiques, mais aussi à d’autres activités. Certains appellent cela de la science “en plein air”, c’est-à-dire des activités caractérisées par le même souci de rigueur et de transparence, mais qui s’adressent à d’autres publics que les pairs du monde scientifique. Il s’agit ici de collaborations avec la société civile par exemple, à qui les scientifiques apportent des connaissances sur des sujets qui l’intéresse ou apportent leur capacité de produire des connaissances avec elle. Sur la violence à l’école en effectuant une recherche avec des adolescents, pour ne donner qu’un seul exemple. Ces pratiques scientifiques sont orientées moins vers la compétition que vers la collaboration et ne débouchent pas forcément sur des publications dans des revues internationales à fort “impact”. Il s’agit aussi d’activités qui visent un dialogue avec un public plus général, par la présence dans les médias, l’organisation d’exposition, des conférences ou…des blogs. C’est ce que j’appelle une science extensive, qui implique des activités variées, avec des interlocuteurs appartenant à des mondes eux aussi variés.

Rééquilibrer compétition et collaboration

Tout comme la compétition a largement prédominé sur la collaboration ces dernières dans l’ensemble de la société, la science intensive a été excessivement dominante dans les milieux scientifiques. Il est temps de retrouver un meilleur équilibre. Nous pouvons aujourd’hui percevoir les prémices de ce changement. Le Fonds National Suisse de la recherche et plusieurs universités suisses ont par exemple récemment signé la Déclaration de San Francisco sur l’évaluation de la recherche qui incite à ne pas se fier aveuglément aux facteurs d’impact des revues. Cela encourage les milieux scientifiques à élargir leurs critères d’évaluation de l’excellence. C’est un petit et premier pas. Il est important de poursuivre ce rééquilibrage dans les années à venir. Il faut en effet autant de science extensive qu’intensive, autant – si ce n’est plus …- de collaboration que de compétition si nous entendons mettre pleinement à profit la capacité des milieux scientifiques à répondre aux enjeux centraux auxquels nous sommes confrontés, notamment: le changement climatique, les migrations internationales, l’urbanisation, la violence.

Dans le débat actuel sur le financement de la science en Suisse, il est utile d’avoir à l’esprit son équilibre et sa nécessaire diversité plutôt que les traditionnels et naïfs “rankings” et hiérarchies qui ont fait florès ces dernières années.

 

Urbaniser la culture: le Pôle muséal à Lausanne

Le Pôle muséal, prévoyant de rassembler trois musées à proximité immédiate de la gare de Lausanne, connaît un développement réjouissant. Il était parti avec quelques difficultés. La parcelle étroite qui accueille le projet n’est a priori pas simple à aménager et le projet choisi pour le premier musée qui y déménagera, celui des Beaux-Arts (MCBA), faisait craindre, dans sa première version du moins, une vision un peu passéiste de l’espace muséal. Depuis, nous sommes passés à une autre étape prometteuse et à une autre échelle, celle du quartier culturel, qui n’a pas encore de nom officiel, mais qui ne s’appellera bientôt plus “Pôle muséal”. Tentons donc de décortiquer ce changement d’échelle ou cette “urbanisation de la culture”.

Du musée au quartier

D’abord, le second bâtiment, qui accueillera le MUDAC et le Musée de l’Elysée, est plus aérien, plus invitant, que le premier. Le visiteur n’est pas confronté à une cathédrale de l’art (impression donnée par le MCBA première mouture) mais convié à une relation moins intimidante, plus intime et complice avec les œuvres et les expositions. Ensuite, l’esplanade centrale donne une respiration, de l’ouverture à un espace qui pourrait être étriqué. Enfin, il est prévu à terme d’installer une série d’équipements et d’activités diverses – commerces, studios d’artistes, crèche, etc. – pour faire vivre le pôle devenu quartier. Autrement dit, le projet est de créer une zone multifonctionnelle et d’y amener ainsi de l’urbanité (dans ma définition: de la densité, de la diversité et de l’espace construit de qualité). Le projet en germe ici – qui est à saluer – est de créer un morceau de ville supplémentaire, plutôt qu’une zone qui ne serait fréquentée qu’à certaines heures et par certaines population en raison de sa spécialisation fonctionnelle.

Eviter la commercialisation

Ce qui est également réjouissant dans cette évolution du projet c’est la constellation d’acteurs qui le porte. Je pense en particulier au rôle accrû de fondations à but non lucratif. La Fondation Leenaards s’est en effet d’abord engagée à financer la transformation des anciennes arcades puis une zone de promotion culturelle. L’investissement d’acteurs de ce type est important parce qu’un quartier culturel peut aisément connaître une dérive commerciale où le nombre de visiteurs, leurs nuitées à Lausanne, leurs consommations de produits dérivés des expositions etc. deviennent l’objectif prioritaire de l’opération.  Depuis la popularisation du fameux effet Bilbao – lié à l’installation du Guggenheim dans une ville en déclin économique – les promoteurs de projets culturels ont en effet souvent tendance à oublier que la vocation première de la culture n’est pas de booster l’économie locale. Tout comme la vocation première des musées n’est pas d’attirer des touristes et de vendre des sacs Andy Warhol. La vocation d’un musée est patrimoniale – conserver, présenter des collections. Elle est aussi de proposer une interprétation de la vie contemporaine, de lui donner un sens. Grâce à ces choix stratégiques et à l’implication d’institutions à but non lucratif, on peut donc espérer que les futurs visiteurs du quartier culturel lausannois ne seront pas assignés à un rôle de consommateur devant rentabiliser des investissements dans la culture, mais pourront y venir pour partager une expérience, réagir et interagir.

Du quartier à l’agglomération

Il y a enfin une troisième échelle de l’urbanisation de la culture, outre celle du bâtiment et du quartier, qui est celle de l’agglomération, lausannoise dans ce cas. Lorsqu’on déménage et rassemble des musées dans un même lieu, on crée également un vide ailleurs. Un musée est en effet un foyer, un centre – certes plus ou moins actif – dans un quartier. En France, en raison de l’existence d’un milieu associatif important qui promeut l’accès pour tous à l’art et à la culture, mais également en raison de fortes disparités socio-économiques, il y a une sensibilité importante à cette question. Cela se traduit dans plusieurs cas par une volonté de décentralisation, de distribution dans l’agglomération des équipements culturels. En Suisse, ce milieu associatif est moins présent et les disparités socio-économiques moins fortes. Cela explique sans doute qu’il y ait peu de sensibilité à ces effets potentiellement négatifs du regroupement des institutions culturelles. Toutefois, il serait sans doute utile de prendre en considération davantage à l’avenir, en Suisse aussi, cet envers des quartiers culturels. Souhaitons donc que ces développements prometteurs du Pôle muséal se réalisent et que la réflexion sur une urbanisation de la culture se poursuive dans les prochaines étapes du projet.

 


Photo: L’esplanade du futur pôle muséal (© projet Pôle muséal, Lausanne / Estudio Barozzi&Veiga, Barcelone)

La ville qu’on ne regarde pas

L'Ermitage: le Saint-Pétersbourg que nous avons appris à regarder (photo de l'auteur)
L’Ermitage: le Saint-Pétersbourg que nous avons appris à regarder (photo de l’auteur)

Nous apprenons à lire les villes. Nous apprenons ce qu’il faut regarder: les monuments ou le pittoresque des centres historiques et nous apprenons aussi à ne pas regarder, ou à voir à peine, leurs périphéries. Ces pratiques du regard sont particulièrement évidentes lorsque nous visitons des lieux qui nous sont encore inconnus. S’arrêter sur les manières par lesquelles nous observons une ville que nous découvrons permet de comprendre comment ce regard sélectif contribue à perpétuer des formes d’urbanisation qui en toute logique devraient nous scandaliser.
La semaine dernière, je suis allé à Saint-Pétersbourg pour participer à une conférence. J’en suis revenu trois jours plus tard. À l’aller et au retour, la même expérience de ce que normalement on regarde et de ce qu’on ne regarde pas. L’expérience de cette discipline du regard qui permet de reproduire les stéréotypes urbains. Voyons donc ce qui se présente à nous si nous ouvrons les yeux et déconnectons le pilote automatique le long du trajet entre l’aéroport et le centre-ville à Saint-Pétersbourg. Un trajet comme il y en a tant d’autres.

Une coupe dans l’histoire urbaine

En sortant de l’aéroport de Saint-Pétersbourg, on découvre un espace très plat. En voiture, le premier élément frappant le long de l’autoroute est un très grand corps de bâtiments dans les tons pastel en style vaguement néo-classique: des frontons, quelques colonnades. Un grand centre commercial apparemment. Puis nous parcourons une longue coupe historique: 45 minutes de route qui nous mènent de bâtiments encore en construction, avec leurs grues affairées, aux bâtiments du centre-ville, qui datent principalement du XVIIIe et du XIXe siècles (Saint-Pétersbourg est fondée en 1703). Au loin, on voit d’abord des grappes de grandes tours jetées dans la plaine sans ordre apparent. 30-40 étages. Des bâtiments d’habitation qui pourraient être n’importe où: en Chine, en Corée du Sud, en Asie Centrale. Mes collègues de Saint-Pétersbourg me diront d’ailleurs que les entreprises de construction chinoises sont très présentes depuis quelques années. L’agglomération attire de nombreux migrants intérieurs qui viennent de l’Est de la Russie chercher un emploi dans une ville qui a un faible taux de chômage et où le coût du logement est plus bas qu’à Moscou. Les tours en construction leurs sont principalement destinées. Plus loin en direction du centre-ville, on trouve les générations moins récentes de logements de masse, celles des années 1990 et 1980. Pendant 30 minutes, le paysage parcouru dresse le constat du dramatique échec de l’urbanisation contemporaine. Ces grappes de tour et les barres de logement qui les accompagnent sont sans centralité, d’une échelle inhumaine, dénuées d’espaces publics appropriables. Un paysage où l’on aimerait envoyer nos enthousiastes des tours et de la ville verticale en stage de survie pendant six mois, pour tester la résistance de leurs convictions. Un paysage qui engendre une tristesse infinie et une colère à l’égard des choix politiques et économiques qui le produisent. Un paysage qui remplit aussi d’empathie pour celles et ceux qui n’ont d’autre choix que d’y faire une existence.

Où est donc Saint-Pétersbourg?

Puis, on arrive à la banlieue soviétique, plus géométrique, plus grise, plus basse, faite de barres qui semblent être en carton comme les Plattenbauten d’Allemagne de l’Est, mais presque humaine en comparaison de ce qui a précédé le long de notre parcours. On s’approche du centre-ville par les grandes allées de parade du soviétisme triomphant de l’après-guerre. C’était la vitrine du réalisme socialiste avec ses palais ouvriers, comme à la Karl Marx Allee dans le Berlin-Est d’avant la chute du mur. Enfin, nous arrivons dans ce qu’il faut regarder: là où l’œil du visiteur a appris à reconnaître Saint-Pétersbourg. Les palais du XVIIIe, l’Ermitage vert pistache, la pointe dorée de la forteresse Pierre-et-Paul. Nous pénétrons dans ce grand, homogène et imposant centre historique, protégé et choyé par l’Etat russe. Ça y est: nous sommes arrivés à Saint-Pétersbourg nous dit notre mémoire visuelle, nourrie par les images de guides touristiques ou les photos de l’oncle Paul. Et avant, c’était quoi? Autre chose. Ce n’était pas Saint-Pétersbourg, c’était ce que l’architecte Rem Koolhaas appelle la “ville générique”. Et pourtant, pour la majorité de ses 5 millions d’habitants, Saint-Pétersbourg n’est pas celle que nous avons appris à regarder, mais cette grande plaine urbaine sans qualité qui se présente à nous à notre arrivée à l’aéroport. Comme Manchester et Londres au XIXe siècle, les villes contemporaines ont leur envers “invisible”, que nous ne savons pas regarder. Or, cet envers offre peu de prises à ses habitants pour pouvoir faire société. Il offre peu de raisons de se sentir citoyen d’un collectif dans lequel on aurait envie de se reconnaître. Il peut cependant continuer à proliférer grâce à l’éducation de notre regard et à sa sélectivité. Une éducation que ni les discours nationalistes et régionalistes, ni l’industrie touristique n’ont un quelconque intérêt à réformer.

La stratégie géographique de la terreur à Paris

Samedi matin, mon réveil a sonné à 6h50. Je devais parler au journal du matin sur la RTS de la tour-forêt de Chavannes. J’apprends en buvant mon café les événements de vendredi soir à Paris. Arrivé au studio, nous décidons 30 secondes avant de passer à l’antenne avec le journaliste et les chroniqueurs de parler des attentats plutôt que de la tour de Chavannes, qui elle peut attendre. Nous faisons ce que nous pouvons au pied levé pour donner un peu de sens à la tragédie (rts). Je parle notamment des lieux choisis par les terroristes et de ce qu’ils signifient. Depuis, nous en savons un peu plus. Voici donc quelques réflexions complémentaires.

Une stratégie géographique…

Dans son communiqué revendiquant les attentats, l’Etat Islamique parle de “sites soigneusement choisis au coeur de Paris”. Quels sont ces sites et que signifient-ils? Ce sont effectivement des lieux au coeur de la capitale, excepté le Stade de France dans une certaine mesure, situé au Nord, au-delà du boulevard périphérique. Mais il ne s’agit pas du coeur le plus symbolique, celui des lieux de pouvoir. Les cibles n’ont pas été l’Elysée, l’Hôtel de Ville, les Champs Elysées ou la Place des Vosges. Il s’agit du coeur ordinaire de Paris, celui des jeunes ou moins jeunes qui se retrouvent en fin de semaine sur les terrasses de café ou dans des lieux de culture. La maire de Paris, Anne Hidalgo, parlait samedi soir de cet Est de Paris où les Parisiens aiment sortir. Le Stade de France, au Nord, pendant un match de l’équipe de France, est lui un lieu de culture populaire, de brassage de populations et bien sûr un symbole aussi de la France ordinaire. Ce ne sont donc pas les lieux de l’élite politique et économique qui ont été “soigneusement choisis”, mais des lieux moins connotés du point de vue des classes sociales.

Ces sites ont été choisis parce qu’ils sont des lieux de rassemblement et que les attaques pouvaient y faire un maximum de victimes. Il faut se garder de surinterpréter, surtout à chaud, mais on peut raisonnablement penser que le message donné avec le choix de ces sites est “personne n’est à l’abri. Nous visons l’ordinaire d’une société qui sort, se parle, s’amuse, aime le sport et la culture”. Et même si ce n’est pas l’intention première des terroristes, le message reçu par la population est celui-là. On songe alors aux musiciens jouant et chantant clandestinement et au match de football où les jeunes jouent sans ballon pour braver l’interdit des islamistes dans Timbuktu, le film d’Abderrahmane Sissako. Ce qui est en jeu dans ces attentats c’est un mode de vie caractérisé par l’ouverture, la liberté et l’échange.

… et autres messages géographiques

D’autres rapprochements géographiques viennent à l’esprit lorsqu’on entend les récits de scènes de guerre. Vendredi soir, et encore maintenant dans une certaine mesure, Paris n’est plus loin des théâtres des événements du Moyen Orient. L’ampleur des attentats est analogue à ce que Bagdad connaît depuis des années. Il n’y a plus une barbarie confinée dans un lointain ailleurs et un ici qui serait à l’abri. “Nous sommes tous à Bagdad” disent aussi ces attentats d’une sauvagerie sans précédent en Europe, mais tragiquement ordinaires au Moyen Orient.

Enfin, le rapprochement le plus effrayant, c’est sans doute celui établi par le passeport syrien retrouvé sur un site d’attentat correspondant à celui d’un réfugié ayant passé au mois d’octobre par l’île de Leros en Grèce. Ce rapprochement est celui qui active dans nos esprits une relation entre les flux de réfugiés et le terrorisme. Réalité ou manipulation on ne le sait pas encore. Mais ce rapprochement est à même de fermer toutes les issues pour celles et ceux qui tentent de fuir ces mêmes terroristes. Et il vise finalement la même chose: à créer une réaction qui atteint cette ouverture, cette liberté et ce sens de l’échange qui caractérise la meilleure face de notre mode de vie. Comment répondre à ces messages sans jouer le jeu pervers de leurs auteurs, comment ne pas répéter les décisions catastrophiques de l’administration Bush après le 11 septembre 2001 qui ont contribué à faire naître l’Etat Islamique, telle est l’une des questions cruciales de ces prochains jours.