Le Corviale et Le Lignon, ou comment gérer l’héritage des grands ensembles du XXe siècle?

Il y a peu de chances que vous soyez allés au quartier du Corviale à Rome, à moins d’être un.e architecte très intéressé.e par le logement social du XXe siècle. En transport public, il faut en effet s’équiper de patience. Le trajet depuis le centre-ville dure plus d’une heure. En chemin, on traverse une urbanisation de plus en plus diffuse pour arriver à ce qui était à l’époque un finis urbs (comme il y a des finisterres): la fin de l’urbanisation. Bienvenue au Corviale: une longue barre de près d’un kilomètre de logements sociaux construite entre 1975 et 1982. Il s’agirait du plus long ensemble de logements du monde, après le Lignon à Genève, construit pour sa part entre 1963 et 1971. L’un a aujourd’hui 40 ans, l’autre 50. L’un et l’autre accueillent entre 6’000 et 7’000 habitant.e.s. Le Lignon est reconnu comme patrimoine architectural et a connu ces dernières années d’importants travaux de rénovation, alors que le Corviale est stigmatisé comme lieu insécure et fait l’objet depuis 4 ans d’une modeste opération sur l’un de ces 9 étages. Ces deux ensembles de logements et leur trajectoire différente témoignent des défis matériels et culturels posés par les grands ensembles hérités de la seconde moitié du XXe siècle. Ces défis devront aussi être relevés par les villes du Sud qui ont poursuivi ces dernières décennies cette veine moderniste monumentale, inventée en Europe.

Le Lignon, Genève (photo: Port(u*os) CC BY 3.0)

Les raccomodeuses du lien social au Corviale

Sara Braschi et Sofia Sebastianelli travaillent depuis 2018 au Laboratoria Città di Corviale, une structure financée par la Région et animée par le Département d’Architecture de l’Université Roma 3. Leur travail consiste à effectuer un accompagnement social des transformations en cours. Ces transformations concernent le réaménagement du quatrième étage (en vert sur la première photo), destiné dans le projet initial à accueillir des commerces et locaux collectifs, mais qui d’emblée a été occupé informellement, puis de façon régularisée, par des familles sans logement. Il s’agira au bout du processus, en 2026, d’avoir relogé 103 familles dans des logements rénovés. Il y a très peu de projets de ce type qui permettent d’intervenir en même temps sur le tissu architectural et sur le tissu social. Or, un tel couplage est nécessaire dans un contexte où, comme souvent dans le logement social de ces années-là, les quartiers autant que leurs habitants sont fortement stigmatisés. Aldo, un habitant du quartier, m’énumère ainsi toutes les légendes urbaines qui circulent à propos du Corviale. Ce serait un coupe-gorge, alors qu’il y a eu très peu d’actes de violence au Corviale. L’architecte se serait suicidé, une fois qu’il aurait contemplé sa réalisation à la fin du chantier, etc., etc… Pour que le Corviale ait un futur, le laboratorio fait donc émerger d’autres histoires, valeurs et récits sur le quartier avec ses habitants, notamment par le biais d’expositions. Sara et Sofia passent aussi beaucoup de temps à expliquer aux familles les délais du chantier, les caractéristiques de leur nouveau logement et simplement qu’elles seront relogées et non expulsées. Quand je leur demande s’il faut tirer des conclusions du fait que ces activités de care soient faites par deux femmes, alors qu’elles auraient pu faire des projets pour revues d’architecture, elles me regardent en souriant, et Sofia me dit: « je n’ai jamais songé une seconde à faire de l’architecture pour revues ».

Sofia Sebastianelli et Sara Braschi du Laboratorio di Città Corviale, au 4e étage (Photo de l’auteur)

Faire avec l’héritage des trente glorieuses (1945-1975)

La confrontation entre les deux grands ensembles du Lignon et du Corviale est frappante. Au Lignon, l’ensemble a été livré à l’époque avec tous ses services, y inclus les deux piscines au sommet de la tour du Lignon. On y a fait le pari de la mixité sociale, puisqu’un tiers environ des appartements relèvent du logement social. Le projet de rénovation a été massif et a concerné tous les logements. Le Lignon n’a jamais souffert de la très mauvaise réputation qu’on a faite à son homologue romain. Au Corviale, il n’y a que du logement social et les services, les commerces et les concierges prévus par le projet ne sont jamais arrivés. Les habitant.e.s ont été laissés à leur sort dans ce finisterre urbain, qui ne connaît actuellement qu’un projet de rénovation très partiel. Ce contraste témoigne de l’investissement important et continu qu’il faut consentir pour gérer ce que l’urbanisme moderniste monumental du siècle dernier nous a légué. Le précieux travail du laboratorio au Corviale semble très modeste, rapporté aux besoins de ses 6000 habitant.e.s. Il faut beaucoup plus pour éviter la cassure, le sentiment d’abandon, qui caractérisent de nombreux ensembles de logement social construits pendant la seconde moitié du XXe siècle.

Une question mondiale

Si l’on dézoome et que l’on regarde maintenant cet enjeu au-delà du continent européen, on prend la mesure des enjeux auxquels nous confronte l’urbanisation accélérée de ces dernières décennies. Celle-ci concerne en effet principalement, depuis la fin des trente glorieuses, les pays du Sud, dont l’industrialisation a été plus tardive. Dans la grande majorité des cas, pensez à la Chine contemporaine, cette urbanisation a pris pour modèle l’urbanisme monumental moderniste européen. Dans la majorité des cas, il n’y a pas un Etat « à la suisse » pour donner un avenir « à la Lignon » à ces grands ensembles. On peut craindre aussi qu’il n’y aura pas les raccomodeuses du Corviale pour ravauder le tissu architectural et social de ces quartiers lorsqu’ils auront atteint 40 ou 50 ans. Et c’est pour bientôt.

Ce que le hacking nous apprend du colonialisme des données

Depuis jeudi soir, les serveurs de l’Université de Neuchâtel sont inaccessibles. La messagerie électronique, les données stockées sur ces serveurs sont inutilisables. Comme d’autres collaboratrices et collaborateurs de cette université, toutes mes données professionnelles sont sur ces serveurs. L’essentiel de près de vingt ans de travail y repose. Cette attaque de hackers malveillants rend ainsi visible notre dépendance à l’infrastructure informatique qui soutient nos activités professionnelles. Sans elle, il est très difficile de travailler. Mais cette attaque dessine aussi en creux les enjeux et les dangers de la numérisation de tous les domaines de nos vies: ce que les spécialistes du numériques Nick Couldry et Ulises Meijas appellent le « colonialisme des données ». Elle montre la nécessité de réguler beaucoup plus sérieusement qu’actuellement l’usage de nos données privées.


Infrastructures publiques et privées

Lorsqu’un serveur d’université est hacké, il s’agit de données professionnelles hébergées par une infrastructure publique. L’université ne vise pas à dégager du profit en hébergeant ces données. Elle vise à les rendre disponibles pour la recherche et l’enseignement, à sécuriser leur accès et leur pérennité. J’ai confiance dans la compétence du service informatique de mon université, je sais ce que j’ai stocké sur ses serveurs et je ne crains pas de perte de données. Il en va autrement pour nos données privées extraites de notre usage des plateformes numériques, dans lesquels les GAFAM jouent un rôle dominant. De quelles données disposent-elles précisément, on ne le sait pas. Ce n’est pas notre réponse, en général impatiente et distraite, au formulaire d’approbation de l’usage de nos données par ces plateformes qui nous l’apprend. Nous savons, par ailleurs, les refus et obstacles que l’on rencontre si l’on demande à connaître les données personnelles dont elles disposent. Nous ne savons pas où ces données sont stockées et l’usage qui en est fait. Nous savons seulement que ces données ne sont exploitables que mises en relation avec celles d’autres utilisatrices et utilisateurs au moyen d’algorithmes: « D’autres acheteurs de x ont aussi aimé y », etc. Nous savons aussi que des intermédiaires, comme Acxiom ou Palantir, achètent et revendent ces données. Autrement dit,nous sommes soumis à un colonialisme des données aussi profitable qu’opaque.

Ce colonialisme des données réside dans le fait d’exploiter comme source de profit une nouvelles ressource: la vie humaine, qui devient exploitable précisément en étant codée sous forme de données. Ce ne sont plus les ressources naturelles, ou, du temps de l’esclavage de masse, le travail forcé, qui nourrissent cette forme contemporaine de colonialisme, mais nos actions, nos goûts, nos préférences, nos émotions (codées par exemple sous la forme de ‘likes’). C’est notre vie quotidienne qui est colonisée et que nous laissons coloniser pour ne pas être exclu.e.s de la société numérique.



Réguler la numérisation

Cette comparaison d’infrastructures, à laquelle nous incite les hackers qui ont pris pour cible l’Université de Neuchâtel, montre encore une fois l’importance cruciale d’une régulation publique déterminée de la numérisation. Il s’agit bien sûr de nous protéger contre la cyber-criminalité par des dispositifs de cyber-sécurité. Les attaques ces dernières semaines contre des collectivités et institutions publiques et privées en Suisse en démontre l’urgence. Il s’agit aussi de protéger de façon résolue nos données privées, de les décoloniser. Certaines villes, comme Barcelone et Amsterdam, tentent, avec le projet Decode soutenu par l’Union Européenne, d’y contribuer. C’est aussi l’une des missions principales de la Coalition des villes pour les droits numériques. Il est temps que les stratégies numériques publiques cessent d’être fascinées par des gadgets ‘smart’, obsolètes après six mois, ou par des murs scintillants d’écrans de surveillance, pour prioriser la préservation de l’intégrité de nos données personnelles et de notre vie privée.

Relève scientifique: en finir avec la précarité

Dans une récente prise de position parue dans Le Temps (le 27.09.2021), des professeur.e.s d’université suisses soutiennent la pétition des associations du corps intermédiaire, qui a été déposée auprès de l’Assemblée fédérale le 8 octobre. Celle-ci condamne la précarité dans laquelle se trouve depuis trop longtemps la relève scientifique en Suisse et demande la création de postes stables, laquelle serait principalement financée par une diminution du budget du Fonds National Suisse de la recherche scientifique (FNS). Cette précarité est réelle et doit enfin trouver une réponse, mais la solution proposée pose plus de problèmes qu’elle n’en résout. J’explique ici pourquoi et propose d’autres solutions, plus durables.

Un problème systémique

Comme l’écrit dans un article de la NZZ (paru le 20.07.2021) Caspar Hirschi, l’un des principaux animateurs d’une initiative précédente sur la relève, le diagnostic de cette précarité est ancien et rien d’efficace n’a été entrepris pour y remédier depuis des décennies. Il n’est pas normal en effet que 80% du personnel scientifique de ce pays soit aujourd’hui engagé sur des contrats à durée déterminée et se trouve généralement dans une situation de longue précarité, pendant et surtout après la thèse de doctorat. En Suisse, il y a deux systèmes mal articulés : celui de la recherche, qui emploie en grand nombre des doctorant.e.s s’engageant dans une carrière scientifique sur des contrats temporaires, et celui de l’enseignement supérieur dans les Hautes Ecoles, qui offre de rares possibilités d’emplois stables et, partant, de carrières académiques. Le système de la recherche s’est beaucoup développé ces deux dernières décennies, en raison notamment d’une pression exercée sur les chercheuses et chercheurs pour qu’elles/ils obtiennent des fonds de recherche. Cette croissance de la recherche a produit beaucoup de docteur.e.s et contribué à gonfler ce qu’on appelle la « bulle des postdocs » (Horizons, no 118, 09.2018). L’évolution du système de l’éducation supérieure et de ses emplois est, pour sa part, principalement indexée sur le nombre d’étudiant.e.s, qui a crû de façon nettement moindre au cours de la même période. La bulle de postdocs hautement qualifié.e.s, dont seule une petite minorité trouve ensuite un poste académique en Suisse, est le résultat du décalage entre ces deux systèmes. Et, naturellement, l’insatisfaction de la relève s’accroît proportionnellement à la croissance de ce décalage. Si j’expose la situation ainsi, en termes de systèmes mal articulés, c’est précisément parce que des raisonnements portant sur la précarité de la relève comme problème systémique manquent cruellement, autant du côté des partisan.e.s du statu quo que des partisan.e.s d’une réforme.

Une solution problématique et peu durable

Pour les partisan.e.s du statu quo, les indicateurs, autant en termes de productivité de la recherche que d’innovation, montrent que le système suisse est performant et que la compétition mène à l’excellence. Parmi celles et ceux-ci, certain.e.s se préoccupent de cette bulle postdoc ; d’autres s’en préoccupent très peu et sont plus ouvertement darwiniens : arguant que « seul.e.s les meilleur.e.s doivent survivre dans le système académique ». Du côté des partisan.e.s d’un changement de fond, la solution proposée est la même depuis plusieurs années : la création de postes stables dans les Hautes Ecoles. Les associations du corps intermédiaire proposent cette fois un point supplémentaire : le financement de ces postes par une augmentation des contributions de base de la Confédération aux Hautes Ecoles, compensée par une diminution du financement du FNS. Dans cette solution, les deux systèmes sont liés, mais d’une manière peu viable et problématique.

Cette solution pose en effet au moins trois problèmes. Le premier est qu’un prélèvement dans les ressources du FNS conduirait immanquablement à une diminution importante des taux de succès des projets soumis au FNS, taux déjà en diminution ces dernières années. Le système de la recherche, riche et créatif en Suisse, s’en trouverait fortement affaibli et de nombreux très bons projets ne seraient plus financés. Le deuxième problème est la création de postes dédiés à la recherche dans les Hautes Ecoles : une sorte de « CNRS helvétique » mais sans la structure de laboratoire et les financements des frais de recherche du CNRS français. Il est dès lors douteux qu’une recherche de qualité puisse être produite dans ces conditions. Le troisième et principal problème c’est que cette solution ne répond qu’aux besoins d’une génération de jeunes chercheuses et chercheurs. Si l’on prélevait, disons, 300 millions au budget annuel du FNS (sur un peu plus d’un milliard actuellement) pour créer des postes stables, environ 3000 postes pourraient être créés dans les Hautes Ecoles. Dans cette hypothèse, soit on en reste là et on ne « sauve » qu’une génération de chercheuses et chercheurs de la précarité, bouchant l’accès au système pour les générations suivantes, soit on continue chaque année, ou chaque quatre ans, à créer des postes en vidant les caisses du FNS, ce qui ne me paraît pas être le projet des pétitionnaires.

D’autres solutions possibles

La solution proposée n’est donc pas durable et articule mal ces deux systèmes. D’autres mesures me semblent mieux à même de répondre au problème. Il s’agit d’abord de réduire la contribution du FNS au gonflement de la bulle des postdocs sans emploi, non pas en réduisant son budget, mais en privilégiant, comme dans d’autres pays, l’emploi de post-doctorant.e.s plutôt que de doctorant.e.s dans les projets de recherche. Pour que cela fonctionne, il faut, d’une part, des solutions pour que cela ne conduise pas à une dépendance à long terme de ces postdocs vis-à-vis de leurs ex-directrices ou directeurs de thèse et, d’autre part, allonger leur durée d’emploi dans des projets du FNS. Ensuite, et je rejoins le contenu de la pétition sur ce point, il s’agit au niveau de swissuniversities, qui chapeaute les Hautes Ecoles suisses, de définir des principes généraux permettant de transformer de façon coordonnée la structures des postes dans les Hautes Ecoles, en aplatissant la pyramide afin de créer plus de postes pour la relève. Enfin, il faut rappeler que la relève est scientifique et pas seulement académique, au sens où ces jeunes chercheuses et chercheurs ne trouveront de loin pas toutes et tous un poste au sein des Hautes Ecoles, même si des postes sont créés avec la solution proposée par les pétitionnaires. Ces personnes très qualifiées vont poursuivre en majorité leur parcours dans l’économie privée, l’administration publique ou la société civile. Et c’est une bonne chose, car elles contribuent ainsi à la qualification du travail en Suisse, qui est l’un de nos atouts majeurs. Encore faut-il cesser de leur proposer la carrière académique comme seul horizon professionnel, accompagner ces trajectoires et valoriser les compétences de cette relève, à ses propres yeux et auprès de leurs potentiels employeurs. Il faut pour cela notamment mettre en place un réel système de mentorat au sein des Hautes Ecoles suisses, qui est très sous-développé ou inexistant aujourd’hui. Sur ce point, le Graduate Campus mis en place dans les universités de Lausanne et de Genève peut constituer une initiative à développer et généraliser sur le plan national.

Comme les pétitionnaires et mes collègues qui soutiennent leur solution, je pense qu’il faut enfin donner une réponse efficace au problème de la précarité de la relève scientifique suisse. Cependant, la mise en place des trois mesures proposées ci-dessus, et d’autres à imaginer qui tiennent compte du système recherche-éducation dans son ensemble, seront mieux à même de mener à des réponses à la fois plus durables et préservant mieux la force de la recherche en Suisse, que la solution qui est actuellement sur la table.

(paru dans la version papier du Temps le 18 octobre 2021)

Visibilité, invisibilité et anxiété au temps du Covid

Vendeurs de rue, Lima, 11 juin 2020 (source: mbzfotos / Shutterstock.com)

La pandémie du Covid-19 est anxiogène. C’est rien de le dire. Mais elle n’est pas anxiogène pour les mêmes raisons suivant où l’on vit : à Lima ou à Zürich, par exemple. Ce qui est frappant, outre les conditions de vie et les systèmes sanitaires très différents d’un pays ou d’une ville à l’autre, c’est la visibilité ou l’invisibilité du Covid et des personnes affectées en raison des données disponibles. Cette visibilité et cette invisibilité n’a pas partout les mêmes enjeux. La visibilité numérique crée des anxiétés relatives à la protection de la vie privée en Europe ou en Chine. À l’inverse, au Pérou, elle signifie qu’on peut accéder à l’aide de l’Etat en temps de pandémie.

Données et anxiété

Prenons d’abord l’un des sites les plus visités depuis une année : celui sur le Covid-19 de l’Université Johns Hopkins aux Etat-Unis. Tous les jours, ce site nous permet de suivre la progression de la pandémie à une échelle mondiale. À chaque visite, nous nous demandons cependant si la carte et les données sur la pandémie sont fiables. Les faibles taux de cas et de décès en Afrique subsaharienne, en Thaïlande ou en Indonésie sont-ils réels ? sont-ils seulement liés à la jeunesse de la population, comme on le dit souvent ? au manque de tests (très chers et non remboursés en Thaïlande par exemple) ? aux décès à la maison, non répertoriés ? Ou sont-ils le résultat de bases de données volontairement (pour des motifs politiques) ou involontairement très incomplètes ? Les big data donnent ici une vision synoptique utile et spectaculaire de la pandémie, mais où la qualité des données est sujette à caution. À cette échelle, la visibilité de la pandémie est source d’anxiété lorsque les tendances sont haussières sur le site de Johns Hopkins. L’invisibilité du phénomène peut aussi être source d’anxiété est de méfiance. Peut-on croire, lorsqu’on est congolais, qu’il y a aussi peu de cas au Congo par exemple ? Bref, les données, dont on espère toujours qu’elles puissent clarifier une situation et offrir une base rationnelle d’action en matière de politique publique (evidence-based comme on dit), ne répondent pas toujours à cet espoir.

Les enjeux de la visibilité et de l’invisibilité

Toutefois, les enjeux et les effets de cette visibilité/invisibilité par les données sont plus concrets et importants à une échelle nationale. La pandémie a accéléré le déploiement des dispositifs de surveillance nationaux qui tracent les actes des citoyens, ceci particulièrement dans des régimes politiques autoritaires (en Inde, en Chine), où le contrôle démocratique sur l’introduction de ces mesures est faible. L’anxiété, légitime, des citoyen.ne.s est ici celle d’être constamment exposé.e.s, transparent.e.s, du fait des données recueillies par l’Etat. En Inde, certains Etats ont par exemple introduit des applications demandant aux personnes testées positives d’envoyer toutes les 30’ un selfie avec des coordonnées GPS attestant de l’observance de la quarantaine. L’effet Covid sur le déploiement de ces technologies est donc celui d’accélérer et de rendre légitime une visibilité accrue de nos faits et gestes. Une visibilité qui, généralement, accroît notre méfiance.

Dans de nombreux pays du Sud, le problème dominant est différent. Dans ces contextes, le travail et l’habitat sont souvent principalement informels. Cette informalité va de pair avec une moindre visibilité des personnes et de leurs activités pour l’Etat (pour les GAFAM c’est cependant une autre affaire…). Cette invisibilité est source d’enjeux importants. Au Pérou, par exemple, pays très touché par la pandémie, plus de 70% de la population active travaille dans le secteur informel. Pour la grande majorité de cette population, les mesures de lutte contre la pandémie ont signifié la perte de tout revenu. Lima a ainsi connu depuis le mois d’avril 2020 un départ important de travailleurs informels – sans revenu, ne recevant pas d’aide de l’Etat – vers leur ville ou village d’origine. L’Etat péruvien avait cependant décidé dès mars 2020 de venir en aide à ces travailleurs informels et indépendants, en utilisant sa base de données sur les ménages, destinée à identifier les ménages pauvres du pays à des fins d’aide sociale. Comme le montre une étude de Diego Cerna Aragon, la distribution de l’aide a cependant rencontré de nombreux problèmes : l’absence de comptes bancaires des plus pauvres, le fait que l’inscription dans cette base de données doit résulter d’une démarche volontaire des ménages et que cette base de données a été créée pour filtrer et sélectionner les ménages, plutôt que les identifier largement. Pour Aragon, la base de données utilisée était « conçue et implémentée pour rendre des personnes invisibles », mais, ajoute-t-il, on ne verra sans doute jamais des manifestants sous une bannière disant « Nous voulons être visibles par l’Etat ! ». Dans le cas du Pérou, comme dans d’autres pays aujourd’hui, la visibilité au temps du Covid n’est pas une menace, mais un privilège.

Pour en savoir plus :
Sur la pandémie et les technologies numériques : ici
Sur le cas chinois : ici

Sur le cas indien : ici
Sur le cas péruvien, le texte de Diego Cerna Aragon dans cet ouvrage : ici

Occuper la Place Fédérale: un test stratégique pour les militants du climat

Les groupes actifs sur la question climatique ont finalement été délogés de la Place Fédérale à Berne qu’ils ont occupée pendant deux jours. L’occupation de l’espace publique (les places, les rues) constitue le mode d’action le plus visible des groupes militant contre le réchauffement climatique et ses conséquences. Ce mode d’action assure une visibilité médiatique à leurs revendications et contribue à les populariser. Il s’agit aussi d’un instrument politique à manier habilement afin d’éviter qu’il se retourne contre ses utilisateurs. En tentant d’occuper la Place Fédérale pendant une semaine au cours de la session parlementaire, les activistes du climat ont soumis ce mode d’action à un ‘acid test’.

La transgression comme stratégie

Occuper des places symboliques fait partie de la boîte à outils des mouvements sociaux depuis très longtemps. Au cours de ces dernières années, les places de capitales de pays arabes pendant le « Printemps arabe », la Place de la République pendant « Nuit Debout » ont par exemple été les théâtres d’occupations et de revendications politiques. Occuper la Place Fédérale ne constitue donc en rien une nouveauté. Cependant, le mouvement pour le climat et en particulier Extinction Rebellion (XR) ont développé ce mode d’agir pour en faire un élément-clé de leur stratégie. La désobéissance civile pratiquée par XR perfectionne ainsi la pratique de l’occupation de l’espace public, et plus précisément celle de la transgression des normes sociales qui le régissent.  

Ces normes sociales peuvent être évidentes ou plus implicites. Bloquer une rue dédiée à la circulation motorisée avec des banderoles et des manifestants assis sur la chaussée constitue une transgression très évidente. Se raser dans la rue constitue une transgression (en Europe du moins) d’une norme plus implicite, rendue visible par la pratique de l’acte. L’occupation de l’espace public comme stratégie politique doit composer avec ces deux types de normes: explicites et implicites. Afin d’enquêter sur le rôle de ces transgressions dans la stratégie et l’action de XR, deux étudiants de l’Université de Neuchâtel, Maxime Bregnard et Jules Feuz, ont très récemment consacré leur travail de mémoire de fin d’études à cette question. Leur enquête a notamment consisté en la réalisation d’un film ethnographique sur deux manifestations de XR en Suisse. Leur analyse décrit l’organisation très minutieuse des actions de XR dans l’espace public. Loin d’être des interventions largement spontanées, celles-ci sont soigneusement préparées, répétées et chorégraphiées. Cette préparation se justifie par la recherche d’impact des actions, mais aussi pour garantir leur caractère non-violent et la sécurité des participant.e.s. Marque de fabrique et outil puissant de XR, qui a contribué à son essor très rapide depuis sa création en 2018, ces occupations présentent aussi des risques non négligeables, comme semblent le montrer les événements de la Place Fédérale à Berne. 

La Place Fédérale: symboles et tabous

La Ville de Berne interdit depuis 1925 la tenue de manifestations sur la Place Fédérale pendant les sessions parlementaires. Cette interdiction a connu des entorses, comme lors de la grève des femmes en 2019. Tenter d’occuper la Place Fédérale pendant une semaine constitue cependant une première. Il s’agit en Suisse d’une montée en gamme dans les occupations de l’espace public par les « militants du climat » (comme on dit). Celle-ci a provoqué la colère de la droite de l’échiquier politique, d’Albert Rösti à Philippe Nantermod. C’était prévisible. Cependant, certains élus de gauche ont aussi appelé à l’évacuation de la place. Par ailleurs, les médias se sont fait l’écho d’opinions négatives sur l’occupation, notamment des maraîchers, qui ont vu leur espace de vente réduit.

Au total, donc, l’occupation de la place avec un campement coloré et pacifique a, d’un côté, donné lieu à des images-symbole permettant de populariser les inquiétudes et les demandes des militants. Elle a aussi, peut-être, produit un autre effet espéré, qui est de mettre une pression sur les parlementaires lors d’une session qui a décidé des limitations des émissions de CO2. Ce mode d’agir paraît efficace lorsqu’il est temporaire et suppose un retour assez rapide « à la normale ». Une transgression durable des normes qui régissent l’espace public, comporte elle plus de risques politiques. Au vu de l’expérience de la Place Fédérale, on peut poser l’hypothèse que les bénéfices et les risques d’une occupation sont à la fois fonction de cette durée et proportionnels aux symboles et aux normes associés à l’espace public occupé. Les espaces publics les plus représentatifs d’une nation, comme la Place Fédérale sont en effet régis par des normes explicites, comme le règlement interdisant des manifestations lors de sessions parlementaires, mais aussi par des tabous, qui deviennent visibles si l’occupation perdure. La virulence des commentaires critiques face à l’occupation ne s’expliquerait donc pas uniquement par une opposition politique, mais aussi par ces tabous. Nantermod a ainsi mobilisé le langage de l’impureté (« c’est crade ») pour signifier qu’on attentait ici à un espace sacré.

Autrement dit, autant les images de l’occupation peuvent populariser le mouvement lors d’actions temporaires, autant ce qui est associé au lieu occupé – ici: la démocratie suisse séculaire, consensuelle et mesurée – peut se retourner contre lui si l’action dure. C’est la raison pour laquelle cette action a sans doute eu valeur de test pour la stratégie de la transgression des militants pour le climat.

Photo: blocage d’un pont à Lausanne en 2019 par Extinction Rebellion (LLE Photography CC BY 2.0)

La grande bifurcation post-pandémique: faites votre choix!

Photo: Laurent Gilliéron, Keystone

On cite beaucoup Churchill ces temps-ci, à qui on attribue, semble-t-il à tort, la phrase « il ne faut jamais gaspiller une bonne crise ». Dans une période où certains pays se déconfinent alors que d’autres attendent le pic de la pandémie, des intellectuels, des élus et des chefs d’entreprise ont très bien assimilé le message churchillien, mais à des fins radicalement différentes.
Le sociologue Bruno Latour a été l’un des premiers à nous inviter à réfléchir à l’après-pandémie et à ce que nous ne souhaiterions ne pas faire redémarrer. Il nous a surtout suggéré de trouver des solutions pour celles et ceux qui seraient impacté.e.s négativement par ce non redémarrage (par exemple: les hôtesses de l’air pour celles et ceux qui souhaiteraient réduire les vols domestiques). Nicolas Hulot, ex-ministre français de l’environnement, a lui proposé une longue liste de transformations écologiques et sociales qu’il est temps de mettre en oeuvre. L’anthropologue Philippe Descola, spécialiste des rapports variés que les sociétés entretiennent avec l’environnement proposait dans Le Monde du 20 mai quelques mesures urgentes: « instauration d’un revenu de base ; développement des conventions citoyennes tirées au sort ; impôt écologique universel proportionnel à l’empreinte carbone ; taxation des coûts écologiques de production et de transport des biens et services ; développement de l’attribution de la personnalité juridique à des milieux de vie ». Il y a ainsi beaucoup d’appels à ne pas gaspiller la crise pour opérer des changements radicaux de société, dont la nécessité a notamment été mise en lumière par la crise climatique.

Les colombes et les faucons de l’après crise

Il y a de bonnes raisons de penser cependant que ces colombes de la crise vont être peu entendues. Les transitions nécessaires (énergétiques, économiques, sociales), telle que proposées notamment par Descola, vont probablement être perçues comme trop compliquées à mettre en oeuvre, et, sous la pression de la dette et des taux de chômage, nous risquons fort de nous retrouver avec un retour à la normale ou à ce que des militants appellent intelligemment le « retour à l’anormal ». Des signes portent même à penser que nous risquons un retour à l’anormal…en pire.

Pendant que certains en appellent publiquement au changement radical de société, d’autres tentent en effet – généralement beaucoup moins publiquement – de profiter de la crise pour aller dans un sens exactement inverse. Le récent conseil des ministres brésilien présidé par Jair Bolsonaro, qui se tient normalement dans la confidentialité mais dont la vidéo a été rendue publique, témoigne de projets de démantèlement de réglementations environnementales sous couvert d’actualité pandémique. Arthur Laffer et Stephen Moore, deux économistes proches de Donald Trump et co-fondateurs du Committee to unleash prosperity, voient eux dans l’après crise l’occasion de mettre au pas les Etats gouvernés par le parti démocrate. Les investisseurs, espèrent-ils, vont se diriger vers les Etats gouvernés par les Républicains où il y a généralement une fiscalité plus basse, pas de salaire minimum et moins de réglementation en matière d’environnement.

Dans un article publié par le Guardian, la journaliste et essayiste canadienne Naomi Klein montre comment Eric Schmidt – CEO de Google entre 2001 et 2011, actuellement à la tête d’Alphabet et Président du Defense Innovation Board auprès du Département de la Défense américain – renforce le lobbyisme des GAFAM pour des investissements publics massifs dans l’intelligence artificielle, notamment dans le secteur de la défense. La pandémie est décrite par Schmidt comme une opportunité de développer la télé-médecine, le télé-travail et le télé-enseignement. Le problème ne réside pas ici dans les avancées technologiques possibles, mais, écrit Klein, dans le solutionnisme technologique: profiter de l’urgence et de la crise pour ne pas se demander si des solutions non-technologiques (par des créations de poste d’enseignant permettant de diminuer le taux de chômage, par exemple) seraient préférables. Cette instrumentalisation de la crise illustre ce que Klein a appelé, dans un ouvrage parfois schématique, la « doctrine du choc »: l’utilisation répétée des crises pour court-circuiter les processus démocratiques et mettre en place des mesures au profit des grandes entreprises et des grandes fortunes.

Nous nous trouvons donc devant une bifurcation où certain.e.s indiquent un chemin avec l’espoir d’un changement profitable pour le plus grand nombre et tout simplement pour l’avenir de la planète, alors que d’autres empruntent déjà le chemin de sa destruction accélérée. Dans ce contexte, il est difficile de pratiquer la nuance: grande et utile spécialité des universitaires. C’est la raison pour laquelle tant d’entre nous sortent ces derniers mois de leur réserve pour essayer de promouvoir un changement radical possible et indispensable, alors que d’autres s’affairent à empirer l’anormal. Entre les difficultés et les incertitudes d’un changement de cap et la certitude du désastre nous devrions être capables de choisir notre chemin de sortie de la pandémie.

Soutenir la smart city citoyenne pour faire face à la pandémie

Un cadastre dans un quartier informel de la ville du Cap, produit par ses habitants et une ONG (copyright VPUU, Cape Town)

La smart city, ou ville intelligente, est un modèle de développement urbain fondé sur un usage intensif des données et des technologies. Ce modèle est désormais bien connu puisqu’il s’est largement diffusé à travers le monde ces dernières années. Les données et les technologies de la smart city sont aujourd’hui utilisées dans différents contextes – notamment en Chine, en Corée du Sud ou en Afrique du Sud – pour faire face à la crise sanitaire que nous traversons. Dans les villes indiennes par exemple, les centres de contrôle destinés à piloter la ville par l’intermédiaires de caméras et de capteurs de données ont été massivement transformées ces dernières semaines en centres de gestion de la pandémie. Cependant, ceci ne constitue qu’une partie d’un phénomène plus large de gestion ‘smart’ de la crise sanitaire, qui engage aussi les entreprises et la société civile. Pour saisir les enjeux de cette mobilisation des technologies et lutter contre les inégalités que creuse la pandémie et sa gestion, il est nécessaire d’élargir notre attention à ces différents modes d’existence de la smart city dans la pandémie. Il est également important de soutenir, comme nous allons le voir, le travail vital de ce qu’on peut appeler la smart city citoyenne ou la troisième smart city.

Trois smart cities

Les centres de commande et de contrôle, qui ressemblent beaucoup à des centres de surveillance policière, sont devenus l’icône de la smart city. Mis en place par les municipalités, fréquemment avec des financements gouvernementaux et des partenariats avec le privé, ils donnent une vision concrète de cette ville dite « intelligente ». Ces données et technologies urbaines sont aussi utilisées par les plateformes digitales comme airbnb, uber, deliveroo pour faire fonctionner des services liés au tourisme et à la mobilité. Les données produites et les algorithmes utilisés par cette deuxième forme de smart city – qu’on appelle aussi “urbanisme de plateforme” – échappent aux pouvoirs publics, ce qui rend la régulation de ces activités très difficile (pour autant qu’on veuille la mettre en place…). Enfin, il y a une troisième forme de smart city, plus souterraine qui échappe généralement à nos radars: celle des citoyens ordinaires et de la société civile. Il s’agit ici, par exemple, de la mise en place par des résidents d’un quartier exposé de capteurs mesurant la pollution de l’air ou du travail d’ONGs recensant au moyen de systèmes de géolocalisation la population et l’accès aux services de base (eau, électricité, égouts) dans les quartiers informels des villes du Sud. On parle dans ce cas d’activisme numérique ou de data activism, puisqu’il s’agit de faire reconnaître des droits en produisant des données qui ne sont pas (volontairement ou non) recueillies par les Etats. La pandémie que nous traversons révèle les opportunités, les risques et les effets pervers de ces trois modes d’existence des smart cities et de leurs articulations.

La ville pandémique smart

Les pays asiatiques ont été les premiers à utiliser le traçage des personnes, affectées ou non par le virus, pour gérer la crise sanitaire et suivre les voies de transmission de Covid-19. Singapour a mis rapidement en place l’application TraceTogether permettant de reconstituer par des échanges d’information automatiques via bluetooth les contacts avec des personnes testées positives. La Corée du Sud a mis en place précocément également un traçage des personnes infectées en combinant les données issues de son vaste réseau de caméras de surveillance, des fonctions de géolocalisation des smartphones et des traces laissées par l’usage des cartes de crédit. En Inde, les centres de contrôle et de commande, ainsi que des drones sont utilisés de façon inquiétante pour traquer les contrevenants aux règles de confinement.

La deuxième smart city est elle aussi engagée dans la gestion de la crise sanitaire puisque des entreprises de télécommunications collaborent avec les Etats pour mettre en place un traçage de la mobilité des personnes. Apple et Google ont ainsi développé un système de traçage théoriquement moins invasif du point de vue de la vie privée et potentiellement mieux accepté dans des régions plus sensibles à ces questions. Cette articulation entre la première et la deuxième smart city pose de nombreuses questions, dont celles du caractère temporaire ou non du régime d’exception mis en place – cette surveillance va-t-elle se poursuivre après la pandémie? – et celle de la protection des données. L’application du gouvernement indien – qui s’appelle Aarogya Setu (le pont de la santé) – a par exemple été développée de façon très peu transparente avec des entreprises pharmaceutiques.

Les activités de la troisième smart city, celle des citoyen.ne.s et de la société civile, dans la pandémie est la moins visible. Pourtant elle effectue un travail essentiel, qui est de trois ordres: organiser des réseaux de solidarité, produire des données sur des phénomènes non pris en compte par les Etats et les entreprises privées et résister dans les Etats autoritaires à la violence exercées sur les plus vulnérables.

L’intelligence urbaine ordinaire dans la pandémie

Une nouvelle normalité s’est installée dans nos vies depuis quelques semaines, avec la multiplication d’appels par vidéoconférence pour travailler, s’inquiéter de la santé de nos proches, rester en lien et se divertir. Une solidarité on-line s’est aussi massivement développée pour aider des personnes âgées inconnues dans les immeubles, les quartiers ou les villes. Ceci notamment pour leur apporter des biens de première nécessité. Si ces initiatives sont importantes dans les villes du Nord (au sens économique et non géographique du terme), elles sont vitales dans les villes du Sud. Cette troisième smart city met en effet aujourd’hui au service des personnes les plus fragiles ses connaissances et ses données concernant les secteurs urbains informels, qui correspondent généralement à des trous noirs dans les statistiques de l’Etat. Dans les quartiers informels, ce sont les ONGs qui ont les données, savent où les personnes habitent, connaissent le nombre de personnes par logement et savent si elles ont accès à l’eau pour se laver les mains ou à des toilettes. Alors que l’Etat intervient en Afrique du Sud pour « dédensifier » les quartiers informels et en Inde pour pourchasser les migrants internes qui tentent de survivre en rejoignant leur lieu d’origine, ces acteurs de la smart city d’en-dessous organisent des conditions de survie pour les plus précaires. Dans la ville du Cap par exemple, l’association Cape Town Together a mis en place en quelques jours un quadrillage de la ville par 40 réseaux d’action communautaire, qui mobilisent par des moyens technologiques simples (smartphones et réseaux sociaux) les compétences présentes dans chaque quartier au service des personnes les plus vulnérables.

Les activistes numériques poursuivent aussi en ces temps de confinement et de pandémie leur travail de vigilance par rapport aux pouvoirs publics. Elles et ils continuent à critiquer les failles d’une gestion de crise qui repose sur des données sélectives et manquantes. Ainsi, de nombreux Indiens n’ont pas de carte d’identité et ne seront pas comptabilisés dans les victimes de la pandémie. De nombreuses ONG critiquent également les dispositifs de surveillance et d’intervention policière contre les personnes qui – parce que sans ressources ou sans toit – ne peuvent pas « se payer le luxe » du confinement. Il y a quelques jours, la police du Cap tirait avec des balles en caoutchouc contre des sans abris mis en camp de confinement tentant de le quitter parce qu’ils n’avaient pas à manger.

Il arrive que la première, la deuxième et la troisième smart city collaborent dans la lutte contre la pandémie. C’est le cas par exemple de l’entreprise Soulace en Inde qui a développé une application au service de l’intervention des ONGs en temps de pandémie. Le plus souvent cependant cette troisième smart city, essentielle pour limiter les effets de la pandémie dans les pays du Sud, travaille avec des moyens très limités. Il est crucial, alors que la pandémie ne fait sans doute que commencer dans ces régions, que la communauté internationale la soutienne. Surtout en ces temps où le gouvernement des Etats-Unis gèle de façon irresponsable ses financements à l’OMS.

Gérer la crise sanitaire au-delà du solutionnisme biologique

Au milieu de la pandémie, le « solutionnisme » bat son plein. Les chercheuses et chercheurs, les politiques, les médias proposent ainsi différentes voies de sortie de crise sanitaire à plus ou moins long terme. La solution biologique par les traitements et le vaccin est celle dans laquelle les espoirs sont prioritairement investis. Cela se comprend aisément, puisqu’une telle solution pourrait freiner très significativement la pandémie et éviter qu’elle ne rebondisse par vagues successives. Cependant, ces espoirs masquent le fait que, dans le moment présent, cette pandémie, qui est un phénomène biopolitique, requiert davantage qu’un solutionnisme biologique. Jamais sans doute n’avons-nous eu autant besoin d’une expertise véritablement interdisciplinaire et d’un plan d’action qui en découle.

Toutes et tous épidémiologues

Depuis quelques semaines nous sommes toutes et tous devenus (croyons nous) épidémiologues. Nous pensons comprendre chaque jour davantage les mécanismes de diffusion et d’évolution de la pandémie. Il est heureux dans ce domaine de constater que les scientifico-sceptiques, si actifs sur la question du climat, sont en retrait sur le coronavirus. Le mot d’ordre des militants du climat – « écoutons la science » – semble en effet être entendu en cette période de crise sanitaire. Des connaissances épidémiologiques sont largement communiquées et avec la pandémie se diffuse également une culture scientifique biomédicale. C’est évidemment très positif: une bonne vulgarisation scientifique – encore trop rare à vrai dire sur la pandémie – est indispensable pour la gestion efficace de la crise.
Ecouter la science est cependant plus complexe qu’il n’y paraît car LA science n’existe pas. Les épidémiologues et infectiologues sont parfois en désaccord, sur l’efficacité de l’hydroxychloroquine par exemple. Cependant un tel désaccord peut se résoudre par des moyens traditionnels: des études cliniques, actuellement en cours, vont donner lieu à des résultats et publications évaluées par des pairs et confirmer ou non les études méthodologiquement friables mais très méditiasées du Dr Raoult sur la question.
Ce qui est surtout complexe c’est de parvenir à écouter LES sciences, c’est-à-dire à entendre les expertises et les recherches dans les domaines très variés concernés par la gestion de la crise. Cela va des recherches sur les big data pour analyser la diffusion et la transmission du virus, aux sciences des médias sur la communication des mesures à prendre, en psychologie et en sociologie sur le confinement et la distance sociale de longue durée, en économie sur le financement des salaires et des indépendants ou en géographie sur la surveillance des frontières. Ces expertises ne seront en effet audibles et mobilisables que si elles sont articulées.

La pandémie comme acid test de l’interdisciplinarité

La Suisse vient de se doter d’une commission scientifique fédérale sur le coronavirus. D’autres pays, comme la France et la Suède, l’ont instaurée plus tôt. Leur tâche est aussi importante que difficile. Les débats simplistes sur l’alternative entre une priorité donnée à l’économie ou à la santé dans la gestion de la crise montre en effet à la fois la nécessité et la difficulté de la mobilisation de ces différentes expertises scientifiques. La simple juxtaposition multidisciplinaire de ces expertises nous laisse finalement devant des choix qui deviennent purement éthiques. Quelle valeur privilégier? La bourse ou la vie? Sur quelle base?
Le défi scientifique auquel nous sommes confrontés n’est donc pas seulement celui de la découverte d’un traitement ou d’un vaccin. Il s’agit de parvenir à articuler des expertises au sein de recherches communes. Que se passe-t-il, par exemple, du point de vue psychologique, sociologique, économique si le confinement, nécessaire d’un point de vue sanitaire, dure 5 ou 6 mois? Comment simuler des évolutions avec ces variables multiples? Comment développer une expertise biopolitique au-delà du solutionnisme biologique? Voilà ce qui me semble constituer le défi crucial – mais peu perçu – auquel nous sommes confrontés actuellement.

La biopolitique du coronavirus

« Moi, je reste à la maison » dit un habitant de San Piero in Bagno en Italie (Copyright: Il Resto del Carlino)

Il y a quelques décennies, le philosophe Michel Foucault a popularisé le terme de biopolitique pour parler de la gestion des populations par les gouvernements. Ce terme est particulièrement utile pour éclairer la situation actuelle face à l’épidémie Covid-19. On ne comprend en effet pas la diffusion, les taux de mortalité et les enjeux de cette épidémie sans les penser comme des phénomènes biosociaux et biopolitiques.

Un processus biosocial et biopolitique

Il est d’abord important de souligner ce qui devrait être une évidence: une épidémie est un processus biosocial. Le coronavirus c’est un virus ET des modalités de diffusion qui dépendent des formes que prennent nos interactions sociales (dans des foules ou non, rapprochées ou non, etc.). Moins perçu, est le fait que les taux de mortalité du virus sont une question biopolitique. Nous assistons à des débats sans fin ces jours-ci sur le taux de mortalité « réel » de Covid-19, alors que ce taux dépend, d’une part, de la dangerosité du virus, et, d’autre part, de la qualité des systèmes de soin et des politiques de santé publique. Or, ces derniers sont, comme nous le voyons dans l’actualité, très variables géographiquement. Par conséquent, les taux de mortalité comparés entre l’Italie et la Suisse (6% versus 0.6% à ce jour) ne sont pas une indication d’une incertitude sur le taux de mortalité « réel », mais une indication des différences en matière, d’une part, de population de référence testée positive au virus et, d’autre part, de systèmes et de politiques de soin. Ils sont en d’autres termes des effets biopolitiques.

Choix biopolitiques et biosocialité

Enfin, approcher l’épidémie comme une question biopolitique nous conduit à mieux cerner les choix qui s’offrent à nous. Les effets de Covid-19 sont démographiquement et socialement sélectifs: le virus fait plus de victimes chez les personnes les plus âgées et plus pauvres (qui n’ont pas ou peu d’accès au soin). De ce point de vue, le débat très présent dans les médias autant que dans les discussions de bureau et de bistrot quant à savoir si les politiques « sous-réagissent » ou « sur-réagissent » n’a pas beaucoup de sens. L’épidémie va passer, plus ou moins rapidement: on ne le sait pas encore. Mais elle passera. Dans ce contexte, nous pouvons choisir de ne rien faire, ou pas grand chose, sachant que les plus vulnérables (en l’occurrence les personnes âgées et les pauvres), surtout dans les pays les plus inégalitaires et les moins riches paieront l’essentiel de la facture. Ou alors, nous prenons des mesures fortes (ce qui ne veut pas dire autoritaires), précisément en sachant cela, pour permettre aux systèmes de soin de gérer les malades de façon satisfaisante et pour protéger ainsi les plus vulnérables. C’est une question de choix biopolitique. Je suis évidemment, n’ayant pas de grand fantasme misanthrope ou survivaliste, en faveur du second de ces scénarios. À ce titre, il est intéressant et réjouissant de voir comment l’Italie, ce pays dont la population manquerait soi-disant de sens civique, semble accueillir dans sa grande majorité favorablement les politiques drastiques mises en place dans le pays. On y voit se manifester un sens fort de la responsabilité collective autour de l’épidémie ou, ce que certains appellent une « biosocialité ». En ce sens, la gestion du virus peut à la fois nous isoler, en accroissant de façon nécessaire la fameuse distance sociale, mais aussi créer du collectif par le partage de valeurs positives.

L’urbanisme de plateforme: la ville selon Airbnb, Uber, Google and co

Une vue promotionnelle du futur quartier de Quayside à Toronto (Copyright: Picture Plane)

À Seattle, siège d’Amazon, les nombreux bâtiments et collaborateurs de l’entreprise ont un impact important sur le centre-ville et notamment sur le prix des loyers (Le Temps du 28.11.2019). À Toronto, Google a lancé en 2017 un projet de transformation d’ici 2040 d’un grand morceau de ville destiné à accueillir plus de 90’000 emplois, le quartier de Quayside, qui contourne les règlements de planification publics. Ces deux exemples spectaculaires ne sont que la partie émergée de ce que l’on appelle aujourd’hui l’urbanisme de plateforme. De quoi s’agit-il ? et faut-il s’en inquiéter ?

Smart cities et urbanisme de plateforme

Depuis quelques années, on parle beaucoup de smart cities pour décrire les transformations du fonctionnement et de la gestion des villes à l’ère du numérique. Il est question de capteurs, d’extraction de données, de centres de commande permettant de piloter la ville plus efficacement afin de fluidifier le trafic, gérer la consommation d’énergie, suivre la pollution de l’air, etc. Pourtant, il y a de grands décalages entre l’utopie d’une ville gérée comme une sorte de jeu vidéo – souvenez-vous de Sim City – et ce qui se passe sur le terrain. À l’exception de quelques cas, comme celui de villes chinoises truffées de capteurs, la mise en oeuvre de la smart city reste généralement modeste. Or, pendant que notre attention est focalisée sur ces solutions smart, fortement promues par des entreprises comme IBM, Cisco ou Siemens, le numérique est entré dans les villes et dans nos vies par les multiples fenêtres des plateformes numériques : Airbnb, Uber, Deliveroo, etc. Ces plateformes façonnent de manière profonde les villes contemporaines. Le terme d’urbanisme de plateforme désigne ce mécanisme de transformation.

Les données au coeur du mécanisme

L’urbanisme de plateforme, comme les smart cities, a pour coeur les données et les algorithmes. Mais si les smart cities sont avant tout extractives – elles tracent, mesurent, traquent, suivent des choses et des personnes – les plateformes sont de surcroît interactives: nous traçons nos itinéraires sur Google Maps, likons des restaurants sur Facebook, commandons une course sur Uber et une pizza sur Deliveroo. Les données produites sont non seulement extraites par ce que nous faisons, mais aussi « librement » offertes par nos interactions avec – et nos transactions commerciales sur – ces plateformes. Ces nouvelles pratiques font des plateformes numériques des détentrices d’énormes quantités de données qui dépassent très largement les données à disposition des collectivités publiques.

Les trois dimensions de l’urbanisme de plateforme

Comment l’urbanisme de plateforme transforme-il les villes ? Il le fait de trois manières principales: en changeant la forme et l’économie des villes, en prenant pied dans les institutions et règles de gouvernance, et en modifiant les modes de vie urbains.
Les changements en matière de forme et d’économie urbaines sont relativement banals : les gratte-ciels d’Amazon à Seattle sont des manifestations tangibles de l’importance de l’économie numérique, comme l’étaient les tours des industries du pétrole ou de l’automobile dans la première moitié du XXe siècle. La gentrification des villes où ces entreprises ont leur siège n’est pas davantage un phénomène inédit (ce qui ne signifie pas qu’il ne faut pas s’en préoccuper).
Les transformations en matière de gouvernance sont eux plus inédits : à Seattle, Amazon a gagné sa bataille contre une taxation en faveur des plus démunis, qui lui aurait été financièrement préjudiciable, avec la promesse d’un «conseil technologique» – dans lequel les entreprises du numérique comme Amazon sont représentées – appelé à résoudre les problèmes sociaux et environnementaux de la ville. Ce conseil propose sans surprise des solutions essentiellement technologiques à des problèmes, comme les sans-abris, qui nécessitent des réponses politiques et sociales. Les géants des plateformes numériques comme Airbnb et Uber interviennent aussi sur les règlements et les lois régulant le marché du logement et de la mobilité. Dans ce domaine, les bras de fer entre ces entreprises et des villes comme Barcelone, Berlin, San Francisco ou Genève sont désormais bien connus. Ce qui l’est moins, ce sont les activités d’« entrepreneurs politiques » des plateformes numériques pour proposer les mêmes cadres légaux, les plus favorables possibles à leur activités, partout où ils opèrent. Airbnb par exemple a mis sur pied à cet effet un « groupe de conseil pour les maires ».
Enfin, l’usage des plateformes numérique transforme notre vie quotidienne dans les villes : elles s’immiscent dans nos façons de trouver (ou non) notre chemin, de choisir notre restaurant, notre logement de vacances, ou un moyen de transport. Ainsi, dans les bus, sur les bancs des places publiques, dans la rue, nous sommes désormais immergés dans les applications de nos smartphones, qui sont configurées pour capter notre attention et nous extraire de notre environnement physique immédiat au profit d’interactions et de transactions à distance.

Que faire?

Faut-il s’inquiéter des transformations induites par cet urbanisme de plateforme ? Certainement pas de façon indiscriminée. Il faut s’inquiéter de mutations qui seraient non réfléchies, non maîtrisées et non conformes à l’intérêt public. Il faut se préoccuper de la vision du monde techno-centriste de ces entreprises et de leurs stratégies de captation de notre attention. Il faut se préoccuper de questions concrètes comme la gentrification sans limites, la dérégulation du droit du travail et de la location. Pour garder le contrôle sur ces transformations sans sacrifier à la technophobie, il est impératif de développer davantage de recherches sur l’urbanisme de plateforme. Ceci pour créer les moyens d’un débat public et de décisions politiques informés.