L’art de faire des villes “smart”

L’idée de ville “intelligente”, qui tirerait profit au maximum des technologies de l’information, revient périodiquement dans les débats en urbanisme et dans les projets des municipalités. Depuis quelques années, elle gagne nettement en force de frappe, en raison de l’engagement massif dans ce domaine de grandes entreprises comme IBM, Cisco ou Siemens et du lancement de programmes de financements européens qui promeuvent ce que les anglophones appellent les smart cities. Même les villes suisses s’y mettent. La question qui se pose à elles est de savoir si elles vont succomber à des slogans marketing ou profiter de la critique constructive qui s’est récemment développée autour de ce modèle de développement urbain.*

L’utopie des smart cities

Savoir ce que sont véritablement les villes intelligentes est compliqué tant les définitions et les solutions varient. Toutefois, depuis que des entreprises comme IBM ont décidé d’en faire une part importante de leur activité et de promouvoir l’urbanisme smart à grands coups de campagne promotionnelle, leur définition est devenue la plus visible. Il s’agit dans cette vision d’utiliser et de produire une masse très importante de données (des big data) sur les différents aspects du fonctionnement des espaces urbains – notamment à travers toute une série de capteurs -, de rendre ces données compatibles entre elles et, enfin, de traiter ces données afin de produire des informations utilisables pour une gestion efficace de la ville. L’objectif est d’optimiser en particulier les flux urbains, par exemple la circulation automobile. Tout cela peut être parfaitement louable et sensé et existe d’ailleurs déjà sous différentes formes. Les problèmes émergent dans les modalités de mise en œuvre de telles solutions et lorsqu’on glisse vers l’utopie technologique.

Vers une autre ville intelligente

Dans la mise en œuvre d’une telle vision, les technologies précèdent souvent l’analyse du problème. C’est ce qu’on appelle le technology push: une technologie a été développée et il s’agit de l’implémenter. Or, il y a de nombreuses questions urbaines qui ne requièrent pas de solutions technologiques ou seulement des solutions low tech. Il s’agit donc de partir plutôt des problèmes, de les identifier avec des experts et des usagers pour développer des solutions adaptées. Quels sont les problèmes d’accès et de mobilité que rencontrent les personnes à mobilité réduite par exemple? Comment peut-on définir avec les usagers des mesures d’économie d’énergie en matière d’éclairage public?

Dans le modèle de la smart city promu par les grandes entreprises de télécommunication se lit aussi une utopie de l’information et de la technologie. Tout les problèmes de la ville se résoudraient par la production de données et leur analyse à l’aide des technologies et des algorithmes que ces entreprises commercialisent. En implémentant ces technologies nous entrerons, nous disent-elles, dans un meilleur des mondes urbains. Or, ce sont des connaissances pertinentes pour chaque contexte, produites avec les acteurs concernés qui vont permettre d’améliorer la vie urbaine plutôt qu’une accumulation de données et de technologies. Il s’agit, en d’autres termes, de développer une “autre ville intelligente”: intensive en connaissances plutôt qu’intensive en technologie.** Une ville intelligente où les technologies peuvent être mises en œuvre de façon pertinente et durable plutôt que de devenir des gadgets à l’utilité discutable et très vites démodés. Espérons que les villes suisses qui veulent s’engager dans la voie de la ville intelligente trouveront un art à elles d’être smart, d’être novatrices plus que suiveuses.

* Söderström, O., Paasche, T. and Klauser, F. (2014) Smart Cities as Corporate Storytelling, City, VOL. 18, NO. 3, 307–320.

** Söderström, O. (2016, à paraître) From a technology-intensive to a knowledge-intensive smart urbanism, A. Brück et al. (eds.) Beware of Smart People! redefining the Smart City Paradigm Towards Inclusive Urbanism, Berlin, TU Verlag.

Les deux textes peuvent être lus ici: https://unine.academia.edu/OlaS%C3%B6derstr%C3%B6m.

 


Photo: Amsterdam: éclairage public réglé sur le flux de piétons. Crédit: Massimo Catarinella, CC.

Ola Söderström

Ola Söderström

Ola Söderström est professeur de géographie sociale et culturelle à l'Université de Neuchâtel. Il observe les villes en mouvement depuis 25 ans, quand sa curiosité ne le mène pas ailleurs...

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