Occuper la Place Fédérale: un test stratégique pour les militants du climat

Les groupes actifs sur la question climatique ont finalement été délogés de la Place Fédérale à Berne qu’ils ont occupée pendant deux jours. L’occupation de l’espace publique (les places, les rues) constitue le mode d’action le plus visible des groupes militant contre le réchauffement climatique et ses conséquences. Ce mode d’action assure une visibilité médiatique à leurs revendications et contribue à les populariser. Il s’agit aussi d’un instrument politique à manier habilement afin d’éviter qu’il se retourne contre ses utilisateurs. En tentant d’occuper la Place Fédérale pendant une semaine au cours de la session parlementaire, les activistes du climat ont soumis ce mode d’action à un ‘acid test’.

La transgression comme stratégie

Occuper des places symboliques fait partie de la boîte à outils des mouvements sociaux depuis très longtemps. Au cours de ces dernières années, les places de capitales de pays arabes pendant le « Printemps arabe », la Place de la République pendant « Nuit Debout » ont par exemple été les théâtres d’occupations et de revendications politiques. Occuper la Place Fédérale ne constitue donc en rien une nouveauté. Cependant, le mouvement pour le climat et en particulier Extinction Rebellion (XR) ont développé ce mode d’agir pour en faire un élément-clé de leur stratégie. La désobéissance civile pratiquée par XR perfectionne ainsi la pratique de l’occupation de l’espace public, et plus précisément celle de la transgression des normes sociales qui le régissent.  

Ces normes sociales peuvent être évidentes ou plus implicites. Bloquer une rue dédiée à la circulation motorisée avec des banderoles et des manifestants assis sur la chaussée constitue une transgression très évidente. Se raser dans la rue constitue une transgression (en Europe du moins) d’une norme plus implicite, rendue visible par la pratique de l’acte. L’occupation de l’espace public comme stratégie politique doit composer avec ces deux types de normes: explicites et implicites. Afin d’enquêter sur le rôle de ces transgressions dans la stratégie et l’action de XR, deux étudiants de l’Université de Neuchâtel, Maxime Bregnard et Jules Feuz, ont très récemment consacré leur travail de mémoire de fin d’études à cette question. Leur enquête a notamment consisté en la réalisation d’un film ethnographique sur deux manifestations de XR en Suisse. Leur analyse décrit l’organisation très minutieuse des actions de XR dans l’espace public. Loin d’être des interventions largement spontanées, celles-ci sont soigneusement préparées, répétées et chorégraphiées. Cette préparation se justifie par la recherche d’impact des actions, mais aussi pour garantir leur caractère non-violent et la sécurité des participant.e.s. Marque de fabrique et outil puissant de XR, qui a contribué à son essor très rapide depuis sa création en 2018, ces occupations présentent aussi des risques non négligeables, comme semblent le montrer les événements de la Place Fédérale à Berne. 

La Place Fédérale: symboles et tabous

La Ville de Berne interdit depuis 1925 la tenue de manifestations sur la Place Fédérale pendant les sessions parlementaires. Cette interdiction a connu des entorses, comme lors de la grève des femmes en 2019. Tenter d’occuper la Place Fédérale pendant une semaine constitue cependant une première. Il s’agit en Suisse d’une montée en gamme dans les occupations de l’espace public par les « militants du climat » (comme on dit). Celle-ci a provoqué la colère de la droite de l’échiquier politique, d’Albert Rösti à Philippe Nantermod. C’était prévisible. Cependant, certains élus de gauche ont aussi appelé à l’évacuation de la place. Par ailleurs, les médias se sont fait l’écho d’opinions négatives sur l’occupation, notamment des maraîchers, qui ont vu leur espace de vente réduit.

Au total, donc, l’occupation de la place avec un campement coloré et pacifique a, d’un côté, donné lieu à des images-symbole permettant de populariser les inquiétudes et les demandes des militants. Elle a aussi, peut-être, produit un autre effet espéré, qui est de mettre une pression sur les parlementaires lors d’une session qui a décidé des limitations des émissions de CO2. Ce mode d’agir paraît efficace lorsqu’il est temporaire et suppose un retour assez rapide « à la normale ». Une transgression durable des normes qui régissent l’espace public, comporte elle plus de risques politiques. Au vu de l’expérience de la Place Fédérale, on peut poser l’hypothèse que les bénéfices et les risques d’une occupation sont à la fois fonction de cette durée et proportionnels aux symboles et aux normes associés à l’espace public occupé. Les espaces publics les plus représentatifs d’une nation, comme la Place Fédérale sont en effet régis par des normes explicites, comme le règlement interdisant des manifestations lors de sessions parlementaires, mais aussi par des tabous, qui deviennent visibles si l’occupation perdure. La virulence des commentaires critiques face à l’occupation ne s’expliquerait donc pas uniquement par une opposition politique, mais aussi par ces tabous. Nantermod a ainsi mobilisé le langage de l’impureté (« c’est crade ») pour signifier qu’on attentait ici à un espace sacré.

Autrement dit, autant les images de l’occupation peuvent populariser le mouvement lors d’actions temporaires, autant ce qui est associé au lieu occupé – ici: la démocratie suisse séculaire, consensuelle et mesurée – peut se retourner contre lui si l’action dure. C’est la raison pour laquelle cette action a sans doute eu valeur de test pour la stratégie de la transgression des militants pour le climat.

Photo: blocage d’un pont à Lausanne en 2019 par Extinction Rebellion (LLE Photography CC BY 2.0)

Ola Söderström

Ola Söderström

Ola Söderström est professeur de géographie sociale et culturelle à l'Université de Neuchâtel. Il observe les villes en mouvement depuis 25 ans, quand sa curiosité ne le mène pas ailleurs...

Une réponse à “Occuper la Place Fédérale: un test stratégique pour les militants du climat

  1. L’écologie doit être populaire et pas radicale. La majorité de la population n’étant pas radicale, ce genre d’évènement favorise un vote par défiance contre tout ce qui est écologique. C’est un évènement fâcheux, alors qu’il faudrait dépolitiser l’écologie.

    De ce que j’entends, ça n’a rien popularisé, mais énervé le citoyen ordinaire, qui n’oublie pas les bouchons créés par des blocages. C’est une réussite médiatique, mais un flop pour le reste. La conscience est là, le mouvement est en marche, c’est donc dans les votations d’initiatives que se trouve le salut, pas la provocation.
    Il n’y a pas besoin que des étudiants en lettre nous fassent la leçon. Pour les “vieux”, je dirais : Arrêter de jouer au “vieux” jeunes et avançons à rendre l’écologie populaire, et non bobo.
    Si l’écologie est bobo, la réponse des votants sera politique.

    Je pardonne à la jeunesse qui manque de discernement, pas aux “vieux” qui se la jouent jeune.

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