Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?

 

 

L’opinion publique se préoccupe à nouveau de la naturalisation – dite facilitée – des immigrants de troisième génération. En fait, c’est la plus compliquée de toutes  parce qu’ils doivent prouver que leurs grands-parents, éventuellement rentrés au pays ou décédés, ont résidé en Suisse et que leurs parents ont suivi une scolarité en Suisse. C’est-à-dire rassembler des documents dans un maquis d’administrations diverses, pas toujours très coopérantes. Si bien que les communes recommandent, plutôt que la naturalisation de fait la plus compliquée, de passer par la naturalisation dite « ordinaire », qui ne l’est pas du tout.

A titre d’exemple, j’en fis l’expérience après douze années de résidence en Suisse, dont je m’avisai alors de devenir citoyen. Cela paraissait logique, mais ce ne le fut pas du tout. Cela devint extraordinaire. Je demande à l’avance pardon pour cet usage de la première personne du singulier, mais cela m’est vraiment arrivé.

Je commençai à étudier l’histoire, la géographie et les institutions de mon futur pays. Car on ne devient Suisse que si l’on connaît ce que beaucoup de Suisses de souche ignorent et que l’on réussit un examen sur ces matières. L’idée de passer un dernier examen dans mon âge mûr me titilla. On n’est un vrai chercheur que si l’on reste étudiant toute sa vie.

A l’époque, il était obligatoire de renoncer à son passeport antérieur au moment où l’on recevait celui avec une couverture rouge et une croix blanche. On ne se transforme pas en Suisse avec la désinvolture de mise lorsque l’on devient quoi que ce soit d’autre : il fallait sacrifier toutes ses autres nationalités. Jadis, dans les meilleurs couvents, la jeune nonne coupait sa chevelure au moment de prononcer ses vœux. A l’époque, on n’entrait en Suisse que par un dépouillement total, comme en religion.

J’étais disposé à sacrifier mon passeport belge. En revanche, mon épouse, Française de naissance, souhaitait à juste titre le demeurer. Pour jouir de cette faveur, il fallait obtenir une autorisation du Département Fédéral de Justice et Police à Berne, qui la refusa sans expliquer ses raisons. Un État qui serait tenu de se justifier ne serait plus un État.

Il ne restait qu’à me naturaliser tout seul. Je m’y résignai. A tort, car le canton de Vaud objecta aussitôt. Pas question de naturaliser un homme sans son épouse. Je consultai la loi fédérale qui disposait en son article 31 que “La femme mariée ne peut être naturalisée sans son mari”. La règle symétrique n’était pas énoncée pour les mâles, mais le Canton interprétait la loi sur un mode subtil : puisqu’une femme ne peut être naturalisée qu’avec son mari, naturaliser celui-ci tout seul reviendrait à priver l’épouse d’un droit. Donc le Canton ne naturalisait que les couples entiers, pas en pièces détachées. Je m’enquis pour savoir si c’était un avis de droit. Réponse :

“Non, c’est une interprétation vaudoise de la loi qui ne tiendra pas la route devant le Tribunal Fédéral. Mais un éventuel procès prendra tellement de temps et coûtera tellement cher, que vous vous découragerez. Et comme vous l’emporterez contre le Canton, celui-ci ne vous naturalisera jamais.”

“Pourquoi le Canton où je vis ne veut-il pas de moi ? Quelle est la véritable raison ?”

“C’est toujours la même. Votre famille n’est pas adaptée aux mœurs du pays. Votre femme refuse de renoncer à sa nationalité française alors que cela vous permettrait de devenir Suisse Vous manquez d’autorité. Une femme vaudoise jamais ne discute une décision de son mari.”

La loi sur la naturalisation fut changée en 1992 : on pouvait désormais conserver sa nationalité antérieure et donc viser une naturalisation commune. Je préparai le dossier comportant 17 pièces, à obtenir de 17 guichets différents toujours en présentiel,  et  à collecter dans un délai n’excédant pas trois mois, car au-delà les certificats de naissance ne sont plus valables. Ainsi que tout le monde devrait le savoir, notre date anniversaire est frappée de péremption au-delà de trois mois. Nous changeons d’anniversaire en prenant de l’âge.

Au vu du dossier, le canton de Vaud renâcla parce que je n’avais pas joint de certificat de mariage. J’allai le quérir à l’administration d’Ecublens et le rapportai à l’administration cantonale. Celle-ci objecta alors que j’avais préalablement divorcé d’un premier mariage et que le certificat de divorce du tribunal devait être joint au dossier. Peut-être que la commune d’Ecublens n’avait pas déjà vérifié cela, avant de prononcer ce second mariage.

J’allai quérir ce certificat au tribunal de Morges et le rapportai à l’administration cantonale. Celle-ci objecta aussitôt que j’étais certes divorcé de ma première épouse, mais encore fallait-il-il prouver que j’avais été marié avec elle au préalable. L’administration exigeait un certificat du premier mariage.  J’eus beau argumenter que cela n’avait pas de sens d’imaginer que des gens feignent d’être mariés pour le seul plaisir de divorcer. Cette remarque arrogante fut très mal perçue.

Je téléphonai à Bruxelles où avait été enregistré ce premier mariage. Cette administration-là ne prenait pas les commandes par téléphone ou par courrier. Il fallait se déplacer en personne. Ou bien mandater une personne de confiance par un acte notarié. Celui-ci, réputé  sans doute nhasardeux, devrait être validé d’abord par le Canton, dont la signature serait ratifiée par l’ambassade de Belgique à Berne, dont la signature devait être finalement garantie par le Département fédéral des Affaires Extérieures. Ce nouveau parcours du combattant paraissait plus que problématique.

Le plus simple fut encore de me déplacer à Bruxelles ce que je fis. Je suis devenu citoyen suisse en 1996 à force de reptations devant une vingtaine d’administrations. Trois ans plus tard, je fus élu au Conseil national, à un âge forcément avancé, car après 24 ans de démarches. J’étais donc le doyen de l’assemblée et je présidai pendant deux heures la séance d’ouverture.

Moi, qui n’étais rien, j’étais devenu à force de sacrifices, d’humiliations et de taxes, très provisoirement le premier citoyen d’un véritable pays. Le cauchemar se termina ainsi en conte de fées, comme dans un film américain des années 40. Mais ce parcours du combattant n’est bien évidemment pas à la portée de tout le monde. Et donc un quart de la population résidente ne dispose que d’un passeport étranger ce qui fait de la Suisse la championne des pays d’immigrations. Avec des « immigrants » qui n’ont jamais mis les pieds dans le pays de leurs ancêtres et qui n’en parlent même pas la langue.

Pourquoi fait-on compliqué ? Sans doute parce qu’une vingtaine d’administrations cherchent chacune à subsister en se rendant indispensable. A l’époque du numérique, tous ces renseignements objectifs devraient pouvoir être obtenu à domicile en consultant une base de données. Mieux, l’administration en charge de la naturalisation devrait elle-même se connecter à ces bases de données plutôt que de transformer le requérant en coursier. On pourrait même créer une application qui collecterait instantanément tous ces renseignements. Mais que de pertes d’emplois administratifs ! Que de chômeurs en perspective !  Que de militants politiques désappointés!

 

 

Mythologie ou  réalité ?

 

 

Les mythes servent à enrober les phénomènes que les hommes ne comprennent pas, pour mieux les dérober à leur inquiétude. Le plus courant est donc le mythe religieux. Pour préserver l’image d’un Dieu à la fois tout puissant et bon, le mythe du péché originel rejeta sur le premier couple la responsabilité du mal. Les découvertes de la paléontologie et surtout l’utilisation de l’ADN ont réduit à néant le mythe d’un premier couple qui aurait déjà été humain au sens moderne et donc responsable de quoi que ce soit.

Il en est de même de tous les récits nationaux. Ceux de la France et de l’Angleterre sont connus, ont causé bien des conflits et demeurent un peu présents, mais la réalité de la décolonisation a forcé l’abandon du mythe de l’empire. L’Allemagne a subi la destruction de ses villes pour donner suite aux mythes multiples développés par le nazisme. La Russie s’exténue à reconstruire un empire disparu et engendre une crise mondiale.

Qu’en est-il des mythes suisses ? Non pas les figures légendaires de Guillaume Tell, Winkelried et Nicolas de Flüe, mais les concepts qui se célèbrent encore aujourd’hui : la neutralité, la concordance, le fédéralisme, la milice, la démocratie directe. Chacun de ces piliers est indispensable à l’équilibre des autres. Chacun exprime une orientation : respect des plus faibles ; pacification des esprits à l’interne ; refus des querelles externes ; promotion de l’engagement bénévole. Ce sont des singularités de nos institutions qui en font le succès mais qui doivent, comme toute entreprise humaine, être bien comprises, se plier à la réalité et évoluer avec le temps.

Pour ne pas s’enfermer tout de suite dans l’actualité génératrice de passions, examinons de plus près la différence entre le mythe du fédéralisme et sa concrétisation. En pratique la Confédération, qui parait hautement décentralisée, est cependant arbitrée par des instances moins visibles.

Un Conseil communal ne maîtrise souvent qu’une maigre fraction des dépenses que doit couvrir son budget. Il entérine des décisions qui lui échappent et qui sont prises soit par le canton, soit par les 1500 organismes intercommunaux gouvernés par des instances opaques. Un échelon plus haut, les cantons sont astreints à appliquer des décrets décidés par le niveau intercantonal : 22 conférences de gouvernements cantonaux, 500 conférences de fonctionnaires cantonaux et 311 concordats constituent l’armature de ce pouvoir interstitiel entre les niveaux fédéraux et cantonaux.

Autant les institutions apparentes publient le contenu de leurs délibérations, autant ces lieux discrets de décision sont opaques. Enfin par un mécanisme dit de péréquation, les cantons riches soutiennent financièrement les cantons moins opulents, tout comme les communes fortunées subventionnent les agglomérations pauvres. La solidarité, indispensable pour pallier un excès de fédéralisme, est tellement discrète qu’elle ne se voit guère et ne subit aucune contestation.

Nous pratiquons ainsi un fédéralisme bien tempéré, qui subit cependant des assauts. Si la santé est en principe plutôt du ressort des cantons, l’épidémie a imposé des mesures fédérales aussitôt qualifiées de dictature d’Alain Berset, comme s’il n’était pas soumis à la concordance en exprimant des décisions de tout le Conseil fédéral. On confondait volontairement le porteur de la nouvelle avec le décideur.

Mais c’est sans doute la neutralité qui est aujourd’hui le mythe le plus visible par suite de la guerre d’Ukraine. Le concept de neutralité fut imposé à la Suisse par les grandes puissances au Congrès de Vienne en 1815 à l’issue des guerres napoléoniennes, en fonction de leurs intérêts communs. Ce ne fut donc pas un choix libre de la Suisse. Deux autres cas semblables se sont produits plus récemment : l’Autriche l’a accepté pour obtenir la libération de son territoire occupé par l’Union Soviétique et la Finlande dans les mêmes conditions après la guerre perdue en 1955 contre la même Union soviétique. Dans ces trois cas, la neutralité ne fut pas choisie mais subie. De grandes puissances neutralisent des territoires dont elles n’ont pas l’usage provisoire.

A-t-elle servi ? Effectivement la Suisse est restée en dehors de la seconde guerre mondiale. Mais ce ne fut pas par respect pour sa neutralité par l’Allemagne, qui au même moment viola celle de la Belgique et des Pays-Bas. Voici un siècle déjà, le mythe était périmé, privé de valeur opérationnelle. La mentalité d’un Hitler alors et celle de Poutine aujourd’hui n’est plus celle des aristocrates du Congrès de Vienne en 1815, décidés à gérer l’Europe au mieux des intérêts de l’Ancien Régime. Ces deux personnages n’ont d’autres convictions que le recours à la force lors qu’elle sert leurs intérêts en tenant tous les traités pour des chiffons de papier. C’est une politique de voyous que l’on s’efforce de considérer comme des gentlemen.

Chipoter aujourd’hui sur la livraison d’armes ou de munitions à l’Ukraine par la Suisse fait preuve d’un irréalisme total Si, par invraisemblable, la lamentable armée russe s’engageait dans une guerre avec l’Otan et qu’elle arrivait à la frontière de la Suisse, qui peut imaginer que Poutine s’inclinerait devant sa neutralité proclamée ? Ce serait faire preuve de beaucoup de naïveté. S’imaginer que la Suisse serait moins en sécurité parce qu’elle occupe un siège au Conseil de Sécurité revient à l’adhésion aveugle  au mythe de la neutralité.

Qui peut imaginer que Poutine n’aurait pas envahi l’Ukraine si celle-ci avait été un peu plus « neutre », et s’était moins préparée à subir une invasion ?  Poutine n’envahira pas un territoire de l’Otan sans savoir qu’il s’expose à une guerre totale dont son pays ne peut sortir vainqueur. On a affaire à un dictateur persuadé qu’il est investi, par l’intermédiaire de l’Eglise orthodoxe, du devoir historique et sacré de lutter contre la décadence morale de l’Occident. Le réalisme impose de comprendre que l’on a affaire à une force appuyée sur un mythe auquel on ne peut opposer un autre mythe, aujourd’hui privé de son sens originel.

Ce n’est pas la faute de la Suisse, mais jadis de l’Allemagne et aujourd’hui de la Russie. Imposer des sanctions économiques n’est pas équivalent à utiliser des sanctions militaires. Fournir des armes à une nation luttant pour sa liberté n’est pas identique à fournir des armes à des belligérants quelconques. L’Europe libre et civilisée est maintenant engagée dans un combat similaire. La démocratie possède-t-elle une telle force morale qu’elle finira pas l’emporter ? Ou faut-il qu’elle se réarme ? La Suisse a-t-elle intérêt à se draper dans une neutralité factice, dans son autonomie, dans sa mise à l’écart ? Ou faut-il qu’elle adhère de fait et non de droit à l’Otan ? Qu’est-il préférable, de subir le joug de Moscou ou la gouvernance de Bruxelles ?

Le mythe de neutralité, supposé servir à l’extérieur, sert aujourd’hui surtout à l’intérieur, à des vues électoralistes. Il est complètement en porte-à-faux. Il fait partie d’une vision romantique de la Suisse, qui n’a jamais eu de véritable réalité. C’est le réflexe identitaire, nationaliste, passéiste qui soutient le populisme dans tout le continent et même au-delà, dans le trumpisme. Il faut plutôt réfléchir aux moyens concrets et efficaces de retrouver la paix. Elle dépend en fait d’une seule personne, Poutine, et de son entourage. Aussi longtemps qu’ils voudront la guerre, il n’y aura pas la paix. Ils ne cesseront de la vouloir que s’ils sont battus sur le terrain, pas par des mythes.

 

 

 

Trop peu d’accidents nuit

 

Une fois de plus, le parlement fédéral témoigne de sa capacité d’écoute du peuple et d’anticipation des problèmes. Celui qui est ici abordé possède une tournure paradoxale : par suite des mesures exagérées prises auparavant pour assurer la sécurité des usagers de la route, le nombre d’accidents, en particulier mortels, a diminué. On peut ingénument s’en réjouir, mais il faut tout de même aborder avec réalisme les conséquences. La première, la plus évidente, la plus malencontreuse est le mécontentement d’une fraction du peuple qui ne supporte pas les diktats de Berne. Ils furent exaspérés par ceux de la pandémie comme porter obligatoirement un masque. Qu’ils aient tort ou raison n’est pas le débat : le peuple est le souverain et rien ne peut lui être opposé ni la gestion de l’administration, ni la volonté du gouvernement. Le peuple n’a pas à être raisonnable, ni à se justifier. Il est ce qu’il est. Il impose donc les mesures suivantes :

« Les conducteurs fautifs seront moins durement punis à l’avenir. Après le National, le Conseil des Etats a accepté de supprimer la peine plancher d’un an de prison pour les délits de chauffard et de réduire la durée minimale du retrait de permis. Les chauffards pourront à l’avenir aussi être punis d’une simple amende. La réduction de la durée minimale du retrait de permis a été plus discutée. Actuellement, elle est de 24 mois. Le Conseil fédéral propose de l’abaisser à 12 mois. Juges et autorités auront ainsi une plus grande marge de manœuvre”. Il ne s’agit pas d’un affaiblissement de la sécurité, mais d’une application mesurée. Certains conducteurs commettent des délits de chauffard sans le savoir et sont massivement punis. Les courses en circuit seront autorisées aussi bien pour les championnats électriques que pour les compétitions traditionnelles. Les motos et autres deux-roues motorisés n’ont eux rien à faire sur le trottoir. Les sénateurs rejettent aussi cet apport de la Chambre du peuple. Ils la suivent par contre sur le casque à vélo. Pas question de l’imposer aux jeunes jusqu’à 16 ans. »

C’est l’évidence même. Ne dit-on pas que les jeunes ont la tête dure ? Ils risquent donc moins la fracture du crâne. Parmi d’autres excellents arguments invoqués contre le casque, le parlement craint aussi que son obligation détourne de l’usage du vélo et contribue donc à la production de CO2. C’est une autre évidence. Il est écologique de circuler à vélo sur les trottoirs sans casque.

Même s’ils ne sont pas politiquement corrects, il faut tout de même esquisser les considérations économiques. Moins d’excès de vitesse signifie moins de consommation de carburant, moins d’accidents, moins de réparations, moins de traumatisés, moins d’activité hospitalière. L’excès de sécurité routière entraine une chute du produit national, qui est tout de même le marqueur fondamental de la politique.

D’ailleurs l’existence même de prétendus chauffards mérite que l’on s’y arrête. Ces conducteurs ont une relation passionnelle avec leur véhicule. Leur affectivité exige que la vitesse compense leurs insuffisances dans d’autres domaines, professionnels, familiaux, sociétaux, amoureux. Dépasser la limite imposée par les pouvoirs publics apaise l’angoisse existentielle. En risquant la mort pour eux-mêmes et les autres usagers, ils la dominent. C’est une liberté constitutionnelle qui s’apparente à celle de culte. D’aucuns vont à l’église, d’autres font ronronner leur moteur. Tous les rites se valent et il serait bien prétentieux de les distinguer.

En conclusion de cette chronique on peut une fois de plus se réjouir du bon fonctionnement de nos institutions marquées par le pouvoir absolu du peuple. Instruit par le courage des Ukrainiens qui risquent leurs vies pour la liberté, les chauffards suisses s’engagent dans cette bataille en risquant la leur et en informant les autres usagers de la route qu’ils doivent suivre cet exemple. Quatre morts par semaine en Suisse, contre cinquante dans le Donbass. Où est le courage, où est la virilité? Où sont les valeurs?

A quand une infraction de respect des limites de vitesse ? En trainant sur les routes, ces légalistes les encombrent et multiplient, eux, les risques d’accidents ! Les lois n’existent que pour donner la satisfaction de les violer. C’est le principe même de la démocratie populiste, la seule vraie.

 

Comment arrêter ce qui ne peut l’être ?

 

Commençons par la citation d’un commentaire sur mon blog précédent :

« Moi, je soutiens les guerres. Nous sommes trop nombreux, surtout dans les pays qui ne connaissent pas le planning familial. Si pas de préservatifs, les guerres sont une bénédiction. J’aimerais bien une guerre conventionnelle entre le Pakistan et l’Inde, l’Arabie Saoudite et l’Iran, etc. Moins d’humains, la Terre ira mieux. »

Chacun qualifiera cette déclaration comme il la ressent. Elle fut publiée seulement pour donner une mesure des messages, qui circulent sur les réseaux sociaux, l’espace du non politiquement correct, où la population s’exprime telle qu’elle est. Cette réaction dévoile une tendance à se satisfaire d’une guerre ukrainienne qui durerait indéfiniment, qui fournirait du travail à l’industrie d’armement, qui affaiblirait la Russie, qui souderait et étendrait l’OTAN, mais qui ne règlerait aucun problème démographique. Celui-ci ne sert que de prétexte.

D’autres esprits souhaitent arrêter cette guerre le plus vite possible par une négociation. Mais laquelle ? Entre quelles parties ? Pour quel compromis ? Deux objectifs extrêmes dominent.

Dans la version Zelenski, la plus édifiante, la Russie devrait abandonner tous les territoires conquis, voire ceux enlevés à l’Ukraine dès 2014, la Crimée et le Donbass. Elle aurait aussi à réparer les dommages causés aux constructions et aux personnes. C’est la version Versailles façon 1919 de la capitulation allemande. Ou Postdam 1945 avec la condamnation à mort des dirigeants. Si Poutine était acculé à cette solution par suite de la défaite de son armée mal équipée et non motivée, s’il perdait la face à ce point, résisterait-il à l’envoi d’une bombe nucléaire tactique sur le sol ukrainien ?

Dans la version Poutine, la plus nationaliste, l’Ukraine devrait accepter l’amputation d’une large partie de son territoire pour la seule raison que la population parle russe, son désarmement, son abandon des adhésions à l’UE et à l’OTAN. Pour être totalement dénazifiée son gouvernement élu devrait remplacé par un gouvernement nommé par Moscou. Une telle victoire de Poutine l’encouragerait à récidiver une autre agression destinée à accroître son territoire et son ego. On recommencerait le scénario de Munich en 1938. En abandonnant les Sudètes à Hitler, France et Angleterre n’ont pas évité la guerre, ils l’ont lancée.

Ces deux objectifs sont à ce point opposés que l’on ne voit pas comment ils pourraient se rapprocher. Un arrêt de la guerre par négociation parait improbable. Or, sa poursuite promet l’extension du chaos, ne serait-ce que par l’apparition de famines dans les pays les plus pauvres avec leurs conséquences en matière d’instabilité politique. Le 24 février, Poutine a jeté une pierre dans une mare dont les ondes se répandent de plus en plus loin.

En Occident les esprits adhèrent à toutes les versions intermédiaires entre les deux objectifs. Mais en Afrique, les peuples sont scandalisés par le simple fait de la guerre, sans prendre position pour l’un ou l’autre. L’Europe a tout ce qui leur manque, l’alimentation, la médecine, la formation et elle s’engage dans une guerre dont on ne parvient pas à comprendre la nécessité. Il y a tant à faire pour résoudre les inégalités entre nations, pour gérer la transition climatique, pour prévenir les épidémies. Au lieu de se consacrer à ces tâches urgentes, deux nations européennes se livrent à un combat destructeur, gaspilleur, insensé. Ce n’est pas cela qui va aider l’Afrique à se développer.

Revenons à la citation d’un commentaire en tête de ce texte. Les guerres ne peuvent être considérées comme des moyens de contenir la démographie. Elles scandalisent de plus en plus l’opinion publique. On a bien dépassé la vision d’Ancien Régime où des régiments de mercenaires commandés par des aristocrates se livraient à une activité hautement appréciée des cours, laissant quelques milliers de morts sur les champs de batailles : participer à un conflit était une source de gloire pour le roi. Depuis les guerres napoléoniennes et les deux guerres mondiales, les guerres sont devenues des massacres de masse où les morts sont surtout des civils et se comptent par dizaine de millions. Les soldats sont des conscrits mobilisés. Ils sont éduqués dans des pays civilisés, mis en garde contre toute forme de violence, mais revêtus instantanément d’un uniforme, ils deviennent contraints de tuer d’autres recrues qui ne leur ont rien fait mais qui disposent fâcheusement d’un autre passeport. L’interdit absolu devient une obligation dictatoriale.

Pendant des siècles le lien entre religion et pouvoir fut tel qu’il a fallu que d’estimables théologiens comme Augustin d’Hippone et Thomas d’Aquin se contorsionnent pour arranger une théologie de la guerre juste. Alors que les dix commandements fixent l’interdiction absolue de tuer un autre homme (« Tu ne tueras point » est sans exception), la “guerre juste” fut un concept fabriqué par l’Eglise catholique pour alléguer une guerre dans laquelle il ne serait pas immoral de prendre les armes.

C’est le passé. Dans son encyclique Fratelli Tutti  publiée le 4 octobre 2020, le pape François écrit :« Nous ne pouvons donc plus penser à la guerre comme une solution, du fait que les risques seront probablement toujours plus grands que l’utilité hypothétique qu’on lui attribue. Face à cette réalité, il est très difficile aujourd’hui de défendre les critères rationnels, mûris en d’autres temps, pour parler d’une possible « guerre juste ». Jamais plus la guerre »

Poutine a violé la règle fondamentale de la civilisation européenne qui ne veut plus de guerre du tout, par suite en particulier de celle de 1939-1945. Dans l’espace de l’UE, elle apparait maintenant comme une guerre civile où l’Europe défit elle-même la domination qu’elle exerçait sur le monde, pour la brader à deux puissances étrangères, qui s’engagèrent aussitôt dans une guerre froide. La guerre d’Ukraine est non seulement une catastrophe humaine et économique, elle est d’abord un viol collectif de la conscience européenne. Elle apparait maintenant comme insoluble dans la diplomatie. La seule personne qui puisse l’arrêter s’appelle Poutine et il ne le veut pas.

 

Le poutinisme ordinaire

 

Si la majorité de la population européenne condamne sans réserve l’agression russe sur l’Ukraine, il existe une minorité qui soutient Poutine aveuglément. Cette pensée s’infiltre jusque dans les commentaires de ce blog.

Citations authentiques et récentes :

« Pour le moment il y a une désinformation massive dans les médias menteurs de l’ouest »

« … il fallait que l’industrie d’armement US puisse vendre sa marchandise qui est systématiquement détruite par les Russes avant d’avoir pu être utilisée. L’OTAN veut combattre la Russie jusqu’au dernier ukrainien. »

« Tout le monde, hélas, est esclave des USA bellicistes. »

« Quand le Pentagone finance de manière obscure, depuis de très nombreuses années, ces milices nationalistes d’inspiration néo nazie, qu’il finance toute une série de laboratoires biologiques dont seulement 34 ont été recensés en Ukraine, dont les recherches sont loin de s’occuper de la santé publique de l’Ukraine, cela peut vous faire froid dans le dos. »

« Mr Poutine n’est pas respecté, (il est) invectivé, mais tout aussi respectable que ceux qui nous gouvernent et qui avalent sans sourciller toutes les couleuvres leurs permettant de conserver leur place, ou parfois pour se remplir les poches, qui jouent aussi de temps à autre aux autocrates qu’ils critiquent, quand ça les arrange ! »

« Poutine a raison et il est dans son bon droit. Il fait son devoir qui est de défendre son pays contre une menace immédiate. Les coupables ce sont les dirigeants américains bellicistes qui ont voulu mettre à genoux la Russie, ainsi que leurs vassaux, ou plutôt esclaves, abjects, des pays de l’OTAN. »

« Et, pendant ce temps, l’Occident proclame les échecs de la Russie devant la bravoure de l’Ukraine et de son Président, pantin de l’Amérique, mendiant institutionnel et sans vergogne, menteur osant accuser la Russie d’avoir détruit le Donbass alors que c’est son armée qui n’a cessé de bombarder son propre territoire ! »

Si l’on analyse ces réactions et bien d’autres, on leur trouve certains points communs :

1/ La Russie n’agresse pas du tout l’Ukraine, mais elle ne fait que se défendre contre la menace de l’OTAN.

2/ La presse suisse est inféodée au pouvoir fédéral et désinforme délibérément.

3/ Les médias russes diffusent les informations véridiques, censurées par l’Occident.

4/ L’armée russe ne commet pas les crimes de guerre qui lui sont faussement imputés et qui sont au contraire le fait de l’armée ukrainienne, massacrant son propre peuple pour déshonorer l’armée russe.

5/ Tout est la faute des Etats-Unis.

6/ La Russie vaincra.

7/ Poutine est un homme respectable, injustement décrié en Occident.

On doit poser très sérieusement la question de comprendre comment des personnes vivant la plupart en Suisse finissent par avoir une telle perception des faits, qui n’a plus rien à voir avec la réalité. On peut ébaucher les explications suivantes :

1/ Il subsiste une haine tenace des Etats-Unis, alimentée par la crainte de sa puissance et par certains de ses errements (Vietnam, Irak, Afghanistan)

2/ Tous les nationalistes s’apprécient réciproquement les uns les autres. A ce titre, Poutine est un héros de la Russie qui devrait servir de modèle à tous les pays dégénérés, faibles, drogués, en manque d’un homme fort.

3/Si la Suisse se maintenait dans une neutralité rigoureuse, elle serait respectée par la Russie.

4/ La véritable ennemie de la Suisse est l’Union Européenne, qui menace son indépendance.

5/ Critiquer la Russie revient à s’en prendre à une culture qu’il faudrait toujours respecter au-dessus de tout.

6/ Le pouvoir fédéral est une forme de dictature.

 

Ce genre de croyances n’est de loin pas propre à la Suisse. En France voisine, les deux extrêmes de l’éventail politique, Mélenchon et Le Pen, ont manifesté une faiblesse singulière pour Poutine. La Hongrie d’Orban, brillamment réélu, est pareille. Dans chaque pays, il existe une importante minorité, jusqu’à un tiers de la population, qui ressent un attrait particulier pour un pouvoir fort et admire en conséquence celui qui s’est établi en Russie. Viscéralement la démocratie l’insupporte. La liberté de la presse l’assaille parce que celle-ci diffuse des informations qui contredisent ses préjugés, obsessions et traditions. A ce titre, le budget de la SSR est régulièrement attaqué, non pas parce qu’elle diffuse de fausses nouvelles mais parce qu’elle ne diffuse pas les fausses nouvelles souhaitées par l’opinion populiste. Les mensonges évidents de Poutine lui paraissent plus proche de la vérité que le discours de son propre gouvernement.

Si par invraisemblable les armées russes réussissaient à envahir tout le continent, il y aurait tout de suite et partout à disposition un parti collaborateur pour exercer un pouvoir inféodé à Moscou. Pour l’instant, il se languit d’y arriver. Jamais la démocratie n’est apparue aussi fragile. A force de ne pas en apprécier le bonheur d’y vivre, elle risque de se perdre.

 

 

 

 

 

La neutralité n’est plus, ce qu’elle ne fut jamais

 

 

Alors que les forces russes gagnent du terrain dans le Donbass, la Suisse s’interroge sur son rôle de pays neutre dans ce conflit. Pour Gerhard Pfister, le président du Centre, ne pas laisser l’Allemagne livrer des munitions suisses à l’Ukraine est comparable à de la non-assistance à personne en danger : “La Suisse a l’obligation de se défendre. Lorsqu’il s’agit de l’attaque d’un pays européen, la Suisse doit porter secours à ce pays car lui aussi protège la Suisse en se défendant. Le monde a changé et nous avons une situation tout à fait nouvelle. Maintenant, il s’agit d’une guerre en Europe. Cela reste certes interdit par la loi mais la Constitution permet au Conseil fédéral d’agir dans l’intérêt du pays quand c’est nécessaire. Pour moi, les intérêts de la Suisse sont sur la table et le Conseil fédéral devrait agir de manière plus pro-active”.

 

Il faut donc revenir sur ce concept de neutralité qui hante la politique suisse. Il fut imposé à la Suisse par les grandes puissances au Congrès de Vienne en 1815 à l’issue des guerres napoléoniennes en fonction de leurs intérêts. Ce ne fut donc pas un choix libre de la Suisse. Deux autres cas semblables se sont produits plus récemment : l’Autriche l’a accepté pour obtenir la libération de son territoire occupé par l’Union Soviétique et la Finlande dans les mêmes conditions après la guerre perdue en 1955 contre la même Union soviétique. Dans ces trois cas, la neutralité ne fut pas choisie mais subie. De grandes puissances neutralisent des territoires dont elles n’ont pas l’usage provisoire.

 

A-t-elle servi ? Effectivement la Suisse est restée en dehors de la seconde guerre mondiale. Mais ce ne fut pas par respect pour sa neutralité par l’Allemagne, qui au même moment viola celle de la Belgique et des Pays-Bas. Voici un siècle déjà, le concept était périmé. La mentalité d’un Hitler alors et celle de Poutine aujourd’hui n’est plus celle des aristocrates du Congrès de Vienne en 1815, décidés à gérer l’Europe au mieux de l’Ancien Régime. Ces deux personnages n’ont d’autres conceptions que le recours à la force lors qu’elle sert leurs intérêts en tenant tous les traités pour des chiffons de papier. C’est une politique de voyous.

 

La neutralité armée a servi de 1939 à 1945 à la Suisse. Certes, son armée n’aurait eu que l’ultime recours à un recul vers le réduit alpestre, malgré son indéniable engagement. Mais l’Allemagne n’avait aucun avantage à envahir un territoire de montagnes en y exténuant ses forces alors qu’un pays neutre au cœur de l’Europe servait plutôt son intérêt. Bref, la neutralité ne sert que si l’on n’en a pas besoin.

 

Si, par invraisemblable, la lamentable armée russe s’engageait dans une guerre avec l’Otan et qu’elle arrivait à la frontière de la Suisse, qui peut imaginer que Poutine s’inclinerait devant sa neutralité ? Ce serait faire preuve de beaucoup de naïveté. On a affaire à un dictateur persuadé qu’il est investi, par l’intermédiaire de l’Eglise orthodoxe, du devoir historique et sacré de lutter contre la décadence morale de l’Occident.

 

En Europe, d’autres pays comme la Finlande et la Suède renoncent à leur neutralité pour déposer une demande d’adhésion à l’Otan. L’opinion publique suisse n’accepterait jamais que la Suisse en fasse autant. Dans l’état actuel ! Mais à terme ? Si des circonstances imprévisibles se produisaient et que  cette décision était l’ultime possibilité de défendre l’indépendance du pays. Le réalisme imposerait de renoncer à un concept devenu inutile et contreproductif. Il faut se poser la question pratique : à quoi serviront nos nouveaux avions de combat ? Est-ce qu’ils doivent être utilisés uniquement dans l’espace aérien suisse ou peuvent-ils être intégrés dans la défense de l’Europe ?

Le réalisme politique imposerait que l’UE devienne un véritable Etat muni d’une diplomatie performante et d’une seule armée intégrée, capable d’imposer le respect de son territoire. Le monde est redevenu dangereux après trois quarts de siècle de paix. Staline posa un jour une question : « le Vatican, combien de divisions ?». Elle était idiote mais significative d’une mentalité bornée. L’Union soviétique fut finalement détruite par un pape polonais qui utilisa la seule arme de la vérité.

L’Europe libre et civilisée est maintenant engagée dans un combat similaire. La démocratie possède-t-elle une telle force morale qu’elle finira pas l’emporter ? Ou faut-il qu’elle se réarme ? La Suisse a-t-elle intérêt à se draper dans sa neutralité, son autonomie, sa mise à l’écart ? Ou faut-il qu’elle adhère de fait et non de droit à l’Otan ? Qu’est-il préférable, de subir le joug de Moscou ou la gouvernance de Bruxelles ?

Ces questions se posent même si on n’a que trop tendance à les éluder et à leur donner des réponses toutes faites.

 

 

Trois fois oui…

 

…en refusant trois referendums lancés sur base de malentendus.

« Le Conseil fédéral sort trois fois victorieux de cette journée de votations. Désormais, tout le monde sera considéré comme donneur d’organes présumé en Suisse. Le peuple a accepté dimanche à 60,2% ce changement de paradigme. Frontex disposera à l’avenir d’un soutien renforcé de Berne après le large oui (71,48%) de la population suisse à l’agence controversée de gardes-frontières. Quant à Netflix et les plateformes de streaming, elles devront soutenir le cinéma suisse »

On ne peut que se réjouir du résultat de ces trois referendums repoussés par le peuple, qui confirme ainsi les propositions du Conseil fédéral et les décisions du parlement. C’est le fonctionnement idéal de la démocratie directe. Les votations n’ont pas pour but de contredire Berne mais de vérifier – s’il y a doute – que le pouvoir fédéral n’a pas négligé un avis minoritaire au législatif, qui se révélerait majoritaire dans le peuple. C’est un ultime scrupule, propre à la Suisse. C’est l’équivalent d’un pantalon tenu à la fois par une ceinture et des bretelles. Au terme de ce processus quand il conforte le parlement, il n’y a plus de doute : une loi bien élaborée rencontre l’adhésion du peuple.

Bien entendu les opposants, les initiateurs des referendums restent sur leur faim. Mais ils doivent en bon démocrates se rallier à l’avis de la majorité et accepter la loi. Ce n’est pas toujours le cas comme ce commentaire glané sur le blog :

« Voilà, pas de débat en Suisse romande. Résultat : on va nous prélever nos organes sans notre consentement ! Je hais la RTS, et nos politiciens nous ont vendus ! C’est un dimanche noir ! Il n’y a pas de démocratie sans débat, et sans respect des avis minoritaires. Jusqu’à aujourd’hui, ils nous disaient ; on accorde des droits, on ne vous enlève rien. Aujourd’hui, ils nous retirent notre droit à l’autodétermination et nous enlèvent nos organes ! Aujourd’hui, la démocratie suisse est morte. Je n’oublierez (sic) jamais ce dimanche 15 mai !! »

En résumé, cette personne, détentrice du droit de vote, n’a rien compris à l’enjeu de la votation sur le prélèvement d’organes. Elle croit qu’on enlèvera des organes sur son cadavre sans qu’elle puisse s’y opposer. Or, la loi prévoit la possibilité à chacun de s’y opposer avant son décès ou même de confier cette mission à des proches. Il n’a jamais été question de retirer le droit à l’autodétermination.

Ensuite elle « hait » les politiciens et la TSR qi « nous ont vendus ». C’est ignorer que cette décision vient d’être rendue par le peuple qui confirme la position des « politiciens ». Ceux-ci n’ont aucun pouvoir de « vendre » les citoyens. Pas plus que la TSR. Si la volonté du peuple insupporte cette personne, elle avoue ne pas accepter la règle de la démocratie et pencher pour une dictature des bien-pensants, c’est-à-dire de ceux qui pensent comme elle.

On pourrait recommencer cette analyse sur les deux autres objets de votation et trouver des voix discordantes, même après la décision du peuple. Conclusion : un certain nombre d’électeurs sont bien incapables de comprendre l’objet du vote. On aura beau multiplier les sources d’information, ils n’entendent pas des exposés et des raisonnements qui dépassent leur entendement Ils ne sont pas capables à la lecture d’un texte d’en comprendre le sens. Ils sont de fait politiquement illettrés. Ils témoignent d’un déficit de formation civique, qui n’est pas de leur faute mais de celle de la famille et de l’école.

 

Comment et pourquoi se défendre dans un monde dangereux ?

 

 

« Le budget de l’armée suisse devrait être musclé rapidement. Le Conseil national a soutenu par 111 voix contre 79 une motion visant à l’augmenter progressivement dès l’an prochain. Objectif: passer de 5 à 7 milliards de francs d’ici à 2030. »

Ce vote, influencé par la guerre actuelle, a été acquis droite et Centre contre gauche. Celle-ci a justifié sa réticence par l’ignorance dans laquelle le parlement est laissé quant à l’utilisation de cette croissance. Elle a été rejointe par les Verts Libéraux.

Pourquoi la droite est-elle toujours d’accord de financer l’armée et la gauche y est-elle opposée ? Si une menace est réelle, elle doit l’apparaître à tout le monde Mais en fait elle est imprécise. La Russie est manifestement opposée au reste de l’Europe parce qu’elle ne parvient pas ou ne veut pas adopter la forme d’Etat de Droit démocratique. Il est évident qu’elle manigancera toutes manœuvres visant à déstabiliser l’Occident. Quelle forme particulière, cela pourrait-il prendre pour la Suisse ? Pas de risque d’une invasion terrestre de son territoire sans une guerre généralisée contre l’Otan, qui constitue notre plus sûr rempart, sans que nous en fassions partie au nom de la neutralité. Occasion unique de réviser ce mythe fondateur et de définir quelle est l’attitude la plus raisonnable à l’égard de l’Otan. Décision politique lourde de sens.

Sont possibles des cyberattaques sur la Suisse qui ont déjà eu lieu sans doute. Puis la possibilité de la bombarder de missiles. Au Département fédéral de la défense d’évaluer ces risques et de les pallier en priorité.

Le vote de la gauche spécule sur ces incertitudes et témoigne d’une défiance spontanée à l’égard de la capacité de discernement du commandement militaire. La guerre d’Ukraine apporte son lot d’enseignements même pour l’opinion publique : les drones sont des armes redoutables au service des plus faibles ; il existe des armes antichars et des missiles air-sol particulièrement efficaces ; on peut couler à distance un navire de guerre, totalement démuni face à un missile ; une armée de milice peut l’emporter sur une armée de métier grâce à ces nouvelles armes, etc..

Tous partis confondus, on devrait raisonnablement supposer que le Département de la Défense, mieux encore que l’opinion publique, soit attentif à cette évolution, qui va du reste dans le bon sens pour la Suisse. Dès lors pourquoi cette réticence de la gauche ? Pour plusieurs raisons qu’il serait difficile de démêler sans une sérieuse étude sociologique. Par exemple, parmi les hypothèses, l’image rousseauiste de l’homme idéal, bon, paisible, désintéressé, frère de tous les hommes. C’est ce qu’il faudrait que les humains soient. C’est ce que la gauche suppose obscurément qu’ils sont déjà. Dès lors les guerres sont des démentis à cette image d’Epinal. Comme elles ne devraient pas se produire, il est inutile de prévoir une armée.

Symétriquement, l’appui de la droite au budget militaire est un réflexe, ancré dans la vénération des mythes fondateurs, les luttes des milices montagnardes contre les Bourguignons et les Habsbourg. L’armée est dans cette vision le creuset de la nation et doit être soutenue sans réserve.

Au-delà de ces réflexes, tous les pays devront réviser leur politique de défense et y consacrer davantage de ressources. On peut souhaiter que cette révision se fasse dans la transparence et le pragmatisme. Nous venons d’apprendre que la guerre est un fléau sans fin, même dans un continent civilisé. C’est la moindre des choses d’y consacrer un pourcent du budget fédéral. Il eût été souhaitable que le vote sur cet objet ait suscité une unanimité.

Le désaveu de la science suisse

 

Deux indices inquiétants illustrent cette tendance, non seulement au désintérêt mais aussi à une claire méfiance des milieux politiques.

D’une part, l’exclusion de la Suisse des programmes Erasmus et Horizon : le premier permettait l’échange d’étudiants entre universités suisses et européennes ; le second la participation pleine et entière de la Suisse aux programmes européens de recherche allant jusqu’à la direction de ceux-ci. Leur résiliation fut le premier résultat de la rupture des négociations avec l’UE, qui savait bien où cela ferait mal. Pour pallier ces deux lacunes, la Confédération propose de financer les demandes de crédit des universités suisses qui étaient auparavant financées par l’UE. Mais les hautes écoles estiment que cela ne suffit pas. Car la recherche scientifique n’est pas seulement une question de financement.

D’autre part, la présidente du Conseil national a organisé une séance d’information du parlement par des spécialistes du climat. II y eut à peine le tiers des parlementaires qui ont daigné y assister. Une manifestation non seulement de désintérêt pour la transition climatique, mais carrément de mépris pour la science en général. Or, dans le cadre des commissions, le parlement est régulièrement informé sur tous les plans par les spécialistes de diverses disciplines. Ces séances suscitent toujours de l’intérêt car la réalité politique est diverse et complexe. En sabotant celle sur le climat, les parlementaires, absents dans leur majorité, ont laissé entendre à la fois que la question n’avait guère d’importance et que le parlement se décidait en dehors de toute influence du monde scientifique.

Cela vaut donc la peine de rappeler et de préciser ce que la science signifie aujourd’hui dans l’économie du pays. Elle conditionne l’innovation dans les firmes établies et par le surgissement de jeunes pousses (dites start-up  en globish). Elle maintient ainsi la compétitivité d’un pays caractérisé par des salaires élevés et une main d’œuvre très qualifiée. Si la science suisse déclinait, l’économie en pâtirait. Pas tout de suite, mais à l’échelle d’une génération lorsque le dynamisme acquis par la recherche en Suisse se sera affaibli. Il a fallu du temps pour la porter à son niveau actuel dont elle ne descendra que lentement, au point que cela ne sera pas remarqué avant qu’il soit trop tard.

Il ne suffit pas de financer la recherche comme si c’était une activité manufacturière dont on améliore forcément la productivité en réformant l’équipement technique. Il y a dans la science une dimension impalpable, comme dans la culture ou dans la religion. Il y faut des esprits entrainés aux disciplines fondamentales mais aussi stimulés par une tendance à remettre en question les évidences les mieux établies.

Le meilleur exemple en est sans doute Albert Einstein, vivant d’un modeste emploi à l’Office des Brevets à Berne Il emménage au 49 Kramgasse, qui sera son seul laboratoire pour un travail qui ne requérait que du papier et un crayon. Einstein publie pendant l’année 1905 (souvent appelée son annus mirabilis) cinq articles concernant les fondements de la relativité, les quantas de lumière et la théorie du mouvement brownien, qui ouvrent de nouvelles voies dans la recherche en  physique nucléaire et en mécanique céleste, etc. Le plus grand bouleversement dans la physique du siècle n’a pas dépendu d’un financement mais de la présence d’un esprit génial, originaire du reste d’Allemagne, qui finirait sa carrière aux Etats-Unis et qui cumulerait trois nationalités.

Il n’y a pas de science nationale qui puisse subsister sans contact informels et officiels avec le reste de la planète. Le meilleur contre-exemple en est la Russie. Durant la guerre froide, les scientifiques russes ne participaient pas aux colloques internationaux, tout simplement parce que le pouvoir soviétique craignait de ne pas les voir revenir s’il les laissait franchir le Rideau de Fer, cette vaste clôture destinée à enfermer les esclaves.

Durant un colloque, de nombreuses communications sont présentées à la tribune. Certes, les textes sont publiés et à disposition de tous, même des chercheurs colloqués en Russie. Mais ceux-ci manquent les contacts informels avec leurs collègues des pays libres. De même ils ne seront pas invités dans les universités étrangères. Or, ce qu’il y a de plus précieux dans la recherche, ce qui permet aux uns de progresser là où d’autres stagnent, relève des secrets de fabrication de la science. Ce sont des non-dits dans certaines enceintes parce que cela va de soi, que tout le monde est au courant, que c’est tellement évident que cela ne vaut pas la peine d’en faire part dans une publication. La seule façon de l’apprendre est de séjourner dans ce laboratoire étranger et de maintenir un contact étroit avec ses chercheurs.

Ce furent les fonctions remplies par Erasmus et Horizon. Il ne suffit donc pas de financer des activités dans des universités suisses pour pallier la perte d’Horizon. De même les étudiants ne se déplaceront plus aussi facilement qu’avec Erasmus parce qu’il faudra que chaque université suisse négocie avec l’étranger pour cet échange. Et enfin les étudiants étrangers auront moins tendance à passer une année dans une université suisse.

Les parlementaires qui boycottent les séances d’information scientifique ont bien compris que la science influence de plus en plus la politique parce qu’elle établit des faits que l’on ne peut plus ignorer en établissant une politique. C’est donc une perte croissante de leurs pouvoirs. Il est devenu impossible de nier le réchauffement climatique. Il est devenu insensé de prétendre que l’épidémie ne peut être combattue par la vaccination de masse. Il est devenu absurde de refuser la vente d’armes à l’Ukraine. Or, les faits sont têtus et les idéologie de droite et de gauche servent de moins en moins à les dissimuler. Jadis le Baron Louis, ministre français des finances, énonça sa doctrine « Faites moi de bonnes finances et je vous ferai de bonnes politiques ». Aujourd’hui on peut ajouter : « Faites-moi une bonne science et je vous ferai une bonne politique ».

 

La guerre rampante

 

 

Pour notre société, la paix est le plus grand des biens, la guerre une abomination à laquelle on ne veut pas penser, dont on ne veut pas prononcer le nom. Les deux guerres mondiales ont ravagé le continent européen, qui en fut le responsable, et détruit son rôle de centre du monde. Les empires anglais, français, allemand et autrichien se sont écroulés. L’Europe n’est plus aujourd’hui qu’une péninsule de l’Asie dominée par la Chine, l’Inde et la Russie. Elle est maintenant désolée par les prémices d’une guerre qui pourrait achever sa dégradation. Le paradoxe veut qu’à force de ne pas en vouloir, elle la risque dans les pires conditions.

Cette déplaisante réalité explique les réticences initiales de l’Europe à soutenir l’Ukraine : des sanctions économiques mitigées d’abord, renforcées par après, toujours inefficaces, puis la fourniture d’armes uniquement défensives, qui montent en puissance petit à petit, comme à regret. Pendant ce temps les Etats-Unis déversent des milliards à foison qui servent à équiper l’armée ukrainienne. Ils se sont mis en tête de faire gagner la guerre par l’Ukraine pour affaiblir la Russie.

Au fil des semaines, on commence à comprendre que celle-ci ne défend pas seulement son pays, mais la conception même de la démocratie. Si d’aventure Poutine avait réussi son coup initial de modifier le pouvoir à Kiev, si les Ukrainiens n’avaient pas déployé un tel courage, c’est alors que l’ambition du tyran russe n’aurait plus connu de limites et que la conquête de la Moldavie, puis des pays baltes auraient constitué ses nouveaux exploits. C’est alors que la troisième guerre mondiale aurait inévitablement éclaté pour empêcher au dernier moment que les troupes russes, connues pour leur barbarie, atteignent Berlin, Vienne et Budapest.

Si l’Histoire ne se répète pas, il lui arrive de bégayer comme elle fait actuellement. La stratégie de Poutine reproduit fidèlement celle de Hitler : face à des puissances pacifistes, avancer à petit pas et poursuivre jusqu’à ce qu’elles réagissent. L’Allemagne  annexe l’Autriche le 11 mars 1938 puis les Sudètes pris à la Tchécoslovaquie le 21 octobre 1938 et où enfin, le 1er septembre 1939, elle envahit la Pologne. Ce dernier événement provoque dès le 3 septembre 1939, l’entrée en guerre du du Royaume-Unis et de la France. Le point de basculement s’est situé le 30 septembre 1938 à Munich lorsque l’Angleterre et la France ont abandonné la Tchécoslovaquie dans le vain espoir de sauver la paix, c’est-à-dire de persister dans leur refus d’entrer en guerre. Ils choisirent entre le déshonneur de préférence à la guerre et ils ont eux les deux.

Si un dictateur ne croit qu’en la violence, s’il se moque des « valeurs » affichées par les démocraties, si celles-ci les sacrifient subrepticement pour un avantage provisoire (du gaz et du pétrole !), si de fait celles-ci subsidient la guerre par leur commerce avec la Russie, si elles acceptent d’en être à ce point les complices, cette mascarade n’arrêtera pas l’avance de cette dictature.

Or, des voix bien pensantes n’arrêtent pas de promouvoir en Occident un effort diplomatique pour arrêter la guerre, comme si c’était possible. Cela ne le serait que si l’Europe civilisée concédait la totalité de l’Ukraine à la Russie, comme elle entend bien y arriver de toute façon. Cette capitulation n’arrêterait du reste pas de nouvelles revendications territoriales. Les efforts déployés par des entretiens de chefs d’Etat avec Poutine n’on rien donné. Il faut être deux pour négocier.

En réalité non seulement l’Ukraine a résisté mais la Russie s’est révélée sur le terrain bien plus faible qu’on ne l’imaginait. Loin de s’en réjouir, les mêmes voix bien pensantes s’en inquiètent et Poutine les bouscule dans cette voie par la menace de recourir à la guerre nucléaire s’il y est contraint par  une défaite. D’une certaine façon l’Occident s’est conformé à ce chantage : résister à Poutine oui, le battre vraiment non, car son caractère ombrageux ne le supportera pas et il perdra tout contrôle sur lui-même. Ne pas faire la guerre et s’efforcer de capituler dans de bonnes conditions.

Résumons : l’Otan ne veut pas faire la guerre mais prétend l’engager si un centimètre carré de son territoire est envahi ; Poutine n’en croit rien et il a probablement raison ; il ne s’arrêtera momentanément que si ses gains territoriaux actuels lui donnent le droit des les incorporer à la Russie en attendant de les étendre ; l’UE n’a ni la volonté, ni les moyens de faire la guerre car elle n’est même pas un Etat ; tout cela risque de très mal finir si l’on continue à tergiverser.

Heureusement la Suisse échappe à ce chantage infernal grâce à sa neutralité, pour laquelle Poutine éprouve un respect sans limite.