Les tribulations de la vérité helvétique

 

 

Si l’on peut découvrir la vérité, son principal intérêt est qu’elle est unique, tandis que le plus souvent les mensonges sont multiples. Des coteries peuvent donc se disputer sans fin au nom de menteries différentes. Un politicien peut aussi mettre la majorité de son côté en choisissant le mensonge le plus faux, le plus invraisemblable, parce qu’il rassemblera l’innombrable cohorte des plus ignorants. C’est la méthode efficace de Trump, qui applique en politique l’argumentaire d’un promoteur immobilier, domaine où il s’est entrainé à une certaine recette. Sans même le savoir sans doute tant il est inculte, il utilise  la méthode préconisée par Hitler selon laquelle, quand on ment, il faut y aller sans retenue, au point où personne ne pensera qu’il soit possible de mentir à ce point. Plus c’est faux, plus cela paraitra vrai.

A titre d’exemple historique, la comédie française des masques en est une bonne illustration. En 2010, Roselyne Bachelot, pharmacienne de son métier, ministre de la Santé de 2007 à 2010, lance une campagne de vaccination contre la grippe, achète 300 millions de masques, des antiviraux pour 20 millions. Elle se le fait reprocher par une association de maires estimant ces dépenses inutiles et somptuaires et quitte son poste.  Dès lors, le stock de masques est négligé et se périme.  Au moment crucial en 2020, il n’y en a même plus assez pour le personnel médical, sans parler des caissières de supermarché. La croyance politique dominante devait être que les épidémies épargnent toujours la France, parce qu’elle est la patrie de Jeanne d’Arc et de Charles De Gaule.

L’épidémie survenant, face à cette pénurie résultant d’une incurie criminelle, les responsables de la Santé publique française commencèrent par rassurer la population, en affirmant que ces masques ne servaient à rien, parce qu’ils ne protègent pas le porteur mais son entourage. Ce mensonge servait évidemment à dissimuler l’incompétence du pouvoir. Puisqu’il n’y avait pas de masques à distribuer, il fallait prétendre qu’ils ne servaient à rien.

Bien entendu c’était faux. Cela est évident dès que l’on raisonne avec quelque rigueur. Si tout le monde porte un masque, chacun protège les autres. De ce fait, il est protégé lui-même. Dès lors si l’on adopte cette politique il n’est même pas nécessaire de confiner chacun à domicile. On établit une sorte de confinement mobile. Cette tactique simple permet d’éviter une crise économique compliquée.

La gestion de l’épidémie par quelques pays asiatiques et récemment de l’Est européen a obligé les menteurs français à se contredire. Début avril, ces mêmes autorités admettent que le port du masque est utile. On peut même prévoir qu’ils seront tentés de le rendre obligatoire, dès qu’il y en aura assez pour fournir le marché.

Sur cet exemple historique, on comprend comment et pourquoi le véritable problème de la politique consiste à accéder à la vérité le plus tôt possible. Si on la nie, on devient responsable des morts qui suivent le mensonge. Encore faut-il justifier la vérité, car la Science est volontiers remise en question. Sa réputation dans le grand public est ébranlée, parce que ses conclusions vont souvent en sens contraire de ce que le peuple croit.

Les scientifiques sont maintenant appelés à se disculper. Au nom de quoi croient -ils posséder la vérité ? Alors que toutes les opinions sont défendables en démocratie, existe-t-il vraiment des affirmations incontestables ? Comme le demande Pilate à Jésus : qu’est-ce que la vérité ?

Dans l’esprit du grand public, il n’existe que des dogmes, politiques, économiques ou religieux, c’est-à-dire des affirmations douteuses, défendues chacune par une coterie au nom de son pouvoir. C’est discutable par définition. Pourquoi la Science échapperait-elle à ce marécage ?

Il faut venir à la définition d’une vérité scientifique telle qu’elle a été inventée par Karl Popper (1902, 1994). A cette époque, il était confronté à la relativité d’Einstein, à la psychanalyse freudienne, au libéralisme et au marxisme. En quoi Einstein dit-il à l’évidence quelque chose de significatif, qui ne l’est pas pour Freud, Montesquieu ou Marx ?

La définition de Popper : un modèle est significatif au point de vue scientifique dans la mesure où il est falsifiable, c’est-à-dire que l’on peut imaginer une expérience qui contredirait le modèle. Un énoncé dont on ne peut pas prouver la fausseté n’est ni vrai, ni faux : c’est une conjecture, ce n’est pas un résultat scientifique. C’est parfois une escroquerie en bande organisée comme la scientologie, une justification du crime comme le racisme, un folklore populaire comme l’horoscope ou la voyance, un discours démagogique, un préjugé traditionnel.

Aujourd’hui seules quelques sciences naturelles, Physique, Chimie, Biologie possèdent la caractéristique d’être des sciences au sens de Popper. Cela ne veut pas dire que leurs énoncés scientifiques soient éternels. Bien au contraire. Une thèse de la science n’est jamais que provisoire et approximative, car elle est invalidée par n’importe quelle expérience, qui la contredit et qui propose un autre modèle, prenant en compte davantage de phénomènes. Elle ne devient pas fausse, elle est devenue insuffisante et dépassée.

Néanmoins à un certain moment, c’est la moins mauvaise approximation que nous connaissions de la vérité  et, à ce titre, elle vaut mieux que n’importe quelle opinion, conjecture, impression ou préjugé. C’est ce dont on dispose de plus sûr pour fonder une politique efficace.

Application à la Suisse : l’ordonnance fédérale sur les mesures décidées contre le coronavirus date du 13 mars, soit deux mois après que l’épidémie ait été déclarée en Chine. Le directeur de l’OFSP a répété plusieurs fois face aux caméras que le port du masque n’était pas nécessaire plutôt que d’avouer que les stocks étaient insuffisants pour protéger tout le monde. Le 2 mars le Parlement fédéral s’est réuni et Magdalena Marturo-Blocher fut expulsée de la séance par la présidente, parce qu’elle seule portait un masque. Tel fut le degré d’aveuglement et de déni de la vérité.

La politique du gouvernement français a été inspirée par un comité scientifique, établi à cet effet. Certains commentateurs locaux se sont même offusqués que des décisions fondamentalement politiques soient en fin de compte prises par des scientifiques.

En Suisse, un tel comité n’a pas été créé et des spécialistes des épidémies dans les universités n’ont pas pu conseiller le Conseil fédéral.

 

 

 

 

La pédagogie d’une catastrophe

La pédagogie du confinement

On a eu l’occasion d’apprendre. Pour bloquer l’épidémie, il a fallu se restreindre, vivre plus sobrement, demeurer chez soi. On a réellement décru. Ce fut possible alors que c’était inimaginable auparavant. Rien de plus pédagogique que de comparer des photos par satellite de la pollution chinoise. Par le seul effet du confinement, elle avait pratiquement disparu.
Emmanuel Macron a esquissé un programme idéal :« le jour d’après, quand nous aurons gagné, ce ne sera pas un retour au jour d’avant ». C’est tellement bien dit que l’on croit que la suite, c’est-à-dire la transition climatique sera maîtrisée automatiquement par l’effet pédagogique de l’épidémie.
Or, il ne suffit pas de le souhaiter en paroles, il faut le réaliser en actes. La décroissance forcée a suscité le pires inquiétudes. La décroissance volontaire signifierait une mutation culturelle beaucoup trop radicale pour un pouvoir faible et des citoyens complices. A savoir : la fin complète de l’extraction des combustibles fossiles, charbon, pétrole, gaz ; l’abandon de la délocalisation des productions essentielles ; un pouvoir d’achat réorienté vers la production locale non seulement de biens mais aussi de services ; plus d’éducation, de culture et de soins de santé ; plus de recherche fondamentale pour être armé en cas d’imprévu ; moins de tourisme de masse, moins de résidences secondaires, moins de vacances sur les plages ou dans la montagne ; moins d’incitation par la mode à acheter et à jeter des vêtements ; peu ou pas de publicité ; des médias orientés vers l’information, la formation, l’éducation, la culture, plutôt que le divertissement inculte ; une Toile débarrassée de ses parasites ; une gérance rationnelle de la démographie nationale et une gestion humanitaire des migrations ; moins de démagogie populiste et plus de compétence en politique ; plus de solidarité internationale et moins de repli nationaliste ; un retour vers une ou plusieurs religions axée sur une foi humaniste et non sur la croyance en la magie et au merveilleux.
Quel programme et quel défi ! Rien de moins qu’un changement radical du système économique, industriel, politique, culturel, l’équivalent en sens inverse de la révolution industrielle du XIXe siècle. Non pas le retour au passé antérieur mais l’invention d’un nouveau futur.

Pédagogie du masque

Tous les peuples ne le réussiront pas de la même manière. Certains échoueront et disparaitront. Déjà, face à l’épidémie, Singapour, Taïwan, la Corée du Sud l’ont mieux gérée que l’Italie, la France ou la Grande-Bretagne, dont les décideurs sont trop accoutumés au déni arrogant de réalité et trop persuadés de leur invulnérabilité. Et l’on a vu l’incroyable : des contingents de médecins et de matériel provenant de Cuba, de Chine et de Russie et même d’Albanie au secours de l’Italie accablée. Quelle leçon des dictatures à une démocratie hésitante ! Quelle interrogation aux républiques trop sûres d’elles !

L’arme utilisée en Asie fut le masque imposé à tout le monde. Son usage est traditionnel lors des épisodes de pollution. La politesse asiatique comporte le port du masque. En revanche, dans la mentalité occidentale, le port du masque par un vendeur dans un magasin est ressenti comme une marque de méfiance pour les clients et interdit dans certains commerces.

Ce masque fut décrié par le politique en Occident, sous le prétexte trompeur qu’il ne protège pas le porteur mais seulement son entourage. En réalité parce que les pouvoirs publics n’en avaient pas prévu de stocks et qu’ils désiraient se déculpabiliser. C’est de la manipulation politique sommaire et odieuse que de prétendre que ce masque ne sert à rien. Il est totalement efficace, si tous le portent, puisque tous se protègent en protégeant les autres. Si gouverner c’est prévoir, nous ne l’avons pas été du tout. Le mensonge utilisé pour dissimuler cette faute achève de déconsidérer ceux qui le profèrent.

Le jour d’après
La transition énergétique, qui est le défi à venir, est soumise à plusieurs couples d’impératifs contradictoires, très exigeants à l’égard du pouvoir. Il faut en même temps : agir sur les prix pour réduire la consommation d’énergie, sans dégrader le pouvoir d’achat des plus démunis ; faire croitre les secteurs verts, avant de faire décroître des secteurs traditionnels, pour ne pas susciter le chômage ; agir résolument au niveau national, bien qu’un effort planétaire gouverné par une instance exécutive internationale soit indispensable ; limiter l’immigration, sans renoncer à l’accueil des réfugiés, et faire décroître pragmatiquement la population du pays. Pour atteindre en même temps ces objectifs antinomiques, il faudra beaucoup d’imagination, plus culturelle que politique, plus spirituelle que publicitaire.
Le choix est maintenant clair : faut-il entrer en décroissance, pour sauver des vies ? La réponse n’est pas évidente. Face à une crise sérieuse, il n’y a que des solutions douteuses, car il existe des problèmes insolubles par définition. Tout est donc dans le compromis, le consensus, la confiance mutuelle entre le peuple et le pouvoir.

Certes la transition climatique est la plus évidente, mais d’autres, qui en découlent, nous attendent encore plus vite : l’affaissement des pensions dans moins d’une génération ; l’immigration massive d’authentiques réfugiés impossibles à refouler sans maux de conscience ; la tentation de conflits armés ; l’exacerbation des intégrismes religieux ; le grand retour du racisme ; la tentation de l’autoritarisme. Chaque fois un défi existentiel sera proposé qui demandera une démonstration de civisme. Nous avons été placés devant une occasion de nous entraîner à surmonter les épreuves et nous n’avons pas si mal réagi. Que ferons-nous devant le défi suivant, beaucoup plus exigeant.
Camus l’avait vu dès 1942 en publiant La Peste dont on peut adapter la dernière phrase : « …le jour viendra où, pour le malheur et l’enseignement des hommes, la peste réveillera ses rats et les enverra mourir dans une cité heureuse. » Cet « enseignement » donnera-t-il la sagesse d’émerger dans la survie de l’espèce ?

La leçon asiatique du confinement mobile

 

Les faits tout d’abord.

Certes la Chine fut le foyer initial mais elle a réussi à juguler la propagation interne par des mesures policières à la disposition d’une dictature.

Ce qui est plus surprenant pour un Occident incapable de se protéger, c’est la réussite de pays asiatiques développés : Taïwan, Hongkong, Corée du Sud, Singapour et même Japon. Cette riposte laisse une amertume aux Européens. Comment se fait-il que le Vietnam ne soit affligé que de 123 cas et d’aucune mortalité ? Nous, les Européens, nous nous considérons au sommet du développement technique, les plus capables de maîtriser la Nature rebelle. Nous recevons comme une gifle le démenti de pays que nous considérions jusqu’à présent comme tout juste sortis de l’arriération.

L’arme utilisée en Asie est le masque, simple, en tissu, pas le masque perfectionné pour le personnel médical qui comporte une soupape pour l’expiration. Le masque est imposé à tout le monde. Son usage est traditionnel lors des épisodes de pollution. La politesse asiatique comporte le port du masque. En revanche, dans la mentalité occidentale, le port du masque par un vendeur est ressenti comme une marque de méfiance pour les clients et interdit dans certains commerces.

Ce masque simple fut décrié en particulier dans nos émissions de télévision, parce qu’il ne protège pas le porteur mais seulement son environnement. Telle est la singularité de l’individualisme occidental, opposé à la discipline communautaire de l’Asie. Car c’est mal réfléchir que d’en conclure que ce masque ne sert à rien.

Il sert à tout, si tous le portent, puisque tous se protègent en protégeant les autres.

Vieille leçon : ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas que l’on vous fasse. Fin du raisonnement. Aussi élémentaire que l’œuf de Colomb, mais inaccessible aux esprits obtus que nous portons démocratiquement au pouvoir à proportion de leur incompétence.

Dès lors que le port du masque devient obligatoire pour quiconque arpente le domaine public. On réalise la même protection que le confinement à domicile par une sorte de confinement mobile. L’activité économique peut reprendre en Asie alors qu’elle s’arrête en Occident. Des médecins chinois peuvent débarquer en Italie pour assister une culture incapable de réfléchir sérieusement et d’en tirer des conclusions évidentes.

Pourquoi ce trouble occidental de la réflexion ? Sans doute par le biais de l’individualisme forcené, du chacun pour soi, de la compétition professionnelle, de la surenchère des partis toujours en campagne préélectorale. Mais aussi, par manque de prévoyance des autorités, qui n’ont pas prévu des stocks de masques, comme si une pandémie ne pouvait pas se répandre à demeure. Dès lors que les masques n’étaient pas disponibles, elles ont menti gravement en prétextant qu’ils ne servaient à rien.

Si l’Asie redémarre son économie et que la nôtre reste en panne, cela signifie que le centre de gravité du monde est en train de glisser à l’Orient. C’est déjà arrivé. De l’Egypte et de la Mésopotamie, vers la Grèce, puis Rome, puis l’Europe du Nord. Enfin après deux guerres civiles en Europe entre la France et l’Allemagne, vers les Etats-Unis. Chaque fois par les blocages internes des plus évolués.

Une épidémie est donc porteuse de leçons. Si les pouvoirs politiques persistent dans la consigne du confinement à domicile plutôt qu’au port universel du masque, ils déclenchent un phénomène de décadence.

Le salaire de l’incompétence

 

Si l’on a compris qu’il est impossible de dénouer un problème dont on ne connait pas les données, il faut alors plaindre les gouvernements, car c’est leur pain quotidien. Un maçon a appris à construire un mur et il y parviendra pourvu qu’il dispose des matériaux, du temps et de la volonté : dès lors l’immense majorité de nos murs sont droits. On peut dire la même chose du boulanger, du chirurgien, du programmeur, du pilote d’avion. Ils remplissent des métiers qu’ils ont eu le loisir d’apprendre et on ne leur demande pas l’impossible.

Dans quelque pays que ce soit, un ministre connait rarement le domaine qu’il dirige et ne sait rien de ce qui s’y passe. Parfois un médecin dirige la santé et un écrivain la culture, mais c’est exceptionnel. D’ailleurs le but du chef de l’Etat ou du Premier Ministre est de faire d’abord de la politique, c’est-à-dire viser l’aval du parlement, en rameutant les factions, et le succès du parti aux prochaines élections. Le peuple en décidera, non pas sur examen des résultats concrets mais des apparence, des éléments de langage bien choisis. En cas d’échec inévitable, strictement dû aux circonstances, le meilleur gouvernement du monde est sanctionné, même le plus injustement du monde, selon les règles imprescriptibles de l’Histoire.

Pourquoi ne met-on pas un ministre à l’endroit où il est le plus compétent ? Parce qu’alors il tiendra tête à l’administration, jalouse de son médiocre pouvoir, et aux lobbys, qui en détiennent la plus grande part. S’il est incompétent dans le domaine qu’il gouverne, il sera  plus influençable, moins sûr de lui, prêt à avaler les plus gros mensonges. Son incompétence particulière lui confère une compétence générale à s’occuper de tout. Puisqu’il détient les attributs du pouvoir, il serait tout de même exagéré de lui en confier la substance.

Application à la Suisse. Au Conseil fédéral, il y a un médecin, mais il ne s’occupe surtout pas de Santé : en tant que Tessinois il aurait cependant été très précieux en prenant des leçons de ses collègues italiens, en imposant le confinement à temps, en prévoyant très à l’avance des respirateurs, des masques et des désinfectants. Pour la Santé, on a donc affecté plutôt un économiste, afin qu’il ne s’occupe surtout pas d’Economie, qui est confiée à un vigneron, dont les connaissances formelles en théories économiques doivent tenir sur une page A4. Ce dernier est aussi chargé de la Formation et de la Recherche alors qu’il n’a jamais mis les pieds dans une université. On aurait dû confier ce dernier fardeau à la professeure de piano, mais elle s’utilise en Energie, Transport et Télécommunication, vaste et important domaine, où un ingénieur aurait trouvé sa place, mais il n’y en a point de disponible : ils ne sont pas obligés de devenir Conseillers fédéraux pour gagner leur vie. De même la spécialiste des langues que l’on aurait bien vu aux Affaires extérieures, par suite de son entregent, de sa distinction et de son ascendant, s’occupe de la Justice, afin que la juriste de la bande ne s’en concerne pas. Celle-ci est au contraire en charge de l’armée où elle n’a pas fait de service militaire compte tenu de son sexe. Au fond, le seul qui soit à peu près à sa place est l’employé de commerce, accessoirement agriculteur, qui s’occupe assez bien des finances, car il maîtrise quelques concepts élémentaires de sa fonction.

Cette énumération hilarante risque  de jeter le doute sur nos institutions. Que l’on s’en garde bien ! Ce n’est pas si grave que cela. Le Conseil fédéral  joue seulement le rôle d’un gouvernement et il  est en conséquence réduit à sept membres, pour des raisons d’économie et de méfiance. Selon le principe de concordance, ils représentent tous les partis importants et toutes les régions, proportionnellement à leur représentation parlementaire. Ce gouvernement de coalition ou d’unité nationale ne dépend pas d’une majorité parlementaire. Il repose sur une conviction profonde inscrite dans le principe de concordance : il ne peut y avoir une majorité et une opposition, tous les partis sont égaux, tous doivent exercer le pouvoir exécutif.

Les ministres sont élus individuellement par les deux chambres réunies à la majorité absolue, ce qui signifie que des votes proviennent de tous les partis quel que soit le parti de l’élu. C’est donc un fantôme de gouvernement : sans chef de l’Etat sinon formel, sans premier ministre, sans programme préalable, sans équipe ministérielle cohérente, sans majorité parlementaire. Selon les normes habituelles, c’est plutôt une délégation parlementaire, expédiant les affaires courantes.

Faute d’une cohésion inexistante par sa constitution même, le Conseil fédéral bute sur les problèmes les plus graves : il ne parvient ni à les prévenir, ni à leur donner une solution réfléchie. Cette approximation de gouvernement ne jouit forcément pas de la cohésion nécessaire pour des décisions impopulaires en situation de crise. Des dossiers récurrents sont en souffrance perpétuelle : les pensions, la santé, la formation, les relations avec l’UE, la transition climatique. Que dire alors d’une menace subite et grave ! Sinon que le Conseil fédéral n’est pas conçu pour la traiter. Il tergiversera, procrastinera, trainera les pieds, selon la coutume. C’est pourquoi en temps de guerre le parlement élit un général qui reçoit tout pouvoir.

Le génie profond de l’exécutif s’énonce ainsi : mieux vaut ne pas gouverner que mal gouverner. Et c’est bien vu ! A force d’attendre, certains problèmes deviennent solubles ou même ne se posent plus. Un excellent principe de politique dit que s’il n’est pas urgent de légiférer, il est urgent de ne pas légiférer.

Il est donc malvenu de critiquer le Conseil Fédéral dans les circonstances que nous vivons. Il remplit sa fonction de gestion des affaires courantes. Car en Suisse, on le sait, les catastrophes n’arrivent jamais. Elles frappent à juste titre nos voisins comme punitions de leurs péchés et elles épargnent le seul peuple vertueux au monde, nous.

Que sera le jour d’après?

La seule caractéristique commune à toutes les épidémies, c’est qu’elles ont une fin, il existe “un jour d’après”. Les morts sont enterrés et les vivants sont immunisés. Les rescapés font la fête. Ils l’ont bien méritée.

Les autres problèmes majeurs ne se résolvent pas tout seuls. Il n’y a pas de jour d’après. Au contraire, le jour d’après est pire que le jour d’avant. A l’issue d’une crise passagère, le problème est toujours présent, aggravé par des solutions factices, par la temporisation, par le déni de réalité.

Le prototype est la transition climatique. Lorsqu’il n’y a pas d’autre préoccupation urgente, on s’en occupe un peu, on organise des conférences internationales, on baratine les électeurs, on dissimule le vrai problème en le transformant en quelque chose de soluble, comme l’émission de permis d’émission de gaz à effet de serre. Et puis face à une épidémie, on ne s’en soucie plus, on pare au plus pressé, on barbote dans l’urgence. Jusqu’au jour d’après, où l’on redécouvre un chagrin oublié. Si l’on revient au modèle de croissance ininterrompue d’avant, on retombera sur la transition climatique.

Or, il y a moyen d’apprendre. Pour sortir de l’épidémie, il a fallu se restreindre, vivre plus sobrement, demeurer chez soi. Rien ne fut plus instructif que de comparer des photos par satellite de la pollution chinoise. Par le seul effet du confinement, elle avait pratiquement disparu. Le président Macron dans une de ses admirables allocutions, toutes pétries du génie littéraire de la France, a esquissé un programme idéal : « le jour d’après, quand nous aurons gagné, ce ne sera pas un retour au jour d’avant ». C’est tellement bien dit que l’on croit que c’est déjà fait.

Or, il ne suffit pas de le souhaiter en paroles, il faut le réaliser en actes. Cela signifierait : un retour sur la pratique de délocalisation ; un pouvoir d’achat réorienté vers la production locale non seulement de biens mais aussi de plus de services ; plus d’éducation et de soins de santé ; plus de recherche fondamentale pour être armé en cas d’imprévu ; moins de tourisme de masse, moins de résidences secondaires, moins de vacances sur les plages ou dans la montagne ; moins d’incitation de la mode à acheter et à jeter des vêtements ; peu ou pas de publicité ; une télévision orientée vers l’information, la formation, l’éducation, la culture, plutôt que le divertissement inculte ; une Toile débarrassée de ses parasites ; une gérance de la population nationale et une gestion des migrations ; moins d’esbrouffe et plus de sérieux en politique ; plus de solidarité internationale et moins de repli nationaliste.

Quel programme ! Quel défi ! Tous les peuples ne le réaliseront pas de la même manière. Face à l’épidémie Singapour, Taïwan, la Corée du Sud l’ont mieux gérée que l’Italie, la France ou la Grande-Bretagne, accoutumés au déni de réalité politique. Et l’on a vu l’incroyable : des contingents de médecins et de matériel provenant de Cuba, de Chine et de Russie au secours de l’Italie accablée. Quelle leçon des dictatures à une démocratie branlante ! Quel soutien à tous les apprentis dictateurs de gauche et de droite !

Le jour d’après l’épidémie, il faudra rouler les tapis politiques et s’occuper concrètement de la poussière que l’on y a accumulé depuis des décennies, tous ces problèmes qui ne se résolvent pas à la longue comme la propagation d’un virus mais qui s’aggravent par la négligence où on les tient. Pour la Suisse on peut répertorier : la faillite annoncée des pensions ; le poids de l’assurance maladie ; les relations en panne avec l’UE ; l’inattention face à l’émission de gaz de serre ; l’illusion du bénéfice du repli sur soi.

Il n’existe pas de mal qui ne puisse être converti en bien. Cela dépend de chacun, s’il est persuadé que les autres agiront comme lui.

La tentation des idéologies

 

Lorsque rien ne va plus, chacun est tenté de proposer une solution, reposant sur le bon sens, qualité la mieux partagée du monde puisque chacun a le sien, qui est naturellement le seul bon. Le temps présent ne fait pas exception. Par exemple ceci que j’ai reçu d’un commentateur de mon blog.

« A mon avis, la seule solution valable au problème, est d’arrêter le calendrier financier au 31.03.20 et d’annuler ou repousser toutes les échéances pendant 3 mois, voire plus si nécessaire, en annulant tout versement de salaires, primes d’assurances maladie et autres assurances, paiements d’intérêts hypothécaires, loyers, coupons & dividendes aux résidents, abonnements, leasings, factures des services industriels, et d’étendre les délais pour le paiement des factures sur des prestations fournies avant le 31.03.20. L’Etat fournira dans ce cas gratuitement les soins médicaux, les services basiques et l’argent nécessaire pour la nutrition de la population et les dédommagements des accidents. »

Je ne commenterai pas cette proposition laissant chacun libre de le faire. Elle ressort d’une ligne de pensée qui fut mise en pratique dans plusieurs régimes étatiques avec des fortunes variables mais pas toujours heureuses.

D’une certaine façon, l’économie capitaliste, libérale, mondialisée qui nous gouverne est, elle aussi, fondée sur une idéologie, radicalement opposée à l’intervention de l’Etat. Elle suppose que l’intérêt égoïste de chacun concourt à la fortune globale par la croissance impérieuse. L’inégalité sociale est le moteur qui pousse ceux du bas à s’exténuer à rejoindre ceux du haut.

La racine de cette idéologie s’enfonce dans les profondeurs de la biologie. L’évolution des espèces n’est pas un jeu civilisé. Les génomes changent selon le hasard des mutations. La plupart sont inutiles ou nuisibles. Seules survivent celles des meilleurs. Grâce au lion, les gazelles courent vite et sont élégantes.

Face à la crise, certains, dont l’homme le plus puissant du monde, se font les chantres de cette idéologie en la poussant jusqu’en ses dernières conséquences. Par exemple en se barricadant sur le territoire national, en construisant des murs de barbelés, en suspendant les transports, en réquisitionnant. La réussite des partis populistes montre qu’une partie des citoyens y adhèrent. C’est une logique de guerre à la fois contre le virus, contre les réfugiés et contre le reste de la Terre.

On verra à l’autopsie quelle est la meilleure tactique. D’une part le confinement reposant sur la responsabilité de chacun pour ralentir la propagation du virus et permettre aux hôpitaux de sauver le plus de patients fragiles. D’autre part le laisser faire choisi par certains pays du Nord de l’Europe qui mise sur l’infection généralisée et l’immunité acquise du plus grand nombre au prix de 2% de morts. Ici aussi deux idéologies se confrontent.

La Suisse n’est pas dans ces extrêmes. La concordance au sein des exécutifs tient les décisions dans une moyenne. L’Etat intervient mais pas trop tôt, pas trop fort, juste ce que la population est près d’accepter. Les partisans des deux idéologies extrêmes exposées ci-dessus, critiquent cette retenue, mais en sourdine car les clameurs, les exagérations, les attaques sont mal vues de tous. En somme le pouvoir en Suisse a son idéologie aussi qui consiste à ne pas en avoir. Le pouvoir vise le non-pouvoir. Et si c’était cela l’application du vrai bon sens ?

L’ultime ressource du civisme

 

Nous sommes face à une épreuve que nous n’attendions pas et dont ne supposions même pas qu’elle puisse advenir. Nous n’étions pas préparés comme l’indiquent les mesures improvisées par les responsables. Car il n’y a pas de thérapeutique : ni vaccination, ni médicament. Nous sommes soudain aussi démunis qu’au Moyen Age devant la peste, réduits à nos propres forces.

Cela se résume pratiquement à suivre les consignes des pouvoirs publics qui prescrivent d’éviter les contacts. C’est la seule stratégie qui demeure face à l’universalité de l’épidémie. Sans précautions le taux de transmission est de l’ordre de deux infectés par malade, ce qui signifie en bonne mathématique une croissance exponentielle, telle qu’elle se manifeste actuellement. Il faut abaisser ce taux en dessous de l’unité : si l’ensemble des malades ne transmet le virus qu’à un nombre plus restreint de contaminés, l’épidémie s’arrêtera d’elle-même. Tout le reste est inutile, comme par exemple la suggestion saugrenue de recourir aux huiles essentielles. On peut déjà se réjouir que les Eglises n’en appellent pas à des prières publiques, qui en réunissant les fidèles encourageraient la propagation.

L’incivisme en est évidemment l’inverse. Le soir des élections communales en France, il y eut quelques rares politiciens pour tenter d’améliorer leur score en critiquant l’action du gouvernement. Trump, qui n’en rate pas une, a fait grand cas dans une de ces célèbres interventions du test auquel il s’était soumis, alors que les autorités sanitaires insistent pour réserver ce test aux seules personnes présentant des symptômes graves, faute d’en disposer assez pour tester tout le monde. Tout ce qui fait planer une suspicion de favoritisme, d’incompétence, de complot sabote la confiance des citoyens dans le pouvoir. Si nous sommes en guerre contre un virus, il faut adopter des réflexes de discipline : une armée dont les soldats n’estiment pas leurs chefs court à la déroute.

Cette épidémie est donc une occasion de mesurer le degré de civisme des différentes populations. Quand on en fera le bilan, on découvrira que certains pays, certaines couches d’une nation, auront mieux résisté que d’autres, en ce sens que l’épidémie se sera éteinte plus vite et que le taux de mortalité sera moindre. La Chine, responsable du déclenchement de l’épidémie, semble avoir réussi à la maîtriser très rapidement grâce à la possibilité dans une dictature de contraindre les citoyens à une discipline rigoureuse. Dès lors, les démocraties, qui échoueraient à la maîtrise de l’épidémie, démontreraient que leur régime vaut moins qu’une dictature. C’est la porte ouverte ensuite aux partis populistes, dont la vocation est bien évidemment de réduire les libertés.

En réclamant la fermeture des frontières françaises, le Rassemblement National vient de suivre cette pente. C’est une façon de stigmatiser les autres, tout comme Trump qui parle du virus « étranger ». Or, nous sommes devant un défi planétaire, qui requiert non seulement le civisme des citoyens, mais aussi celui des Etats. Ce n’est pas le moment de se disputer, ni de renoncer à la solidarité.

En se tenant à l’écart de l’UE, la Suisse n’a pas joué ce jeu avec le continent. Elle n’a cessé de se demander ce que l’Europe pourrait bien lui apporter, sans se poser la question inverse de savoir ce qu’elle devrait lui apporter en dot : la démocratie directe, la concordance, le fédéralisme, la subsidiarité, tous ces trésors de nos institutions élaborées au fil de sept siècles.

Résultat : l’Allemagne rechigne à nous livrer des fournitures médicales dont nous aurions le plus grand besoin mais qu’elle réquisitionne à son usage. Faire preuve de civisme entre nations revient à ne pas nous en plaindre maintenant et à en tirer la leçon évidente pour le futur : en cas de malheur on a besoin d’amis que l’on doit enrôler bien avant.

Répétition générale

 

Qui aurait pu imaginer au début de l’année que Milan serait mis en état de siège, que l’on ne puisse plus y entrer ou en sortir sans permis ? Qui aurait pu prévoir que les transports internationaux, aériens ou ferroviaires, seraient désertés, que les réunions commerciales, sportives, culturelles, religieuses, politiques seraient annulées, qu’il y aurait pénurie de masques et de désinfectants, que les hôpitaux seraient débordés ? Nous tombons de haut à cause d’un virus minuscule, un dixième de millimètre. C’est comme si la peste médiévale resurgissait.

Camus avait prédit ce qui allait arriver : « Les fléaux […] sont une chose commune, mais on croit difficilement aux fléaux lorsqu’ils vous tombent sur la tête. Il y a eu dans le monde autant de pestes que de guerres. Et pourtant pestes et guerres trouvent les gens toujours aussi dépourvus »
En Suisse, la gestion de la crise est rassurante : le conseiller fédéral donne des explications et des consignes claires et pragmatiques, en insistant sur la responsabilité individuelle. Selon l’enquête, la population suit largement les mesures de prévention recommandées par la Confédération. Ainsi, 93% des sondés disent se laver fréquemment les mains, 76% évitent de se serrer la main et plus de la moitié s’abstiennent temporairement de voyager à l’étranger. Une épidémie est un exercice collectif de civisme et un test du pouvoir.
En Italie ce test s’est mal passé. La décision de mettre des provinces en quarantaine a fuité avant que le Premier Ministre puisse la transmettre à la population. De sorte qu’avant qu’elle n’entre en vigueur des Milanais se sont précipités à la gare pour fuir le confinement. L’épidémie croit exponentiellement faute de mesures prises à temps. Le système sanitaire est menacé d’effondrement. Dans le même temps, on autorise l’ouverture des cafés et restaurants jusque 18 heures en prétendant imposer une distance d’un mètre entre consommateurs, certainement impossible à faire respecter.
Face à une grave menace, chaque nation est soumise à une épreuve qui mesure sa capacité de survie. Il suffit de comparer la France et le Royaume-Uni en 1940 pour déchiffrer le mécanisme. Les uns se disloquent, se dispersent, s’égarent, se disputent en montrant leur véritable nature. D’autres résistent en consentant les sacrifices nécessaires.
On réalise de mieux en mieux quel est l’enjeu. En confinant des régions, en interdisant des manifestations, en limitant les déplacements, on nuit à l’économie. Le choix est maintenant clair : faut-il sacrifier des points de croissance, voire entrer en décroissance, pour sauver des vies ?
La réponse n’est pas évidente. Si la Suisse fermait simplement ses frontières, des milliers de travailleurs médicaux manqueraient à l’appel au moment où l’on en a le plus urgent besoin. Si l’on décrétait la fermeture des écoles, des parents obligés de garder leurs enfants créeraient la même carence. Si ceux-ci sont confiés aux grands-parents, ils risquent d’infester les personnes les plus sensibles. Face à une crise sérieuse, il n’y a que des mauvaises solutions, car il existe des problèmes insolubles par définition. Tout est donc dans le compromis, le consensus, la confiance mutuelle entre le peuple et le pouvoir.
Ce coronavirus n’est qu’une épreuve préliminaire. Trois autres nous attendent : l’affaissement des pensions ; l’immigration massive d’authentiques réfugiés ; la transition climatique. Chaque fois un défi existentiel sera proposé qui demandera une démonstration de civisme. Nous sommes placés devant une occasion de nous entraîner à surmonter les épreuves.
Camus l’avait vu dès 1947 en publiant La Peste dont on peut adapter la dernière phrase : « …le jour viendra où, pour le malheur et l’enseignement des hommes, la peste réveillera ses rats et les enverra mourir dans une cité heureuse. »

Parabole du casino

La mondialisation inquiète

On commence à se poser des questions au sujet de la mondialisation. En principe, c’est un système idéal de répartition des tâches : chaque pays, chaque continent produit ce qu’il peut faire de mieux en termes de qualité et de coût. L’élévation continue et spectaculaire du niveau de vie dans maints pays illustre cette théorie. Néanmoins des phénomènes brutaux et imprévus viennent ruiner ce concept de croissance indéfinie et bénéfique.
On se limitera à en évoquer trois : la transition climatique, l’épidémie de coronavirus ; l’afflux des réfugiés. Plus nous produisons, plus nous consommons d’énergie fossile et produisons de gaz à effet de serre. Dans une planète mondialisée, les virus se répandent inexorablement à proportion des voyages facilités par les transports aériens. Les hommes se déplacent tout aussi inévitablement parce qu’ils sont attirés par les régions prospères et paisibles en fuyant la misère et les guerres.
Contre ce double afflux il n’est point de remède sinon la décroissance honnie, le confinement de malades et les barbelés au frontières. Les valeurs les plus fondamentales du vivre ensemble se délitent. Les pires autocrates, Trump, Poutine, Erdogan, Bolsonaro, Johnson accèdent et se maintiennent au pouvoir parce qu’ils prétendent apporter une solution à un problème insoluble par définition, les retombées de la croissance sans limite.

Essayons de le prouver avec la parabole du casino diabolique. Une petite histoire convainc mieux qu’un long discours.

La parabole du casino

A Las Vegas, il existe des casinos où des joueurs acharnés s’efforcent de gagner une fortune en jouant de façon frénétique. Dans les intervalles du jeu, ils discutent interminablement des martingales qui pourraient leur apporter cette fortune, ils comparent les mérites de la roulette, des machines à sous et des jeux de cartes.
Cependant, ils se gardent bien d’évoquer la règle de base du casino, à savoir que les jeux sont organisés de façon à donner une marge de gain certaine au casino et que, plus un joueur joue, plus il est certain de perdre et de perdre de plus en plus. On observe souvent des joueurs qui utilisent simultanément deux machines à sous dans l’illusion qu’ils accroissent ainsi leurs chances. En fait, ils ne font que précipiter l’issue inévitable du jeu selon la règle évidente : plus vite on joue, plus vite on perd tout.

Tout casino est donc le lieu d’une intrigue à la Kafka, où l’essentiel est connu de tous mais n’est jamais dit, parce que l’énoncé de la règle de base du casino ruinerait à coup sûr le plaisir des joueurs et que la prise de conscience des joueurs ruinerait à coup sûr le casino. Il faut ne rien entendre au calcul des probabilités pour jouer de façon frénétique dans un casino. Il faut, pour cela, faire un secret de ce qui est évident.

L’analogie avec le genre humain est claire. Plus il se développe, plus il crée un désordre global qui est la condition d’un ordre local. Cette vérité est inscrite dans tous les livres de thermodynamique et elle est bien connue de tous les ingénieurs. Néanmoins le développement actuel de l’économie globalisée procède d’une course en avant où l’on s’imagine que, plus on industrialise, plus on gagne. Cette illusion technique est donc pareille à la fièvre du jeu. Elle provient du même travers psychologique et elle conduit à une ruine aussi absurde.

La parabole du casino ne veut pas dire qu’il faille bannir ces institutions sous prétexte que ce sont les temples de l’irrationnel. Il faut imaginer le joueur heureux même si son comportement est absurde. S’il aime jouer, on peut cependant lui faire observer et comprendre que, moins importantes sont ses mises, plus longtemps il jouera. Telle est la stratégie qu’il faudrait transposer dans le développement du genre humain.

Nous vivons dans un univers qui ressemble à un gigantesque casino gouverné par trois lois, imaginables seulement par Kafka : il n’est pas possible de gagner ; il est obligatoire de jouer ; à la fin, on perd toujours tout.
La plupart des joueurs préfèrent ignorer les lois du casino pour ne pas désespérer. Nous proposons au contraire de les connaître le mieux possible, afin de ne pas en être dupe et de ne plus y souscrire.

Comment ne paniquer qu’à bon escient ?

 

Telle est la question posée au Conseil fédéral, dont on n’aimerait pas de faire partie dans les circonstances actuelles. Face à l’épidémie d’une sorte de coronavirus (il y a en a plusieurs), muni d’informations partielles, soucieux de ne pas abîmer le potentiel électoral des partis au pouvoir déjà passablement écorné, il doit informer clairement et factuellement, il doit donner des consignes simples comme d’éternuer dans le pli du coude, il doit interdire les grands rassemblements sans les supprimer tous. Il ne peut pas ne rien faire, mais il ne peut rien faire qui soit cohérent  si c’est dommageable pour l’économie.

Ainsi est tombée l’interdiction des manifestations rassemblant plus de mille personnes. Pourquoi mille ? Parce que c’est un chiffre rond dans le système décimal, facile à retenir. En binaire on aurait pu utiliser 11 111 111 qui code 255. On a utilisé le langage le plus proche de la population. Très bien. Résultat : pour le médiocre opéra de Meyerbeer à Genève, la direction a limité l’entrée à 1000 spectateurs en renvoyant le numéro 1001, très précisément soupçonnable d’être porteur du virus alors que le numéro 1000 ne l’était pas du tout. C’est l’application bouffonne d’une règle arbitraire. En feignant d’y obéir, on en démontre l’absurdité.

Car, en même temps, pas question d’interdire les transports en commun sous le prétexte surréaliste que le danger de contamination y est moindre que dans une salle de spectacle ou dans un carnaval ou dans un stade sportif. Au-delà des éléments de langage convenus pour dissimuler la réalité, la raison est évidente : on ne peut pas bloquer la machine économique de la Suisse en empêchant les gens de se rendre à leur travail. C’est du coup les prendre au sérieux : on court pour travailler des risques qu’il ne faut pas prendre pour s’amuser. Il y aura peut-être des morts mais c’est la règle comme sur un champ de bataille. La vie humaine possède une certaine valeur marchande. Il suffit de faire calculer par l’AVS combien de rentes de veuves on peut payer avec le coût de la paralysie économique totale.

De même, il n’est pas question de fermer les frontières ni les aéroports, sous le beau prétexte que le virus ne connaît pas les frontières. Néanmoins la dictature chinoise n’a pas hésité à mettre en quarantaine stricte tout une province avec le résultat, déjà perceptible, d’un plafonnement de l’épidémie. Ce sont des choses que peut se permettre un pouvoir fort, qui n’est pas soumis à sanction électorale. Ce qui démontre a contrario qu’un pouvoir faible, soumis au souverain populaire, est incapable de prendre des mesures appropriées. Il peut juste apaiser la population d’une part et prendre des mesures soigneusement limitées pour éviter, limiter, amoindrir la panique. Sa devise apparente est : mieux vaut mourir tranquille plutôt que vivre inquiet.

Le meilleur exemple nous a, une fois de plus, été donné par nos pittoresques voisins : la France, d’une part interdit les voyages scolaires en Italie, d’autre part elle autorise 2000 supporters italiens à venir assister à un match à Lyon, sous le beau prétexte qu’ils ne viennent pas des villes en quarantaine. Du reste cette dernière est appliquée avec le pittoresque laisser-aller qui fait tout le charme de l’Italie, où la loi est toujours considérée comme un idéal inatteignable et non comme un impératif. Cela a fait de ce beau pays le lieu d’une propagation majestueuse du virus.

Que se passerait-il si l’épidémie d’Ebola nous était transmise depuis le Congo, avec un taux de mortalité vingt fois supérieur à celui du coronavirus ? Non seulement la Bourse, mais même les institutions helvétiques, si bénignes, si inefficaces, si bienveillantes, si impuissantes n’y résisteraient pas. On nommerait un dictateur. Que ne le fait-on à temps pour la transition climatique qui fera certainement dans vingt ou trente ans bien plus de dégâts qu’un épidémie de coronavirus ?