Le pouvoir des impuissants

 

Il y a des gens qui ont eu la chance de naître dans une famille éduquée, aisée et cultivée, de posséder une bonne santé, de vivre dans un pays civilisé, de maîtriser leur destin en un mot. Ils réussissent mieux que ceux qui n’ont pas eux toutes ces chances, qui ont vécu des vies cabossées et qui gagnent péniblement leur vie dans des métiers durs et sans intérêt. Cette inégalité est inscrite dans la nature humaine. Ce n’est la faute des chanceux qu’il y ait des malchanceux. Mais le seul recours de ces derniers, pour compenser la différence dont ils pâtissent, est de l’identifier à une injustice dont seraient coupables les autres. Tel est le ressort profond de la vie politique dans une démocratie. Les malchanceux votent pour les extrêmes qui prétendent vouloir tout changer et les chanceux pour le centre qui s’en garde.

 

C’est au centre de ce nœud de contradictions que se trouve Frederik Paulsen. Dans les procès minables, intentés à des personnalités aussi différentes que Pascal Broulis et Géraldine Savary, on lui a fait jouer le rôle du vilain, du corrupteur, de l’ami compromettant et même de l’espion russe. Il a été obligé de s’en expliquer dans deux pleines pages du Temps, en manifestant une juste colère. Non seulement il n’a violé aucune loi, mais il assume un rôle de mécène à la hauteur de sa fortune. Il bénéficie d’un forfait fiscal, amplement justifié, mais il dépense volontairement en subsides bien plus que les impôts qu’il devrait payer s’il était soumis au régime habituel. C’est bien cela que lui reprochent tacitement les malchanceux : il a ces moyens d’être généreux qu’eux n’ont pas.

 

Sympathisant de la social-démocratie, attitude banale pour un Scandinave, il a subsidié la campagne électorale de Géraldine Savary. Dès lors celle-ci devenait encombrante pour son parti qui a été obligé de l’écarter de sa représentation parlementaire. Même si aucun reproche ne pouvait lui être adressé, si aucune infraction n’avait été commise, ce simple contact avec un milliardaire allait ruiner l’image que le parti socialiste arbore face à un électorat de malchanceux et faire perdre des voix. Pire, elle a fait partie d’un voyage de groupe, organisé par Eric Hoesli, ancien rédacteur en chef du Temps, alors que le groupe comportait également Frederik Paulsen. Plus que suspect.

 

L’essence d’un scandale préfabriqué est la violation de règles non écrites. On répugne à les expliciter, tant elles sont insensées. Tous les riches sont-ils suspects ? Est-il interdit à un milliardaire de subsidier un parti de gauche ? Est-il interdit de le fréquenter lors d’un voyage d’étude ? Faut-il choisir ses amis en fonction de leurs convictions politiques et ne fréquenter que des personnes de même rang social ? Faut-il éviter de voyager en Russie à cause de Poutine ? Faut-il jouer publiquement le rôle d’une personne de convictions étriquées et d’intérêts limités pour convaincre les électeurs ? Faut-il faire l’idiot pour recueillir les votes des malchanceux ?

 

Si on répond non à toutes ces questions imbéciles, alors il faut promouvoir Géraldine Savary au Conseil fédéral et remercier publiquement Frederik Paulsen. Si on répond oui, on donne le pouvoir à ceux qui n’en ont pas joui sur leur propre destin, aux envieux, aux mesquins, aux pense-petits.

 

 

Un faux procès masque un vrai débat.

 

Chaque semaine apporte son lot de révélations sur des prêtres pédophiles et des évêques complices. Cela devient écœurant. C’est comme si la police et la justice était impuissante, comme si l’Etat de droit présentait une lacune monstrueuse. L’opinion publique, déjà méfiante à l’égard de toute religion, s’enfonce dans une double conclusion erronée : la plupart des prêtres seraient des pédophiles en puissance ; la plupart des pédophiles se retrouveraient dans le clergé catholique romain, car le célibat ecclésiastique causerait la pédophilie. C’est faux. L’immense majorité des prêtres assument avec dévouement leur célibat sans tomber dans la perversion. La plupart des actes de pédophilie se perpètrent dans les familles, qui observent un secret bien plus hermétique que l’Eglise catholique romaine.

Il y aura toujours des prêtres pédophiles, mais il n’y en aura pas plus que quelques pour cents, comme dans toute profession en contact avec des enfants : médecins, entraîneurs sportifs, enseignants, psychologues. Il y a aussi des notaires escrocs et des avocats marrons, des magistrats prévaricateurs et des politiciens corrompus. La nature humaine est ainsi faite que ces fonctions, qui nécessiteraient une intégrité rigoureuse, sont parfois assumées par des individus indignes. En la matière, une prévention totale est utopique. C’est pour cela qu’existent un code pénal, une police et des tribunaux. Il ne reste que la tolérance zéro à promouvoir a posteriori.

Et c’est là qu’apparaît le vrai débat. Les fautes individuelles commises par des prêtres indignes deviennent celles de l’institution dans la mesure où celle-ci les dissimule à la justice civile. Pire encore, lorsqu’un prêtre coupable est simplement déplacé, continue à exercer un sacerdoce dont il n’est pas capable et répète ses crimes. L’évêque choisissant cette attitude est coupable d’une complicité, plus grave que le crime lui-même. Un pédophile est d’abord un malade mental à soigner et à mettre hors d’état de nuire. Le responsable qui ne le fait pas compromet l’institution toute entière, nuit au coupable et à ses futures victimes.

Le vrai débat se situe donc dans l’exercice du pouvoir dans l’Eglise catholique romaine. La hiérarchie déplore, s’excuse, propose des actes de pénitence dérisoires: il ne sert à rien que les fidèles, qui ne sont pas responsables, prient ou jeûnent pour la conversion des criminels. L’Eglise n’exprime pas clairement les mesures concrètes sur lesquelles il faut qu’elle se concentre.  Il y en a quatre : tout prêtre pédophile est dénoncé à la justice civile ; celle-ci établit les faits et les sanctionne ; l’évêque réduit ce prêtre à l’état laïc et l’exclut du clergé ; l’évêque qui n’a pas suivi cette procédure démissionne de sa fonction. Il ne faut pas qu’il y ait prescription pour ces mesures internes à l’Eglise, face à des crimes qui ruinent des vies entières.

Ce n’est pas cela qui s’est passé ou qui risque encore de se passer. Si cette procédure rigoureuse n’est pas mise en place, on retombera dans la même ornière. C’est ce qui arrive depuis des années. Chaque scandale agite les médias quelques temps sans enseigner les mesures à prendre.

On atteint ici le débat de fond. Le célibat ecclésiastique est-il la cause de la pédophilie ? Rien ne permet de l’affirmer ou de l’infirmer. Personne n’en sait rien. Cependant l’opinion publique en est de plus en plus persuadée. Non pas à cause des fautes individuelles, ni même des dissimulations épiscopales ou pontificales.

Ce qui est en cause, c’est l’attitude générale de l’Eglise catholique romaine de rite latin envers la sexualité. Elle est la seule confession à exiger le célibat de ses ministres du culte. Ce n’est le cas ni des Eglises catholiques de rite oriental, ni des Eglises réformées et orthodoxes, ni du judaïsme ou de l’islam. Cette singularité, explicable par des raisons historiques, ne rend pas l’Eglise latine plus édifiante ou crédible, bien au contraire. Dans la pratique, un curé vivant en concubinage est toujours exclu de sa charge, alors que le prêtre pédophile ne le fut pas, comme si la relation avec une femme était le crime le plus grave des deux.

Si l’Eglise catholique romaine ordonnait des hommes mariés ainsi que des femmes, le vrai débat serait tranché et le faux procès ne serait plus instruit. Il y aurait malheureusement encore des cas d’abus sexuels d’enfants, peut-être moins, mais ils seraient systématiquement dénoncés, du seul fait de la présence de femmes à des postes de décision. Il reste aussi un aspect légal à cette situation. Les cantons subventionnent une Eglise qui ne recrute pas de femmes ou d’hommes mariés. Comment cette pratique est-elle compatible avec le code du travail ou même la constitution ?

 

La sexualité du genre humain fait partie de la Nature. La nier, s’en abstraire ou la stigmatiser fait courir les plus grands périls. De même celui ou celle, qui mange trop ou trop peu, devient malade de boulimie ou d’anorexie dans une symétrie parfaite. Ainsi, la sexualité peut et doit être exercée dans le respect de soi-même et des autres. L’érotisation de la société actuelle est aussi dangereuse qu’une continence contrainte. Il est remarquable que ces deux attitudes antinomiques se rejoignent dans la même perversion. L’Eglise catholique latine doit cesser de présenter la continence comme un idéal de vie. Cela n’a rien à voir avec les fondements du christianisme. Ce ne peut être qu’une vocation individuelle, l’exercice d’un libre choix.

 

 

 

 

Le scandale des hélicoptères de Crans Montana

Qui n’a pas ce lundi avalé son petit déjeuner de travers en apprenant, par la lecture matinale de son quotidien préféré, qu’une réunion des officiers généraux a entraîné le déplacement en hélicoptères de 18 de leurs compagnes jusqu’à Crans-Montana pour une réception et une leçon de golf ? Le chef de l’armée a relativisé le scandale en soulignant que les pilotes doivent de toute façon effectuer un certain nombre d’heures de vol chaque année et qu’ils n’ont pas volé davantage pour ce transport des dames. Cela n’a donc rien coûté.

 

Cela n’a rien coûté en essence et en frais de personnel, en francs et en centimes. Cela coûte cependant un discrédit disproportionné à l’armée et à la Confédération en général. Il faut être indifférent à l’opinion publique pour ne pas se rendre compte de l’effet désastreux de telles virées, qui finissent toujours par être connues et qui cumulent tous les stigmates du luxe. Cela devient dans l’exagération populaire des brèves de comptoir: les maîtresses d’officiers supérieurs se font conduire à une leçon de golf à Crans Montana dans des hélicoptères militaires, qui servent essentiellement à cela.

 

Les citoyens sont très chatouilleux sur les frais de représentation. D’autant qu’une autre indiscrétion révélait que le 16 juin 2014 une réunion des chefs de la logistique s’était soldée par 1735.20 CHF de boissons alcoolisées pour 28 personnes, poussées à l’ébriété. On pourrait continuer de la sorte indéfiniment en épluchant toutes les notes de bar et de restaurant, tous les kilomètres parcourus.

 

Mais sont-ce des informations pertinentes ? Cela vaut-il la peine de parler de tout cela, qui est certainement la répétition de fautes contre le bon sens le plus élémentaire, alors que les missions de l’armée font l’objet de bien moins de considération, d’attention, de souci. L’important est la sécurité du pays menacée par le monde dangereux dans lequel nous vivons. Les dangers peuvent prendre des aspects inédits : effraction de systèmes informatiques comme cela est déjà arrivé au niveau le plus élevé ; terrorisme islamiste général sur toute la planète ; catastrophes naturelles dues au changement climatique ; retour à la guerre froide par les Etats-Unis sous la coupe d’un président erratique. Comment les ressources du budget sont-elles affectées à ces diverses menaces ? Comment l’armée se prépare-t-elle à ces nouveaux défis.

 

On ne répond pas à ces questions essentielles en épluchant minutieusement les notes de consommation d’alcool. Tout comme dans les scandales inventés pour démettre des élus, l’accessoire, le négligeable, le dérisoire est l’objet d’un tollé vertueux, qui évite de poser les questions de fond, bien plus embarrassantes. Bien entendu l’armée et les corps constitués vont édicter des mesures pour que de tels abus ne se reproduisent plus. Et après ? Les militaires et les élus ne boiront peut-être plus aux frais de l’Etat, mais seront-ils pour autant mieux capables de faire face aux défis véritables ?

 

Les médias devraient se concentrer sur ce genre d’enquêtes et ne pas épingler sur des pages entières les fautes mineures commises par des officiers, qui sont des hommes comme les autres, faillibles à certains moments.

 

 

La présomption de culpabilité

 

Le retrait de la vie politique par Géraldine Savary introduit un intéressant nouveau concept juridique : la présomption de culpabilité. Quoiqu’elle n’ait strictement violé aucune loi, elle a néanmoins, au regard de la sensibilité socialiste, eu trop de contacts avec un personnage peu recommandable, toujours au sens de la sensibilité socialiste.  A savoir Frederik Paulsen, homme d’affaires, président de Ferring, philanthrope et consul de la Russie. Pour aggraver son cas, il est suédois et au bénéfice d’un forfait fiscal. Enfin il a dépassé les bornes du savoir-vivre vaudois en octroyant des dons au PS pour sa campagne électorale. Où va-t-on si les repères sont à ce point brouillés ? Cet étranger n’a même pas compris que ses dons eussent été agréables, s’il les avait réservés au PLR,

 

On doit donc supposer que c’est l’accumulation de ces stigmates sociaux qui le rendent infréquentable : riche, étranger, privilégié fiscal, donateur au PS. Une élue socialiste ne doit pas fréquenter un individu, certes respectueux des lois, mais affligé de tares occultes. En sus des lois de ce pays, il existe donc des règles non écrites qui entraînent condamnation. Géraldine Savary est coupable d’avoir heurté les préjugés des membres de son parti. Car c’est bien de là que sont parties les pressions pour exiger son retrait. Elle libère un siège au Conseil des Etats, convoité par d’autres.

 

Le PS dans cette affaire anticipe très réalistement la réaction de ses électeurs, qui ne supportent ni les riches, ni les privilèges fiscaux, ni même peut-être les étrangers. Si Paulsen avait été par exemple un artiste vaudois raté, drogué, à l’assistance sociale, il eût été plus fréquentable. La réussite sociale est une tare pour la gauche.

 

Mais il est d’autres tares pour la droite. Depuis des mois, la répétition du même phénomène politique appelle maintenant une réflexion de fond sans complaisance. Il s’agit de ces attaques systématiques des politiques les plus compétents, en vue de leur élimination de l’arène du pouvoir :  Broulis, Moret, Maudet, Barazzone.

 

Tous ont été attaqués pour des événements annexes qui n’ont rien à voir avec leur gestion des affaires publiques. On reproche à l’une de ne payer que des acomptes sur ses impôts, alors que l’administration ne fournit pas un décompte définitif. A un autre de faire la navette entre Lausanne et sa circonscription d’origine. A une autre, d’avoir reçu des dons pour la campagne électorale de son parti. Ou encore d’avoir accepté des billets pour un spectacle. Un autre d’avoir trop téléphoné et de s’être déplacé en taxis. Le crime le plus abominable est d’avoir voyagé en dehors de nos frontières, tous frais payés par un tiers.

 

Rien des faits allégués et complaisamment étalés ne viole une loi quelconque. Mais trop c’est trop ! Comment peut-on réussir en politique sans être de ce fait soupçonnable des plus noirs desseins et des plus troubles comportements ! Si quelqu’un réussit, c’est parce qu’il est trop compétent, trop intelligent, trop habile, trop éloquent.

 

La gestion de l’être helvétique requiert plutôt, selon l’attente du peuple et d’une certaine presse, de la modestie, de la retenue, de l’austérité, qualités civiques qui excusent toute incompétence. Ainsi, les débâcles de Swissair et de l’UBS, l’incapacité de gérer les pensions et les soins de santé, les mésaventures de l’aviation militaire et de l’informatique publique, le scandale des cars postaux, la gabegie des négociations avec l’UE constituent des certificats de gouvernance légitime par des acteurs peu doués et donc excusables. Ils ne sont jamais sortis des frontières, ils ne comprennent pas l’anglais, ils sont totalement incultes, ils commettent gaffe sur gaffe. Mais c’est rassurant : ils sont à hauteur humaine. Ils sont pareils aux citoyens les moins doués qui peuvent s’y identifier. Ces médiocres ont mérité d’être réélus.

 

Dans ce procès fait aux meilleurs parce qu’ils sont trop bons, il y a plusieurs mobiles. Le premier, le plus évident est l’élimination d’un concurrent trop bien installé, soit par un autre parti, soit par complot interne dans le propre parti de la victime. Le second, la jalousie du citoyen ordinaire qui envie les élus, affligés d’une présomption de culpabilité généralisée. Le troisième, le souci pour la presse de vendre du papier en exploitant le sentiment précédent.

 

Pour les futurs candidats à l’élection, la consigne est donc claire : il faut obstinément réussir à échouer pour établir la preuve d’une rassurante incompétence. Sinon ils encourent la présomption de la pire culpabilité, celle d’avoir violé des lois qui n’existent pas.

 

 

Le travail n’est pas un supplice

La Conférence suisse des institutions d’action sociale propose de prolonger au-delà de deux ans le droit à une rémunération décente pour les chômeurs de plus de 55 ans et surtout de les faire bénéficier de l’appui continué des Offices régionaux de placement. L’indemnité de chômage serait remplacée par une « prestation complémentaire pour personnes âgées ».

 

Certes, le changement de vocabulaire ne modifie pas la charge globale pour les finances publiques, c’est-à-dire en dernier recours les travailleurs contribuables. Mais cela éviterait que les chômeurs âgés tombent à la charge de l’aide sociale. Celle-ci a augmenté de 50% entre 2010 et 2016. Elle implique que le bénéficiaire soit contraint de vendre appartement et voiture, s’il les possède, et de liquider ses économies. C’est un système choquant et humiliant.

 

Au-delà de 55 ans, la perte de l’emploi est souvent grave : il est difficile de trouver une nouvelle embauche. La proportion de chômeurs de longue durée s’élève à 56%. Il faut combattre l’opinion commune selon laquelle les travailleurs seniors seraient par nature, par choix, par incapacité plus que d’autres frappés par le chômage. Plusieurs autres causes agissent que l’on pourrait supprimer.

 

1/Cela provient en partie de leur coût plus élevé. Les cotisations sociales croissent avec l’âge dans le système actuel, de 7 % du salaire assuré de 25 à 34 ans ; jusqu’à 18 % de 55 à 65 ans. Bien évidemment, les entreprises rechignent à engager des travailleurs âgés : ils ont plus d’expérience mais ils coûtent plus cher. Ce tarif absurde aurait dû être corrigé depuis longtemps.

 

2/Les travailleurs âgés seraient-ils en moins bonne santé ? La survie en bonne santé pour les personnes au-delà de 65 ans est actuellement de 12,5 ans pour les hommes et de 12,9 ans pour les femmes. Donc l’âge de référence pour la prise de pension aurait déjà pu être fixé par la loi à 77 ans. On se garde bien de mentionner cette échéance car celle de 67 ans, appliquée ailleurs, est déjà impopulaire en Suisse. La croissance de l’espérance de vie est un avantage qui implique un changement de mentalité.

 

3/ Par ailleurs le travail des seniors n’engendre pas le chômage des jeunes, autre objection coutumière, sauf à supposer que le total des emplois d’un pays soit une constante fixée une fois pour toutes par une loi de la Nature. En travaillant plus longtemps et en s’assurant un revenu plus élevé, le senior dépense plus et crée des emplois. On n’augmente pas la richesse d’un pays en dissuadant de travailler ceux qui en ont encore la capacité et l’envie.

 

4/ Le maintien dans la vie active des seniors postule surtout une révision de la loi sur la formation continue. Selon le concept actuel, celle-ci la confie à la seule responsabilité de l’individu, sans prévoir ni congé légal, ni participation financière de l’employeur. Dans un contexte technique en évolution rapide, cette lacune légale entraîne une dégradation inévitable de la compétence avec l’âge, d’où la difficulté de se recaser. Ainsi l’informaticien privé d’emploi pendant deux ans a déjà, de ce seul fait, perdu une part de compétence dans une discipline qui évolue rapidement. C’est une carence grave de la Confédération de n’avoir pas compris que les métiers évoluent rapidement, ne serait-ce que du fait de la numérisation. Ne pas donner aux travailleurs les moyens de se réorienter mène directement à ce chômage incompressible des personnes âgées, qui ne doit pas être considéré comme une fatalité.

 

Pour changer les mentalités, il faudrait oser aborder de front une question de fond : les emplois sont-ils seulement une punition, un fardeau, un supplice, qu’il faut arrêter dès que possible ? Si la réponse est positive pour certains métiers, il faut s’en préoccuper. Mais pour les autres professions, il faut donner la liberté et prévoir les incitations pour que tous ceux qui le désirent puissent continuer à produire de la richesse au bénéfice de tous.

 

 

Gabegie publique et dilapidation privée

 

Une pleine page de notre quotidien préféré épingle des politiciens suspects de dilapidation d’argent public ou d’accointances douteuses avec des personnages peu recommandables. Les voyages payés ou non en compagnie de Frederik Paulsen de Pascal Broulis ou de Géraldine Savary, les dons pour la campagne électorale de la même Géraldine et de Luc Recordon, les dépenses exagérées de téléphonie ou de taxis de Guillaume Barazzone. Rien de tout cela n’est illégal ou contraire aux règles impératives. Mais c’est tout de même scandaleux ! Ou du moins cela mérite d’y consacrer une pleine page pour que le citoyen suisse sache de quel bois se chauffent ses élus.

 

Tout d’abord, le Suédois Frédérik Paulsen restera dans l’histoire comme le premier homme à avoir atteint les huit pôles de la planète, membre à vie du très sélect Club des explorateurs de New York, succédant à des noms aussi illustres que Roald Amundsen, Edmund Hillary et Neil Armstrong. Il dirige une entreprise sise à St Prex. Il n’est mêlé à aucune activité délictueuse. Il paie ses impôts. Il considère de son devoir de financer les campagnes électorales, y compris d’élus socialistes, voire de voyager avec eux dans des périples de découverte. Il n’est pas coupable que d’être un riche, voué au mécénat.

 

Ensuite les élus. Ils ne sont pas tenus, légalement ou réglementairement, de ne pas sortir des frontières de la Suisse ou même de leur bureau. Ils auraient plutôt l’obligation professionnelle de se renseigner sur ce vaste monde qui nous entoure et dont certains aimeraient bien qu’il n’existe pas. Ils ne sont pas davantage tenus de recruter leurs amis exclusivement au sein de leur propre parti. Ils sont obligés d’accepter les dons pour les campagnes électorales qui, sinon, ne seraient pas possibles. Ils téléphonent beaucoup et se déplacent tout autant : il est impossible de faire autrement. Ils doivent même inviter des convives, voire organiser des réceptions ou des repas. Ils ne sont pas obligés d’y servir seulement du Coca-Cola et des pizzas, du vin de cuisine et des cacahuètes.

 

Alors où est le problème ? Du fait de leurs fonctions, les élus rencontrent les notables, les riches, les chefs d’entreprise, les ambassadeurs, les élus d’autres pays, les artistes, les prélats. S’ils ne le faisaient, ils manqueraient à leurs devoirs. Occasionnellement nourris de petits fours trop gras et abreuvés de champagne tiède lors de réceptions ennuyeuses, ils ne peuvent s’y soustraire. Il arrive même que des liens d’amitié se créent qui font partie de l’affectivité normale de tout individu bien constitué. Cependant, entre les dépenses somptuaires du Versailles de Louis XIV, et le train de vie officiel de la Suisse, il y a un abîme. Dans le vaste monde, les cantons helvétiques sont des exemples de rigueur, d’ascétisme et d’intégrité.

 

Au lieu de se tourmenter au sujet des notes de frais de leurs élus, les Suisses seraient bien avisés de se préoccuper plutôt de leur gestion des finances publiques et donc de leurs impôts. Qu’en est-il de leurs pensions, de leurs frais de santé, de leurs transports, de leurs logements, de la garde des enfants et du sort des handicapés ? Comment sont financées les campagnes électorales de tous les partis et pas seulement de la gauche ? Lesquels des élus sont  bons ou mauvais gestionnaires, indépendamment de leurs notes de téléphone et de taxis, qui représentent des miettes au sein des budgets gérés ?

 

S’obnubiler sur les notes de frais permet de se dispenser de poser ces questions fondamentales. Quand on parle de politique, il faudrait s’abstenir de stigmatiser des politiciens qui ne le méritent pas et plutôt blâmer ceux qui ne font rien. La meilleure façon d’avoir les mains propres, c’est de ne pas en avoir.

 

 

 

Les médecins sont-ils trop payés?

 

Ce mardi, un titre barre toute la première page de 24 Heures : « En Suisse 118 médecins touchent 1 million par an ». Et après ?  Quel est ce genre de nouvelle ?  Ce titre ne dit rien du revenu moyen d’un médecin de premier recours, évalué à 155 000 CHF, ni des 1 000 médecins assistants des hôpitaux qui gagnent 100 000 CHF par an pour une prestation de 56 heures par semaine, soit 37 CHF de l’heure. Est-ce une information qui vaut la peine d’être épinglée, est-ce un scandale, est-ce une incitation à diminuer la rémunération moyenne des médecins, qui est bien plus basse, en montant en épingle quelques rares cas isolés ?

On serait très curieux de savoir ce que serait un titre analogue pour les avocats, les traders, les banquiers, les footballeurs, les joueurs de tennis, les pilotes de course, les vedettes du cinéma, les promoteurs immobiliers, les héritiers de grandes fortunes, dont l’utilité sociale n’est pas supérieure à celle des médecins. Alors que l’opinion publique admet les hauts revenus pour ces métiers, en revanche le médecin devrait se conformer à l’image historique du praticien, isolé dans la campagne, travaillant jour et nuit, refusant d’être payé par les pauvres, acceptant d’être réveillé en pleine nuit. Un apôtre, un missionnaire, un philanthrope, totalement désintéressé comme le curé et l’instituteur.

Cependant, les temps ont bien changé. Même s’il travaille en cabinet privé, le médecin est maintenant une sorte de fonctionnaire, puisqu’il est rémunéré par le biais des cotisations d’assurance maladie obligatoire, c’est-à-dire une forme d’impôt de capitation, prélevé uniformément sur tous les habitants, indépendamment de leurs revenus ou de leurs fortunes. Le médecin a maintenant le bizarre statut d’indépendant rémunéré par les finances publiques. Dès lors le citoyen estime avoir droit de regard sur sa rémunération, qui devrait se limiter à la modeste paie d’un fonctionnaire. Comme il assure un service public, il ne faudrait tout de même pas qu’il en profite.

Telle est l’explication du malaise perpétuel lorsque les cotisations augmentent pour tenir compte à la fois du vieillissement de la population et des progrès de la médecine, les deux étant intimement liés. Il y a quelque chose d’essentiel qui ne fonctionne pas dans ce système, une contradiction dans son concept lui-même. Le système actuel est à bout de souffle, parce qu’il mélange deux objectifs distincts et incompatibles.

D’une part l’indispensable mutualisation des gros risques (opération à cœur ouvert, maladies orphelines, longues chimiothérapies) pour les patients capables de payer eux-mêmes les soins ordinaires. Ils ont intérêt à souscrire une assurance réduite aux seuls gros risques couverts : c’est un problème classique d’assurance sans aucun aspect politique, sans aucune obligation légale.

D’autre part, la gratuité ou la réduction des frais pour les patients incapables de supporter le coût de traitements ordinaires : cette solidarité n’a rien à voir avec un problème d’assurance, c’est une question d’éthique.

En rendant obligatoire une assurance minimale pour tous, le législateur conjecture que les patients ayant les moyens paient plus qu’il n’est nécessaire et compensent le déficit créé par les assurés qui n’ont pas les moyens. Pour certains, l’assurance est même acquittée intégralement par l’assistance sociale. Or, en rendant « gratuit » pour tous le recours à la médecine, une fois que les cotisations sont payées, on incite tout le monde à en abuser, les malades imaginaires pour récupérer leur mise, les médecins pour accroître leurs revenus en s’attachant une patientèle.

Pour en sortir, au patient capable de payer ses frais ordinaires, il faudrait restituer la responsabilité de décider des soins qu’il requiert et des coûts qu’il assume.  Mais même en restant dans le système obligatoire actuel ,  une assurance, dont les franchises seraient proportionnelles au revenu d’une famille, permettrait de sortir du cercle vicieux. Le principe est évident : pour des soins dont les coûts sont supportables, il faut que le patient consente à les débourser directement. Un droit inaliénable n’implique pas un service gratuit. Et celui-ci ne doit être prolongé ni par un prélèvement obligatoire inique, ni par l’exploitation des travailleurs du système de santé.

 

Bien agiter le peuple avant de s’en servir

 

Sur certaines fioles de médicaments, il est formulé qu’il faut agiter la bouteille avant de s’en servir, parce que le dépôt du fond doit se mélanger avec le liquide. Conseil judicieux, qu’il ne faut cependant pas transposer en d’autres circonstances : on n’agite pas une bouteille de Bourgogne avant de la verser, on la maintient même couchée dans un panier pour éviter que la lie se mêle au vin au point de le rendre imbuvable. Si l’on malmène une bouteille de vin, on détériore son contenu, on peut même le détériorer définitivement.

 

C’est à cette opération que se livre l’UDC, premier parti du pays. Le prospectus déposé dans les boites aux lettres demande de dire oui à la démocratie directe et oui à l’autodétermination, comme si ces piliers des institutions suisses étaient subitement menacés en quoi que ce soit par les 30 traités de libre-échange, les 170 conventions de double imposition, les 85 traités protégeant la propriété intellectuelle, etc … qui existent maintenant et certains depuis longtemps. Il est impossible de commercer avec l’étranger si des règles ne sont pas fixées à l’avance, respectées dans l’usage et arbitrées en cas de nécessité. L’UDC semble donc frappé de folie subite, comme si elle voulait détruire les relations économiques internationales de la Suisse.

 

En fait, l’UDC ne serait pas devenu le premier parti de Suisse s’il avait été guidé par une série de crises de démence. C’est au contraire bien réfléchi et vraiment efficace. Les initiatives de l’UDC ne surviennent pas, les unes après les autres, année après année, pour réussir, mais pour échouer. Car si elles réussissaient, elles produiraient un tel désordre, en pratique un tel appauvrissement de la population que le parti y risquerait sa survie. Tant qu’elles échouent, elles ne produisent pas d’effets délétères, mais elles persuadent un tiers de l’opinion publique que ce parti est le seul défenseur intransigeant de la Suisse, tandis que tous les autres la trahissent.

 

Toutes ces initiatives éveillent exclusivement un sentiment facile à susciter : la méfiance, voire la haine de l’étranger, surtout s’il est musulman. (Aux juifs on ne touche plus car ils ont trop servi jadis). Cela flatte certains électeurs qui se sentent alors supérieurs à tous ces défectueux qui habitent en dehors des frontières. En rabaissant les autres, ils s’élèvent eux-mêmes, surtout s’ils n’ont pas de raisons de se féliciter de ce qu’ils sont. Ainsi le parti attire des gens simples, sans diplômes, gagnepetits, frustrés de l’existence, vaincus de la féroce compétition économique, laissés pour compte de la croissance. Par ce tour de passe-passe génial, la droite extrême recueille des électeurs de la gauche, excédés par certains bobos qui la guident. Paradoxe suprême (en fait raison secrète de son succès) cette droite populiste est dirigée par une famille de milliardaires.

 

Tout baigne donc. En agitant le peuple une fois par an, l’UDC accroit son électorat en fin de législature, il le trouble, il l’indigne, il accroit son dédain à l’égard des institutions, du Conseil fédéral et du parlement. C’est la vieille rengaine : tous pourris. En un mot, le populisme n’utilise les institutions que pour mieux les détruire. Et même alors, ce serait encore tout bénéfice pour lui.

 

Car, même si une initiative calamiteuse passait la rampe et que la Confédération soit vraiment obligée de l’appliquer avec des conséquences désastreuses, ce serait peut-être encore bénéfique pour le parti. En s’appauvrissant par sa faute, la Suisse compterait encore davantage de mécontents qui donneraient la majorité absolue au populisme. Comme c’est exactement ce qui se passe Italie, ce n’est pas impossible.

 

La politique bien conçue ne consiste pas à agiter le peuple, mais à l’informer, à l’écouter, à le réconforter. Cela s’appelle servir la Nation. Le contraire de cette politique consiste à se servir de la Nation. Et cette recette marche de mieux en mieux.

 

 

L’EPFL doit-elle se délocaliser?

 

Parmi les multiples initiatives courageuses de Patrick Aebischer, on peut citer une volonté affirmée de décentraliser l’école fédérale basée à Lausanne. Cette politique n’est pas évidente dans la tradition universitaire. Selon sa définition originale, universitas studiorum, le but de l’université est de professer de omnibus rebus et quibusdam aliis, (au sujet de tout ce que l‘on peut savoir et même de plusieurs autres). C’est la coexistence en un campus de diverses facultés, qui définit une université, tant il est vrai que le savoir des hommes est un tout que l’on ne peut fragmenter ou isoler. Les paléontologues ont besoin de physiciens pour dater leurs découvertes et ceux-ci des mathématiciens pour définir des modèles de la Nature.  De grands projets naissent au détour d’une conversation impromptue dans une cafétéria.

En soi, l’existence des deux Ecoles Polytechniques suisses en dehors des universités cantonales viole cette règle, comme c’est d’ailleurs le cas pour la plupart des écoles d’ingénieurs à travers le monde. Lors de leur création au XIXe siècle, on a estimé que la technique n’avait pas sa place à l’université, que ce n’était pas un savoir, mais un savoir-faire empirique. On serait aujourd’hui presque de l’opinion contraire. A tort ou à raison, la technique qui conditionne l’économie est le facteur principal de la croissance, c’est-à-dire du seul progrès que nous reconnaissions.

La Valais est un vieux pays, occupé depuis les temps les plus reculés, entré dans l’Histoire avec les Romains. Il demeure largement ce qu’il fut : pays d’agriculture et plus récemment de tourisme. La modernité ce furent les barrages. Mais il n’y avait point d’institutions universitaires. Il n’était pas anormal pour l’EPFL de placer des extensions à Neuchâtel, Genève et Fribourg en collaboration avec les universités locales. En revanche placer des laboratoires de recherche à Martigny, Sion et Sierre revenait à installer ces chercheurs en dehors de campus existants et du bouillon de culture scientifique qu’ils constituent selon la tradition. Or celle-ci a changé.

Le risque ne s’est pas matérialisé car ces laboratoires fonctionnent aussi bien que s’ils étaient à Lausanne. Cela rejoint une remarque d’Albert Einstein à qui l’on demandait quel serait son travail préféré et qui mentionna gardien de phare parce que l’on n’y est pas distrait par son environnement. Il y a des avantages et des inconvénients à la proximité et à l’éloignement. En l’occurrence ils se compensent parfaitement parce que la communication à distance est devenue instantanée grâce à Internet. Plus que la cohabitation avec des disciplines différentes, un laboratoire est surtout en liaison permanente avec d’autres laboratoires situés dans le vaste monde traitant du même sujet de recherche. La délocalisation s’inscrit donc dans  la ligne d’une autre initiative de l’EPFL, les MOOC qui dispensent le même enseignement à des dizaines de milliers d’étudiants dans tous  les pays par le truchement d’Internet. Aujourd’hui le campus est la planète.

Si tel est le cas, il faut veiller à ce que la Suisse ne s’isole pas de ce campus comme cela fut le danger après la votation de 2014 contre l’immigration. Il faut impérativement que les étudiants, les chercheurs, les enseignants de toutes nationalités, couleurs de peau, religions circulent librement partout, y compris en Suisse. Il n’y a qu’une seule Science. Tant pis pour les pays qui ne le comprennent pas.

 

 

Le concept d’heures de bureau en sécurité aérienne

 

Jusqu’à présent la police de l’espace aérien suisse n’était assurée par l’aviation militaire que durant les heures de bureau, soit de 8h à 12h et de 13.30h à 17h. Cela permettait aux pilotes de ne pas se lever trop tôt, de ne pas se coucher trop tard et de déjeuner à leur aise. Cette limitation fut justifiée par la pénurie de pilotes.  Afin pallier ce déficit de personnel, le Conseil fédéral propose maintenant de commencer par dépenser huit milliards pour de nouveaux appareils. Pour les pilotes on verra plus tard, mais c’est promis, dans un avenir lointain la sécurité sera assurée 24h/24, comme si c’était vraiment important.

Premier pas dans la bonne direction, la police aérienne sera désormais assurée de 6h à 22 h car, plaide-t-on, c’est dans cet intervalle que  se produisent 90% des déplacements aériens. Les dix pourcents non couverts semblent ne pas poser de menaces. La Suisse aurait-elle conclu une convention en ce sens avec Daesh ?

Deux avions seront disponibles à Payerne, capables de décoller en 15 minutes. Est-ce suffisamment rapide pour déjouer un détournement par des terroristes ? Faut-il dès lors consacrer huit milliards à l’achat d’une nouvelle flotte ? Le peuple décidera mais il serait opportun de l’éclairer au préalable. Car d’inévitables questions restent ouvertes.

En dehors de ces sept heures et demie de police assurée, l’espace aérien n’était contrôlé jusqu’ici que par le service de surveillance Skyguide. D’où une question inévitable : si cela suffit les deux tiers du temps, pourquoi ne pas s’en satisfaire 24h/24, ce qui coûterait nettement moins cher ?

Cependant Skyguide ne permet pas d’intercepter des avions en voie de divagation. Depuis le 11 septembre 2001, on sait ce qu’il peut en coûter : 2763 morts à New York, l’humiliation infligée à la plus puissante nation du monde. Cela soulève une autre question embarrassante : comment se fait-il que l’aviation militaire de Etats-Unis n’ait pas réussi à intercepter un seul des quatre Boeing 767 qui ne suivaient plus leur plan de vol ? Cela tendrait à prouver que ce n’était pas possible même avec des intercepteurs déjà en l’air. Question annexe :  qui prendra en Suisse la décision d’abattre délibérément un avion civil détourné avec ses passagers, en étant incertain de son objectif ?

L’attaque d’objectifs situées en Suisse ne peut être exclue et elle justifie des précautions adéquates. Mais lesquelles ? C’est déjà arrivé le 17 février 2014 avec un avion d’Ethiopian Airlines détourné par son copilote sur Genève. Comme c’était en dehors des « heures de bureau » suisses, l’avion détourné fut escorté par les Italiens, puis par les Français, qui ont l’air de travailler à n’importe quelle heure. Fort heureusement, ce pilote éthiopien demandait simplement l’asile politique et ne nourrissait pas la mauvaise idée de s’écraser sur les locaux des Nations Unies. Mais on n’en savait rien avant qu’il ne se pose.

Cela soulève une troisième question : comment intercepter en Suisse un avion détourné vers l’Aéroport de Genève compte tenu de la faible distance de l’espace aérien entre Dardagny et Cointrin, parcourue en quelques minutes ? On pourrait poser des questions analogues pour l’aéroport de Bâle, situé en France, et celui de Zürich, proche de l’Allemagne. Ce rôle d’interception d’avions civils est-il tout simplement concevable sur un territoire exigu ?

L’interception d’un avion militaire est encore plus problématique. Sa traversée du territoire du Nord au Sud prend de l’ordre de huit minutes. Sauf si l’intercepteur se trouve déjà en vol sur l’itinéraire emprunté, la tâche semble impossible. En temps de paix, des avions militaires étrangers, sans munitions, peuvent traverser l’espace aérien helvétique après communication du plan de vol par voie diplomatique. Mais en temps de guerre, puisque nous ne cessons de nous préparer pour cette éventualité ? Ne serait-il pas opportun de rejoindre tout simplement l’OTAN ?