Le parlement fédéral représente-t-il la population?

 

La question est de pure forme car, à consulter les chiffres, c’est évidemment non. Tout d’abord, le quart de la population résidante est étrangère, quatre cinquièmes d’immigrés et un cinquième né en Suisse de parents étrangers. A de rares exceptions près, c’est un record mondial. La Suisse est davantage terre d’immigration que les Etats-Unis ou le Canada. Avec la différence qu’ici la naturalisation est une sorte de parcours du combattant qui décourage d’authentiques Helvètes, nés et intégrés mais sans le passeport. Ensuite la moitié des électeurs inscrits s’abstiennent. Il reste donc 37.5% de votants. Avec moins de 20% de résidents représentés, on constitue une majorité.

 

Cette minorité de fait va-t-elleélire en proportion des classes de la société. Pas du tout. Dans quelle mesure les élus représentent-ils la population en termes d’âge, de sexe ou de religion ? Quels groupes de la population sont surreprésentés – lesquels manquent ? Quel rôle cela joue-t-il réellement ? Sur les 246 parlementaires, il y a 177 hommes et 69 femmes. Pour une représentation équilibrée il faudrait que 56 hommes soient remplacés par 56 femmes. En matière d’âge, c’est encore plus criant : il n’y a que trois parlementaires de moins de trente ans : il manque 48 parlementaires pour représenter statistiquement cette classe d’âge. Idem à l’autre bout de l’échelle. Il n’y a que cinq parlementaires qui ont plus de 69 ans : il en manque 33. En revanche la classe 50-69 ans comporte 92 représentants de trop.

 

Cette sous-représentation des jeunes et des aînés a deux causes différentes. En dessous de trente ans, les jeunes sont souvent préoccupés par le lancement de leur carrière professionnelle qui ne leur laisse que peu ou pas de disponibilités pour passer chaque année 100 jours à Berne. Quant aux aînés, déjà retraités et totalement disponibles, les partis ont tendance à les éliminer sous prétexte de laisser la place aux jeunes, ce qui n’est d’ailleurs pas le cas.

 

Or les jeunes représentent un potentiel précieux par suite de leur ouverture à la société d’aujourd’hui, à sa numérisation et à sa mondialisation. Les anciens disposent d’une expérience qui les fait relativiser les conflits subalternes et transitoires et rechercher les solutions de consensus. Et enfin les deux catégories ont un intérêt particulier pour le régime des pensions : les jeunes parce que les pensions promises risquent de ne pas être assurées, les aînés parce que leurs pensions ne sont pas indexées et souvent insuffisantes.

 

Le dogme du parlement de milice joue un mauvais tour. En acceptant qu’un parlementaire doive vraiment gagner sa vie par une activité professionnelle et que son activité politique ne soit qu’un à-côté, une sorte de hobby, on élimine de fait des catégories professionnelles au bénéfice d’autres. Les professions libérales, les chefs d’entreprise, les paysans, les syndicalistes, les cadres, les fonctionnaires ou les élus communaux et cantonaux, les enseignants peuvent plus facilement organiser leur charge de travail qu’un employé ou un ouvrier au bas de l’échelle. Ces derniers sont donc les grands absents. On le remarque en comparant les formations : il n’y a aucun représentant de ceux qui n’ont fait que l’école obligatoire, il en manque 80 pour ceux qui ont fait un apprentissage alors qu’il y a 133 universitaires de trop.

 

Que conclure ? Certes aucun parlement au monde ne représente un échantillonnage statistiquement correct de la population. La seule façon serait de le tirer au sort. Est-ce important ? Oui car un parlement composé surtout de sexagénaires et de quinquagénaires adopte une vue des problèmes conforme à ses intérêts et à ses préjugés. Assez souvent une loi votée par cette assemblée est combattue en referendum et annihilée. Le pouvoir réel appartient au souverain populaire. Le parlement fédéral est surtout une chambre de réflexion qui propose et ne dispose pas. Avoir une composition privilégiant les diplômés de l’enseignement supérieur n’est donc pas un obstacle dirimant. Comme la Suisse est le pays le plus prospère et le plus paisible, elle démontre que le parlement n’a pas besoin d’être représentatif.

 

 

 

 

La loi sur le CO2 pénalise ceux qui polluent le moins

Les taxes sur le CO2 ont l’effet pervers de pénaliser ceux qui en produisent le moins. Il en est de même des droits à polluer qu’un pays riche peut acheter sur une bourse internationale.

La loi suisse sur le CO2 est discutée au Conseil des Etats après avoir été censurée au Conseil national, au point d’avoir été refusée par les uns parce qu’elle en faisait trop et par les autres parce qu’elle en faisait trop peu.

Elle repose essentiellement sur l’instauration de taxes. Par exemple : jusqu’à 120 CHF pour un déplacement en avion ; de 12 centimes par litre d’essence ; de 210 CHF par tonne de combustible. Ce renchérissement ne changera pas les habitudes de ceux qui en ont les moyens, il freinera ceux qui ne les ont pas. Les premiers continueront à polluer comme avant, les seconds seront réduits à économiser. Certes l’argent ainsi collecté serait reversé à la population, par exemple par un fonds pour le climat subventionnant l’assainissement des immeubles, profitable plus aux propriétaires qu’aux locataires.

C’est ce qui s’est passé en France. En augmentant les taxes sur l’essence, le gouvernement a pénalisé la classe des travailleurs qui sont obligés d’utiliser une voiture pour se rendre à leur travail, au point de susciter la révolte des gilets jaunes. Finalement il a dû capituler et consentir des subsides au niveau de 12 milliards d’euros pour apaiser la révolte. La leçon est claire : toute politique de gestion de la transition climatique doit se préoccuper de justice sociale. Ce ne sont pas les pauvres qui polluent mais les riches.

Il en est de même en comparant les pays. La Suisse se fixe l’objectif de réduire de 50% son empreinte carbone en 2030. Mais elle se garde d’imposer cet effort à ses citoyens. La part de la réduction réalisée en Suisse ne serait que de 60%, le reste serait couvert par une astuce trop peu connue et franchement immorale.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Elle fonctionne comme suit. A chaque pollueur, une centrale à charbon par exemple, un quota de pollution est attribué. S’il est dépassé, une taxe de 100 Euros par tonne de carbone émise en trop est appliquée, sauf si l’entreprise polluante achète des droits de polluer à une autre entreprise, qui ne les a pas tous utilisés.Au départ, ce système n’a pas fonctionné du tout, car les quotas avaient été fixés trop haut : tout le monde pouvait continuer à polluer sans être imposé. En 2007, le prix de la tonne s’est donc effondré jusqu’à zéro. Après correction, il s’est depuis stabilisé aux alentours de 13 Euros.

En Suisse, les mesures d’économie déjà prises ont fait diminuer la consommation d’énergie par personne de près de 6% depuis 1990. Mais la population a simultanément cru de 20%. Au total, la consommation d’énergie du pays augmente au rythme de 0.5% par an. En achetant des droits à polluer, la Suisse « émet » théoriquement 10% de moins de gaz à effet de serre en 2016 qu’en 1990, mais en réalité elle en émet davantage. Elle n’atteindra pas l’objectif annoncé de -20% en 2020. Elle promit d’aboutir à un bilan neutre en 2050 par une politique moitié-moitié : une réduction des émissions en Suisse et l’achat de permis de polluer à l’étranger pour le même montant.

Ce système de droits à polluer revient à attribuer à un pays riche le privilège de faire moins d’efforts que les autres, alors que les pays développés possèdent la capacité technique et financière de cesser complètement d’émettre, tandis que les pays en voie de développement ont besoin d’augmenter leur production d’énergie à bon marché, en polluant si nécessaire. L’existence de ce marché a été stigmatisé par le pape François qui en exprime bien le caractère immoral :

« La stratégie d’achat et de vente de “crédits de carbone” peut donner lieu à une nouvelle forme de spéculation, et cela ne servirait pas à réduire l’émission globale des gaz polluants. Ce système semble être une solution rapide et facile, sous l’apparence d’un certain engagement pour l’environnement, mais qui n’implique, en aucune manière, de changement radical à la hauteur des circonstances. Au contraire, il peut devenir un expédient qui permet de soutenir la surconsommation de certains pays et secteurs. »

La conclusion est simple : la Suisse pays riche parmi les riches a la possibilité d’investir massivement dans la récupération d’énergie renouvelable, par exemple le solaire par des cellules photovoltaïque. C’est le même effort qui a été consenti jadis pour construire les barrages. En une génération elle peut atteindre l’objectif d’une empreinte carbone nulle. Pour des raison pratiques et éthiques, elle doit cesser d’acheter des droits à polluer.

Elle doit s’abstenir de lever des taxes qui frapperont surtout les ménages qui ont déjà de la peine à nouer les deux bouts et auxquels il serait odieux d’imposer des sacrifices supplémentaires. Elle doit poursuivre sa réflexion et envisager des mesures de tarifs progressifs qui pèsent uniquement sur les plus gros consommateurs.

Mais à Berne, qui est capable de cet effort de lucidité et de réflexion ? Qui se préoccupe de justice sociale? Qui se soucie des pays en voie de développement?

 

 

Le collège invisible

Le collège invisible

 

Les sciences naturelles bénéficient d’une réussite brillante depuis quatre siècles, depuis qu’un savant renommé, Galilée, s’est prononcé en faveur du système cosmologique de Copernic, c’est-à-dire la rotation de la Terre autour du Soleil. Les premières revues scientifiques paraissent simultanément à  Paris (Journal des savants) et à Londres Philosophical Transactions en 1665. Elles servirent de modèle aux futures revues qui abondent aujourd’hui bet dont les plus prestigieuses sont Nature, Science, The Lancet. Un mécanisme totalement inédit a ainsi émergé, qui gouverne aujourd’hui encore la démarche de la recherche scientifique.

L’expertise des articles soumis pour publication écarte les productions non originales, contenant des erreurs ou carrément frauduleuses. L’existence d’un comité constitué d’autorités du domaine joue un rôle prépondérant pour la qualité et la réputation d’une publication scientifique. Cette évaluation par les pairs (peer review en anglais) assure la sélection des meilleurs articles et, surtout, à travers ces périodiques le progrès de la science.

Cela soulève la question essentielle : qui mérite d’être considéré comme un pair ? La réponse est simple : quiconque a déjà publié des articles de qualité. Le processus s’engendre et se contrôle de lui- même. Il n’y a pas d’autorité suprême qui les désignerait. La science se gère elle-même en libre marché. Et depuis trois siècles cela fonctionne, avec d’inévitables ratés, mais globalement de façon exceptionnelle.

En revanche, lorsqu’une autorité religieuse ou politique prétend contrôler le mouvement, il s’enraye. Ce fut le cas jadis des affaires Galilée et Darwin, plus près de nous des régimes communistes et fascistes. Il n’y a pas de science gouvernée par le pouvoir politique qui tienne. Car il n’y a qu’une seule science, planétaire par son étendue et internationale par son recrutement. Si bien qu’aucune main d’œuvre n’est aussi mobile. Une bonne université se décèle au fait que la majorité des professeurs sont issus d’ailleurs, de pays lointains, de cultures différentes.

Il existe donc pour chaque discipline ce que l’on appelle un collège invisible, dispersé sur la surface de la Terre, constitué par un réseau de communication pour lequel la Toile fut créée. C’est lui qui gouverne de fait le progrès de sa discipline. Un scientifique découvre à une certaine époque d’une carrière méritante qu’il a été coopté dans cette assemblée virtuelle, puis au fil des années qu’il la quitte à la mesure de l’extinction naturelle de sa créativité. Cette activité est tout à fait bénévole. Le paradoxe veut que ce soient seuls les éditeurs qui en bénéficient seulement, à hauteur de 23 milliards d’euros de chiffre d’affaire. Néanmoins le bénéfice pour les experts est incalculable. Plusieurs mois avant que certains résultats décisifs soient publiés, ils sont mis au courant et peuvent en bénéficier pour leur propre recherche.

Telle est la règle du jeu scientifique. L’intérêt de la Suisse est de se maintenir dans le collège invisible pour demeurer à la pointe de la recherche et de son application en technique et en économie. Cela ne se mérite qu’en occupant des sièges dans le collège invisible, récompense du travail de l’expert et avantage à lui réservé.

La recherche scientifique d’un pays ne dépend pas d’abord de ses locaux et de ses équipements, de son budget et de son administration, mais de la qualité des chercheurs. Pour optimiser celle-ci, il faut les recruter dans le monde entier et leur assurer de bonnes conditions de travail pour les garder. Dès lors la Suisse doit maintenir son recrutement international : ne pas freiner l’accès aux étudiants étrangers par une hausse des frais d’inscription , fournir des permis de séjour C aux meilleurs diplômés pour les stabiliser dans le pays, maintenir en activité les meilleurs chercheurs (Prix Nobel) bien au-delà de 65 ans, ne pas lésiner sur les budgets, laisser le maximum d’autonomie aux universités.

 

La difficile gérance des religions par l’Etat

La religion est bien absente de la campagne électorale et c’est un bon signe. On n’en est plus au Sonderbund de 1847, l’étrange dernière guerre de religion en Europe occidentale, qui fit tout de même une centaine de morts et qui apparaît inimaginable aujourd’hui. Car, on n’accepte plus de sacraliser le pouvoir politique en le nantissant d’une religion d’Etat, pratiquée obligatoirement par tous les citoyens, sous peine de persécution. La Confédération suisse, qui se réfère à Dieu dès le quatrième mot de sa Constitution, se passe de religion d’Etat. La Suisse moderne a très bien vécu avec deux religions chrétiennes, catholique et réformée, aussi valables l’une que l’autre.

La reconnaissance et le soutien financier aux deux confessions traditionnelles ont été délégués aux cantons en 1848. Trait de génie fédéraliste : sous-traiter un problème délicat à l’étage inférieur, tout en reconnaissant par une simple phrase de la Constitution que la Confédération prend la religion et les confessions au sérieux.

Le Conseil d’Etat vaudois a fini en 2014 par adopter le Règlement d’application de la Loi de 2007 sur la reconnaissance des communautés religieuses. Celles qui répondent à des critères fixés pourront désormais déposer une demande dans le but d’être reconnues en tant qu’institutions d’intérêt public, ce qui ne veut pas dire subsidiées. Il aura fallu sept années de réflexion depuis la loi de 2007 pour en arriver là. Il a fallu du courage au Conseil d’Etat vaudois qui n’a pas davantage reporté l’application d’une loi dument votée. Car toute décision devra passer devant le peuple après le Grand Conseil : la légitimation de l’Islam soulèvera non seulement un réflexe de crainte, mais fournira au populisme une occasion d’envenimer le débat.

 

Face à ce défi, le règlement vaudois est pourvu de toutes les cautèles imaginables. Tout d’abord, il introduit un délai de cinq ans pour l’examen du dossier par une commission avant quelque reconnaissance que ce soit. Par ailleurs, il énumère une série de critères superflus, car ils sont déjà prévus dans les lois suisses. Mais ils sont explicités, comme si quelque confession (les musulmans suisses ?) était partisane de pratiques aussi délictueuses que la polygamie, la répudiation, l’excision et les châtiments corporels. Une de ces précisions est particulièrement malvenue : la prohibition de la discrimination fondée sur le sexe ou l’orientation sexuelle. Si le Canton prenait au sérieux cette prescription, il serait obligé de suspendre le subventionnement de l’Eglise catholique, qui prohibe l’ordination des femmes.

 

Une singularité du règlement est le critère d’acceptation, qui est fondé à la fois sur l’importance de la communauté et sur son ancienneté selon un barème alambiqué : soit trente ans d’existence et 3% de la population résidente ; soit quarante ans et seulement 1% ; soit cinquante ans et 0,3% ; soit cent ans et 0,1%. Les pourcentages numériques sont les suivants : Eglise catholique romaine 30,9 ; Eglise évangélique réformée 28,6 ; sans religion 26 ; autres communautés chrétiennes 6,1 ; Communauté musulmane 4,5 ; Communauté juive 0,4. Alors que la communauté juive est déjà reconnue, celle de l’Islam ne l’est toujours pas, bien qu’elle soit dix fois plus importante. En général, une confession traditionnelle, inadaptée à l’évolution de la société, a plus de légitimité qu’une communauté récente, dynamique et pertinente.

 

Cette procédure a naturellement suscité des inquiétudes parmi les Eglises évangéliques. Elles ne sont pas d’accord de nommer un pasteur qui revendique son homosexualité. On doute en passant que les Eglises traditionnelles, catholique et réformée, le soient davantage. Dès lors des Eglises évangéliques s’abstiendront de recourir à cette procédure, ce qui est tout à fait honnête. La question devient dès lors de savoir jusqu’où l’Etat peut intervenir dans la morale prêchée par les Eglises ou  même s’il peut tout simplement s’en occuper, hormis les cas mentionnés plus haut qui violent les lois existantes. Hors les lois qu’il promulgue, un Etat n’a rien à dire à qui que ce soit. Il ne peut condamner ou discriminer selon les préjugés d’une commission. Bref l’Etat de Vaud s’est engagé dans une impasse dont la sortie risque d’être la séparation absolue de l’Etat et des Eglise, quelque chose comme la laïcité à la française, c’est-à-dire la seule religion de l’Etat, qui devient le Veau d’Or.

 

 

 

De quoi nous plaignons-nous?

Une pathologie courante en Suisse pourrait être appelée « suissitude », par analogie avec vicissitude et béatitude. En risquant une définition, on pourrait dire que c’est la vicissitude de la béatitude, le malheur de l’homme trop satisfait, la souffrance psychique de l’homme en bonne santé physique, la pénible désillusion de la seule réussite matérielle. Quand les besoins essentiels sont amplement fournis, on ne convoite plus rien. En vivant sans désir, on ne vit pas vraiment. La quête régulière des hommes – de nourriture, de logement, de travail, de soins, de sécurité, d’instruction, de liberté – vient-elle à manquer, elle ne masque plus une lacune importante, plus fondamentale, plus vitale, la recherche de sens, l’aspiration au salut, qui signifie l’échappée au destin banal de l’humain..

En évacuant leur pays de l’Histoire tragique des hommes, les Suisses se sont exclus du destin commun. En se fixant des objectifs simples, ils les ont atteints, parfois non sans difficultés. En évacuant les problèmes, ils perdu la capacité de les résoudre. En décantant la plupart des perceptions déplaisantes par l’éducation, la culture, les coutumes, la religion, ils n’ont laissé subsister rien qui puisse étonner, voire scandaliser. En tenant l’étranger à distance, aussi bien dans les relations internationales que dans les procédures de naturalisation, ils ont perdu l’opportunité de se confronter à l’autre. En définissant un citoyen modèle, propre sur sa personne, méticuleux dans son logis, conforme dans ses opinions, assidu dans son travail, ponctuel dans son horaire, ils n’ont visé rien que d’ordinaire et de souhaitable, mais avec un tel souci d’excellence que cela en devient angoissant. Car les autres s’en sont révélés incapables. C’est bien pour cela qu’ils sont autres. Ils sont tout simplement des humains imparfaits, qui sont conscients de leur imperfection et qui n’essaient pas de la réduire.

Comme l’obsession helvétique est la sécurité, il faut protéger la Suisse. Mais de quoi exactement ? Presque de tout être humain qui n’est pas Suisse. On peut accepter les Scandinaves, qui sont tout autant démocrates, les Anglais, qui sont si bien élevés, les Américains, qui sont si puissants, les Saoudiennes voilées qui achètent des montres de prix. Mais les autres, les pires « autres » !

Les Kurdes, les Erythréens, les Afghans sont inassimilables. Il est impossible de les intégrer, maitre mot de la procédure de naturalisation. Si on en tolère plus qu’une infime minorité, si on ne les parque pas dans des hôtels désaffectés, des casernes, des refuges de haute montagne, ils finiront par diluer l’essence du pays. Qu’ils se noient dans la Méditerranée sur le chemin, c’est effroyable, mais cela a un sens. C’est la sanction symbolique du projet insensé de devenir Européen quand on est Africain. C’est leur faute et non la nôtre.

 

Les artistes ont décelé depuis longtemps la faille du perfectionnisme. Des films comme La Salamandre, Les faiseurs de Suisses, L’invitation, La forteresse, Les grandes ondes, Mais in Bundeshuus, Home, mettent en scène un malaise existentiel, la difficulté d’être humain tout simplement. Il est frappant de constater que l’œuvre scandinave d’Ingmar Bergman avec ses films comme Cris et chuchotements, Scènes de la vie conjugale, rejoint la même inspiration. Il en est de même de la littérature avec Max Frisch, Friedrich Dürrenmatt, Charles-Ferdinand Ramuz, Corinna Bille, Anne Cuneo. Le héros devient malade d’être en trop bonne santé, mécontent de ne manquer de rien, inquiet de vivre en démocratie, trop bien soigné, trop bien formé, trop bien logé.

 

L’essence même de la suissitude a été distillée dans un livre rare dont on ne sait trop s’il est une autobiographie ou un roman. Il s’agit de « Mars » dont l’auteur est un certain Fritz Zorn. La première phrase dit tout le sujet : « Je suis jeune et riche et cultivé ; et je suis malheureux, névrosé et seul… » Fils d’une famille patricienne de Zurich, celui qui a écrit ce livre sous un pseudonyme fut ce qu’on appelle un enfant bien élevé. Dans la somptueuse villa, au bord du lac, régnait l’entente parfaite et cet ennui aussi, qui tient à la bienséance. Jamais les contraintes et les tabous qui pèsent, aujourd’hui encore, sur les esprits soi-disant libres n’ont été analysés avec une telle pénétration ; jamais la fragilité de la personne, le rapport, toujours précaire et menacé, entre le corps et l’âme, qu’escamote souvent l’usage commode du terme « psychosomatique », n’a été décrite avec une telle lucidité, dans une écriture volontairement neutre, par celui qui constate, très cruellement, qu’il a été « éduqué à mort». Il mourut à trente-deux ans.

 

Beaucoup de pays, même tout proches de nous, échouent visiblement. Il suffit de passer une frontière pour que le revenu moyen soit divisé par deux, pour que l’espérance de vie soit inférieure, pour que le taux de chômage soit multiplié par deux ou par trois. Est-ce que nous méritons notre réussite ? Chacun y donnera une réponse différente. Mais la question sous-jacente est encore plus angoissante : est-ce une véritable réussite ?

 

 

Il n’y a pas de pompier pour la maison qui brûle

 

 

On doit douter de leur capacité à gouverner, mais on ne peut qu’admirer l’art rhétorique des politiciens français. Jacques Chirac a inventé la formule : « La maison brûle et nous regardons ailleurs. » Emmanuel Macron vient de la reprendre pour adresser une remontrance au président Bolsonaro. La forêt amazonienne est mise à feu pour dégager des surfaces cultivables. Le soja récolté viendra nourrir des vaches suisses qui fourniront des côtes, rassies sur l’os, aux « grillétariens » encensés par Migros, prétendue mutuelle de consommateurs. Et la boucle est bouclée. S’il n’y avait pas des pays riches dévoreurs de viande rouge, il n’y aurait pas des pays aspirant au développement qui bradent leurs ressources naturelles.

 

Le problème est planétaire, la forêt amazonienne concerne tous les êtres humains qui inspirent l’oxygène qu’elle produit et qui bénéficient du puits de carbone constitué par ses arbres. Face au problème déjà lancinant du réchauffement climatique, la politique du Brésil est une provocation inouïe. Elle est décidée par un de ces politiciens populistes dont la planète est encombrée : Trump, Johnston, Poutine, Salviani, Orban, Le Pen, Bolsonaro et pourquoi pas Blocher. Ils adressent partout le même message d’égoïsme nationaliste forcené : le pays peut tirer tout seul son épingle du jeu, America first, pour une Suisse indépendante, vive la France, le Brésil n’est plus une colonie, la Hongrie doit préserver ses racines chrétiennes, l’Italie n’est pas un camp de réfugiés, l’Angleterre est une île.

 

La réalité est toute différente. Il n’y a qu’une seule planète et qu’une seule atmosphère, une forêt et un champ cultivable, un océan et un glacier pour une seule espèce humaine. Ce sont les précédents accidents climatiques qui ont forgé son génome. C’est en survivant à des glaciations, à des sécheresses à des montées de l’Océan que le genre humain a acquis cette capacité inouïe de développer des techniques qui assurent sa survie. Or, ces techniques sont devenues folles, elles menacent le chef d’œuvre qu’elles ont créé, l’homme.

 

Cependant, à chaque développement technique, il a fallu inventer des institutions pour le gérer. On est passé du groupe nomade de chasseurs-cueilleurs, au village d’éleveurs-cultivateur, aux royaumes gestionnaires de l’eau et de la terre, aux empires industriels, au règne des multinationales. L’incendie brésilien est le signal d’un déficit : un pouvoir planétaire est devenu indispensable, même si l’on n’en a pas envie.

 

Un véritable pouvoir planétaire. Pas le lieu de discussions entre gens bien élevés, veston cravate, dans des stations balnéaires ou alpestres, qui ne mènent à rien que des discours de circonstance et des courbettes appliquées. Un tel pouvoir pourrait imposer au Brésil l’arrêt des feux déclenchés volontairement. Il pourrait par la force armée, y changer l’exercice du pouvoir actuel. Il pourrait imposer aux pays développés, dont la Suisse, une réduction immédiate de l’empreinte carbone. Il pourrait réguler le flux des transports aériens et maritimes. Il pourrait contingenter la production de voitures à essence. Il pourrait imposer la construction de centrales solaires. Il pourrait passer outre aux recours pitoyables contre les éoliennes. Il pourrait imposer un moratoire sur les naissances.

 

Il pourrait, il pourrait, mais il n’en fera rien. La conjoncture politique planétaire est telle que de grandes puissances jamais ne courberont la tête. Et les petites en feront aussi qu’à leur tête. Toutes poursuivront une politique de plus en plus obstinée de saccage des ressources. Il faudra arriver au bout d’une impasse faite de pénuries, de conflits armés, d’exodes massifs, de crise culturelle. Alors il restera toujours quelques groupes d’humains pour avoir compris la leçon et recommencer l’aventure sur une autre base. Il faudra attendre qu’il soit trop tard pour agir dans la précipitation. La maison brûle et il n’y pas de pompiers. On vivra donc sous la tente. Pour ceux qui auront les moyens de l’ériger. La Suisse pourrait commencer à organiser son campement.

 

La promotion politique de l’inculture

Le premier et le plus indispensable des vecteurs d’une culture est la langue. Alors que le français a servi depuis près d’un millénaire de support à une civilisation brillante, sous nos yeux, dans nos oreilles, il se délite et se mue en franglais. La pression vient évidemment des Etats-Unis, économie dominante, et de son facteur le plus intrusif la numérisation. Et pas la « digitalisation », utilisation erronée de la racine digit qui veut dire nombre en anglais, alors que digital se rapporte aux doigts en français.

 

Ce n’est qu’un début. Dans le langage le plus courant, le français défi disparait au bénéfice de challenge, prononcé tchallènege, qui peut aussi remplacer compétition ; une occasion devient une opportunité (opportunity) ; le verbe réaliser, qui signifiait originellement se rendre compte, signifie maintenant exécuter (realize) ; impact (heurt) a donné impacter qui ne veut pas dire cogner mais influencer, alors que impact se traduit par encastrer ; alternative, qui voulait dire alternance, choix, est devenu solution de remplacement (alternative), etc…Ces nouvelles acceptions de mots souvent français d’origine (challenge signifiait chicane en vieux français) proviennent de la consanguinité entre les deux langues et ne créent point de tort, sinon de créer un halo d’incertitude sur leur sens.

 

Mais que dire de « sale » à la place de solde, qui s’affiche sur tant de vitrines en Suisse et qui est tout simplement grotesque : cela ne dit rien de plus mais cela s’efforce de faire plus chic, moins vulgaire, moins attaché à la bonne affaire recherchée par les gagnepetits. L’abomination des abominations est sans doute « booster », qui se prononce « bouster » et qui ne dit rien de plus que des verbes bien ordinaires comme relancer, augmenter,  promouvoir. Il fait partie de ces mots (boom, booléen, boomerang), comportant un double oo, avalé tout cru dans sa prononciation « ou » anglaise, alors que coopération se prononce légitimement en français avec deux o.

 

Il est normal et sain qu’une langue évolue, pourvu qu’elle incorpore les apports plutôt que de les laisser flotter comme des parasites : ces mots anglais, prononcés à l’anglaise, donnent l’impression à ceux qui ignorent cette langue qu’ils en possèdent tout de même une teinture. Depuis plus d’un siècle,  supporter  comme substantif signifie celui qui soutient : il suffit de l’orthographier comme il se prononce « supporteur » pour l’incorporer, le distinguer du verbe supporter qui signifie soutenir et qui ne pouvait manifestement pas engendrer « souteneur » déjà utilisé dans un tout autre contexte. Si l’on tient absolument à « hacker, qu’au moins on l’écrive hackeur, hackeuse, comme il se prononce, parce que le substitut proposé officiellement fouineur n’a jamais pris. En revanche, email donne le verbe abominable emailer, qui se prononce imayer, alors que les Québecois utilisent depuis 1990 le très beau terme courriel.

 

L’évolution (souhaitable ou non) de la langue est tellement importante et rapide que d’ores et déjà le français des siècles antérieurs est devenu incompréhensible pour la jeune génération. Il ne sert plus à grand-chose d’organiser des représentations théâtrales de classiques pour les élèves des collèges car que peuvent-ils comprendre à des phrases raciniennes du style « Un cœur noble ne peut soupçonner en autrui/ La bassesse et la malice / Qu’il ne sent point en lui “. Cette pensée qui se replie sur elle-même leur est devenue étrangère. Ils n’en soupçonnent même plus l’existence et ne peuvent donc concevoir ce qu’ils ne peuvent exprimer. C’est cela qui définit l’inculture, l’incapacité de formuler ce que l’on ressent au point de ne plus le ressentir.

 

Dans les théâtres, que ce soit en Suisse ou à Paris, les textes classiques n’ont plus la cote, parce que les troupes savent que les spectateurs ne les comprennent plus. Depuis dix ans à Lausanne, j’ai eu le bonheur exceptionnel de voir un seul Racine, où Etéocle et Polynice paradaient en tenues camouflées en brandissant des mitraillettes. Aucun Claudel, Montherlant, Sartre, Anouilh, Beaumarchais, Marivaux, etc.

 

Les metteurs en scène sont à ce point imbus de leurs personnes et démunis de culture classique, qu’ils se prennent pour des écrivains et composent eux-mêmes le texte de leurs succédanés de pièces. J’ai subi le sommet de la stupidité à Vidy avec un prétendu « Roi Lear », joué par un seul comédien d’origine kazakhe dans sa langue maternelle, sous-titrée en français, sans aucun rapport avec le texte de Shakespeare. Comme attraction ultime, il se déshabillait lors de la dernière scène, ce qui est devenu un poncif des mises en scène actuelle. Les « théâtres » dûment subventionnés en viennent à concurrencer les boites de nuit.

 

Les éditeurs de littérature publient de plus en plus de titres (500 romans pour la rentrée) dont la vente diminue à proportion. Selon une formule célèbre, « les lecteurs entrent au cimetière, tandis que les illettrés sortent des universités ».

 

Il existe une origine politique à cette promotion de l’inculture. Pour les partis extrémistes, la masse inculte constitue une réserve de recrutement. Ainsi, j’ai surpris l’aveu d’une personnalité vaudoise dont le parti contrôle l’enseignement obligatoire : « Le véritable but de l’enseignement n’est pas d’apprendre, mais de socialiser ». Moins les élèves en savent, plus ils sont malléables. Et c’est bien juste que la culture classique apprenne à se déterminer par la réflexion personnelle et non par le formatage à des slogans. La promotion de l’inculture explique donc le présent désamour de la démocratie, qui entraine tant de pays européens vers des formes de dictature. Il faut se souvenir des autodafés de  livres par les nazis et de l’interdiction de publier les meilleurs écrivains en Union Soviétique. La promotion de l’inculture et  le mépris de la langue procèdent de la même volonté

Un baptême de papier

 

 

Un heureux hasard a voulu que j’épouse une Française. Dans la corbeille de mariage, la République, bonne fée, avait glissé un cadeau imprévu, la possibilité de me naturaliser Français, ce que je choisis séance tenante. Le consul adjoint de Lausanne me fit endosser la nationalité française au terme d’un discours d’une grande sobriété “Signez là !” Il suffisait de dire oui pour devenir le citoyen d’un État prestigieux.

Je fus aussitôt versé dans la réserve de l’armée française, avec un ordre de route pour le dépôt de Perpignan en cas de conflit. J’adore cette ville, le climat est excellent, la cuisine colorée et la distance maximale par rapport au front.

Je couvais des yeux mon livret de famille, mon passeport, ma carte d’immatriculation, tous ces signes extérieurs de mon appartenance à une aussi glorieuse nation. Malencontreuse vanité, dont je fus vite châtié.  

Un jour, on me sollicita comme administrateur d’une société française en demandant une photocopie de ma carte d’identité. Cela avait l’air normal, au point que je donnai distraitement un coup de téléphone au consulat français, afin qu’il me procure cette carte d’identité. Avec ce document supplémentaire, je me sentirais encore un peu plus français.

En fait, je ne l’étais pas du tout. Le consul m’apprit que seule comptait la carte d’identité. Un passeport ne suffisait pas pour être français. Un passeport ne possédait pas plus de valeur probante qu’un billet de chemin de fer. C’était au mieux une présomption de nationalité française, pas une preuve.

Il ne suffisait donc pas que j’aie accepté la nationalité française sur la proposition du consul de France. En tant que fonctionnaire, il n’avait pas le droit de s’en souvenir : cette plage d’amnésie sélective provenait des servitudes de sa fonction. En revanche, il retrouverait tout de suite la mémoire si j’exhibais une attestation de nationalité française que seule pourrait me délivrer une administration, sise à Nantes, qui recense tous les Français de l’étranger.

J’écrivis donc à Nantes pour obtenir cette attestation. Au bout de six semaines, je reçus en retour un formulaire, muni d’une signature illisible, selon lequel il me fallait fournir un certificat de nationalité, délivré par le consulat où j’étais immatriculé avant de recevoir en échange une attestation de Nantes.

Je me rendis au consulat de France à Lausanne pour obtenir ce certificat. Le consul me répondit qu’il ne pourrait me le procurer qu’au vu de ma carte d’identité, celle pour laquelle précisément je demandais l’attestation à Nantes. La situation paraissait sans issue. J’en fis la fine observation au consul, qui me félicita d’avoir découvert un des cercles vicieux du droit administratif français.

Comme je ne tenais pas à en devenir expert, mais à être citoyen français, je lui demandai comment en sortir. Le consul me communiqua la recette, que je n’aurais certainement pas découverte tout seul. Il fallait que je me rende au tribunal d’instance le plus proche, c’est-à-dire Annemasse pour y obtenir, au vu de mon passeport, réputé nul, un acte de nationalité française. En présentant au consul cet acte, sans aucune valeur en lui-même, il pourrait me rédiger un certificat. Celui-ci transmis par mes soins à Nantes m’obtiendrait une attestation de nationalité. Sur présentation de celle-ci, le consulat me délivrerait une carte d’identité.

Un papier sans valeur, le passeport, engendrait un acte, qui donnait naissance à un certificat, qui garantissait une attestation, qui se muait en carte d’identité. Le géniteur de la carte était le passeport à la quatrième génération. A chaque étape, le papier prenait une consistance croissante. Seul un authentique citoyen français était susceptible de réussir ce parcours du combattant. Le baptême de la République n’était ni celui de l’eau, ni celui du sang, ni celui du feu, mais celui du papier.

Je téléphonai au tribunal d’Annemasse pour savoir de quels documents il convenait que je me munisse pour obtenir l’attestation qui déclencherait le processus. La téléphoniste répondit qu’il n’était pas question de divulguer ce renseignement par téléphone et qu’il fallait que je me présente au tribunal pour l’obtenir.

Je partis sur le sentier de la guerre, muni de tous les documents possibles. Arrivé à Annemasse, j’abordai la téléphoniste qui s’occupait de la réception et qui jouissait de la prérogative de m’accorder l’attestation. Ses pouvoirs paraissaient sans limites : apparemment, les juges ne jouaient dans ce tribunal qu’un rôle supplétif. D’une voix rogue, cette personne me récita la liste des documents que je devais produire. A sa consternation, je les exhibai tous.

Rageusement, elle empoigna une machine à écrire, modèle 1900, et commença à compléter un formulaire avec deux doigts, sans doute pour ne pas user les autres. Quand la rédaction du document fut terminée, d’un geste décidé elle l’enferma dans un tiroir qu’elle verrouilla.

– Et mon attestation ? demandai-je.

– Vous ne voulez pas que je vous confie l’original ?

– Je demande simplement deux copies.

– Deux ! Cela vous coûtera deux francs par photocopie.

L’attestation fut sortie de son tiroir pour être photocopiée. Le prix de cette ultime démarche s’élevait à quatre francs. Je produisis une pièce de dix francs. La préposée prétendit n’avoir pas de monnaie et serra farouchement les documents contre sa maigre poitrine, craignant à juste titre que je les lui arrache.

En fin de compte, un bistro voisin consentit à me rendre quatre pièces d’un franc contre ma pièce de dix francs et la commande d’un quart Vichy, que j’évitai de boire, esprit de résistance oblige. Là réside l’insondable génie du peuple français : le gargotier pallie les défaillances de l’énarque.

Ce fut ma première leçon citoyenne : en France, le service public désigne le public au service des fonctionnaires. C’est pourquoi je me mis en quête d’un pays où les citoyens auraient le pouvoir.

 

 

Les privilèges du poisson rouge

J’ai un grand jardin (hérésie par rapport à la nécessité de densifier) et au milieu un petit bassin (de fait illégal). En effet, j’y entretiens, en contravention avec la loi, trois poissons rouges. Je l’ignorais et je l’appris à mes dépens.

 

Au printemps dernier, les trois poissons avaient disparu. Je me doutais que les chats du voisinage et surtout un héron trop familier en portaient la lourde responsabilité. Pour remplacer ces poissons, qui font la joie des enfants et ma coupable fierté, je me déplaçai dans une grande surface d’Etoy, réputée pour ses aquariums. Par crainte d’un procès, je me garderai bien de la nommer, car elle est plutôt d’humeur procédurière.

 

Abordant un vendeur qui avait l’air tout à fait normal, je formulai civilement ma demande de trois poissons rouges. Le préposé me jeta aussitôt un regard noir de suspicion et me demanda quel était le volume de mon bassin. Je n’en avais pas la moindre idée. A tout hasard, j’annonçai cinquante litres. Dans ce cas, me dit-il, je méritais au mieux d’acquérir un poisson et non trois. En effet chacune de ces petites bêtes, dont la dimension à l’achat est de l’ordre de deux centimètres, nécessite cinquante litres d’eau pour se sentir à l’aise. La loi le précise, prétendit-il. D’ailleurs la vente d’un poisson isolé est à la frange de la légalité, car ces bêtes aiment de se déplacer en bancs, ce qui est impossible tout seul. Le confort psychologique de mon poisson en souffrirait.

 

L’aquarium du magasin en contenait une vingtaine dans un volume bien inférieur à cinquante litres. J’en fis l’impudente remarque au vendeur qui me rétorqua que le magasin jouissait d’une dérogation, puisque ces petits poissons rouges n’étaient pas destinés à grandir dans le bocal. Tandis qu’un poisson rouge adulte atteint quinze centimètres et c’est pour cela qu’il faut prévoir un espace de cinquante litres dans un bassin.

 

A ce moment, je commis une lourde erreur en avouant mon forfait : mes poissons rouges ne pouvaient atteindre quinze centimètres, car un prédateur, le héron, les consommait auparavant, au bout d’un an ou deux.

 

L’horreur se peignit sur le placide visage du vendeur. Il n’avait jamais envisagé ce dénouement. Apparemment il ignorait jusqu’à la diététique des hérons. Sans le moindre ménagement, il m’annonça que, puisque mes poissons étaient mangés par un héron, je n’en recevrais aucun. Je pouvais encore estimer heureux qu’il ne me dénonce pas au vétérinaire cantonal pour mauvais traitement et cruauté à l’égard des animaux.

 

Sottement je ne résistai pas à la tentation d’argumenter encore. Car, en fin de compte, dis-je, ce vétérinaire se doit de protéger tous les animaux, y compris les hérons, bien obligés de pêcher des poissons pour survivre. Certes, répondit mon obstiné interlocuteur, mais pas des poissons rouges qui sont de animaux domestiques de compagnie. Les hérons sont faits pour se nourrir de poissons sauvages. C’est du reste meilleur pour leur santé.

 

J’appris ainsi qu’il y avait, selon la loi ou les préjugés en cours, des poissons rouges d’extraction suisse, non comestibles, et des perches du lacs de nationalité indéterminée destinées à finir dans l’assiette des restaurants par douzaines. Les poissons domestiques ont droit à une mort naturelle et à une sépulture digne. Les poissons sauvages ont le tort de ne s’être pas fait naturaliser. Ils sont en quelque sorte les SDF sans papiers du règne animal

 

Comment expliquer cette subtile distinction à un héron ? Le vendeur haussa les épaules et me conseilla sarcastiquement de monter la garde jour et nuit au bord du bassin. En fin de compte, la seule solution était de ne pas mettre de poissons rouges dans un bassin et encore moins dans un bocal, en résumé nulle part, sauf dans l’aquarium du magasin. Je soupçonne depuis ce vendeur d’être tombé amoureux de ses poissons rouges et de refuser tout simplement de s’en séparer.

 

Cependant les hérons ne sont-ils pas tout aussi sauvages que les perches ? Pourrait-on ou même devrait-on les abattre, s’ils s’en prennent à des poissons rouges. Nenni ! Ils sont protégés par la loi ! Ils entrent dans une catégorie spéciale, soutenue comme le héron, le loup et le castor. Ces volatiles sont analogues à cette catégorie d’étrangers, dûment protégés, au bénéfice d’un forfait fiscal, qui sans être Suisses sont néanmoins riches, très riches.

 

Douze années de travail législatif à Berne m’ont durement enseigné qu’il n’y a pas de relation obligée entre la logique et une loi. Si la législation ne visait que le bon sens, on pourrait s’en passer et s’en remettre à l’intuition. La loi est par nature compliquée. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Il faut donner du travail aux avocats, autre espèce protégée.

 

Depuis quelques années, la législation suisse protège donc les animaux qui ne sont plus considérés comme des choses, mais des êtres sensibles. On ne peut qu’humblement s’en réjouir. Il a donc fallu créer une législation protectrice à à partir du néant. C’est pourquoi, à l’image du statut des humains, on range les animaux dans trois catégories distinctes : le citoyen lambda équivalent du poisson rouge, normalement écrasé de prélèvements obligatoires ; le riche privilégié similaire au héron qui en paie moins ; le clandestin sans papier et sans droits, assimilable à une perchette.

 

Pour orner mon petit bassin je vais essayer de me procurer des perches du lac Léman, pêchées du côté français. Le héron ne fera pas la différence.

 

Mais je me réjouis de découvrir à quel point la Suisse protège les animaux. A fortiori, elle protège donc encore mieux les humains. Il doit bien exister une loi qui prévoit le nombre de mètres carrés d’un logement pour bêtes humaines. Il y a certainement un bateau sous notre pavillon qui recueille les naufragés de la Méditerranée. Nous les accueillons sur notre territoire comme si c’étaient des poissons rouges. Notre attention à l’égard des animaux s’étend jusqu’aux hommes, car l’antispécisme est l’amorce d’un humanisme.

Pourquoi la droite est devenue climatosceptique

 

C’est une question qui laisse perplexe. Le fonds de commerce de la droite est son nationalisme, sa xénophobie, son soutien de l’économie libérale, sa méfiance de l’Etat. Qu’est-ce que cela a à voir avec le déni de réalité que constitue le climato scepticisme, qui devient un peu ridicule tant les signes de la transition climatique se font visibles ? Quelle mouche pique la droite ?

 

D’aucuns répondront sommairement : notre droite est la plus bête du monde. En jugeant ainsi, ils s’estiment les plus intelligents. Leur condamnation n’est dès lors qu’une tautologie. Cette droite, qu’ils stigmatisent, a le seul tort de ne point penser comme eux et de se condamner par le fait même. C’est tellement primaire que cela incite à penser que la droite aurait peut-être raison et qu’un salubre scepticisme en matière de climat serait la meilleure des positions. Dans le grand débat sur le climat, comme dans toute controverse, ce qui est exagéré et insultant devient insignifiant et contreproductif.

 

Il faut donc chercher quelque raison raisonnable pour que la droite défende cette thèse saugrenue. Elle-même en avance trois : il n’y a pas de réchauffement climatique ; s’il y a un réchauffement, il n’est pas du fait de l’homme ; le serait-il même, qu’il ne constitue pas une catastrophe. L’argumentaire de la droite patine entre les trois positions en vue d’échapper à toute critique. Comme rien n’est sûr et que tout est vague, on peut défendre toutes les thèses car elles se valent toutes et s’annulent mutuellement. De leur côté, les prophètes de la transition climatique, arcboutés sur des faits irréfutables, paraissent en comparaison têtus, bornés et maniaques. Les spécialistes de la climatologie semblent privés de compétence face à des experts autoproclamés.

 

Pour sortir de cette controverse insensée, on peut se référer à la théorie mathématique des jeux. Sans la développer, on illustrera son champ d’application par un exemple simple. Si plusieurs grandes surfaces sont en concurrence sur un territoire donné, la somme de leurs chiffres d’affaires est déterminée par le nombre et le pouvoir d’achat des consommateurs. Tout ce que l’une peut gagner est déduit de ce que gagnent les autres : c’est un jeu à somme nulle. En supposant que la concurrence ne peut porter sur les prix (rabotés) ou sur la qualité (médiocre), le seul paramètre disponible est la durée d’ouverture. Lorsqu’une surface l’augmente, les autres sont obligées de suivre et, à la limite, le service devient disponible sept jours sur sept y compris la nuit. Tel est le cas aux Etats-Unis.

 

Si au contraire on désire protéger le personnel et prévenir une surenchère ruineuse pour les consommateurs, il faut que les pouvoirs publics interviennent et fixent des heures limites. Ce qui est coutumier en Europe. Ce qui suppose un Etat de droit et des syndicats bien présents. Ainsi, dans un jeu à somme nulle, la plus mauvaise solution finit par s’imposer, sauf si un agent extérieur intervient.

 

Dans le même esprit, il y a le dilemme du prisonnier qui caractérise en théorie des jeux une situation où deux joueurs auraient intérêt à coopérer, mais où chacun choisira de trahir l’autre. Car si l’un coopère et que l’autre trahit, le coopérateur est fortement pénalisé. Si les deux joueurs trahissent, le résultat est moins favorable que si les deux avaient choisi de coopérer.

 

 

Ce schéma se transpose dans la transition climatique. Aussi longtemps qu’ils sont libres de leurs choix, les Etats refusent de réduire leur empreinte CO2, parce que leur capacité concurrentielle en souffrirait au bénéfice des autres Etats. Dès lors, tous se regardent en chiens de faïence, signent tous les traités du monde, mais se gardent de les appliquer. Et voilà pourquoi rien ne se passe.

 

La maîtrise du climat constitue un problème planétaire parce qu’il n’y a qu’un seul climat et une seule planète. L’incurie des uns nuit à tous, y compris au coupable. Or, l’enjeu ultime est la survie de l’espèce. A ce problème planétaire il n’existe qu’une seule solution : un exécutif planétaire doté de moyens de coercitions pour se faire obéir de tous. L’Etat-nation devient une survivance du passé.

 

C’est évidemment insupportable pour la droite, car cela reviendrait à liquider son fond de commerce. Puisque la solution ne lui agrée pas, elle se résigne à prétendre, à l’encontre de l’évidence, qu’il n’y a pas de problème. Aussi longtemps que les peuples pourront se leurrer sur la réalité du phénomène cette non solution sera viable. Et puis elle s’écroulera avec le même fracas que la chute du Mur de Berlin. Comme le disait déjà Lénine « les faits sont têtus ». Ce n’est pas tout à fait juste. Les faits ne peuvent être que ce qu’ils sont, mais parfois les hommes sont têtus.