Le gouvernement courtisan du peuple

 

 

Ainsi le Conseil fédéral est passé sous les fourches caudines de l’économie en accordant des assouplissements aux contraintes qui ont empêché l’épidémie de se déployer dans toute sa force qui aurait entraîné plusieurs dizaines de milliers de morts et débordé les hôpitaux. On croit savoir que cette décision a été prise par quatre voix de droite contre trois de gauche et du Centre. Telle est la règle : le gouvernement en titre est soumis à la volonté du souverain populaire, qui décide en fonction de son bon plaisir, influencé voire déterminé par les campagnes lors des votations, maîtrisées par les dépositaires des finances.

Ainsi en était-il sous l’Ancien Régime. Un potentat., au seul bénéfice de son hérédité, se construisait des châteaux, partait en guerre, promouvait les courtisans qui avaient le mieux réussis à le flatter, entretenait un harem de maîtresses, embastillait quiconque lui faisait ombrage. Ce système s’est effondré sous le poids de ses contradictions, de son incapacité à entretenir le bien public, du caractère aléatoire de sa politique de son déni de réalité. Il en est résulté les démocraties contemporaines bâties sur un subtil équilibre entre une gestion éclairée par une élite autoproclamée et une manifestation périodique de la mauvaise humeur du peuple.

La Suisse fait exception. Au fil des siècles, elle a construit une démocratie qui se veut directe et qui attribue le pouvoir ultime, fût-ce sous forme de veto, à la masse des électeurs. On peut parler d’une acratie, d’une absence de pouvoir, de sa dilution dans tellement d’instances qu’il est impossible de déterminer qui a pris telle décision malencontreuse. M ais qu’est-ce en réalité que ce peuple mythique ? Lors des consultations et des élections, à peine la moitié des électeurs votent ; un quart des habitants adultes n’a pas le droit de vote ; une décision peut donc être emportée par la majorité des 37, 5% de votes exprimés, soit moins du cinquième des habitants. Le « souverain » est composé en réalité d’une petite minorité de la population. C’est une démocratie au sens athénien du terme : une minorité effective de citoyens décide du destin des métèques (les immigrants sans citoyenneté) et des esclaves (les sans-papiers). Ce n’est pas une démocratie au sens étymologique du mot et c’est pour cela que cela marche.

En pratique cette structure, qui parait hautement décentralisée, est cependant ajustée par des instances moins visibles. Un Conseil communal ne maîtrise souvent qu’une maigre fraction des dépenses que doit couvrir son budget. Il entérine des décisions qui lui échappent et qui sont prises soit par le canton, soit par les 1500 organismes intercommunaux gouvernés par des instances opaques. Un échelon plus haut, les cantons sont astreints à appliquer des décrets décidés par le niveau intercantonal : 22 conférences de gouvernements cantonaux, 500 conférences de fonctionnaires cantonaux et 311 concordats constituent l’armature de ce pouvoir interstitiel entre les niveaux fédéraux et cantonaux.

Dans cette superstructure qui ressemble à une usine à gaz, le pouvoir se dissout lentement comme du sucre dans café. C’est l’impossibilité d’un chef à tous les niveaux. Dès qu’une tête dépasse, tout se ligue pour la couper : malgré sa compétence et son dynamisme, ce candidat au pouvoir n’a pas compris ce qui anime l’essence du pays, le devoir du chef de s’effacer.

Selon l’adage, le pouvoir corrompt et le pouvoir absolu corrompt absolument, la seule instance corruptible serait donc le peuple. S’il a envie des stades, des cinémas et des terrasses de restaurants, cela suffit pour que le fantôme de gouvernement n’ait pas d’autre choix que de céder. Il n’est pas habilité à décider dans les grandes occasions. Il est chargé de la tactique des vaches sans ou avec cornes, du port de la burqa, de la construction ou non des minarets, du sauvetage de l’UBS et de Swiss, de l’achat d’avions miliaires qui ne volent qu’aux heures de bureau.

Les grandes décisions sont hors de sa portée : l’accord institutionnel avec l’UE, la préparation de la transition climatique, l’achat des masques et des vaccins en prévision d’une épidémie. Lors de celles-ci, il a plus peur de son propre peuple que des ennemis ou des concurrents de celui-ci. Il ne défend pas l’intérêt national mais les préjugés populaires. Et cependant cela marche. Cahin-caha peut-être mais mieux que les voisins. Cela ressemble à l’évolution biologique, strictement gouvernée par le hasard des mutations et la sélection par la lutte pour la survie. Car telle est la force de l’acratie, n’avoir aucun autre objectif que la pérennité.

 

 

Pas de mariage pour tous?

Parmi les derniers pays d’Europe occidentale à ne pas autoriser le mariage pour tous, la Suisse pourrait rattraper son retard. Le parlement fédéral a accepté d’ouvrir l’institution à tous les couples. La loi inclut le don de sperme pour les couples de lesbiennes, la naturalisation facilitée du partenaire et l’adoption conjointe.

Cette loi votée en décembre 2020 par le parlement devra passer l’épreuve des urnes. Trois comités référendaires sont engagés dans la bataille. Le principal, emmené par l’UDF et des personnalités UDC, combat le principe du mariage homosexuel. Il a récolté plus de 50’000 signatures. Environ 10’000 supplémentaires proviendraient d’un comité de droite, qui s’oppose au projet parce qu’il ouvre la voie à la procréation médicalement assistée (PMA) aux couples de lesbiennes. Enfin, la Fondation pour la famille, basée à Grimisuat (VS), apporterait encore quelque 5000 paraphes.

Telle est donc l’ultime bataille en Suisse pour donner pleinement droit de cité à l’homosexualité, qui fit si longtemps l’objet de persécutions et demeure contestée. Même aujourd’hui, en Iran, au Soudan, en Arabie saoudite et au Yemen, l’homosexualité est passible de la peine de mort.

Cette votation donnera lieu à des débats passionnels qui n’auront pas un rapport direct avec la loi, mais avec les préjugés, les traditions, les inconscients de la fraction la plus conservatrice de la population. Il n’est pas exclu que la loi puisse être refusée par le peuple. Pourquoi ?

L’argument majeur et unique des initiants est une pétition de principe : le mariage unit un homme et une femme. Si l’on accepte cette prémisse il n’y a plus rien à dire. Mais de quel mariage s’agit-il exactement ?

Pendant longtemps, il fut exclusivement religieux. Si les époux avaient du bien ou des espérances, un notaire consignait les conventions financières. Dans maints pays, c’est toujours le cas. L’instauration du mariage civil vient d’une loi de 1792. C’est une invention de la révolution française pour annihiler la religion. Cette cérémonie laïque n’est en soi que fort peu de chose : elle a le seul mérite d’avoir des conséquences juridiques en matière de propriété, de fisc, de succession.

Dans de nombreux pays, le mariage civil se déroule en même temps que la cérémonie du mariage religieux, même si les deux sont théoriquement distincts. Ainsi, dans la plupart des Etats américains, mais aussi au Royaume Uni, en Irlande, en Israël et en Pologne, le mariage est célébré par  toute  autorité religieuse qui officie également comme un agent public. Ce n’est que dans certains pays, comme l’Argentine, la Belgique, la France, la Russie, la Suisse ou la Turquie, que le mariage civil doive être célébré avant que ne se déroule la cérémonie religieuse. Comme si la première cérémonie possédait une supériorité sur la seconde.

On peut dès lors se demander si le refus du mariage pour tous n’est pas le signe de l’adhésion inconsciente au mariage religieux. Ce serait le cas pour certains initiants qui craignent que la contagion se propage, du mariage civil au mariage religieux, jusqu’à la religion elle-même. En empêchant les homosexuels d’accéder à une cérémonie civile, ils estiment défendre la foi elle-même. Ils se trompent.

Car le pape François lui-même s’inscrit en faux contre ce préjugé : « Les personnes homosexuelles ont le droit d’être en famille. Ce sont des enfants de Dieu, elles ont le droit à une famille. Ce qu’il faut c’est une loi d’union civile, elles ont le droit à être couvertes légalement »

L’évêque de Fribourg a confirmé ce point de vue en déclarant que l’homosexualité n’était ni un crime, ni un péché. Seule la barbarie des temps passés a pu faire croire l’inverse. Les homosexuels ont droit au respect de leur dignité et à la protection particulière que la loi accorde à toutes les minorités. La Nature crée les hommes et les femmes différents les uns des autres. Cette diversité n’est pas une faiblesse pour une société mais une force. Le formatage d’individus sur un modèle unique attente à ce que la Nature (ou Dieu pour les croyants) a voulu.

Un autre type d’opposition à la loi vise un point particulier : l’accès au don de sperme. Ce dernier n’est aujourd’hui possible en Suisse que pour les couples hétérosexuels infertiles. Comme un couple lesbien n’est pas dans ce cas, il doit se rendre à l’étranger, ce qui met cette possibilité à la seule portée des milieux favorisés. Avec la loi, les couples de lesbiennes pourraient y avoir accès en Suisse. Selon les opposants cela « entraînerait des problèmes d’identité pour les enfants puisque le projet entérine juridiquement l’absence de père ». Cette position repose sur une autre pétition de principe : un enfant a absolument besoin d’un père et d’une mère pour se structurer.  Si on accepte cet impératif, il n’y a de nouveau plus rien à dire. Or, un mariage (civil) sur deux se termine par un divorce, les familles monoparentales ne sont pas exceptionnelles et les enfants n’y sont pas particulièrement malheureux.

La votation sur le mariage pour tous, même si elle ne tourne pas au refus, stigmatise une fois de plus une minorité. Il semble que pour une large fraction de la population, il faille pour être vraiment citoyen se conformer à une norme aussi bien en sexualité qu’en religion. Si d’aucuns s’en écartent, ils sont suspects et méritent d’être privés de certains droits : pas de mariage, pas d’enfant, comme pas de burqa, ni de minarets. Cette mise en déshérence réjouit les gens qui se croient  normaux, ils se sentent meilleurs, ils sont confortés dans le mépris qu’ils portent à ceux qui ne sont pas comme eux. Leur liberté n’est pleine que si celle d’autres est bornée.  Leur bonheur n’est entier que s’il est interdit à autrui.

Réflexion pascale : le pouvoir et le sacré

 

 

Même si on n’en est pas conscient, la religion est un problème éminemment politique en Suisse, comme elle l’est d’ailleurs toujours et partout, sans que cela se sache, ou sans qu’on veuille le savoir. Certes, on n’en est plus à sacraliser ouvertement le pouvoir politique en le nantissant d’une religion d’Etat, pratiquée obligatoirement par tous les citoyens, sous peine de persécution. Alors que les Eglises établies ne font plus de politique aujourd’hui en s’abstenant d’influencer (trop) visiblement le pouvoir, des partis (exPDC, PEV, UDF, UDC) instrumentalisent les religions en tant que référence électorale ou électoraliste.

La Confédération suisse n’a pas de religion d’Etat unique. Cependant la réalité est plus subtile. Car les premiers mots inscrits dans la Constitution  sont “Au nom de Dieu Tout-Puissant!”, ce qui présume l’existence d’une ou de plusieurs religions, ou du moins que la majorité de la population soit théiste. La Suisse a très bien vécu avec deux religions chrétiennes, catholique et réformée, que subventionne généreusement aussi un cinquième de la population, de sentiment agnostique.

Mais ce n’est pas l’essentiel, car cet exorde va beaucoup plus loin. Il signifie que tout ce qui va suivre n’est pas d’inspiration humaine. Ce n’est pas le bien commun supputé à partir des intérêts particuliers qui fonde l’Etat. La norme est transcendante. On verra tout de suite qu’elle est tellement exigeante qu’elle dépasse les forces humaines. Elle fixe un idéal inatteignable. C’est bien la définition de tout idéal.

Le reste du préambule explicite un programme évangélique :

« conscients de leur responsabilité envers la Création, résolus à renouveler leur alliance pour renforcer la liberté, la démocratie, l’indépendance et la paix dans un esprit de solidarité et d’ouverture au monde, déterminés à vivre ensemble leurs diversités dans le respect de l’autre et l’équité, conscients des acquis communs et de leur devoir d’assumer leurs responsabilités envers les générations futures, sachant que seul est libre qui use de sa liberté et que la force de la communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres. »

Ce programme fait écho à certaines des Béatitudes :

Heureux les pauvres en esprit, car le Royaume des Cieux est à eux.
Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage.
Heureux les affamés et assoiffés de la justice, car ils seront rassasiés.
Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu.
Heureux les persécutés pour la justice, car le Royaume des Cieux est à eux.

Sur cette norme pourra se mesurer l’écart du pays réel avec ce Royaume mythique.

En France c’est apparemment l’inverse, en ce sens que depuis 1905, la République ne reconnaît, ni ne subsidie aucune confession. Ce n’est pas tout à fait vrai puisque l’enseignement libre catholique est en partie subsidié. En sens inverse, la laïcité à la française inspire parfois des démarches ridicules et odieuses (interdiction de crèche à Noël) qui font penser à une religion de l’Etat, pas très loin du stalinisme. Une initiative présente des évêques en démontre toute l’ambiguïté.

La « Lettre des évêques de France aux catholiques sur la lutte contre la pédophilie mentionne un « pouvoir sacré » qui aurait été détourné de son objectif. « Nous, prêtres et évêques, ordonnés, nous recevons du Christ Pasteur et Serviteur un « pouvoir sacré ». Pour vous, fidèles, qui, avec nous, recevez la grâce de la foi, ce « pouvoir » est source de vie, de consolation, de force, de paix et de liberté intérieure. Or, de ce pouvoir, il est possible d’abuser. Comme tout pouvoir, celui-ci peut servir à exercer une emprise et à établir un rapport de domination. »

Si ce texte reconnaît le détournement du pouvoir, il ne remet pas en cause l’existence, la légitimité et la pertinence de celui-ci. Même s’il a été abusé, il serait normalement : « source de vie, de consolation, de force, de paix et de liberté intérieure ». Et dès lors justifié malgré ses dérives. Impossible de le remettre en cause. C’est bien le nœud du problème. Existe-t-il un ordre du sacré ? Fonde-t-il certains pouvoirs, comme celui attribué par ordination aux prêtres catholiques français d’être dispensateurs exclusifs de certains sacrements et aux évêques d’être les seuls à attribuer ce pouvoir sacré par l’exercice d’un pouvoir encore supérieur ? Dans la plupart des diocèses du monde, l’expérience a démontré que ce pouvoir sacré grise certains esprits, les pousse au crime et leur permet de s’en absoudre eux-mêmes.

La faiblesse des hommes comporte une tentation universelle dans l’exercice de tout pouvoir, de toute nature, mais a fortiori quand il s’appuie sur une élection qui se postule divine. « Le pouvoir corrompt et le pouvoir absolu corrompt absolument. » comme l’a décelé John Acton. Cela se vérifie partout déjà dans la tentative malheureuse d’un secrétaire communal, puisant dans la caisse publique pour rembourser des dettes de jeux ou offrir un colifichet à sa maîtresse clandestine.

Dans la société civile démocratique, les différents pouvoirs s’équilibrent aujourd’hui du fait de leur séparation, du moins en principe. Obligatoirement élus, les titulaires ne disposent que d’une compétence limitée dans son objet et sa durée : le pouvoir leur est prêté par la Nation et subordonné au bien public. En Suisse on adopte une position extrême : c’est une acratie, personne ne dispose du pouvoir puisqu’il est exercé collectivement par le peuple des citoyens. Dans l’institution ecclésiastique, tous les pouvoirs, attribués par cooptation, sont toujours amalgamés et attribués à vie. Cette singularité historique est-elle encore valide ?

La collusion entre le pouvoir et le sacré est traditionnelle. Car la vocation première des religions fut de conforter le pouvoir, selon l’adage ejus regio, cujus religio (à chaque pays sa religion). En Suisse, à chaque canton sa confession. C’est fatalement une exclusion de l’étranger, puisqu’elle fonde l’appartenance nationale ou même régionale. Depuis l’Edit de Milan en 313 et pire encore celui de 380, légalisant et imposant le christianisme dans l’Empire romain, jusqu’à la Déclaration d’indépendance des Etats-Unis en 1776, séparant l’Etat des multiples Eglises, le christianisme fut rabaissé en religion d’Etat, initiatrice des croisades, des pogroms et des guerres de religion.

On pourrait croire ces combats périmés. Mais la collusion entre le pouvoir et le sacré persiste. Comme il n’y a que deux sources possibles au pouvoir, Dieu et le peuple, il est tentant de convaincre ce dernier que Dieu lui appartient en exclusivité. A l’image des rois de France se faisant sacrer à Reims, Napoléon Bonaparte mit en scène une cérémonie impie à Notre-Dame en convoquant à Paris Pie VII, comme un vulgaire chapelain. Plus récemment, Poutine fait étalage d’une piété démonstrative. Et Trump se fit photographier une Bible en main.

La véritable question est de savoir si ces racines-là sont réellement chrétiennes ou si elles en constituèrent une perversion radicale. Dans son essence – et non dans son histoire –, le christianisme n’est en rien une religion de l’exclusion, de la xénophobie et de l’intolérance. Abraham, le père mythique des trois religions monothéistes, était un sémite errant. Paul de Tarse proclame qu’il n’y a plus grec ou juif, homme ou femme, maître ou serviteur, mais que tous ont une égale dignité et sont tenus à la solidarité au-delà des limites du clan.

Ces fameuses « racines » chrétiennes» sont donc celles d’un chiendent qu’il faut arracher. ­Or, elles ne perturbent pas seulement le jeu du pouvoir politique, elles perpétuent le sacré dans la religion : le magique, l’initia­tique, le spectaculaire. Elles ­s’incarnent dans des rites bizarres, des apparitions problématiques, des miracles supposés, des morales infantilisantes, des clergés autoritaires. « Dieu» intervient dans le monde selon son bon plaisir, viole les lois de la Nature, protège les uns (Gott mit uns) et renverse les autres, surveille jalousement chaque individu.

Colonel, gendarme et juge, « Il » a naturellement partie liée avec le pouvoir politique et ses institutions. Cela constitua par l’édit de Milan en 313 une régression dans le paganisme romain, où la religion n’avait rien à voir avec la spiritualité, mais avec l’ordre public dont elle était la caution sacrée. Il en subsiste des traces dans les Amériques et dans l’Est de l’Europe. A rebours, le message de Jésus de Nazareth n’est pas de l’ordre du sacré, mais de celui de la sainteté. La collusion avec le pouvoir y est condamnée (Mon Royaume n’est pas de ce monde). L’alliance s’exerce à l’égard des plus faibles et non des plus forts.

Dans l’Europe vieillissante, désenchantée et matérialiste, il est néanmoins profitable en politique de déterrer les « racines chrétiennes». Les partis populistes tentent ainsi de sauvegarder un électorat perturbé en le rempotant dans un terreau nourricier. Car leur véritable objectif est d’entraver la montée de l’islam, dépeint comme une religion étrangère, donc forcément fausse.

Depuis quelques décennies, les églises se vident de tous ceux qui les encombraient uniquement par croyance au sacré et par dévotion au pouvoir : appartenance à un groupe social, respect de la tradition familiale, culte rendu au divin afin de se concilier ses faveurs. Depuis que les églises ne sont plus les temples du pouvoir, ­inutile pour eux de s’y ennuyer. Mais paradoxalement ces croyants non pratiquants sont les premiers qui se réclament des ­racines chrétiennes, pour exclure aujourd’hui les musulmans, comme jadis ils le firent des juifs : pas de minarets, pas de burqa.

Le désenchantement du sacré fut l’œuvre paradoxale du christianisme. La Nature n’est plus le jouet de divinités fantasques, tantôt hostiles, tantôt bienveillantes. On ne lui commande qu’en obéissant à ces lois et non en suppliant qu’elles soient violées par un Créateur omnipotent, à l’image des autocrates de jadis. Dès lors la fonction de la religion n’est plus de fournir de fausses explications à la Nature, ni de garantir le trône des puissants, ni de remplir les églises de fidèles contraints, ni de garder à leur place les pauvres, les humiliés et les offensés.

Les véritables racines du christianisme sont l’ouverture à tous et la solidarité avec les plus faibles. Les assimiler à la fermeture sur soi en politique ou de façon équivalente à l’égotisme (sacré) d’un clergé constitue une perversion radicale du message. Toute référence à un « pouvoir sacré » formule sa propre condamnation. Il a perverti universellement ceux qui croyaient en disposer. Ils purent aller tranquillement jusqu’à violer un enfant sans se sentir coupable.

Jacques Neirynck

 

 

Le climat est plus qu’une affaire d’argent.

 

Le 13 juin nous voterons le referendum relatif à la loi sur le CO2. Il se présente sous de mauvais auspices car il est attaqué par la droite extrême qui lui reproche de prélever des taxes et par l’extrême gauche qui ls critique pour son manque de radicalité. Quel est l’enjeu ?

Le but au terme de 2050 est d’atteindre le renoncement aux énergies fossiles, pétrole et gaz, pour lesquels la Suisse dépense 80 milliards par an en importations, alors que les énergies renouvelables pourraient être captées sur le sol national pour nous en passer. Quelle est la méthode ?

On pourrait interdire le chauffage au mazout et les voitures à essence, en prévoyant une période de transition suffisamment longue et en appuyant des solutions de rechange. On pourrait instaurer un rationnement comme chaque fois que l’on est confronté une pénurie pour que les moins favorisés ne soient pas prétérités. Ce n’est pas la voie suivie.

Le parlement fédéral vient d’accepter une loi sur le CO2 telle que les inconvénients de la transition climatique affecteront surtout les moins favorisés. Or, la sauvegarde de l’environnement et la justice sociale sont deux objectifs qui ne coïncident pas spontanément. L’exemple historique le plus récent est celui des gilets jaunes. Dans la France de 2018, ce mouvement a explosé en réaction à une augmentation des taxes sur l’essence, qui était programmée en vue d’en diminuer la consommation selon la seule logique de la protection de l’environnement. Cette initiative négligeait le fait évident que, pour beaucoup de travailleurs, la voiture constitue le seul moyen d’accéder à leur emploi et qu’ils n’ont pas la possibilité de supporter des taxes accrues avec de faibles salaires.  Cette prise de conscience élémentaire se trouvait hors de portée des fonctionnaires et des parlementaires.

Et cependant la transition climatique tout comme l’épidémie de coronavirus font partie du mécanisme le plus élémentaire de la Nature. Toute modification de l’environnement agit comme un filtre. Elle avantage les plus évolués pour qu’ils survivent. C’est conforme à la cruelle logique de l’évolution selon Darwin. L’épidémie agit selon le même mécanisme en triant entre ceux qui peuvent se faire soigner et les autres.

Une politique intelligente devrait donc prendre en compte deux objectifs difficilement conciliables : sauver la planète ; protéger les populations défavorisées. Dans l’optique de l’évolution biologique naturelle, elles seraient éliminées. Mais l’évolution spirituelle de l’espèce humaine exige peut-être de dépasser cette logique. Dans quelle mesure, avec quels moyens, selon quels critères ? Personne n’y a réfléchi sérieusement à Berne.

Et donc : on impose une taxe de 30 à 120 francs par vol aérien ; l’essence augmentera par taxe de 5 à 7 centimes le litre ; la taxe sur le mazout pourra augmenter le prix du litre de 30 centimes. Cela n’empêchera nullement les plus favorisés de faire leur course du Week-End à Londres ou New York, de chauffer leurs vastes demeures et de rouler dans de grosses voitures. En revanche les familles au budget serré devront renoncer à ces facilités.

Bien entendu cette objection n’a pas échappé à Berne. Après simulation sur le résultat pour une famille de deux enfants, on a décidé de compenser ce surcoût par une redistribution via l’assurance-maladie. On atteint ici le comble de l’absurde : renchérir les combustibles fossiles par l’augmentation de leurs prix et simultanément fournir un revenu supplémentaire qui annule ou atténue cette mesure. Cette loi va non seulement irriter la frange la moins favorisée de la population, mais elle contient en elle-même de quoi ne pas servir à grand-chose. Ce n’est pas par le marché que l’on va résoudre un problème de société.

La loi sur le CO2  envisage donc comme moyen essentiel le renchérissement de certaines prestations. Ces taxes supplémentaires sont négligeables pour ceux qui en ont les moyens et qui ne changeront pas leur comportement. Mais elles pèseront tellement lourd sur ceux qui n’en disposent pas qu’ils devront renoncer à certaines prestations. Les sauts de puce pour shopping d’une ville européenne à l’autre cesseront d’être massifs si les billets valent plus que quelques dizaines de francs. Le voyage en avion redeviendra ainsi ce qu’il fut : une prestation de luxe réservée à ceux qui font partie de la classe supérieure.

Le chauffage et les charges des locataires augmenteront. Les trajets en voiture pour aller au travail mangeront une partie des salaires les plus bas, pour des travailleurs qui ne peuvent pas faire du télétravail. Il y aura peut-être des mécanismes de compensation, mais ils n’intéresseront que quelques défavorisés. Cette loi prend en otage la classe moyenne, celle qui paie des impôts et qui n’est pas subventionnée sous une forme quelconque, soit à peu près le tiers moyen de la population.

Est-ce que la production de CO2 diminuera pour autant ? Personne ne peut prévoir quoi que ce soit, face à l’élévation de la température dont ne connaissons pas l’évolution future et à un système économique que personne ne comprend plus. Car ceux qui polluent le plus, qui ont de grosses voitures, qui voyagent beaucoup en avion, qui occupent de grands logements, ne seront pas vraiment incités à diminuer leur consommation. Cette loi favorable aux plus gros pollueurs se conforme aux préjugés de l’assemblée parlementaire et des milieux d’affaire, à savoir que la transition climatique n’est pas un sujet sérieux.

Le consommateur intervient chaque fois qu’il ouvre un interrupteur, démarre une voiture, règle le thermostat de son habitation, remplit le panier du ménage. La sauvegarde de la planète dépend d’une foule de décisions minimes, prises par tous. Il s’agît d’une véritable ascèse. Il faut renoncer à la satisfaction de paraître plus prospère que son voisin en acquérant une voiture trop puissante ou le dernier gadget électronique, en passant ses vacances aux Maldives, en suivant la mode vestimentaire, en achetant pour la seule satisfaction d’acheter, en consommant pour consommer, en gaspillant pour se prouver qu’on en a les moyens, en s’imaginant que la qualité du gaspillage est de créer des emplois.

Cela ne se résume donc pas à réduire les émissions de CO2, mais à inventer une nouvelle société, une nouvelle économie, un nouveau système technique, une nouvelle culture. Quelles seront ses composantes ? Pour surmonter la barrière représentée par l’univers de la publicité, propagande implicite pour une économie mortifère, sur quels agents peut-on compter ?

Le plus important serait sans doute la communauté scientifique qui ne cesse d’émettre des mises en garde, plus ou moins relayées par les médias. Cependant la Science est perçue comme mensongère par une fraction de l’opinion publique. L’ignorance est prônée : la compétence pointue sur un sujet précis entrainerait l’incompétence sur tout le reste.  Selon l’image que s’en fait le peuple, un savant est un grand distrait. Il devrait s’abstenir d’intervenir dans un débat politique.

La pandémie imprévue que nous subissons n’est qu’une répétition générale – et en ce sens une pédagogie- de ce qui nous attend vraiment, la transition climatique, autre rappel à l’ordre de la Nature. Elle ne s’arrêtera pas comme une épidémie, mais elle s’aggravera, jour après jour. Pour lutter contre celle-ci, pour la prévenir, pour l’atténuer, il faut renoncer le plus vite possible à l’usage des combustibles fossiles et arriver à la décarbonation totale. Par un double mouvement : réduire la consommation par exemple à 2000W par habitant, l’approvisionner par des énergies renouvelables. Tel est l’objectif affiché par le Conseil fédéral suisse pour le -beaucoup trop- long terme, soit l’année 2 100.

Toujours dans l’objectif affiché par le Conseil fédéral, les trois quarts de la puissance de 2000 Watts proviendraient du renouvelable, hydraulique, éolien, solaire, géothermique, biomasse et le reste d’énergies fossiles, ce qui entraînerait encore l’émission d’une tonne de CO2 par an et par habitant au lieu des 4.7 tonnes rejetées actuellement.

D’une part, la législation devra introduire des mesures contraignantes (interdiction de chauffages électriques ou à mazout, promotion des voitures électriques, etc.). D’autre part, chaque consommateur peut anticiper ces décisions et puis les soutenir lorsque le législatif en débattra. Voici un demi-siècle, le pouvoir d’achat et la consommation d’énergie n’étaient que le tiers de ce qu’ils sont actuellement en Europe. Il est donc possible d’atteindre ce but. Mais ce ne sera pas facile si cela s’opère contre la volonté du peuple.

Il faut donc inventer une nouvelle culture dont on aperçoit les prémices : elle favorisera la sobriété heureuse qui est le contraire de la pénurie infligée. Il faut se persuader que le but de l’existence est de se sentir parfaitement bien, en évitant de s’imposer des objectifs de consommation démesurés. Il faut sortir de la contre-culture représentée par la publicité, par la mode, par les revues sur papier glacé, par la glorification des « peoples », par des séries télévisées. Apprendre à se satisfaire de peu, puisqu’un jour on ne pourra plus produire que ce peu et le distribuer à tous, s’il est honnêtement partagé.

Car, il demeure des fractions de l’opinion publique et des décideurs, qui ne sont convaincus ni de la transition climatique, ni de l’épidémie de coronavirus ou qui prétendent ne pas l’être. C’est une application de la règle éternelle : les hommes ne veulent pas savoir que leur civilisation est mortelle et encore moins qu’ils organisent son suicide. De même, la méditation sur sa propre mort ne constitue pas l’activité favorite de la plupart des individus.

La loi sur le CO2  sera  soumise à un vote populaire, qui se déroulera en toute méconnaissance de cause : qui lira une loi en 87 articles s’étalant sur 39 pages?  Elle risque de fédérer dans une alliance perverse la droite qui trouve que l’on en fait trop et la gauche que l’on n’en fait pas assez. Cette double opposition prouve que la loi est la moins mauvaise que l’on puisse promulguer. Non pas au sens où elle serait en quelque mesure efficace au point de vraiment réduire l’empreinte CO2 de moitié en 2030. On n’en sait rien mais on peut en douter. Cette loi est la seule que nos institutions puissent élaborer dans un contexte de confusion mentale. Elle privilégie l’incitation à la contrainte, elle pèsera plus sur les pauvres que sur les riches.

La raison indique que le peuple fait mieux de la voter, car si elle était refusée, la Suisse perdrait la face. Mieux vaut un tiens que deux tu l’auras. Si un petit pays ne donnait pas l’exemple aux grands, les véritables pollueurs, qui le donnera ?

 

 

 

 

 

 

 

 

Enseigner ou formater ?

 

Il existe à Genève 105 établissements d’enseignement privé à tous les niveaux. Dans le canton de Vaud, il y a 28 établissements dans le  primaire et secondaire qui scolarisent 7% des élèves vaudois en âge d’obligation. Il existe une Loi vaudoise 400.455 sur l’enseignement privé qui énumère les conditions très strictes imposées à ces établissements. Mais pas question de les subsidier. Il peut en coûter aux parents chaque année de 10 000 à 100 000CHF (en internat). Le système est donc à deux vitesses : le public pour les gens modestes, le privé pour les fortunés. C’est du reste le meilleur moyen de pérenniser les grandes fortunes : privilégier leurs rejetons.

Ce n’est pas le cas au-delà des frontières. Sur les 13 millions d’élèves en France, environ 17 % sont scolarisés dans l’enseignement privé. 97 % de ceux-ci le sont dans des établissements privés subventionnés, et 3 % dans des établissements privés hors contrat. 97 % relèvent de l’enseignement catholique.

La controverse pour ou contre le subventionnement du privé est un des grands classiques du débat politique. Les détracteurs d’un subventionnement du privé n’en citent que les désavantages. Ils oublient les atouts de la liberté d’enseignement. Elle amène une concurrence propre à rehausser la qualité de l’offre d’enseignement, comme l’a constaté le rapport PISA dans les pays du nord de l’Europe. Et elle favorise l’innovation. C’est en Suisse, avec Rousseau, Pestalozzi et Claparède que sont nées les plus belles inventions de la pédagogie moderne. Et c’est le pays où n’existe pas de concurrence à une échelle suffisante.

Dans les faits, il existe un quasi-monopole d’Etat en matière d’éducation. Mis à part dans les cantons du Jura, de Lucerne et de Bâle-Campagne, où certaines écoles privées sont partiellement subventionnées, les parents ne disposent d’aucune aide financière s’ils sortent leurs enfants du public. Toutes les initiatives récentes dans ce sens ont été rejetées, aussi bien au niveau des cantons que du Parlement fédéral. Par idéologie, la gauche n’attaquera pas le système, par consanguinité la droite fera de même.

Ecoles bilingues ou trilingues, établissements internationaux, institutions pour surdoués, écoles confessionnelles, pédagogies alternatives, la palette proposée par le privé est vaste. Elle reconnaît que tous les enfants naissent égaux en droit mais pas identiques. Selon leur famille, l’éducation sera conçue dans un certain cadre : catholiques intégristes, évangélique, écologistes, artistes. Selon l’individu, une pédagogie sera plus adaptée qu’une autre. L’école publique ne peut proposer qu’un menu unique, adapté à la moyenne de la classe. Pas question de privilégier les plus doués qui pourraient progresser plus vite et autrement. Ce sont les sacrifiés du système, qui ne vise pas à enseigner  au mieux mais à  formater un citoyen moyen.

La gestation de l’être helvétique requiert plutôt, selon l’attente du peuple et du politique, de la modestie, de la retenue, de l’austérité, qualités civiques qui excusent l’incompétence résultante. Dès lors, les débâcles de Swissair et de l’UBS, l’incapacité de gérer les pensions et les soins de santé, les mésaventures de l’aviation militaire et de l’informatique publique, le scandale des cars postaux, la gabegie des négociations avec l’UE, la médiocre gestion face à l’épidémie, tous ces échecs politiques constituent des certificats de légitime gouvernance pour des acteurs peu doués et donc excusables. Ils ne sont jamais sortis des frontières, ils ne comprennent pas l’anglais, ils sont totalement incultes, ils commettent gaffe sur gaffe. Mais c’est rassurant : ils sont à hauteur humaine. Ils sont pareils aux citoyens les moins doués qui peuvent s’y identifier. Ces médiocres ont mérité d’être réélus.

Or cette règle subit de temps en temps des exceptions manifestes qui en démontrent l’excès de rigidité. Cesla Amarelle, ministre de l’instruction du canton de Vaud, a évoqué l’opportunité de cours de mathématiques réservés aux filles, pour les encourager à faire des études dans les branches techniques et scientifiques, où elles sont actuellement en minorité. Si l’objectif va de soi, la méthode est ambigüe. Faut-il donner ces cours aux filles  parce qu’elles seraient moins aptes à ces études ?

Non, car il y a déjà plus d’étudiantes que d’étudiants. Le taux de femmes dans les études supérieures a passé de 38% en 1990 à 50,4% en 2015. Dans certains bastions masculins, la part d’étudiantes a fortement progressé, passant notamment pour l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) de 18% en 2000 à 29% en 2014. On est loin de la situation voici un demi-siècle où les étudiantes ingénieurs se comptaient sur les doigts de la main. La transition s’opère spontanément.

Alors que le déséquilibre inverse existe en médecine où les filles sont bien plus nombreuses que les garçons. Or, on ne propose pas de cours de biologie réservés aux mâles pour les attirer en médecine. Pourquoi réclamer un équilibre des sexes dans chaque faculté ? Les filles ont manifestement moins envie de devenir ingénieur que médecin. Ont-elles tort ?

Pour aller au fond du problème, on peut estimer que le désamour des filles pour la technique provient du milieu, de la famille, de l’école obligatoire, de la presse, des réseaux sociaux. C’est dans l’unique mesure où cet environnement a rapidement changé que davantage de filles se sont inscrites à l’EPFL. C’est un problème de civilisation. Plus il y a de femmes dans les exécutifs, dans la direction des entreprises, dans les conseils d’administration, plus leurs filles seront tentées de suivre la même carrière.

Ajoutons-y des crèches à des prix abordables, des congés parentaux, des allocations familiales, une égalité raisonnable des salaires et l’on aura alors fait tout ce qu’il fallait. Plus et mieux qu’un cours supplémentaire de mathématiques réservé aux filles, qui est au fond l’aveu d’un niveau trop faible des gymnases.

Qu’est-ce qui prépare vraiment à réussir sa première année de polytechnique ? Les cours dispensés lors des dernières années d’enseignement secondaire sont inspirés par le ludique, la mode intellectuelle, les fantaisies des différents cantons. Par exemple dans le canton de Vaud on enseigne la cryptographie (?), la détermination des décimales du nombre pi (!), le pavage, mais pas vraiment la trigonométrie. C’est intellectuellement intéressant mais pas immédiatement utile pour un technicien dans l’âme.

Car, en première année de polytechnique, tous les étudiants sont censés disposer du même bagage initial. Ce qui n’est pas le cas. Dès lors le problème n’est pas la tendance des filles à refuser de devenir ingénieures, mais la situation de tous les étudiants sans discrimination de sexe. Les candidats suisses à l’EPFL réussissent moins bien en première année que les étudiants étrangers. Seulement 43% de réussites contre 57% pour les Français et même 61% pour les autres étrangers. Les résidents de la Suisse seraient-ils moins intelligents ?

Bien évidemment non, mais tout titulaire d’une maturité suisse, quelle que soit l’option et quel que soit le résultat, doit selon la loi être accepté à l’EPFL. Le passeport rouge à croix blanche ne garantit pas qu’ils bénéficieront d’une illumination du Saint Esprit, qui leur soufflerait les bonnes réponses aux examens. Au contraire, engager des porteurs de maturité suisse mal préparés en mathématiques et physique est un véritable traquenard. Parce qu’ils ont le droit juridique de s’inscrire, on les trompe en laissant croire que cela garantit leur réussite.

En revanche l’EPFL peut fixer les critères d’admission des étudiants provenant de l’étranger. Pour les Français, il faut un bac scientifique avec une note de 16 en moyenne. Ce barrage a été mis en place pour freiner le flux de candidats étrangers attirés par l’excellente réputation de l’EPFL, probablement avec l’ETHZ la meilleure école d’ingénieurs du continent. La dépense par étudiant dans l’enseignement supérieur est la plus élevée dans quatre pays de l’OCDE, le Luxembourg, les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la Suisse, au-dessus de 25 000 dollars par an. Nous ne sommes pas les meilleurs parce que nous sommes plus intelligents, mais les plus riches.

Les conséquences sont évidentes. Mieux un étudiant est préparé, plus il a de chances. Dans une école d’ingénieurs de très haut niveau il n’est pas possible de tricher avec sa formation antérieure. Un certain nombre de matières doivent être maîtrisées à fond. On n’a pas le temps de recommencer leur acquisition. Au-delà de la réussite à l’EPFL, cela pose la question d’une unification des exigences au niveau du gymnase. Une trentaine de systèmes disparates d’éducation secondaire ne préparent pas à l’enseignement unifié et exigeant qui suit.

La concurrence internationale pose le véritable défi : c’est en sélectionnant et en encourageant les meilleurs que l’on fournira du travail à tous. C’est en créant un système d’émulation, voire de concurrence, entre les écoles qu’on y atteindra.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ouvrir ou non

 

Telle est la question existentielle, agitée dans tous les sens la semaine passée. Alain Berset est venu confirmer que l’on n’ouvrira pas les restaurants les salles de spectacles, les stades  avant Pâques. Il fut aussitôt stigmatisé par l’UDC, prompte à capter les mécontents pour en faire des électeurs. Son président est venu s’expliquer lors du téléjournal de samedi. Il a démontré cette habileté suprême du politicien chevronné à ne jamais répondre à des questions précises et gênantes comme de savoir si, étant en mesure de décider, il prendrait la responsabilité de tout ouvrir et en assumerait la responsabilité.

Car tel est bien le dilemme. La fermeture prolongée affaiblit des secteurs entiers de l’économie, provoque des faillites, maintient au chômage des travailleurs qualifiés, empêche de former les apprentis. L’ouverture dans la situation incertaine d’aujourd’hui risque sérieusement de lancer une troisième vague, de déborder les hôpitaux et d’entraîner des morts. On se retrouve donc devant une sommation brutale du style : la bourse ou la vie.

Si les décideurs optent pour la prudence, on leur reprochera de nuire à l’économie alors que la troisième vague ne se produira forcément pas, du fait des mesures qui auront été prises. S’ils optent pour l’ouverture, on leur attribuera les morts. Il faudrait avant toute intervention publique sur le sujet, essayer de se mettre dans la situation du décideur. Au-delà des préoccupations bassement électoralistes, il est dans la situation d’un défi classique. Si en poussant sur un bouton vous pouvez gagner un million,  mais un méchant Chinois, tortionnaire ou escroc, inconnu de vous, mourra instantanément, que faites-vous?. Les morts résultant d’une ouverture hâtive sont aussi des anonymes pour le décideur, ce ne sont que des chiffras dans la statistique quotidienne. On comprend leur dilemme et on ne voudrait pas se trouver à leur place.

Or il existe dès à présent une méthode pour concilier les deux : ouvrir sans tuer. On estime que le quart des Vaudois sont munis d’anticorps, soit parce qu’ils sont guéris du Covid, soit parce qu’ils sont vaccinés. A fermer sans nécessité impérieuse des restaurants qui pourraient ne servir que des immunisés selon la liberté du commerce, on discrimine et ces entreprises, et leurs clients potentiels. Les non vaccinés empêchent les vaccinés de vivre et leur font subir de la sorte une discrimination. Dans quelques mois, la force des choses fera que chacun portera sur soi sa carte d’identité et son certificat de vaccination et considèrera cette double exigence comme légitime.

Cette proposition marquée au coin du bon sens élémentaire suscite une indignation vertueuse : on exerce de la sorte une discrimination négative à l’égard des non vaccinés. Cette réouverture partielle des lieux publics ne serait légitime que si tous ceux qui souhaitent être vaccinés en aient eu la possibilité. Rien n’est plus odieux que la discrimination négative. Eliminer un individu sur base de son appartenance à un groupe fondé sur l’appartenance sociale, la couleur de la peau, la pratique d’une religion, le sexe, une maladie viole son droit élémentaire d’accéder à un emploi, à des études, à un logement.

La discrimination négative a tellement mauvaise presse que l’on en vient à la confondre avec l’autre face de la médaille, la discrimination positive, celle qui donne plus de chances à ceux qui ont fait l’effort de surmonter leur appréhension et à ceux qui ont la chance d’être plus âgés. La question revient en force au sujet des vaccinés contre le Covid. Faut-il exercer une discrimination positive en leur permettant de mener une vie normale, en allant au théâtre et au restaurant, en utilisant les transports publics sans masques, en franchissant les frontières sans mise en quarantaine ?  A ne pas accepter cette discrimination positive, on exerce à leur égard une discrimination négative. Pour l’instant la réponse est vague et les autorités auront bien du mal à faire accepter ce genre de décision.

Elle viole apparemment le droit fondamental de ne pas se faire vacciner. Or, ce droit n’est déjà pas absolu. Le vaccin contre la fièvre jaune est exigé en vertu du règlement sanitaire international, qui lie 196 pays dans le but de limiter la propagation des risques pour la santé publique.  Certains pays africains l’imposent comme condition d’entrée sur leur territoire, même si le voyageur ne fait que transiter par un aéroport. Personne n’est obligé de voyager en Afrique mais celui qui l’entreprend doit se plier à des règles sanitaires. Ce n’est pas une discrimination. C’est une mesure fondée de salubrité publique.

Le refus de la discrimination positive mène à des situations absurdes. On cite le cas d’un EMS dont tous les résidents sont vaccinés et doivent cependant prendre leur repas en chambre. Les tests et les quarantaines applicables aux étrangers pénétrant en Suisse ne prévoient pas d’exception pour ceux qui seraient vaccinés.

A fermer sans nécessité impérieuse des restaurants qui pourraient ne servir que des clients immunisés selon la liberté du commerce, on discrimine et ces entreprises, et leurs clients potentiels. Les non vaccinés empêchent les vaccinés de vivre et leur font subir de la sorte une discrimination. Personne n’est obligé de fréquenter un restaurant, un théâtre ou un stade mais celui qui le souhaite devra se plier à des règles de salubrité publique.

Conclusion : on peut ouvrir ce qui est fermé à ceux qui peuvent y pénétrer et vacciner la plus vite possible les autres. Il est inutile d’attendre encore un mois. Mais le décideur qui devrait et pourrait adopter cette mesure se rendra impopulaire à l’égard des trois quarts de la population qui n’est pas munie d’anticorps et son parti en subira les conséquences électorales. Dès lors, on peut conclure que ce qui pourrait être fait tout de suite ne le sera pas. L’impact électoral l’emportera longtemps sur le bon sens élémentaire.

 

La relégation de la Suisse

 

L’UE a refusé  un rendez-vous à la secrétaire d’Etat suisse, Martina Mirayama, pour discuter de la participation de la Suisse au programme de recherche Horizon Européen. Il en sera ainsi jusqu’à ce que le Conseil fédéral signe l’accord cadre que l’UE réclame depuis dix ans. Or, cet accord a peu de chance de passer devant le parlement, voire l’opinion publique. Dès lors l’avenir de la science suisse est frappé d’un handicap sérieux.

D’aucuns iront jusqu’à s’en réjouir car tout ce qui nous met à part du continent est considéré comme positif parce que conforme à un supposé génie helvétique. Beaucoup aussi demeureront indifférents car ce n’est pas leur affaire. Une partie de l’opinion publique suisse s’imagine encore que des universités et des laboratoires industriels, peuplés principalement de nationaux, seraient viables, avec peut-être une dose homéopathique d’étrangers dûment intégrés. Or, sur une population de huit millions d’habitants, il n’y a qu’une fraction insuffisante de jeunes capables et motivés pour faire de la recherche. C’est en recrutant dans le vaste monde que les Etats-Unis ont réussi à se hisser dans leur position actuelle. Le passeport d’un candidat n’a aucune importance ; il faut recruter le meilleur dans sa branche.

La science est devenue un marché comme un autre, dont la monnaie est le cerveau. Cela date de la seconde guerre mondiale, qui a engendré l’informatique, le nucléaire et le spatial. Un peu plus tard Crick a lancé la génétique. Ces quatre domaines font encore l’essentiel de la recherche en sciences naturelles. Alors que l’enjeu traditionnel de la science était le savoir pur, désintéressé, voire ludique, cet enjeu est devenu la puissance politique par l’économie de pointe. On peut le déplorer, mais on ne peut l’ignorer. On n’est plus dans un club académique avec des gentilhommes, mais à une table de négociation avec des boutiquiers. Les Etats-Unis se sont imposés durent le dernier demi-siècle comme le foyer principal de la recherche et donc la puissance mondiale dominante, par suite d’une lourde faute de l’Europe dans les années 1930 : l’expulsion totalement irrationnelle des savants juifs, si nombreux, si talentueux, qui ont traversé l’Atlantique. A commencer par Einstein, Fermi et von Neuman, rejoint plus tard par von Braun pour une toute autre raison.

La prospérité d’un pays dépend ainsi de plus en plus du brain gain qu’il peut réaliser au détriment du brain drain des autres pays. Vers la fin du siècle précédent, l’Europe a finalement compris quelle était devenue l’origine première du pouvoir. C’est la genèse des programmes scientifiques comme Erasmus et  Horizon 2020, lancés par l’UE pour transformer le continent en un espace unique de la science et de la technique. Les Etats-Unis ont réussi parce que c’est un espace de 327 millions d’habitants. L’UE peut réussir car elle en comporte 500 millions. La Suisse isolée n’en compte que huit.

Il n’y a qu’une seule science et un seul marché planétaire pour le personnel scientifique de haut niveau. Il se dirige spontanément là où il sera le mieux accueilli et où il trouvera les meilleures conditions de travail. Il n’est pas attaché à son pays d’origine, si celui-ci ne lui permet pas de pratiquer son métier, qui est aussi une passion. De ces conditions du travail scientifique dépendent en dernière analyse la prospérité d’un pays.

La grande affaire de la Confédération est le rapport avec l’UE. Pas question d’y adhérer bien entendu, alors que ce serait la solution la plus simple et la plus efficace. Par suite de la volonté populaire la Suisse se situe donc délibérément en dehors de ce vaste espace scientifique. Elle y a été longtemps invitée à titre exceptionnel, jouissant des mêmes droits que si elle se trouvait dans l’UE. Par suite de la votation de février 2014 et du Brexit, l’UE ne veut plus donner à la Suisse un statut privilégié, pour ne pas devoir faire de même avec la Grande-Bretagne.

L’UE peut se passer de la Suisse, mais l’inverse n’est pas vrai. On pourra se plaindre de la dureté de notre partenaire, mais cela ne servira à rien. Comme la science est maintenant le préalable à l’économie, les relations sont devenues sans pitié. Tout ce que l’UE peut nous soustraire, chercheurs et crédits, devient son bénéfice. Par suite de la votation de février 2014, la Suisse a perdu une partie des subsides dont elle aurait bénéficié si la votation populaire n’avait pas appuyé le refus de la libre circulation. On connait maintenant la note, qui s’élève à près d’un milliard et demi qui nous revenait en subsides au-delà de notre cotisation.

Durant les années 70 et 80, lors des colloques qui se tenaient dans le monde libre, les pays communistes brillaient par leur absence. Quelques rares délégués hongrois ou polonais, jamais aucun de l’Allemagne de l’Est, un seul représentant de l’URSS en mission commandée pour collecter des informations, probablement mises stupidement sous secret dès sa rentrée. Cette politique de fermeture mena à l’asphyxie la science russe issue pourtant d’une longue tradition. Elle entraina un retard technique et une stagnation économique et finalement la chute de l’empire soviétique, miné par ses contradictions.

La Chine communiste suivit une voie inverse. A la même période elle envoyait des stagiaires à l’étranger. Ce n’étaient pas tous des espions : certains travaillaient sérieusement dans leur domaine et bénéficiaient de la convivialité de leurs collègues suisses. Rentrés en Chine, ils furent promus à des postes de responsabilité scientifique et technique. Le démarrage de la Chine actuelle a ainsi été préparé de longue date, de façon intelligente par un peuple, qui en a compris les règles imprescriptibles : pas de science, pas de technique, pas de culture sans une ouverture maximale. A la fin du Moyen-Age, la Chine était plus avancée que l’Europe et elle stagna par la politique de fermeture de certains empereurs. Elle a retenu cette leçon.

Telles sont les règles obligatoires du jeu scientifique. En 2014, l’UE retira déjà à la Suisse la participation à Erasmus et à Horizon 2020. C’était une mise en garde que comprirent instantanément tous les initiés. Sans une participation pleine et entière à la science de l’Europe voisine, la Suisse s’étiolerait et perdrait sa supériorité. Il s’ensuivrait un affaiblissement de l’industrie de pointe, une stagnation économique et un appauvrissement du pays. On peut déplorer cette forme de chantage de l’UE, mais elle fait partie des règles d’une négociation. Le plus fort peut dicter sa conduite à l’autre. Il ne sert à rien de pleurnicher, il faut tenir compte de cette réalité. On ne nous fera pas de cadeaux. Nous sommes vraiment engagés dans une compétition.

 

 

 

 

 

La promotion de l’inculture

 

 

Une lettre, arrivée cette semaine sur le bureau du syndic de Lausanne, Grégoire Junod, reproche à la Ville de soutenir «un spectacle négationniste des crimes commis par Assad contre la population civile syrienne». Intitulée «Les chutes d’Alep», la pièce en question est programmée ce printemps dans quatre théâtres romands. Son auteure, la Vaudoise Myriam Demierre, a reçu en 2019 une bourse de 90’000 francs, financée à parts égales par la Ville de Lausanne et l’État de Vaud. Elle y critique la vision du conflit syrien donnée par les médias occidentaux. «Alep a été réunifiée, nos médias appellent ça la chute d’Alep et les habitants parlent de libération. C’est là que je me suis dit qu’il faudrait creuser». C’est tout ce que l’on peut en savoir, faute de disposer du texte.

Cet incident, fondé ou exagéré, est typique des dérives d’une culture subventionnée, qui n’a pas de normes et qui englobe de plus en plus de manifestations déjantées. On a assez répété que la culture a été mises à l’arrêt par l’épidémie et qu’il est urgent de la soutenir, parce qu’elle seule peut donner sens aux difficultés que nous traversons. De quelle culture s’agit-il ?

Est-ce à dire qu’il faudrait mettre en scène des spectacles de Lausanne frappée par le Covid, publier des livres sur le sujet, barbouiller une toile n’importe comment et l’intituler Epidémie. Ces démarches s’inscriraient dans l’actualité immédiate, mais elles négligeraient l’impératif fondamental de tout acte culturel : prendre de la distance, transposer, transformer le présent, l’identifier au passé, transcender le réel et l’actuel dans une perspective supérieure, ne pas rester au ras des pâquerettes. Pour renseigner sur l’opinion des habitants d’Alep, il y a des reportages, si possible objectifs et sans parti pris. Mais pour déchiffrer le sens de l’épidémie actuelle, il faut se tourner vers de grands classiques, Œdipe de Sophocle ou la Peste de Camus. Vers la culture. Authentique.

Il en est de même pour la catastrophe syrienne. Si l’on y prend parti dans une pièce de théâtre, cela relève de la controverse et pas de la culture. Le sens d’un événement n’est pas dans la distinction entre les bons et les mauvais, mais dans le dépassement de tout jugement.

Quand on n’a rien à dire, il est toujours possible de contredire. De verser dans le déni de réalité. L’exemple historique est le négationnisme des camps d’extermination nazis par des publicistes et des humoristes (?) français en mal de notoriété. Mais il y en a d’autre dans l’actualité. Par exemple la banalisation de l’accident de Fukushima, où l’on va jusqu’à prétendre que l’accident n’aurait pas causé un seul cancer : le but est bien évidemment de remettre en selle le nucléaire. Trump, Bolsonaro et Johnson ont minimisé l’épidémie de Covid pour dissimuler l’impréparation des pouvoirs publics : les populations ont payé un lourd tribut à ce risible et odieux déni de réalité.

Ainsi en est-il de la Syrie. Il est bien établi que la guerre menée par Bachar El Assad contre son peuple a fait 387 000 morts civils et fait fuir plus de cinq millions d’habitants. Que cette guerre a été menée en violation de toutes les règles qui tentent d’en limiter les horreurs : bombardement des populations civiles, utilisation des gaz de combat, torture dans les prisons. Que la bataille a été gagnée par des puissances étrangères, Iran, Russie, Turquie. Que le dictateur est l’objet de poursuites judiciaires internationales pour crimes contre l’humanité. Ce sont des faits, pas des opinions.

La Vaudoise Myriam Demierre, agente de voyage de son métier, visitant ce pays pour se renseigner, tombera naturellement sur des partisans du dictateur, qui nieront les fautes commises par le régime. Comme le Moyen Orient est le lieu d’affrontements entre communautés opposées qui débouchent sur des guerres civiles inextricables, un étranger n’y comprendra pas grand-chose.  Si elle s’engage dans une démarche partisane, à rebours du politiquement correct et de la matérialité des faits, l’autrice n’apporte aucune information mais s’assure une notoriété fondée sur le plus grand scandale possible.

Cet incident est révélateur de la dérive de la culture d’un petit pays (trop) riche qui dispose de moyens disproportionnés par rapport à sa capacité de création et qui subventionne sans discernement à peu près n’importe quoi. A toutes les époques, on n’a forcément pas la chance de trouver Ramuz,  Dürrenmatt ou Jacottet,  Goretta, Tanner ou Reusser,  Valloton, Hodler ou Anker. ( Ont-ils été convenablement soutenus du reste ?)  Faute de génie, on se rabat sur le plus médiatisé, celui ou celle qui a créé le plus grand scandale en allant à contre-courant du bon sens et du bon goût. Par principe tout se vaut.

Le plus illustre, le « plasticien suisse »,  Thomas Hirschhorn a pour seule qualification de bousculer les codes établis et le politiquement correct. Dans ses « installations », il n’y a à contempler qu’un grand désordre à base d’objets récupérés, une sorte de décharge publique dont la laideur agressive se veut une nouvelle forme d’esthétique. Cela suscite cependant l’approbation du milieu professionnel de la culture, qui le prend au sérieux.

On peut en dire autant du plus grand centre théâtral de Lausanne à Vidy. La direction actuelle se sentirait déshonorée de présenter un véritable spectacle de théâtre, mettant en scène une pièce du meilleur répertoire, Racine, Molière, Feydeau, Tchekhov, Shakespeare. Il n’y en a que pour la création contemporaine, comme si celle-ci pouvait à tout instant rivaliser avec plusieurs siècles de véritable culture. Comme si le passé n’avait plus aucune valeur par rapport au présent. Le résultat tangible a été la fuite de la moitié des abonnés, habitués lors des décennies antérieures à l’excellence d’un foyer de culture authentique.

L’Orchestre de Chambre de Lausanne est frappé de la même maladie. Entre un Rossini et un Schubert est insérée une commande de  l’OCL à un compositeur anglais contemporain, Julian Anderson. A chaque concert le sandwich est le même : entre deux œuvres du répertoire pour attirer les spectateurs, on leur impose une œuvre inaudible, ennuyeuse et prétentieuse pour la seule raison qu’elle est contemporaine et que c’est une création. Le résultat est toujours le même : une partie de l’auditoire se réfugie au bar. Si cette œuvre était placée en queue de programme, la salle se viderait intégralement. C’est la raison du sandwich.

Et donc le subside insolite, attribué à l’autrice Demierre, n’est qu’un élément extrême dans la politique anti culturelle de la Ville de Lausanne, enferrée dans une obsession de l’« art vivant », au détriment de toute exigence sur la qualité d’une œuvre. Dans le passé, il y eut des époques et des lieux de culture remarquables, les Médicis à Florence, Louis XIV à Paris, au XIXe siècle Vienne pour la musique et Paris pour la peinture et la littérature. Ceux qui commandaient les œuvres étaient des personnes, dont le goût avait été formé par une longue éducation dans un milieu privilégié. Tel n’est plus le cas, lorsque les commandes émanent du pouvoir politique dans une démocratie. Le peuple porte légitimement au pouvoir des politiciens qui le représentent au mieux, mais qui ne sont pas des spécialistes d’une culture à laquelle leur milieu familial ne les a pas préparés.  Ils sélectionnent aveuglément tout ce qui les interloque, dans l’idée que le grand art doit être incompréhensible et ennuyeux.

Telle est la politique quand elle se mêle de culture. D’une part l’extrême-droite ne jurera que par le cor des Alpes et le yodel, d’autre part la gauche bobo portera aux nues Thomas Hirschhorn et Myriam Demierre. A tout prendre on préfère encore les premiers, qui ont au moins un certain talent, alors que les seconds ne sont que des agitateurs médiatiques qui impressionnent des décideurs désemparés. Quand la culture est investie par des idéologies politiques, elle cesse de vivre, elle se dessèche, elle s’atrophie, elle devient une autre sorte d’académisme. Ce n’est pas en tentant vainement de persuader les Lausannois que Bacher El Assad est le sauveur de la Syrie qu’on les consolera de l’épidémie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La gabegie de la prévoyance professionnelle

« L’étude sur les caisses de pension suisses 2019 publiée aujourd’hui par le Credit Suisse analyse les principaux défis du deuxième pilier du point de vue des caisses de pension et des assurés. La comparaison intergénérationnelle réalisée par les économistes du Credit Suisse met en évidence que le montant des rentes des premier et deuxième piliers par rapport au dernier revenu passe de quelque 57% en 2010 à 46% en 2025, et chute même de 51% à 37% dans le segment des revenus supérieurs. Sans relèvement de l’âge de la retraite, il sera difficile d’assurer la pérennité de la prévoyance professionnelle. »

Ce diagnostic est imparable. Si l’âge de la retraite n’est pas modifié, le système ne peut plus tenir ses promesses. En le créant, on a garanti des pensions équivalentes aux deux tiers du dernier revenu. En le maintenant tel quel, on ne fournira plus qu’un tiers. Les promesses non tenues déconsidèreront le principe même d’un système national et obligatoire.

Depuis la création du système jusque maintenant, sur plus d’un demi-siècle, la durée de survie à 65 ans a doublé, de dix à vingt ans. Pour assurer la stabilité de l’AVS, qui est un système par répartition, il faudrait : soit augmenter de dix ans la durée du travail ; soit diminuer les rentes de moitié ; soit doubler les cotisations, soit combiner les trois méthodes. La seule mesure qui fut systématiquement esquivée est la prolongation de la durée du travail. Pour la raison évidente que cela échouerait devant le peuple.

On continue à payer les pensions mais au rabais : en excluant les veuves (elles sont incapables de se défendre! il faut en profiter) ; en ne compensant pas tout de suite le renchérissement c’est-à-dire en diminuant le pouvoir d’achat des rentes.

On n’augmente pas les cotisations mais on accroit la TVA et on affecte ce gain au soutien des pensions. Cela revient tout de même à faire payer les actifs par une taxe plutôt que par une cotisation. On taxe aussi les retraités, dont on diminue de la sorte le pouvoir d’achat en feignant de ne pas diminuer la pension nominale. Enfin on bouche les trous avec les taxes sur le tabac, l’alcool et les jeux. Le vice viendrait ainsi au secours de la vertu. Mais en pratique c’est l’inverse : lorsque l’on essaie de décourager le tabagisme ou l’addiction aux jeux, on ne s’attaque plus au vice mais aux pensions, symbole de la vertu. Le fumeur apaise sa conscience en se disant qu’il soutient les retraités.

Le Conseil fédéral, le parlement, les partis, n’ont pas le courage de proposer l’allongement de la durée du travail. Et cependant la vérité des chiffres finira par l’imposer, mais dans l’improvisation, c’est-à-dire quand les réserves de l’AVS seront épuisées et quand les rentes de la LPP versées aujourd’hui ne permettront plus de verser celles de la génération suivante.

Face à cette impasse, à ce déni de réalité, à ces promesses impossibles à tenir, une initiative est lancée par les jeunes PLR. Typique d’une entreprise qui risque l’échec. Le parti ne s’engage pas, mais investit ses jeunes.

Ceux-ci s’engagent dans trois directions simultanées : même âge pour les hommes et les femmes ; augmenter l’âge à 66 ans progressivement ; lier l’âge de la retraite à l’espérance de vie. Cette dernière mesure à elle seule permettrait de résoudre le problème. Les deux premières créent plus de confusion et, en particulier, la première mobilisera contre elle l’électorat féminin.

On ne citera pas ici le texte de l’initiative, en particulier l’article 112, alinéa 2, a ter. Parce qu’il est incompréhensible et prétend régler les trois objectifs à la fois. Sa rédaction maladroite et confuse ouvre la porte au refus de signer la liste des initiants, à des discussions passionnées lors de la campagne, à de nouvelles incertitudes lors de la loi d’application. Une seule citation extraite du texte en donne toute la saveur : « l’âge de la retraite correspond à la différence entre l’espérance de vie et la valeur de référence, multipliée par le facteur 0, 8, plus 66 ». Qui peut comprendre cela ? Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? C’est tellement mal emmanché que l’on suspecte une volonté morbide de courir à l’échec.

En parallèle de l’AVS, insuffisante pour assurer le maintien du niveau de vie, le système de capitalisation, dit LPP ou du deuxième pilier, agglomère les cotisations versées par et pour chacun des travailleurs dans un capital personnel, redistribué à partir de la retraite. La fraction distribuée chaque année s’appelle le taux de conversion.

Tout dépend du taux de conversion. Or la durée de la survie au-delà de la prise de pension mène au calcul du taux de conversion : il suffit de diviser 100 par cette durée exprimée en années. A partir de 65 ans, elle est actuellement de 21 années et le taux calculé vaut donc 100/21 =4,76%. Cependant la loi le fixe actuellement à 6,8%.

En conséquence, on paie présentement les retraités, au-delà de leur dû, en partie avec l’argent des cotisants actuels, qui seront dépourvus lorsque leur tour sera venu. C’est le système Madoff : promettre un revenu démesuré, financé en réalité par les nouveaux déposants, jusqu’à l’effondrement de cette pyramide de Ponzi.

Mais la Nature qui est plus sage que les hommes nous a suppléé. Grâce à l’épidémie de Covid, l’espérance de vie est en train de diminuer. Bienfait du virus : il permettra de payer un peu plus longtemps des pensions moins indécentes.

 

 

 

La victoire d’Egerkingen

 

Le comité d’Egerkingen a parfaitement atteint son objectif : diviser en deux l’électorat suisse pour ensuite capitaliser une moitié en faveur de l’UDC. L’initiative n’aura donc aucune incidence sur la réalité puisqu’elle ne la visait nullement. Comme le masque chirurgical est largement obligatoire, même après l’extinction très improbable de l’épidémie, personne ne pourra être sanctionné pour son utilisation. Se masquera qui voudra : fomenteurs de hold-up, émeutiers, femmes musulmanes.

La très éventuelle sanction de la burka et analogues est laissée à la libre interprétation des cantons, dont certains se sont prononcés contre l’initiative. Il est prévisible qu’à Interlaken, Genève, Davos et Gstaad des burkas déambuleront sans aucun risque de se faire arrêter ou amender. C’est un coup d’épée dans l’eau, comme cela a été planifié dès le début.

En dehors d’une incitation directe à devenir suppôt de l’UDC, la réussite de l’initiative aura l’effet de remettre dans le circuit l’appartenance confessionnelle. Voici un siècle, le pouvoir populiste s’est établi en suscitant le mépris, la suspicion et la haine des Juifs, pas seulement en Allemagne mais dans la plupart des pays européens. Pour le siècle à venir, ce soupçon frappera tous les musulmans, même et surtout ceux qui sont parfaitement respectueux des lois de la Suisse. Il y a 200 000 femmes musulmanes en Suisse et elles seront affectées par l’opprobre lancé sur 30 d’entre elles. Certaines seront tentées de les rejoindre, simplement pour affirmer leur liberté. Il y aura donc plus de porteuses de burkas qu’auparavant, ce qui est tout à fait le but d’Egerkingen. Eventuellement un terroriste venu de l’étranger commettra sur le territoire suisse un attentat afin de sanctionner la position antimusulmane de la Constitution.

Ce serait tout bénéfice pour Egerkingen. Il y aurait enfin une guerre de religion qui permettrait d’opposer les Suisses de souche aux autres. Il y aurait enfin des violences, des insultes, des passions. Moins de raison, de tolérance et de Droit. Une régression dans les siècles antérieurs, attisée éventuellement par la poursuite de l’épidémie, le chômage, une crise économique. Loin de réanimer les Eglises chrétiennes, cette initiative suscitera des sectes fanatiques.

Si l’on voulait éviter cette dérive, il faudrait aborder de front la relation interreligieuse. La Suisse n’est pas cet Etat laïque à la française, qui prône en fait une religion de l’Etat au détriment de toutes les autres, une sacralisation de la République. En Suisse, les religions sont reconnues et subsidiées par la plupart des cantons dont c’est la prérogative. Les règles pour cette reconnaissance ont été élaborées en faveur des Eglises chrétiennes et éventuellement du judaïsme. Pas pour l’Islam qui compte environ 5% de la population. Cela permet de le blâmer d’accepter des subsides l’étranger. Etre musulmans, c’est être un peu moins Suisse que normalement, c’est être un pion de l’étranger, une menace pour l’ordre public.

Effectivement, les deux initiatives contre les minarets et la burkas ont accrédité le préjugé selon lequel l’Islam serait une religion dangereuse, prônant la violence, en oubliant que l’on peut trouver dans la Bible tout autant de prescriptions dans ce sens. C’est chaque fois prendre au pied de la lettre des écrits datant de nombreux siècles et reflétant les préjugés de l’époque. Ce qui est interprété selon la justesse de la critique historique pour le christianisme ne l’est pas pour l’Islam.

Les musulmans suisses n’ont jamais perturbé l’ordre public, a fortiori commis d’acte terroriste. Il n’y a donc pas d’autre raison de les humilier que de promouvoir l’intolérance religieuse, qui est elle directement contraire aux valeurs inscrites dans la Constitution. Les initiatives d’Egerkingen ont donc pour but de saper les fondements de la Suisse en prétendant les consolider. En se drapant dans les plis d’une démocratie intransigeante, il pousse celle-ci jusqu’à la contradiction puisque son but est la prise de pouvoir par tous les moyens.

En plus la démarche d’Egerkingen témoigne d’un génie politique tout à fait exceptionnel. Le choix du sujet de l’initiative antiburqa est particulièrement pervers : par sa nature, il divise le féminisme qui ne peut ni l’appuyer, ni la refuser sans se mettre en contradiction. C’est un coup de maître. Attirer dans les rangs d’un parti machiste, des féministes convaincues est le sommet de l’art. Déceler la faille d’une contradiction chez l’adversaire et l’exploiter est un marchepied pour le pouvoir.

Enfin débattre d’un problème inexistant détourne l’attention des véritables problèmes pour lesquels le populisme n’a aucune solution : l’épidémie et la transition climatique. Cela permet de critiquer les efforts du pouvoir existant sans même proposer des solutions qui constitueraient une alternative. Cela permet de saper ce pouvoir puisque le but véritable est de le confisquer.

Dès lors, on peut à la fois regretter que les promoteurs des ténèbres soient tellement plus habiles que les enfants de lumière et en tirer une conclusion évidente : tout citoyen suisse désireux de faire une carrière politique réussie, sans se fatiguer, sans se prendre la tête, dans une indifférence totale à quelque conviction que ce soit, doit accéder aux rangs du parti populiste. Si vous ne pouvez pas battre vos adversaires, il vous reste à les rejoindre.