Les homards de monsieur de Rugy

 

 

Entendu en prenant le café ce matin : deux Vaudois discutent du dernier scandale dont ils ont eu connaissance ; à Berne, on servirait du homard aux politiciens. Rassurons-les tout de suite, ils sont victimes d’une erreur d’interprétation, d’une nouvelle écoutée d’une oreille distraite. Ce scandale épouvantable s’est produit à Paris, ville de débauche, et pas à Berne, siège de la vertu. A ma connaissance, aucun restaurant de la ville fédérale ne sert du homard. Je me demande même si le mot homard existe dans la langue vernaculaire locale. En revanche, on sert à Berne une cuisine à la fois coûteuse et pas goûteuse : l’émincé de veau à la zurichoise, le Wienerschnitzel, le jambon aux röstis. Les parlementaires se repaissent donc, mais ils ne poussent pas le vice jusqu’à manger. Le seul mot de gastronomie serait obscène. Le devoir passe avant le plaisir.

 

Tandis qu’à Paris, le président de l’Assemblée nationale, devenu depuis ministre de l’écologie, s’est livré à une provocation. Pour quelques repas de fonction, il  a invité des convives, auxquels ont été servi du homard. Cette nouvelle stupéfiante a secoué la Ville Lumière jusque dans ses fondements et a failli entraîner la démission du ministre. On ne lui reprochait rien dans son travail actuel, mais on avait déterré un vice bien caché : le homard. Or, à Paris il existe quelques dizaines de restaurants qui servent du homard, parfois démocratique avec des frites. Il ne faut pas se demander pourquoi ce qui est autorisé aux citoyens devrait être refusé à la table du second personnage de la République dans l’exercice de ses fonctions de représentation. C’est que tout est symbolique : il aurait dû se souvenir du destin de la reine Marie-Antoinette qui avoua préférer la brioche au pain. Ces faux pas ne pardonnent pas à Paris. Elle fut décapitée. Il a failli perdre sa place.

Dès lors la question se poserait-elle de déterminer par voie d’ordonnance les plats autorisés aux invités de la République française ? Eliminons tout de suite d’autres mets symboliques : le foie gras (on torture les oies) et les huitres (on mange des animaux vivants). Le populaire steak frite est condamnable par suite des conditions d’abattage des bœufs, de leur émission de méthane (empreinte carbone), de la quantité d’eau qu’ils absorbent (la sécheresse menace). Ne parlons même pas de gibier. Que reste-t-il ? Le hachis Parmentier, les harengs saurs, la soupe aux choux, voire la boite de sardines. Et encore ! Les gilets jaunes se plaignaient de n’avoir plus comme pitance que des pâtes industrielles. C’est peut-être une issue. Lors de la prochaine invitation à l’Elysée de la reine d’Angleterre, il faudrait lui servir un spaghetti bolognais. Vexée de ce manque de considération pour son rang, elle sera en même temps impressionnée par la neuve vertu des Français, renonçant à leur fâcheuse tendance de se faire plaisir à table.

 

Reste à découvrir par quel truchement ces homards furent dévoilés à la presse. Personne n’a fait le rapprochement avec le limogeage de la directrice de cabinet, Nicole Klein. Or, elle seule était en possession de tous ces détails. A-t-elle voulu se venger de monsieur de Rugy ? Celui-ci aurait-il dédaigné ses avances ? Ou plus banalement oublié de l’inviter à sa table ? Cherchez la femme !

 

Au crime des homards, on a rajouté d’autres reproches : on prétend que monsieur de Rugy a offert à sa femme un sèche-cheveu plaqué or. C’est bien dans l’esprit du temps : on se contente de toc alors que les rois de France donnaient des ustensiles en or massif. On a extrait des caves de l’hôtel de Lassay un Bordeaux 2004 estimé à 550 euros au lieu de le mettre en vente pour alléger le budget de l’Etat. L’appartement de fonction a été rénové pour 63 000 euros. Etc. En somme le homard, à lui tout seul, ne pesait pas bien lourd. La presse a mitonné un mille-feuille de reproches mineurs pour que tous ensemble ils pèsent plus. Le but est évidemment d’affaiblir la Macronie en dévissant le second personnage du gouvernement. Aussi bien la droite classique que la gauche traditionnelle n’ont pas supporté d’être écartées du pouvoir

 

Revenant au point de départ on peut affirmer que cette comédie endiablée ne peut se jouer qu’à Paris, qu’on en fera un film, qu’on en parlera longtemps encore pour éviter d’évoquer les vrais problèmes. A Berne cela n’arrivera jamais, car on souhaite ardemment  que rien ne s’y passe.

Le déni de réalité, couteau-suisse de la politique

 

La série télévisée Tchernobyl a eu un succès inattendu, sanctionné par une audience explosive. Elle relate, épisode après épisode, non seulement la lutte des sauveteurs sacrifiés, pompiers, mineurs, soldats, mais aussi et surtout l’attitude lâche et absurde des autorités, dans la centrale, dans la région, au gouvernement de l’URSS. Cette série constitue une métaphore des relations du pouvoir politique avec la réalité. Si le directeur n’avait pas été promu pour son orthodoxie marxiste plutôt que pour sa compétence, l’accident ne se serait pas produit. Si les autorités locales n’avaient pas nié l’évidence, la population de Pripiat eût été évacuée tout de suite et le retard n’eût pas entrainé tant de morts. Leur nombre est et restera inconnu, jamais dévoilé, entre quelque milliers et cent mille. Cette réalité (pour les défunts) est insupportable pour les responsables, qui la cachent pour mieux la nier même aujourdhui. Le seul bénéfice de ces sacrifices fut l’effondrement du régime soviétique et la disgrâce du communisme dans le vaste monde. Au nom de l’excellence supposée du marxisme, les décideurs furent aveuglé : un ingénieur communiste ne pouvait par définition commettre d’aussi lourdes erreurs ; elle n’avait donc pas été commise.

Le déni de réalité est une posture courante dans la pensée de gauche qui suppose qu’il existe un citoyen vertueux, apte à travailler pour la gloire de l’Etat en se contentant de miettes. A droite, on cultive l’illusion inverse que le marché laissé à lui-même règlera tous les problèmes, si l’Etat ne s’en mêle surtout pas. Malgré les fantasmes de la gauche et de la droite, il n’y a pas plus de citoyen vertueux que de marché parfait. La réalité est à mi-distance de ces deux fictions.

Ces deux dénis de réalité typiques se reproduisent continuellement en politique, même helvétique. Il y a toujours quatre centrales nucléaires en Suisse à proximité de grandes villes qui sont à merci d’une erreur humaine ou d’un accident naturel : le déni de réalité consiste à estimer qu’aucun ingénieur suisse ne commettra jamais d’erreur ; c’est la version nationaliste de la posture marxiste en Union soviétique.

Il y a toujours au Palais fédéral une grande ignorance, réelle ou feinte, du réchauffement climatique. Aucune mesure sérieuse n’a été prise. Le peuple ne l’accepterait pas. Comme il est souverain, ni le parlement, ni le conseil fédéral n’osent le contredire. C’est le déni de réalité propre aux courtisans.

Dans la gestion des affaires les plus ordinaires, le déni de réalité permet aussi d’esquiver la solution de problèmes insolubles en se persuadant soi-même qu’ils n’existent pas. La précarité du système des pensions en est le meilleur exemple. L’AVS dans son principe revient à distribuer chaque année aux retraités les cotisations des actifs. Ce principe est réaliste et fonctionnel aussi longtemps qu’il y a quatre travailleurs pour un pensionné. Si celui-ci touche 60% du salaire moyen, la charge des cotisations n’est que de 15%, réparties astucieusement et artificiellement entre patron et employé.

Le principe serait toujours applicable si l’espérance de vie à la prise de pension ne changeait pas. Or, pour donner suite aux progrès de la médecine, l’espérance de vie à 65 ans est passée de dix à vingt ans. La réalité impose donc de reculer de dix ans la prise de pension. Ou bien de doubler les cotisations. Ou bien de diviser par deux les pensions. Comme aucune de ces trois démarches ne plait au peuple, comme la réalité est insupportable, on fait comme si de rien n’en était, on chipote un peu sur les cotisations, on augmente un peu la TVA qui rogne sur les pensions, on ne touche surtout pas à l’âge de la pension car la sanction par les électeurs serait terrible. La seule solution efficace, réaliste, durable est niée. Et on continue à supporter un déficit qui va croître.

Même déni pour la médecine dont on voudrait comprimer les coûts en la rationnant, mais sans que cela soit trop visible. Même déni pour la sécurité nationale que l’on prétend assurer avec une armée, parfaite pour les conflits du passé, en niant l’existence de dangers bien plus réels et bien plus inquiétants. Même déni pour la relation avec l’UE, puissance de 500 millions d’individus auxquels on prétend imposer les caprices d’un petit pays de huit millions.

Le déni de réalité est la posture la plus confortable pour un individu, pour un couple, pour une entreprise, pour un parti, pour un pays. C’est un rêve éveillé, c’est l’attitude des enfants affrontés aux tourments de l’adolescence et de l’âge adulte. Beaucoup de politiques prétentieuses ne sont que des enfantillages. Plus loin, lorsqu’il est trop tard, c’est une sédation profonde et continue avant la disparition.

Avant qu’il soit trop tard

 

Après une semaine de canicule éprouvante, lorsque les citoyens pestent contre les excès de chaleur, lorsque des records absolus de température sont atteints et dépassés, c’est le moment de faire l’état des lieux, c’est-à-dire de comprendre pourquoi rien n’a été fait à temps, pourquoi à des degrés divers les décideurs sont climatosceptiques.
Il y a trois espèces de climatosceptiques.
La première soutient qu’il ne se passe rien d’autre que des fluctuations statistiques de la météo : elle réfute les mesures de la température croissante de la planète en les attribuant à des manipulations de l’opinion publique manigancées par des organes officiels, c’est-à-dire non crédibles, menteurs, mythomanes. Il n’y a donc rien à faire.
La seconde admet que la température augmente mais nie que cela puisse être le résultat de l’activité humaine en se référant aux variations antérieures du climat suscitées par des cycles astronomiques. Il n’y a donc rien à faire.
La troisième admet que le réchauffement est dû à l’activité humaine, mais qu’il est supportable, que ses conséquences ne sont pas graves et que lutter contre lui nuirait à l’économie. Il ne faut donc rien faire.
Avant qu’il soit trop tard, il faut considérer la planète en refusant de s’angoisser. L’anxiété, mauvaise conseillère, engendre la panique qui pousse aux décisions étourdies. Surtout, elle décourage d’entreprendre. Cela explique la présente indifférence politique face au défi climatique.
Ou bien c’est vrai et il n’y aurait plus rien à faire parce que peuple n’acceptera jamais les mesures impopulaires. Ou bien c’est faux et il ne faut rien faire non plus. Pour rester les bras croisés avec une bonne conscience, les décideurs se convainquent que ce ne soit ni vrai, ni faux, dans la zone grise des menaces latentes, des préjugés incertains et de l’avenir imprévisible. Ils réussissent selon les circonstances à passer d’une catégorie de climatosceptiques à une autre au fil de la même intervention.
En réalité, si on veut limiter la hausse de la température de la Terre à 1.5°, il faudrait réduire l’émission de CO2 de 35 milliards de tonnes en 2018 à 10 milliards de tonnes en 2050. Cela signifie revenir un siècle en arrière, en 1950, mais dans un tout autre monde, avec une production industrielle multipliée par dix et une population par quatre. Quoique ce ne soit pas impossible, ce sera très pénible. Dans l’état actuel des consciences, cela ne se fera pas, parce que les peuples ne voudront pas diminuer délibérément leur niveau de vie, avant d’y être contraints par l’ampleur des catastrophes.
Nous ne sommes pas seulement confrontés à un problème technique et économique, qui comporte des solutions bien connues, mais nous affrontons aussi une injonction à remanier la civilisation.
Notre espèce humaine est l’aboutissement d’une série de défis environnementaux du même ordre, qui furent surmontés chaque fois par le dépassement du système technique existant et aussi par la réforme des institutions sociales et des croyances religieuses, qui les sacralisaient. La sanction latente de chacun de ces défis était l’extinction d’une tribu, d’une civilisation ou de l’espèce.
De même aujourd’hui, si nous continuons sur notre lancée, la planète ne pourra plus pourvoir aux besoins de la population actuelle. La crise à venir, la sixième extinction de masse, exécutera automatiquement le tri des peuples, en sélectionnant les plus aptes à la survie, ceux qui auront à temps adapté leur système technique et modifié leur mentalité.
Concrètement pour la Suisse le défi consiste à passer d’une importation de 80% de son énergie sous forme de combustibles fossiles vers une quasi autonomie en collectant l’énergie solaire, éolienne, géothermique sur son territoire. Ce serait œuvrer à un accroissement de sa souveraineté réelle. Refuser ce défi, nier la réalité, revient à placer la souveraineté helvétique dans un univers fantasmé. Il n’est pas trop tard mais beaucoup de temps a déjà été perdu.

Il faut et il suffit du courage pour surmonter un défi

 

Tous les défis sont des occasions de se surmonter. On en a de multiples témoignages avec ceux et celles sur lesquels le malheur a fondu : maladie, invalidité, accident, séparation, chômage, pauvreté. Même si le handicap n’a pas disparu, l’individu s’est renforcé. C’est pourquoi tant de Suisses quittent délibérément leur zone de confort pour s’imposer des épreuves extrêmes ; marathon, trekking, escalade, navigation. On peut supporter ou même choisir la difficulté pour en sortir grandi. On peut aussi la nier ou la fuir et subir les conséquences de cette nonchalance, lâcheté ou déficience. Le culte de l’ignorance ou de la faiblesse est mortel pour l’esprit et le corps.

Le pire des défis auquel nous sommes tous confrontés, individuellement ou collectivement, c’est celui lancé à la planète par la planète : demeurer vivable bien qu’elle supporte une espèce envahissante, turbulente, négligente et avide : la nôtre. Nous avons modifié un paramètre essentiel de la Terre et nous continuons imperturbablement, bien que les mises en garde n’aient pas manqué depuis un demi-siècle. Il existe bel et bien un défi climatique, assorti d’autres défis, comme l’extinction massive des espèces, la sixième, la première que nous ayons déclenchée et dont nous risquons de devenir les ultimes victimes.

Bien entendu le défi, comme toujours, pourrait être surmonté par une mise en œuvre intelligente de la technique : isoler les bâtiments, les couvrir de cellules solaires, puiser dans la géothermie, etc. Et la Suisse dispose surabondamment des finances pour cette entreprise. Mais la technique et la richesse ne donnent que les moyens de la politique : encore faut-il que celle-ci soit suscitée, entretenue et développée par le consensus des citoyens dans le système démocratique. Si ce n’est pas le cas, c’est le système politique lui-même qui est mis en cause.

On en a eu une illustration éclatante dans la révolte des gilets jaunes : le pouvoir technocratique français s’était imaginé dans  une paresseuse routine intellectuelle, par ignorance des désavantagés, de réduire l’empreinte carbone du pays en augmentant simplement la taxe des comburants. Il négligeait la dimension essentielle du défi : la classe défavorisée de la population est souvent obligée de se déplacer en voiture pour accéder à son lieu de travail et y collecter un maigre salaire. La politique choisie, contradictoire dans les termes, a dû capituler devant l’émeute en achetant le calme par 17 milliards d’euros, bien plus que les taxes en question. Faute d’affronter le défi dans toutes ses dimensions, le système politique s’autodétruit. A limite par la violence, s’il n’y a pas consensus.

Cet exemple démontre qu’il faut en même temps : réduire la consommation d’énergie en agissant sur les prix, sans dégrader le pouvoir d’achat des plus démunis ; faire croitre les secteurs verts, avant de faire décroître des secteurs traditionnels, pour ne pas susciter le chômage ; agir résolument au niveau national, bien qu’un effort planétaire soit indispensable. Soit trois implications du défi. Pour les prendre en compte, il faut en même temps : plus de justice sociale et pas moins ; un développement technique gouverné par l’intérêt de tous et non par le profit de certains ; plus de solidarité internationale et moins de nationalisme.

Beau programme car le défi est gigantesque : il porte sur notre civilisation, qui doit être changée en profondeur et, pour tout dire, améliorée. Le défi matériel exige une conversion morale. C’est bien son but et son utilité. Nos ancêtres ont survécu aux pires défis climatiques spontanés, des périodes glaciaires de 100 000 ans, par leur ingéniosité technique, mais aussi par leur culture et leur religion qui leur donnait le courage nécessaire. Beaucoup d’espèces humaines ont disparu, parce qu’elles n’ont pas réalisé cette révolution mentale. C’est leur élimination qui a défini le petit reste, tellement doué, que nous sommes. Laissé à lui-même, le défi climatique fonctionnera par élimination des moins aptes à sortir de leur aveuglement. C’est la règle de l’évolution qui vaut pour nous aussi.

Le véritable risque est de tourner le dos au défi tant il est ardu. L’homme le plus puissant du monde n’ose pas entreprendre des réformes politiques nécessaires et impopulaires. Il se justifie a priori en niant l’existence même du défi. Il propose une marche en avant dans l’immobilisme. Il nie la réalité brûlante sous ses yeux. La ville de Paradise était située au nord de la vallée centrale de Californie, sa population s’élevait à 26 882 habitants sur 47,3 km2. La ville fut entièrement détruite par l’incendie, dit Camp Fire, qui a débuté le jeudi 8 novembre 2018 et qui a détruit près de 620 km2 et plus de 13’500 maisons. Le président Trump a visité ce champ de ruines, exprimé sa tristesse et réitéré son refus de reconnaître que le changement de climat soit responsable de ce désastre. Il est saisi par une sorte de folie, comme tant de puissants de jadis, comme un héros de Shakespeare, comme Macbeth.

Combien n’y-a-t-il pas de Trump au petit pied dans notre entourage helvétique ? Ils voient les glaciers fondre sous leurs yeux, des trombes d’eau alterner avec des sécheresses, des canicules tuer, une gigantesque migration se préparer et ils ferment les yeux. Le Conseil national a refusé de voter la loi sur le CO2 du Conseil fédéral pourtant bien éthérée. Si l’on évoque le défi climatique dans un blog, on suscite des commentaires butés dans leur déni. Faute de courage, la réalité est remplacée par une entreprise de désinformation, dont le dernier toutes-boites de l’UDC constitue un inquiétant exemple.

Or la Suisse a démontré en maintes circonstances qu’elle était particulièrement capable de surmonter les pires défis, y compris le tout premier, celui de sa topographie montagneuse. Un pays pauvre devenu riche. A trois reprises le peuple souverain a dominé ses peurs et ses aveuglements pour échapper aux guerres franco-allemandes. Il fallut nommer un général muni des plus vastes pouvoirs, entretenir une industrie d’armement, mobiliser une armée de milice entrainée et motivée, ruser avec l’ennemi, dépenser beaucoup d’argent des contribuables. Il a fallu bien du courage mais nos ancêtres en avaient à revendre.  Et cela a payé, la Suisse n’a pas sombré dans la folie collective de l’Europe. Ce défi gigantesque, qui fut surmonté, prouve que celui qui advient peut l’être. Il faut l’envisager froidement, sans céder à une panique suscitée pour des raisons de basse politique, et décider d’agir. Il n’y a pas de problème technique, il n’y a qu’un problème politique. Il faut lui insuffler du courage. Qui connait la recette?

Nyaka, Fokon, Yakapa, Isufi.

 

Tels sont les refrains de toute politique populiste, axée sur le simplisme de solutions inapplicables à des problèmes patents. Le souverain populaire s’irrite de l’impuissance des exécutifs à tout résoudre. Pour répondre à cette attente, il n’y a qu’à, faut qu’on, il n’y a qu’à pas, il suffit.

L’UDC a fait distribuer en Suisse romande une « Edition spéciale » à plus d’un million d’exemplaires, soit un toutes boites. La proximité des élections fédérales suscite une crainte du premier parti de Suisse, qui risque de perdre des sièges faute de s’être engagé dans le vaste débat de la transition climatique. Le peuple (si volatile !) s’apprête à déplacer ses suffrages vers les deux partis suisses qui affichent la couleur verte. Or, le populisme, fondé essentiellement sur la xénophobie, est dans tous les pays viscéralement opposés à entrer dans le débat du climat, pour une raison que l’on va découvrir.

La lecture de ce pamphlet de 8 pages est tout à fait éclairante. Le thème sous-jacent reste le refus de l’immigration. « Un million d’immigrants entraine une consommation de 59 milliards de litres d’eau ». La transition climatique est assimilée à une conséquence de la politique migratoire, imposée par l’ONU, acceptée avec l’UE. Or, il y a du vrai dans cette considération insidieuse. C’est l’évidence : s’il n’y avait pas de migrants, ils ne boiraient, ni ne se laveraient, ni ne tireraient la chasse. Mais cela n’a strictement rien à voir avec le véritable facteur,  la production de CO2, la montée de la température de la planète et ses conséquences.

Pour agiter le peuple avant de s’en servir, il faut certes lui mentir, mais pas n’importe comment. Il faut ruser avec la vérité, en dévoiler une facette et occulter les autres. En fait, il y a même plus de deux millions d’immigrants en Suisse. En revanche, si le pays ne comptait plus que 20% de sa population actuelle, son empreinte carbone, la seul chose importante, serait nulle puisque l’énergie des barrages suffirait. Mais avec ce genre de « si », on pourrait mettre Paris dans une bouteille. Le problème n’est de faire fonctionner la Suisse comme si sa population n’était pas ce qu’elle est et comme si elle pouvait instantanément se passer des immigrants. Car rien moins qu’un quart des médecins ont été formés à l’étranger et 38% du personnel infirmier n’est pas Suisse. Que dire des chercheurs, des enseignants, des ingénieurs, des ouvriers du bâtiment ? Ces habitants louent forcément un quart des logements, achètent le quart des produits de consommation. Nyaka les jeter tous à la porte ? Sans conséquences ?

Le véritable problème est de faire fonctionner le pays tel qu’il est, dans la planète telle qu’elle est. Or le réchauffement climatique est une réalité, attestée par des mesures. Ce n’est donc pas une opinion de la gauche comme l’insinue « Edition spéciale », mais un outil pour celle-ci, fondé sur l’évidence. Selon la contribution révélatrice de Roger Köppel dans ce pamphlet, la gauche sème la panique climatique « pour installer un régime de contrainte et détruire les valeurs libérales fondamentales. » Et ce n’est pas tout à fait faux.

Dans le monde entier, la gauche classique, socialiste, anticapitaliste est en porte-à-faux depuis l’effondrement du communisme. Malgré tous ses défauts, malgré ses retombées inquiétantes, le capitalisme a fonctionné depuis trois siècles pour améliorer le sort des hommes en leur donnant à manger, en les soignant, en les instruisant, tout en négligeant les insolvables. Dès lors, la gauche est à cours de programme économique crédible. Elle est viscéralement étatique, fonctionnarisée, centralisatrice, antilibérale, égalisatrice. Or, ce ne sont plus des thèmes très porteurs ; l’Etat Providence est reconnu comme un mythe ; il n’y a pas de santé, de pension, de transport, d’éducation qui seraient gratuits ; il y a toujours quelqu’un qui paie. Par le biais de la TVA en particulier, de la redevance TV, de l’assurance maladie obligatoire, tout le monde paie de plus en plus et s’en irrite. L’écologie est venue à point comme idéologie de substitution pour la gauche, comme pneu de secours politique.

Par raison de symétrie, l’idéologie populiste se dédouane en stigmatisant cette nouvelle idéologie de gauche. Ainsi le pamphlet se garde bien de parler de la production de CO2, de l’effet de serre, de la fonte des glaciers, des sécheresses, des incendies, des tornades, de la montée des océans. Il occupe le terrain en parlant des « vrais problèmes : exploitation dévastatrice des océans, pollution par le plastic, surpopulation. »

Il y aurait donc de quoi rédiger une thèse de doctorat sur les seules huit pages de l’« Edition spéciale ». Non seulement sur la propagande populiste, mais sur les méthodes classiques de manipulation de l’électorat. Il y a beaucoup de talent, voire de génie, dans ce genre de textes. Déjà dans la Grèce de Socrate, des sophistes défendaient n’importe quelle thèse par leur maîtrise des ressources du raisonnement, vrai ou faux, peu importe.

Cette rhétorique adressée à tous les ménages suisses rapportera des voix. Isufi de rassembler les mécontents de tous bords, les éclopés de la mondialisation, le paysannat en péril, les perdants de l’enseignement, les classes moyennes surtaxées, les chrétiens intégristes terrorisés par la montée de l’Islam. L’amalgame de ces peurs constitue le programme du premier parti de Suisse. Nyaka : reconstruire des centrales nucléaires, n’acheter que des produits agricoles suisses, défendre la démocratie directe, le fédéralisme, la neutralité armée, rompre avec l’ONU et l’UE, refuser les requérants d’asile. Yakapa : renchérir le prix des comburants, interdire le chauffage au mazout, installer des éoliennes, taxer les voyages en avion. Isufi de s’engager « pour une Suisse fondée sur des valeurs chrétiennes », dont sait depuis la prédication de Jésus de Nazareth combien elles sont contraires à l’accueil des étrangers.

Jadis les nations étaient gouvernées par des monarques absolus. Certains prenaient leurs décisions après mûre réflexion. D’autres étaient manipulés par leurs courtisans qui défendaient surtout leurs privilèges. « Edition spéciale » travaille dans le même registre : attirer les suffrages du peuple souverain en flattant ses peurs, ses illusions, ses dénis de réalité. C’est le moyen politique le plus simple et le plus efficace : prendre les gens pour ce qu’ils sont et non pour ce qu’ils devraient être.

Pour sortir de l’inertie climatique

 

L’excellent livre de Roger Nordmann « Le plan solaire et le climat » résume en 150 pages un projet d’équipement de la Suisse pour la rendre autonome en matière d’énergie. C’est le genre de document que l’on attendrait de la part du Conseil fédéral, dont la politique a long terme en la matière mériterait d’être formulée en des termes aussi précis et réalistes. Or la loi sur le CO2 déjà timide à l’origine a été vidée de son contenu lors d’un vote du Conseil national le 8 décembre 2018. On n’est nulle part.

On ne peut pas se satisfaire d’une Suisse à 37 éoliennes parce que le droit de recours est aussi étendu. Il faut maintenant forcer le destin. Si l’Autriche en a installé 1 313, la Suisse devrait pouvoir en faire autant. Plus du photovoltaïque en abondance, l’assainissement des bâtiments mal isolés, la géothermie. La technique fournit toutes les solutions mais pas le courage politique.

Face au défi climatique, le fonctionnement de la Confédération n’est pas adapté. Il n’y a pas de chef de l’Etat permanent ou de premier ministre, mais une direction collégiale, où sont représentées toutes les mouvances politiques. Sur la question de la transition climatique, il n’y a pas d’accord possible entre une droite, qui nie ou minimise le problème, et une gauche qui l’agite sans pouvoir le résoudre. Les institutions gèrent admirablement la routine des questions ordinaires. Elles ne sont pas faites pour les situations extraordinaires.

Or, il surgit des cas où l’urgence requiert une autorité suprême. En cas de menace de guerre, l’Assemblée fédérale élit un général qui dispose des pouvoirs les plus étendus. D’une certaine façon, la situation est identique en matière de climat : la survie du pays, voire celle de l’espèce, est en cause. Une autorité supérieure, un « général du climat », peut-être un groupe restreint d’experts, pourrait avoir comme prérogative d’imposer des décisions à la fois indispensables et impopulaires.

Dans un tout autre domaine, on en a eu une préfiguration, face à la menace de faillite de l’UBS. Averti dans l’urgence de la menace d’une cessation de paiement et d’un ébranlement systémique de l’économie suisse, le Conseil fédéral siégea à partir de 9 heures le mercredi 15 octobre 2008.
Dès 13 heures 30, les six membres de la délégation des Finances, trois Conseillers nationaux et trois Conseillers aux Etats, étudient les documents relatifs au plan. A 18 heures 30, en trois heures, la délégation des finances décide à l’unanimité d’octroyer 6 milliards de prêt. Une société de portage créée par la BNS recueillera les placements douteux de l’UBS à hauteur de 60 milliards. A titre de comparaison, le budget fédéral était à l’époque de l’ordre de 60 milliards : le risque était donc considérable. Bien que les chambres fédérales aient été en session, la décision ne leur fut pas soumise. Un autre exercice du pouvoir s’était établi, réaliste, rapide et efficace.

On doit se souvenir que l’économie suisse fut sauvée ce jour-là par la concertation d’un tout petit groupe de personnes, qui prirent tous les risques. On peut souhaiter que le même mécanisme soit mis en place pour la crise climatique. A situation d’exception, il faut une solution adaptée : elle est à portée de main, il suffit de l’activer.

Trop de médecins ?

 

Une fois de plus le Conseil des Etats a refusé d’entrer en matière sur le refus de contracter, qui serait accordée aux caisses maladies. Cela va de soi pour les médecins : au terme d’une très longue formation, ils obtiennent un diplôme donnant le droit de soigner. Si une ou plusieurs caisses peuvent arbitrairement les mettre sur une liste noire, en refusant de rembourser les soins, ces médecins sont de fait privés de diplôme. Il y aurait donc deux instances successives pour accorder un diplôme ou pour permettre de l’utiliserr : les Facultés de médecine et puis les caisses d’assurance. Les premières évaluent la compétence professionnelle et les secondes les coûts engendrés. Ce n’est pas au même niveau. Veut-on des médecins compétents ou économes?

Cela va de soi aussi pour les patients. Ils estiment avoir le droit de choisir leur médecin en fonction de tous les critères imaginables, à commencer par sa réputation professionnelle et par son empathie lors des entretiens. Exclure certains médecins revient à limiter cette liberté fondamentale du choix sur un libre marché. C’est pire qu’une médecine d’Etat à la soviétique ou à la britannique car l’instance de décision n’est plus l’Etat mais des entreprises privées.

Ce n’est pas la première fois que des mesures maladroites sont proposées pour réduire les coûts de la santé. Cela a commencé voici vingt ans avec le numerus clausus des facultés de médecine visant à réduire le nombre de médecins diplômés : cette mesure a tourné à la confusion de ses initiateurs puisque les jeunes Suisse, interdits d’étude, ont été remplacés par des médecins formés à l’étranger. Il n’y a donc pas eu finalement de réductions du nombre de médecins.

Sont-ils pour autant trop nombreux, comme le prétendant les partisans de leur réduction ? A en juger par le délai nécessaire pour obtenir un rendez-vous chez certains spécialistes, de trois semaines à trois mois sur la place de Lausanne, ils seraient au contraire surchargés et trop peu nombreux. Il n’y a pas trop de spécialistes et trop peu de généralistes. Ils sont peut-être mal répartis sur le territoire. Mais qui s’en occupe?

Ensuite on a proposé et mis en œuvre un moratoire sur l’ouverture de nouveaux cabinets par de jeunes médecins. Le seul résultat a été de les confiner dans les hôpitaux universitaires, où ils se sont spécialisés en créant prétendument une pénurie relative de généralistes.

Il n’y a donc pas de méthode simple et efficace pour diminuer les coûts de la santé. Toutes les interventions maladroites ont, jusqu’à présent, été à fins contraires. Quel que soit le système, il y aura toujours des malades imaginaires et des médecins complaisants: c’est inscrit dans la nature humaine, faite d’angoisses et de faiblesses. Si l’on réduisait effectivement la consommation médicale par des mesures administratives ou légales, on réduirait certes des dépenses inutiles, mais aussi d’autres indispensables. Dans un système de marché libre fondé sur la relation privilégiée entre patient et médecin, l’Etat est privé de moyens d’action et il le restera.

Le système de santé suisse est excellent en ce sens qu’il garantit une espérance de vie parmi les trois plus élevées au monde. Il n’absorbe que 12% du produit national. Ce n’est pas trop cher payé, même si c’est un luxe réservé à un pays riche. Si l’on estime qu’il y a trop de médecins, encore faudrait-il décider d’une norme objective. Il y a aussi, si l’on commence à compter, trop d’avocats, de fiduciaires, de stations de ski, de stades, de théâtres, de musées, de parcs, d’universités, d’avions, de voitures, de restaurants, d’antennes de téléphonie dont pourrait théoriquement se passer.

Mais dans ces domaines, il semble qu’il n’y ait jamais assez, parce que des lobbys puissants veillent au grain. Si les médecins étaient organisés en groupe de pression, s’il finançait de la publicité à la télévision, on se rendrait compte qu’ils sont vraiment utiles pour maintenir les gens en vie, en bonne santé et capable de travailler alors que ce n’est pas le cas des antennes de téléphonie, des stations services et des émetteurs de télévision.

Bienheureux les repus

 

L’homme le plus puissant du monde envoie le message suivant qui le dépeint tout entier et qui annonce le monde à venir :
«Le Mexique a profité des États-Unis depuis des décennies, a affirmé Donald Trump vendredi matin sur Twitter. Nos lois sur l’immigration sont mauvaises à cause des démocrates. Le Mexique fait fortune grâce aux États-Unis depuis des années. Il peut facilement régler le problème. Il est temps pour lui de faire finalement ce qui doit être fait!»
Dès le 10 juin prochain, les douanes américaines imposeront une surtaxe de 5% sur toutes les importations de biens en provenance de leur voisin du sud. «La surtaxe augmentera de 5% par mois jusqu’à 25% si des mesures adéquates ne sont pas prises d’ici à octobre», a-t-il menacé. Le président américain accuse les autorités mexicaines de laxisme dans la lutte contre le flux de migrants clandestins arrivant au Texas.
Nous connaissons ce genre de message, mais nous le croyions réservé aux histrions de la politique, Hitler, Staline, Pol Pot, Pinochet etc…Que de la Maison Blanche, qui fut jadis le dernier refuge des Droits de l’Homme sortent pareilles admonestations est inquiétant. Les menaces alternent avec les mensonges. Non, le Mexique ne fait pas fortune grâce aux Etats-Unis car le PIB par habitant n’y est que de 8 902 $ contre 59 531 $ : le Mexique est pauvre et les Etats-Unis sont sept fois plus riches, telle est la vérité. Non, le Mexique ne peut pas facilement régler le problème en édifiant un mur de 3200 kilomètres. Non, ce n’est pas la faute des démocrates qu’il existe une pression migratoire tout le long d’une frontière impossible à contrôler.

Aux Etats-Unis la population est nourrie, trop nourrie de viandes, de graisses et de sucre au point qu’y abondent les obèses et les diabétiques. Au lieu de paître sur les immenses pâturages de la plaine américaine, le bétail est entassé dans des enclos où il se repait de maïs pour grossir deux fois plus vite. En Amérique Latine, spécialement au Venezuela des gens meurent de faim faute de maïs.
Ce qui est vrai dans les Amériques ne l’est pas moins en Europe, même si les dirigeants, mieux élevés ou plus hypocrites, se gardent bien de lancer en l’air des propos inconsidérés. La pression migratoire a été réduite en chargeant la Lybie, le Maroc et la Turquie de servir de barrages, par tous les moyens. Les bateaux de sauvetage des ONG ne peuvent plus atterrir sur les ports européens de Méditerranée. Les prisons libyennes servent de déterrent pour l’Afrique au Sud du Sahara.

Trump n’a qu’un défaut. Il dit tout haut ce que tout le monde civilisé pense tout bas. Il lui manque ce vernis de diplomatie qui fait tout le charme du Vieux Continent.

Bienheureux les repus car il faudra les gaver avant de nourrir les affamés. Bienheureux les puissants car le monde leur appartiendra. Bienheureux les menteurs, car ils décideront de la vérité. Bienheureux les riches car on leur donnera le pain des pauvres.

Une mauvaise idée, une mauvaise action

 

Les CFF veulent développer l’ambiance musicale des galeries commerciales dans les gares. Cela fonctionne déjà dans le « Shopville » de Zürich et ce sera étendu à Genève, Berne et Lausanne. Le titre même de Shopville indique la tendance vers le n’importe quoi : on ne parle plus sa langue mais une espèce de globish où tout se mêle et s’emmêle.

L’homme est fait pour entendre la musique composée et interprétée par d’autres hommes. C’est un langage qui transmet des émotions que les mots ne peuvent exprimer. Cela va du ranz des vaches à Stravinski en passant par l’opéra, le bal musette, le Beau Danube bleu, Brassens et Léonard Cohen. Mais ce n’est évidemment pas de cela que l’on parle. On aura recours à « la dance, la house, le lounge et le chill out » ou encore « singers-songwriters » ( ???).

On voit tout de suite de quoi il retourne. Un bruit fabriqué par des usines à son, des hérauts de la guitare électrique, voire par des applications numériques. Ce n’est du reste pas destiné à transmettre des émotions mais à faire vendre. Les spécialistes du marketing sensoriel (encore un mot globish) ont appris que les consommateurs cobayes achètent plus, si on les enveloppe dans cette ambiance musicale. Ce n’est pas de la musique au sens propre mais du bruit, qui vient se rajouter aux bruits de la ville et aux annonces ferroviaires.

Qu’attendons-nous des CFF ? Des transports réguliers, multiples, à l’heure, empruntés dans des gares sures, propres, voire esthétiques. C’est notre indispensable réseau de transports publics à moyenne distance, la garantie de ne pas être contraint d’utiliser la voiture ou l’avion. A ce propos, pourquoi n’y-a-t-il pas de TGV en Suisse ? Pourquoi met-on cinq heures de Genève à Lugano et trois heures de Genève à Paris ? Pourquoi ne trouve-t-on pas toujours de siège ? Pourquoi cela coûte aussi cher ? Pourquoi le concept originellement suisse de Swissmetro a créé des émules dans le vaste monde et pas en Suisse ?

Et si les CFF s’occupaient plus de leur métier et moins de rentabiliser les gares en les utilisant pour vendre n’importe quoi lorsque les commerces ordinaires sont contraints de fermer par la loi. Et si les CFF ne s’occupaient pas de faire vendre plus alors que la transition climatique ne sera maîtrisée que si nous achetons moins. Et si les CFF diffusaient de temps en temps de la vraie musique à un niveau modéré et pas tout le temps. Et si des musiciens amateurs étaient invités à s’y produire. Et si on retrouvait dans ce domaine public un silence propice à la détente, à la lecture, à la réflexion. Et si on y exposait des œuvres d’art en lieu et place de vitrines de magasin. Et s’il y avait de vrais cafés pour y discuter et de vrais restaurants plutôt que des mangeoires. Et si on traitait les passagers comme des êtres humains et pas des vaches à traire.

Retour à Calvin

 

Au XVIe siècle quelques réformateurs surgirent de la chrétienté pour affirmer que l’Eglise de l’époque, compromise avec le pouvoir politique et financier, devait revenir aux sources du christianisme. Ils n’ont pas hésité à risquer leur vie dans cette mission. Ce sont de pareils héros qu’il faudrait pour gérer les bouleversements contemporains : le défi climatique, la mondialisation, la révolution numérique, la montée des populismes.

A l’époque de Calvin, l’exploitation des ressources naturelles se limitait à ce qui est renouvelable, le produit d’une agriculture et d’un élevage sans engrais ou pesticides chimiques ainsi qu’une exploitation du bois ou de l’énergie hydraulique et éolienne comme seules sources d’énergie. C’est un système intrinsèquement stable, à côté duquel le nôtre apparaît comme dispendieux, irréfléchi et immoral. Notre prospérité insolente est le fruit de la destruction de ressources non renouvelables, comme les combustibles fossiles, l’eau des nappes phréatiques, la composition de l’atmosphère, les terres arables, la biodiversité. Par la force des choses, les contemporains de Calvin vivaient au seul détriment de l’énergie solaire.

Mais Calvin, né en 1509, était encore imprégné du souvenir de la catastrophe écologique, économique, démographique et politique du siècle précédent : la famine de 1315, la Guerre de Cent Ans en 1337 et la Peste noire en 1347. La population européenne s’effondra parce qu’elle avait dépassé les limites de ce que les techniques élémentaires de l’époque permettaient de supporter. Certes les ressources n’étaient pas surexploitées comme elles le sont maintenant, mais la démographie avait dépassé les bornes de ce que le système technique de l’époque pouvait supporter. En 1320, on estime la population de la France à 20 millions d’habitants, en 1453 elle est tombée à 16 millions. Les mécanismes naturels de contrôle de la population, guerre famine et peste s’étaient chargés de contrôler les excès démographiques.

Or, la France est aujourd’hui à 65 millions, quatre fois celle de l’époque de Calvin. De même, depuis 1900, l’effectif de la population en Suisse a plus que doublé ; alors qu’il atteignait 3,3 millions, aujourd’hui la Suisse atteint 8,5 millions d’habitants.

Bien avant tout le monde, Jean Calvin avait compris que le gaspillage des ressources, l’ostentation des riches, les disparités sociales ne sont pas admissibles, car elles prétéritent les équilibres naturels, poussent à la surconsommation, obèrent l’héritage naturel que nous devons aux générations futures. Et cette gestion à la fois écologique et économique de la création présuppose un effort spirituel. L’individu vorace et égoïste doit apprendre à économiser et investir, à prévoir plutôt qu’à vivre dans le temps présent. Le riche doit se préoccuper du pauvre.

Face à ce défi urgent en notre siècle, quel est le programme politique raisonnable ? Economiser l’énergie, les minerais, les terres arables, l’eau, l’air avant que l’on n’y soit contraint par des catastrophes, qui seront aussi imprévues que prévisibles. Quel chemin prenons-nous au niveau fédéral, en saluant les initiatives cantonales parfois plus éclairées ? Un moyen universel, routinier, facile est la taxe CO2, présente et à venir. Elle prétend réguler notre surconsommation de combustibles fossiles par le seul effet du marché. Mais elle ne touche pas à l’énergie grise incluse dans les produits de consommation courante qui sont importés. Elle pèse immédiatement sur le pouvoir d’achat des plus démunis. La crise des gilets jaunes en est une illustration éclatante.

En revanche les mesures concrètes d’économie d’énergie sont repoussées par le gouvernement, l’administration et le parlement. Ainsi en est-il des propositions de passer des ampoules à incandescence aux LED, d’interdire la distribution d’eau potable en bouteilles, de ne plus vendre de l’électroménager avec veilleuses, de renoncer aux sacs plastiques et aux emballages superflus, de taxer le kérosène des avions et les billets de transport aérien, d’interdire les canons à neige. Tout cela est possible, tout de suite, sans sacrifier inutilement le confort des consommateurs. Le milieu scientifique suisse a proposé des plans d’économies, qui réduiraient la Suisse de 6kW par habitant au niveau de 3 kW, c’est-à-dire le niveau de 1960. Cela n’est possible que par une stratégie systématique d’économies qui ont été décrites et chiffrées voici plus d’une décennie.

Ce programme est impopulaire en politique, par l’effet conjugué de l’ignorance, de la démagogie, de la négligence et de la complaisance qui sont autant de déficiences morales. Nous n’en sortirons pas sans la révolution spirituelle à laquelle Jean Calvin nous appelle depuis cinq siècles. La transition climatique incite d’abord à la conversion des esprits et le reste suivra. Mais Calvin disposait d’un levier aujourd’hui disparu : l’extension de l’appartenance religieuse. Il a pu au nom de la transcendance prêcher l’austérité. Les Eglises d’aujourd’hui ont perdu leur autorité morale.