Le peuple a parlé : la cause est entendue

 

Un soir de votations fédérales sur cinq objets, le premier sentiment est celui d’une infinie considération pour les institutions. Une fois de plus elles ont bien fonctionné, même si ce n’est pas toujours dans le sens que personnellement l’on souhaitait. Le peuple a parlé. La cause est entendue. Qui d’autre aurait pu trancher sur des décisions aussi difficiles à prendre, avec parfois autant de pour que de contre ?

Jadis et ailleurs, c’était le souverain qui n’avait d’autre légitimité que d’être né d’une lignée illustre et d’être l’oint prétendu de Dieu lui-même. Il décidait ainsi parce que c’était son bon plaisir, parce qu’il fallait bien trancher, parce qu’en politique on est constamment obligé de prendre des décisions sans disposer de toutes les données, à commencer par ce que réserve l’avenir. Or ce despote était toujours animé par des préjugés personnels, par sa famille, par ses courtisans, par sa favorite du moment, par son confesseur. Il était aussi parfois fou au sens clinique du terme.

Mieux vaut une assemblée de despotes, parce que chacun de ceux-ci est tout aussi influençable qu’un autocrate, mais qu’ils ne le sont pas tous dans le même sens. Une votation est une prise de température de l’opinion publique, partagée par définition. Elle l’est parfois tellement que sur les cinq objets, deux ont été décidé à la marge. Les avions de combat par 8670 voix d’écart sur 1 604 700 oui. On pourrait presque parler d’un jeu de pile ou face.

Néanmoins, c’est un bon système parce que la responsabilité est totalement diluée. Quand tout le monde décide, c’est comme si personne n’avait le droit de décider : ce n’est pas de la démocratie directe, c’est de l’acratie. Ni le Conseil fédéral, pseudo gouvernement, ni le parlement, ni les cantons, ni les partis. Il n’y a pas de responsable si cela tourne mal plus tard.

On le remarque dans les débats télévisés d’une incommensurable retenue. Les partisans du oui et du non, selon le résultat, se réjouissent avec modération ou acceptent dignement que le peuple se soit prononcé. C’est exactement le contraire de la position de Donald Trump, annonçant avant une élection que, s’il perd, il ne tiendra pas compte du résultat, au risque de déclencher une guerre civile. Les Etats-Unis, peuplés de ceux que l’Europe a rejeté au fil des persécutions et des guerres, aspirent à une démocratie dont ils n’ont élevé qu’une façade dissimulant de profondes fractures.

Dans l’acratie suisse, il n’y a le soir d’une votation ni vainqueurs, ni vaincus. Tout le monde a gagné. Si la décision a été prise à la marge, on sait déjà qu’elle sera appliquée avec précaution. Accepter les avions de combat ne signifie pas dépenser 6 milliards n’importe comment. Il faudra viser des avions bons marché, plus appropriés à la police du ciel qu’au soutien d’une bataille rangée sur terre entre des chars russes et helvétiques, hautement improbable. Le refus à l’arraché de la loi sur la chasse ne signifie pas qu’on ne pourra pas abattre de loups mais qu’il faudra attendre qu’ils aient commis des méfaits et, surtout, qu’il faudra entamer des mesures concrètes pour mieux protéger les moutons.

Il reste deux votes contradictoires, mais révélateurs :  oui au congé paternité, non à la déduction fiscale pour la garde d’enfants. Ils ne sont pas tout à fait antithétiques car le congé est à la charge de l’employeur et la déduction fiscale à celle des finances publiques, c’est-à-dire de tout un chacun. Mais ils révèlent une position fondamentale : la démographie déclinante d’un pays vieillissant, qui ne reconstitue plus sa population, exprime un vœu profond du peuple. On pourrait dire qu’il est fatigué de se reproduire au terme d’une longue et valeureuse légende, qu’il est dans l’état d’esprit d’un vieillard aspirant au repos éternel, qu’il veut sortir de l’Histoire. Mais ce serait outrepasser les limites de l’interprétation.

Il y a plus simple. Pour compenser les 40 000 naissances par an qui manquent, il suffit d’accepter en moyenne 40 000 immigrants, arrivant à l’âge adulte, déjà formés et prêts à travailler. Telle est peut-être l’explication secrète du refus de l’initiative de limitation, qui n’a pas qu’une motivation économique. La Suisse accepte d’être une terre d’immigration parce qu’il n’y a de richesse que d’hommes et qu’elle progresse en attirant les meilleurs de toute l’Europe. Il n’y en a point comme nous car nous venons de partout.

 

 

 

 

Trois découvertes par l’intermédiaire du Pouilly Fuissé

 

 

« Le Pouilly-Fuissé est un vin blanc d’appellation d’origine contrôlée produit sur les communes de Chaintré, Fuissé, Solutré-Pouilly et Vergisson en Saône-et-Loire. L’aire de production se situe au sud de la Bourgogne ; elle fait partie du vignoble du Mâconnais. » Voilà pour la définition. Qu’en fut-il des découvertes ?

Tout à fait singulières par leur contexte, propice à des réflexions politiques et métaphysiques que l’on n’attend pas de la dégustation d’un vin aimable, conforme à la modestie de son terroir mâconnais, sans prétendre au prétentieux et coûteux prestige du Chassagne-Montrachet produit en Bourgogne. Cette dégustation fut entourée de circonstances historiques. L’auteur travaillait à l’époque comme professeur à l’université Lovanium, sise à Kinshasa encore appelée Léopoldville. L’indépendance du Congo avait été proclamée le 1er juillet. Une semaine plus tard l’armée congolaise se mutinait et le gouvernement perdait le contrôle de la situation. La mutinerie ne fit pas dans la dentelle. Le 7 juillet au soir on amena à l’hôpital universitaire des  femmes d’officiers belges  qui avaient été violées à la chaine par les mutins. André Ryckmans, fonctionnaire de la territoriale, un ami, fut abattu le 17 juillet. Et plus tard ce fut Patrice Lumumba lui-même qui devint victime de ce désordre.

L’université organisa l’évacuation des femmes et des enfants, tandis que les professeurs demeuraient pour assurer les examens. Comme conséquence, ils étaient réduits à déjeuner tous ensemble au club universitaire. C’était aux alentours du 20 juillet 1960. Durant le repas, la radio continuait à diffuser des nouvelles qui nous intéressaient au plus haut chef. Par ce canal prit la parole Anicet Kashamura, ministre de l’information du gouvernement de Patrice Lumumba. Il fit un appel au meurtre de tous les Blancs en proposant à chaque Congolais de choisir tout de suite sa victime, car il n’y en aurait pas pour tout le monde.

Le personnel du club était composé de Congolais qui ne bronchèrent pas, mais les convives posèrent leurs fourchettes et cessèrent de manger, sans exception. Le recteur suggéra que chacun rentre chez soi et qu’il commence par détruire son stock de boissons alcooliques, propres à exacerber d’éventuels émeutiers. C’est ainsi que nous retrouvâmes à quatre ou cinq chez le maire de petite communauté professorale, Emmanuel de Béthune. Il aligna ses bouteilles dont plusieurs Pouilly-Fuissé sans compter du Porto et du whisky.

L’idée de verser le vin dans l’évier nous parut scandaleuse. On pouvait atteindre au même résultat en le consommant. Et c’est ainsi que durant l’après-midi et jusqu’à minuit tout le stock de vin et d’alcool fut consommé en engendrant non pas l’ivresse, mais un certain sentiment de béatitude. Durant cette dizaine d’heure, je découvris plusieurs leçons élémentaires, qui m’avaient toujours échappé.

La première leçon, la plus marquante, fut qu’il est impossible d’échapper à la peur de la mort lorsque celle-ci parait immédiate. D’autant plus qu’elle était aggravée par deux caractéristiques. Première particularité, les émeutiers de l’époque avaient la réputation de ne point adhérer à une éthique d’euthanasie, mais au contraire celle de se livrer à une débauche d’inventions, dont la plus élémentaire consistait à découper la victime en rondelles à coups de machette. Il ne s’agissait donc pas seulement de mourir, mais aussi de  souffrir. Seconde particularité, après le décès, selon la conception religieuse de l’époque, (l’Université était catholique) le défunt passait instantanément en jugement particulier portant sur les faits et  méfaits de sa vie, avec l’éventuelle sanction de se retrouver en enfer, pour  y souffrir éternellement.

En résumé, les perspectives de cet après-midi étaient déplaisantes. Elles eurent pour seul effet de nous encourager à boire sans répit. La magie du Pouilly Fuissé opéra, au point que nous nous retrouvâmes (en pensée) sur les bords de la Loire, dans l’environnement idyllique du Jardin de la France, un lieu de haute et ancienne civilisation peuplé de personnages bienveillants. La vision sinistre de la brousse dans le panorama du voisinage s’estompa sous le bleu tendre du ciel de l’Hexagone. En second lieu, j’appris ainsi que le meilleur moyen de lutter contre la peur est encore tout simplement la boisson.

Le troisième enseignement fut plus tardif et le plus étonnant. Nous, les professeurs, étions là pour former des universitaires dont le Congo avait grand besoin : des juristes pour fonder des tribunaux, des médecins pour garnir des hôpitaux, des scientifiques pour peupler les laboratoires, des philologues pour enseigner dans les écoles et même des théologiens pour enseigner l’amour du prochain, qui semblait singulièrement faire défaut. Au nom de quoi fallait-il que nous soyons massacrés pour nous être engagé dans cette tâche ? Cela paraissait prodigieusement injuste. J’appris ainsi concrètement, pratiquement, expérimentalement que la justice n’est pas de ce monde, mais que ce sont toujours les innocents qui paient pour les coupables. Et puis plus tard dans la nuit, que les professeurs méritaient tout de même d’être exécutés car ils étaient en fait les complices de la colonisation. D’un côté les compagnies minières exploitaient le cuivre, de l’autre l’Etat colonisateur envoyait des médecins, des professeurs, des missionnaires qui permettaient d’affirmer une mission civilisatrice. Nous n’étions que des alibis, donc les complices prétendument vertueux d’une entreprise sordide.

Finalement rien ne se passa et à minuit nous regagnâmes nos couches avec la satisfaction du devoir accompli et du plaisir partagé. Plus en prime quelques découvertes politiques et philosophiques.

Il y a soixante ans que j’ai reçu cette triple leçon de choses. Chaque fois que l’on débat de la politique d’accueil des réfugiés en Suisse, je me rappelle cet après-midi de juillet 1960, qui m’a tout révélé. L’Afrique avait réclamé son indépendance, qui lui avait été accordée dès 1960 sans tergiverser, pour l’excellente raison que les colonies africaines coûtaient cher aux budgets des Etats colonisateurs, tandis  qu’elles ne bénéficiaient qu’à des intérêts privés. Les colonisés ruminaient tout naturellement  un sentiment de frustration depuis presque un siècle. Pour l’éliminer quoi de plus naturel que de commettre le meurtre réparateur de quelques membres de la tribu des colonisateurs. Après avoir expulsé les colonisateurs survivants, le Congo devint une sorte de Far West dominé par les militaires seuls détenteurs d’armes, tandis que les populations civiles payèrent un lourd tribut de massacres, de pillages, de viols. La décolonisation n’a pas supprimé les désavantages de la colonisation mais elle exonère la responsabilité des Etats européens. L’exploitation de l’Afrique se développe sans contraintes dans des pays faibles au bénéfice d’une bourgeoisie locale. Cela s’apparente à une autocolonisation.

Les anciens colonisés se retrouvèrent vite pris au dépourvu. Ils se souviennent maintenant avec nostalgie de l’époque de la colonisation. Ils n’aspirent plus qu’à émigrer vers les anciennes métropoles, pour y retrouver la sécurité, la paix et le bien-être dont ils ont joui et dont ils sont privés. A ce retournement de situation, rien ne serait pire que d’éprouver  quelque sentiment de Schadenfreude. Les leçons tragiques de l’Histoire ne justifient pas ce genre de psychodrame compensateur.

L’Europe, y compris la Suisse, est confrontée réellement à la possibilité latente d’une invasion par des centaines de millions d’Africains, menacés dans leur existence même, par la violence ou par la misère. Selon la loi de la mer, ceux qui font naufrage devraient être secourus et débarqués au port le plus proche. Selon les Droits de l’Homme, dont nous prétendons détenir l’exclusivité, nous devrions tous les accueillir, ce qui est matériellement impossible. Nous en recueillons donc le moins possible pour ne pas créer « un appel d’air ». Néanmoins  nous subissons l’irrésistible montée d’une extrême droite, raciste, intolérante, autoritaire qui constituera peut-être la lointaine punition de la colonisation, en ce sens qu’elle détruira la démocratie. L’exemple des Etats-Unis, au pouvoir d’un président inculte, menteur et déséquilibré,, est là pour nous prévenir.

Nous vivons ainsi avec le regret d’avoir commis une erreur historique. Fallait-il ne jamais coloniser, pour ne pas décoloniser tellement mal qu’il ne reste plus d’autre ressource aux anciens colonisés que de traverser la Méditerranée sur une embarcation précaire, afin d’atteindre cet Eldorado constitué par l’Europe, mère ou marâtre du monde ? Sous le prétexte de civiliser, avons-nous accouché d’une planète barbare? Et les flots de la barbarie risquent-ils de nous engloutir? L’avenir perçu en 1960, qui est devenu notre présent, je l’ai découvert au fond de plusieurs verres de Pouilly Fuissé. On ne boit jamais trop si c’est pour  rencontrer la vérité.

Valeurs à vendre

 

Le président du PDC vient d’annoncer que son parti change de nom et s’appellera désormais Le Centre. Cette décision a suscité des commentaires par trois blogueurs, plutôt sceptiques. Suffit-il de changer de nom pour mieux se vendre sur le marché électoral ? Et surtout, qu’est-ce que cette référence au Centre, vague, floue, indécise, pourrait apporter de décisif.

Le PDC dans sa composition actuelle traîne comme un boulet l’héritage du parti catholique conservateur de 1848, qui s’est appelé au fil des décennies : parti populaire catholique ; parti conservateur catholique ; parti conservateur-chrétien social ; parti démocrate-chrétien depuis 1970. Ces changements d’étiquette n’ont pas empêché son érosion de 23,4% des suffrages en 1963 à 11,4% en 2019. Il deviendra Le Centre en fusionnant avec le PBD et le PEV et en abandonnant toute référence confessionnelle, puisque celle-ci ne garantit plus un électorat inconditionnel.

En effet, il n’y a plus que 13% des catholiques qui soient fidèles à la pratique dominicale et 59% à croire en un Dieu unique. Le nombre de sorties de l’Eglise catholique au niveau suisse, qui s’élevait à 20’014 en 2017, a augmenté de 25% en 2018, pour atteindre 25’366. Le parti se disloque en même temps que l’Eglise à laquelle il fut identifié et parce qu’il lui est identifié. La référence morale a été retournée comme un gant. Les scandales causés par les prêtres pédophiles et les malhabiles dissimulations de l’institution y sont pour quelque chose, voire pour l’essentiel. Si un EMS se mettait à pratiquer le suicide assisté sans l’accord de l’intéressé, si un garage préparait des pannes futures, si la police elle-même organisait des cambriolages, ces entités causeraient un scandale analogue : une pratique directement opposée à l’objectif proclamé de l’établissement., une contradiction dans les termes.

Mais quel est donc cet objectif, de quelles valeurs se réclame-t-il ? La vocation historique du PDC fut de défendre les vaincus de la guerre du Sonderbund. Ce n’est plus un projet parce que leurs descendants se distinguent de moins en moins du reste de la population. Si une enquête essayait de discerner les différences entre la foi des catholiques et celle des réformés, on serait sans doute surpris du résultat. D’un côté comme de l’autre, on ne sait plus très bien à quoi l’on croit, si l’on croit, ce que signifie croire. Le vote chrétien est oblitéré dans son essence même.

Après enquête de marché, il ressort que Le Centre a vocation de doubler les suffrages du PDC. La manœuvre consiste à changer de drapeau tout en proclamant que l’on continuera à défendre les mêmes « valeurs ». La question est de savoir de quelles valeurs il s’agit : celle du catholicisme ou celle du centre politique ? Des valeurs morales ou des astuces parlementaires?

Une valeur spirituelle ne peut rester abstraite : elle ne prend un sens que si elle s’incarne dans une action individuelle ou collective. Dans cette dernière dimension, il faut que certaines décisions politiques ne s’s’inspirent pas de l’intérêt immédiat et visible d’un pays, mais d’un choix qui le transcende. Le meilleur exemple est celui d’Angela Merkel accueillant largement les réfugiés syriens en 2013, puis aujourd’hui en renonçant à la règle de rigueur budgétaire pour se porter au secours des pays du Sud de l’UE écrasés par le Covid19. C’est directement contraire aux intérêts à court terme de la CDU puisque l’Afd a enregistré un succès électoral. Le traditionnel parti chrétien de droite a cédé des électeurs mécontents à l’extrême droite. En étant fidèle concrètement à une valeur chrétienne (accueillir l’étranger), la CDU a écarté certains de ses électeurs qui n’étaient secrètement pas d’accord avec cette valeur.

Application à la Suisse : le PDC a-t-il été historiquement le parti qui a lutté pour accueillir le plus de réfugiés possibles, aussi bien lors de la dernière guerre que dans celles d’aujourd’hui ? Ou bien est-ce plutôt le PS ? Le refus de l’étranger en général par l’UDC lui attire-t-il un électorat chrétien intégriste, qui proclame d’autant plus haut l’amour du prochain qu’il lui préfère le confort de l’entre-soi ? Comment recruter des électeurs en incarnant des valeurs spirituelles dans la réalité si un électorat ne les partage qu’en théorie ?

Les déroutes conjointes de l’Eglise catholique et du PDC s’expliquent par une trahison des valeurs proclamées. La pratique ou la complicité de  la pédophilie s’inscrivent directement en violation de l’amour vrai du prochain tout comme la réticence à accueillir des réfugiés. Après l’incendie du camp de Lesbos, proposer de ne recueillir que 20 réfugiés mineurs est non seulement une vilenie mais une erreur stratégique sur le long terme.

Autre valeur trahie. Le pape François (qui est tout à fait catholique et même chrétien) a publié en 2015 une Encyclique Laudato si dans laquelle il condamne explicitement la pratique du marché des droits à  polluer. Ce système revient à attribuer à un pays riche le privilège de faire moins d’efforts que les autres, alors que les pays développés possèdent la capacité technique et financière de cesser complètement d’émettre, tandis que les pays en voie de développement ont besoin d’augmenter leur production d’énergie à bon marché, en polluant si nécessaire. L’existence de ce marché a été stigmatisé par le pape François qui en exprime bien le caractère immoral  :     « La stratégie d’achat et de vente de “crédits de carbone” peut donner lieu à une nouvelle forme de spéculation, et cela ne servirait pas à réduire l’émission globale des gaz polluants. Ce système semble être une solution rapide et facile, sous l’apparence d’un certain engagement pour l’environnement, mais qui n’implique, en aucune manière, de changement radical à la hauteur des circonstances. Au contraire, il peut devenir un expédient qui permet de soutenir la surconsommation de certains pays et secteurs. » (Laudato si, 171)

La nouvelle loi sur le CO2 comprendra les objectifs de l’Accord de Paris: une limitation du réchauffement climatique à 1,5 degré et une réduction de 50% des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030. Au moins trois quarts des efforts seront effectués en Suisse. C’est-à-dire que la Suisse se dispense d’effectuer le dernier quart de l’effort nécessaire. Le PDC s’est-il opposé cette trahison d’une valeur morale explicitement chrétienne ou fut-ce plutôt les Verts ?

Il existe donc un marché des valeurs, analogue, à celui des droits de polluer. Ces valeurs sont estimées à proportion du pourcentage d’électeurs qu’elles séduisent . On en arrive au concept intéressant d’une morale à vendre en pièces détachées. Faut-il rester fidèle à ses valeurs proclamées au risque d’échouer dans une élection? Telle est la question posée dans le blog. On se garde d’y donner une réponse péremptoire.

 

 

Bonnes résolutions après une épidémie

Les cinq maximes fondatrices de la Suisse sont : la démocratie directe, le peuple a le dernier mot ; la concordance, un exécutif inclut tous les partis ; la neutralité, la Suisse n’interfère pas avec les affaires des autres ; la milice, pas de politicien de métier, exclu de gagner sa vie par un engagement civique ; le fédéralisme, résoudre au niveau local tout ce qui est possible.

En acratie helvétique, il n’y a que le moins de pouvoir possible dévolu aux élus. Le peuple est le souverain, du moins en théorie, parce qu’il vote sur une douzaine de sujets chaque année. Néanmoins, le pouvoir de fait appartient souvent à l’économie gouvernant l’opinion par les médias, les achats par la publicité et le parlement par les lobbys. En économie, plus libéral que la Suisse n’est pas possible. La compétition remplace la délibération ; les pouvoirs publics n’interviennent pas.

Cette répartition du pouvoir n’engendre pas forcément la cohésion nécessaire pour des décisions impopulaires en situation de crise. Ni davantage des moyens en personnes compétentes. Pour faire des économies, un seul Conseiller fédéral gère à la fois la Sécurité sociale et la Santé. Il n’a pas le temps matériel de maîtriser tous les dossiers et il doit se satisfaire d’énoncer des généralités convenues, en s’abstenant de toute initiative vigoureuse, qui lui serait amèrement reprochée.

En conclusion de cette description de l’acratie helvétique, de la dilution du pouvoir à l’infini, il faut cependant énoncer une conclusion étonnante : « Et pourtant cela marche ! » Une assemblée de juristes et de politologues, convoquée pour inventer la structure d’un pays émergent, jamais ne proposerait la machinerie de la Confédération suisse, tellement compliquée, aléatoire et alambiquée, qu’elle semble à première vue prête à se bloquer au premier incident. L’idée de confier vraiment le pouvoir suprême à la masse de citoyens, dont la moitié ne prend même pas la peine de voter, ouvrirait la porte à toutes les aventures. Et cependant cela marche, du moins en Helvétie ! Avec de cahots, des ratés, des lenteurs, des erreurs, mais cela marche très bien et cela seul compte.

Cela marche effectivement en temps ordinaire quand il s’agit de gérer les défis coutumiers : comment assurer du travail au plus grand nombre, comment loger tout le monde, comment préserver la santé de tous, comment former à des métiers utiles et rentables, comment entretenir les routes et les chemins de fer. Cela marche parce que les objectifs sont évidents, qu’ils concernent tout le monde et qu’avec un peu de bon sens on dégage des solutions assurées du soutien le plus large. C’est le règne du consensus, de la paix sociale, de l’accord universel, de la protection des minorités.

Il n’y a qu’une exception. Si la guerre menace, les Chambres réunies élisent un général à qui sont remis les pleins pouvoirs militaires. C’est une imitation de la République romaine : en temps ordinaire deux consuls pour éviter le pouvoir personnel, en temps de guerre un dictateur pour assurer l’efficacité. Or, il est des circonstances où le mot guerre ne s’applique pas mais où toutes les contraintes d’un conflit apparaissent. C’est ce qui se passe avec l’épidémie de Covid19. La menace est externe, elle surgit quand on ne s’y attend pas, elle menace non seulement la santé mais aussi le bien-être de tous, par la faillite d’entreprises et la perte des emplois.

Comme ce n’est pas prévu par la Constitution, on n’a pas désigné une personne munie de tous les pouvoirs pour combattre le fléau. Avec Ignatio Cassis on disposait cependant non seulement d’un praticien mais aussi du médecin cantonal du Tessin par où l’épidémie s’est introduite en Suisse. Mais cela ne fait pas partie des habitudes que de nommer une personne compétente. Le Conseil fédéral a agi selon son habitude, en atteignant à la longue un consensus, c’est-à-dire en perdant un temps précieux. Alors que le premier cas date du 25 février, c’est seulement le 16 mars que furent déclarées les mesures extraordinaires, dont le confinement, face à 3700 cas et 34 décès.

Nous en sommes à 47 179 cas et 1747 décès, soit un taux de mortalité de 231 par million d’habitants. Nous nous situons dans la moyenne européenne, bien mieux que la France (474) et l’Italie (589), mais beaucoup moins bien que l’Autriche (84), la Norvège (49) et la Finlande (60). En comparaison européenne ce n’est pas si mal, mais on aurait tout de même pu ambitionner mieux que la moyenne. Pourquoi l’Autriche a-t-elle eu trois fois moins de morts que la Suisse ? Bonne question qui mérite une réponse transparente On doit maintenant cesser d’encenser le Conseil fédéral pour sa gestion de la crise, comme s’il avait performé : il n’a fait que ce qu’il a pu dans la limite des institutions, qui ne sont pas adaptées.

En comparaison mondiale, c’est encore plus flagrant : la Chine (3) d’où est partie l’épidémie et surtout Taïwan (0.3), avec 7 morts pour une population trois fois plus nombreuse que celle de la Suisse. Ce dernier pays n’existe même pas pour la Suisse qui n’entretient pas de relations diplomatiques, sous la contrainte de la Chine. Si les mesures de Taïwan avaient été prises en temps opportun en Suisse, nous aurions eu mille fois moins de morts. Mais il était impossible de fermer les frontières de la Suisse car le système de santé dépend de milliers de frontaliers. Inévitablement les cantons du Tessin, de Vaud et de Genève ont subi le pire de l’épidémie et n’en sont toujours pas sorti. Première résolution concrète : la Suisse doit former davantage de personnel médical et supprimer le numerus clausus des Facultés de médecine. En cas d’épidémie fermer les frontières avec le foyer d’infection.

Mais il faut réfléchir davantage, car il existe une relation manifeste entre l’exercice du pouvoir et le contrôle d’une épidémie.  A témoins Trump, Bolsonaro et Johnson, la Suède et la Belgique. S’il ne peut être question d’abandonner les cinq piliers de la réussite suisse, il vaut la peine de les adapter. Cela s’est du reste fait spontanément sous la pression de l’urgence. La Confédération et les cantons ont pris les décisions nécessaires de soutien aux entreprises menacées et aux travailleurs réduits à l’inactivité. C’était passer outre à l’orthodoxie financière et au frein à l’endettement. Il faudra aller encore plus loin en luttant contre la mondialisation : la Suisse doit fabriquer sur son territoire tous les produits médicaux nécessaires, même si cela revient plus cher qu’en Inde ou en Chine. Certaines optimisations gestionnaires négligent la sécurité nationale. Seconde résolution : le libéralisme sans frein est contraire à l’intérêt du pays ; il faut l’appliquer avec discernement pour recueillir ses avantages et éviter ses inconvénients.

L’acratie helvétique est un oreiller de paresse bien confortable en temps ordinaire : une loi qui ne reçoit pas l’approbation du peuple est vaine parce qu’elle ne sera pas vraiment appliquée. Mais nous ne sommes plus en temps ordinaires. L’épidémie n’est qu’une répétition générale de ce qui arrive avec la transition climatique. Il faudra tôt ou tard cesser de se chauffer au mazout et de rouler à l’essence. Il faudra que le peuple s’y plie, vouloir ou non. Troisième résolution : repenser la relation entre Confédération et Cantons, concevoir une autre pratique de la démocratie directe, établir un véritable gouvernement avec un chef, une équipe, un programme et une majorité pour les périodes difficiles.

Il n’y aura pas que les institutions politiques qui devront s’adapter. Le monde du travail a découvert le télétravail et les universités les cours en distanciel. Le commerce en ligne a fait des progrès. Les vacances en Suisse sont aussi délassantes et moins dangereuses que sur la Costa Brava. Nous nous déplacerons moins. La pire des absurdités a été le prêt de 1.9 milliards de francs de la Confédération à Swiss et le budget de six milliards pour acheter des avions militaires, comme si les vols aériens allaient se poursuivre au même rythme qu’auparavant. Or, nous n’irons plus faire de shopping à Londres.

Si l’épidémie ne nous apprend rien, il faudra subir les conséquences des menaces à venir. Nous devrions apprendre que nous vivons dans un monde dangereux et changeant. Nous ne pouvons plus nous conformer aux traditions, aux habitudes et aux routines. Il est temps de nous renseigner auprès des pays qui ont mieux réussi que nous. Parce que là nous n’avons pas été les meilleurs, même si nous le croyons toujours.

 

 

 

 

 

 

La culture sauvera le monde

 

Il n’est pas nécessaire de décrire longuement les dangers menaçant la civilisation dans son essence. Il suffit d’imaginer que le Covid19, épidémie lourde mais à mortalité réduire, fasse place à une variante d’Ebola transmissible par voie respiratoire avec une mortalité à 50%, pour concevoir un scénario catastrophe avec l’effondrement du système médical, précédant celui de l’économie.

Or, la transition climatique ne nous lâchera pas. De tous les dangers, c’est le plus manifeste, le plus immédiat et le plus ignoré. En se prémunissant contre des dangers hautement imaginaires, on s’empêche de réfléchir aux plus évidents, on se persuade que l’on a fait preuve de prévoyance. Alors que la fonte des glaciers est flagrante, l’invasion prophétisée du territoire par des chars russes constitue un leurre astucieux pour vendre des avions militaires et obtenir des commandes pour l’industrie nationale.

Alors, comment trier les menaces, comment définir la moins mauvaise politique, comment apaiser les anxiétés, comment engendrer la résilience dont nous avons tellement besoin ? Nous demandons une prévision de l’avenir, qui est impossible par définition. Dès lors, il ne reste que de recourir à une intuition éclairée.

Que nous dit la sagesse et le savoir des peuples ? Où les trouver ? Pas chez les historiens, les économistes, les sociologues qui expliquent tellement bien, par après, ce qu’il aurait fallu faire pour que cela n’arrive pas avant. Dès lors, cela vaut la peine de se tourner vers cette connaissance innée, non savante, constituée par la culture. Celle qui commence par Homère et la Torah, les Evangiles et le Coran, Goethe et Shakespeare, Hugo et Camus. La culture fut et demeure la seule digue qui protège du tsunami de la barbarie. Les barbares le savent peut-être mieux que les civilisés.

En effet, en 2015, les terroristes de Tunis s’en sont pris aux visiteurs du musée du Bardo, plutôt qu’aux députés tunisiens qui étaient en train précisément de discuter de mesures contre le terrorisme. Ce ne fut pas une erreur de leur part, mais l’expression de leur haine spontanée de la culture. Les djihadistes détruisirent les monuments de Palmyre qui témoignaient du long passé de la Syrie. Au Mali, ils firent de même avec les mausolées de Tombouctou. Ils reproduisent la haine viscérale de Hitler et de Staline à l’égard de la culture. Parmi les nazis circulaient la citation : « Wenn ich Kultur höre, entsichere ich meinen Browning ». Ces derniers organisèrent une exposition de l’art dit dégénéré, avec des œuvres de Nolde, Picasso et Chagall. Ils bannirent et brûlèrent les œuvres de Berthold Brecht et de Thomas Mann

La politique suisse n’est pas à l’abri d’une indifférence à l’égard de la culture. Toute référence dans la commission parlementaire compétente mène à une opposition idéologique de l’extrême-droite. Pour elle, la culture ne peut être que l’expression des couches populaires de jadis : le cor des Alpes, les papiers découpés et Albert Anker en fixent les contours indépassables. Ces composantes, certes authentiques, de la culture oblitèrent toutes les autres et surtout l’art contemporain, qui s’attaque aux problèmes les plus aigus : la mondialisation, la xénophobie, le racisme, le machisme, l’homophobie, la marchandisation. Le but de la culture embaumée est d’accréditer le mythe d’un passé idéal et d’une décadence présente.

Face à elle, la culture vivante exprime le mouvement souterrain des sensibilités, des idées, des visions du monde.  Non seulement elle précède les révolutions, mais elle les finit par les déclencher, même et surtout si elle est réprimée trop longtemps. Exilés, persécutés par les pouvoirs, Voltaire et Rousseau ont démontré que leurs écrits possédaient une puissance qui dépassait celui des monarchies absolues, au point de les renverser. Malgré ou à cause de son impassibilité voulue, le cinéma suisse dénonce la banalité du Mal dans notre pays. Fernand Melgar met en scène la violence occulte d’une démocratie dans Vol Spécial et L’Abri. Jean Stéphane Bron dissèque froidement le monde politique avec Le Génie Helvétique et L’expérience Blocher. Ursula Meier représente l’automobile comme une plaie dans Home.

Pour quel objectif encore ? La plus importante des avancées culturelles récentes fut l’établissement d’une paix d’un demi-siècle sur l’Ouest européen, qui n’a aucun précédent historique. Robert Schuman, Konrad Adenauer et Alcide De Gasperi, laïcs chrétiens engagés en politique, ont œuvré pour la construction de l’Europe afin d’obtenir la réconciliation des peuples, qui s’étaient détruits mutuellement à deux reprises dans la première moitié du siècle. Il fallait non pas réhabiliter la peste nazie, mais rendre sa dignité au peuple allemand, en ne le traitant pas comme il avait traité les Juifs. Il fallait absolument que chacun pardonne à l’autre, sans pour autant oublier. Grâce à la permanence de cette paix, on en vient aujourd’hui à ne plus concevoir pourquoi deux guerres mondiales ont éclaté en un demi-siècle. Elles paraissent aujourd’hui comme une guerre civile de trente ans entre les peuples les plus civilisés, qui en sont collectivement responsables, qui n’y ont rien gagné et tout perdu.

A elle seule, la paix constitue un progrès considérable pour le bien des peuples : on cesse de mettre en gage une génération de jeunes gens pour affirmer que l’on défend une juste cause, au point d’être prêt à sacrifier leurs irremplaçables vies, c’est-à-dire de perdre ce que l’on prétend protéger. Aujourd’hui, la guerre n’est plus admise comme un recours légitime, une occasion de faire preuve de courage ou de récolter de la gloire. C’est un crime en soi, le mal absolu. D’abord, fut reconnue l’objection de conscience, puis fut aboli le service militaire obligatoire. C’était reconnaitre à la fois le droit élémentaire de ne pas être tué et le droit encore plus élémentaire de n’être pas obligé de tuer. C’était se conformer pour la première fois à l’injonction solennelle : « Qui se sert de l’épée, périra par l’épée ». Une citation dont la chrétienté n’a pas tenu compte pendant vingt siècles selon l’habitude qui consiste à négliger les préceptes gênants : les théologiens élaborèrent laborieusement une morale de la guerre juste, tout en se gardant bien lors d’un conflit de décider de quel côté se trouvait la justice et en laissant l’appelé au service le soin d’en décider au risque de se faire fusiller pour désertion.

Autre objectif ? Une avancée similaire fut la généralisation du système démocratique, par l’effondrement successif des dictatures nazies, fascistes et communistes. La résistance des chrétiens polonais fut l’agent ultime du dernier événement. Cette œuvre fut couronnée par la chute symbolique du mur de Berlin le 9 novembre 1989, deux siècles tout juste après la prise de la Bastille, obtenue sans violence dans une adhésion collective et spontanée aux valeurs de la liberté, de la démocratie et de l’Etat de droit.  La révolution communiste succombait selon le même scénario que la monarchie absolue français, parce qu’elle relevait de la même conception du pouvoir.

Objectifs futurs dont il faut persuader les citoyens ? Notre avenir du troisième millénaire peut tourner très mal : la persistance des épidémies, un conflit nucléaire ; l’épuisement des ressources non renouvelables ; la modification irréversible du climat ; la dissolution dans l’impuissance des Etats de droit, des entreprises multinationales, des institutions internationales, des organisations non gouvernementales et des grandes religions. Les métastases des Légionnaires du Christ ou de l’Opus Dei dans l’Eglise catholique, les révélations sur les prêtres pédophiles, la perversion de l’islam par des terroristes, l’abandon de la démocratie et de l’Etat de droit par les Etats-Unis, les crises économiques à répétition sont autant de signes inquiétants.

Auparavant, l’homme pouvait penser que, pour chaque nouvelle génération, la nature était telle que la génération précédente l’avait trouvée. Aujourd’hui, nous apprenons que notre technologie peut avoir des effets irréversibles sur la nature, par son ordre de grandeur et sa logique cumulative. Le paradoxe est que l’homme contrôle la nature par le moyen d’une technique qu’il ne contrôle pas.

Sur ce fond de catastrophe se construit le nouveau concept de responsabilité. L’ancien concept revenait à juger moralement acceptable toute règle qui peut être universalisée, c’est-à-dire dont on peut vouloir que tous les êtres humains l’appliquent. L’objet propre de la nouvelle responsabilité est la perpétuation de l’humanité dans l’avenir. Puisque nous avons le pouvoir de détruire cette planète adaptée à la vie, nous avons l’obligation de tout faire pour préserver la possibilité d’une vie future. Nous sommes responsables du monde que nous laisserons après nous. Nous ne pouvons agir que dans la mesure où cette action sera encore possible pour nos descendants. La responsabilité porte sur l’avenir, elle porte sur l’existence même d’un avenir et elle est exigée par lui : cette responsabilité provient d’un avenir qui n’existe pas encore, si curieux que cela paraisse. Il faudra des génies de la culture pour en convaincre les peuples, car les politiciens n’y arriveront jamais. Ils n’en sont pas convaincus.

 

 

 

L’abandon du C

 

Le président du PDC vient d’annoncer que son parti change de nom et s’appellera désormais Le Centre. Cette lourde décision comporte deux volets : un parti change de marque ; la référence à chrétien n’est plus un argument électoral mais un repoussoir.

Changer de marque est toujours risqué. Aux Etats-Unis, personne de commande un Coca-Cola mais un « Coke ». Cela n’a pas incité la firme à abandonner sa marque historique. En abandonnant le C pour « chrétien » (mais en réalité pour catholique) ce parti admet qu’il subit une érosion depuis quarante ans et que son score n’est aujourd’hui plus que la moitié de ce qu’il était. Aux élections fédérales du 20 octobre 2019, le PDC Vaud a même perdu d’un seul coup la moitié de ses suffrages en 2015 et, par ailleurs, a disparu du Grand Conseil en y abandonnant quatre sièges. Bref sous ce drapeau, c’est la déroute. Après enquête de marché, il ressort que Le Centre a vocation de doubler les suffrages du PDC. Il y a parfois des marques qui deviennent encombrantes. La manœuvre consiste à changer de drapeau tout en proclamant que l’on continuera à défendre les mêmes « valeurs ». La question est de savoir de quelles valeurs il s’agit : celles du catholicisme ou celles du centre politique ?

Les valeurs du catholicisme sont aujourd’hui bousculées dans l’opinion publique, au point que le parti en a probablement souffert. Sur quarante ans, le parti a perdu la moitié de ses électeurs, mais l’assistance à la messe dominicale a baissé bien davantage. Il reste 13% des catholiques en Suisse qui participent à un service religieux au moins une fois par semaine. Le nombre de sorties de l’Eglise catholique au niveau suisse, qui s’élevait à 20’014 en 2017, a augmenté de 25% en 2018, pour atteindre 25’366. Cette hausse répond aux révélations sur les abus sexuels et spirituels commis au sein de cette Eglise à travers le monde et à l’inertie des autorités ecclésiastiques à leur endroit. Depuis 2013, le mariage religieux catholique a régressé d’environ 20% en 2018. Le nombre des baptêmes catholiques entre 2013 et 2018 a baissé de 11%. En 2018, 18’568 baptêmes catholiques ont été dispensés soit 21% du nombre des naissances recensées en Suisse. Cette proportion d’enfants baptisés dans l’Eglise catholique est sensiblement plus faible que le pourcentage des catholiques au sein de la population suisse (36,5%). Le parti se disloque en même temps que l’Eglise à laquelle il fut identifié.

La vocation historique du PDC fut de défendre les vaincus de la guerre du Sonderbund. Ce n’est plus un projet parce que leurs descendants se distinguent de moins en moins du reste de la population. Le vote confessionnel est oblitéré. Reste à voir ce que le C signifie pour les valeurs du Centre, si celles-ci existent. Et si elles coïncident avec celles de jadis, celles d’un parti catholique bien emprunté aujourd’huipour se conformer à celles de l’Eglise : pas de contraception, pas d’avortement, pas d’homosexualité, pas de femme au pouvoir, pas d’autonomie par rapport à Rome.

En France, le président Macron a réussi un beau coup en créant à partir de presque rien un parti du centre, qui s’est proclamé antisystème pour répondre à la lassitude des Français soumis à l’alternance entre droite et gauche. Mais il a le plus grand mal à appliquer son programme de ni gauche, ni droite. Telle n’est pas du tout la situation en Suisse parce que le principe de concordance exige que tous les partis gouvernent simultanément. Non seulement le Centre ne peut donc pas se créer par opposition à une alternance inexistante mais il doit participer à une concordance perpétuelle. Il ne parvient pas à être une opposition à quoi que ce soit, mais au contraire il constitue le lien même du système. Il vote selon le cas avec la gauche ou la droite, en déterminant ainsi la résultante de la politique suisse. C’est tout à fait méritant, mais forcément il n’a pas de profil bien affirmé. C’est un parti voué au consensus. D’où l’image injustifiée mais persistante du PDC mou, instable, dénué de programme.  Ce n’est pas avec cela que l’on soulève l’enthousiasme des foules, sauf si l’on dispose d’un leader charismatique comme de Gaulle ou Macron.

Or les électeurs suisses détestent l’idée même d’un homme providentiel, sauf en temps de guerre où un général recueille une adhésion unanime fondée sur une sainte frousse. On ne voit pas Gerhard Pfister se comparer à Jupiter sans déclencher l’indignation générale, voire une hilarité irrépressible. Le Centre est à la fois une idée abstraite pour les électeurs et une réalité concrète au Palais fédéral, sans laquelle il serait impossible de gouverner.

Mais c’est trop demander aux électeurs que de comprendre ce qui se passe dans les travées des deux Chambres. Ce n’est pas leur affaire. Pour que Le Centre existe, il faudrait qu’en toute circonstances, il adopte une attitude éclairée, qui soit « en même temps » libérale et sociale, productiviste et écologiste, nationaliste et ouverte. Et qu’il parvienne à l’expliquer aux électeurs. Et qu’il arrive à se frayer un chemin aux dépens du PS, des Verts, du PLR et de l’UDC. Ces partis de couleur affirmée jouissent du bénéfice de programmes simplificateurs, à hauteur d’électeur, qui a autre chose à faire que de lire la volumineuse brochure trimestrielle sur les votations à venir.

L’incivisme du populisme

 

Cette étrange épidémie politique et sociale se répand entre les nations. Elle est résumée par l’homme le plus puissant du monde dans une formule qui dit tout : Make America great again ». L’inventeur en fut Reagan, le diffuseur en est Trump. Cela veut tout dire et n’importe quoi.

Un patriote peut la comprendre comme une juste incitation à travailler au succès de son pays : la paix entre les nations (pas de guerre), la sécurité sociale (moins d’inégalités), la formation pour tous (gratuite et obligatoire), le souci de la santé (une assurance même les plus démunis), une longue espérance de vie comme résultat, la parité homme femme dans les entreprises et en politique, la tolérance religieuse, le refus du racisme, le respect des minorités. Ce sont ces marqueurs qui mesurent la véritable grandeur d’un pays. Dans une large mesure, ils caractérisent maintenant la Suisse, pays prospère, pacifique et paisible.

Mais un nationaliste peut interpréter l’inverse. Tout d’abord appuyer  l’impérialisme territorial soutenu par une armée puissante, comme la conquête de la Crimée par Poutine, la contestation par Erdogan de la zone maritime grecque, le grignotage de la mer de Chine par Xi Jin Ping. Mais aussi la méfiance à l’égard des étrangers, le libéralisme illimité, le formation tertiaire payante, l’assurance santé privée, le machisme, l’antisémitisme ravalé et l’antimusulman affiché, le mépris des minorités raciales, l’homophobie.

Tous ces marqueurs ne sont pas exprimés de la même façon et avec la même virulence dans tous les pays. En revanche, deux symptômes additionnels sont révélateurs dans l’actualité : pour Trump, Bolsonaro et même un temps Johnson, il n’y a pas d’épidémie de Covid ; de même la transition climatique n’existe pas et n’est qu’un complot des universitaires.

Un marqueur paradoxal de l’incivisme est l’attaque systématique par les nationalistes des institutions nationales, dans leurs exigences démocratiques. Ainsi Alexandre Loukachenko  n’a pas hésité à falsifier les dernières élections présidentielles en Biélorussie. Trump annonce que s’il perdait les élections, il les contesterait. Poutine n’hésite pas à empoisonner ses opposants et ensuite à le nier.

Sur un mode inférieur, Ueli Maurer s’est départi de la collégialité du Conseil fédéral pour soutenir l’initiative de limitation. Or la stabilité des institutions suisses repose essentiellement sur la concordance dans les exécutifs. Un Conseiller fédéral se devrait d’être le magistrat de tous et pas un patron de parti. Mais le respect des institutions passe maintenant derrière l’impératif du succès aux élections.

Il existe une unité de vue entre les populistes de tous les pays et une motivation unique à toutes ces prises de positions aveugles, à savoir le déni de réalité, la surenchère des mensonges, la systématique des mystifications. Un populiste peut et doit  prétendre, à la fois comme allant de soi et contrairement à la vérité, que : les immigrants ruinent la Suisse ; il faut absolument des avions militaires ; la chasse aux espèces protégées doit être autorisée ; les loyers augmentent par la faute des étrangers ; l’islam menace la Suisse d’une guerre de religion ; l’annulation de la libre circulation ne détruira pas les relations bilatérales ; le mariage des homosexuels est contre naturel. Toutes ces affirmations fédèrent une large fraction de la population, confortée dans ses fantasmes, marottes et anxiétés.

Le but de ces campagnes n’est absolument pas le bien-être des citoyens mais l’accession au pouvoir d’une coterie. Il est donc répété le message de l’incivisme selon lequel le parlement trahit la volonté des citoyens et le Conseil fédéral est indigne de sa fonction. Les élections ne sont qu’une farce. Les initiatives ne sont jamais respectées. Les « politiciens » sont vendus aux lobbys. L’insécurité augmente. Le pays est en voie d’être ruiné. Les trains sont bondés et les routes encombrées. La Suisse est surpeuplée avec 216 habitants au km2 en comparaison des Pays-Bas, 506 habitants au km2.

L’incivisme nationaliste repose sur le fantasme d’un peuple élu. « Make America great again », « Deutschland über alles », « Rule Britannia the waves », « Tanti nemici, tanto onore », « Ce qui compte ce n’est pas le vote, mais comment on compte les votes ». La méthode du nationalisme consiste à laisser croire aux ignorants qu’ils sont les plus malins. Plus un citoyen est borné, plus l’incivisme le rend fier de lui-même.

 

Plus le mensonge est gros, mieux il passe 

 

S’il est un texte qu’il faut bien se garder de lire, c’est la notice qui accompagne un médicament et qui liste les effets secondaires possibles de celui-ci. Il suffit de la parcourir pour ressentir les effets décrits, d’autant plus insidieux qu’ils sont imaginaires.

Ainsi en est-il du journal Edition spéciale diffusé en toutes boites à travers la Suisse (pour quel coût ? qui paie ?). Dans ce pays qui baigne dans le bien-être, ces feuillets répandent la consternation, la suspicion, l’inquiétude. « L’immigration incontrôlée détruit la Nature », « Seule la limitation de l’immigration va sauvegarder la production de denrées alimentaires locales », « Les bilatérales appauvrissent la Suisse », « L’immigration incontrôlée touche les travailleurs âgés », « L’immigration massive bétonne la Suisse », « La majorité ne vient pas pour travailler », « L’immigration entraine la paralysie du trafic », « La formation, malade de l’immigration ».

En somme, la seule accusation, qui ne soit pas formulée, est celle d’avoir introduit et répandu l’épidémie. On reconnait tout de suite la paternité de ce genre de propagande. C’est le meilleur spécialiste qui a un jour laissé tomber cet aveu : « Plus le mensonge est gros, mieux il passe ». On se garde de le dénommer pour ne pas salir ce blog.

Il y a un abîme entre les titres mentionnés plus haut et la réalité de la Suisse. Le pays n’est pas du tout au bord de la ruine, de l’insécurité, de l’anarchie, de la destruction de ses institutions. Bien au contraire. Notre pays est en tête ou parmi les meilleurs pour le revenu par tête d’habitant, l’espérance de vie, le taux de chômage, la criminalité, l’endettement de l’Etat, la qualité des universités, l’excellence de l’apprentissage, la paix sociale, l’exercice de la démocratie.

Un habitant de la Suisse a une espérance de vie à la naissance de 83.4 années tandis qu’un Etatsunien ne dispose que de 78,1 années, soit cinq ans de moins, comparaison qui résume une foule de données, la qualité de la médecine, l’assurance-maladie, la prévention.

 

Selon les statistiques de criminalité dure (meurtres) mondiales, les pays parmi les plus sûrs sont la Suisse (0.5 pour 100 000 habitants) et le Lichtenstein (0). La Suisse est à la fois le pays comportant le plus d’immigrants et la plus faible criminalité ; les grands pays avoisinants sont pires (Italie 0.8) (Allemagne 1.2) (France 1.4).

Nos universités et les deux écoles polytechniques se classent parmi les meilleures du monde parce qu’elles attirent des étudiants et des enseignants du monde entier. Cinq universités suisses font partie du top 100 : l’EPFZ (20e place), l’université de Zurich (56e), l’université de Genève (59e), l’EPFL (83e) et l’université de Bâle (88e). A Lausanne 80%des doctorants sont étrangers. La Suisse joue pour l’Europe le même rôle que la Californie pour les Etats-Unis : le foyer de la recherche de pointe parce qu’elle recrute au-delà de ses frontières et même du continent.

Qu’en est-il de la réalité de cette immigration ?  Certes elle est importante : 25% de la population résidente est étrangère ; si l’on inclut les naturalisés on atteint 37,5% issus de l’immigration. Est-elle pour autant un réservoir d’inaptes, de parasites sociaux, voire de criminels ?

C’est exactement le contraire. En 1980, 20% des arrivants possédaient un diplôme du tertiaire ; actuellement c’est le contraire : moins de 20% des nouveaux immigrants sont peu qualifiés. Dans les professions intellectuelles et scientifiques de la Suisse, 26% des travailleurs sont étrangers, comme 30% parmi les directeurs ou cadres, 32% dans l’industrie. 94% des immigrants venant de l’Amérique du Nord sont des universitaires.

Les immigrants ne sont donc ni des criminels, ni des assistés sociaux, ni des parasites comme le dépeint Edition spéciale : ils constituent une fraction importante de la force de travail du pays, ils contribuent de façon décisive à sa prospérité, ils rajeunissent une population en voie de vieillissement, ils assurent la pérennité du système des pensions, ils classent notre formation comme la meilleure de l’Europe. Mieux : face à une épidémie ils se sont révélés indispensables : un quart des médecins a été formé à l’étranger et 40% des travailleurs du secteur médical à Genève sont des frontaliers. Si les frontières avaient été fermées et si les pays étrangers avaient réquisitionné leurs médecins, ce qu’ils étaient en droit de faire, l’épidémie devenait incontrôlable en Suisse.

La votation du 27 septembre s’inscrit dans une très longue tradition politique, ancrée dans le réflexe d’une importante fraction de la population : « je n’aime pas les étrangers. ».  Dès lors le premier des partis suisses multiplie les initiatives, prétendument pour freiner la migration. Or, le but de ces initiatives n’est surtout pas de réussir, mais de rassembler un électorat fidèle, qui adhère viscéralement à une des propositions suivantes : il n’y a pas de dénatalité en Suisse ; les étrangers volent les emplois des Suisses parce qu’ils travaillent pour un salaire plus bas ; les étrangers viennent en Suisse pour ne pas travailler et bénéficier de notre assurance chômage ; les étrangers comportent en leur sein plus de délinquants que les Suisses ; les étrangers encombrent les routes ; les étrangers dégradent la formation.

Toutes ces propositions, une fois imprimées sur papier journal, acquièrent une certaine vraisemblance pour les électeurs les plus naïfs, crédules ou ignorants, xénophobes ou fondamentalistes. C’est par cette même méthode que Trump, Bolsonaro et Poutine ont accédé au pouvoir. Elle a donc quelque efficacité. On aurait autant tort de la sous-estimer que de l’utiliser soi-même. Nous ne voterons pas le 27 septembre pour ou contre l’immigration, mais pour ou contre un fantasme.

 

Rien n’est simple, mais tout est simplifié

Les épreuves les plus pénibles peuvent apprendre quelque chose de très précieux que l’on n’eût pas découvert sans elles. Le confinement a enseigné qu’il y a moyen de se satisfaire de peu : acheter au jour le jour sa pitance suffit ; il n’est pas indispensable de suivre la mode en achetant des vêtements dont on n’a pas besoin ; idem pour l’informatique dernier cri, le renouvellement de la voiture qui roule encore très bien, les voyages en avion au long cours, la circulation automobile sans nécessité, la fréquentation des bars et discothèques. En gelant l’activité économique pendant quelques semaines, il est apparu que certains pans de celle-ci n’avaient qu’un médiocre intérêt et une faible légitimité.

Et donc le PIB a diminué, ce qui semble à première vue très inquiétant, comme si c’était la seule mesure de notre bien-être. Puisque nous produisons et consommons moins, cet indicateur de l’activité économique a fléchi, parfois de façon dramatique jusqu’à un quart de sa valeur initiale dans certains pays, où il n’était déjà pas fameux. Mais ce ne fut plus la préoccupation dominante : le taux de contamination, l’ampleur des hospitalisations, le nombres de morts devenaient les indicateurs vitaux. Car que sert-il à l’homme de gagner sa vie s’il la perd ?

Les gouvernements ont donc considéré simultanément deux indicateurs : le PIB et le taux de mortalité. Que fallait-il sacrifier de l’un pour ne pas trop nuire à l’autre, sans que cela se sache trop ? Ce faisant, ils ont découvert cette vérité élémentaire que la société n’est pas à une seule dimension et que le bonheur des hommes dépend de nombre d’indicateurs, habituellement ignorés. En d’autres mots, la satisfaction d’un pays ne se mesure pas avec le thermomètre unique du PIB, qui n’enregistre que la seule activité du marché. C’est facile à calculer mais cela ne résume pas tout. Car certaines dépenses sont nocives pour la santé : la drogue, le tabac, l’excès d’alcool, de sucre, de sel. En réparant les dégâts, le secteur médical fait également croître le PIB. Il mesure l’agitation économique, pas nécessairement l’activité utile.

La qualité de vie d’un pays devrait dépendre d’un véritable tableau de nord sur lequel il faudrait consulter de nombreux cadrans. Ainsi en est-il d’une voiture. Il y a à la fois un indicateur de vitesse et une jauge d’essence, qu’il faut vérifier séparément. Si l’on ne disposait que d’un indicateur unique combinant les deux chiffres, on pourrait tomber en panne d’essence à force de rouler de plus en plus vite.

C’est une leçon durement apprise, une humiliation des superbes, la promotion des plus humbles. Le PIB par habitant est de 62 606 $ aux  Etats-Unis et de 7510 $  au Vietnam ; le taux de morts pour 100 000 habitants est respectivement de 54.5  et 3 ; la plus grande puissance économique au monde produit 8 fois plus qu’une des plus modestes mais souffre de 18 fois plus de morts face à une épidémie. Un habitant de la Suisse, disposant de 32 570 $ de pouvoir d’achat, a une espérance de vie à la naissance de 83.4  années tandis qu’un Etats-Unien avec 40 100$ ne dispose que de 78,1 années, soit cinq ans en moins.

L’OCDE a créé une instance sous le patronage de Joseph Stiglitz, pris Nobel d’économie, pour définir une série d’indicateurs, de cinq à dix, qui mesureraient toutes les dimensions du bien-être :  le revenu, le travail, la santé, la formation, la culture, l’égalité, le logement, les transports, la sécurité et, surtout, la satisfaction de la population. Un tel tableau de bord, s’il était toujours publié dans sa totalité éviterait les réflexes conditionnés sur le PIB et inciterait les gouvernants à s’occuper de toute la société et non d’un aspect de celle-ci.

Application : nous voterons le 27 septembre sur plusieurs objets très importants, qui sont abordés dans le débat selon une seule dimension. Par exemple le budget pour les avions de combat. On peut à l’infini disserter sur la nécessité d’en disposer, sans se poser quelques questions jamais énoncées, sans entrer dans certaines dimensions esquivées. Est-ce que l’armée suisse considérées dans toutes ses dimensions n’est pas d’abord, principalement, substantiellement un objet symbolique qui manifeste actuellement cette neutralité et cette indépendance d’un pays qui furent jadis durement acquises ? Le danger d’une invasion du territoire, qui fut manifeste en 1870, 1914 et 1939, est-il aujourd’hui plus ou moins probable qu’une attaque du système informatique, un acte terroriste, une submersion des frontières par une invasion de migrants, une guerre bactériologique ?

Personne n’est capable de répondre à ces questions, tout comme personne ne pouvait prévoir le premier janvier 2020 l’épidémie qui menaçait et pour laquelle nous n’étions absolument pas préparés. Que nous réserve la transition climatique comme défis réels ? Même incertitude. Nous vivons dans un monde dangereux mais quel est le danger qui se manifestera le premier ? Impossible de répondre. Or, la question posée par le Conseil fédéral est réduite à une seule dimension : pensez-vous que le territoire sera envahi par une armée ennemie dotée de chars, d’artillerie, de missiles et de bombardiers contre laquelle il faut une aviation militaire suisse capable de soutenir les troupes au sol ? Il n’existe pas de citoyen pour répondre objectivement à une telle question, parce qu’on ne lui montre qu’un seul indicateur alors qu’il en faudrait plusieurs.

 

 

 

 

 

 

 

Sans parti pris

 

Telle est l’étiquette de ce blog. Même si ce n’est qu’un idéal difficile à respecter, il manifeste la volonté de ne pas s’enfermer dans l’une ou l’autre idéologie.

Celle-ci est l’outil de base pour un parti ou même un régime autoritaire, qui doit fédérer le plus possible de citoyens autour d’une présumée vérité, d’autant plus inviolable qu’elle est douteuse. A titre d’exemple : « la dictature du prolétariat sauvera le monde », « les Aryens sont le peuple élu » « la main invisible du marché optimise le production » « tout ce qu’a fait la Nature est bon sauf l’homme qui la pollue », « la civilisation judéo-chrétienne est supérieure aux autres ».

On s’est battu et on est mort pour ces phrases auxquelles des foules ont cru aveuglément. Elles expriment cependant quelque chose de la réalité, mais sous une forme simpliste qui suscite tous les mensonges, contrefaçons, falsifications. Ce n’est que de la politique au niveau le plus bas, une simplification outrancière de la réalité interprétée à travers un filtre qui arrête le moucheron et laisse passer le chameau.

Plus près de nous : « une taxe qui frappe de même riches et pauvres est injuste », « les primes d’assurance maladie devraient être proportionnelle au revenu » , « les étrangers commettent plus de crimes que les Suisses » , «  les routes sont encombrées à cause des immigrés » , « les minarets menacent la sécurité du pays », « les masques ne servent à rien dans une épidémie » , « il ne sert à rien de se vacciner », etc…

 

« Sans parti pris » signifie que toutes ces affirmations massives polluent le débat politique, empêchent de réfléchir aux véritables solutions, qui ne sont pas un compromis entre les obsessions de la droite et de la gauche, mais la soumission à la réalité concrète qui est complexe et qui exige autre chose que des solutions simples. C’est-à-dire une ouverture initiale d’esprit qui accepte de considérer les choses telles qu’elles sont et non pas telles qu’on voudrait qu’elles soient. Une bonne politique s’élabore dans la réflexion et non dans le réflexe conditionné. Voici un siècle Charles Péguy l’avait bien vu dans un de ses passages les plus célèbres :

« Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise pensée. C’est d’avoir une pensée toute faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise âme et même de se faire une mauvaise âme. C’est d’avoir une âme toute faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une âme même perverse. C’est d’avoir une âme habituée. »

A titre d’exemple manifeste, le pire de nos âmes habituées consiste à regarder d’un œil rond les naufrages de réfugiés en Méditerranée ou dans la Manche, comme si c’était un spectacle de cirque où meurent des gladiateurs plus ou moins volontaires. Pour notre âme habituée, chaque pays est responsable de régir sa politique et son économie. Ceux qui échouent font le malheur et la mort de leurs citoyens. Mais c’’est en dehors de nos frontières et donc ce n’est pas notre responsabilité. Cette attitude n’est pas de la perversité, mais de l’habitude. Cela fait moins mal à l’âme.

Les institutions suisses comportent plusieurs garde-fous contre la pensée toute faite. Alors que les autres pays démocratiques se gouvernent dans l’alternance gauche-droite, un coup d’un côté, un coup de l’autre, comme le pagayeur d’un kayak qui plonge la pagaïe alternativement de chaque côté en déterminant un sillage sinueux, la Suisse se gouverne à tous les échelons dans la concordance. Des adeptes d’idéologies opposées se retrouvent dans le même exécutif et sont forcés de collaborer. Ils déterminent le sillage rectiligne d’une barque avec deux rames de part et d’autre.

Et donc le Suisse a de la peine à avoir une pensée toute faite parce qu’elle est constamment confrontée à une autre pensée toute faite. Parfois ces deux pensées se défont tout naturellement et libèrent la réflexion. Parfois elles se polluent mutuellement jusqu’à produire un monstre informe, avec une tête de droite et une queue de gauche. Ces deux cas de figure illustrent  la grandeur et la servitude du consensus recherché à tout prix.