Non à une multinationale des sports

 

 

Les Valaisans n’ont pas voulu des jeux olympiques à Sion parce qu’ils refusent de débourser 100 millions, afin de permettre au CIO d’encaisser cinq milliards. D’autres villes ont refusé : Budapest, Rome, Hambourg, Boston et Toronto. Plus grand monde n’a envie de se ruiner et de contracter des dettes, d’amorcer avec l’argent des contribuables la gigantesque pompe à fric d’une multinationale.

Mais, plus profondément qu’une question d’argent, c’est l’idéal olympique qui s’est essoufflé. Trop d’argent et de corruption, menace du terrorisme, dopage, népotisme, manipulation des votes. Et surtout le détournement radical d’un idéal de paix et d’égalité par des dictatures qui croient s’acheter une conduite en se dissimulant sous un prétendu amour du sport. Dès 1936, Adolf Hitler utilisa cette manifestation à des fins de propagande et réussit admirablement à se doter d’une honorabilité factice. Ce fut également le cas à Moscou en 1980. Au fil des années les Jeux connaîtront une guerre des médailles entre les États-Unis et l’URSS. En dopant ses athlètes, en ruinant leur santé, en les transformant en gladiateurs, le communisme s’efforçait stupidement de dissimuler la faillite de son système économique.

Avec une certaine ingénuité, le baron de Coubertin réinventa les Jeux olympiques dans l’espoir de remplacer les guerres par de pacifiques compétition d’athlètes. Mais les deux guerres mondiales éclatèrent néanmoins. Les Jeux de 1916 furent annulés pendant la Première Guerre Mondiale, et ceux de 1940 et 1944 pendant la Seconde Guerre mondiale. Il ne suffit pas d’organiser des compétitions sportives pour promouvoir automatiquement l’esprit de paix. L’esprit originel de l’olympisme n’avait rien à voir avec sa dégradation actuelle en compétition des nationalismes. On décompte les médailles par pays pour calculer celui qui l’a emporté. Emporté sur quoi ?

Lorsque les Grecs inventèrent le jeux Olympiques voici 28 siècles, ils le concevaient comme une célébration à connotation religieuse de l’unité de la nation grecque. Plus tard ce fut étendu à tout l’empire romain. Lorsque Théodose installa le christianisme comme religion d’Etat, il mit logiquement fin aux Jeux Olympiques, manifestation païenne. Il y a un abîme entre cette modeste conception initiale et l’entreprise multinationale créée par Juan Antonio Samaranch. La votation du Valais a signifié que le peuple n’est plus dupe.

On pourrait rénover les jeux en les célébrant uniquement à Olympie, en ne jouant plus d’hymnes nationaux, en ne recrutant plus des équipes nationales, mais des individus qualifiés, et en les honorant comme citoyens du monde, comme éminents représentants de l’unique espèce humaine. Ce serait revenir à l’intuition géniale des Grecs de l’Antiquité.

 

 

L’anarchie n’est pas un droit

 

 

Fernand Melgar et la députée PDC Sandra Pernet se sont engagés publiquement lors d’une réunion à Chauderon et puis à Infrarouge contre le trafic de drogues illicites sur la voie publique de Lausanne par des « dealers ». En passant, notons l’utilisation d’un terme anglais pour éviter de recourir au français, qui les qualifierait carrément de trafiquants. Le choix des mots est rarement innocent : en appelant les prostituées travailleuses du sexe on ennoblit leur métier considéré comme une tâche économique, parmi d’autres.

Or, les trafiquants de drogue infestent les rues de Lausanne au point de déranger les habitants. À la suite de la démarche des deux initiateurs, le mouvement public s’est accentué et la municipalité de Lausanne a mis hâtivement en circulation vingt policiers en uniforme pour dissiper ce malaise visuel, en précisant bien qu’ils ne feraient pas de répression. D’où une première question : que faisaient de si important ces vingt policiers subitement disponibles, pour qu’ils n’aient pas auparavant déjà entrepris cette œuvre de salut public ? Pourquoi avoir attendu que la situation se détériore ?

En revanche les milieux culturels ont réagi en sens opposé, stigmatisants l’attitude de Fernand Melgar, au point qu’il renonce à son enseignement à la Haute Ecole d’Art et de Design de Genève, apparemment incompatible avec son refus de la drogue. Dans le débat, des arguments étranges ont été formulés : le trafic de rue ne fait de mal à personne ; la population réagit par racisme antinoir; sa peur de la drogue est sans fondement ; comme le trafic existe partout, il est vain de vouloir l’éradiquer ; la répression aura des effets négatifs.

Bien entendu sous-jacents cheminent des avis encore plus radicaux : il faudrait réserver certains quartiers à un trafic légal ; il faudrait dépénaliser la drogue, au minimum le cannabis ; la moindre des choses est d’organiser des locaux d’injection avec seringues propres et produits de qualité. On ne peut s’empêcher de penser que cette plaidoirie multiforme pour la drogue provient de gens qui en ont besoin.

Etrangement les pouvoirs publics ont adopté un profil bas. La municipalité de Lausanne est à majorité de gauche et celle-ci n’est pas sans complaisance pour la consommation de drogue. Cela s’inscrit dans une longue tradition libertaire et anarchiste. Foin de la morale bourgeoise. Les exploités, les pauvres, les paumés ont droit à ces compensations, le tabac, l’alcool, le jeu, la drogue, l’amour libre. De même les artistes ne peuvent créer que par un dérèglement volontaire des sens

Ce qui est en jeu, c’est le respect de la loi qui vise à protéger la santé mentale et physique des citoyens. La complaisance pour sa violation mine les institutions, le droit et le vivre ensemble.

 

 

 

 

Un Eglise enfin responsable

La démission spectaculaire et collective des évêques chiliens marque une étape dans la lutte contre la pédophilie. Comme l’a souligné le pape François, ce n’est plus l’affaire de quelques individus ayant fauté, mais de l’Eglise toute entière, à commencer par le pape lui-même. A juste titre, il a pointé le sentiment de supériorité instillé au clergé lors de sa formation, qui peut dévier en permissivité générale, en refus de la loi civile, en conspiration du silence. Une certaine identification du prêtre avec la figure du Christ est sous-jacente à ce sentiment, de même qu’elle l’est dans le refus d’ordonner des femmes incapables de s’identifier à un homme. Mais il est une explication beaucoup plus banale, qui n’est jamais évoquée. Quelle est la relation entre le célibat ecclésiastique et la tentation de pédophilie ?

Il suffit de formuler cette question pour qu’elle soit aussitôt écartée par l’affirmation indignée, qu’il n’y a évidemment aucun rapport et que l’on est hors sujet. Certes, la pédophilie est une perversion qui affecte toutes les couches de la population, à commencer par les familles mais aussi toutes les organisations mettant en contact adultes et enfants, par exemple les clubs sportifs ou les écoles. Cette débauche n’est ni une exclusivité de l’Eglise catholique, ni le péché de la grande majorité du clergé. Néanmoins la multiplication des cas de prêtres impliqués soulève la question de la fréquence des cas, d’autant plus que l’on ne peut prêcher une morale sexuelle tellement intransigeante qu’elle en devient irréaliste et puis y manquer soi-même gravement. Ce n’est pas une question d’individus mais d’institution.

Dès lors, il serait instructif de comparer des choses comparables, en scrutant la situation des Eglises réformées, orthodoxes et anglicanes là où elles coexistent. Quelle est la fréquence respective des cas dans les pays comme l’Allemagne, les Pays-Bas, la Suisse, les Etats-Unis ? On éprouve le sentiment vague qu’une telle comparaison serait peut-être défavorable aux Eglises catholiques. C’est une raison pour l’investiguer et non pour l’éviter. Or cela n’a jamais été fait et publié.

On pourrait continuer la recherche par des enquêtes plus poussées sur le déroulement de ce drame dans des cas particuliers. Le célibat ecclésiastique constitue un obstacle à toute relation affective entre une femme adulte et un prêtre. Or, celui-ci peut très normalement éprouver le besoin d’une affectivité. Or, cet interdit ne pèse pas sur la relation entre un prêtre et un enfant. Est-ce par cet interstice que la tentation, puis la faute se glisse ? Comme il est impossible de répondre à cette interrogation, il est d’autant plus urgent de l’investiguer.

Si une enquête sérieuse révélait que les cas de pédophilie dans le clergé catholique, de rite occidental, sont proportionnellement plus nombreux que dans le clergé réformé ou anglican, s’il était établi que le célibat ecclésiastique constitue une mise en tentation, même pour des hommes qui ne sont au départ pas soumis à cette attirance, alors un grand pas serait fait. Car ni le célibat obligatoire des hommes, ni le refus d’ordonner des femmes par l’Eglise catholique ne seraient plus tolérables. Le courage qui manque pour corriger ces anomalies serait remplacé par une évidence, qui dicterait une réforme inévitable.

Cela résoudrait aussi une autre contradiction : les cantons suisses subventionnent avec l’argent public les Eglises chrétiennes. L’une d’entre elles écarte les femmes de certains postes réservés à des hommes non mariés. Est-ce bien cohérent avec la législation sur l’emploi ?

Une question à ne pas poser

La démission spectaculaire et collective des évêques chiliens marque une étape dans la lutte contre la pédophilie. Comme l’a souligné le pape François, ce n’est plus l’affaire de quelques individus ayant fauté, mais de l’Eglise toute entière, à commencer par le pape lui-même. A juste titre, il a pointé le sentiment de supériorité instillé au clergé lors de sa formation, qui peut dévier en permissivité générale, en refus de la loi civile, en conspiration du silence. Une certaine identification du prêtre avec la figure du Christ est sous-jacente à ce sentiment, de même qu’elle l’est dans le refus d’ordonner des femmes incapables de s’identifier à un homme. Mais il est une explication beaucoup plus banale, qui n’est jamais évoquée. Quelle est la relation entre le célibat ecclésiastique et la tentation de pédophilie ?

Il suffit de formuler cette question pour qu’elle soit aussitôt écartée par l’affirmation indignée, qu’il n’y a évidemment aucun rapport et que l’on est hors sujet. Certes, la pédophilie est une perversion qui affecte toutes les couches de la population, à commencer par les familles mais aussi toutes les organisations mettant en contact adultes et enfants, par exemple les clubs sportifs ou les écoles. Cette débauche n’est ni une exclusivité de l’Eglise catholique, ni le péché de la grande majorité du clergé.

Cependant, il serait instructif de comparer des choses comparables, en scrutant la situation des Eglises réformées, orthodoxes et anglicanes là où elles coexistent. Quelle est la fréquence respective des cas dans les pays comme l’Allemagne, les Pays-Bas, la Suisse, les Etats-Unis ? On éprouve le sentiment vague qu’une telle comparaison serait peut-être défavorable aux Eglises catholiques. C’est une raison pour l’investiguer et non pour l’éviter.

On pourrait continuer la recherche par des enquêtes plus poussées sur le déroulement de ce drame dans des cas particuliers. Le célibat ecclésiastique constitue un obstacle à toute relation affective entre une femme adulte et un prêtre. Or, celui-ci peut très normalement éprouver le besoin d’une affectivité. Or, cet interdit ne pèse pas sur la relation entre un prêtre et un enfant. Est-ce par cet interstice que la tentation, puis la faute se glisse ? Comme il est impossible de répondre à cette interrogation, il est d’autant plus urgent de l’investiguer.

Si une enquête sérieuse révélait que les cas de pédophilie dans le clergé catholique, de rite occidental, sont proportionnellement plus nombreux que dans le clergé réformé ou anglican, s’il était établi que le célibat ecclésiastique constitue une mise en tentation, même pour des hommes qui ne sont au départ pas soumis à cette attirance, alors un grand pas serait fait. Car ni le célibat obligatoire des hommes, ni le refus d’ordonner des femmes par l’Eglise catholique ne seraient plus tolérables. Le courage qui manque pour corriger ces anomalies serait remplacé par une évidence, qui dicterait une réforme inévitable.

Cela résoudrait aussi une autre contradiction : les cantons suisses subventionnent avec l’argent public les Eglises chrétiennes. L’une d’entre elles écarte les femmes de certains postes réservés à des hommes non mariés. Est-ce bien cohérent avec le reste de la législation ?

Le jeu en ligne comme monopole suisse

 

 

 

Nous voterons en juin la nouvelle loi sur les jeux d’argent prévoyant que les casinos suisses pourront proposer des jeux d’argent en ligne, alors que les sites étrangers seront bloqués. Le but est de favoriser les exploitants légaux basés en Suisse. De quand date leur légitimité ? En 1928, il n’y avait plus de maisons de jeu en Suisse. Il fallut attendre 1992 pour que les chambres fédérales reviennent sur la question des maisons de jeu et décident de les rouvrir. La Confédération y voyait là une opportunité financière importante. C’est pour l’augmenter encore que nous allons voter.

Le but du pouvoir politique est d’abord de prélever des impôts et puis d’en disposer au mieux. Mais les besoins sont sans limites et il faut trouver des ressources. La seule limite au prélèvement est le mécontentement des citoyens. Les impôts doivent être aussi indolores que possible et la répartition de leur fruit satisfaire le maximum d’appétits.

 

On pourrait lire toute démarche politique à travers cette grille réductrice sans se tromper beaucoup sur le fonctionnement de la machinerie politique. On y verrait en tous cas plus clair qu’à prendre au sérieux le discours bien-pensant qui camoufle cette opération : il faut que l’argent d’une addiction serve à soutenir de justes causes comme l’AVS. En réalité, la vertu sert de paravent au vice. Voici 20 ans, toutes affaires cessantes, il a fallu des casinos. On s’en était passé trop longtemps. Aujourd’hui il faut que le chiffre d’affaire des casinos suisses augmente,

 

Le but d’un casino est de gagner de l’argent. Le but d’un joueur est aussi de gagner de l’argent. Mais il y a une différence. Les jeux sont organisés de façon que, en fin de compte, le casino gagne et que les joueurs perdent. Et cependant les joueurs continuent de miser. Il faut donc qu’ils se trompent sur leurs chances de gagner. Le casino les maintient dans cette illusion en ne s’assurant qu’une marge statistique faible. Durant une partie, les gains fluctuent. Tantôt le joueur est dans le noir, tantôt dans le rouge. Il peut donc croire que le résultat final de la partie résulte d’une substance impalpable qui s’appelle la chance. Ou, pire, il peut s’imaginer qu’il a développé une martingale, qui lui assure un gain à coup sûr. En fin de partie, si le joueur a joué longtemps, s’il n’a pas eu la lucidité de se retirer à temps, il perd.

 

Tout ce mécanisme a été amplement décrit. On en a fait des romans et des films. Personne ne peut plus s’imaginer qu’un casino soit un lieu pour faire fortune ou pour se distraire. Tout au plus un casino peut-il être réhabilité comme passetemps débile pour quelques personnes tellement fortunées, qu’elles ne savent plus que faire de leur argent. Malheureusement, on ne filtre pas les joueurs en leur demandant le montant de leur compte en banque. Parmi ceux qui se faufilent vers les tables de jeu ou les jeux en ligne, il y a des paumés, des névrosés, des pauvres, de petits commerçants au bord de la faillite, des caissiers indélicats qui ont puisé dans la caisse.

 

C’est à ceux-là qu’il faudrait penser lorsque des élus ont l’inconscience de proposer que les casinos suisses aient le monopole des jeux en ligne. Le désordre social qui résulte d’un casino reste limité si l’établissement est suffisamment éloigné. Les Américains l’ont bien compris en allant jusqu’à Las Vegas et Reno, au milieu du désert, pour y organiser un formidable défouloir à base de jeux, d’alcool, de drogue, de sexe et de maffia. Cela s’appelle faire la part du feu. Le jeu en ligne annule cette distance.

 

La volonté populaire a obligé la Confédération à légaliser le jeu. Et dès lors la complicité des deux illusions, de la politique et des jeux, devient écrasante. On va autoriser les jeux en ligne pour les casinos suisses tout en bloquant les organisateurs étrangers. Qu’est ce qui empêchait d’interdire tous les jeux en ligne sinon l’appât du gain sur les jeux en Suisse ?

 

En acceptant l’installation de casinos sur son territoire par la loi de 1998, la Suisse témoigna d’une dégradation de la moralité ambiante. Cette initiative rejoignit les tentatives plus ou moins ouvertes de légaliser la drogue, dans le même mouvement qui refuse d’abaisser les limites de vitesse sur les routes ou de diminuer le taux d’alcool admissible lorsque l’on conduit. C’est le stigmate d’une société anomique.

 

Le jeu d’argent ne devient pas moral parce qu’il verse des taxes à l’Etat. Certes on comprend que les hommes politiques soient fascinés par cette façon d’alimenter le budget sans opérer de douloureuses ponctions fiscales. C’est oublier que les dégâts sociaux des jeux coûtent plus cher à la collectivité que ce qu’ils rapporteront. Mais là n’est pas l’essentiel. Des impôts cachés et des charges invisibles, c’est une bonne méthode pour rester populaire et se faire donc réélire. Cela s’appelle la démagogie. C’est l’aboutissement de l’illusion en politique, l’art de ne plus jamais dire que de fausses vérités qui font plaisir au peuple et d’autoriser n’importe quoi parce que rien n’a d’importance dans une société sans objectifs.

 

 

 

 

 

 

Pour ne pas recommencer octobre 2008.

 

 

En juin nous nous prononcerons sur l’initiative « Monnaie pleine » qui restreint à la seule BNS la création de monnaie et prive les banques de leur capacité de créer de la monnaie scripturale. Le citoyen moyen n’y comprendra rien et suivra les mots d’ordre des autorités, conseillant de la rejeter. C’est oublier ce qui s’est passé.

En octobre 2008, le Conseil fédéral s’est porté au secours d’UBS. Car, ce qui se jouait dès le dimanche 21 septembre au siège de la Banque nationale suisse (BNS), c’était l’avenir du pays. Le président de l’UBS Peter Kurer et le directeur général Marcel Rohner avouent que leur banque a besoin de l’aide de l’Etat. Les pertes de l’UBS sur le marché des crédits hypothécaires à risque aux Etats-Unis s’élèvent à plus de 40 milliards. Le mercredi 8 octobre l’UBS frôle la cessation de paiement. La banque ne parvient plus à emprunter sur le marché interbancaire et la BNS atteint ses limites pour s’y substituer.

Mercredi 15 octobre, le Conseil fédéral siège à partir de 9 heures.  A 18 heures 30, les six membres de la délégation des Finances du parlement, convoqués, décident d’octroyer un prêt de 6 milliards à l’UBS. Une société de portage créée par la BNS recueillera les placements douteux de l’UBS jusqu’à hauteur de 60 milliards. Le parlement a été placé devant le fait accompli : il était plus sûr de chambrer six parlementaires, choisis avec soin.

Si l’on essaie de comprendre comment une telle gabegie a pu se produire, il faut recourir à plusieurs explications : l’ambition démesurée d’un seul homme; l’incompétence du conseil d’administration; la faiblesse des organes de l’Etat ; le financement des partis politiques par l’économie. Mais aussi le fait que la faillite d’UBS aurait paralysé le trafic des paiements puisque les avoirs des comptes tombent dans la masse en faillite.

 

Certes, suite à la recapitalisation d’UBS par la Confédération à hauteur de 6 milliards de francs, les autorités ont pu sortir de l’opération en août 2009, bénéficiaires de 1,2 milliards d’intérêts.

Mais le principal volet du sauvetage, celui auquel UBS doit sa survie, c’est la création en octobre 2008 par la BNS du fonds de défaisance des actifs toxiques. Il a recueilli 38,7 milliards de dollars de titres subprimes défaillants qui plombaient le bilan d’UBS. Or, l’opération s’est soldée, cinq ans plus tard, par un gain de 5,2 milliards de dollars pour la Banque nationale, ayant pu écouler avec profit les titres subprimes qui, extraordinairement, ont recouvré de la valeur. Mais qui donc a acheté ces actifs sans valeurs à la BNS ? Son président a prétendu que l’opération aurait  été «favorisée par le redressement des marchés». En réalité, c’est la Réserve fédérale américaine qui a racheté plus de 2000 milliards de dette immobilière pourrie pour nettoyer l’ensemble du système financier américain. Sinon la BNS aurait perdu de l’ordre de 40 milliards, soit l’équivalent de 60% du budget de l’Etat fédéral.

En sortant du bilan des banques les comptes de paiements, le trafic de ceux-ci ne serait plus affecté par la faillite d’une banque, qu’il ne faudrait plus sauver aux risques des citoyens. Or, pour l’instant nous ne sommes pas à l’abri d’une nouvelle crise dans le domaine immobilier où la Suisse bat des records d’endettement. Au moment de se prononcer sur l’initiative Monnaie Pleine, il faut s’en souvenir.

 

 

 

Bulle hypothécaire et initiative Monnaie Pleine

Les Suisses sont les champions mondiaux de l’endettement hypothécaire, avec 98 340 francs par habitant. Deux fois plus qu’un Américain et quatre fois plus qu’un Allemand. Le montant total des crédits hypothécaires atteignait l’an dernier le niveau jamais atteint de 614,244 milliards de francs, ce qui représente 103,6% du Produit Intérieur Brut annuel. Il s’agit d’une bulle qui peut éclater si le taux d’intérêt ne reste pas à son niveau très bas. Tel est l’avis du Département fédéral des finances :

« Un taux d’endettement élevé expose fortement les ménages à certains risques, comme celui d’une hausse marquée des taux d’intérêt. La baisse de la valeur vénale en cas d’accroissement des taux pourrait déstabiliser le marché immobilier si la capacité de nombreux ménages à supporter les dettes était dépassée. Il faut donc éviter toute incitation de politique financière qui encouragerait un endettement excessif des ménages.»

Cette montagne de dettes est en partie artificielle. En contrepartie de l’imposition de la valeur locative, le propriétaire peut déduire de sa déclaration fiscale les intérêts qu’il débourse sur sa dette hypothécaire et les frais d’entretiens de son immeuble. Du coup, d’un point de vue fiscal, il a donc intérêt à maintenir une dette et à payer des intérêts, afin de compenser l’imposition de la valeur locative. C’est une spécificité suisse qu’aucun autre pays ne connaît.

D’où vient cette masse monétaire ? Elle a été créée par les banques qui consentent les prêts, c’est-à-dire de la monnaie scripturale, ce qui nous amène à l’actualité de la votation du 10 juin sur l’initiative Monnaie Pleine. Celle-ci restreint à la seule BNS la création de monnaie et prive les banques de leur capacité de créer de la monnaie scripturale. Si elle passe en votation, ce genre de bulle ne pourra plus se créer.

Le pronostic est favorable. Selon un sondage, 57% des Suisses voteraient pour une initiative qui n’autoriserait que la BNS à produire de l’argent, et l’interdirait aux banques. Or les citoyens ne savent pas comment l’argent en circulation est créé. Seuls 13% des Suisses savent que les banques commerciales créent la plus grande partie (90%) de la monnaie en circulation. Toutefois, 78% de la population suisse veut que l’argent ne soit produit et distribué que par une unique institution publique d’intérêt général comme la Banque nationale.

Néanmoins, toutes les autorités constituées s’opposent à cette initiative. Au parlement les majorités rejetantes ont été impressionnantes. Le Conseil des Etats a refusé le texte par 42 voix contre zéro et une abstention ; le Conseil national par 169 voix contre 9 et 12 abstentions. Il est rare d’assister à une telle unanimité de tous les groupes politiques contre une initiative populaire.

On sait aussi que certains partis dépendent fortement pour leurs budgets électoraux du soutien de l’économie en général. C’est ce biais qui explique sans doute qu’il y ait une telle contradiction entre la volonté du peuple et la position du parlement fédéral. Les citoyens ont gardé le pénible souvenir de cet automne 2008 où la Confédération a dû prêter dans l’urgence six milliards à l’UBS et où la BNS a dû se charger de près de 40 milliards de fonds subprimes qui correspondaient à des prêts hypothécaires inconsidérés aux Etats-Unis. Si l’initiative Monnaie Pleine passe, la Confédération ne sera plus obligée de sauver une banque de la faillite puisque les comptes des déposants ne seront pas impliqués dans la faillite et que trafic des paiements pourra se poursuivre.

 

L’angoisse irrésistible des antennes

 

L’utilisateur suisse du téléphone mobile réclame le téléphone pour lui-même et refuse l’antenne pour les autres. Or, il y a de plus en plus d’utilisateurs. En 2014, il y avait dans le monde 7 175 milliards d’habitants et 6 915 milliards d’abonnements au mobile, ce qui correspond à un taux de pénétration global de 96 %, qui atteint même en Suisse 136 %. Aucun appareil n’a effectué une percée aussi fulgurante en un quart de siècle. Le superflu est toujours plus attrayant que le nécessaire. Les frais de santé n’ont pas cru dans la même proportion, mais pour eux c’est toujours trop.

Or sans antenne, il n’est point de téléphonie sans fil. Peu d’antennes de faible puissance signifie des communications aléatoires, plus lentes que celles possibles avec un réseau 5G. Or l’usager suisse est exigeant. Le volume total des données par accès du mobile à Internet a été multiplié par 30 entre 2009 et 2016.

La population méfiante attribue aux antennes une nocivité d’autant plus inquiétante qu’elle est mal définie. En dehors d’un effet thermique identique à celui des fours micro ondes mais négligeable, le rayonnement est accusé de maux divers, insomnies, maux de têtes, etc. Bien que les symptômes soient reconnus, le lien de causalité n’est pas confirmé. Les essais cliniques, où les patients sont exposés à des champs tantôt réels, tantôt factices, ont démontré que les personnes hypersensibles étaient incapables de les distinguer. Aucune étude publiée ne permet de conclure à l’existence d’un lien de causalité entre ces troubles revendiqués et les ondes. Leur cause est sans doute l’angoisse de les éprouver.

L’usager s’expose à un risque supplémentaire  lorsqu’il porte l’appareil à son oreille au lieu d’utiliser une oreillette. Une étude, dont les premiers résultats ont été publiés en mai 2010,ne montre pas de corrélation entre l’utilisation du téléphone mobile et le risque de tumeurs au cerveau .En 2007 une étude israélienne financée en partie par l’OMS a par contre mis en évidence un risque de tumeur de la glande parotide  accentué chez les personnes utilisant leur téléphone mobile plus de 45 minutes par jour. Ce ne sont pas les antennes qui sont dangereuses mais l’usage abusif du téléphone lui-même.

Une ordonnance suisse du 1 février 2000 limite les émissions des champs électriques et magnétiques, générées par des installations stationnaires dans une gamme de fréquence allant de 0 Hz à 300 GHz, à une norme dix fois plus faible que celles de l’UE. Le Conseil des Etats a refusé de relever cette norme, soutenu par la FMH. On se retrouve donc dans la situation du moratoire des OGM. Le peuple souverain veut le beurre et l’argent du beurre, la jouissance de la technique de pointe sans courir aucun risque. Puisque tel est son caprice, on ne peut que s’incliner.

Néanmoins  il faudrait lui expliquer que toute technique comporte des avantages, y compris en matière de santé, de sécurité et de longévité,  mais aussi des dangers. Peut-être certaines personnes sont-elles vraiment hypersensibles aux rayonnements, comme d’autres aux pesticides, aux métaux lourds et à la fumée passive. Aucune étude statistique ne peut mettre en évidence ces effets marginaux. Pour préserver quelques individus, on peut maintenir des normes très strictes. La question insoluble est de savoir s’il le faut, et jusqu’où il faut aller. Ne périssons-nous pas tous un jour par une cause aléatoire, imprévue, mais fatale ?

 

Il n’y a pas de médecine gratuite

La CSS propose une franchise obligatoire de 10 000 CHF sur l’assurance maladie. Cela ressemble à une provocation gratuite, mais c’est une proposition pleine de ce bon sens qui est à la base de tout cynisme. Si cela était appliqué, forcément les patients hésiteront à se faire soigner puisque la plupart du temps ce serait à leurs frais. Et ceux, qui ne peuvent pas débourser quoi que ce soit pour leurs frais de santé, ne se soigneront plus du tout. Cela fera des morts prématurés qui présentent l’avantage de ne plus rien coûter. Cela diminuera aussi l’espérance de vie et donc les dépenses de l’AVS. C’est donc une solution réaliste, malgré son cynisme.

Bien entendu on prétend simultanément assister les plus démunis. Avec de l’argent public forcément. On arrivera à la solution extrême : la masse des patients payera directement ses soins ordinaires et ne recourra à l’assurance que pour des dépenses majeures comme une lourde opération. A l’autre extrémité de l’échelle sociale, les plus démunis ne paieront rien du tout et seront soutenus par l’argent des impôts de tous. On arrivera donc à une médecine à deux vitesses dont on peut spéculer que la première sera meilleurs que la seconde.

Les argentiers publics ne savent plus comment réaliser les nécessaires économies. Le financement de la Santé Publique leur apparait comme la quadrature du cercle. Il faudrait que tout le monde soit le mieux soigné possible, mais il faudrait que cela coûte le moins possible. Il faudrait que la médecine fasse des progrès, mais il ne faudrait pas que cela engendre des coûts supplémentaires. Il faudrait que la médecine prolonge l’espérance de vie mais il en faudrait pas que les gens âgés consomment de plus en plus de soins coûteux. Il faudrait. Mais. Telle est la contradiction entre tout idéal et la réalité.

Une longue vie est un bien qui ne pourrait dépendre du revenu. La Suisse partage cet idéal avec la plupart des pays développés, mais elle le gère dans le système actuel avec plus de réalisme. Les Etats-Unis ne dégagent toujours pas un accord sur cet objectif. La Grande-Bretagne s’est tellement approchée de l’idéal par la gratuité de tous les soins, qu’elle se contente d’une médecine minimale pour ménager le budget de l’Etat.

La Suisse dispose d’un excellent système de santé, démontrant, une fois de plus que l’absence de gouvernance – tous les échecs du Conseil fédéral – peut représenter un avantage. Dans cette pagaille organisée, la richesse du pays compense le manque de discernement. En dépensant 11% de son PIB (élevé) en médecine, la Suisse atteint à peu de choses près le record mondial d’espérance de vie, soit 83 ans. Ne serait-ce pas en définitive le seul critère qui vaille. Aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, on meurt plus tôt qu’en Suisse. C’est une autre réalité.

La surconsommation helvétique de soins est une évidence, mais elle assure que toutes les affections sérieuses seront prises en compte. Tout rationnement des soins, que ce soit par des incitations financières, par le moratoire sur l’ouverture de cabinets ou par le numerus clausus pour les étudiants en médecine, entraîne à la marge le sacrifice de certains patients. Or une maladie tardivement ou non soignée, coûte très cher.

Il n’y a donc pas de solution à cette quadrature du cercle (qui est soit dit en passant un problème mathématique dont on a prouvé qu’il n’a pas de solution). Nous dépenserons de plus en plus, à proportion des progrès de la médecine et de leur résultat inévitable, la prolongation de la vie et l’existence de gens de plus en plus âgés.

Culture grise pour une politique de routine

La langue n’est pas seulement un instrument de communication. Elle est le vecteur d’une conception du monde et donc de la politique. En scrutant la littérature, on se rend compte que la Suisse n’est plus un modèle exportable après l’avoir été de façon éminente autrefois.

Les écrivains romands font peu de politique aujourd’hui. Ce ne fut pas le cas jadis. Si l’on remonte à Jean-Jacques Rousseau, Benjamin Constant de Rebecque, Germaine de Staël, pour ne pas citer l’illustre émigré Voltaire, la Suisse romande a joué un rôle décisif dans le déclenchement de la Révolution française et l’émergence de l’Empire. Cela provenait du décalage politique entre la France, monarchie archaïque de droit divin, et les républiques helvétiques, qui servirent de modèle exportable à la jonction des XVIIIe et XIXe siècles. Depuis lors, on peut encore citer au siècle passé Gonzague de Reynold et Denis de Rougemont, aux deux extrémités de l’échiquier politique en 1940, respectivement à droite et à gauche, obligés de prendre position, car les temps étaient troublés et la démocratie en débat.

Et puis c’est tout. La politique est tenue à distance dans la république des lettres helvétiques. Jacques Chessex, Maurice Chappaz, Yvette Z’graggen, Nicolas Bouvier, Philippe Jaccottet, Georges Haldas, Daniel de Roulet, Anne Cuneo, Anne-Lise Grobéty, Etienne Barilier n’interviennent guère dans la politique de façon significative. Beaucoup d’écrivains apparaissent comme indifférent à la cité, ce que personne ne songe à leur reprocher en Suisse romande. Il n’y a au parlement fédéral que deux Romands qui avouèrent une vocation d’écrivain : Oskar Freysinger et le signataire de ces lignes. Ils furent dépréciés comme écrivains par suite de leur engagement politique et dévalués comme politiciens par la puérilité présumée de toute activité culturelle. Dans le contexte actuel, on ne peut pas être les deux à la fois, on ne peut pas jouer sur les deux tableaux.

Au contraire, en France, Victor Hugo et Emile Zola, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, Albert Camus et François Mauriac, Bernard-Henri Lévy et André Glucksmann n’ont pas cessé de battre l’estrade et d’influencer, sinon les événements, du moins l’opinion éclairée des bobos de droite et de gauche. Il y a encore plus significatif : les présidents de la République, Charles de Gaulle, Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand, Emmanuel Macron se seraient sentis inférieurs à leur destins s’ils n’avaient pas simultanément publié un ou plusieurs livres. Encore de nos jours, la politique est un sujet littéraire de choix en France. On doit se demander si certains hommes d’Etat français ne sont pas d’abord des romanciers ou des tragédiens, qui ont envie de se mettre en scène plutôt que d’agir en gestionnaires. La controverse récente sur un texte de Charles de Gaulle, proposé au baccalauréat, illustre cette ambiguïté. Fut-il un écrivain devenu président par une conjonction d’événements aléatoires ou bien un homme d’Etat utilisant sa plume comme outil décisif ?

En Suisse les conseillers fédéraux n’écrivent guère à l’exception récente de Didier Burkhalter. La plupart en seraient bien incapables et certains sont au bord de l’illettrisme ou de la dyslexie. Pourquoi cette différence entre France et Suisse ? Parce que la gouvernance suisse ne se prête pas à une mise en scène poétique, tragique ou comique. Il n’y a rien à en dire qui soit visible, palpable, imitable. L’acratie n’est pas un sujet de dissertation, puisque c’est une absence de pouvoir.

Le plus célèbre des imitateurs romands Yann Lambiel avoue que ses imitations cocasses des conseillers fédéraux Pascal Couchepin ou Moritz Leuenberger sont des créations de personnages fictifs, qui ne sont pas identiques aux originaux. Le pouvoir helvétique est à ce point diffus qu’il est impossible d’épingler une personnalité, qui en abuserait, puisque personne ne l’exerce.

Les institutions sont tellement archaïques et compliquées que personne ne les comprend vraiment et qu’il est inutile de railler à leur sujet. Et au fond, la Suisse est un pays qui ne connait pas son bonheur : hygiène et prospérité, ordre et consensus. Comment construire une intrigue captivante sur une réalité qui est la répétition inlassable d’une routine satisfaisante? Comment parler lorsqu’il n’y a rien à redire? Comment crier lorsque l’on a la bouche pleine?

Cela explique aussi l’incommensurable grisaille des romans ou des films suisses. Un artiste décrit la réalité au plus fin de sa perception. Et il n’y a à découvrir en Suisse romande que l’anorexie politique de citoyens, insatisfaits d’être tellement satisfaits. Pour le meilleur et pour le pire, les citoyens français -et du reste tous les francophones- jouissent d’une représentation théâtrale permanente entre Elysée, Matignon, palais Bourbon et Luxembourg. La politique est aussi une passion, plutôt que l’exercice de la raison pure.