Les sciences naturelles ne constituent pas des opinions discutables

Ma collègue, Suzette Sandoz, vient d’être contredite par une assemblée impressionnante de onze professeurs de nos universités et écoles polytechnique. Sa thèse : « La science n’est pas une religion. Or les avis scientifiques divergent indiscutablement sur la cause du réchauffement climatique et il serait extrêmement intéressant d’assister à un vrai débat scientifique sur les causes d’un réchauffement climatique qui n’est pas contesté. » Légitimement offensés, les spécialistes des sciences naturelles ont répliqué : « Suggérer qu’il nous faudrait écouter les deux côtés du débat dénote une mécompréhension profonde du degré de certitude que la science a atteint. »

Dans cette controverse tout le monde est de bonne foi en utilisant le mot science dans deux acceptions dissemblables : les sciences naturelles acquièrent des certitudes ; les sciences humaines arbitrent des incertitudes. Pour une spécialiste du droit, le sentiment de justice évolue avec le temps et la loi entérine cette variation des mœurs. La citation d’Horace résume cette dialectique : Quid leges sine moribus, quid mores sine legibus ? « Que sont les lois sans les mœurs, que sont les mœurs sans les lois ? ». En moins d’un siècle, les lois ont abrogé la peine de mort, décriminalisé l’homosexualité, désacralisé le pouvoir politique, autorisé l’avortement, inventé l’objection de conscience, interdit le racisme. Ce qui était toléré a été interdit, ce qui était interdit a été autorisé, voire prôné.

Il est donc légitime pour une juriste de toujours remettre en cause quelque certitude que ce soit puisqu’elle sait par expérience historique qu’elle n’est que provisoire, soumise à l’évolution de l’opinion publique et motrice du travail législatif. Avant d’examiner un texte de loi proposé par l’administration fédérale, la commission compétente se doit de convoquer et d’écouter tous les corps constitués qui peuvent traduire le sentiment populaire sur la décision à prendre, tant il est vrai en Suisse que le peuple aura toujours le dernier mot. On essaie donc d’anticiper sa décision en investiguant son appréciation.

Les sciences naturelles fonctionnent autrement. Elles bénéficient d’une réussite brillante depuis quatre siècles, depuis qu’un savant renommé, Galilée, s’est prononcé en faveur du système cosmologique de Copernic, c’est-à-dire la rotation de la Terre autour du Soleil. Les premières revues scientifiques paraissent à la même époque et servirent de modèle aux s revues qui abondent aujourd’hui et dont les plus prestigieuses sont Nature, Science, The Lancet. Un mécanisme totalement inédit a ainsi émergé, qui gouverne aujourd’hui la démarche de la recherche scientifique par consensus et qui décide des « certitudes ».
L’expertise des articles soumis pour publication écarte les productions non originales, contenant des erreurs ou carrément frauduleuses. L’existence d’un comité constitué d’autorités du domaine joue un rôle prépondérant pour la qualité et la réputation d’une publication scientifique. Cette évaluation par les pairs (peer review en anglais) assure la sélection des meilleurs articles et à travers ces périodiques le progrès de la science.
Qui mérite d’être considéré comme un pair ? Quiconque a déjà publié des articles de qualité. Le processus s’engendre et se contrôle de lui- même. Il n’y a pas de pouvoir organisateur, de pape de la physique ou de la biologie. La science se gère elle-même en libre marché. Et depuis trois siècles cela fonctionne, avec d’inévitables ratés, mais globalement de façon exceptionnelle.
En revanche, lorsqu’une autorité religieuse ou politique prétend contrôler le mouvement, il s’enraye. Ce fut le cas jadis des affaires Galilée et Darwin, plus près de nous des régimes communistes et fascistes. Il n’y a pas de science gouvernée par un pouvoir particulier qui tienne. Car il n’y a qu’une seule science, planétaire par son étendue et internationale par son recrutement.
Il existe donc pour chaque discipline ce que l’on appelle un collège invisible, dispersé sur la surface de la Terre, constitué par un réseau de communication pour lequel la Toile fut créée. C’est lui qui gouverne de fait le progrès de sa discipline. Un scientifique découvre à une certaine époque d’une carrière méritante qu’il a été coopté dans cette assemblée virtuelle, puis au fil des années qu’il la quitte à la mesure de l’extinction naturelle de sa créativité. Personne n’a l’autorité de fait pour constituer ce collège.
Pourquoi ce qui fonctionne si bien pour les sciences naturelles ne le peut pour les sciences humaines, le droit, l’économie, la sociologie ?
Dès qu’on utilise le terme scientifique, on se persuade que toute science serait capable de prédire le futur. Or c’est se leurrer. Les phénomènes physiques sont prévisibles parce qu’ils obéissent à des lois qui ne changent pas dans le temps.
Les phénomènes économiques ou sociaux sont aux antipodes de la physique. Bien évidemment la sociologie est incapable de prévoir les révolutions et parvient, tout juste, à en donner a posteriori plusieurs explications contradictoires entre elles. De même le sondage effectué avant une élection ne peut prédire le résultat de celle-ci, parce que les électeurs, au courant du sondage, peuvent modifier leur vote en fonction de celui-ci. La sociologie ne traite pas de phénomènes prévisibles ou déterministes.

L’économie serait bien incapable de prévoir réellement les mouvements de la Bourse parce que, si elle le faisait, les positions prises dès l’ouverture de celle-ci par les opérateurs renseignés annuleraient la prévision. L’économie s’occupe de grandeurs que l’on peut mesurer avec précision mais dont on ne peut prédire le comportement. De même dans l’évolution du droit, on ne peut modéliser l’évolution du sentiment public. Les hommes n’obéissent pas à des lois identiques à celles de la Nature.

Une juriste aura donc le réflexe et le devoir de considérer toute assertion comme discutable tandis qu’un physicien considèrera qu’après une période très courte de débat celui-ci est tranché par une expérience qui le clôt. Ceci ne signifie pas que la loi tout juste validée ne sera pas, dans un avenir plus ou moins lointain, remise en cause, non pas dans son fondement qui demeure, mais dans sa précision qui peut être améliorée.

Si les spécialistes des sciences humaines voulaient bien considérer que leur savoir est d’une autre nature que celui des facultés de sciences naturelles, tout aussi nécessaire mais plus changeant, on pourrait enfin s’entendre et arrêter la controverse sur le climat qui n’a plus lieu d’être. La science de la Nature ne prétend nullement être une religion mais elle est plus qu’une croyance. On continuera longtemps le débat de l’euthanasie, on a arrêté depuis longtemps celui de la loi de la gravitation universelle. De même l’effet de serre de certain gaz ne relève pas d’une opinion mais d’une certitude devenue une évidence.

Le “Droit” de polluer est réservé aux riches

 

En particulier, l’Accord de Paris de 2015 visa à normaliser le « marché du carbone ». Cette institution bizarre est typique de la politique internationale, qui imagine de fausses solutions aux véritables problèmes, pour qu’il ne soit pas dit que les débats n’ont eu aucun résultat. Les diplomates ont comme tout le monde leur fierté : confrontés à une mission impossible, ils la modifient et réussissent. Alors que la seule réaction saine de la Conférence de Paris eût été de réduire au plus vite, partout où cela est possible, la production de CO2, les conférences internationales se sont ingéniées à créer un marché des droits à polluer. Les réductions d’émissions réalisées à l’étranger pourront être imputées à la réalisation de l’objectif dans le cadre de l’accord, pour autant qu’elles respectent l’intégrité de l’environnement, qu’elles contribuent au développement durable et qu’elles ne donnent pas lieu à un double comptage
La « compensation » fonctionne comme suit. A chaque pollueur, une centrale à charbon par exemple, un quota de pollution est attribué. S’il est dépassé, une taxe de 100 Euros par tonne de carbone émise en trop est appliquée, sauf si l’entreprise polluante achète des droits de polluer à une autre entreprise, qui ne les a pas tous utilisés.
Au départ en 2005, ce système n’a pas fonctionné du tout, car les quotas avaient été fixés trop haut : tout le monde pouvait continuer à polluer sans être imposé. En 2007, le prix de la tonne s’est donc effondré jusqu’à zéro. Après correction, il s’est depuis stabilisé aux alentours de 13 Euros.
En Suisse, les mesures d’économie déjà prises ont fait diminuer la consommation d’énergie par personne de près de 6% depuis 1990. Mais la population a simultanément cru de 20%. Au total, la consommation d’énergie du pays augmente au rythme de 0.5% par an. En achetant des droits à polluer, la Suisse « émet » théoriquement 10% de moins de gaz à effet de serre en 2016 qu’en 1990, mais en réalité elle en émet davantage. Elle n’atteindra pas l’objectif annoncé de -20% en 2020. Elle promet d’aboutir à un bilan neutre en 2050 par une politique du genre moitié-moitié : une réduction des émissions en Suisse et l’achat de permis de polluer à l’étranger pour le même montant.
Ce système de droits à polluer revient à attribuer à un pays riche le privilège de faire moins d’efforts que les autres, alors que les pays développés possèdent la capacité technique et financière de cesser complètement d’émettre, tandis que les pays en voie de développement ont besoin d’augmenter leur production d’énergie à bon marché, en polluant si nécessaire. L’existence de ce marché a été stigmatisé par le pape François qui en exprime bien le caractère immoral :
« La stratégie d’achat et de vente de “crédits de carbone” peut donner lieu à une nouvelle forme de spéculation, et cela ne servirait pas à réduire l’émission globale des gaz polluants. Ce système semble être une solution rapide et facile, sous l’apparence d’un certain engagement pour l’environnement, mais qui n’implique, en aucune manière, de changement radical à la hauteur des circonstances. Au contraire, il peut devenir un expédient qui permet de soutenir la surconsommation de certains pays et secteurs. » (Laudato si, 171)
On retrouvera cette constante dans tout le dossier : les inconvénients de la transition climatique affecteront surtout les moins favorisés. Toute modification de l’environnement agit comme un filtre. Elle avantage les plus évolués pour qu’ils survivent. C’est conforme à la cruelle logique de l’évolution selon Darwin.
Un pays riche comme la Suisse a un devoir tout tracé : réduire l’émission de CO2 sur son territoire, c’est-à-dire ne plus importer à terme ni gaz, ni charbon, ni pétrole. On pourra plus tard raffiner en compensant vraiment l’énergie grise incluse dans les produits importés. Mais l’objectif initial est à la fois tellement évident et tellement inatteignable qu’il relève plus des éléments de langage que de la réalité. Dans le cadre réaliste de celle-ci, il n’y a aucun droit à polluer, même pour les riches.

Les religions malades du pouvoir

 

Le titre fait référence à la fable de La Fontaine. L’exercice du pouvoir s’apparente à une peste lorsqu’il s’exerce dans des structures ecclésiales, qui non seulement n’en ont pas besoin, mais qui ont été érigées à distance du pouvoir politique, comme un recours contre lui, comme la présence d’une dimension transcendante. Rien n’est pire qu’une religion d’Etat, sinon un Etat religieux.
L’actualité en donne une confirmation éclatante. Un livre, signé d’un cardinal et du pape émérite Benoit XVIII, contredit une des conclusions du Synode sur l’Amazonie, la possibilité d’ordonner des hommes mariés en cas de nécessité. On porte ainsi dans le domaine public un conflit latent entre deux tendances politiques au sein de l’Eglise catholique : les traditionnalistes et les partisans du mouvement.
L’Eglise catholique est la plus gravement atteinte, parce qu’elle présente la singularité d’être aussi un Etat de plein droit, le Vatican. Pour exercer pleinement sa vocation religieuse, elle a voulu être une institution exerçant des pouvoirs régaliens. Or, ceux-ci ne se limitent pas à quelques hectares de l’Italie, mais s’étendent au monde entier. Dès lors cette Eglise, avec plusieurs millions de religieux et de religieuses, fonctionne comme une multinationale, susceptible des déviations propres à ce genre d’entreprise humaine : centralisme, carriérisme, corruption.
On a découvert par médias interposés l’épidémie de pédophilie, la direction spirituelle couvrant des viols de religieuses, la réprobation de l’homosexualité par des adeptes de celle-ci. Lorsque le nonce apostolique de Paris se livre à des harcèlements sexuels en pleine réception officielle à la Mairie, on dépasse l’odieux pour tomber dans le ridicule. Davantage que d’autres grandes entreprises, l’institution souffre d’un pouvoir exercé sans limite, parce qu’il est non seulement absolu, mais bien plus, consacré comme d’origine divine. Il s’agit d’une stagnation ou d’une régression dans le paganisme, qui ne concevait le pouvoir politique que fondé sur le sacré.
A côté des abuseurs criminels continuent à œuvrer des millions de religieux et de laïcs qui s’efforcent, jour après jour, de remplir leurs missions pastorales dans la dignité, le désintéressement et la modestie. Eux n’exercent pas le pouvoir, mais ils sont déconsidérés par la carence ou la duplicité de ceux qui le détiennent.
Bien entendu, cette pathologie a donné lieu à des propositions qui visent toutes à corriger l’exercice d’un pouvoir absolu et sacralisé, réservé à un petit groupe d’hommes, majoritairement des célibataires âgés, à l’exclusion des femmes. Ces propositions ne portent pas sur la doctrine mais uniquement sur l’organisation de cette Eglise romaine, en tant qu’institution humaine.
Que l’égalité parfaite soit réalisée entre hommes et femmes. Que les femmes accèdent aux ministères ordonnés, comme à toutes les fonctions de la société civile. Qu’elles participent pleinement aux décisions. Que l’obligation du célibat ecclésiastique soit abrogée, pour ouvrir la possibilité d’ordonner des hommes ou des femmes, marié(e)s ou non. Que tous les mandats soient attribués par une procédure démocratique. Qu’ils soient limités dans le temps et soumis à évaluation.
Ces réformes élémentaires, qui attendront encore longtemps, voire à tout jamais, avant d’être réalisées dans l’Eglise catholique, le sont déjà dans les Eglises réformées. Or, les désordres actuels de l’Eglise Evangélique Réformée de Vaud montrent que ces réformes sont ou bien insuffisantes, ou bien mal appliquées. Dans l’exercice du pouvoir, même synodal, la structure cantonale reproduit en petit celui d’une Eglise multinationale. Les ministres du culte sont traités comme des employés qu’on licencie s’ils cessent d’être conforme au modèle imposé. Un directeur des ressources humaines se mue en autorité dogmatique et pastorale.
De même les patriarcats de l’Eglise orthodoxe s’abandonnent à des excommunications réciproques. Ou encore l’Islam, exemple de diversité et d’autonomie, est devenu violent lorsqu’un Califat a été rétabli.
C’est donc le pouvoir, en tant que tel, qui est abusif dans toute confession religieuse. La Suisse politique fonctionne très bien selon le principe d’acratie, c’est-à-dire d’absence de pouvoir, de sa dilution au point où chaque citoyen en détient une parcelle. C’est un modèle pour toutes les Eglises. Elles devraient se dispenser d’une administration centrale et d’une instance de régulation dogmatique.
Si des croyants se réunissent pour prier, pour célébrer, pour partager leurs intuitions, la norme idéale semble une communauté autonome, se recrutant par attirance mutuelle, élisant ses responsables, multipliant ceux-ci en fonction de leurs charismes. Aux uns la présidence des offices, à d’autres la prédication ou les chants, à d’autres encore l’accueil et le soutien des indigents de toute sorte pauvres, malades, réfugiés.
L’Etat helvétique ne se mêle point de spiritualité, sinon pour mettre, via les cantons, des locaux à disposition ou pour subventionner les activités de type social, comme il le fait pour tant d’entités culturelles, sportives, caritatives. Il rend ainsi à Dieu ce qui lui appartient, en abandonnant forcément le pouvoir spirituel, malheureusement parfois à des Césars au petit pied. C’est maintenant aux Eglises à ne plus se prendre pour des entreprises de droit divin, mais au contraire pour des lieux de non pouvoir, d’acratie. Elles seront d’autant plus efficaces qu’elles seront moins organisées.

Le cercle vicieux des loyers abordables

Nous voterons le 9 février sur l’initiative « Davantage de logements abordables ». Elle a des chances de réussir puisque la Suisse est, très curieusement, un pays de locataires alors que dans des pays voisins, la majorité – ou une large proportion-  de ménages sont propriétaires de leur domicile. C’est la sanction d’une économie stable où le taux d’inflation fut historiquement faible. Ailleurs, la seule façon de mettre les économies d’un ménage en sécurité consistait à l’investir dans un logement. La modestie des revenus engendre des réflexes de survie ; la richesse relative de la Suisse, plus ou moins bien partagées, suscite le réflexe inverse. Ce qui n’est pas investi dans la brique l’est dans le dernier équipement de ski, des sauts de puce à Barcelone et un chalet à la montagne. On peut vivre sur un grand pied si on n’est pas strictement obligé d’économiser à tout prix, faute de quoi on se retrouve à la rue avec une pension médiocre.

De quoi s’agit-il ? De garantir que 10% des logements construits soient d’utilité publique. Dans tout le pays. Premier inconvénient. La crise des loyers abordables concerne Genève ou Lausanne, beaucoup moins à d’autres endroits. En d’autres mots la Confédération imposera une règle rigide qui fait fi de la subsidiarité cantonale. Un problème local devrait être résolu au plus proche du terrain.

Pour allumer un contrefeu, le Parlement propose 250 millions de prêts aux coopératives sur dix ans. Cette mesure est dérisoire car elle ne fournirait qu’un million par an et par canton. Si l’initiative passe, c’est 120 millions par an qu’il faudra débourser. Qui paiera ? Pas une source mystérieuse où des billets de banque seraient imprimés à gogo. Les finances publiques, c’est-à-dire l’argent des prélèvements obligatoires, taxes et impôts. En d’autres mots, l’argent payé par les locataires ne sera pas seulement le loyer, qu’ils voient, mais les taxes qu’ils ne distinguent pas. C’est une façon moins douloureuse de financer ce qui doit l’être de toute façon.

Car il n’y a pas de miracle. Construire un logement coûte un certain prix déterminé par la surface et les prestations. Se loger correctement coûte donc un certain montant qu’il faut bien payer aux entreprises du secteur. Cet investissement, privé ou public, suppose une rémunération du capital, qui sinon se tourne vers des placements plus rentables. Si ce capital n’est pas privé, il faut qu’il soit public. On en arrive de la sorte à un concept étrange, le service public du logement.

C’était la règle dans le régime communiste. L’Etat possédant tout proposait des logements étriqués et inconfortables, « gratuitement » ou à des loyers tout à fait abordables. La question soulevée par la votation du 9 février est donc insidieuse, imperceptible, dissimulée : voulons-nous d’un service public du logement puisque le marché ne réussit pas à satisfaire la demande dans les grandes agglomérations, là où dès le départ le terrain coûte déjà trop cher ?

Qu’il faille un service public pour les transports, la santé, la formation, la nécessité a fait loi. Et le résultat est en général excellent avec des déficiences locales et partielles. Jusqu’où irons-nous dans l’étatisation de l’économie ? Aussi loin que nécessaire et pour autant que cela fonctionne ? Il est clair que le loyer sur le marché est insupportable pour la classe moyenne prise en tenaille entre l’assurance-maladie, les impôts et le logement. D’où cela vient-il?

Peut-on formuler la question sous une forme qui n’est pas politiquement correcte et qui fera hurler certains : s’il y a tant de locataires et si peu de logements, ne serait-ce pas parce que la loi est trop favorable aux locataires et trop peu pour les propriétaires ? Une fois que la majorité des électeurs sont des locataires, ils influencèrent la législation en leur faveur au point que le rendement de l’immobilier chuta en dessous du niveau où cela est intéressant d’y investir. Il n’y a plus dès lors d’autre ressource que de ponctionner tous les contribuables en accroissant la charge, déjà insupportable, des prélèvements obligatoires. Cela s’appelle un cercle vicieux. Vous paierez mais sans que vous vous en rendiez compte. C’est cela que l’on appelle la politique : mentir en ayant l’air de dire la vérité.

Chronique de saison : le foie gras comme médicament remboursé

 

De nombreux pays excentriques ont banni légalement le foie gras. Ils ne se ne se préoccupent pas du plaisir des consommateurs, mais de l’inconfort des animaux. Ces derniers prennent petit à petit notre place au sommet de la création. C’est en leur nom que les vitrines des boucheries sont fracassées. C’est pour célébrer leur règne que le buffet de la gare de Lausanne est désormais végétarien. L’oie est désormais le pire ennemi de l’homme.

Le foie gras, dont j’espère que abusâtes autant que je le fis, est bon pour la santé. Contrairement à tout ce que l’on a toujours dit et écrit sur le sujet, non seulement ce corps éminemment saturé de graisses animales n’est pas mauvais pour le cœur, en fait il le protège, il est même indispensable à son bon fonctionnement.

La théorie classique des rabat-joie prescrit d’austères régimes: pas de sel, pas de sucre, pas d’alcool, pas de tabac et surtout pas de graisses animales qui engendrent le cholestérol, qui bouchent les artères, qui préparent le terrain de l’infarctus. Or le foie gras ne contient pas moins de 87% en moyenne de ces célèbres acides gras saturés, promoteurs de cholestérol et de décès prématurés. Dans une certaine logique puritaine, cela va de soi: tout ce qui fait plaisir doit nécessairement être nuisible pour la santé; la seule façon de vivre longuement est de s’organiser une vie triste. Il faut s’économiser. C’est bien connu: le gourmand creuse sa fosse avec ses dents.

Heureusement les statistiques sont là pour démentir ce discours sinistre. Sur 100 000 Américains, privés de vin et de foie gras, il en meurt chaque année 315 d’une crise cardiaque, tandis que dans les mêmes conditions il ne meurt que 145 Français, malgré les abus de table dont ils sont coutumiers. Mieux encore, à Toulouse, patrie du cassoulet au confit d’oie, vachement gras, il n’en meurt plus que 80 et, dans les départements du Gers et du Lot, patries du foie gras, producteurs et consommateurs fanatiques de ce produit délectable, la population a le plus faible taux de mortalité par maladie cardiaques de toute la France. On ne sait pas très bien pourquoi, mais c’est un fait établi par les statistiques : manger du foie gras protège le cœur et prolonge l’existence.

Quand ils ont appris cela, les spécialistes de la diététique ont été bien ennuyés. Leur théorie classique des corps gras en prenait un fameux coup. Ils se sont alors rabattus sur la thèse psy. Les mangeurs de foie gras, selon eux, seraient complètement saturés de cholestérol mais ils n’en mourraient pas parce qu’ils ne sont pas stressés, parce qu’ils passent de longs moments à table dans la joie et dans l’amitié. En somme, ce sont des malades qui trichent avec la médecine et qui s’obstinent à vivre contre toutes les prescriptions de la Faculté. Ils ne sont pas sérieux, ils font de la peine aux bien pensants, ce sont des vilains.

Peu importe les raisons, bonnes ou mauvaises des mangeurs de foie gras. Je reste de leur parti: je préfère bien manger et vivre longuement plutôt que de me priver et de mourir prématurément.

Je demande donc que la loi soit modifiée : le foie gras sera désormais considéré par Swissmedic comme un médicament, prescrit à titre préventif par mon médecin de famille et remboursé intégralement par ma caisse maladie. Bien entendu le foie gras ne sera plus vendu qu’en pharmacie, là où il sera sacralisé aux yeux des consommateurs. Il sera interdit de le vendre ailleurs. En annonçant leur intention de ne plus vendre de foie gras, Migros, Coop et Denner ont sagement anticipé un règlement qui finira par s’imposer. Un médicament vendu en grande surface, cela ne fait vraiment pas sérieux.

L’avertissement australien

La catastrophe qui frappe l’Australie doit d’abord susciter une réaction de compassion et de solidarité,y compris une aide opérationnelle, à l’égard des victimes et d’une nation endeuillée, . Mais on ne peut s’y limiter. Il faut investiguer les causes et tirer les leçons.

La toute première, c’est qu’une révolte de la planète malmenée fait réellement peur, tout comme le tsunami qui a frappé Fukushima ou l’épidémie d’Ebola au Congo. Malgré toutes nos avancées techniques, scientifiques et médicales, une nation hautement développée peut se trouver démunie. Les pompiers australiens ne parviennent pas à endiguer une mer de flammes. Les morts se comptent par dizaines, les immeubles détruits par centaines, les forêts détruites par dizaine de milliers de Km2. Quand on fera le bilan financier, l’Australie enregistrera une ponction gigantesque sur son budget.

La seconde leçon est que l’Australie ne peut s’en prendre qu’à elle-même. Dans la liste des émissions de CO2 par habitant, elle vient en dixième position, première parmi toutes les nations développées, avant les Etats-Unis, la Chine et la Russie. Elle est trois fois plus polluante que la Suisse qui n’est pourtant pas exemplaire pour autant. C’est qu’un tiers des exportations mondiales de charbon proviennent de l’Australie, et que le secteur représenterait, à l’échelle du pays, plus de 55 000 emplois. Le premier ministre de droite Scott Morrison a déclaré à son retour de vacances à Hawaï : « Je ne vais pas rayer de la carte l’emploi de milliers d’Australiens en m’éloignant des secteurs traditionnels (…) Nous n’allons pas nous engager dans des objectifs irresponsables, destructeurs d’emploi et nuisibles pour l’économie. » Il n’a donc rien compris.

Il est intéressant de noter qu’un gouvernement climatosceptique se trouve subitement confronté aux conséquences, prévisibles mais imprévues, de son attitude, d’ailleurs identique à celle des grands pollueurs que sont les Etats-Unis et la Chine. La dernière conférence sur le climat, COP 25, vient de s’achever sur un constat d’échec. Si la sauvegarde du climat entre en conflit apparent avec l’activité économique, elle passe à la trappe. Cela continuera jusqu’à ce que des nations riches soient frappées dans la seule chose qui leurs tienne à cœur, le revenu national. Alors, comme par enchantement, on cessera de prétendre qu’il ne se passe rien et on encouragera réellement les éoliennes et les panneaux photovoltaïques. Alors on isolera les immeubles, on réduira la circulation des voitures, on cessera d’importer du pétrole et, instruit par Fukushima , on se gardera de remettre le nucléaire en selle.

Mais cette révolution technique ne verra pas le jour si une autre dimension n’est pas explorée. Jadis, lorsqu’une catastrophe naturelle se produisait, nos ancêtres y voyaient une manifestation de la colère de Dieu : on priait dans les églises pour que cessent famines, pestes et guerres. On ne le fera pas pour la transition climatique, parce que les religions ont perdu de leur crédibilité en matière d’efficience. On ne surmontera le défi que par un effort que l’on peut et doit qualifier d’éthique, de moral et même de spirituel. Il faut surmonter notre égoïsme, même s’il a l’excuse d’être national plutôt qu’individuel. Il faudra apprendre à se restreindre, voire à se priver et même à partager avec les plus démunis avant qu’ils ne viennent réclamer leur dû sur notre sol en forçant nos frontières.

Ce qui se passe en Australie peut arriver n’importe où. Même en Suisse. Gouverner c’est prévoir. Avons-nous un gouvernement ?

Travailler plus longtemps pour toucher une meilleure pension

Le trafic SNCF restera perturbé mardi par la grève illimitée contre la réforme des retraites, au 27e jour consécutif du mouvement. La pierre d’achoppement dans les négociations reste l’« âge-pivot » de prise de la retraite à tarif plein. Le porter de 62 à 64 ans parait insupportable, non seulement aux grévistes, mais aussi à la majorité des citoyens français. Cela signifie que le travail est largement considéré comme une punition, une corvée, une activité dénuée de sens sinon celui de rapporter un salaire. En France, comme dans beaucoup de pays latins, on ne se réalise pas par son travail, on se réalise en faisant travailler les autres. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, dès lors que les cotisations des actifs ne suffisent plus à assurer les retraites, il faut que celles-ci soient subsidiées par l’Etat, c’est-à-dire les impôts prélevés sur tous les contribuables. Chacun espère à tort que cette fiscalisation des retraites lui bénéficiera plus qu’aux autres, ce qui est manifestement une illusion.

Comment est-on arrivé dans cette impasse absurde? La proposition du gouvernement est fondée : même régime de retraite pour tous à proportion identique selon les cotisations versées, avec même un plancher minimum pour ceux qui n’ont pas réussi à cotiser suffisamment. Peut-on imaginer système plus équilibré, plus juste, plus solidaire plutôt que 42 régimes différents avec des privilèges exorbitants obtenus par certaines catégories de travailleurs, ceux qui peuvent prendre en otage leurs concitoyens parce qu’ils travaillent dans un service public essentiel ? Loin d’être convaincus qu’ils ont des devoirs supplémentaires, ils se sont persuadés que cela leur conférait des privilèges. Par ce mécanisme toutes les catégories sociales s’efforcent de conquérir, non pas l’égalité et la fraternité de la devise nationale, mais une préséance, un avantage, un droit régalien.

Le problème dépasse la France car toutes les nations européennes bénéficient d’avances dans la santé, telles que l’espérance de vie au-delà du célèbre âge -pivot est aujourd’hui de l’ordre du double de ce qu’elle était lors de la création du système des retraites, voici une vingtaine d’années. Dès lors, par un effet latéral de ce progrès, les pensions sont menacées. Le nombre d’actifs soutenant un retraité ne cesse de diminuer.

Il existe trois mesures qui permettraient chacune séparément de compenser cette dérive : soit on peut doubler les cotisations ; soit on peut diminuer les rentes de moitié, soit on peut travailler dix ans de plus. Cette dernière mesure est manifestement la plus appropriée car elle répond directement et essentiellement au phénomène d’allongement de la vie qui est la source du problème. C’est cependant la seule que le bon peuple français refuse obstinément. Comme on ne peut non plus réduire des pensions qui sont dans certains cas scandaleusement insuffisantes, il reste à mobiliser des ressources supplémentaires. Pas question d’augmenter les cotisations car le pouvoir d’achat est déjà suffisamment écorné par tous les prélèvements obligatoires. Dès lors ne reste que l’endettement de l’Etat. Cela signifie en clair que, pour résoudre provisoirement le problème des travailleurs d’aujourd’hui, on s’enferre dans un système qui n’assure pas les pensions dans un futur lointain et qui fait en plus peser sur ces générations menacées le poids d’une dette de plus en plus lourde.

La Suisse ne fait pas exception. Après le rejet en 2017 par le peuple de la Réforme 2020, le Conseil fédéral a demandé aux partenaires sociaux de se mettre d’accord sur un projet réaliste. Ce compromis fait de nouveau l’impasse sur l’âge de prise de la retraite. Pour la rente LPP, il propose à la fois une diminution de celle-ci et une augmentation des cotisations, ce qui est inévitable. Dès lors que l’on refuse de travailler plus longtemps, on se prive des ressources que cela pourrait dégager. Et donc on se serre la ceinture deux fois : au moment de cotiser, au moment de toucher sa retraite.

Est-ce bien cela que le peuple veut ? On le verra lors de la votation. Mais on peut en douter. En Suède, l’âge de prise de retraite est actuellement de 67 ans et il montera progressivement à 70 ans. En Angleterre, l’âge était de 67 ans lors de la création du système en 1950, puis il a baissé jusqu’à 63 ans. Actuellement il remonte d’abord à 65 puis 68 ans. Ainsi même en démocratie, un gouvernement peut expliquer aux électeurs un problème élémentaire de mathématique. La question devient alors pour la Suisse : le Conseil fédéral est-il vraiment un gouvernement ?

La méthode de l’ilote ivre en politique internationale

Les citoyens de Sparte, pour dégoûter leurs enfants de la boisson, enivraient un ilote, c’est-à-dire un membre de la classe la plus basse. Dès lors poussés à la vertu et entraînés sans répit, les guerriers  spartiates étaient les meilleurs de toute la Grèce antique. Le spectacle du vice le plus répugnant peut ainsi induire la vertu la plus haute. On commence à s’inspirer de cette méthode en politique internationale.

L’embargo des États-Unis contre Cuba est un blocus économique, commercial et financier, qui fut mis en place le 3 février 1962 . En 2019, l’embargo subsiste, ce qui en fait le plus long de l’époque contemporaine. Le but avoué de cette décision était d’appauvrir les Cubains de façon à dégoûter les autres Latinos de se convertir au communisme. Il fallait faire un exemple.

En mars 1995, les États-Unis mettent en place un embargo sur le pétrole contre l’Iran, puis en mai 1995, ils mettent en place un embargo économique interdisant tout commerce avec l’Iran. En 1996, la loi d’Amato-Kennedy interdit à toute entreprise étrangère d’effectuer un investissement supérieur de 20 millions de dollars en Iran dans le secteur des hydrocarbures. La multinationale Total est contrainte de payer 300 millions de dollars aux États-Unis après un accord « à l’amiable ». Au cours des années 2010, les entreprises européennes ont dû payer aux États-Unis plus de 40 milliards de dollars d’amendes pour avoir maintenu des transactions avec l’Iran. Est-ce encore le signe de pays indépendants? En garantissant la sécurité militaire de l’Europe, les Etats-Unis ont fini par se complaire dans une forme de colonialisme économique.

La vie des 83 millions d’Iraniens et Iraniennes est devenue beaucoup plus difficile depuis que les Etats-Unis se sont retirés de l’accord sur le nucléaire, et réinstauré des sanctions sur la République Islamique d’Iran. C’est la même manœuvre que celle utilisée contre Cuba. La ruine de l’Iran servira de leçon aux pays qui tenteraient d’acquérir un armement nucléaire.

Depuis, le prix des marchandises dans le pays a doublé, triplé voire quadruplé. C’est le cas par exemple de denrées comme les pistaches et les amandes, aliments de base en Iran. Le mouvement de colère se propage dans une cinquantaine de villes. À Téhéran, les manifestants ont eux aussi bloqué d’importants axes routiers. Fustigeant tout d’abord la hausse du prix de l’essence, les manifestants ont ensuite étendu leurs slogans à la politique régionale de la République islamique, aux cris de « L’argent du pétrole a été perdu, il a été dépensé pour la Palestine ! » Il y a 143 personnes tuées par les forces de l’ordre dans la contestation qui secoue l’Iran. La hausse du nombre de morts est un signe alarmant de la panique du pouvoir en place.

Après avoir déstabilisé le Moyen Orient par l’agression sans justification de l’Irak, les Etats-Unis sont en train d’allumer un autre foyer sans avoir éteint les précédents. Jadis on a pu les considérer comme le gendarme du monde, promouvant la démocratie parmi les nations qui l’ignoraient. Aujourd’hui ils n’ont plus d’autre ambition que de créer des spectacles d’ilotes ivres, en ruinant les pays qui ne se conforment pas à leurs intérêts. De gendarme, ils sont devenus l’équivalent d’un parrain dans une maffia contrôlant toutes les nations.

Non, tous les hommes ne sont pas égaux

 

Une Constitution qui se respecte commence par affirmer l’égalité de tous. Une fois cela dit, les juristes peuvent se reposer sur une bonne conscience inaltérable, car ils ont fait leur devoir. Il reste aux autres à faire le leur, à mettre en pratique cette injonction et à prendre au sérieux cette espérance. Dans la réalité, cette excellente intention donne les résultats suivants.

L’espérance de vie dépasse 83 ans dans trois pays, le Japon, la Suisse et Singapour. Elle n’atteint pas 53 ans dans trois pays, la Centrafrique, l’Angola et le Sierra Leone, tous trois situés en Afrique. Le pays le plus riche du monde, le plus puissant, à la pointe de la science, les Etats-Unis ne se situe qu’en trente cinquième position, à 78 ans après Cuba, Costa Rica et les Maldives. Autre inégalité : en moyenne dans le monde les femmes vivent 5 ans de plus que les hommes.

Cela, semble-t-il, devrait dépendre des dépenses de santé, mais ce n’est pas le cas. En dépensant 17% de son PIB, les Etats-Unis en font très mauvais usage alors que la Suisse avec 12% fait nettement mieux, en n’y consacrant que les deux tiers du budget américain. Notons en passant que les Etats-Unis ont reçu 100 prix Nobel de médecine (combien d’immigrants attirés par le brain drain ?) contre 7 pour la Suisse. Compte tenu de la population des deux pays, nous jouissons d’un net avantage. Comme quoi notre système de santé, tellement critiqué ne devrait pas l’être du tout. Les derniers de ce classement sont sans surprise Madagascar, la République démocratique du Congo et la Centrafrique.

Le PNB par habitant favorise trois pays, le Luxembourg, la Norvège et la Suisse au-dessus de 55 000 $ par an. Il est scandaleusement bas pour le Libéria, la République démocratique du Congo et le Burundi, tous trois en dessous de 150 $ par an, soit 366 fois moins que le trio de tête. Dans les trois pays les plus riches, chaque habitant produit en un jour plus que ce que produit le plus pauvre en un an.

Cela dépendrait-il de la formation ? La dépense par étudiant dans l’enseignement supérieur est la plus élevée dans quatre pays de l’OCDE, le Luxembourg, les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la Suisse, au-dessus de 25 000 dollars par an. En queue de liste viennent la Grèce, l’Indonésie et le Brésil. Les pays hors OCDE sont tellement bas que l’on n’en parle pas. La France ne vient qu’en huitième position, malgré la réputation de ses institutions, bien dépassées par la compétition internationale.

Restent les critères de moralité. Par exemple, le taux de morts par accidents de la route pour 100 000 habitants : le record est atteint et dépassé par l’Iran, la Thaïlande et la République démocratique du Congo qui surpassent tous les trois le chiffre de 30, soit dix fois plus que la Suisse, la Suède ou les Pays-Bas. Quant aux homicides volontaires, le champion est le Salvador avec 83 morts par 100 000 habitants. Le Japon, Singapour et la Suisse s’inscrivent en queue de liste avec moins d’un mort pour 200 000 habitants. Les Etats-Unis avec 5,4 morts ne s’inscrivent de nouveau que dans une moyenne médiocre, entre la Mongolie et la Lituanie. On n’étonnera personne en mentionnant que les champions du taux nul sont Monaco, le Liechtenstein et le Vatican

Que tirer de cette débauche de statistiques, qui n’aura pas manqué d’agacer certains lecteurs, plus enclins à se fier à leurs préjugés, leurs impressions et leurs sentiments qu’à la réalité ? Tout d’abord – contrairement à des critiques injustifiées d’une partie des citoyens-  la Suisse est un pays remarquable à tous les points de vue. Elle possède à la fois de bons systèmes de santé, d’éducation et de transport. Cela permet de déduire qu’elle jouit de bonnes institutions et qu’elle est peuplée de citoyens bien éduqués. Elle n’est en rien affligée d’insécurité, comme l’affirment des démagogues mal inspirés.

Restent deux réalités consternantes. Tout d’abord l’Afrique comporte une foule de pays médiocres. On peut tenter de l’expliquer par le traumatisme de la colonisation, mais les pays qui ne l’ont pas connue comme le Libéria et l’Ethiopie ne font pas mieux. Les régimes politiques africains  ne respectent pas la démocratie dont ils se targuent jusque dans l’intitulé du pays. Les guerres civiles sont coutumières, les épidémies ravageuses, la corruption endémique. Sans pour autant innocenter la colonisation, force est de conster qu’après un demi-siècle d’indépendance, la décolonisation s’est avérée un échec.

Le plus étonnant est la mauvaise performance des Etats-Unis. Il ne suffit pas d’être le plus puissant pour jouir de la meilleure santé, d’autant que l’espérance de vie y stagne et même diminue malgré des dépenses record en médecine. On attribue les causes de cet échec à la consommation de drogue et à la mauvaise alimentation. Ses institutions, longtemps présentées comme exemplaires ont porté à la tête du pouvoir un président de bas niveau, mythomane, inculte, lunatique, tricheur, un véritable danger planétaire.

En résumant ces deux carences, qui affectent à la fois le plus développé et les moins développés des pays, on peut dire que ce qui détermine la réussite d’un pays et d’un individu, c’est une qualité impalpable, immatérielle, voire spirituelle : la culture dans toutes ses manifestations, artistique, politique, économique, scientifique et même associative, gastronomique, architecturale. Elle est le résultat d’une longue évolution. Elle ne se vend, ni ne s’achète. Elle est le bien le plus précieux d’un pays ou d’une personne, bien que personne n’en soit le gardien ou le possesseur. Elle explique que deux pays vaincus de la deuxième guerre mondiale, l’Allemagne et le Japon, tous deux de haute culture, se soient aussi vite relevés, tandis que les grands vainqueurs, les Etats-Unis et l’Union Soviétique ont basculé rapidement de la barbarie antérieure à la décadence actuelle.

Dédié à ce pays où roulent les trains

 

Aujourd’hui les cheminots français maintiennent leur préavis de grève pour la onzième journée. On ne parviendra jamais à calculer ce que cela a déjà signifié comme perte pour le revenu national de la France. Non seulement le manque à gagner de la SNCF, mais aussi des commerçants, des travailleurs empêchés de se rendre à leur travail, des entreprises en partie paralysées. Il y aura moins de pouvoir d’achat à distribuer pour tout le monde, sauf pour ceux qui ont la décision en main, à la fois les syndicalistes et les ministres. Avec leurs voitures et leurs logements de fonction, ces derniers sont au-dessus de la sordide mêlée des usagers pour s’engouffrer dans une des rares rames qui circulent. Ils ont le temps d’attendre.

On assiste consternés à un combat pour le maintien des privilèges, concept ignoré ou décrié en Suisse et dans d’autres pays démocratiques. Effectivement les retraites des grévistes sont plus élevées que celles de ceux qui ne font pas grève. En moyenne pour 2017, elles étaient de 2 013 euros à la SNCF, 2 357 euros à la RATP et 2 611 chez EDF, contre 1 298 euros pour la fonction publique hospitalière et territoriale et 1 381 euros brut tous régimes nationaux confondus. Grâce à leur situation de service public indispensable, ces privilégiés peuvent prendre en otage les non privilégiés, c’est-à-dire la masse des citoyens qui sont, en théorie les propriétaires de ces entreprises publiques. Si les transports en commun sont devenus des entreprises publiques c’est précisément parce qu’elles furent considérées comme tellement indispensables qu’on ne puisse les confier au privé. Et c’est pour cela qu’elles deviennent paradoxalement inutilisables.

Une grève n’a de sens et d’efficacité que dans le secteur privé. Il s’agit d’une épreuve de force classique : le gréviste n’est pas rémunéré alors que l’entreprise ne produit plus et perd de l’argent. A un certain moment le patron perd tellement qu’il a avantage à se rendre aux revendications de ses employés. Tandis qu’une grève des services publics, en particulier des transports, n’a pas de sens car les usagers n’ont pas le pouvoir de décision sur les revendications proclamées.

Le statut juridique de la grève est variable selon les pays, de l’interdiction pure et simple (en particulier dans les dictatures dites populaires), à l’encadrement réglementaire ou législatif. En Suisse, la paix du travail les évite.

Et donc pour aller de Lausanne à Berne, on ne se pose même pas la question. Il y a deux liaisons par heure et on connait par cœur l’horaire. En revanche pour aller de Lausanne à Bruxelles, on doit maintenant considérer que la France est infranchissable et faire le détour par l’Allemagne, si l’on refuse de prendre l’avion pour de justes raisons.

Résultat final : le même peuple, parlant le français, de part et d’autre du Jura, a un pouvoir d’achat variant du simple au double. En Suisse, le PIB par habitant est de 81 276 $ et le salaire mensuel moyen de 7 765 $, le plus élevé du monde. En France respectivement de 44 099$ et de 3 976 $. La France a un taux de chômage, qui est plus du double de celui de la Suisse.

Afin que roulent les trains et que chacun puisse gagner sa vie, il semble nécessaire que les réseaux de transports français soient privatisés.