Le poutinisme ordinaire

 

Si la majorité de la population européenne condamne sans réserve l’agression russe sur l’Ukraine, il existe une minorité qui soutient Poutine aveuglément. Cette pensée s’infiltre jusque dans les commentaires de ce blog.

Citations authentiques et récentes :

« Pour le moment il y a une désinformation massive dans les médias menteurs de l’ouest »

« … il fallait que l’industrie d’armement US puisse vendre sa marchandise qui est systématiquement détruite par les Russes avant d’avoir pu être utilisée. L’OTAN veut combattre la Russie jusqu’au dernier ukrainien. »

« Tout le monde, hélas, est esclave des USA bellicistes. »

« Quand le Pentagone finance de manière obscure, depuis de très nombreuses années, ces milices nationalistes d’inspiration néo nazie, qu’il finance toute une série de laboratoires biologiques dont seulement 34 ont été recensés en Ukraine, dont les recherches sont loin de s’occuper de la santé publique de l’Ukraine, cela peut vous faire froid dans le dos. »

« Mr Poutine n’est pas respecté, (il est) invectivé, mais tout aussi respectable que ceux qui nous gouvernent et qui avalent sans sourciller toutes les couleuvres leurs permettant de conserver leur place, ou parfois pour se remplir les poches, qui jouent aussi de temps à autre aux autocrates qu’ils critiquent, quand ça les arrange ! »

« Poutine a raison et il est dans son bon droit. Il fait son devoir qui est de défendre son pays contre une menace immédiate. Les coupables ce sont les dirigeants américains bellicistes qui ont voulu mettre à genoux la Russie, ainsi que leurs vassaux, ou plutôt esclaves, abjects, des pays de l’OTAN. »

« Et, pendant ce temps, l’Occident proclame les échecs de la Russie devant la bravoure de l’Ukraine et de son Président, pantin de l’Amérique, mendiant institutionnel et sans vergogne, menteur osant accuser la Russie d’avoir détruit le Donbass alors que c’est son armée qui n’a cessé de bombarder son propre territoire ! »

Si l’on analyse ces réactions et bien d’autres, on leur trouve certains points communs :

1/ La Russie n’agresse pas du tout l’Ukraine, mais elle ne fait que se défendre contre la menace de l’OTAN.

2/ La presse suisse est inféodée au pouvoir fédéral et désinforme délibérément.

3/ Les médias russes diffusent les informations véridiques, censurées par l’Occident.

4/ L’armée russe ne commet pas les crimes de guerre qui lui sont faussement imputés et qui sont au contraire le fait de l’armée ukrainienne, massacrant son propre peuple pour déshonorer l’armée russe.

5/ Tout est la faute des Etats-Unis.

6/ La Russie vaincra.

7/ Poutine est un homme respectable, injustement décrié en Occident.

On doit poser très sérieusement la question de comprendre comment des personnes vivant la plupart en Suisse finissent par avoir une telle perception des faits, qui n’a plus rien à voir avec la réalité. On peut ébaucher les explications suivantes :

1/ Il subsiste une haine tenace des Etats-Unis, alimentée par la crainte de sa puissance et par certains de ses errements (Vietnam, Irak, Afghanistan)

2/ Tous les nationalistes s’apprécient réciproquement les uns les autres. A ce titre, Poutine est un héros de la Russie qui devrait servir de modèle à tous les pays dégénérés, faibles, drogués, en manque d’un homme fort.

3/Si la Suisse se maintenait dans une neutralité rigoureuse, elle serait respectée par la Russie.

4/ La véritable ennemie de la Suisse est l’Union Européenne, qui menace son indépendance.

5/ Critiquer la Russie revient à s’en prendre à une culture qu’il faudrait toujours respecter au-dessus de tout.

6/ Le pouvoir fédéral est une forme de dictature.

 

Ce genre de croyances n’est de loin pas propre à la Suisse. En France voisine, les deux extrêmes de l’éventail politique, Mélenchon et Le Pen, ont manifesté une faiblesse singulière pour Poutine. La Hongrie d’Orban, brillamment réélu, est pareille. Dans chaque pays, il existe une importante minorité, jusqu’à un tiers de la population, qui ressent un attrait particulier pour un pouvoir fort et admire en conséquence celui qui s’est établi en Russie. Viscéralement la démocratie l’insupporte. La liberté de la presse l’assaille parce que celle-ci diffuse des informations qui contredisent ses préjugés, obsessions et traditions. A ce titre, le budget de la SSR est régulièrement attaqué, non pas parce qu’elle diffuse de fausses nouvelles mais parce qu’elle ne diffuse pas les fausses nouvelles souhaitées par l’opinion populiste. Les mensonges évidents de Poutine lui paraissent plus proche de la vérité que le discours de son propre gouvernement.

Si par invraisemblable les armées russes réussissaient à envahir tout le continent, il y aurait tout de suite et partout à disposition un parti collaborateur pour exercer un pouvoir inféodé à Moscou. Pour l’instant, il se languit d’y arriver. Jamais la démocratie n’est apparue aussi fragile. A force de ne pas en apprécier le bonheur d’y vivre, elle risque de se perdre.

 

 

 

 

 

La neutralité n’est plus, ce qu’elle ne fut jamais

 

 

Alors que les forces russes gagnent du terrain dans le Donbass, la Suisse s’interroge sur son rôle de pays neutre dans ce conflit. Pour Gerhard Pfister, le président du Centre, ne pas laisser l’Allemagne livrer des munitions suisses à l’Ukraine est comparable à de la non-assistance à personne en danger : “La Suisse a l’obligation de se défendre. Lorsqu’il s’agit de l’attaque d’un pays européen, la Suisse doit porter secours à ce pays car lui aussi protège la Suisse en se défendant. Le monde a changé et nous avons une situation tout à fait nouvelle. Maintenant, il s’agit d’une guerre en Europe. Cela reste certes interdit par la loi mais la Constitution permet au Conseil fédéral d’agir dans l’intérêt du pays quand c’est nécessaire. Pour moi, les intérêts de la Suisse sont sur la table et le Conseil fédéral devrait agir de manière plus pro-active”.

 

Il faut donc revenir sur ce concept de neutralité qui hante la politique suisse. Il fut imposé à la Suisse par les grandes puissances au Congrès de Vienne en 1815 à l’issue des guerres napoléoniennes en fonction de leurs intérêts. Ce ne fut donc pas un choix libre de la Suisse. Deux autres cas semblables se sont produits plus récemment : l’Autriche l’a accepté pour obtenir la libération de son territoire occupé par l’Union Soviétique et la Finlande dans les mêmes conditions après la guerre perdue en 1955 contre la même Union soviétique. Dans ces trois cas, la neutralité ne fut pas choisie mais subie. De grandes puissances neutralisent des territoires dont elles n’ont pas l’usage provisoire.

 

A-t-elle servi ? Effectivement la Suisse est restée en dehors de la seconde guerre mondiale. Mais ce ne fut pas par respect pour sa neutralité par l’Allemagne, qui au même moment viola celle de la Belgique et des Pays-Bas. Voici un siècle déjà, le concept était périmé. La mentalité d’un Hitler alors et celle de Poutine aujourd’hui n’est plus celle des aristocrates du Congrès de Vienne en 1815, décidés à gérer l’Europe au mieux de l’Ancien Régime. Ces deux personnages n’ont d’autres conceptions que le recours à la force lors qu’elle sert leurs intérêts en tenant tous les traités pour des chiffons de papier. C’est une politique de voyous.

 

La neutralité armée a servi de 1939 à 1945 à la Suisse. Certes, son armée n’aurait eu que l’ultime recours à un recul vers le réduit alpestre, malgré son indéniable engagement. Mais l’Allemagne n’avait aucun avantage à envahir un territoire de montagnes en y exténuant ses forces alors qu’un pays neutre au cœur de l’Europe servait plutôt son intérêt. Bref, la neutralité ne sert que si l’on n’en a pas besoin.

 

Si, par invraisemblable, la lamentable armée russe s’engageait dans une guerre avec l’Otan et qu’elle arrivait à la frontière de la Suisse, qui peut imaginer que Poutine s’inclinerait devant sa neutralité ? Ce serait faire preuve de beaucoup de naïveté. On a affaire à un dictateur persuadé qu’il est investi, par l’intermédiaire de l’Eglise orthodoxe, du devoir historique et sacré de lutter contre la décadence morale de l’Occident.

 

En Europe, d’autres pays comme la Finlande et la Suède renoncent à leur neutralité pour déposer une demande d’adhésion à l’Otan. L’opinion publique suisse n’accepterait jamais que la Suisse en fasse autant. Dans l’état actuel ! Mais à terme ? Si des circonstances imprévisibles se produisaient et que  cette décision était l’ultime possibilité de défendre l’indépendance du pays. Le réalisme imposerait de renoncer à un concept devenu inutile et contreproductif. Il faut se poser la question pratique : à quoi serviront nos nouveaux avions de combat ? Est-ce qu’ils doivent être utilisés uniquement dans l’espace aérien suisse ou peuvent-ils être intégrés dans la défense de l’Europe ?

Le réalisme politique imposerait que l’UE devienne un véritable Etat muni d’une diplomatie performante et d’une seule armée intégrée, capable d’imposer le respect de son territoire. Le monde est redevenu dangereux après trois quarts de siècle de paix. Staline posa un jour une question : « le Vatican, combien de divisions ?». Elle était idiote mais significative d’une mentalité bornée. L’Union soviétique fut finalement détruite par un pape polonais qui utilisa la seule arme de la vérité.

L’Europe libre et civilisée est maintenant engagée dans un combat similaire. La démocratie possède-t-elle une telle force morale qu’elle finira pas l’emporter ? Ou faut-il qu’elle se réarme ? La Suisse a-t-elle intérêt à se draper dans sa neutralité, son autonomie, sa mise à l’écart ? Ou faut-il qu’elle adhère de fait et non de droit à l’Otan ? Qu’est-il préférable, de subir le joug de Moscou ou la gouvernance de Bruxelles ?

Ces questions se posent même si on n’a que trop tendance à les éluder et à leur donner des réponses toutes faites.

 

 

Trois fois oui…

 

…en refusant trois referendums lancés sur base de malentendus.

« Le Conseil fédéral sort trois fois victorieux de cette journée de votations. Désormais, tout le monde sera considéré comme donneur d’organes présumé en Suisse. Le peuple a accepté dimanche à 60,2% ce changement de paradigme. Frontex disposera à l’avenir d’un soutien renforcé de Berne après le large oui (71,48%) de la population suisse à l’agence controversée de gardes-frontières. Quant à Netflix et les plateformes de streaming, elles devront soutenir le cinéma suisse »

On ne peut que se réjouir du résultat de ces trois referendums repoussés par le peuple, qui confirme ainsi les propositions du Conseil fédéral et les décisions du parlement. C’est le fonctionnement idéal de la démocratie directe. Les votations n’ont pas pour but de contredire Berne mais de vérifier – s’il y a doute – que le pouvoir fédéral n’a pas négligé un avis minoritaire au législatif, qui se révélerait majoritaire dans le peuple. C’est un ultime scrupule, propre à la Suisse. C’est l’équivalent d’un pantalon tenu à la fois par une ceinture et des bretelles. Au terme de ce processus quand il conforte le parlement, il n’y a plus de doute : une loi bien élaborée rencontre l’adhésion du peuple.

Bien entendu les opposants, les initiateurs des referendums restent sur leur faim. Mais ils doivent en bon démocrates se rallier à l’avis de la majorité et accepter la loi. Ce n’est pas toujours le cas comme ce commentaire glané sur le blog :

« Voilà, pas de débat en Suisse romande. Résultat : on va nous prélever nos organes sans notre consentement ! Je hais la RTS, et nos politiciens nous ont vendus ! C’est un dimanche noir ! Il n’y a pas de démocratie sans débat, et sans respect des avis minoritaires. Jusqu’à aujourd’hui, ils nous disaient ; on accorde des droits, on ne vous enlève rien. Aujourd’hui, ils nous retirent notre droit à l’autodétermination et nous enlèvent nos organes ! Aujourd’hui, la démocratie suisse est morte. Je n’oublierez (sic) jamais ce dimanche 15 mai !! »

En résumé, cette personne, détentrice du droit de vote, n’a rien compris à l’enjeu de la votation sur le prélèvement d’organes. Elle croit qu’on enlèvera des organes sur son cadavre sans qu’elle puisse s’y opposer. Or, la loi prévoit la possibilité à chacun de s’y opposer avant son décès ou même de confier cette mission à des proches. Il n’a jamais été question de retirer le droit à l’autodétermination.

Ensuite elle « hait » les politiciens et la TSR qi « nous ont vendus ». C’est ignorer que cette décision vient d’être rendue par le peuple qui confirme la position des « politiciens ». Ceux-ci n’ont aucun pouvoir de « vendre » les citoyens. Pas plus que la TSR. Si la volonté du peuple insupporte cette personne, elle avoue ne pas accepter la règle de la démocratie et pencher pour une dictature des bien-pensants, c’est-à-dire de ceux qui pensent comme elle.

On pourrait recommencer cette analyse sur les deux autres objets de votation et trouver des voix discordantes, même après la décision du peuple. Conclusion : un certain nombre d’électeurs sont bien incapables de comprendre l’objet du vote. On aura beau multiplier les sources d’information, ils n’entendent pas des exposés et des raisonnements qui dépassent leur entendement Ils ne sont pas capables à la lecture d’un texte d’en comprendre le sens. Ils sont de fait politiquement illettrés. Ils témoignent d’un déficit de formation civique, qui n’est pas de leur faute mais de celle de la famille et de l’école.

 

Comment et pourquoi se défendre dans un monde dangereux ?

 

 

« Le budget de l’armée suisse devrait être musclé rapidement. Le Conseil national a soutenu par 111 voix contre 79 une motion visant à l’augmenter progressivement dès l’an prochain. Objectif: passer de 5 à 7 milliards de francs d’ici à 2030. »

Ce vote, influencé par la guerre actuelle, a été acquis droite et Centre contre gauche. Celle-ci a justifié sa réticence par l’ignorance dans laquelle le parlement est laissé quant à l’utilisation de cette croissance. Elle a été rejointe par les Verts Libéraux.

Pourquoi la droite est-elle toujours d’accord de financer l’armée et la gauche y est-elle opposée ? Si une menace est réelle, elle doit l’apparaître à tout le monde Mais en fait elle est imprécise. La Russie est manifestement opposée au reste de l’Europe parce qu’elle ne parvient pas ou ne veut pas adopter la forme d’Etat de Droit démocratique. Il est évident qu’elle manigancera toutes manœuvres visant à déstabiliser l’Occident. Quelle forme particulière, cela pourrait-il prendre pour la Suisse ? Pas de risque d’une invasion terrestre de son territoire sans une guerre généralisée contre l’Otan, qui constitue notre plus sûr rempart, sans que nous en fassions partie au nom de la neutralité. Occasion unique de réviser ce mythe fondateur et de définir quelle est l’attitude la plus raisonnable à l’égard de l’Otan. Décision politique lourde de sens.

Sont possibles des cyberattaques sur la Suisse qui ont déjà eu lieu sans doute. Puis la possibilité de la bombarder de missiles. Au Département fédéral de la défense d’évaluer ces risques et de les pallier en priorité.

Le vote de la gauche spécule sur ces incertitudes et témoigne d’une défiance spontanée à l’égard de la capacité de discernement du commandement militaire. La guerre d’Ukraine apporte son lot d’enseignements même pour l’opinion publique : les drones sont des armes redoutables au service des plus faibles ; il existe des armes antichars et des missiles air-sol particulièrement efficaces ; on peut couler à distance un navire de guerre, totalement démuni face à un missile ; une armée de milice peut l’emporter sur une armée de métier grâce à ces nouvelles armes, etc..

Tous partis confondus, on devrait raisonnablement supposer que le Département de la Défense, mieux encore que l’opinion publique, soit attentif à cette évolution, qui va du reste dans le bon sens pour la Suisse. Dès lors pourquoi cette réticence de la gauche ? Pour plusieurs raisons qu’il serait difficile de démêler sans une sérieuse étude sociologique. Par exemple, parmi les hypothèses, l’image rousseauiste de l’homme idéal, bon, paisible, désintéressé, frère de tous les hommes. C’est ce qu’il faudrait que les humains soient. C’est ce que la gauche suppose obscurément qu’ils sont déjà. Dès lors les guerres sont des démentis à cette image d’Epinal. Comme elles ne devraient pas se produire, il est inutile de prévoir une armée.

Symétriquement, l’appui de la droite au budget militaire est un réflexe, ancré dans la vénération des mythes fondateurs, les luttes des milices montagnardes contre les Bourguignons et les Habsbourg. L’armée est dans cette vision le creuset de la nation et doit être soutenue sans réserve.

Au-delà de ces réflexes, tous les pays devront réviser leur politique de défense et y consacrer davantage de ressources. On peut souhaiter que cette révision se fasse dans la transparence et le pragmatisme. Nous venons d’apprendre que la guerre est un fléau sans fin, même dans un continent civilisé. C’est la moindre des choses d’y consacrer un pourcent du budget fédéral. Il eût été souhaitable que le vote sur cet objet ait suscité une unanimité.

Le désaveu de la science suisse

 

Deux indices inquiétants illustrent cette tendance, non seulement au désintérêt mais aussi à une claire méfiance des milieux politiques.

D’une part, l’exclusion de la Suisse des programmes Erasmus et Horizon : le premier permettait l’échange d’étudiants entre universités suisses et européennes ; le second la participation pleine et entière de la Suisse aux programmes européens de recherche allant jusqu’à la direction de ceux-ci. Leur résiliation fut le premier résultat de la rupture des négociations avec l’UE, qui savait bien où cela ferait mal. Pour pallier ces deux lacunes, la Confédération propose de financer les demandes de crédit des universités suisses qui étaient auparavant financées par l’UE. Mais les hautes écoles estiment que cela ne suffit pas. Car la recherche scientifique n’est pas seulement une question de financement.

D’autre part, la présidente du Conseil national a organisé une séance d’information du parlement par des spécialistes du climat. II y eut à peine le tiers des parlementaires qui ont daigné y assister. Une manifestation non seulement de désintérêt pour la transition climatique, mais carrément de mépris pour la science en général. Or, dans le cadre des commissions, le parlement est régulièrement informé sur tous les plans par les spécialistes de diverses disciplines. Ces séances suscitent toujours de l’intérêt car la réalité politique est diverse et complexe. En sabotant celle sur le climat, les parlementaires, absents dans leur majorité, ont laissé entendre à la fois que la question n’avait guère d’importance et que le parlement se décidait en dehors de toute influence du monde scientifique.

Cela vaut donc la peine de rappeler et de préciser ce que la science signifie aujourd’hui dans l’économie du pays. Elle conditionne l’innovation dans les firmes établies et par le surgissement de jeunes pousses (dites start-up  en globish). Elle maintient ainsi la compétitivité d’un pays caractérisé par des salaires élevés et une main d’œuvre très qualifiée. Si la science suisse déclinait, l’économie en pâtirait. Pas tout de suite, mais à l’échelle d’une génération lorsque le dynamisme acquis par la recherche en Suisse se sera affaibli. Il a fallu du temps pour la porter à son niveau actuel dont elle ne descendra que lentement, au point que cela ne sera pas remarqué avant qu’il soit trop tard.

Il ne suffit pas de financer la recherche comme si c’était une activité manufacturière dont on améliore forcément la productivité en réformant l’équipement technique. Il y a dans la science une dimension impalpable, comme dans la culture ou dans la religion. Il y faut des esprits entrainés aux disciplines fondamentales mais aussi stimulés par une tendance à remettre en question les évidences les mieux établies.

Le meilleur exemple en est sans doute Albert Einstein, vivant d’un modeste emploi à l’Office des Brevets à Berne Il emménage au 49 Kramgasse, qui sera son seul laboratoire pour un travail qui ne requérait que du papier et un crayon. Einstein publie pendant l’année 1905 (souvent appelée son annus mirabilis) cinq articles concernant les fondements de la relativité, les quantas de lumière et la théorie du mouvement brownien, qui ouvrent de nouvelles voies dans la recherche en  physique nucléaire et en mécanique céleste, etc. Le plus grand bouleversement dans la physique du siècle n’a pas dépendu d’un financement mais de la présence d’un esprit génial, originaire du reste d’Allemagne, qui finirait sa carrière aux Etats-Unis et qui cumulerait trois nationalités.

Il n’y a pas de science nationale qui puisse subsister sans contact informels et officiels avec le reste de la planète. Le meilleur contre-exemple en est la Russie. Durant la guerre froide, les scientifiques russes ne participaient pas aux colloques internationaux, tout simplement parce que le pouvoir soviétique craignait de ne pas les voir revenir s’il les laissait franchir le Rideau de Fer, cette vaste clôture destinée à enfermer les esclaves.

Durant un colloque, de nombreuses communications sont présentées à la tribune. Certes, les textes sont publiés et à disposition de tous, même des chercheurs colloqués en Russie. Mais ceux-ci manquent les contacts informels avec leurs collègues des pays libres. De même ils ne seront pas invités dans les universités étrangères. Or, ce qu’il y a de plus précieux dans la recherche, ce qui permet aux uns de progresser là où d’autres stagnent, relève des secrets de fabrication de la science. Ce sont des non-dits dans certaines enceintes parce que cela va de soi, que tout le monde est au courant, que c’est tellement évident que cela ne vaut pas la peine d’en faire part dans une publication. La seule façon de l’apprendre est de séjourner dans ce laboratoire étranger et de maintenir un contact étroit avec ses chercheurs.

Ce furent les fonctions remplies par Erasmus et Horizon. Il ne suffit donc pas de financer des activités dans des universités suisses pour pallier la perte d’Horizon. De même les étudiants ne se déplaceront plus aussi facilement qu’avec Erasmus parce qu’il faudra que chaque université suisse négocie avec l’étranger pour cet échange. Et enfin les étudiants étrangers auront moins tendance à passer une année dans une université suisse.

Les parlementaires qui boycottent les séances d’information scientifique ont bien compris que la science influence de plus en plus la politique parce qu’elle établit des faits que l’on ne peut plus ignorer en établissant une politique. C’est donc une perte croissante de leurs pouvoirs. Il est devenu impossible de nier le réchauffement climatique. Il est devenu insensé de prétendre que l’épidémie ne peut être combattue par la vaccination de masse. Il est devenu absurde de refuser la vente d’armes à l’Ukraine. Or, les faits sont têtus et les idéologie de droite et de gauche servent de moins en moins à les dissimuler. Jadis le Baron Louis, ministre français des finances, énonça sa doctrine « Faites moi de bonnes finances et je vous ferai de bonnes politiques ». Aujourd’hui on peut ajouter : « Faites-moi une bonne science et je vous ferai une bonne politique ».

 

La guerre rampante

 

 

Pour notre société, la paix est le plus grand des biens, la guerre une abomination à laquelle on ne veut pas penser, dont on ne veut pas prononcer le nom. Les deux guerres mondiales ont ravagé le continent européen, qui en fut le responsable, et détruit son rôle de centre du monde. Les empires anglais, français, allemand et autrichien se sont écroulés. L’Europe n’est plus aujourd’hui qu’une péninsule de l’Asie dominée par la Chine, l’Inde et la Russie. Elle est maintenant désolée par les prémices d’une guerre qui pourrait achever sa dégradation. Le paradoxe veut qu’à force de ne pas en vouloir, elle la risque dans les pires conditions.

Cette déplaisante réalité explique les réticences initiales de l’Europe à soutenir l’Ukraine : des sanctions économiques mitigées d’abord, renforcées par après, toujours inefficaces, puis la fourniture d’armes uniquement défensives, qui montent en puissance petit à petit, comme à regret. Pendant ce temps les Etats-Unis déversent des milliards à foison qui servent à équiper l’armée ukrainienne. Ils se sont mis en tête de faire gagner la guerre par l’Ukraine pour affaiblir la Russie.

Au fil des semaines, on commence à comprendre que celle-ci ne défend pas seulement son pays, mais la conception même de la démocratie. Si d’aventure Poutine avait réussi son coup initial de modifier le pouvoir à Kiev, si les Ukrainiens n’avaient pas déployé un tel courage, c’est alors que l’ambition du tyran russe n’aurait plus connu de limites et que la conquête de la Moldavie, puis des pays baltes auraient constitué ses nouveaux exploits. C’est alors que la troisième guerre mondiale aurait inévitablement éclaté pour empêcher au dernier moment que les troupes russes, connues pour leur barbarie, atteignent Berlin, Vienne et Budapest.

Si l’Histoire ne se répète pas, il lui arrive de bégayer comme elle fait actuellement. La stratégie de Poutine reproduit fidèlement celle de Hitler : face à des puissances pacifistes, avancer à petit pas et poursuivre jusqu’à ce qu’elles réagissent. L’Allemagne  annexe l’Autriche le 11 mars 1938 puis les Sudètes pris à la Tchécoslovaquie le 21 octobre 1938 et où enfin, le 1er septembre 1939, elle envahit la Pologne. Ce dernier événement provoque dès le 3 septembre 1939, l’entrée en guerre du du Royaume-Unis et de la France. Le point de basculement s’est situé le 30 septembre 1938 à Munich lorsque l’Angleterre et la France ont abandonné la Tchécoslovaquie dans le vain espoir de sauver la paix, c’est-à-dire de persister dans leur refus d’entrer en guerre. Ils choisirent entre le déshonneur de préférence à la guerre et ils ont eux les deux.

Si un dictateur ne croit qu’en la violence, s’il se moque des « valeurs » affichées par les démocraties, si celles-ci les sacrifient subrepticement pour un avantage provisoire (du gaz et du pétrole !), si de fait celles-ci subsidient la guerre par leur commerce avec la Russie, si elles acceptent d’en être à ce point les complices, cette mascarade n’arrêtera pas l’avance de cette dictature.

Or, des voix bien pensantes n’arrêtent pas de promouvoir en Occident un effort diplomatique pour arrêter la guerre, comme si c’était possible. Cela ne le serait que si l’Europe civilisée concédait la totalité de l’Ukraine à la Russie, comme elle entend bien y arriver de toute façon. Cette capitulation n’arrêterait du reste pas de nouvelles revendications territoriales. Les efforts déployés par des entretiens de chefs d’Etat avec Poutine n’on rien donné. Il faut être deux pour négocier.

En réalité non seulement l’Ukraine a résisté mais la Russie s’est révélée sur le terrain bien plus faible qu’on ne l’imaginait. Loin de s’en réjouir, les mêmes voix bien pensantes s’en inquiètent et Poutine les bouscule dans cette voie par la menace de recourir à la guerre nucléaire s’il y est contraint par  une défaite. D’une certaine façon l’Occident s’est conformé à ce chantage : résister à Poutine oui, le battre vraiment non, car son caractère ombrageux ne le supportera pas et il perdra tout contrôle sur lui-même. Ne pas faire la guerre et s’efforcer de capituler dans de bonnes conditions.

Résumons : l’Otan ne veut pas faire la guerre mais prétend l’engager si un centimètre carré de son territoire est envahi ; Poutine n’en croit rien et il a probablement raison ; il ne s’arrêtera momentanément que si ses gains territoriaux actuels lui donnent le droit des les incorporer à la Russie en attendant de les étendre ; l’UE n’a ni la volonté, ni les moyens de faire la guerre car elle n’est même pas un Etat ; tout cela risque de très mal finir si l’on continue à tergiverser.

Heureusement la Suisse échappe à ce chantage infernal grâce à sa neutralité, pour laquelle Poutine éprouve un respect sans limite.

 

 

Où sont nos frontières ? Qui doit les garder?

 

 

Dans le cadre des Accords de Schengen, la Suisse doit augmenter sa participation au corps de garde-frontières Frontex en finances et en personnel. La gauche, qui s’y oppose, a lancé un référendum pour dénoncer les maltraitances envers les migrants. Nous voterons le 15 mai. Réaction selon les sondages ?  L’objet de votation est en légère hausse avec 62% de oui, 32% de non et encore 7% d’indécis.

La cause semble entendue. Le peuple comprend que notre frontière ne se situe plus seulement aux limites de notre territoire mais qu’elle englobe en fait l’Europe (civilisée). La Suisse participe  à l’Espace Schengen : il comprend les territoires de 26 États européens, soit 22 États membres de l’UE, et 4 États associés, membres de l’AELE, qui ont mis en œuvre l’accord de Schengen , signés à  en 1985. L’espace Schengen fonctionne comme un espace unique en matière de voyages internationaux et de contrôles frontaliers, où le franchissement des frontières intérieures par les personnes s’effectue en principe, sans passeport, sans contrôle. Cela ne dispense naturellement pas d’être muni de pièces d’identité.

C’est une solution pragmatique à un état de fait incontournable : les gens bougent de plus en plus. Chaque matin, il n’est pas possible de contrôler les 175 000 frontaliers français qui viennent travailler en Suisse. Il n’est pas possible de placer un poste de douane et de l’occuper sur chaque traversée de la frontière genevoise qui ressemble à une passoire, parce qu’une partie de la banlieue de Genève est de fait située en France.

Néanmoins reste le problème insoluble d’éviter que nous soyons envahis sans limite par des millions de ressortissants de pays pauvres, particulièrement en Afrique, sur lesquels l’Europe exerce un attrait compréhensible et irrésistible. Auquel il faut cependant résister en pratique, même si des voix à gauche plaident pour une ouverture sans limite, totalement irréaliste.

L’opinion publique est donc tiraillée entre les grands principes humanitaires et une dose honteuse de réalisme. Michel Rocard, bien que socialiste, avait résumé la résolution de ce dilemme dans la formule célèbre : « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde. » Citation tronquée car il ajouta aussitôt : « mais elle doit en prendre fidèlement sa part. ».

Quelle part ? Impossible de la définir une fois pour toute. On l’a bien perçu avec les réfugiés ukrainiens qui sont accueillis au nombre de 43 000, alors que la frontière est bien moins ouverte pour d’autres nationalités : Afghans, Turcs, Erythréens. En 2021, 14 928 de ces derniers ont demandé l’asile en Suisse avec un taux d’acceptation aux alentours de 60%.

Il y a donc différence de traitement. L’Ukraine a suscité un élan de sympathie parce qu’elle est en Europe, que sa population est semblable à la nôtre. Oserait-on dire parce qu’ils sont chrétiens et pas musulmans? Le Conseil fédéral a largement facilité leur accueil en suscitant un accord unanime.

Notre frontière est donc moins une passoire qu’un tamis. Elle laisse volontiers passer ceux qui sont assez semblables à nous, dont nous avons besoin, et retient les autres. S’il y a des infirmières parmi les Ukrainiennes ou des informaticiens parmi les Ukrainiens, elles ou ils sont les bienvenus.

Ce serait le résultat imprévu par Poutine de son agression : un renforcement de la main d’œuvre européenne. Un renforcement de l’Occident. Donc un affaiblissement de la Russie.

Sur l’échiquier mondial la partie se joue entre les grosses pièces qui font quelques cent millions d’habitants. Les autres régions sont des pions que l’on peut sacrifier si on en tire un bénéfice. On ne s’est pas plus battu pour la Crimée qu’on ne le fit pour Dantzig.

Dès lors où sont les frontières de la Suisse ? Que pèse-t-elle en dehors de son prestige historique et de sa fortune ? Que pèserait-elle en cas de malheur, une guerre de derrière les fagots ? D’abord protégée par le matelas des nations de l’Otan. Et puis ?

Notre véritable frontière se situe entre la Pologne et la Biélorussie, entre l’Italie et la Lybie, entre la Grèce et la Turquie. Chipoter sur le financement de Frontex parce qu’elle commet les erreurs propres à toute institution humaine peint l’irréalisme des bobos. Ils sont à juste titre émus par les dizaines de milliers de migrants noyés en Méditerranée. Mais ceux-ci ne sont pas de la responsabilité de Frontex. Ce sont les gouvernements européens qui refusent d’accorder des visas dans leurs représentations en Afrique. Dès lors ceux qui doivent s’enfuir ou qui veulent échapper à la misère voyagent dans la clandestinité, prennent des risques, subventionnent les passeurs. Frontex est une agence intergouvernementale qui applique la politique décidée plus haut. En fin de compte il est le corps des gardes-frontières européens dont on ne peut se passer dans une impasse.

D’ailleurs, il est aussi question de renforcer notre collaboration avec l’Otan. Cela va aussi de soi. C’est une assurance pour l’intégrité du territoire. C’est même la seule. Ainsi se construit inexorablement le futur Etat que deviendra forcément l’Europe. Forcément car on y est forcé par l’agressivité de la Russie, l’égoïsme des Etats-Unis, le tsunami de la Chine. A quoi riment les combats d’arrière-garde de l’extrême droite drapée dans la neutralité et de l’extrême gauche dans un fantasme humanitaire ?

 

Le don d’organes contraire à l’éthique ?

 

« Lors de l’assemblée de l’UDC, les délégués ont donné leurs mots d’ordre pour les votations fédérales du 15 mai. Ils ont rejeté, par 248 voix contre 72 et 12 abstentions, la modification de la loi sur les transplantations d’organes. Ils ont suivi l’avis de la conseillère nationale thurgovienne Verena Herzog. Selon elle, des personnes mal informées qui ne souhaitent pas donner leurs organes après leur mort se les verront prélever, faute de s’y être opposées officiellement de leur vivant. »

Ce vote du plus grand parti de Suisse reflète l’opinion d’une large fraction de la population, de l’ordre du tiers. Même mort, le cadavre possède encore le souvenir de l’esprit qui l’a habité. Il mérite le respect, les rites du deuil, la sépulture, le souvenir perpétué en fleurissant la tombe. Son intégrité est donc inviolable. D’autant que le mort n’est pas vraiment mort : son âme survit et surveille la suite des opérations. Des personnes « après leur mort se verront prélever » (?) Même morte une personne existe donc encore et elle voit qu’on prélève un organe sur son corps. Telle est une certaine tradition de notre civilisation, qui plonge ses origines dans la mentalité animiste : tout y compris un rocher possède une âme qui gouverne son comportement.

Toute autre est la culture de l’efficacité qui devient de plus en plus dominante. Puisque le cadavre possède encore des organes en bon état de fonctionnement, pourquoi ne pas les prélever avant qu’ils soient dégradés ? Afin de les greffer sur un vivant qui va mourir faute d’un seul organe devenu déficient : rein, cœur, foie, poumon. Le corps est perçu comme un assemblage d’organes techniques,  utilisables comme des pièces de remplacement. Le corps est semblable à une voiture promise à la casse sur laquelle on prélève encore des pièces de rechange. Telle est la technoculture.

On ne réconciliera pas ces points de vue diamétralement opposés. Ils se sont confrontés au parlement fédéral, qui a pris à une large majorité une décision médiane : personne n’est obligé de consentir au prélèvement d’organe, chacun peut exprimer par écrit son refus, sinon le consentement est présumé ; en cas d’absence de déclaration les proches peuvent s’opposer au prélèvement ; s’il n’y a pas de proche connu on renonce au prélèvement. Admirable résultat du consensus helvétique. On ne renonce pas à l’efficacité, mais on l’environne de cautèles pour rassurer tout le monde.

Car le prélèvement d’organes sur des défunts n’est pas une lubie médicale. Il y a en Suisse trois fois plus de candidats à une transplantation que d’organes disponibles. En 2021, 1434 patients étaient en attente et, faute d’un greffon, 72 sont mortes. La Suisse est en retard sur de nombreux pays voisins qui fonctionnent selon le principe du consentement présumé : Espagne, Portugal, France, Belgique, Finlande, Italie, Royaume-Uni, Autriche, Allemagne, Norvège, Suède. Le résultat est probant : par million d’habitants en Espagne les dons d’organes s’élèvent à 49.6 tandis qu’en Suisse, ils ne sont que de 18,3.

Or ces pays n’ont pas une culture différente de la nôtre. Il faut donc que la différence tienne au fonctionnement des institutions qui sont plus lentes en Suisse. Le peuple se prononcera le 15 mai sur un referendum visant une loi qui elle-même est un contre-projet à une initiative visant à améliorer le don d’organes. Entretemps des patients meurent faute d’une greffe.

Le front du refus a donc des racines profondes puisqu’il soutient ces décès prématurés dont il est responsable. Le choix est pourtant simple : un organe fait soit l’objet d’un don, soit de sa destruction spontanée. Ce n’est comme si on était confronté à deux termes d’une alternative entre lesquelles on pourrait hésiter. C’est tout ou rien, la vie ou la mort. Mais les éthiciens font part de leurs scrupules. Ils sont certes pour le don d’organe pourvu qu’il soit explicite afin d’exister comme don. Leur éthique les fait tenir les morts évitables pour négligeables.

Comment le peuple peut-il être amené à décider d’une affaire qui aurait pu demeurer strictement dans le domaine médical ? Cela rappelle les débats des siècles lointains sur la dissection des cadavres effectués en fraude, car considérés à l’époque comme un délit. Cela concorde avec d’autres refus comme celui des OGM et des vaccins témoins d’une méfiance à l’égard de la science en général et de la biologie en particulier. Et très curieusement, ce sont les mêmes qui s’opposent au soutien de l’Ukraine dans sa lutte contre la Russie. Il existe donc un parti de l’ignorance, du culte du passé, du refus des Lumières avec lequel il faut bien vivre à défaut de le convaincre.

 

 

Éloge du Centre qui réussit

 

Dimanche passé, le premier tour de l’élection présidentielle français et le second tour de l’élection du Conseil d’Etat vaudois ont coïncidé, non seulement dans le temps mais aussi par le résultat. Le centriste Emmanuel Macron et la Centriste Valérie Dittli ont fait respectivement un bon résultat et un résultat inattendu. Il vaut donc la peine de s’interroger sur la notion floue du centre en politique. Pourquoi ne pas se satisfaire du système britannique : la majorité et l’opposition assis face à face sur des bancs inconfortables? Une fois que gauche et droite ont été définies, que reste-t-il d’espace? Et pourquoi faire?

La gauche rassemble surtout des citoyens qui ne paient pas ou peu d’impôts et qui sont donc désireux d’une large distribution des finances publiques, alimentées surtout par les privilégiés de la fortune. Cela s’appelle le transfert : l’analyse et l’attribution de ces mouvements relève de la redistribution et de la répartition du revenu national pilotée par la puissance publique. Au lieu que chaque travailleur soit payé décemment afin de pouvoir vivre à son aise, on commence par distribuer un revenu largement inégal, comme si c’étaient des billets de Monopoly, et puis on corrige les différences trop criantes au moyen des allocations, des cotisations et des retraites. Cette solidarité permet de supporter les effets pervers d’une économie libérale.

La droite rassemble évidemment les citoyens qui paient le plus d’impôts et qui estiment que la dépense publique est trop généreuse. Ils disposent de cliniques, de maisons de retraite et d’écoles privées. Les services publics ne les intéressent pas tellement puisqu’ils peuvent s’en dispenser. Ils n’ont pas  besoin d’un Etat protecteur ou du moins ils le croient.

Comment peut alors se recruter un centre politique ? Sinon dans la classe moyenne, celle qui à la fois paie des impôts et des cotisations, mais qui ne bénéficie guère ou pas du tout de subsides ou d’allocations. Ces artisans, commerçants, paysans, cadres, professions libérales gagnent trop pour être subsidiés mais pas assez pour que les prélèvements obligatoires ne les réduisent pas à la portion congrue. S’il n’existe pas une parti politique centriste, leur force électorale se disperse entre la droite et la gauche.

En ce sens un parti centriste est une structure plus fragile que les partis traditionnels de la droite et de la gauche. Les deux ailes bénéficient d’idéologies assez simples à formuler et à expliquer : plus d’Etat ou moins d’Etat, à chacun selon ses besoins ou à chacun selon son mérite, travailler moins pour vivre plus longtemps ou travailler plus pour gagner plus. Là-dessus viennent encore se greffer les exagérations extrémistes : la révolution, le nationalisme, l’intolérance religieuse, la xénophobie, l’anarchisme.

La plupart des pays démocratiques se gouvernent selon l’alternance. Chaque aile à son tour dispose  du pouvoir et s’efforce de démontrer que sa doctrine est la meilleure. Après quelques années, il devient évident que la réalité est plus complexe que cette idéologie et on change d’aile et d’idéologie. Et ainsi de suite. Cela ressemble à un canoé que l’on propulse en donnant alternativement un coup de pagaie de chaque côté. On avance mais on louvoie. Ce n’est pas la trajectoire rectiligne pour atteindre un but.

La Suisse a dépassé l’alternance en pratiquant la concordance à chaque niveau de l’exécutif. Gauche et droite gouvernent ensemble en atteignant à terme une sorte de consensus, à mi-distance des extrêmes. Cette leçon de chose enseigne en tous cas que la réalité politique est complexe, voire compliquée. Le but d’un système de pensions est d’être le plus généreux possible : le possible signifie des cotisations qui ne soient pas trop lourdes pour les actifs et tout l’art est de trouver un point d’équilibre. Même défi pour l’assurance maladie, pour le réseau de formation, pour la sécurité, pour la dette, pour les transports : faire le meilleur usage des ressources disponibles. Ne pas accumuler les dettes pour les générations futures. Vivre à l’équilibre.

En somme, gouverner au centre est non seulement un idéal mais une obligation. Encore faut-il dégager des solutions réalistes par une observation objective de la réalité telle qu’elle est et non telle qu’on la souhaite soit à gauche, soit à droite, ce qui profile nécessairement des œillères. Telle peut être la vocation d’un parti centriste : anticiper la longue recherche d’un consensus entre droite et gauche par l’énoncé direct d’une solution inévitable, à laquelle on devra bien finir par  se résoudre. Gagner du temps. Si les institutions suisses sont remarquables par la constance d’un consensus finalement atteint, ce ne l’est qu’au prix du temps, parfois de plusieurs années pour un problème qui en fait est urgent. L’exemple type est évidemment la transition climatique qui se résout mais trop lentement. Ou encore la relation avec l’UE qui traîne depuis trois décennies.

En d’autres mots gouverner au centre mais en épargnant sa fastidieuse recherche, en l’incarnant dans une formation politique dont c’est l’ADN, et qui en fait l’objet d’une réflexion perpétuelle.

La religion de Poutine

 

Le journal le Monde vient de publier une double page sur la religion ostentatoire de Vladimir Poutine. Distinguons bien sa religion de son éventuelle foi, un secret personnel, qui doit être respecté et dont ne pouvons rien savoir. En revanche il porte la religion orthodoxe en bandoulière et entretient une relation étroite avec le patriarche de Moscou, qui le soutient en toute occasion et qui a même approuvé la guerre avec l’Ukraine.  On inaugure en Russie trois églises par jour. C’est une réussite de la religion. Pas nécessairement de la foi.

Cette religion est un amalgame étonnant entre des rites, des déclarations, des réminiscences historiques, un panslavisme récurrent, un mépris de l’Occident qui aurait abandonné toute religion et toute morale. Il semblerait selon elle que la Russie soit devenue la troisième Rome depuis que Byzance est devenue musulmane. Plus précisément encore, Kiev fut longtemps la source de cette orthodoxie slave avant que cela devienne Moscou. La guerre d’Ukraine a donc des relents de croisade qui pourrait s’orienter vers le reste de l’Europe, considérée comme perdue pour la religion. Ce qui est vrai.

On rejoint la vieille alliance entre le sabre et le goupillon, la croix et la bannière, qui fut jadis la règle dans tous les pays dits chrétiens. On n’a pas le souvenir que quelque part le clergé local se soit jamais insurgé contre une guerre menée par la patrie. Les papes gémissaient mais s’abstenaient bien de condamner les belligérants. Les clergés allemands et italiens ne furent pas particulièrement résistants durant la seconde guerre mondiale. On ne se souvent pas d’un prélat américain qui aurait dit quoi que ce soit au sujet d’Hiroshima. Les Eglises deviennent des composantes de la culture nationale engagée dans un conflit qu’elles ne peuvent condamner sans s’égarer de leur fonction essentielle, sacraliser le pouvoir.

Il semble que Poutine s’adonne à la lecture de la Bible lors de ses voyages en avions qui lui laissent quelques répits. Il y trouvera malheureusement tout ce qu’il faut pour favoriser sa religion originale. Le Livre de Josué raconte la conquête de la Palestine par Israël avec l’impératif de purifier cette terre en y supprimant toute vie, humaine et animale, selon un commandement explicite du Dieu s’exprimant dans le Deutéronome. Bien entendu cette justification des massacres d’ennemis est incompatible avec le Nouveau Testament, qui prohibe la violence et qui fait une distinction radicale entre César et Dieu. Il faut croire que les esprits belliqueux opèrent une lecture sélective de la Bible en y cherchant ce qui justifie leurs penchants les plus violents. Il en est du reste de même du Coran et des islamistes.

Et donc un esprit religieux n’est pas nécessairement pacifique. Non seulement la religion et la violence ne sont pas forcément contradictoires, mais elles peuvent s’épauler et se justifier mutuellement. Il suffit qu’une confession se tourne vers ce qu’elle a de plus archaïque, de plus originel, apparemment de plus authentique pour justifier une régression dans la barbarie.

Bien évidemment la religion de Poutine ne serait pas cohérente si elle ne s’obnubilait pas sur la morale traditionnelle. En 2013 ont été votées des lois pour réprimer l’atteinte aux sentiments religieux, pour protéger les mineurs de la promotion des relations sexuelles non traditionnelles et pour lutter contre la propagande homosexuelle. La Constitution révisée en 2020 mentionne la croyance en Dieu comme héritage de la Russie et définit strictement le mariage comme l’union d’un homme et d’une femme.

En somme la religion devient la justification du conservatisme qui est sacralisé. Il n’est pas tellement étonnant dès lors qu’en France Zemmour et Le Pen aient eu des attirances pour Poutine, que Orban en soit toujours affecté. Il n’est pas jusqu’à la Suisse où l’UDC se refuse à des sanctions contre la Russie, selon une logique imparable qui ne doit étonner personne. Plusieurs commentaires sur ce blog émanent de personnes qui éprouvent une complicité secrète pour le conservatisme de Poutine. Elles condamnent apparemment les atrocités mais elles s’efforcent de prouver qu’elles sont autant le fait de l’Ukraine que de la Russie. En somme, pour voiler la responsabilité de l’agresseur démontrer que l’agressé méritait bien de l’être.

La religion de Poutine fut celle de la plupart des dirigeants du passé et de beaucoup de contemporains. Elle n’a rien à voir avec la foi qui incite à se préoccuper des pauvres, des affligés, des malades, des réprouvés. Elle en est non seulement une caricature mais une subversion totale. Elle sacralise la violence, la xénophobie, l’intolérance. Elle fut celle des Croisés, des guerres de religion et des tortionnaires des camps de concentration, qui furent tous de prétendus chrétiens persuadés que le massacre des Juifs était une œuvre pie.

La religion de Poutine est majoritaire dans le monde. S’il avait un grain de sénevé de foi, agirait-il comme il le fait ? N’est-elle pas celle de tous les gouvernants qui cherchent à se donner bonne conscience par une prétendue mission divine ? Et l’on s’étonne que les manifestations publiques de la foi régressent ! N’est-ce pas une saine réaction ?