L’héritage de Josué

Le Suisse Pierre Krähenbühl, commissaire général de l’Agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA), est mis en cause par une enquête interne pour abus de pouvoir et a démissionné mercredi avec effet immédiat. Cet ancien cadre du CICR a rejeté toutes les accusations portées contre lui. Il a notamment affirmé que « l’enquête toujours en cours n’a mis à jour aucun cas de corruption, de fraude ou de mauvaise gestion. Et l’allégation de favoritisme envers une collaboratrice ou de liaison avec cette collaboratrice a été jugée comme non existante par le rapport interne. »

Comme tout accusé, il bénéficie de la présomption d’innocence, qui est même renforcée par sa carrière antérieure. Pierre Krähenbühl se conforme au prototype du diplomate helvétique, passé par le CICR, impliqué dans ces opérations de pacification discrète qui sont la vocation de la Suisse. On peut donc légitimement évoquer dans cette affaire l’hypothèse d’un complot, visant moins l’homme que l’institution.

L’UNRWA fournit une aide essentielle à des millions de réfugiés palestiniens en Jordanie, au Liban, en Syrie et en Palestine. Elle emploie 30 000 personnes. Plus de 700 000 Palestiniens ont fui leurs terres en 1948, au moment de la création d’Israël. Ce provisoire définitif dure depuis 70 ans et ne manque pas de gêner Israël, embarrassé par ces « réfugiés » perpétuels, traces visibles de la conquête de son territoire au détriment d’un peuple établi de longue date sur le même sol. Manifestement, il y au Proche-Orient un peuple de trop ou un pays de trop peu. Cette anomalie empoisonne toute la politique de la région qui est une poudrière menaçante pour la paix internationale.

Il vaut la peine d’en déterrer la racine la plus profonde pour en comprendre la nature. Cette tragédie débute voici plus de trois mille ans. Dans la Bible, le livre de Josué décrit la première entrée d’Israël en Palestine. La conquête de la Terre Promise est présentée comme violente, ce qui est conforme aux us de l’époque, mais qui s’apparente plus à un mythe qu’à l’Histoire..

Il ne s’agit pas d’une guerre, réelle ou fabulée, au sens ordinaire du terme, visant la seule conquête d’un territoire, mais bien d’un génocide comme cela est précisé dès la chute de Jéricho : « Les Israéliens vouèrent à l’interdit tout ce qui se trouvait dans la ville, aussi bien l’homme que la femme, le jeune homme que le vieillard, le taureau, le mouton et l’âne, les passant tous au tranchant de l’épée. (Josué 6,21) ». Cet interdit correspond à la prescription de la Torah : « Mais les villes de ces peuples-ci, que le Seigneur ton Dieu te donne comme patrimoine, sont les seules où tu ne laisseras subsister aucun être vivant (Deutéronome 20,16) ».

Le génocide est prescrit par la Torah comme un acte religieux, une purification nécessaire pour éviter la contamination d’Israël par des cultes païens ou par des Israéliens indignes. Non seulement ce « Dieu » ne réprouve pas le génocide, mais il l’ordonne. Cette antique injonction pèse toujours sur un lieu d’origine des trois monothéismes. Les franges radicales du judaïsme et de l’Islam peuvent s’y référer. La chrétienté ne fut pas en reste avec l’épopée ambigüe des Croisades, colonisation à prétexte religieux.

Tout cela semble nous mener bien loin du cas de Pierre Krähenbühl, mais nous y ramène par l’opposition entre une diplomatie de la paix et des religions de la guerre. Les trois monothéismes ont hérité de leurs sources antiques, où la religion servait de caution transcendante au pouvoir politique. Elle n’avait pas pour but la sanctification des personnes mais la sacralisation de l’Etat.

Or la Suisse n’est plus dans cette optique. Elle a hérité plutôt du Siècle des Lumières où le pouvoir émane du peuple grâce à la réflexion du citoyen genevois Jean-Jacques Rousseau. Le consensus miraculeux de sa politique interne se projette dans l’espace international pour y semer des germes de paix. Placer un Suisse à la tête de l’UNWRA allait dans ce sens. Mais la clameur des batailles rend sa présence inopportune. Les Etats-Unis de Trump viennent de supprimer leur apport à l’agence qui est privée d’un tiers de son budget. Cette démarche révélatrice se conforme au rôle de pouvoir protecteur d’Israël. Il faut maintenant choisir entre l’héritage de Josué, à base d’un génocide lent du peuple palestinien, et celui de Rousseau, respectueux de tous les peuples, entre le Dieu des armées et celui des Béatitudes.

La science peut-elle entrer en politique?

En soutenant Extinction Rebellion dans la presse, une centaine de scientifiques ont irrité le monde politique. La droite extrême, cela se comprend, puisqu’elle nie la transition climatique et qu’elle ne supporte pas cette contradiction qui rend sa position non crédible. Même la gauche s’inquiète de voir le monde académique soutenir un mouvement prônant la désobéissance civile. La rectrice de l’UNIL trouve la démarche maladroite.

Ces réactions soulèvent une question très globale et donc insoluble : un scientifique employé dans une université, c’est-à-dire par les pouvoirs publics, peut-il intervenir dans un débat politique, en particulier en soutenant un mouvement de rupture du contrat social. En Union Soviétique, il y eut des dissidents de cette espèce : Andrei Sakharov, Alexandre Soljénitisine, Jaurès Medvedev, Mistlav Rostropovitch, Alexandre Zinoviev, Boris Pasternak. De son côté, Albert Einstein, professeur à Berlin et Prix Nobel, s’exila lors de la prise de pouvoir des nazis et suscita le projet de bombe nucléaire des Etats-Unis, non sans débat éthique. C’est une sorte de réflexe : les intellectuels, artistes ou scientifiques, s’insurgent contre les dictatures, qu’elles soient explicites ou non.

Bien entendu, la Suisse ne rentre pas dans cette catégorie. C’est une démocratie directe où en dernière analyse le peuple a le dernier mot. S’insurger contre la politique nationale revient à remettre en cause ce régime. Cependant les scientifiques suisses ne sortent pas du bois à tout propos. Ils auraient de quoi le faire au sujet de nos relation avec l’UE, du système de pension ou de l’assurance maladie : un démographe a toute la compétence pour proclamer que l’âge de la pension doit être reculé si on veut tenir les promesses faites en la matière. Mais il s’en abstient.

Or, la transition climatique n’est pas un objet politique comme les autres. L’enjeu ne serait rien moins que la survie d’une humanité d’une dizaine de milliards d’individus. Il ne s’agit pas d’une affaire nationale, car elle ne peut être résolue que par un accord contraignant de droit international, qui profanerait la farouche indépendance helvétique. Cela ne concernerait pas la politique à la petite semaine. Cela transcenderait le débat ordinaire.

On peut dès lors poser la question : si les scientifiques ont une perception plus exacte et plus objective du problème que le gouvernement ou le parlement, s’ils estiment que le laisser-aller actuel est l’équivalent d’une décision dictatoriale, celle des lobbys de l’économie, ont-ils le droit, voire le devoir, de soutenir l’insurrection non violente de la jeunesse ?

La réponse n’est pas évidente car nous sommes dans une zone grise. Il est difficile de prévoir exactement l’amplitude du bouleversement à venir. Le niveau des océans va-t-il monter d’un ou de dix mètres ? La production de nourriture va-t-elle suffire à l’alimentation d’une population de dix milliards ? Chaque pays gardera-t-il le droit de fermer ses frontières face à une marée de réfugiés, comptés par dizaines ou centaines de million ? La pénurie de ressources pourrait-elle déclencher une guerre mondiale ? Le pire n’est pas sûr, mais il n’est pas chimérique.

Il est impossible de répondre scientifiquement à ces questions. Mais il est du devoir d’un expert de les poser en soulignant que les réponses pourraient être pires que tout ce que l’on imagine. Dès lors, les jeunes ont raison de manifester avec les moyens qui sont les leurs, par exemple en bloquant la circulation. Et ceux qui mesurent la gravité de la situation par leur métier ont une tendance normale à les soutenir. De ce fait, ils énoncent un constat de carence des institutions, incapables de gérer cette transition, qui inquiète légitimement ceux qui vont devoir la subir. Car la démocratie directe restreint les mesures, qui seraient nécessaires, à ce que le peuple souverain peut admettre, manipulé par des campagnes de désinformation. Il est légal de diffuser un toutes-boites qui nie le réchauffement climatique. Est-il illégal de manifester pour rétablir la vérité ? Telle est la question.

L’irremplaçable ressource des réfugiés

 

Le doute n’est plus permis : le Moyen-Orient a tendance à se déverser dans l’Europe, en attendant que ce soit l’Afrique. Ce n’est pas la première fois. Voici trente ou quarante mille ans, les premiers Homo Sapiens, venant d’Afrique, ont utilisé le pont oriental pour accéder à l’Europe et se mélanger aux Neandertals résidents dont nous avons hérité le génome à dose homéopathique. Le résultat a été plutôt brillant : les langues, la science, l’art, la politique de notre continent ont envahi toute la planète. Triple conclusion : les Homosapiens authentiques habitent l’Afrique ; nous descendons tous de réfugiés à plus ou moins longue échéance ; un réfugié constitue un apport plutôt qu’une charge ; les valeurs religieuses dont nous nous targuons ont été initiée par un Juif errant, Abraham.
La nation la plus puissante du monde, les Etats-Unis, fut peuplée de réfugiés. Non seulement les Anglais qui fuyaient les persécutions religieuses du XVIIe siècle, mais aussi les Irlandais chassés par la famine de 1879 qui vide la moitié des habitants du pays. Puis les Italiens pressés par la misère d’un pays surpeuplé, ensuite les Juifs d’Europe de l’Est menacés par les pogroms. Aujourd’hui encore les Etats-Unis pompent les ressources intellectuelles du vaste monde, non seulement l’Europe mais aussi l’Asie. A contempler ce panorama, on est tenté d’énoncer que la meilleure façon de peupler un pays est encore d’accepter toute la misère du monde. Sans faire aucunement attention à la culture locale, celle des nations amérindiennes, conservée dans des réserves à titre folklorique. Il n’y a pas de cultures éternelles.
Angela Merkel a bien compris en accueillant en Allemagne au moins dix fois plus de réfugiés qu’en France : cela lui coûtera sa place de chancelière, mais une fille de pasteur est au-dessus de ce genre de considération. En tenant compte de la population, le Liban en héberge 250 fois plus que toute l’Europe ensemble. Ce sont des dimensions auxquelles nous n’échapperons pas. L’ère des grandes invasions recommence. Nous ne l’arrêterons pas avec des barbelés, de la législation ou de la paperasse. Encore moins en l’instrumentalisant pour gagner des élections.
Puisque nous serons envahis de toute façon, comment en tirer le meilleur parti, pour ne pas dire le moins mauvais ? La première solution est purement humanitaire : tout Syrien est un réfugié et nous devons l’accepter sans chercher de fausses excuses. Et donc accepter de délivrer des visas dans nos représentations diplomatiques pour éviter le mortel parcours du combattant en radeau pneumatique et en jogging. Bien entendu, si la Suisse est seule à faire son devoir, elle créera un appel d’air considérable. Le respect de la tradition humanitaire suppose une entente avec nos voisins européens. Nous n’en prenons pas le chemin avec nos tergiversations interminables à l’égard de l’UE.
Si nous n’y parvenons pas, il reste la ressource de filtrer les arrivants, mais comment ? La Hongrie songe à la religion, comme si le christianisme, dont elle se réclame, autorisait ce genre de discrimination d’inspiration tribale. La Suisse penche pour les cas les plus urgents : malades, handicapés, femmes seules avec enfants. Tôt ou tard, quelqu’un imaginera de sélectionner sur base de la compétence professionnelle et de favoriser ingénieurs et médecins, plombiers et maçons.
Bref un réfugié, bien utilisé, peut servir de multiples projets : créer une nation de toute pièce ; donner une bonne conscience inoxydable à des Allemands en manque historique ; compenser le déficit démographique ; pallier la pénurie de main d’œuvre qualifiée ; recruter des chrétiens intégristes ; fournir des emplois à des ONG. Le réfugié, bien considéré, est un homme ou une femme à tout faire. C’est une ressource précieuse. Nous aurions tort de ne pas en profiter.

Comment ne pas créer de besoins.

Comment réduire notre empreinte carbone sans taxes, sans rationnement, sans contraintes législatives ? Telle est l’impasse à laquelle nous nous heurtions dans nos blogs antérieurs. Néanmoins, il existe une faille à ce cul-de-sac. Avant de songer à nous priver de ce que nous aimons, pourrions-nous décider de ne pas consommer ce dont nous n’avons pas besoin ? Or, il existe une machine à créer des besoins : la publicité.

Tout d’abord, elle nous fait désirer des objets dont nous n’avons jamais eu besoin. Et ensuite, suave et compréhensive, elle nous fait prendre ces mêmes désirs pour des besoins. Sans publicité nous consommerions moins, car ce n’est pas gratuitement que  les firmes font de la publicité. Celle-ci fait partie d’une stratégie de création et de conquête des marchés. Si elle ne rapportait pas, elle n’existerait pas. Si elle disparaissait, la consommation baisserait.

Mais ce n’est pas aussi simple : toucher à la publicité, c’est toucher à la religion du siècle, la société de consommation. Au-delà d’un malaise sourd, inexprimé, se situe la prise de conscience des limites de la société de consommation. Elle constitua jadis le fonds de commerce idéologique des associations de consommateur et des ONG environnementalistes. Elle débouche maintenant sur un résultat électoral : les partis écologistes ont réussi à mobiliser en trois décennies 21 % de l’électorat helvétique. Actuellement, après l’effondrement de l’idéologie marxiste, ils constituent la seule opposition à un consensus politique reposant toujours sur l’idéal d’une société de consommation, du PS à l’UDC.

Sommairement décrite, cette idéologie propose un pacte simple, voire simpliste, entre gouvernements et gouvernés. La légitimité d’un régime, le succès d’un parti, le pouvoir d’un gouvernement reposent sur la capacité d’accroître le revenu des citoyens. Un Etat peut s’enrichir en vendant des armes à des sous-développés ou en favorisant des trafics financiers ; il peut négliger la protection de l’environnement ; à la limite même, il peut suspendre les libertés individuelles ; tant que le PNB par tête croît, ce gouvernement est légitimé et il reste en place.

C’est précisément pour n’avoir pas tenu ce contrat, que les régimes communistes se sont effondrés avec une vitesse impressionnante. Ils promettaient l’abondance par l’étatisation des moyens de production et la planification de la consommation, au prix de la dictature. L’expérience a démontré que ce n’était pas le chemin vers une société de consommation, bien au contraire. La variante marxiste de l’idéologie d’abondance a donc été éliminée. Les partis sociaux-démocrates en pâtissent de plus en plus.

Apparemment, cette déconfiture renforça la variante capitaliste, libérale, démocratique de la même idéologie qui serait la seule capable de remplir le contrat. Dieu existe, c’est le marché. Mais il doit être clair que cette confiance n’est jamais que provisoire et conditionnelle. La grande crise de 1929 a déjà une fois ébranlé cette confiance dans le système libéral en servant à l’époque de justification aux variantes nazies et communistes.

Dès lors, l’idéologie d’abondance est suspendue à l’épuisement des ressources naturelles ou humaines et tout simplement de la pollution de l’atmosphère. Il suffira de la prochaine crise écologique ou politique pour que la variante capitaliste soit remise en cause. De toute façon, elle ne peut pas tenir ses promesses indéfiniment et à l’égard de tous les habitants de la planète.

Elle est condamnée à la croissance, ou plus exactement elle se condamne à la croissance tout comme la variante nazie se condamnait à la guerre et la variante communiste à la bureaucratie. Mais une croissance indéfinie n’est pas réalisable et la croissance actuelle n’est possible qu’en maintenant dans la pénurie la majorité de la population planétaire. Si les Chinois s’avisaient de faire rouler un milliard d’autos au lieu d’une centaine de millions, le pétrole ne durerait pas une décennie et l’effet de serre se manifesterait de façon aggravée.

Il n’y a donc pas de tâche plus urgente que de réviser notre système de valeurs et d’en déduire un autre système technique. Sans préjuger outre mesure de ce que l’expérience apprendra, on peut d’ores et déjà plaider pour une culture industrielle avancée qui poursuivrait la libération des individus et des nations, qui améliorerait la solidarité entre les peuples d’aujourd’hui et les générations à venir, qui défendraient la modération démographique, qui donnerait des pouvoirs réels à une structure politique planétaire, qui reconstitueraient une culture homogène par la fécondation mutuelle des arts et des sciences. Une culture qui n’aurait pas besoin de propagande, pardon de publicité, pour se maintenir.

 

Le leurre de la taxe indolore.

 

 

Dès l’organisation des premiers royaumes, des taxes et des impôts ont été levés, de manière plus ou moins équitable, mais en soulevant toujours la mauvaise humeur des peuples. Et cependant, il faut de l’argent public pour nos routes, nos hôpitaux, nos écoles, notre armée, notre police et, même, des fonctionnaires pour collecter cet argent. Les Etats assurent des services publics totalement indispensables.

 

Si ce n’était que cela, ce serait accepté sans discussions. Mais l’Etat s’est engagé dans une extension de sa mission séculaire. Il garantit maintenant les pensions, rémunère le chômage, propose un service de santé presque gratuit, diffuse un service public de télévision et de radio, subventionne les théâtres, les orchestres et les musées. Ce sont autant de projets louables, mais dont l’extension est illimitée. Car les besoins le sont aussi. Certains traitements médicaux coûtent une fortune, la formation tertiaire en conformité avec le dynamisme de l’économie mérite un lourd investissement, le chômage fluctue dans de fortes proportions. Et puis s’ajoute maintenant la réduction de l’empreinte carbone, l’accueil des réfugiés du climat, la perte d’emplois énergivores.

 

Or, l’empreinte fiscale est déjà à la limite de l’acceptable. La Suisse ne serait qu’à 29.5% de PNB, bien modeste à côté de la Suède à 50,6%. Il n’en reste pas moins que, en Suisse aussi, le revenu disponible d’une partie des ménages a diminué malgré l’augmentation des salaires et la baisse des impôts. Cela s’explique par la hausse générale des cotisations aux assurances sociales et des primes d’assurance maladie, outre la progression des prix du logement, laquelle varie d’une région à l’autre. Ce qui est normal pour un Suédois ne semble pas l’être pour un Suisse.

 

Dès lors qu’il faudra davantage d’argent public pour assurer la transition climatique, l’argument utilisé dans le discours politique est celui de la taxe indolore. Traditionnellement c’était la TVA dont les augmentations servent un peu à tous les comblements de déficit : l’AI, le FAIF, l’AVS. En principe le consommateur ne s’en rend pas compte car c’est inclus dans sa facture de supermarché, mais il débourse tout de même cet argent, compare les prix suisses avec ceux de la France voisine et pratique le tourisme d’achat. C’est indolore pour lui mais pas pour l’économie nationale

 

L’innovation politique de l’année est la taxe redistribuée, une contradiction dans les termes, qui consiste à prélever une taxe, qui ne serait pas intégrée dans le budget public mais, en tout ou en partie, ristournée aux contribuables. L’idée est tellement idiote qu’il faut toute la naïveté des citoyens pour qu’elle puisse être ainsi énoncée.

 

Bien évidemment si l’Etat prélève une taxe et ne l’utilise que pour rembourser les contribuables, cela ne sert strictement à rien. Si l’essence est renchérie pour en diminuer la consommation mais que le consommateur reçoit un subside équivalent, la consommation d’essence ne diminuera pas puisque le pouvoir d’achat de l’individu reste le même.

 

En fait l’idée est moins idiote qu’il n’y parait à première vue car cet aller-retour du produit des taxes ne se produira pas. D’une part, tout le produit des taxes ne sera pas remboursé, mais un quart ou un tiers servira à subsidier les investissements diminuant l’empreinte carbone. D’autre part la redistribution au contribuable selon la technique de l’arrosoir bénéficiera plus aux uns qu’aux autres. La taxe sur l’essence diminuera le pouvoir d’achat de celui qui doit se rendre en voiture à son travail, mais ne prélèvera rien sur celui qui n’a pas d’automobile parce qu’il n’en a pas besoin, parce qu’il réside dans une ville amplement desservie par les transports publics. Ou encore parce qu’il est assez riche pour ne pas devoir en tenir compte.

 

Dans cette affaire, comme toujours, il y aura des gagnants et des perdants. Le tout est de rédiger les lois et ordonnances de façon que les premiers soient plus nombreux que les seconds pour assurer une victoire en cas de votation. Ce n’est pas une politique intelligente pour diminuer vraiment notre consommation de combustibles fossiles. C’est un alibi pour faire croire que l’on exerce une action et rester en fait les bras croisés. C’est une astuce pour financer une politique minimaliste en s’en prenant  à la classe moyenne, celle qui n’est organisée ni à droite, ni à gauche.

 

 

 

 

 

 

Pas de taxes CO2!

Les élections fédérales ont, pour une fois, entrainé un bouleversement significatif, un mouvement tectonique du paysage helvétique : la transition climatique, devenue le principal thème, a propulsé les Verts et les Verts libéraux au détriment des partis gouvernementaux traditionnels au point que l’on se trouve confronté à une éventuelle modification de la formule magique.

 

Il serait important que ce résultat ne soit pas ramené à la traditionnelle bascule entre la gauche et la droite. La transition climatique transcende les débats classiques sur le rôle respectif de l’Etat et du marché. La problématique est celle de la survie de l’espèce à moyen terme. Que sera le climat en 2100 ? Permettra-t-il à l’agriculture de nourrir dix milliards d’êtres humains ? Comment trouver une espace pour les populations rejetées vers l’intérieur des terres par la montée des océans, de combien de mètres ? Evitera-t-on des guerres entres grands blocs pour s’approprier des ressources déclinantes ? Quelle proportion de la planète deviendra inhabitable ?

 

Dès la soirée du 20 octobre, le débat, tel qu’il s’est enclenché, porte sur la politique de réduction de l’empreinte CO2. La droite en déroute accuse la gauche triomphante de méditer une augmentation des taxes. Ce reproche n’est pas dénué de fondement, car ce fut une tendance historique et que c’est pour l’instant le principal axe de la loi sur le CO2. Mais la déconvenue française face à la révolte des gilets jaunes montre bien les limites de cet exercice. Si on augmente les taxes sur l’essence et que des travailleurs n’ont d’autre ressource que d’utiliser une voiture pour se rendre à leur emploi, on crée une impasse sociale et la réforme écologique capote. On retombe dans le dilemme droite-gauche.

 

La gestion de la transition climatique doit donc tenir compte à la fois de l’environnement et de la justice sociale. Car les taxes frappent surtout la classe moyenne, celle qui paie des impôts et qui n’est pas subsidiée. Les contribuables vraiment riches n’en souffrent pas vraiment, au point de réduire leur consommation. Une taxe, même lourde, sur les billets d’avion ne les gênera pas. On arrive donc au paradoxe de frapper les petits pollueurs et d’épargner les gros.

 

Si on ne peut se reposer sur la politique fiscale pour taxer le CO2 sous toutes ses formes, quelles sont les autres termes de l’alternative ? En temps de guerre on a recouru au rationnement. A chacun un quota d’essence, de fuel, d’électricité, de trajets aériens. On peut douter de la réussite d’une telle politique en votation populaire. D’autant qu’il faudra la moduler au prix d’une lourde bureaucratie pour distinguer entre les besoins de la plaine et de la montagne, des villes et des régions périphériques. D’autant plus encore que des emplois sont à la clé.

 

Un pas plus loin que le rationnement, il y a l’interdiction pure et simple. La Norvège montre le chemin en proposant de ne plus admettre les véhicules à comburant fossile dès 2025. Ce qui revient à promouvoir le tout électrique à base de batterie ou d’hydrogène. On va, même en Suisse, éliminer les chauffages électriques, au fuel ou au gaz, mais lentement. On va imposer des normes d’isolation non seulement pour les nouveaux bâtiments mais aussi pour les anciens. Toutes ces mesures devront être soumises aux votations populaires.

 

On arrive ainsi au nœud du problème. Le peuple est souverain. Il faut commencer par le convaincre que la société doit changer. On devrait pour cela empêcher les entreprises de désinformation comme le toute-boite de l’UDC niant la réalité de la transition climatique d’origine humaine. Ce qui reviendrait à instaurer une forme de censure, qui est également supportable tout juste en temps de guerre. Les élections de 2019 ne sont donc que le premier pas sur une très longue route. Mais il n’y a que le premier pas qui coûte.

 

 

Pourquoi faudra-t-il travailler plus longtemps?

Parce que la médecine a fait de tels progrès que l’espérance de vie augmente d’un trimestre chaque année qui passe. Parce que c’est une bonne nouvelle. Parce que néanmoins il faut assurer les pensions plus longtemps.

« L’étude sur les caisses de pension suisses 2019 publiée aujourd’hui par le Credit Suisse analyse les principaux défis du deuxième pilier du point de vue des caisses de pension et des assurés. La comparaison intergénérationnelle réalisée par les économistes du Credit Suisse met en évidence que le montant des rentes des premier et deuxième piliers par rapport au dernier revenu passe de quelque 57% en 2010 à 46% en 2025, et chute même de 51% à 37% dans le segment des revenus supérieurs. Sans relèvement de l’âge de la retraite, il sera difficile d’assurer la pérennité de la prévoyance professionnelle. »

 

Ce diagnostic est imparable. Si l’âge de la retraite n’est pas modifié, le système ne peut plus tenir ses promesses. En le créant, on a garanti des pensions équivalentes aux deux tiers du dernier revenu. En le maintenant tel quel, on ne fournira plus qu’un tiers. Les promesses non tenues déconsidèreront le principe même d’un système national et obligatoire. On risque le retour à la prévoyance individuelle, à l’inégalité sociale, à la perte de la solidarité. A vouloir trop bien faire, on peut tout perdre.

 

En dehors de l’épargne individuelle, il existe deux méthodes classiques pour assurer les pensions : la répartition, l’AVS  utilise l’argent des cotisants, année après année, pour payer les retraites; la capitalisation, appelée LPP,  rassemble les cotisations versées par chacun des travailleurs dans un capital propre, qui est ensuite redistribué à partir de l’âge de la retraite.

 

La Suisse a promu le système des trois piliers : l’AVS pour tout le monde, la LPP pour les salariés dont la rémunération dépasse un certain niveau ; le troisième pilier pour l’épargne individuelle. En ne tranchant pas entre les trois systèmes, cela permet de stabiliser les pensions en compensant les inconvénients de chaque formule par les avantages des autres.

 

Autant ces principes sont clairs, autant leur application est confuse. Entre un politicien et un mathématicien, il existe une différence. L’homme politique parle de problèmes réels, sans savoir si ce qu’il en dit est vrai et même sans s’en préoccuper. Le mathématicien sait que ce qu’il dit est vrai, mais il parle de problèmes abstraits.

 

AVS

 

Depuis la création du système jusque maintenant, sur plus d’un demi-siècle, la durée de survie à 65 ans a doublé, de dix à vingt ans. Pour assurer la stabilité de l’AVS, il faudrait : soit augmenter de dix ans la durée du travail ; soit diminuer les rentes de moitié ; soit doubler les cotisations, soit combiner les trois méthodes. La seule mesure qui a été esquivée est la prolongation de la durée du travail qui serait impopulaire au point d’échouer en votation et de décourager un parti de la proposer.

 

Dès lors, la méthode politique – à rebours de la démarche mathématique – consiste à brouiller les idées, de façon à modifier un tout petit peu les données du problème, mais sans que personne ne s’en rende compte. L’astuce consiste à transformer simultanément un peu toutes les données, de façon à laisser croire que l’on ne touche pas vraiment à l’essentiel.

 

On continue à payer les pensions mais au rabais : en excluant les veuves (elles sont incapables de se défendre) ; en ne compensant pas tout de suite le renchérissement c’est-à-dire en diminuant le pouvoir d’achat des rentes ; en augmentant la TVA que les retraités paient aussi.

 

On n’augmente pas les cotisations mais on accroit la TVA et on affecte ce gain au soutien des pensions. Cela revient à faire payer les actifs par une taxe plutôt que par une cotisation. On taxe aussi les retraités, dont on diminue de la sorte le pouvoir d’achat sans qu’ils puissent protester, puisqu’on ne diminue pas la pension nominale.

 

LPP

 

Le système de capitalisation, dit LPP ou du deuxième pilier, agglomère les cotisations versées par et pour chacun des travailleurs dans un capital personnel, redistribué à partir de la retraite. La fraction distribuée chaque année s’appelle le taux de conversion.

 

En plus de la somme des cotisations au moment de la retraite, le capital de l’assuré peut être augmenté par les intérêts cumulés. Comme ceux-ci dépendent de la fluctuation de la Bourse, il s’agit d’une variable aléatoire. Personne ne peut prédire si la moyenne sur les quatre décennies d’une carrière vaudra 0, 2 ou 3% ? Lors de la crise de 1929, il a fallu attendre 1954 pour que la Bourse retrouve son niveau initial. Cependant la loi actuelle fixe un taux minimum à 1%, ce qui suppose qu’une prédiction de la Bourse serait possible. Une variable vraiment aléatoire est transformée en un prétendu paramètre de contrôle. Le plus honnête serait de ne pas compter sur ces gains aléatoires, quitte à les distribuer en supplément s’ils se matérialisent.

 

Dès lors, tout dépend du taux de conversion. Or la durée de la survie au-delà de la prise de pension mène au calcul du taux de conversion : il suffit de diviser 100 par cette durée exprimée en années. Elle est actuellement de 21 années et le taux calculé vaut donc 100/21 =4,76%. Cependant la loi le fixe actuellement à 6,8%.

 

On paie présentement les retraités, au-delà de leur dû, en partie avec l’argent des cotisants actuels, qui seront dépourvus lorsque leur tour sera venu. C’est le système Madoff : promettre un revenu démesuré, financé en réalité par les nouveaux déposants, jusqu’à l’effondrement de cette pyramide de Ponzi. Or, le meilleur (ou le pire) est à venir.

 

Pour la génération 2013, qui atteindra 100 ans au début du XXIIe siècle, les projections calculées indiquent une proportion de centenaires atteignant 20%. Dès lors les réserves du système s’effriteront encore plus vite, contraignant à des réformes répétitives et tardives, qui risquent de survenir trop tard ou d’échouer lors de votations populaires. La crédibilité du système peut s’effondrer brutalement et inciter les cotisants à vouloir retirer leur capital, pour découvrir à ce moment qu’il n’est pas disponible.

 

Travailler plus longtemps pour assurer les pensions.

 

Que l’on considère l’AVS ou la LPP, la conclusion est la même, celle énoncée dans l’analyse de Credit Suisse : sans relèvement de l’âge de la retraite, il sera difficile d’assurer la pérennité de la prévoyance professionnelle. Ce relèvement ne devra pas être uniforme et pourra tenir compte de la pénibilité de certains travaux. Mais cette considération particulière ne doit pas reculer le moment d’affronter la totalité du problème.

 

Cette mesure impopulaire n’est que rarement mentionnée. Le Conseil fédéral, le parlement, les partis, n’en ont pas le courage. Et cependant la vérité des chiffres finira par l’imposer, mais dans l’improvisation, c’est-à-dire quand les réserves de l’AVS seront épuisées et quand les rentes de la LPP versées aujourd’hui ne permettront plus de verser celles de la génération suivante.

 

 

La tentation de la médiocrité

 

 

Sous le titre « On ne triche pas avec la formation », j’ai publié un blog qui révèle que les étudiants munis d’une maturité suisse échouent en première année de l’EPFL à proportion de 57%, tandis que certaines catégories d’étudiants étrangers réussissent jusqu’à 81%. J’en tirais certaines conclusions assez évidentes : il vaut la peine de renforcer cette maturité insuffisante ; le plus simple serait de proposer à tous les candidats un examen d’entrée, au vu duquel on pourrait évaluer leurs chances et éventuellement les réorienter ; supporter un taux d’échec aussi élevé constitue un gaspillage des ressources publiques ; un échec au début d’une formation professionnelle est démotivant pour un jeune.

 

En réaction, un courrier a été publié dans « Le Temps ». Il plaide pour un changement de politique de l’EPFL, qui devrait cesser de prôner une formation d’excellence et « … investir pour l’entier de la population et non pour quelques forts en thèmes. » En d’autres mots, revenir à l’EPUL d’avant 1969, bonne école d’ingénieurs de l’UNIL, et abolir le soutien fédéral, qui a inévitablement propulsé l’EPFL sur les traces de l’ETHZ, c’est-à-dire de la meilleure école d’ingénieurs du continent.

 

Toutes les opinions sont défendables. Encore faut-il en voir les conséquences. La technique de 2019 n’est plus celle de 1969. Elle est soumise à une rude concurrence internationale. La Suisse ne vit plus de ce qu’elle produisait voici un demi-siècle : de la phénacétine, des montres mécaniques, du fromage, du chocolat, des sports d’hiver. Dans le classement du PNB par habitant selon le FMI, la Suisse vient maintenant en deuxième position (après le Luxembourg) avec 82 950 $ alors que les Etats-Unis n’en sont qu’à 62 606$ et la France à 42 878$. Cette brillante réussite entraine des conséquences positives. La France a un taux de chômage, qui est plus du double de celui de la Suisse. Tous les matins 300 000 frontaliers franchissent la frontière dans un seul sens. En Suisse, le salaire mensuel moyen est de 7 765 $, le plus élevé du monde ; en France de 3 976 $.

 

Cette réussite ne s’est pas produite toute seule : elle est le fruit de beaucoup de travail, d’ingéniosité et de créativité. Elle provient d’une industrie de pointe encadrée par les meilleurs chercheurs et d’excellents ingénieurs de développement avancé. Dès lors, il faut bien que ceux-ci soient formés quelque part. C’est pour l’instant la tâche des deux EPF. Celles-ci doivent recruter des étudiants, qui soient à la fois doués au départ, dument motivés et convenablement préparés. Ce n’est pas, comme le prétend l’honorable correspondant, pour bien se placer « …dans d’obscurs rankings aux critères ésotériques… ». Ce n’est pas par vanité, c’est par réalisme.

 

Pour l’instant les EPF jouent dans la cour des grands et même des meilleurs. La réussite de la Suisse dépend aussi de la formation à d’autres niveaux. A Yverdon on forme d’excellents ingénieurs de terrain pour encadrer la production, tandis qu’à Lausanne, on forme à la recherche et au développement. Ce n’est pas le même profil et les deux doivent être disponibles. Ailleurs encore, on attribue des CFC. Le prix Nobel Mayor souligne qu’il n’aurait pas réussi, s’il n’avait été soutenu par d’excellents artisans qui ont construit les instruments dont il avait besoin.

 

On peut dès lors défendre la thèse selon laquelle l’excellence technique de la Suisse doit être maintenue à tous prix. Le bien-être de tous en dépend : la solidarité sociale, la santé, la sécurité, la paix du travail, la stabilité des institutions, la stabilité du droit. Mais c’est évidemment se placer dans la compétition internationale, c’est exigeant et stressant, ce n’est pas un long fleuve tranquille. On peut comprendre que certaines personnes aimeraient revenir à la Suisse de 1969, voire plus tôt encore. Elles ont le droit d’exprimer cette nostalgie jusque dans les urnes par un vote identitaire. Mais elles ne peuvent présenter cette marche arrière comme un idéal opposable à tous.

 

La quête de l’excellence suppose beaucoup d’efforts de tous. Elle a aussi des inconvénients. Il faut recruter les meilleurs cerveaux dans le vaste monde comme continue à le faire la Silicon Valley et garder la frontière ouverte à cette immigration. Face à ces petits génies internationaux, des locaux peuvent se sentir discriminés et s’engager pour la fermeture des frontières. Même s’ils ne sont pas au sommet de leur profession, ils devraient cependant réaliser qu’ils bénéficient de la réussite de la Suisse et donc s’abstenir de la critiquer ou de l’entraver. La formation des EPF n’est pas à la portée de tous, mais il y a d’autres possibilités. Il n’est donc pas raisonnable de proposer sa détérioration.

 

 

 

 

 

Moins d’impôts pour les familles : un scandale?

Le parlement sortant a laissé derrière lui un terrain miné : celui des déductions fiscales pour garde des enfants. Auparavant de 10 000 CHF, elles seront portées à 25 000 CHF. La gauche dénonce cette loi parce qu’elle est trop élitiste en ne profitant qu’aux familles qui paient l’impôt fédéral direct. L’argument invoqué est à la fois imparable et à double détente : 45% des familles ne paient pas l’IFD et ne peuvent bénéficier de déductions. C’est l’évidence : on ne peut diminuer que les impôts de ceux qui en paient, tandis que ceux qui n’en paient pas bénéficient d’une exemption totale. N’est-ce pas un paradoxe de reprocher à certains de payer moins au nom de ceux qui ne paient rien du tout.

Le coût de la réforme pour les finances fédérales est de 350 millions, manque à gagner supportable pour une Confédération qui bénéficie d’un excédent de recettes de près de 3 milliards en 2018. Cependant, insistent les opposants, seul un quart de cette réduction bénéficiera aux familles dont le revenu se situe entre 100 000 et 150 000 CHF. Les trois quarts iront à des contribuables plus aisés. Est-ce un tel scandale qu’il faille lancer un référendum contre cette loi pour l’abolir ? Ou bien est-ce un réflexe, conditionné en période électorale, de partis recrutant leurs électeurs parmi les citoyens qui ne paient pas d’impôts parce qu’ils gagnent trop peu. Dès lors ceux-ci souhaitent très naturellement que les impôts soient les plus élevés possibles puisque cet argent leur revient sous forme de subsides sociaux divers. Sous cet angle, il s’agit d’une querelle d’appropriation dans le cadre d’une vaste opération de redistribution.

Les prélèvements obligatoires furent conçus à l’origine pour financer les charges régaliennes : police, armée, douanes, routes. Ils furent étendus ensuite au financement de la formation, gratuite pour tous, puis de la santé. Enfin de subsides pour les familles dont les ressources ne permettent ni de payer des impôts, ni leurs loyers, ni les cotisations d’assurance maladie. En fin de compte, près de la moitié du revenu national est ainsi consacré à diminuer les effets de l’inégalité sociale. Les salaires bruts sont distribués dans une sorte de monnaie de Monopoly : à la fin de l’année, plus on a gagné, moins on garde.

Ce système de solidarité, qui a reçu le soutien du souverain populaire, ne peut être remis en cause. Mais il a une limite : le sort de la classe moyenne, définie par ceux qui paient des impôts et qui ne sont pas subsidiés. Or, ceux-là bénéficieraient pleinement des déductions fiscales attaquées en référendum, dont ils ont bien besoin. Si le référendum aboutit, ils en seront privés, parce qu’elles bénéficieraient à d’autres qui n’en ont pas besoin. Ils sont les victimes d’une querelle dont ils ne font pas partie. Comme ils ne reçoivent pas assez, ils seront punis en ne recevant rien du tout.

Dans ce débat mesquin, l’argument le plus important n’est même pas mentionné : la démographie. Le taux de fécondité du pays est insuffisant pour assurer le renouvellement des générations. Ce taux est de 2 en France et de 1.5 en Suisse. La différence mesure les deux politiques familiales.  S’il n’y avait pas d’immigration en Suisse, la population diminuerait donc d’un quart à chaque génération, il manquerait de travailleurs et les pensions ne seraient plus assurées. Or, beaucoup de couples renoncent à avoir davantage d’enfants parce que cela les paupériserait de fait. Une politique d’appui à la famille sous toutes ses formes constitue donc un investissement pour le futur, qui devrait être à la charge de tous et pas seulement des parents. Impliquer cette politique essentielle dans un débat électoral relève d’une basse démagogie.

 

Pas de règlement pour l’euthanasie

Un médecin de Pully a effectué une euthanasie, l’a reconnu devant le tribunal et a été condamné à une peine de principe qui lui épargne la prison : 5 ans avec sursis, alors que la peine maximum eut été de 20 ans. Il n’est ni le premier ni le dernier à subir cette épreuve pénale, qui revient à une forme dissimulée d’acquittement, après tout de même quatre années d’instruction et d’angoisse.

Or, si la loi avait été appliquée dans toute sa rigueur, comme s’il s’agissait d’un meurtre, s’il avait été condamné à de la prison ferme, la réprobation publique aurait été quasi unanime. Secrètement, la plupart des citoyens souhaitent mourir sans agoniser interminablement : pour eux, une « bonne » mort est tardive et instantanée. Si possible n’en étant même pas conscient.

Il n’en a pas toujours été ainsi, bien au contraire. Un toast irlandais propose : puissiez-vous vivre cent ans et une année de plus pour vous repentir ! Une « bonne » mort est celle qui laisse le temps de se préparer à la vie future par le remords, voire les derniers sacrements. En 1715, agonisant durant trois semaines, Louis XIV a dit à son arrière-petit-fils, le futur Louis XV : « je souffre beaucoup mais je souhaite souffrir davantage pour expier mes péchés ».

C’est cela qui a changé. Le doute de nos contemporains porte sur deux croyances : existe-t-il une forme de vie après la mort ? Les souffrances endurées durant la vie terrestre améliorent-elles le passage dans cette seconde vie ? Pour une fraction croissante de l’opinion publique, les réponses sont deux fois négatives : la seule vie que nous expérimentions ne mérite plus d’être vécue au-delà d’un certain seuil.

Face à ce changement de société, la loi actuelle est fondée sur d’exaspérantes distinctions juridiques : le code éthique de l’Académie Suisse des Sciences Médicales (ASSM) autorise donc « la renonciation à la mise en œuvre ou arrêt des mesures nécessaires au maintien de la vie » (euthanasie passive) et l’« administration de substance pour réduire les souffrances et dont les effets secondaires sont susceptibles de réduire la durée de survie » (euthanasie indirecte active). De même le suicide assisté est autorisé pourvu que le mourant soit encore capable de porter lui-même à ses lèvres la potion léthale. Est interdit l’euthanasie active où une tierce personne pratique une injection mortelle.

En somme, la loi n’interdit pas le principe de l’euthanasie mais distingue entre les modes opératoires : les uns sont acceptés, un autre est réprimé. Ce n’est pas l’intention qui compte, mais la nature du geste : c’est celui-ci qui fait la distinction entre un geste de compassion et un meurtre avéré. De telles contorsions juridiques n’élaborent pas une pratique conforme aux aspirations de certains, même s’ils subissent l’opprobre des autres.

Quels sont les arguments de ces derniers ? Chacun doit vivre dans la dignité, jusqu’au bout de sa vie ; la loi doit protéger les plus fragiles ; l’interdit de tuer structure notre civilisation ; demander la mort n’est pas toujours vouloir mourir ; légaliser l’euthanasie ce serait la banaliser sans éviter les dérives. Ces arguments sont soutenables mais débouchent sur des controverses sans fin. Qu’est-ce que la dignité ? Qui sont ces plus fragiles ? Comment définir une dérive de l’euthanasie ? Pourquoi la prohibition du meurtre, caractéristique de notre civilisation, n’interdit-elle pas la participation à une guerre, la légitime défense, l’avortement ?

Et surtout pourquoi est-il interdit de tuer ou de laisser mourir un animal dans la douleur ? C’est considéré comme inhumain et réprimé par la loi. Celle-ci impose à l’homme seul une épreuve qu’elle épargne à l’animal.

On promet bien du plaisir à l’administration et au parlement qui devront, tôt ou tard, élaborer une législation autorisant plus ou moins l’euthanasie comme en Belgique ou aux Pays-Bas. Si celle-ci dépendait d’une décision médicale, administrative ou judiciaire, réglementée par un texte, ne serait-ce pas le pire ? Ne vaut-il pas mieux continuer dans le flou juridique actuel, en comptant sur le discernement du ministère public et la compréhension d’un tribunal ? Ne vaudrait-il surtout pas mieux de s’en remettre au colloque singulier entre patient et médecin, en se gardant bien d’y mêler les pouvoirs publics ? Il existe des actes humains qui se situent dans une zone où le droit n’a rien à dire et où l’Etat n’a rien à faire.