Trop peu et trop tard

 

 

Simonetta Sommaruga a signé le 6 juillet à Dakar un accord pour économiser (au Sénégal!) une fraction du CO2 que la Suisse continuera d’émettre sur son territoire. Nous n’avons du reste pas cessé de le faire. Les mesures réelles déjà prises ont réduit la production de CO2 par tête d’habitant. Mais comme la population a augmenté, le bilan global est le même. Et c’est le seul qui compte du point de vue planétaire. Le climat ne dépend pas d’efforts vertueux mais d’une réduction réelle des gaz à effet de serre. La marché international des droits de polluer est un une scandaleuse dérision, immorale parce que les pays développés, donc hautement polluants, achètent aux pays qui polluent peu le droit de continuer à émettre.

« Les émissions mondiales de CO2 devraient atteindre un niveau jamais vu d’ici 2023 et continuer à croître par la suite »  met en garde mardi passé l’Agence internationale de l’énergie.  Le diagnostic est sans appel et le jugement sévère. Préoccupé par la pandémie, le pouvoir politique a laissé couler le fleuve de CO2 en croyant qu’il se tarirait sous l’effet des mesurettes prises jusqu’à présent. Or, il n’en est rien. Au niveau planétaire, la situation continue de s’aggraver tout comme les conséquences déjà sensibles. Même en Allemagne et en Belgique, pays hautement développés qui se croient au-dessus des conséquences, le réchauffement a exigé son contingent de morts par noyade dans des inondations jamais vues auparavant.

A bien y réfléchir, la pandémie n’est qu’une répétition générale – et en ce sens une pédagogie- de ce qui nous attend vraiment, la transition climatique, autre rappel à l’ordre de la Nature. Elle ne s’arrêtera pas comme une épidémie, mais elle s’aggravera, jour après jour. Pour lutter contre celle-ci, pour la prévenir, pour l’atténuer, il faut renoncer le plus vite possible à l’usage des combustibles fossiles et arriver à la décarbonation totale. Par un double mouvement : réduire la consommation par exemple à 2000W par habitant, l’approvisionner par des énergies renouvelables. Tel est l’objectif affiché par le Conseil fédéral suisse pour le -beaucoup trop- long terme, soit l’année 2 100.

Le total de la puissance consommée dans notre pays divisée par le nombre d’habitants est actuellement de 4 800 Watts. Celle-ci ne tient pas compte de l’énergie grise consommée en Suisse, c’est-à-dire l’énergie nécessaire à l’étranger pour produire les biens importés. Si on en tient compte, on aboutit à une Suisse à 8 300 Watts. En prenant au sérieux l’objectif de 2000 Watts, cela reviendrait à diviser par quatre la consommation actuelle. Ce n’est pas banal.

Toujours dans l’objectif affiché par le Conseil fédéral, les trois quarts de la puissance de 2000 Watts proviendraient du renouvelable, hydraulique, éolien, solaire, géothermique, biomasse et le reste d’énergies fossiles, ce qui entraînerait encore l’émission d’une tonne de CO2 par an et par habitant au lieu des 4.7 tonnes rejetées actuellement.

D’une part, la législation va introduire des mesures contraignantes (interdiction de chauffages électriques ou à mazout, promotion des voitures électriques, etc.). D’autre part, chaque consommateur peut anticiper ces décisions et puis les soutenir lorsque le législatif en débattra. Voici un demi-siècle, le pouvoir d’achat et la consommation d’énergie n’étaient que le tiers de ce qu’ils sont actuellement en Europe. Il est donc possible d’atteindre ce but. Mais ce ne sera pas facile si cela s’opère contre la volonté du peuple.

Le consommateur intervient chaque fois qu’il ouvre un interrupteur, démarre une voiture, règle le thermostat de son habitation, remplit le panier du ménage. La sauvegarde de la planète dépend d’une foule de décisions minimes, prises par tous. Il s’agît d’une véritable ascèse. Il faut renoncer à la satisfaction de paraître plus prospère que son voisin en acquérant une voiture trop puissante ou le dernier gadget électronique, en passant ses vacances aux Maldives, en suivant la mode vestimentaire, en achetant pour la seule satisfaction d’acheter, en consommant pour consommer, en gaspillant pour se prouver qu’on en a les moyens, en s’imaginant que le bénéfice du gaspillage est de créer des emplois.

Cela ne se résume donc pas à réduire les émissions de CO2, mais à inventer une nouvelle société, une nouvelle économie, un nouveau système technique, une nouvelle culture. Quelles seront ses composantes ? Pour surmonter la barrière représentée par l’univers de la publicité, propagande implicite pour une économie mortifère, sur quels agents peut-on compter ?

Le plus important serait sans doute la communauté scientifique qui ne cesse d’émettre des mises en garde, plus ou moins relayées par les médias. Cependant la Science est perçue comme mensongère par une fraction de l’opinion publique. L’ignorance est prônée : la compétence pointue sur un sujet précis entrainerait l’incompétence sur tout le reste.  Selon l’image que s’en fait le peuple, un savant est un grand distrait. Il devrait s’abstenir d’intervenir dans un débat politique.

Dans l’Histoire les révolutions sociétales ont souvent bénéficié de deux autres agents, du reste étroitement liés, la culture et la religion, qui s’adressent à l’affectivité plutôt qu’à la raison. Mais une vaste sous-culture alimente le marché mondial à base de séries télévisées débiles, de jeux électroniques infantiles, de musiques médiocres, de modes grossières, de nourritures frelatées, pour ne pas parler de l’anti-culture de la pornographie, des jeux de hasard, du trafic de drogue et du tourisme de masse.

Cette débauche draine des capitaux importants, qui manquent pour la création artistique authentique. On souhaite une culture mondialisée, qui s’incarnerait dans des œuvres de grande valeur. Mais les gouvernements nationaux sont impuissants face à Internet, vaste marché culturel sur lequel se développe certes un échange authentique, mais aussi une contre-culture basée sur l’exploitation de la crédulité, de l’extorsion et du mercantilisme.

Il en résulte que notre survie mentale, qui se nourrit de culture, dépend dans une large mesure du passé. Les musées de peintures des siècles antérieurs sont saturés de visiteurs. Le répertoire des concerts symphoniques s’arrête en 1950 parce que les compositeurs contemporains font fuir le public. On n’a jamais imprimé autant de livres, mais les chefs d’œuvre sont rares. Depuis un siècle, nous n’avons rien produit qui se compare à la chapelle Sixtine, à la Passion selon Saint-Mathieu ou à la cathédrale de Chartres. La culture authentique est devenue une ressource en voie de tarissement, tout aussi non renouvelable que le pétrole.

Il faut donc inventer une nouvelle culture dont on aperçoit les prémices : elle favorisera la sobriété heureuse qui est le contraire de la pénurie infligée. Il faut se persuader que le but de l’existence est de se sentir parfaitement bien, en évitant de s’imposer des objectifs de consommation démesurés. Il faut sortir de la contre-culture représentée par la publicité, par la mode, par les revues sur papier glacé, par la glorification des « peoples », par des séries télévisées. Apprendre à se satisfaire de peu, puisqu’un jour on ne pourra plus produire que ce peu et le distribuer à tous, en le partageant honnêtement.

 

 

 

 

 

Saisie de la culture par l’administration

 

Ainsi les cantons romands viennent de décider de modifier l’orthographe du français, comme si la langue entrait dans leur juridiction. Au Grand Siècle, Richelieu créa l’Académie Française pour lui confier ce rôle, c’est-à-dire une assemblée de véritables praticiens de la langue, les écrivains. Eux-seuls peuvent observer les modifications spontanées de celle-ci sous l’effet de l’usage populaire. A la marge, ils peuvent essayer d’y apporter quelque ordre, mais sans se faire trop d’illusions. L’anglais évolue plutôt bien sans académie. Il existe des éditeurs pour les dictionnaires

Car toutes les langues ont pour nature d’évoluer. Le latin n’a-t-il pas éclaté d’abord en une foule de dialectes locaux qui se sont finalement agglomérés autour de six à sept langues qui elles-mêmes n’ont pas cessé d’évolue ? Il n’est donc pas question de se récrier devant des tentatives de remise à jour. Sauf que celle-ci concerne l’orthographe. On peut et on doit en dire tout le mal qu’elle mérite, par ses complications infinies qui ont pour seul mérite de créer le métier de grammairien et les fonctions d’enseignants. Dans un pays francophone, les enfants parlent le français quand ils abordent l’école obligatoire. Ils le parlent, mais ils ne le lisent ni ne l’écrivent.

Il faut donc leur apprendre que les lettres è et ê se disent de la même façon, o ou au se prononcent de la même façon, comme en, an, em, am. Le p de loup ne s’énonce pas,  mais son féminin n’est pas loupe selon une certaine logique mais louve. Un î ou un û se prononce toujours i ou u.  Les graphies sain, saint, sein, seing, ceint se prononcent de la même façon, mais ont des sens bien différents. Etc…

On conçoit donc que la maîtrise de l’orthographe ne soit pas à la portée de tout le monde, spécialement des enfants élevés dans des familles démunies de livres, de journaux ou de revues. Cela existe. C’est donc un facteur de discrimination sociale fondée non sur l’argent, mais sur la culture. Des instituteurs ou des enfants d’instituteurs (Marcel Pagnol) peuvent concurrencer des fils de banquiers. Insolent. L’orthographe n’est donc qu’un fragment de la culture, un bien gratuit que peuvent s’approprier les plus modestes, moyennant de la persévérance et de l’engagement. A ce titre, elle mérite quelque attention au moment de la bazarder.

Anecdote vécue. Voici quelques années un diplômé de l’EPFL souhaitant se consacrer à l’enseignement s’inscrivit à la Haute Ecole Pédagogique vaudoise. Très rapidement il déchanta et m’apporta, comme pièce à conviction, un cours de pédagogie bourré de fautes d’orthographe, dont le thème principal était d’ailleurs tout à fait cohérent, puisqu’il stigmatisait l’orthographe comme étant un facteur gratuit de discrimination sociale. Je remis cette chose à la Conseillère d’Etat vaudoise. Qui fit la moue. Peu de temps après, je fus interpellé par la directrice du service en charge de lutte contre le harcèlement dans l’administration, passablement agacée par ma démarche harcelante à l’égard de ce pauvre enseignant. Pour m’absoudre, elle me proposa de dénoncer l’étudiant coupable de cet acte de lèse-enseignant. Ce que je refusai naturellement de faire, en priant cette administration de cesser d’enquêter sans juridiction sur l’activité de parlementaires cantonaux.

Cette histoire a le mérite de dépeindre froidement ce que notre système éducatif public pense de l’orthographe et d’expliquer pourquoi ces administrations se jugent compétentes pour la réformer. Dans le sens de la simplification. Puisque l’effort demandé à l’élève est pénible, il est urgent de le réduire. Telle est l’inspiration de cette pédagogie du relâchement des exigences. La même dégradation est du reste sensible dans l’enseignement des mathématiques vaudoises, plaisantes et ludiques, qui se gardent bien d’aborder réellement ces disciplines austères et utiles, mais difficiles, que sont la géométrie, l’algèbre et la trigonométrie. Le but n’est pas d’enseigner mais de socialiser dans une bonne ambiance décontractée. C’est le concept « Club Med » de l’école.

Il a la vertu inestimable de laisser à leur place ceux qui n’en ont guère. Pour certains partis, leur électorat se recrute d’ailleurs parmi les humbles et les offensés, les diplômés à la sauvette, les rejetons de familles défavorisées sans accès à la culture en général. Il ne faut pas trop ébranler leur condition pour qu’ils restent fidèles aux seuls partis qui leur promettent toujours que cela changera et qui se gardent bien de le faire jamais. La culture apparaît ainsi comme l’ennemie de certains intérêts politiques, très particuliers. Ce n’est pas nouveau. Ce n’est pas propre à notre pays. Bien avant, bien ailleurs, certains dictateurs l’avaient compris.

 

Le jour d’après arrive-t-il ?

 

Un gigantesque soupir de soulagement, on peut aller au restaurant, à la piscine, au cinéma, au théâtre. On ne doit plus porter le masque qu’à titre de précaution supplémentaire, pour se conformer à la loi là où elle l’exige. On essaye de se persuader que c’est fini, que l’on se réveille après le cauchemar. Est-ce vraiment vrai ?

Car en même temps des nouvelles inquiétantes parviennent de Russie et d’ailleurs. Le variant Delta engendre une nouvelle vague. Il est vrai qu’à peine 10% des Russes sont vaccinés ce qui donne la mesure de l’arriération mentale de la population. Le pouvoir a agi à la russe : ceux qui ne seront pas vaccinés perdront leur emploi. Bonne leçon. Il reste 14% des patients à risque en Suisse qui refusent le vaccin : cela signifie qu’ils seront responsables peut-être d’une obligation de se vacciner.

Personne ne sait ce qui va se passer, sauf ceux qui ne savent pas ce que c’est que de savoir. Pendant une année, nous avons espéré « le jour d’après », que nous imaginions aussi plaisant que le jour d’avant, peut-être en plus serein, en moins agité, en plus convivial encore qu’auparavant pour rattraper le temps perdu.  La traversée de l’épreuve exaltait nos futurs plaisirs. Cependant, au terme de ces 18 mois, nous commençons à soupçonner qu’il n’y aura pas de jour d’après. Si le virus mute, si un autre virus surgit, il n’y aura plus que du présent indéfiniment répété, entre vagues et confinements, couvre-feux et fermetures.

Nous ne récupèrerons jamais  le temps perdu, nous ne reviendrons pas au passé. Nous avons  égaré une année, comme si nous ne l’avions pas vécue. Et peut-être même perdu la quiétude pour toujours. Quand nous y repensons – nous avons maintenant tout le temps de songer- nous nous demandons comment nous avons pu être aussi sourds aux coups que le destin frappait à la porte.

Voici plus d’un an, ce n’était des heurts légers, un effleurement discret de l’Histoire, un grincement des gonds : déjà des grippes tenaces en Asie, des migrants noyés dans la Méditerranée, le fascisme renaissant de ses cendres aux confins de l’Europe, la Crimée envahie, un bouffon élu l’homme le plus puissant du monde par une majorité d’analphabètes du pays le plus riche, la noria des cargos chargés de containers déversant sur notre continent les biens fabriqués ou récoltés dans le monde entier, par le labeur de travailleurs sous-payés. Et nous, les Développés, tous ensemble, même les moins favorisés, nous nous croyions devenus bénéficiaires, rentiers, propriétaires, adjudicataires de la planète, la seule habitable dans le système du Soleil.

Certes, aucun après n’est jamais tout à fait comme son avant, mais certains ensuite diffèrent radicalement de leur auparavant. D’une part, il y a des périodes, lentes et majestueuses ainsi qu’un discours éloquent, 37 siècles de l’Egypte des pharaons, un millénaire romain, comme si le temps devenait l’éternité. D’autre part il y a des époques, qui ressemblent à un cri. Nous sommes entrés dans ce genre d’époque où tout chavire.

C’est déjà arrivé. Entre 1347 et 1352, cinq ans à peine, et un tiers ou la moitié des Européens morts de ce que l’on appela, faute de mieux, peste, noire. Un tiers ou la moitié, on ne sait pas, car on ne parvenait plus à compter, on n’avait pas le temps de les enterrer. En même temps, l’empire de Chine, celui des Khmers et celui de Byzance s’effondrèrent. A tout hasard, on arrêta les Juifs pour les brûler vifs, puisqu’il fallait trouver des coupables à cette explosion de colère divine. A force d’insister, ce monstrueux bûcher éteignit l’épidémie, du moins dans l’imaginaire. Car la peste fut endémique jusqu’au XIXe siècle. Elle ne frappait plus que ceux qui n’avaient pas hérités de leurs parents survivants les anticorps nécessaires.

Et nous y revoilà. Le virus mute pour prendre les vaccins de vitesse. Nous ferons des progrès considérables dans leur invention, dans leur production, dans leur distribution. Nous irons jusqu’à les donner aux peuples nécessiteux. Pas par bonté d’âme. Nous le prétendrons, pour nous nous donner bonne conscience, mais ce sera en vérité pour éteindre cet incendie toujours prêt à reprendre. Car nous saurons désormais vivre sur un volcan toujours prêt à exploser. Nous reconnaîtrons enfin qu’il y a un feu dans les entrailles de la Planète. Elle n’est pas faite pour nous, l’espèce qui se croit idéale, méritant l’exclusivité Elle est faite pour la vie, celle qui est la plus forte, la plus simple, la moins exigeante, celle du virus ou de la bactérie, des fourmis ou des termites.

Huit milliards d’hommes sur la Terre, c’était de la provocation. Tous se rêvant avec un téléphone portable, une voiture, un frigo, des vacances au soleil des tropiques. Quel songe et quelle illusion ! La terre n’est pas faite pour huit milliards de surconsommateurs. Quelques millions de chasseurs cueilleurs, voici dix mille ans, c’était tolérable. Mais huit milliards d’habitués d’huile de palme et de viande de bœuf, cela n’est pas possible. Il fallait les éliminer, les réduire à la portion congrue, menacer de les ramener à courir derrière l’auroch vêtus de peaux de bêtes. La machine virale s’est mise en marche et elle ne s’arrêtera que lorsque nous aurons compris.

Pas seulement qu’il existe des virus, mais aussi un climat qui dérive, une politique qui s’affole, des conflits qui s’amorcent, des artisans et commerçants ruinés, des chômeurs qui ne parviennent même plus à se nourrir. L’Extrême-Orient a éliminé le virus et s’est remis à travailler et à s’enrichir. Certains de ces pays sont des îles et d’autres des dictatures. Et ça marche. La Suisse en est le contraire. Car, bien qu’elle se croie une île, elle est en fait entourée des terres ; on n’a jamais fait autant en matière de démocratie. C’est bien simple, personne n’exerce le pouvoir, celui-ci s’est dissous. Lorsque le ministre de la Santé dispose de mesures indispensables pour contenir l’épidémie, il se fait traiter de dictateur. Il faut n’avoir jamais vécu dans une dictature pour affirmer ce genre de niaiserie.

Le problème pressant n’est donc pas seulement de rouvrir les restaurants et les stades pour amadouer la population, mais de réussir à lui faire changer de perspectives. Comment continuer à vivre en pesant moins sur l’environnement ? Par exemple en renonçant à l’avion, en ramenant son usage à une exception. Et donc en ne déversant pas de l’argent public dans ce secteur pour tenter de prolonger son agonie. En n’acceptant pas que la publicité relance l’excès de son usage. Pratiquement, cela signifie mettre en conserve les appareils existants en attendant d’estimer si on peut les convertir à l’hydrogène ; aider le personnel navigant à trouver une autre qualification.

Autre piste. Revenir à l’approvisionnement local, à produire l’essentiel de la nourriture sur le territoire, à la distribuer dans des commerces de proximité accessibles à pied. Même objectif pour les médicaments et l’électricité. Implanter des éoliennes et des panneaux photovoltaïques, isoler les bâtiments. Apprendre aux enfants des écoles l’informatique et l’évolution. Concevoir toute chose pour survivre le mieux possible si l’importation devenait impossible. Adapter les institutions pour les rendre plus agiles en cas de catastrophe.

Personne ne sait ce qui va se passer, sauf si nous décidions de cesser de réagir, et de commencer à agir.

 

Un échec prévisible et prémédité

 

 

Le 13 juin  est arrivé et  nous avons voté oui au  referendum opposé à la loi sur le CO2. Il se présentait sous de mauvais auspice car la loi était attaquée par la droite extrême qui lui reprochait de prélever des taxes et par l’extrême gauche qui la critiquait pour son manque de radicalité.

Le but prétendu au terme de 2050 était d’atteindre le renoncement aux énergies fossiles, pétrole et gaz, pour lesquels la Suisse dépense 80 milliards par an en importations, alors que les énergies renouvelables pourraient être captées sur le sol national pour nous en passer.

On aurait pu interdire le chauffage au mazout et les voitures à essence, en prévoyant une période de transition suffisamment longue et en appuyant des solutions de rechange. On aurait pu instaurer un rationnement, comme chaque fois que l’on est confronté à une pénurie, afin que les moins favorisés ne soient pas prétérités. On n’en a rien fait. Le parlement, aveugle sur la situation réelle,  a privilégié le recours au marché, cette main invisible quasiment déifiée, qui arrangerait tout sans que l’on doive se donner la peine de réfléchir.

Le parlement fédéral élabora une loi sur le CO2 telle que les inconvénients de la transition climatique affecteraient surtout les moins favorisés. Car, la sauvegarde de l’environnement et la justice sociale sont deux objectifs qui ne coïncident pas spontanément. L’exemple historique le plus récent est celui des gilets jaunes. Dans la France de 2018, ce mouvement a explosé en réaction à une augmentation des taxes sur l’essence, qui était programmée en vue d’en diminuer la consommation, selon la seule logique de la protection de l’environnement. Cette initiative négligeait le fait manifeste que, pour beaucoup de travailleurs, la voiture constitue le seul moyen d’accéder à leur emploi et qu’ils n’ont pas la possibilité de supporter des taxes accrues avec de faibles salaires.  Cette prise de conscience élémentaire se trouvait hors de portée des fonctionnaires et des parlementaires, tant français que suisses.

Et cependant la transition climatique tout comme l’épidémie de coronavirus font partie du mécanisme le plus élémentaire de la Nature. Toute modification de l’environnement agit comme un filtre. Laissée à elle-même, elle avantage les plus évolués pour qu’ils survivent. C’est conforme à la cruelle logique de l’évolution selon Darwin. L’épidémie agit selon le même mécanisme en triant entre ceux qui peuvent se faire vacciner et les autres. D’abord Israël, puis la Suisse, puis l’Inde.

Une politique intelligente devait donc prendre en compte deux objectifs difficilement conciliables : sauver la planète ; protéger les populations défavorisées. Dans l’optique de l’évolution biologique naturelle, elles seraient éliminées. Mais l’évolution spirituelle de l’espèce humaine exige peut-être de dépasser cette logique. Dans quelle mesure, avec quels moyens, selon quels critères ? Personne n’y a réfléchi sérieusement à Berne.

Et donc : on imposa une taxe de 30 à 120 francs par vol aérien ; l’essence augmenterait par taxe de 5 à 7 centimes le litre ; la taxe sur le mazout pourrait augmenter le prix du litre de 30 centimes. Cela n’empêchera nullement les plus favorisés de faire leur course du Week-End à Londres ou New York, de chauffer leurs vastes demeures et de rouler dans de grosses voitures. En revanche les familles au budget serré devront renoncer à ces facilités.

Bien entendu cette objection n’a pas échappé tout à fait à Berne. Après simulation sur le résultat pour une famille de deux enfants, on décida de compenser ce surcoût par une redistribution via l’assurance-maladie. On atteint ici le comble de l’absurde : renchérir les combustibles fossiles par l’augmentation de leurs prix et simultanément fournir un revenu supplémentaire qui annule ou atténue cette mesure. Cette loi allait non seulement irriter la frange la moins favorisée de la population, mais elle contenait en elle-même de quoi ne pas servir à grand-chose. Ce n’est pas par le marché que l’on va résoudre un problème de société.

La loi sur le CO2 envisageait donc comme moyen essentiel le renchérissement de certaines prestations. Ces taxes supplémentaires sont négligeables pour ceux qui en ont les moyens et qui ne changeront pas leur comportement. Mais elles pèseraient tellement lourd sur ceux qui n’en disposent pas qu’ils devront renoncer à certaines prestations. Les sauts de puce pour shopping d’une ville européenne à l’autre cesseront d’être massifs si les billets valent plus que quelques dizaines de francs. Le voyage en avion redeviendrait ainsi ce qu’il fut : une prestation de luxe réservée à ceux qui font partie de la classe supérieure. Telle fut sinon l’objectif, du moins le résultat évident de cette loi

Le chauffage et les charges des locataires augmenteraient. Les trajets en voiture pour aller au travail mangeraient une partie des salaires les plus bas, pour des travailleurs qui ne peuvent pas faire du télétravail. Il y aurait eu peut-être des mécanismes de compensation, mais ils n’intéresseront que quelques défavorisés. Cette loi prenait en otage la classe moyenne, celle qui paie des impôts et qui n’est pas subventionnée sous une forme quelconque, soit à peu près le tiers moyen de la population.

Est-ce que la production de CO2 aurait diminué pour autant ? Personne ne peut prévoir quoi que ce soit, face à l’élévation de la température dont ne connaissons pas l’évolution future et à un système économique que personne ne comprend plus. Car ceux qui polluent le plus, qui ont de grosses voitures, qui voyagent beaucoup en avion, qui occupent de grands logements, ne seront pas vraiment incités à diminuer leur consommation. Cette loi favorable aux plus gros pollueurs se conforme aux préjugés de l’assemblée parlementaire et des milieux d’affaire, à savoir que la transition climatique n’est pas un sujet sérieux. On fabrique une loi déséquilibrée pour prétendre avoir fait quelque chose.

Le consommateur intervient chaque fois qu’il ouvre un interrupteur, démarre une voiture, règle le thermostat de son habitation, remplit le panier du ménage. La sauvegarde de la planète dépend d’une foule de décisions menues, prises par tous. Il s’agît d’une véritable ascèse. Il faut renoncer à la satisfaction de paraître plus prospère que son voisin en acquérant une voiture trop puissante ou le dernier gadget électronique, en passant ses vacances aux Maldives, en suivant la mode vestimentaire, en achetant pour la seule satisfaction d’acheter, en consommant pour consommer, en gaspillant pour se prouver qu’on en a les moyens, en s’imaginant que l’intérêt du gaspillage est de créer des emplois.

Gérer la transition climatique ne se résume donc pas à réduire les émissions de CO2, mais à inventer une nouvelle société, une nouvelle économie, un nouveau système technique, une nouvelle culture. Quelles seront ses composantes ? Pour surmonter la barrière représentée par l’univers de la publicité, propagande implicite pour une économie mortifère, sur quels agents peut-on compter ?

Le plus important serait sans doute la communauté scientifique qui ne cesse d’émettre des mises en garde, plus ou moins bien relayées par les médias. Cependant la Science est perçue comme mensongère par une fraction de l’opinion publique. L’ignorance est prônée : la compétence pointue sur un sujet précis entrainerait l’incompétence sur tout le reste.  Selon l’image que s’en fait le peuple, un savant est un grand distrait. Il devrait s’abstenir d’intervenir dans un débat politique.

La pandémie imprévue que nous subissons n’est qu’une répétition générale – et en ce sens une pédagogie- de ce qui nous attend vraiment, la transition climatique, autre rappel à l’ordre de la Nature. Cette dernière ne s’arrêtera pas comme une épidémie, mais elle s’aggravera, jour après jour. Pour lutter contre celle-ci, pour la prévenir, pour l’atténuer, il faut renoncer le plus vite possible à l’usage des combustibles fossiles et arriver à la décarbonation totale. Par un double mouvement : réduire la consommation par exemple à 2000W par habitant, l’approvisionner par des énergies renouvelables. Tel est l’objectif affiché par le Conseil fédéral suisse pour le -beaucoup trop- long terme, soit l’année 2 100.

Toujours dans l’objectif affiché par le Conseil fédéral, les trois quarts de la puissance de 2000 Watts proviendraient du renouvelable, hydraulique, éolien, solaire, géothermique, biomasse et le reste d’énergies fossiles, ce qui entraînerait encore l’émission d’une tonne de CO2 par an et par habitant au lieu des 4.7 tonnes rejetées actuellement.

D’une part, la législation devra introduire des mesures contraignantes (interdiction de chauffages électriques ou à mazout, promotion des voitures électriques, etc.). D’autre part, chaque consommateur peut anticiper ces décisions et puis les soutenir lorsque le législatif en débattra. Voici un demi-siècle, le pouvoir d’achat et la consommation d’énergie n’étaient que le tiers de ce qu’ils sont actuellement en Europe. Il est donc possible d’atteindre ce but. Mais c’est impossible si cela s’opère contre la volonté du peuple.

Il faut donc inventer une nouvelle culture dont on aperçoit les prémices : elle favorisera la sobriété heureuse qui est le contraire de la pénurie infligée. Il faut se persuader que le but de l’existence est de se sentir parfaitement bien, en évitant de s’imposer des objectifs de consommation démesurés. Il faut sortir de la contre-culture représentée par la publicité, par la mode, par les revues sur papier glacé, par la glorification des « peoples », par des séries télévisées. Apprendre à se satisfaire de peu, puisqu’un jour on ne pourra plus produire que ce peu et le distribuer à tous, s’il est honnêtement partagé.

Car, il demeure des fractions de l’opinion publique et des décideurs, qui ne sont convaincus ni de la transition climatique, ni de l’épidémie de coronavirus ou qui prétendent ne pas l’être. C’est une application de la règle éternelle : les hommes ne veulent pas savoir que leur civilisation est mortelle et encore moins qu’ils organisent son suicide.

La loi sur le CO2  fut  soumise à un vote populaire, qui se déroula en toute méconnaissance de cause : qui a lu une loi en 87 articles s’étalant sur 39 pages?  Elle a fédéré la droite qui trouve que l’on en fait trop et la gauche que l’on n’en fait pas assez. Cette double opposition prouve une seule chose : la loi était la moins mauvaise que puisse promulguer un Conseil fédéral impuissant et un parlement divisé. Non pas au sens où elle aurait été en quelque mesure efficace au point de vraiment réduire l’empreinte CO2 de moitié en 2030. On n’en sait rien mais on peut en douter. Cette loi fut la seule que nos institutions puissent élaborer dans un contexte de confusion mentale. Elle privilégiait l’incitation à la contrainte, elle aurait pesé plus sur les pauvres que sur les riches, elle décèle une faille du pouvoir.

 

Au royaume des borgnes, les myopes sont rois

 

Il existe deux façons classiques de déraisonner, celles de la droite et de la gauche. Il est à peine besoin de les décrire : la première est pour le marché et contre l’Etat, pour les riches et contre les pauvres, pour la religion et contre la libre pensée, pour l’armée et contre l’objection de conscience, pour les hommes et contre les femmes, pour la peau blanche et contre toutes les autres couleurs, pour le citoyen de souche et contre le requérant d’asile. Et la seconde déraisonne à l’inverse. Dès qu’un projet touche à un de ces mythes, machinalement les uns sont pour et les autres sont contre. C’est une politique réflexe, qui engage moins la raison que l’affectivité.

Il existe aussi des partis, qui se disent du centre. Ils ne sont ni pour, ni contre quoi que ce soit, bien au contraire. Dans ce parti-pris d’objection de la contradiction, les Vaudois se présentent comme experts. De peur de mal penser, ils s’efforcent de ne pas penser du tout, sans toujours y réussir. Mais c’est tout de même bien essayé et méritoire.

Entre vérité et mensonge, il y a les partis qui s’affichent de centre-droit, ce qui ne veut rien dire. Ils sont peuplés de militants qui ne se veulent pas de droite car ils sont sensibles au ridicule de la politique réflexe. Ils font donc semblant d’être raisonnable, jusqu’à ce qu’ils votent  automatiquement avec la droite.

A l’ordinaire, les gens de droite pensent que les gens de gauche sont de mauvaise foi. Et vice versa. Ni les uns, ni les autres n’imaginent que l’on puisse penser autrement qu’eux. Ils sont tellement persuadés d’avoir seul raison que forcément les autres déraisonnent : ils doivent être affligés d’un défaut inné, d’une déficience cérébrale : car quand on voit ce que l’on voit et que l’on sait ce que l’on sait, il n’est pas possible de prendre un autre parti que le nôtre.

Charles Péguy avait bien déchiffré ce jeu : « Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise pensée. C’est d’avoir une pensée toute faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise âme et même de se faire une mauvaise âme. C’est d’avoir une âme toute faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une âme même perverse. C’est d’avoir une âme habituée. »

Parfois, au grand effroi des militants, l’extrême de la droite se met à penser (si l’on ose dire) comme l’extrême de la gauche : c’est ce qui s’est passé dans la rupture des relations avec l’UE, l’affaire des pensions ou jadis le refus des OGM. Les commentateurs scandalisés parlent d’une « alliance contre nature », ce qui ne veut rien dire. Si les extrêmes se retrouvent, cela doit être parce qu’ils ont une nature en commun : précisément le déni de réalité. Chacun oblitère une partie du réel. Ce n’est la même partie pour les deux extrêmes, mais c’est la même aberration. Les uns ferment l’œil droit et les autres l’œil gauche ce qui définit une catégorie simple de borgnes politiques.

Ces considérations s’appliquent pratiquement à toutes les démocraties. Le Parlement anglais, origine de toutes est organisé comme une partie de football : les députés ne sont pas dans un hémicycle mais sur deux travées face à face. Tantôt les uns gouvernent et tantôt les autres. C’est le régime de l’alternance.

En Suisse, c’est le contraire : on se gouverne par concordance, tous les partis se retrouvent dans les exécutifs, communal, cantonal et fédéral. En mettant ensemble des gens qui déraisonnent de façons diverses, on les oblige à raisonner simultanément. C’est une tellement bonne idée qu’elle a de la peine à franchir nos frontières et qu’elle bénéficie à la Suisse de façon exemplaire. La réunion des deux espèces de borgnes donne une vision complète de la réalité.

Le système n’est pas infaillible car il reste humain. Parfois une majorité de rencontre fausse le jeu. Un Conseil fédéral avec quatre droitiers impose parfois des décisions déraisonnables comme la fâcherie avec l’UE. En sens inverse, Conseil d’Etat vaudois avec une majorité de gauche commet les erreurs symétriques comme on pouvait s’y attendre avec la réforme de l’orthographe. On observera avec intérêt la mutation du PDC et du PBD dans un parti qui se nomme même tout bonnement Le Centre. Tout un programme. Ce ne sera pas simple de fonctionner comme le parti de la raison. Car est-ce que la raison attirera les suffrages?

 

 

 

 

 

Une fausse bonne idée à la mode

 

A terme rien n’est durable, ni l’espèce humaine, ni la planète, ni l’Univers. Mais pour un humain vivant il suffit que tout subsiste pendant le siècle qui suit. Il est bien moins préoccupé de la fin du monde que de la fin du mois ou de la disparition de l’espèce que de la sienne.

Cette myopie temporelle introduit des erreurs de perspectives très curieuses. En toute rigueur, les seules énergies apparemment renouvelables sont celles de la géothermie et du Soleil.  Celle-ci tombe jour après jour sur la planète, peu importe qu’elle soit récupérée par des éoliennes, des barrages hydroélectriques ou des cellules photovoltaïques. Elle n’est pas pourtant éternelle, puisque le Soleil s’éteindra lorsque son combustible nucléaire sera épuisé. Mais ce n’est pas notre problème : c’est juste un pense-bête : rien ne dure.

Il en est ainsi de la filière biomasse dans sa version bois. Si on abat un arbre et qu’on le réduit en granulés (dits erronément pellets) pour une centrale électrique, un chauffage domestique ou un chauffage urbain proches, on ne compensera pas la production de CO2 de sa combustion en plantant un nouvel arbre, car celui-ci mettra des décennies pour emmagasiner la totalité du CO2 émis. Sur le court terme, on est perdant. D’autant que la combustion du bois émet une quantité de particules fines  nocives pour la santé.

En résumé le remplacement d’une centrale électrique au charbon par une centrale à bois n’est pas une bonne opération dans le court terme. Or, c’est celui-ci qui importe parce que l’impéritie du siècle précédent a créé une situation d’urgence qu’il faut pallier sur deux ou trois décennies. Si nous en étions restés au fonctionnement antérieur à la révolution industrielle et si l’on s’était limité à la production de forêts demeurées stables, on aurait pu continuer à vivre intégralement dans la filière bois, aussi bien pour se chauffer que pour faire fonctionner une forge. En inaugurant la combustion du charbon, du pétrole et du gaz, on a créé une distorsion dans l’approvisionnement : en deux siècles on a réinjecté dans l’atmosphère des milliards de tonnes de CO2 qui avaient été emmagasinées durent des périodes géologiques s’étendant sur des dizaines de millions d’années. Les forêts tropicales du Paléocène ont emmagasiné le CO2 existant et fait baisser la température de la planète. Les combustibles fossiles, engendrés à l’époque, ont permis le développement industriel et l’explosion démographique mais c’était aussi une fausse bonne idée, qui ignorait l’influence sur le climat

Cet aveuglément sur la dimension temporelle de la production de CO2 se poursuit donc en toute logique pour la filière bois. On ne peut abattre des arbres pour produire de l’énergie que dans une certaine mesure dépendant du soin que l’on prend pour replanter. Il faut donc une approche globale du problème avec une récupération instantanée de l’énergie solaire par cellules, barrages et éoliennes et une récupération par le bois sur le moyen terme de la décennie. Mais bien évidemment, la superficie des forêts ne peut être réduite car elles constituent un puit de carbone. Et la gestion doit être effectuée dans un esprit de proximité car le transport de granulés ou le transfert de l’énergie électrique sur de longues distance constitue aussi un facteur de gaspillage.

Nous avons en main tous les moyens et toutes les connaissances pour gérer correctement la transition climatique. Encore faut-il qu’ils soient incorporés dans une stratégie cohérente, au minimum décidée au niveau national, au maximum au niveau planétaire. La Suisse bénéficie d’un principe de subsidiarité excellent pour résoudre les problèmes du quotidien, mais pour la gestion de l’énergie la Confédération est la mieux placée en liaison avec les pays voisins.

Toutes ces considérations heurteront de front certains esprits accoutumés au siècle précédent. On lit encore régulièrement des lettres de lecteurs dans la presse locale qui nient l’effet de la production de gaz à effet de serre. La votation du 13 juin est périlleuse pour la loi sur le CO2, certes imparfaite mais qui est la moins mauvaise que puisse fabriquer un parlement profusément ignorant du problème. Si elle était refusée, cela signifierait que la majorité des votants (qui n’est pas et de loin la majorité des habitants) ne comprend rien à la situation d’urgence qui s’est créée et qui provient de la nature même de notre développement technique et économique. Un changement de civilisation ne se décrète pas mais il se mérite.

 

Les armes des pauvres

 

Comme ils ne possèdent rien d’autre, leurs corps sont leurs seules armes. Les travailleurs louent leurs bras à un employeur pour acquérir leur pitance. Les prostituées sont obligées de pousser cette logique jusqu’au bout. Mais la masse des pauvres constitue aussi une arme redoutable.

On en a la révélation par l’épidémie qui perturbe le jeu coutumier de l’économie. Pour l’éteindre, il faut que la majorité de la population mondiale soit vaccinée. Or, selon la logique habituelle les nations riches ont acheté les vaccins et les nations pauvres n’en ont pas les moyens. Non seulement de les acquérir mais aussi de les administrer faute de personnel et d’infrastructures. Dans un pays riche 20% de la population est vaccinée en moyenne : dans un pays pauvre 0.2%. Dès lors, si l’épidémie persiste dans le monde sous-développé, le virus continuera à muter et peut-être de devenir à la fois encore plus agressif et incontrôlable par les vaccins existants. De gré ou de force, les riches devront payer les vaccins des pauvres et même y envoyer parfois des équipes médicales. Quoi qu’il en coute ! Ce sera une reconnaissance tardive mais obligée de la solidarité absolue entre tous les habitants de la planète. Nous nous sauverons ou nous perdrons tous ensemble.

Cette solidarité devra s’étendre à tout ce qui conditionne la survie, la nourriture, la formation, l’emploi. Aux portes de l’Europe se situe l’immense continent africain avec un milliard trois cents millions d’habitants. Dans la plupart des pays du continent, la croissance de la population dépasse 2% par an. En outre, il y a une forte proportion de jeunes parmi la population africaine dans son ensemble, 41% de la population africaine ayant moins de 15 ans. Dès lors la visée des deux milliards n’est pas loin.

Pour beaucoup de jeunes, le seul espoir est de parvenir en Europe afin d’échapper à la pauvreté absolue, à la faim, à l’illettrisme, au chômage à vie, à la guerre. Dès lors la Méditerranée est le lieu d’un exode périlleux sur des embarcations précaires avec un contingent sans cesse renouvelé de morts. Seules quelques ONG tentent de pallier ce désastre avec des moyens trop faibles et sans cesse entravés par les Etats européens. L’Europe s’efforce de contenir ce flot en subsidiant la Turquie, la Lybie et le Maroc afin de servir de chiens de garde. Ce dernier a utilisé ses aspirants à l’émigration dans une opération spectaculaire pour agir sur l’Espagne. Les 6000 corps de migrants jetés sur la plage de Melilla ont été utilisés comme une arme. Elle est imparable sauf à revenir aux grands principes dont nous nous gargarisons tous les matins et à les prendre au sérieux.

Car que représentent ces quelques milliers de désespérés par rapport aux deux milliards qui tôt ou tard tenteront une action de masse sur l’Europe, tandis que les Latinos font de même vers les Etats-Unis ? Dans certaines circonstances, encore inimaginables aujourd’hui, les frontières de l’Europe seront submergées.

La seule façon de se prémunir contre ce cataclysme serait de développer l’Afrique, pour qu’elle puisse exploiter ses prodigieuses richesses et fixer sur place cette marée humaine. On sait que la seule façon d’enrayer une démographie galopante est l’éducation, en particulier des filles. Un système efficace de sécurité sociale qui assure des pensions décentes persuade les adultes qu’ils ne doivent pas seulement compter sur une nombreuse progéniture pour assurer leur vieillesse. Cela suppose un revenu qui est loin d’être atteint : au Burundi moins d’un dollar par habitant et par jour.

Tout cela avait bien été tenté durant la colonisation, qui s’est arrêtée inopinément aux alentours de 1960, parce qu’elle ne respectait pas la dignité élémentaire des Africains, traités comme des non-citoyens. Une décolonisation hâtive et bâclée a ranimé les conflits tribaux et religieux. Les structures administratives léguées par les colonisateurs se sont pulvérisées. La corruption est devenue la règle. Des lobbys industriels se sont substitués aux pays colonisateurs pour mettre les ressources en coupe réglée. Rendue aux Africains, l’Afrique est devenue pour ceux-ci le lieu de la guerre, de la famine et de la peste, une caricature d’indépendance et de démocratie, un repoussoir.

Certes il existe un palliatif. Le Conseil fédéral et le Parlement ont alloué à la Coopération internationale un montant total de 11,25 milliards de francs pour la période actuelle de la stratégie de la Suisse (2021-2024). Cela permet de parer au plus pressé par des opérations ponctuelles mais cela ne va pas changer le sens de l’Histoire. Un jour deux milliards d’Africains exigeront la justice et seront prêts à la revendiquer sur le territoire de l’Europe béate. Suisse y compris. Comme facteur positif, nous aurons notre aviation militaire à six milliards pour nous défendre. Et si on détournait ce pactole pour aider au développement ?

 

Grandeur et petitesse

 

Que diront les historiens de la décision du 26 mai 2021 par le Conseil fédéral ? L’expérience décidera de ses conséquences, l’inexorable réalité de l’avenir indéchiffrable, plus fort que toutes les prédictions actuelles du pour et du contre. On dira en tous cas que l’arrêt des négociations avec l’UE n’était pas démocratique. Ni le parlement, ni la population n’en voulait. Comme tous les velléitaires, le Conseil fédéral s’est décidé sur un coup de tête : sans réfléchir après avoir longtemps hésité. Faute d’unanimité en son sein, il s’est précipité sur une décision qui lui permettrait au moins de ne plus douter, d’oublier, de se soustraire aux pressions. Puisqu’il était incapable de manipuler cette précieuse pièce de porcelaine que sont les accords bilatéraux, il l’a brisée par terre. Pour cet exécutif fatigué, ce fut une forme de suicide politique. Se jeter dans le vide après s’être persuadé que l’on acquerra du coup la capacité de voler.

La droite tenait à l’industrie d’exportation, à la formation et à la recherche, à ce qui rapporte à ses commanditaires. La gauche craignait que l’afflux de miséreux européens fasse baisser les salaires des travailleurs du cru. Les deux s’égalaient dans la sauvegarde des intérêts à court terme.

L’extrême droite se moquait bien de tout cela : d’une part l’université est sa bête noire, qu’elle aime rabaisser, et d’autre part une crise l’arrange puisque la misère programmée des travailleurs lui apportera des voix supplémentaires. Elle l’a donc emporté grâce au cynisme de son analyse : qu’importe le bien commun pourvu que le parti progresse. Un seul parti du centre a tenu bon, les Verts libéraux, assemblée d’esprits plus éclairés qui veulent utiliser l’économie pour promouvoir l’écologie. Les autres partis se sont décomposés dans un ni oui, ni non, bien au contraire. C’est un exemple remarquable d’acratie helvétique : si cela tournait mal, personne ne paraitrait responsable. Le Conseil fédéral s’est senti obligé de rompre car s’il avait accepté un accord, celui-ci aurait été refusé par le peuple. Son analyse n’allait pas plus loin que cette considération de petite tactique électorale.

Face à l’UE, la Suisse est petite. En territoire, en population, mais aussi en en inspiration. Pourquoi l’Europe s’est-elle donc unifiée ? Ce ne fut ni par caprice, ni par emportement, ni par hasard, mais par nécessité de survie, par un sursaut d’inspiration. Le passé du continent fut à la fois glorieux et odieux comme c’est inévitable pour tout récit historique.

Du côté pile ce furent les croisades, les guerres de religion, l’extermination des Amérindiens, l’esclavage des Africains, la colonisation, deux guerres mondiales, le génocide des Juifs. Ce fut la disparition des empires allemand, autrichien, ottoman et russe après le premier conflit, du français et de l’anglais après le second. A force de se battre pour des causes mesquines, la puissance de l’Europe s’est dissipée : en sacrifiant sa jeunesse sous la mitraille du front, elle a perdu son génie, des cohortes de savants et d’artistes, d’entrepreneurs et d’artisans. Elle a cessé d’être le foyer de la Science, de l’Art et de la Pensée.

Du côté face, ce fut l’Europe toute seule qui a unifié le monde du XVe au XXe siècle. Les caravelles portugaises sont allées jusqu’au Japon tandis que les jonques chinoises ne se sont jamais amarrées à Lisbonne. Les langues européennes, anglais français espagnol, portugais, russe se sont répandues sur la planète. La musique symphonique, la peinture, la littérature, la science furent exportées partout et constituent aujourd’hui une référence planétaire. Les modes politiques, les droits de l’homme, la démocratie parlementaire, le droit international sont copiés partout.

En 1910, la planète était le dominion de l’Europe, en 2010 elle ne l’est plus. Deux grands empires, les Etats-Unis et la Chine dominent le monde, imposent leurs produits et leurs normes. Pour rester leur égale, il faudra que l’UE devienne une Confédération, quelque chose comme une Suisse étendue à 450 millions d’habitants.

Dès lors ce qui s’est passé ce 26 mai est au minimum une occasion manquée, au pis une désertion de destin. La Suisse doit cesser de se demander quel avantage elle peut tirer ou non de l’UE, mais plutôt ce qu’elle peut lui apporter. Elle en fut le prototype, elle s’obstine à en être la négation. Si 27 Etats comprennent que leur intérêt est l’union, par quelle aberration la Suisse entend-elle l’inverse ? La réaction des syndicats, l’apeurement devant l’immigration, s’inscrit à rebours de l’esprit internationaliste qui fut l’inspiration du socialisme à sa création. La position de l’extrême-droite aurait dû les révulser. On ne s’allie au diable que pour escorter son dessein.

Le projet de l’Europe, devenir le grand pays qu’elle n’a jamais été, constitue une conclusion inespérée à une histoire sanglante. Ce fut une grande vision inventée au sortir de la deuxième guerre parce qu’il fallait échapper à un déterminisme mortifère. Ce fut celle de de Gaulle, d’Adenauer, de Churchill, de Gasperi, des ennemis qui ont eu la grandeur de se pardonner mutuellement. Ce fut un grand basculement de l’Histoire. Face auquel, supputer l’avantage ou l’inconvénient d’en faire partie relève de la mesquinerie, de la petitesse, de la bassesse. La Suisse est le cœur géographique et spirituel de l’Europe et ce grand corps ne prendra vie que si ce cœur accepte de battre pour lui.

 

La Science inculpée.

 

 

On ne dissimule pas une première maladresse au moyen d’une seconde : on l’aggrave.

Première maladresse. Jusqu’au 7 avril 2020, Alain Berset s’en allait répétant encore au nom du Conseil fédéral  que le port généralisé du masque ne protège pas les personnes saines : «Le port généralisé du masque, partout et tout le temps, ne protège pas les personnes saines et peut même avoir un effet contre-productif, en relâchant les comportements». Il avait tort. Il insistait parce que l’administration n’avait pas constitué à temps des stocks suffisants et que le Conseil fédéral ne peut que la couvrir faute de l’avoir contrôlé. Le peu de masques dont nous disposions devait évidemment être réservé au personnel médical, mais il en manquait manifestement. Un message transparent aurait consisté à dire que le port universel du masque protège tout le monde, tout en avouant que la Suisse n’en avait pas suffisamment pour adopter cette politique. D’ailleurs, un peu plus tard, ce même masque prétendument inutile devenait obligatoire et forcément une fraction du bon peuple se révéla désorientée.

Deuxième maladresse : « Je n’ai pas assez remis en question la Science au début. Cela nous a amenés à prétendre que les masques pouvaient même être nuisibles “, a déclaré récemment Alain Berset sur les ondes de la SRF. Il a reconnu ainsi avoir commis des erreurs dans la lutte contre le coronavirus, mais  a soutenu que ce n’était pas la faute du Conseil fédéral abusé par la prétentieuse « Science ». Il rejette cependant l’accusation selon laquelle le port du masque aurait été déconseillé, parce qu’il y en avait trop peu. “Si le gouvernement avait été convaincu à l’époque que les masques seraient utiles, on aurait simplement dû faire avec le matériel disponible”.

Christian Althaus, épidémiologiste suisse de l’Université de Berne , a critiqué les “déclarations manifestement fausses” d’Alain Berset. Il estime que le ministre de la santé continue de soutenir qu’il aurait été averti que tardivement par la task force des développements de l’épidémie. Or la « Science » a été ignorée notamment sur la question du port du masque jusqu’en mai/juin 2020. Selon le procès-verbal de la réunion de crise de mai 2020, le président du groupe de travail avait déclaré: “Le bon sens veut que les masques protègent. Cela doit être communiqué ainsi. »  Selon Christian Althaus, l’avantage du port du masque pour la population générale a été principalement contesté par l’Office fédéral de la Santé publique. Il semble donc que ce soit l’administration fédérale qui ait induit en erreur le Conseil fédéral et que celui-ci s’efforce aujourd’hui d’en endosser la faute à la « Science », une accusation vague, qui désigne plutôt une discipline scientifique qu’un groupe de personnes dûment mandatées et identifiées.

D’ailleurs, il suffisait à cette époque d’un raisonnement élémentaire pour déceler la contradiction du  Conseil fédéral. Dès le 30 mars 2020, le présent blog comportait le texte suivant : « Même si le masque n’est pas une protection absolue pour celui qui le porte ou pour son entourage, il diminue la probabilité de transmission. Or il faut et il suffit de réduire le coefficient de transmission en dessous de 1 pour éteindre l’épidémie. Ce masque est dénigré, parce qu’il ne protège pas le porteur mais seulement son environnement. C’est mal réfléchir que d’en conclure que ce masque ne sert à rien. Il sert à tout, si tous le portent, puisque tous se protègent en protégeant les autres.  …Dès lors que les masques n’étaient pas disponibles, le Conseil fédéral a menti en prétextant qu’ils ne servaient à rien. »

Les déclarations récentes d’Alain Berset au sujet de la « Science » reproduisent et confortent une incrédulité générale qui englobe toute l’activités scientifique. Autant notre société repose sur un usage abondant des applications techniques ou médicales de la recherche, autant leur ignorance est encore répandue dans une fraction importante de la population. Elle n’a donc pas confiance dans des décisions qui sont scientifiquement justifiées, mais qu’elle assimile à celles du politique, prises en général sur base d’opinions ou d’idéologies, c’est-à-dire incertaines dans leur justification et dans leurs résultats. C’est sur cette base qu’une méfiance persiste à l’égard de la vaccination.

Les sciences naturelles, dont fait partie la biologie, reposent sur une observation minutieuse de la réalité expérimentale, dont sont déduites des règles, qui ne sont pas des opinions mais des synthèses provisoires. À tout moment, un fait contraire peut entraîner leur modification. Mais entretemps ces énoncés scientifiques sont la moins mauvaise expression de ce que nous savons certainement à un moment donné. En faire fi, agir en dehors de leurs prescriptions dégrade notre pouvoir d’action et peut mener à des catastrophes.

Il faut bien garder à l’esprit qu’un énoncé dit scientifique est tout sauf un dogme et qu’il en est même le contraire. Les sciences ne reposent que sur un consensus humain, celui des spécialistes du domaine. Il se traduit par des publications, des colloques, des discussions et aussi des doutes. Un seul jeune chercheur peut ébranler le consensus existant s’il a de bonnes preuves à faire valoir. Sa découverte personnelle deviendra le nouveau consensus. D’approximation en approximation, on cerne ainsi la vérité sans jamais prétendre l’atteindre.

Le rapport officiel rédigé par la Chancellerie fédérale a fini par rejoindre  la même analyse critique que celle de Christian Althaus. Le problème a bien surgi du laxisme dans la gestion des stocks. « Il a fallu consentir énormément d’efforts pour acquérir du matériel médical de base, tel que des masques d’hygiène…Le même constat vaut pour les désinfectants ». Le plan suisse pour une épidémie de grippe saisonnière ne couvre que douze semaines. « De plus manque une vue d’ensemble des stocks disponibles et d’un système automatisé de commande. »

Après cet aveu d’erreur, le Conseil fédéral n’a plus aucun titre pour « remettre en question la Science » selon sa malheureuse expression. Le politique peut et doit prendre des décisions aussi bien informées que possible par des experts, mais il ne peut d’aucune façon les nier, les suspecter, les décrier. Le politique surplombe la science parce qu’il doit tenir compte d’autres facteurs, mais il n’a pas en cela qualité pour apprécier la rigueur de la démarche scientifique. Celle-ci progresse précisément parce qu’elle est entraînée à traquer et à reconnaitre ses erreurs. La politique s’enferre dans la mesure où elle fonctionne en sens contraire et où l’administration est considérée comme infaillible. Telle est la leçon institutionnelle que l’épidémie nous enseigne.

 

 

 

 

Tuer au nom de Dieu 

 

 

Le conflit entre Arabes et Juifs en Palestine est la répétition d’un affrontement qui date de la création d’Israël en 1948, c’est-à-dire de 73 ans. C’est donc le plus long conflit du monde, qui semble se poursuivre indéfiniment jusqu’à ce qu’une communauté réussisse à éliminer l’autre. L’Allemagne vient de se prononcer sur la légitimité d’Israël à se défendre, en souvenir de ce que fut l’attitude de ce pays à l’égard des Juifs. Et donc les échanges de bombes en Palestine ne sont que le lointain résultat de ce que fut l’antisémitisme des chrétiens pendant vingt siècles. L’acte fondateur de l’Etat d’Israël fut la Shoah.

Les trois religions monothéistes ne peuvent s’empêcher de nourrir un conflit triangulaire, vieux de deux millénaires. Il est insoluble parce qu’il se justifie au nom de Dieu, accaparé par chacune des religions. Leurs théologiens se rendent bien compte qu’il s’agit du même Dieu mais ils prétendent jouir d’une relation privilégiée, d’un fil direct avec le Ciel, d’en interpréter mieux que les autres les commandements de Celui-ci, par exemple pas d’homosexualité, pas de contraception, pas de femmes en chaire. Ils ne font pas la guerre eux-mêmes, ils la déplorent même, mais ils entretiennent la bonne conscience des combattants. Jamais ils n’iront jusqu’à condamner leurs propres guerriers.

A un moment ou l’autre de leur histoire, toutes les religions ont été impliquées dans ce détournement spirituel. Et la guerre devient alors absolue, puisqu’elle ne se limite pas à un conflit d’intérêt, mais devient une croisade, laïque (le communisme, le nazisme) ou religieuse (Saint-Barthélemy, guerre de Kappel, djihad,). Du XVIe au XVIIIe siècle, l’Europe a été le théâtre de cette folie. Son ultime avatar en Suisse est l’odieux et ridicule article constitutionnel interdisant la construction de minarets. Et plus récemment l’interdiction de la burqa, encore plus mesquine La majorité du peuple suisse, qui ne pratique plus aucune religion, ne supporte pas qu’une autre tradition surgisse en son sein.

Il est donc nécessaire de clarifier, de vérifier et de purifier ce que les hommes appellent religion. Et cela vaut pour toutes les confessions, y compris le christianisme avec ses différentes chapelles. Le critère d’une fausse religion est sa prétention à être unique. La marque des vraies religions est la tolérance, l’humilité et le respect des autres confessions. Il faut que chaque croyant reconnaisse que tout autre croyant lui est semblable, ni inférieur, ni supérieur, mais autre, inscrit dans une tradition différente. Il n’est donc pas nécessaire ou essentiel de le convertir. La personne qui prétend avoir une ligne directe avec le Ciel est au bord de la folie et peut devenir meurtrière avec la meilleure conscience du monde. Elle finit par croire qu’elle garantit son propre salut éternel en envoyant les infidèles dans l’autre monde, où ils souffriront une torture éternelle.

Ceci vaut aussi pour ce qu’il faut bien appeler des religions laïques, qui nient la transcendance, et la remplacent par une idéologie : le racisme, le nationalisme, le marxisme, le productivisme, l’écologisme. Les sociétés évoluées négligent par trop leur hygiène spirituelle. Par un paradoxe révélateur, elles sont souvent crédules face à des superstitions grossières comme l’horoscope, la numérologie, la voyance, la télépathie, la géomancie, l’imposition des mains par un rebouteux. Férues de rationnel, elles succombent au déraisonnable. Et elles suscitent en leur sein des jeunes affolés par leur vide spirituel. Ce sont eux qui se jettent dans le djihad en désespoir de cause.

Il n’y aura pas de paix entre les peuples s’il n’y a pas de paix entre les religions. Ou plus exactement si tous ne conviennent pas qu’il n’y a qu’une seule religion qui inclut aussi les agnostiques. Dès lors surgit une interrogation fondamentale : peut-on, doit-on organiser une Eglise quelconque sur un modèle centralisé ou bien faut-il accepter une diversité d’opinions et de pratiques, en fonction de la géographie ou de la sociologie ?

En Suisse on sait par expérience qu’un modèle centralisateur de l’Etat est destructeur de l’unité réelle qu’il prétend incarner dans une uniformité de façade. Si l’on prétend imposer la même « religion » à un Suédois et à un Zaïrois, on court à l’échec, tant les cultures, les sensibilités, les circonstances sont différentes. Il serait temps que les pontifes prennent la mesure des avancées de la société civile, qui est devenue plus tolérante, plus ouverte, plus bienveillante, plus respectueuse : en un mot plus chrétienne que certaines Eglises.

Nous sommes la première société où la plus large communauté est celle des incroyants  et des non pratiquants de toute nature. Ils vivent en paix avec eux-mêmes parce que tout simplement ils vivent dans un pays en paix. L’Etat n’est pas organisé pour et par une coterie de riches et de généraux. Il existe une véritable solidarité à l’égard de tous les défavorisés, handicapés, pauvres, chômeurs, malades, personnes âgées, prisonniers. Certes ce n’est pas parfait, mais cela a le mérite d’exister. A la limite, si certains, ravagés par une crise, ne parviennent même plus à se nourrir, spontanément surgissent des distributions alimentaires. Le pouvoir ne se mêle plus de la sexualité des adultes consentants. La peine de mort et la torture sont abolies. Les femmes et les enfants sont moins maltraités qu’ils ne le furent ici et qu’ils ne le sont encore ailleurs. Ce sont autant de manifestation d’une véritable religion, celle qui relie entre eux tous les vivants dans le respect mutuel.