L’écologie, contestation et gestion

 

 

« Il y a tout juste 50 ans, le 3 mars 1972, un groupe d’experts réunis autour de Dennis Meadows a rendu public un rapport baptisé “les limites de la croissance”, premier jalon d’une prise de conscience que le développement de l’humanité dépasse les capacités de la planète. »

Dans le sillage des mouvements hippie et punk, sont nés des mouvements de conservation de la nature, qualifiés d’écologie ou parfois d’écologisme. Ils furent rejoints par une frange de la gauche soixante-huitarde, déçue de sa révolution culturelle avortée et insatisfaite des accommodements de la social-démocratie. En 1979, Daniel Brélaz fut élu au Conseil national devenant le premier écologiste au monde à siéger dans un parlement national. La Suisse ne fut donc pas en retard. Elle innova même : au début de l’année 2006 les Vert’libéraux participent pour la première fois à des élections communales. Entretemps, les autres partis ont procédé au verdissement superficiel de leur programme, sans y rien changer qui puisse écarter leur électorat ordinaire. L’écologie reste la responsabilité de deux partis minoritaires, uniques dépositaires de la seule révolution politique du siècle passé. On pourrait regretter qu’ils ne fusionnent pas mais on réalise tout de suite que ce n’est pas possible. Il y a écologie et écologie.

La Suisse a doublé le mouvement initial de contestation antisystème, romantique, idéaliste par un autre centré sur une approche gestionnaire, réaliste, classique. L’écologie des Verts a toutes les allures d’une religion visant une réforme des mentalités et, à ce titre, elle est nécessaire. Elle est à la politique ce que les mystiques sont aux Eglises : on peut y être à la fois contre le nucléaire et cependant contre les éoliennes parce qu’elles abîment le paysage, parce qu’elles menacent les oiseaux. On peut s’enfermer dans le refus tous azimuts de la société industrielle. Il y a donc une pléthore d’engagements : la biodiversité, le véganisme, l’appui aux LGTB, le féminisme, les revendications sociales, l’antinucléaire, les médecines naturelles, le refus de l’élevage de masse. Ces revendications empiètent sur le fonds de commerce de la gauche classique, au point qu’en France EELV fait match égal avec le PS. Le problème n’est plus tellement la justice sociale mais la survie de l’humanité.

Or, le défi climatique est de plus en plus urgent et exige des actions concrètes, acceptables par le système politique suisse tellement traditionnel, consensuel et lent. Il faut arrêter les canicules, la sécheresse, les inondations, la fonte des glaciers. Maintenant, pas en 2050. Le besoin de mesures concrètes pour diminuer l’empreinte carbone signifie des bouleversements dans l’économie, les institutions, les administrations. Les pompes à essence, les distributeurs de mazout, des compagnies d’aviation, les piscines privées vont se raréfier et peut-être disparaître. L’importation de fruits et de légumes d’autres continents sera bannie. En sens inverse il faudra former des artisans qualifiés pour installer des cellules photovoltaïques, des pompes à chaleur, l’isolation des immeubles. Les communes apprendront à éteindre l’éclairage public et à imposer la même discipline aux vitrines des magasins.

Cependant simultanément, si l’on ne veut pas courir au-devant d’une révolution populaire, il faut réapprendre aux citoyens les vertus de la sobriété, le respect intransigeant de la de la planète, la stabilité économique plutôt que la croissance. Bref, lui faire ce qui apparaîtra de la morale, du civisme, de la solidarité. A la limite faire accepter des formes de rationnement.

Il existe donc un double défi : la révolution des mentalités par les Verts et la réforme du politique par les Verts ’libéraux. L’existence de deux partis spécialisés dans la protection de l’environnement plaide pour la qualité de nos institutions et la maturité du corps électoral, capables de sécréter spontanément les réponses à des défis variés et en partie contradictoires : faire rêver et gérer ce rêve, quitter le monde actuel tout en inventant un autre. Dans la mesure où ces deux partis accèderont à l’exécutif fédéral, il pourront « en même temps » diminuer l’empreinte carbone de la Suisse qui stagne pour l’instant, démontrer que la croissance actuelle n’est pas la seule voie possible et finalement prouver que l’écologie, à la fois branche de la Science et inspiration politique, n’est pas un mythe, un leurre, une fiction romanesque.

Si ce programme se réalise, les Verts effaceront le stigmate persistant du gauchisme, vert à l’extérieur et rouge à l’intérieur, cheval de Troie de la gauche révolutionnaire introduite frauduleusement dans les remparts de la société d’abondance. Ils ne seront plus seulement la mauvaise conscience du capitalisme mais une nouvelle inspiration, seule capable de s’opposer à la démagogie populiste.

Les solutions dérisoires d’un problème aggravé.

Le blog sur l’assurance maladie a attiré une foule de commentaires dont beaucoup proposaient des ébauches de solution. Par exemple :

« Je ne connais pas les chiffres, mais le fait est évident : il y a quelque part une limite d’âge au-delà de laquelle l’ensemble des dépenses en santé se monte à 80 % des dépenses totales. Peut-être 75 ans ? c’est un ordre de grandeur plausible, mais qui peut être assez facilement établi. Les dépenses de santé consacrées aux gens de plus de 75 ans coûtent dans cette hypothèse 80 % des actuels 80 milliards de coût de la sante, soit 64 milliards. Et les 16 milliards de différence seraient suffisants pour assurer jusqu’à l’âge de 75 ans les soins les plus étendus, comme ils le sont aujourd’hui. »

« Mourir n’est pas un risque, c’est une certitude. Dépenser sans compter pour éviter la mort pendant les dernières années de la vie, c’est pour le moins paradoxal. Et rendre ce système obligatoire l’est encore bien davantage. »

« Je suggère que les gens puissent choisir l’assurance qu’ils veulent, l’une ou l’autre étant obligatoire. Cotiser de 300 francs par mois (comme actuellement) pour être assuré de recevoir jusqu’à la mort les soins les plus étendus, les plus coûteux, ou cotiser 60 francs par mois pour être assuré de recevoir les soins les plus étendus, les plus coûteux, jusqu’à un âge fixé, environ 75 ans, puis de soins palliatifs jusqu’à la mort.
Le système serait applicable pour plusieurs âges d’entrée et plusieurs âges d’échéance. »

« On peut tout à fait imaginer une Assurance maladie qui se rembourse les 6 derniers mois de soins ( les plus chers ) sur le patrimoine du défunt , lorsque le dit-patrimoine excède 200 000€ , dans une limite de 30 000€ ( les seuils indiqués sont à titre d’exemples ) . La société a aidé le défunt dans ses soins et traitements tout au long de sa vie (surtout sur la fin) , il est logique que le patrimoine du défunt ( lorsqu’il est conséquent ) en rembourse une partie à la société . Et bien sûr, pour ceux qui meurent en qq minutes ( malaise , AVC … ) , pas grand-chose à payer . »

« Il est aussi regrettable que Mr Neirynck oublie de signaler que ( et ils sont de plus en plus nombreux ) ceux qui vivent sans une hygiène de vie correcte ( alimentation , activité physique ,alcool, ….) ont un coût énorme pour la société ….et là , on fait quoi ? »

Ces contributions, parfois provocantes tournent cependant autour d’une idée très juste : l’assurance maladie n’a d’assurance que le nom, c’est en fait un impôt, tout d’abord parce qu’il est obligatoire. Et c’est le pire des impôts parce qu’il est de capitation, c’est-à-dire imposé pour chaque personne indépendamment de son état de revenu ou de fortune. Un bon système d’impôt s’appuie sur la solidarité entre tous les citoyens et effectue une forme de redistribution des revenus.

Comparons maintenant  avec une assurance incendie. Le risque de voir sa maison partir en flammes est à la fois très peu probable mais catastrophique s’il se matérialise. Chaque propriétaire doit payer une cotisation minime pour être pleinement couvert en cas de sinistre. Comme l’incendie est tout sauf une certitude., la couverture de son risque n’est pas chère. C’est le principe même de l’assurance : diluer des coûts importants en cotisations supportables.

La prétendue assurance maladie fonctionne en sens contraire. Il est certain de tomber malade durant sa vie, le plus souvent de façon modérée en termes de coûts que l’on pourrait parfaitement assumer. Tout le monde peut se payer un tube de Dafalgan en cas de grippe. Cependant certains patients subiront des interventions très coûteuses qu’ils ne pourraient supporter et qu’il faut assurer vraiment pour tout le monde. Et enfin, la seule certitude est la mort précédée souvent d’une période d’intenses soins et très coûteux soins médicaux. En résumé le sinistre final est certain et, entretemps, le coût de l’assurance est élevé parce qu’elle couvre aussi des frais supportables. En d’autres mots encore, le système n’a rien d’une assurance et tout d’un libre-service. C’est un avatar de l’Etat providence qui confisque d’une part la plus grande partie des revenus et d’autre part fournit « gratuitement » formation, soins de santé, logement, transports, divertissements, etc…

Dans le système actuel, pour assurer les soins de ceux qui n’en peuvent payer aucun, on les rend « gratuits » pour tous. C’est l’application d’une idéologie gauchiste, pas d’une analyse rationnelle du problème. Dès lors, certains vont naturellement en abuser. Et donc l’idée d’assurances diversifiées en fonction des ressources de chacun fait sens. A partir d’un certain revenu, on pourrait autoriser une forme d’assurance qui ne couvre que les dépenses les plus lourdes et laisser le tube de Dafalgan hors du système tout comme la consultation ordinaire chez le généraliste. En revanche pour les plus démunis, qui ne peuvent payer leur assurance de toute façon, le plus simple est de leur garantir des soins gratuits, c’est-à-dire financés par l’argent public, les contributions de ceux qui en paient. C’est si l’on veut une assurance à deux vitesses por une société inégalitaire de fait.

En revanche la suggestion de cesser de couvrir les frais à partir d’un certain âge est la certitude d’organiser un système médical à deux vitesses puisque ceux qui en ont les moyens pourront se faire soigner et les autres non, sinon des soins palliatifs à proximité de l’agonie. C’est le degré zéro de la solidarité citoyenne.

En comparaison avec ces suggestions à discuter, émanant de contributeurs à ce blog, on peut résumer les propositions du Conseil fédéral pour en mesurer tout le caractère dérisoire :

« Des réseaux de soins réunissent des professionnels de la santé de plusieurs disciplines. Ils permettent d’assurer la qualité et le suivi des soins et de réduire les prestations inutiles.

Créer des modèles de prix pour les médicaments. Le Conseil fédéral souhaite ancrer dans la loi des “modèles de prix” avec les entreprises pharmaceutiques.

Le gouvernement propose également d’obliger tous les fournisseurs de prestations, stationnaires et ambulatoires, à transmettre leurs factures sous forme électronique. Toutefois, les assurés devront obtenir gratuitement les factures sur papier.

Amélioration de l’examen de l’efficacité, de l’adéquation et de l’économicité des médicaments, des analyses ainsi que des moyens et des appareils. Des tarifs de référence équitables seront aussi introduits pour garantir la concurrence entre les hôpitaux.

La réglementation des prestations des pharmacies sera adaptée. Celles-ci devraient pouvoir fournir des prestations indépendantes dans le cadre de programmes de prévention et des conseils pharmaceutiques pour optimiser la remise de médicaments.

Trois autres mesures de ce paquet entreront en vigueur en 2023. Il s’agit de la promotion des forfaits ambulatoires, de la transmission des données dans le domaine des tarifs et de l’introduction de projets pilotes. »

Cette multitude de mesurettes ne remplacent par une réforme portant sur le fond, comme évoqué plus haut. Elles ont pour but de créer l’impression d’une démarche politique active. Elles n’enraieront pas la hausse des coûts. C’est plutôt de la com.

 

Le déni de la réalité médicale

 

« Le vieillissement de la population est en soi réjouissant. Mais il entraîne aussi des actes médicaux qui ne sont pas toujours nécessaires, a rappelé le ministre de la santé Alain Berset devant les médias. Les éviter aurait un impact très favorable sur les coûts. »

Ce message est une tautologie : si on dépensait moins on ferait des économies. La question, insoluble actuellement, est de discerner les dépenses « qui ne seraient pas toujours nécessaires ». La médecine n’est pas une science exacte. Elle est à base de tâtonnements, de tentatives parfois couronnées de succès, sans que l’on puisse le prévoir. Et donc le Conseiller fédéral l’a reconnu dans un aveu significatif : le système est arrivé au bout. Les primes maladies risquent d’augmenter de 6 à 10%.

La santé coûte cher et elle coûtera plus cher encore à l’avenir, sauf si on décide d’en plafonner les moyens. On n’arrête pas de se perdre en conjectures sur la raison de cet accroissement en ne parlant jamais de la plus importante cause, les progrès de la médecine. Ils signifient que de nouveaux soins, plus coûteux, permettent de mieux traiter les maladies et prolongent la durée de l’existence. Et donc l’effet est redoublé : plus de médecine signifie plus de personnes âgées nécessitant plus de soin. L’explosion des coûts n’a pas d’origine plus fondamentale. Aurait-on un système parfait dans la dépense, celle-ci continuerait cependant à augmenter.

On oublie toujours de remercier les acteurs de ce progrès, résultant  d’un travail acharné, à cause du problème financier qui en résulte, comme s’il était possible de progresser sans que cela coûte ou comme si la santé devait bénéficier d’une organisation caritative. En revanche, notre facture de télécommunications a aussi explosé mais on trouve que c’est positif par la nouvelle activité que cela suscite. L’achat, l’entretien et l’usage d’une voiture pèsent lourd dans le budget d’une famille mais c’est considéré comme allant de soi.

La révolution industrielle en mouvement accéléré entraine une modification dans le budget des ménages. L’alimentation n’y représente plus que 10% alors que jadis c’était le poste le plus important. Plus le pouvoir d’achat a augmenté, plus le consommateur achète des services : distractions, voyages, restaurants, formation et santé. Il paie librement les trois premiers, mais les deux derniers par des prélèvements obligatoires. C’est là que se trouve le nœud du problème. Une fois que l’assurance des soins est garantie par une forme d’impôt, cela devient un droit : toutes les interventions médicales sont sollicitées dès qu’un besoin se fait ressentir ou dès que l’on en a envie. Puisque cela ne coûte rien ! C’est sans doute la seconde cause du renchérissement de la santé : elle est organisée de façon à paraître gratuite. Si l’on avait décidé jadis de rendre le pain gratuit, les poubelles en seraient pleines.

Nonobstant les gaspillages, le résultat est impressionnant : en tête du classement de l’espérance de vie, la Suisse est en deuxième position après le Japon,  L’effet est donc significatif. La santé est au bout de l’assurance. Le jeu vaut la chandelle.

Mais cet argent est-il utilisé correctement en Suisse ? Quelle est l’ampleur des gaspillages réels ou prétendus ? Ce n’est pas aussi dispendieux qu’on le dit. A titre de comparaison, les Américains possèdent le système le plus coûteux au monde. Leurs dépenses de santé représentent aujourd’hui 17,7 % de leur PIB, les classant dans ce domaine en tête des pays de l’OCDE. Mais les Etats-Unis viennent en 35e position pour l’espérance de vie (moins bien que Cuba ou Costa Rica !)  avec 78.1 années contre 83.4 en Suisse.

Première conclusion : le système de santé suisse est certes cher mais aussi efficace relativement aux autres A l’aune de son résultat – l’espérance de vie – il fait mieux que tous les pays voisins.

Santé suisse s’est néanmoins fendu d’un communiqué listant les quatre prétendus coupables du boom des primes : trop de médecins , des médicaments trop chers ; des prestations médicales trop chères ; des cantons passifs. Cette ritournelle est entonnée à chaque augmentation de l’assurance maladie.

La première cause invoquée est complètement fausse : il y a une pénurie de médecins généralistes et il faut une longue attente pour obtenir un rendez-vous d’un spécialiste. En Suisse, la densité médicale est de 4,5 médecins pour 1000 habitants. Elle est donc comparable à celle de ses pays voisins (Allemagne: 4,3; Autriche: 5,2; France: 3,2; Italie: 4,0).

Les Facultés de médecine suisses ont délivré 1089 diplômes en 2019, mais simultanément la Commission fédérale a  reconnu 2741 diplômes de médecin étranger. Les besoins des patients dépassent largement le nombre restreint d’étudiants formés en Suisse et sont comblés par une importation massive de praticiens étrangers. Ceux-ci représentent 37.4% des médecins en exercice en Suisse. Et donc nous ne formons pas trop de médecins mais trop peu. Nous profitons de la formation à l’étranger et nous détournons son financement.

Aussi longtemps que Berne ignorera ces données élémentaires, le discours sur la santé sera irréaliste. Il tombe dans la zone grise entre Confédération et Cantons. Personne n’est vraiment responsable et personne ne désire affronter honnêtement l’opinion publique. Nous avons un des meilleurs système de santé du monde parce qu’il coûte cher et qu’il continuera à manger une fraction croissante du PIB. Cela ne signifie pas qu’il n’y ait pas de gaspillages, mais quelle est l’activité économique qui en est exempte.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quel appauvrissement supportable?

 

L’inflation, depuis longtemps oubliée, refait son apparition. Le prix du panier de la ménagère augmente tandis que la fiche de paie stagne. L’opinion publique en impute la faute aux gouvernements, comme si ceux-ci avaient le pouvoir de contrôler des phénomènes quasi naturels comme les épidémies, les guerres, les sécheresses, les inondations. Les causes de ces fléaux sont tellement lointaines qu’il est difficile d’en établir le lien.

Pourtant voici un demi-siècle le « rapport du MIT » avait démontré qu’une croissance indéfinie dans un monde fini était impossible et que sa poursuite au-delà du raisonnable engendrerait des catastrophes. Elles adviennent maintenant et l’on ne peut pas prétendre que l’on n’a pas été prévenu. Dans sa version la plus actuelle, le réchauffement climatique, la catastrophe prédite se déclenche bien à l’avance. La décroissance contrainte est à nos portes.

L’idée que l’on ne puisse se chauffer cet hiver constitue un scandale, l’explosion du coût de l’électricité un autre, la pénurie de certains métaux un troisième. Que le Bangla Desh vive dans la pauvreté, cela fait partie des habitudes. On laisse entendre que c’est la faute de ses habitants, de leur gouvernement, de leur religion.

A l’intérieur des nations développées, le même stigmate s’applique aux premières victimes du renchérissement. L’appauvrissement devient une sorte de juste châtiment car les efforts pour le pallier sont vains. Si l’Etat français se met à subventionner la consommation d’essence pour que tout simplement les plus démunis puissent continuer à se rendre à leur travail, il ne devrait le faire qu’en taxant les autre,s ce qui précipiterait sa chute. Pour soutenir les plus pauvres, les Etats s’endettent donc, ils vivent à crédit, ils transmettent la charge aux générations suivantes.

On commence à prononcer le terme d’économie de guerre, c’est-à-dire la nécessité d’un rationnement. Peut-être de l’électricité en premier lieu, puis des combustibles et carburants. Si on en venait à limiter les déplacements en avion aux seuls hommes d’affaires, diplomates et militaires, on tuerait tout un secteur et l’on réduirait ses travailleurs au chômage. Quelque mesure rationnelle que l’on envisage, elle risque d’empirer une situation qui apparait hors de contrôle. Tous les empires depuis l’Antiquité sont entrés en décadence : Rome, l’empire de Chine, celui de Grande-Bretagne ou de France. Le trop réel imperium américain, sa société d’abondance, son gaspillage des ressources, sa fuite en avant, tout cela va-t-il s’arrêter ? Pour être remplacé par quoi ?

Nous n’en avons pas de modèle. Même les romans de science-fiction n’explorent pas ce thème. Même les gouvernements les plus intelligents n’ont pas de plan Car il ne suffit pas de cesser de gaspiller. Il n’y a pas que le superflu qu’il faut bannir. On va devoir toucher au nécessaire. Déjà on n’assure pas ce nécessaire aux peuples pauvres, à la classe sociale des pauvres. Comme si c’était dans la nature des choses et que les manques des uns magnifiaient le pouvoir d’achat des autres.

Si la classe moyenne est à son tour touchée, elle sera tentée par la dérive populiste : nier une réalité qu’il est impossible de changer ; prétendre qu’il n’y a pas de réchauffement climatique ; dénigrer les vaccins ; investiguer la vie privée des dirigeants ; désigner des coupables que ce soient les homosexuels, les juifs ou les musulmans ; interdire l’avortement ; refuser les réfugiés ; pactiser avec les dictateurs; renoncer à la démocratie. Comme la France pétainiste de 1940. Comme la Russie d’aujourd’hui.

Elaborer un nouveau système économique n’est pas seulement une tâche matérielle. Il y faut une révolution culturelle pour obtenir le consentement démocratique du peuple à des mesures impopulaires. Ce ne sont pas les séries télévisées, les mangeoires à hamburgers, les concerts de rocks et la consommation de haschisch qui vont y amener.

 

 

Régression dans l’erreur nucléaire

« Un comité d’élus de partis de droite et de représentants de l’économie lance une initiative populaire visant à lever l’interdiction, depuis la votation de 2017, de construire de nouvelles centrales nucléaires en Suisse. Intitulé «De l’électricité pour tous en tout temps. Stop au black-out», le texte veut inscrire dans la Constitution que «toute forme de production d’électricité respectueuse du climat est autorisée».

C’est à peine une nouvelle, il fallait s’y attendre. La mémoire de Tchernobyl et de Fukushima se dissipe peu à peu. La pénurie menaçante d’électricité affole le débat. Des affirmations lénifiantes foisonnent dans les médias. La technique aurait fait tellement de progrès que le risque de fusion du cœur n’existerait plus. Le nucléaire serait la seule énergie décarbonée, largement répandue contrairement à d’autres.

C’est oublier un peu vite que l’uranium, tout comme les combustibles fossiles, doit être extrait et importé de là où il est disponible, ce qui suppose l’emploi d’une énergie fossile. Le Kazakhstan à lui seul en fournit 42%, dont la disponibilité est donc aussi assurée que celle du gaz russe. Un fantasme relatif au nucléaire le conçoit vaguement comme une source infinie d’énergie, dont le combustible pèse tellement moins que le pétrole qu’on peut considérer qu’il est immatériel. Ce serait la solution idéale pour tout pays industrialisé.

On connait les arguments en sens contraire. Il n’y a toujours pas de solution pour entreposer les déchets dont certains ont une demi-vie de l’ordre du milliard d’années. Quand Tchernobyl ne sera-t-il plus contaminé ? Les éléments  les  plus dangereux ne  devraient atteindre leur demi-vie que dans 900 ans et il faudrait théoriquement 48 000 ans pour que le reste de la radiation s’épuise. Le coût de cet entreposage séculaire sera à la charge des générations suivantes, sans aucun bénéfice pour elles..

Mais le danger le plus grand reste la fusion du cœur et la dispersion des éléments radioactifs dans l’environnement. Les erreurs commises à Tchernobyl et de Fukushima ne se reproduiront probablement pas à l’identique. Mais il faut tenir compte d’une constatation évidente : toute installation technique peut subir un incident imprévu, précisément parce qu’il n’avait pas été imaginé. Une dizaine d’accidents majeurs se sont produits.  Plus le cas de sous-marins soviétique dont on ignore tout.

Le cas de la Suisse est particulier car les centrales sont implantées dans une région fortement peuplée. Si Mühleberg avait subi ce type d’accident, il aurait fallu évacuer définitivement un cercle de 30 kilomètres de rayon, soit Berne, Fribourg, Neuchâtel et Bienne. Un accident majeur des trois centrales en fonctionnement pourrait contaminer Zurich ou Bâle en ruinant le pays. Le risque est donc énorme même si sa probabilité est assez faible, de l’ordre de 1 à 2%

La construction d’une nouvelle centrale nucléaire, demandée implicitement par l’initiative, est le type même de fausse solution, suggérée dans la panique par l’irréflexion et l’ignorance. Les énergies renouvelables authentiques, le solaire, l’éolien, la géothermie, les biocarburants, l’hydraulique sont la seule solution pérenne. Sans doute bien moins coûteuse que le nucléaire.

Il reste une dernière question. Pourquoi est-ce que c’est toujours l’extrême-droite qui lance des propositions incongrues ? Pour recruter des électeurs dans les couches les plus naïves de la population ? Pour servir les intérêts de quelque lobby qui la financerait ?

Le soutien du peuple s’achète par la complaisance

Qui l’aurait cru ? Il existe une majorité dans les sondages pour cette révision de l’AVS, qui comporte deux clauses : augmenter l’âge de prise de pension des femmes d’un an et augmenter la TVA de 7,7 à 8,1 %. Ces deux mesures permettraient de protéger ces pensions pendant encore un petit bout de temps, jusqu’en 2030. Elles ne s’inscrivent pas dans une logique pertinente, mais elles définissent une double échappatoire à une impasse politique.

Selon la doxa de la gauche, le travail est tellement épuisant, ennuyeux et dénué d’intérêt que le seul but de l’existence est de travailler le moins possible.  Il faut donc arrêter au plus tôt. Obliger les femmes à travailler un an de plus est une vexation d’autant plus insupportable qu’elles souffrent de l’inégalité des revenus durant leur vie active et qu’elles assurent l’essentiel des tâches ménagères. C’est un argument fondé mais Berne fait comme si ce ne l’était pas parce qu’on est vraiment coincé.

Ces arguments de la gauche ne convainquent plus l’opinion publique. Ou du moins les hommes qui votent dans une large majorité pour cette révision. Mais beaucoup de femmes en sont aussi convaincues. Il semble donc que l’opinion publique ait viré. Elle admet une évidence : si la durée de la vie s’allonge, les besoins du marché augmentent et il faut travailler plus pour les satisfaire. Si le pourcentage de retraités augmente dans la population, le rapport entre travailleurs et pensionnés se détériore.

Depuis la création de l’AVS en 1948, l’espérance de vie à 65 ans a doublé environ de dix à vingt ans. Dès lors il n’y a que quatre mesures pour maintenir l’équilibre du système : doubler les cotisations durant la vie active, diminuer de moitié les pensions, travailler dix ans de plus, introduire massivement dans le système des travailleurs dont la formation antérieure à l’étranger n’a rien coûté. Seule la dernière mesure a été utilisée systématiquement et aveuglément. La réaction négative du peuple sur ce sujet constitue le fond de commerce du plus important parti suisse. Elle fausse complètement le débat. Il est bien entendu impossible diminuer les pensions qui sont déjà dérisoire. Augmenter les cotisations diminuerait le pouvoir d’achat d’autant plus que l’on retombe dans l’inflation.

L’autre échappatoire consiste à financer l’AVS en augmentant la TVA. C’est une solution doublement absurde : elle réduit le pouvoir d’achat de tout le monde sans que ce soit trop visible mais aggrave l’exception de la Suisse comme pays cher ; comme les retraités modestes dépensent toute leur pension en achats de première nécessité, on diminue de fait leur pension.

Dernière question : pourquoi augmenter l’âge pour les femmes et pas pour les hommes. La réponse est évidente : la réforme ne passerait pas. Telle qu’elle est, sa réussite dépend du vote des hommes, favorables à plus de 70%, puisqu’ils n’ont rien à y perdre. Si seules femmes votaient la réforme ne passerait pas. Le Conseil fédéral n’a d’autre ressource que de proposer complaisamment des mesures qui recueillent un oui en votation : il n’est pas en mesure de définir une politique à long terme. Ce n’est pas de sa faute : c’est conforme aux institutions.

 

 

 

Eloge du Conseil fédéral

 

Les médias s’étonnent de controverses qui agiteraient le Conseil fédéral, alors qu’il est impossible qu’il n’y en ait point. Puisque l’on élit, l’un après l’autre, deux PS, deux UDC, deux PLR et une centriste, ils ne seront pas de ce seul fait d’accord sur tout. Ils ne constituent bien évidemment pas une équipe soudée autour d’objectifs communs. Ils ont pour fonction de proposer des solutions de compromis, qui satisfassent le plus grand nombre et qui ne feront jamais l’unanimité, ni parmi eux, ni parmi le peuple.

Ce principe sous-jacent à toute la politique suisse démontre jour après jour son efficacité : espérance de vie, pouvoir d’achat, paix sociale, sécurité, formation, santé, balance commerciale, équilibre budgétaire, sur tous ces aspects la Suisse s’inscrit parmi les meilleurs et se trouve souvent est en tête de liste. Cela démontre que les décisions prises sous l’empreinte d’une idéologie dans d’autres pays ne sont pas bonnes. En favorisant le consensus de toutes les convictions en Suisse, on aboutit à la meilleure évaluation du bien commun, en tous cas à la moins mauvaise.

Bien entendu ce n’est pas parfait. Il y a des lacunes et des dérives, des inerties et des omissions. Elles sont bien connues : la relation avec l’UE s’enlise, la lutte contre le réchauffement climatique est insuffisante, le concept de neutralité est flou, l’AVS va dans un mur, on aurait pu faire mieux face à l’épidémie, la pénurie d’énergie n’a pas été prévue et maîtrisée. C’est la rançon de toute institution humaine : elle n’est pas infaillible et surtout elle n’a pas la faiblesse de s’imaginer qu’elle le serait. Les critiques de l’action du Conseil fédéral se fondent sur  l’illusion qu’elle devrait l’être.

Dès qu’un dossier complexe surgit, il n’y a pas de solution tranchée par le Conseil fédéral. Cela aussi fait partie du génie politique helvétique. Patienter en gouvernance n’est pas un défaut. Des problèmes insolubles, sauf mesures impopulaires, finissent parfois par se dissoudre dans l’insignifiance. D’autres changent de nature et finissent par devenir accessibles à l’action. La prudence, la tergiversation, la procrastination ne sont pas des défauts quand il faut prendre des décisions, dont il est impossible de prévoir toutes les conséquences parce que l’on est dans l’ignorance de toutes les données. La politique est l’art de décréter en toute méconnaissance de cause.

 

L’institution du Conseil fédéral remplit précisément cette règle. Il n’y a pas de premier ministre, pas de programme, pas de majorité. Les dicastères s’attribuent à l’ancienneté et celui qui est dernier élu prend ce qu’on lui abandonne. De la sorte personne ne gouverne un département dont il aurait quelque connaissance antérieure. Ignazio Cassis est le seul médecin, donc il ne s’occupe pas de santé, mais de relations internationales dont il ignore tout. La santé tombe dans le dicastère d’Alain Berset, qui est docteur en économie et qui, en toute logique ne s’occupe point de celle-ci. C’est le domaine de Guy Parmelin en charge de la formation et de la recherche parce qu’il n’a jamais été chercheur. Simonetta Sommaruga, excellente pianiste, ne s’occupe pas de la culture mais de l’énergie. Viola Amherd conduit l’armée dont elle n’a jamais fait partie.

Ainsi chaque conseiller fédéral dirige des fonctionnaires mieux formés que lui, qui auront tendance à lui proposer une politique selon leurs goûts, convictions et croyances. D’une certaine façon, cela n’a pas d’importance car aucune action du Conseil fédéral ou de son administration ne se peut sans l’agrément du parlement, muni de deux chambres qui doivent voter les lois selon un texte commun. Si cela n’aboutit pas malgré une longue procédure, le projet de loi tombe dans les oubliettes et le problème flottant se passe bien de solution.

Rien n’est donc plus malvenu que de critiquer un conseiller fédéral. Il n’est pas personnellement responsable des décisions qu’il défend et qui ont recueilli simplement une majorité dans le Conseil. Le suspecter de dictature, comme cela fut le cas durant l’épidémie, est ridicule. Il le voudrait qu’il ne le pourrait.

La démocratie helvétique a poussé sa logique jusqu’à l’acratie. Personne n’a le pouvoir ou tout au plus une fraction tellement insignifiante qu’elle ne peut nuire. Selon cette tendance, le Conseil fédéral est tout sauf un gouvernement au sens ordinaire du terme. Il doit composer avec le parlement, les cantons, l’administration. Il y a tellement de contre-pouvoirs que son pouvoir est imperceptible. Il n’est là que pour subir les critiques : il fait en somme de la figuration intelligente. Honneur et respect à celles et ceux qui acceptent cette charge ingrate et paradoxale.

 

 

Rationner ?

 

 

Aujourd’hui lors d’une conférence de presse à Berne, les experts ont confirmé le danger d’une pénurie de combustibles pour cet hiver.

« La Confédération a élaboré un plan catastrophe en cas de coupures d’électricité l’hiver prochain en Suisse, en raison de la crise énergétique notamment liée aux sanctions contre la Russie pour son invasion de l’Ukraine. Baptisé OSTRAL, il prévoit plusieurs échelons dans l’action. Les ménages seront appelés à réduire leur consommation et les entreprises, elles, doivent anticiper des réductions beaucoup plus drastiques. »

Face à une pénurie incontournable, un gouvernement a le choix entre deux politiques : ne rien faire ou bien rationner.  Abandonné à lui-même le marché fonctionnera selon sa logique : les prix monteront jusqu’à ce que la demande solvable équilibre l’offre. La demande non solvable est privée du produit. La rationalité de l’évolution darwiniste s’impose : seuls survivront les plus forts, les plus riches, les moins scrupuleux. C’est par cet instrument que nous sommes devenus ce que nous sommes : des compétiteurs féroces avec parfois des remords mineurs.

Ces derniers s’incarnent dans la politique de rationnement : fournir chacun selon ses besoins et non ses moyens, assurer le minimum vital aux plus déshérités. Durant la seconde guerre mondiale, l’outil de gouvernance fut le timbre d rationnement. Pour obtenir du pain il fallait non seulement le payer mais céder le timbre adéquat. Toute l’alimentation fut rationnée, hormis les fruits et légumes, mais aussi le charbon avec des coupures de gaz et d’électricité.

S’il faut passer à des mesures de contraintes, la plus menaçante est celle sur l’énergie, quelle que soit sa forme non renouvelable : gaz, charbon, fuel, essence, électricité, car elles sont interchangeables dans une large mesure. Limiter la consommation de gaz, d’électricité ou de fuel ne pose pas de problème par suite de l’existence de compteurs qu’il est possible de bloquer à un certain niveau. En revanche limiter la consommation d’essence serait malhabile avec les timbres de la méthode archaïque. Mais il est possible de contrôler la consommation par un moyen numérique, le paiement par carte. En imposant à tout conducteur la possession d’une carte de débit.

Encore faudrait-il établir une ration par ménages. Les uns font une navette pour se rendre au travail, d’autres n’ont que les courses locales parce qu’ils sont retraités. D’autres encore utilisent beaucoup le véhicule pour des raisons professionnelles. Cela promet un bel embrouillamini par une bureaucratie galopante.

Il aurait mieux valu ne pas en arriver là. Depuis 1990 notre production de CO2 a augmenté de 50% malgré toutes les actions menées pour la réduire prétendument. Notre dépendance en combustibles fossiles nous met sous la dépendance de pays aussi peu démocratiques que la Russie ou l’Arabie saoudite, qui n’hésiterons pas à utiliser leurs fournitures comme arme. Pour rassurer notre conscience, nous envoyons des armes en Ukraine mais nous finançons l’effort de guerre russe par nos importations : pressés par le besoin nous sommes incohérents. Notre négligence en matière climatique nous procure des feux de forêts, des inondations et des canicules.

Il faut comprendre maintenant que chaque pays qui se veut vraiment indépendant doit produire l’essentiel de ses besoins vitaux sur son territoire à commencer par l’énergie hydraulique, photovoltaïque et éolienne. Nous aurions pu l’apprendre voici un demi-siècle avec le Rapport du MIT sur les limites de la croissance dans une planète aux ressources finies.

Ces chercheurs estimaient en 1972 que la croissance s’effondrerait à partir de 2020. Cette prévision s’avère juste. La croissance économique des pays développés est anémique et celles des pays en voie de développement ont un coût écologique très lourd.

Si le CF est obligé de rationner (par voie d’ordonnances) cet hiver, on peut prédire la protestation des contestataires : comment ne nous a-t-on pas prévenus ?

 

 

 

 

L’affaire Alain Berset

 

Quelques médias alémanique ont poussé le ridicule jusqu’à souhaiter la démission d’Alain Berset. Sans raison précises sinon l’accumulation de faits divers. Un bon conseiller fédéral doit être sans histoires, aussi banal que possible, cible inexistante des journalistes. Or Berset est le contraire. Les journalistes le traquent et dévoilent avec des trémolos dans la plume des incidents de sa vie de tous les jours. A savoir : A.B.  en WE en Allemagne, rappelé d’urgence à Berne s’est fait ramener par sa voiture de fonction ; un de ses collaborateurs aurait eu éventuellement une condamnation pénale ;  A.B. a piloté un avion sur le territoire français où il a traversé un espace militaire interdit.

Rien de tout cela ne correspond à une faute pénale commise par A.B. ou a des erreurs dans sa gestion de la Confédération. En fait, certains essaient de liquider un contentieux datant de l’épidémie. Forcément A.B. apparaissait souvent en conférence de presse, ce qui suffit à susciter des jalousies de collègues. Il transmettait des décisions, pas toujours agréables comme le confinement, l’arrêt de certaines entreprises, la pression pour le vaccin. Aussitôt des voix se sont élevées pour le taxer de dictateur, en oubliant que le Conseil fédéral est solidaire dans toute décision collégiale et que celui qui la communique n’est pas plus qu’un porte-parole.

Les mesures pondérées prises par notre gouvernement ont réalisé le tour de force de contenir l’épidémie dans les capacités des hôpitaux sans nuire démesurément à l’économie ou à la formation. Que le prétendu dictateur ait rempli sa fonction et réussi sa tâche n’a pas désarmé les critiques, bien au contraire. Tous ceux qui dès le début ont voué aux gémonies le vaccin se sentent maintenant un peu ridicules et même coupables. Alors ils cherchent un bouc émissaire. Le simple fait de piloter un avion privé est considéré en soi comme une attaque de l’environnement : un Conseiller fédéral ne devrait pas se comporter en pilote. Cela ne fait pas sérieux. Cela laisse supposer un très bas niveau d’aspiration culturelle, incompatible avec la gouvernance. La loi ne l’interdit pas mais bien les convenances.

Le fond du fond est sans doute la pente irrésistible de la Suisse pour l’acratie, l’absence de pouvoir, la suspicion jetée sur ceux qui en occupent la fonction. Et l’apparence, car le Conseil fédéral ne peut rien sans le parlement attentif à l’opinion publique qui est le véritable souverain. Un Conseiller fédéral n’est qu’un rouage sans autonomie dans une prodigieuse horlogerie politique qui tourne en routine.

On ne peut donc le critiquer et vouloir l’exclure qu’à partir de bagatelles. Alors qu’il faudrait admettre qu’un conseiller fédéral est un homme comme un autre et qu’il a donc droit à l’erreur. Mais le peuple suisse nourrit l’illusion qu’il serait en quelque sorte une exception à l’Histoire, le peuple le plus vertueux du monde. Un Conseiller fédéral doit se mettre à l’unisson de cette chimère et exercer un contrôle rigoureux sur ses actes ou ses paroles, de façon à ne jamais encourir non seulement un reproche, mais le soupçon qu’un reproche puisse être mérité. Il ne suffit pas d’éviter les fautes, aussi mineures soient-elles, au Code. Il faut éviter d’ouvrir la voie à des soupçons imaginaires. Il faut se comporter comme un saint en sachant qu’on est l’objet d’un procès en décanonisation perpétuel.

La limite du pouvoir d’achat

 

 

C’est la grande affaire du jour, la principale préoccupation des citoyens, le défi capital du pouvoir. Pendant des décennies, ce pouvoir d’achat  n’avait fait qu’augmenter, au point de devenir le seul contrat lisible entre la nation et le gouvernement : à savoir, si possible l’augmenter, mais au minimum le maintenir. Un pouvoir d’achat qui baisse signe l’échec du régime et l’invalidation d’une décision : en augmentant les taxes sur l’essence dans un vague dessein écolo la France a déclenché l’inédite révolte des Gilets jaunes qui a réduit cette taxe à néant. Le but de la politique est ainsi défini : un citoyen gavé ne pleure pas la bouche pleine. Toute cette posture suppose que le pouvoir politique soit capable de contrôler le pouvoir d’achat.

Encore faudrait-il d’abord réussir à le définir. La première tentation est de comparer les revenus.

Avec 63’011€ par habitant en moyenne, les habitants du Lichtenstein devancent ceux de la Confédération dont le pouvoir d’achat s’établit à 42’300€. Le Luxembourg se retrouve distancé à 30’248€ par habitant. En prenant la moyenne européenne pour base 100, le Liechtenstein arrive à 460,9, loin devant la Suisse à 309,4, elle-même devant le Luxembourg à 221,2. Le palmarès fait la part belle aux pays du Nord de l’Europe: Norvège (4e), Islande (5e), Danemark (6e), Suède (8e) devancent l’Allemagne (9e) et la Grande-Bretagne (10e), avec uniquement l’Autriche (7e) qui vient s’intercaler. La France se retrouve au 12e rang continental, les Pays-Bas au 15e rang, juste devant l’Italie (16e) et l’Espagne (17e). Cela ressemble beaucoup à une course cycliste.

Car c’est une mesure grossière. Elle ne signifie pas qu’un habitant de Zurich disposerait d’un pouvoir d’achat 80 fois plus élevé que celui de Chisinau parce que leurs revenus sont dans ce rapport. Acheter des services coûte plus cher dans un pays riche. Comme les biens sont distribués en utilisant de la main d’œuvre, tout finit par coûter plus cher. Il faut une comparaison sur la parité du pouvoir d’achat.

En 2020, un panier type de biens de consommation, dont le coût moyen dans les 27 États membres de l’UE était de 100 euros, coûtait 171 francs en Suisse, 110 euros en Allemagne, 109 euros en France, 99 euros en Italie. Dans les grandes villes des Etats-Unis, il suffit de 13 minutes de travail pour acheter un hamburger. En raison de coûts supérieurs de
production, les salariés des villes suisses doivent travailler 15 à 20 minutes. A la différence près qu’un Genevois ne se nourrit pas que de hamburgers, il se nourrit souvent mieux et donc plus cher encore. Cette comparaison des prix de hamburger, imaginée par l’UBS, ne tient pas compte des cultures différentes : se sustenter à New York n’est pas la même chose que  déguster à Genève.

Il n’y a donc pas de définition simple du pouvoir d’achat, car chacun a ses habitudes de consommation. Un gouvernement doit simplement veiller que le pouvoir d’achat des plus défavorisés leur permette encore d’acquérir les biens de première nécessité. Au-delà de ce seuil, le pouvoir d’achat a une définition qui est surtout psychologique : est-ce que la moyenne des citoyens estime qu’elle a de quoi vivre selon la conception de l’époque ? C’est-à-dire aujourd’hui : un frigo, un ordinateur, un smartphone, une ou deux voitures, des vacances à l’étranger, des voyages en avion, les meilleurs soins du monde, une école gratuite, une culture subventionnée.

Or ces biens ne sont pas des idées mais des objets fabriqués avec des ressources en matière première et en énergie. Ceux-ci dépendent de ce que la Nature nous permet de produire, avec des épisodes disruptifs comme les épidémies et les guerres. Avec aussi l’échéance inévitable d’un épuisement ultime des ressources finies dans un monde qui se veut en croissance indéfinie. Les pénuries actuelles peuvent être considérées comme les signes avant-coureurs de la rencontre d’une limite à la croissance impossible à dépasser. Le pouvoir d’achat comme exigence politique et culturelle finira finalement par être frustré. Les biens devront être rationnés ou bien les prix exploseront. Provisoirement, il ne sert à rien de puiser dans la dette publique pour dissimuler cette déplaisante réalité. Oui un jour, moins de passagers pourront prendre l’avion en dépit de l’illusion actuelle, moins d’automobilistes rouleront, moins de fraises seront importées pour la Noël, l’électricité coûtera plus cher et subira des coupures.

Dès lors, ne serait-il pas plus efficace d’adapter la mentalité du consommateur que la masse de biens à disposition ? Ne serait-il pas judicieux d’évaluer les ressources limitées en minerais ou en terres agricoles et de les ménager comme un capital et non un revenu ? Il n’existe pas une ressource en gaz inépuisable sauf dans l’imagination de certains. Il ne sert à rien de définir celui-ci comme une ressource « verte ». Un jour il n’y en aura plus après que son prix aura pris l’ascenseur.

Le pouvoir d’achat disponible dépend de la planète : on ne peut l’augmenter sans cesse ni même le maintenir à son niveau actuel pour tous les hommes. Le pouvoir d’achat exigé dépend de notre culture : on peut le contrôler.