Est-ce bien normal?

L’année 2018 n’est pas terminée que le scandale de la pédophilie refait surface : plus de 300 prêtres prédateurs en Pennsylvanie, 1670 en Allemagne… Des cardinaux sont impliqués et jusqu’au pape François accusé lui-même (sans doute par vengeance) de dissimulation. Un prêtre du diocèse de Lyon demande la démission de son évêque. Quelques efforts que le pape ait déployés, comme ses prédécesseurs, le problème demeure et s’aggrave. En s’excusant, en indemnisant les victimes, en ne s’efforçant que d’en atténuer les effets, on ne se penche pas sur les causes. Par cette répétition de scandales dans de multiples pays, l’Église catholique romaine perd la face. La foi des baptisés est gravement mise à l’épreuve. La réputation de tous les prêtres est injustement démolie.

Certes la pédophilie existe en dehors des rangs du clergé catholique : dans les familles, dans les écoles, dans les clubs sportifs. Mais la perversion des autres  n’est pas une excuse pour la sienne. Mais pas sous cette forme d’épidémie. Cela devrait susciter une réflexion visant à comparer ce qui est comparable. Aussi bien en Suisse, en Allemagne qu’aux États-Unis, les autres Églises n’en sont apparemment pas affectées de façon aussi massive et spectaculaire. Pourquoi ?

Seule l’Église catholique latine exige le célibat ecclésiastique. Serait-ce une cause possible de la dérive pédophile ? Cette question n’est jamais posée et il est même incorrect de le faire. Or, elle n’en émerge pas moins dans les esprits. De deux choses l’une.

Ou bien le clergé catholique se recrute trop souvent parmi des séminaristes, déjà affectés de cette tendance, qui convoitent inconsciemment à la fois la proximité des enfants et la relative immunité de la fonction, ce qui ferait des séminaires des foyers de perversion. Si l’on élimine cette hypothèse difficilement soutenable – ne serait-ce que par l’aveuglément supposé des directeurs spirituels –, il ne reste que l’autre terme de l’alternative.

Ou bien sevrés d’affection féminine, des prêtres, dotés d’une sexualité normale, transposeraient leur affectivité sur des enfants, en passant de sentiments attendris à des actes criminels. Ce phénomène serait tellement spontané, inconscient et impulsif qu’il se produirait alors dans l’Eglise catholique sur une échelle disproportionnée par rapport aux autres confessions.

Mis à part le cardinal-archevêque de Vienne, Christoph Schönborn, et le théologien suisse Hans Küng, ce lien entre célibat ecclésiastique et pédophilie fut rarement envisagé, parce qu’il est tout autant insupportable. Les prédateurs seraient alors eux-mêmes victimes d’un vœu qu’ils n’ont pas souhaité, qu’ils ne parviennent pas à respecter et qu’ils contournent en désespoir de cause par une perversion.

Il faut rappeler que cette règle de l’Église latine n’est pas d’application dans les autres Églises chrétiennes, même rattachées à Rome, par exemple les maronites du Liban. Ni les orthodoxes, ni les réformés, ni les anglicans ne s’y conforment. Le judaïsme et l’islam réprouvent carrément le célibat. L’Église catholique latine serait-elle la seule authentique, la meilleure, la seule dans la vérité grâce à cette règle particulière ?

Au contraire, une Église catholique latine, dotée de prêtres mariés et de femmes ordonnées, aurait aboli une règle dangereuse : au nom d’une vertu intransigeante et irréaliste, placer des personnes en danger de tentation, jusqu’à leur faire adopter une sexualité perverse plutôt que de lui concéder son expression naturelle. En particulier la présence de femmes dans le clergé préviendrait toutes les tentatives récentes de dissimulation, auxquelles elles s’opposeraient par un réflexe spontané.

Il existe d’ailleurs une dimension politique à cette affaire. En Suisse, de nombreux cantons rémunèrent les ministres du culte, sans pour autant que ce subside constitue une reconnaissance de la confession en elle-même, mais plutôt un subside à l’indéniable rôle social des Eglises.

Est-il légal de subsidier avec de l’argent public, c’est-à-dire la contribution de tous les citoyens, croyants ou non, une entreprise qui exige de ses employés d’être uniquement de sexe masculin et non mariés ? Est-ce conforme à l’article 8 de la Constitution fédérale : « Nul ne doit subir de discrimination du fait notamment … de son sexe, …, de son mode de vie, de ses convictions religieuses…. L’homme et la femme sont égaux en droit. La loi pourvoit à l’égalité de droit et de fait, en particulier dans les domaines de la famille, de la formation et du travail. »

On se permet ici tout juste de poser cette question, qui ne peut recevoir de réponse que de juristes, voire de tribunaux.

 

Analyse génétique humaine : une loi toujours dépassée

Qui suis-je ? Question sempiternelle que tout homme se pose dans les grands moments de sa vie sans pouvoir y apporter une réponse satisfaisante. L’analyse génétique ne prétend pas épuiser cette question, mais elle peut sans doute contribuer à l’éclaircir. Avant de se plonger dans des réflexions métaphysiques, l’individu peut plus modestement se poser la question en termes matériels. Qu’est-ce que mon corps ? Comment fonctionne-t-il au quotidien ? Quel est son programme pour l’avenir ? Quelles maladies sont-elles inscrites dans les gènes ? Quand est-il programmé pour mourir ?

Ces dernières années ont apporté des progrès considérables à la capacité d’éclairer ces questions. Et ce n’est qu’un début. Au lieu de lire son présent et son futur dans les lignes de la main ou dans la configuration des astres, l’homme d’aujourd’hui peut en apprendre bien davantage en soumettant à l’analyse quelques cellules prélevées sur la muqueuse de la bouche. C’est à la fois réconfortant pour certains mais angoissant pour d’autres, qui sont absolument opposés à ce genre d’analyse.

Tel est bien le sentiment que suscite la loi fédérale actuelle sur l’analyse génétique humaine entrée en vigueur en 2007 (LAGH). Le principe de cette loi était d’interdire l’analyse génétique humaine, hormis dans quelques cas énoncés de façon exhaustive. Aucun citoyen ne peut se présenter dans un service universitaire ou privé pour demander, à titre de pure information, par simple curiosité, une analyse de son génome. Or, chacun a le droit d’obtenir une mesure de son quotient intellectuel ou de celui de son enfant au moyen d’une batterie de tests psychotechniques. On peut savoir comment fonctionne le cerveau dans la mesure où on se contente de mesures extérieures. On ne peut pas savoir pourquoi il fonctionne, même en assumant les frais. Comme une voiture dont on s’interdirait de lever le capot.

Avant d’obtenir le droit de savoir comment est bâti son corps, l’intéressé(e) doit se justifier. Ou bien il (elle) soupçonne à juste titre d’être porteur d’une tare, ou bien il (elle) se propose d’avoir un enfant. Ces conditions sont tellement vagues que n’importe qui peut les invoquer. Qui n’a pas dans sa famille un parent mort du cancer du sein ou du côlon ? Ces conditions restrictives sont donc dénuées de sens. Elles procèdent de la volonté de restreindre l’accès à l’analyse génétique humaine en créant des obstacles administratifs propres à décourager la plupart.

Cette législation helvétique n’empêcha pas les riches et les malins de passer la frontière et d’obtenir ailleurs ce qui leur est refusé sur le territoire national. Toute mesure de rationnement des analyses médicales définit automatiquement une médecine à deux vitesses.

Ainsi, cette loi ne changea pas grand-chose. Elle n’avait que deux buts justifiés : interdire à un employeur ou à un assureur d’exiger une analyse génétique d’un futur salarié ou assuré. Sauf s’il existe un risque de maladie professionnelle ou d’accidents. Mais là aussi, cette exception ouvre la porte à toutes les interprétations. Au pied de la lettre, même un emploi de bureau expose au risque d’atrophie musculaire, de stress nerveux ou de fatigue visuelle.

On peut donc se demander quelle fut cette hâte de légiférer dans un domaine qui ne s’y prête guère par l’état de flux où il se trouve. Quelle est l’urgence ? Où se situent les problèmes ? Et surtout pourquoi interdire en règle générale pour n’autoriser qu’à titre exceptionnel ? Ne serait-il pas plus simple d’autoriser sauf exceptions ? Au fond, il suffirait d’affirmer le principe de la liberté de l’individu et l’interdiction de lui imposer ce qu’il ne souhaite pas.

Mais ce serait trop simple. Une loi aussi légère n’aurait nul besoin de fonctionnaires pour être appliquée. Et voilà pourquoi la loi actuelle fut aussi compliquée.

Depuis l’entrée en vigueur de la loi fédérale sur l’analyse génétique humaine (LAGH), en 2007, la situation a totalement changé. La LAGH ne répond plus à la situation actuelle. Ainsi, la loi ne règle pas assez les analyses commerciales, en particulier pour les offres faites par des entreprises étrangères. De plus, il n’est pas clair si les analyses qui ne sont pas réglées par la LAGH sont autorisées ou non. Le Parlement a donc chargé le Conseil fédéral d’examiner la loi et de proposer les modifications qui s’imposent. Le 15 juin 2018, le Parlement a adopté la LAGH révisée, toujours aussi longue et restrictive. Le Conseil National et le Conseil des Etats l’ont acceptée à l’unanimité lors du vote final. C’est un excellent exemple du retard, de l’inertie et de l’obscurantisme des travaux parlementaires : la loi votée en 2004 et entrée en vigueur en 2007 était déjà dépassée dès le début. La version votée en 2018 l’est aussi.

 

La Constitution n’est pas une poubelle

 

Nous voterons le 23 septembre sur une initiative «Pour la souveraineté alimentaire. L’agriculture nous concerne toutes et tous»  qui introduit subrepticement l’interdiction définitive des OGM dans la Constitution. Quel est son statut actuel ?

La loi sur les OGM, amendée, débattue et votée par le parlement en 2001, fut balayée par un vote populaire exigeant un moratoire le dimanche 27 novembre 2005. Le peuple accepta, à 55,6 %,une initiative visant à introduire un nouveau chapitre à l’article 197 des dispositions transitoires de la Constitution, précisant que l’agriculture suisse n’utiliserait pas d’OGM pendant les cinq années suivant l’entrée en vigueur de la disposition. De renouvellement en prolongation du moratoire, la loi sur les OGM n’est toujours pas appliquée.

Lors des débats sur le sujet, on entend souvent dire que si l’on accepte les OGM, on introduit dans la Nature un élément artificiel, qui échappe au contrôle et risque de déclencher des catastrophes. Les consommateurs redoutent d’absorber des cellules végétales ou animales, qui auraient été modifiées par génie génétique et, sous-entendu, par la chimie, cette entreprise proprement démoniaque. Cet ADN, qui n’est pas « naturel », viendrait infecter les cellules du corps humain et produire des allergies ou des cancers.

En réalité, le génie génétique utilise de l’ADN naturel, emprunté à d’autres organismes vivants et non pas des gènes qui seraient fabriqués par synthèse chimique comme l’imagination populaire le suppose. La seule question pertinente est la suivante : est-ce que ces gènes-là, au cas où ils seraient intégrés par une cellule, vont jouer un rôle particulier par rapport à ce qui se passait auparavant ? La réponse est négative parce que la cellule « naturelle » résulte d’un processus ancestral d’invasion par de l’ADN étranger.

Le gène, qui est introduit par le génie génétique dans une plante ou un animal, absorbés lors d’un repas, aurait pu y arriver de façon tout à fait naturelle : il y a continuellement invasion de cellules existantes par des virus porteur de fragments d’ADN collectés lors de leurs périples. C’est un mécanisme à la base même de l’évolution : si les cellules ne se modifiaient pas, l’espèce n’aurait pas d’occasion de muter. Sans évolution de ce type, nous serions encore des monocellulaires flottant dans l’océan.

Le fantasme populaire achoppe sur la distinction entre naturel et artificiel. Si la Nature, c’est-à-dire l’évolution au sens darwinien du terme, procède à cette modification, elle est « bonne ». Si l’homme y procède, elle est « mauvaise », en ce sens qu’il intervient dans un procédé de nature sacrée, immuable, gouverné par des lois supérieures. C’est omettre que l’évolution darwinienne dans sa phase créatrice modifie le génome sans aucun but, de façon aléatoire. Seule la phase destructrice par la lutte pour la survie fera le tri. Le mécanisme naturel n’est donc pas sacré en ce sens qu’il procéderait d’une intention divine, à laquelle on ne pourrait déroger sans sacrilège. En somme l’idée communément admise par le peuple se résume dans la formule : la Nature n’a jamais commis d’erreur, sauf quand elle a créé l’homme.

C’est encore oublier que les organismes vivants, utilisés par l’agriculture, ne résultent pas seulement de l’évolution naturelle, qui a engendré des espèces sauvages, mais aussi du processus de sélection qui est à l’œuvre depuis dix mille ans, l’époque de la révolution néolithique, l’invention de l’agriculture. Les paysans, qui se sont succédé pendant des centaines de générations, ont favorisé les espèces les plus productives. Ils ont travaillé par croisements et sélections en agriculture, ils se sont même livrés au clonage par la greffe. Ce lent processus historique s’est déroulé sans connaissances scientifiques au sens actuel, mais sur base de l’observation, de l’intuition, de l’ingéniosité.

Depuis la Renaissance les jardiniers des princes, puis les stations de recherche agronomique, ont apporté une certaine systématique dans ces efforts. Le génie génétique constitue le couronnement de cette technologie agronomique. Il n’y a pas mutation dans la nature des modifications faites sur les organismes vivants : il existe en revanche un saut quantitatif dans l’efficacité et la rapidité des recherches.

Lorsque l’on pose à un juriste la question de savoir quel est le champ d’application défini par « organisme génétiquement modifié », il renvoie à une ordonnance de la Confédération, qui énumère neuf procédés de modification du génome d’un être vivant et en retient trois comme artificiels, laissant supposer que les six autres seraient naturels. On stigmatise comme étant un OGM, non pas le résultat obtenu mais le procédé utilisé.

Telle est bien la racine profonde du fantasme populaire. Aussi longtemps que l’évolution biologique fonctionne sans que l’homme intervienne, celui-ci n’est pas responsable de celle-ci. Il subit, il assume, il supporte, il proteste, il se plaint. Il est comme le client d’un grand hôtel, qui a tous les droits, parce qu’il n’a aucune responsabilité dans la gestion de l’établissement.

Le processus historique de sélection des plantes, des animaux et des hommes, a certes fonctionné sous l’impulsion humaine, mais de façon confuse, avec tellement de tours et de détours que la responsabilité se diluait à travers les siècles et les continents. Maintenant, les hommes ont racheté le grand hôtel et deviennent totalement responsables.

Telle est la réalité. Refuser définitivement les OGM est du même ordre que l’interdiction des minarets inscrit dans notre loi fondamentale. Ce n’est pas sa place.

 

Les commentaires déplacés

 

L’instrument le plus précieux du blog est la possibilité d’y apporter des commentaires. C’est une façon simple, rapide, efficace de découvrir la valeur d’une idée, d’une proposition, d’un projet. C’est demander l’avis du peuple et l’obtenir par retour du courrier. De sorte que la plupart des commentaires sont hautement instructifs : ils nuancent une idée, la contredisent ou même la ridiculisent. C’est une pédagogie instantanée. C’est l’instauration d’un débat d’idées, concept  un peu trop exigeant.

 

La plupart des commentaires sont instructifs, mais pas tous de la même façon. Certains ne disent rien sur le blog lui-même mais tout sur le commentateur. On y apprend que le peuple est composite, on l’analyse, on le découvre non sans surprise.

 

Le commentaire le plus déplacé est évidemment le texte d’injures. Rare mais pas inexistant. D’où émane-t-il ? D’un psychopathe, d’un ennemi intime, d’un farceur ? On ne le saura jamais, car il est prudemment anonyme. C’est une très mauvaise idée d’autoriser ou même d’encourager l’utilisation de pseudonymes. Cela incite certains à se révéler pour ce qu’ils sont. On ne voit jamais ces commentaires sur le site car ils vont directement à la poubelle.

 

Un cran au-dessus se situent les commentaires ne visant que la personne de l’auteur et pas son texte. Le correspondant n’a pas lu le blog ou l’a lu de travers, mais en tous cas il n’a rien à en dire. Dès lors il s’en prend à l’auteur. Il ne l’attaque même pas pour ce que celui-ci est vraiment en tant que personne, mais pour la catégorie à laquelle il appartient, à quelque minorité détestable en bloc. Il fut Belge dans son enfance et donc il coltine jusque dans son grand âge la bêtise que les Français attribuent aux Belges en général, pour se sentir eux-mêmes plus intelligents. Il a vécu en Afrique donc il est colonialiste. Il a représenté le PDC au Parlement fédéral donc c’est un catholique bigot. Il a enseigné à l’EPFL donc c’est un intellectuel prétentieux. Etc…

 

Un peu plus haut sur l’échelle se situent les commentaires déphasés, hors sujet. Le correspondant est bien ennuyé de découvrir à la lecture du blog quelques faits irréfutables, qui contredisent sa vision du monde. Il réaffirme avec force celle-ci en niant les évidences présentées dans le blog. C’est l’analogue de Trump démentant le réchauffement climatique pour relancer les mines de charbon américaines. Le correspondant se révèle immanquablement comme personne farouchement de droite ou de gauche ou écolo. C’est le croyant d’une idéologie sommaire, accroché à ses certitudes, refusant véhémentement le débat d’idées. Certains vont jusqu’à exiger que la rédaction du Temps procède à une censure préalable.

 

Enfin, il y a les commentaires décalés, qui s’offusquent du blog parce que celui-ci ne se conforme pas au politiquement correct, à cette mélopée politicienne sans cesse ressassée par tous les partis pour maintenir la stabilité précaire du système. Ainsi, les centrales nucléaires suisses sont évidemment les plus sûres du monde au point d’être prémunies contre tout accident grave. Les OGM sont toxiques pour le consommateur. Les musulmans sont terroristes par nature. L’armée suisse est, selon son conseiller fédéral de tutelle, la meilleure du monde. La production agricole suisse est plus chère que celle de l’importation parce qu’elle est naturellement d’une qualité supérieure. Il n’y a absolument aucun danger que l’AVS ou la LPP puisse faire défaut aux pensionnés dans vingt ou trente ans. La meilleure façon de réduire le coût de la santé est de restreindre le nombre médecins car ce sont eux qui fabriquent les malades. C’est sur ces contrevérités que trop de lois sont construites parce que le souverain n’accepterait pas les vérités elles-mêmes. Telle est la plus lourde des découvertes d’un blogueur.

 

En terminant, on ne peut s’empêcher de redouter les commentaires que s’attirera ce métablog.

La Bible est-elle notre Coran ?

 

Depuis deux générations les exégètes et les historiens ont procédé à un travail de décodage de la Bible mais leurs travaux sont souvent confidentiels, inclus dans des ouvrages académiques, inaccessibles ou incompréhensibles pour le grand public. En sens inverse dans les milieux évangéliques ou traditionnalistes, le fondamentalisme connait une résurgence, qui s’amplifie : il suffit de consulter ce qui se publie sur Internet.

Le chrétien se trouve ainsi face à deux conceptions divergentes de l’Écriture. S’il ne peut accepter que celle-ci soit lue comme une sorte de Coran, en l’adoptant comme la Parole de Dieu lui-même, comment va-t-il alors comprendre un texte rédigé voici vingt siècles dans un milieu et dans une langue qu’il ne connaît pas ?

Au lecteur contemporain, le texte évangélique pose des problèmes insolubles : il devrait croire qu’il est possible de marcher sur les eaux, d’apaiser une tempête, de multiplier les pains, de ressusciter des morts en voie de décomposition. Il ne peut donc admettre le texte que dans une optique symbolique. Encore faut-il la définir et l’y introduire. Le mérite d’un ouvrage récent  (Colette et Jean-Paul Deremble, Jésus selon Matthieu, Artège Lethielleux) est de marquer, d’entrée de jeu, le caractère littéraire de l’évangile selon Matthieu, en insistant sur le talent de son auteur et sa créativité, c’est-à-dire sa capacité d’inventer des récits symboliques.

Est-ce déprécier un évangile que de le considérer, non pas comme un compte rendu historique, mais comme un récit littéraire, est-ce lui retirer sa force de révélation et de prophétie ? Pas plus qu’une foule de chefs d’œuvre de la littérature, œuvres d’imagination, qui ont éclairé leur époque et qui l’ont même transformée. La Révolution française a été enfantée par Voltaire, Rousseau, Montesquieu, Beaumarchais, qui ont communiqué les idées du Siècle des lumières. De même la prise de conscience des problèmes sociaux engendrés par la révolution industrielle doit beaucoup aux Misérables et à Germinal. Ainsi l’auteur inconnu de l’évangile selon Matthieu est-il le témoin de la mutation majeure du judaïsme en christianisme et a-t-il, à travers les siècles, transmis une Parole trop souvent occultée ensuite par des traductions approchées et des interprétations biaisées.

À titre d’exemple significatif, la citation classique « tu es Pierre et sur cette pierre je construirai mon Église » (Mt. 16.18, TOB) est une traduction faussée d’un jeu de mots dû à Matthieu, sur deux termes désignant en grec un matériau pierreux, petros pour désigner un caillou et petra un roc. De même, « ecclesia » désigne au premier siècle l’assemblée du peuple et non l’Église qui ne se constituera que bien plus tard. La traduction proposée par l’ouvrage des époux Deremble est donc : « tu es caillou, et sur ce roc je bâtirai ma demeure en mon peuple ». Cette phrase constitue une opposition entre la faiblesse du disciple et la force de la foi, qui constitue la demeure de Dieu, pas l’intronisation d’un  pontife universel. De cette formule mal traduite, on a déduit la primauté romaine avec tous les conflits qu’elle a engendrés, jusqu’à des guerres de religion avec des millions de victimes. Cette parole en grec mise dans la bouche du Christ relève de la créativité de Matthieu puisque ce jeu de mots est impossible en araméen qui était la langue d’Israël à l’époque. On ne retrouve du reste pas cette proclamation dans les trois autres évangiles.

Lire la Bible n’est donc pas une entreprise banale. Celle-ci rapporte l’émergence du christianisme puisant dans le judaïsme originel, la culture grecque et l’influence de la spiritualité perse. Les textes doivent être éclairés et commentés pour révéler leur sens qui n’est pas aisément accessible. Ils sont de plus en plus désadaptés à des auditoires qui vivent dans un monde complètement différent, gouverné par des lois de la Nature et non par des interventions divines.

Quel est le sens politique d’une telle attitude? Plus important qu’on ne réalise. Les religions sous une forme dégradée inspire profondément l’imaginaire des peuples. On redoute l’interprétation littérale du Coran de la part de certains musulmans, génératrice d’attentats meurtriers. Les chrétiens devraient avoir de leur côté une relation plus claire avec leur propre Ecriture, pour ne pas l’utiliser dans des entreprises politiques ou ecclésiales.

La guerre américaine contre l’Irak, source du conflit actuel, participait de ce mythe de la lutte du bien contre le mal, des Lumières contre l’obscurantisme, du christianisme contre l’Islam. Consciemment ou non, elle se référait au Livre de Josué, conquérant la Palestine au nom du Dieu d’Israël et procédant à un génocide explicitement prescrit dans le Deutéronome. Aujourd’hui encore les chrétiens évangéliques américains, électeurs de Trump, soutiennent Israël dans sa reconquête de toute la Palestine. Orban se déclare prêt à accueillir des réfugiés syriens pourvu qu’ils soient chrétiens et il ne faudrait pas pousser beaucoup l’opinion helvétique dans ce sens.

Des hommes ont rédigé des ouvrages remarquables de -500 à +700 qui ont recensé et appuyé la montée du monothéisme et de son message universel de paix au Moyen-Orient. Ils l’ont fait avec les genres littéraires de l’époque. Prendre ces textes au pied de la lettre a mené à des guerres qui font rages encore aujourd’hui. Il est temps de les replacer dans leur contexte.

Jacques Neirynck

 

“Il n’y a qu’à”

Plus que les sondages et les meilleures analyses de l’opinion publique, les lettres de lecteurs publiées dans les quotidiens révèlent la réalité de la politique. A titre d’exemple, une lettre publiée récemment par 24 Heures propose une méthode inédite pour pallier les difficultés de l’AVS. On peut déjà se réjouir qu’un citoyen moyen ait fini par réaliser que l’avenir lointain de cette pension est précaire, du fait de la prolongation de l’espérance de vie et du déficit des naissances. Mais le remède qu’il propose laisse pantois.

Selon lui, il suffirait de  multiplier les radars le long des autoroutes pour pénaliser les chauffards et affecter les amendes au soutien de l’AVS. «Il n’y a qu’à» faire cela pour résoudre le problème. Si c’était aussi facile, il y a longtemps que cela aurait été fait. Mais  la lettre du lecteur cible les décideurs politiques. Pour ce citoyen, ils sont stupides, incompétents voire complices. Telle est la redoutable visée du «il n’y a qu’à»: jeter la suspicion sur les institutions, rabaisser les élus, les décrire comme démunis du bon sens du citoyen normal.

Bien évidemment, ce n’est pas une solution parce que le pactole des amendes se compte en millions et le déficit de l’AVS en milliards. De plus les amendes ne sont pas édictées pour être perçues, mais pour dissuader les contrevenants et, dès lors, pour dégager une recette décroissante à la mesure de leur efficacité. Si l’on pose un radar tous les kilomètres, ils ne rapportent plus rien.

Cette lettre dévoile le véritable paradoxe du débat sur l’AVS: la seule solution définitive ne peut même pas être évoquée. La thèse actuelle du Conseil fédéral relève aussi du «il n’y a qu’à», à savoir augmenter la TVA parce que c’est une forme de prélèvement obligatoire considérée comme indolore. C’est ne pas prendre en considération que les retraités dépensent pour leur subsistance la totalité de leur pension et que leur pouvoir d’achat diminue donc avec une hausse de la TVA. C’est reprendre d’une main ce que l’on donne de l’autre et préserver les apparences. C’est en fait diminuer les pensions. Mais c’est bien la seule solution politiquement acceptable.

 Depuis la création de l’AVS, l’espérance de vie à 65 ans a doublé. On peut s’en réjouir mais on doit aussi en tirer les conséquences. Il y a trois paramètres: les cotisations, les pensions et la durée du travail. On a augmenté les cotisations en utilisant le moyen détourné de la TVA. On a réduit les pensions par le même artifice On a utilisé les deux premiers, on n’a  surtout pas touché au troisième par crainte d’un échec programmé devant le peuple. Il faudrait réussir à lui expliquer que la politique ne peut fonctionner à base de «il n’y a qu’à». C’est un équilibre précaire entre les recettes provenant de douloureux prélèvements obligatoires et les nécessaires dépenses sociales, toujours plus sollicitées. Un politicien n’est pas un magicien doté d’une baguette appelée «il n’y a qu’à». S l’on ne veut ni réduire les pensions, ni augmenter les cotisations, il ne reste qu’à accroître la durée de la vie active Or le parti qui oserait le proposer perdrait des sièges à la prochaine élection. Donc personne n’en parle.

Pour l’élection d’un général de l’énergie

A intervalles réguliers, comme une chanson avec refrain, il est de bon ton de plaider pour la poursuite du nucléaire en stigmatisant l’Allemagne qui produit encore 41% de son électricité dans des centrales à charbon. On essaie de la sorte d’enfermer le débat dans un cercle vicieux : le nucléaire ou le réchauffement climatique. C’est bien gênant pour les écologistes de salon coincés entre des impératifs contradictoires.

Qu’en est-il en réalité ? L’Allemagne a réduit ses émissions de CO2 de 27% entre 1990 et 2015, la France de 16%, la Suisse de 25%. La part du renouvelable est de 13,3% en Allemagne, de 9,2% en France et de 14,9% en Suisse. La Suisse est donc un meilleur élève que la France, presque à niveau avec l’Allemagne.

La difficulté vient de la comparaison des inconvénients. La Suisse sortira du nucléaire par suite de Fukushima. Si le cœur de Mühlberg fondait, il faudrait évacuer définitivement Berne, Fribourg, Neuchâtel et Bienne, soit un million d’habitants que l’on ne saurait accueillir, indemniser et reloger dans de bonnes conditions. La leçon est simple : pas de centrale nucléaire dans une zone densément peuplée, à proximité de grandes agglomérations. Mais il est un autre message : quel sera le prix du démantèlement, que faire des déchets ? On n’a pas de réponse pour l’instant. L’Allemagne sera sortie du nucléaire dès 2022, la France ne l’envisage pas, la Suisse trainera les pieds.

La menace du CO2 est plus pressante encore. L’élévation de la température de la planète entrainera certainement toutes sortes de maux : élévation des océans et submersion de Zones côtières, désertification de terres fertiles, importantes migrations de populations privées de leur habitat, que personne ne voudra accueillir. Ce n’est pas la menace d’un accident aléatoire mais une certitude et donc une urgence.

Pour brouiller encore un peu plus les cartes, il y a surproduction d’électricité en Europe au point que les prix sur le marché international se sont effondrés, au point que les barrages suisses ne sont plus rentables. Il n’y a pas pénurie, mais pléthore ! Les Allemands paient leur électricité deux fois plus cher que les Français pour subventionner les éoliennes de la Mer du Nord. La France demande que l’Allemagne ferme ses centrales à charbon et l’Allemagne que la France ferme ses centrales nucléaires. Bref chacun joue en fonction de ses intérêts immédiats, de ses obsessions, de ses fantasmes. Les plaidoyers forcenés dans un sens ou dans l’autre s’accompagnent de chiffres faussés dans une perspective partisane.

Or le problème est global. Il n’y a qu’un seul climat et le nucléaire est une technique avortée. La seule politique sensée consiste à s’équiper en énergies renouvelables le plus vite possible, à privilégier les voitures électriques et les transports en commun, à réduire les transports aériens, à mieux isoler les logements. C’est un problème éminemment politique à résoudre d’abord à l’échelle de l’Europe, puis de la planète.  La lenteur proverbiale de la Suisse, la dissolution du pouvoir en entités superposées, l’isolationnisme traditionnel sont des facteurs défavorables.

Et puis à quoi sert-il de sauver la Suisse par des plans énergies aussi vertueux qu’inappliqués, si la planète vient à périr et si un milliard d’Africains se retrouvent au pied du Gothard. C’est bien joli d’avoir un Conseil fédéral. Ne vaudrait-il pas mieux d’avoir un gouvernement avec un général de l’énergie ? Il doit bien y avoir des individus aujourd’hui qui ont la force de caractère d’un Guisan.

La plomberie méditerranéenne explique le pont de Gênes

 

 

 

Ce qui s’est passé à Gênes est invraisemblable. Il reste des ponts construits par les Romains, qui n’ont pas été entretenus et qui restent impassibles à travers les siècles. En revanche, dans le même pays, le même peuple a construit en 1960 un pont, nécessitant sans doute une surveillance et un entretien perpétuel, qui ont été négligés et qui ont mené à sa ruine, à la mort de 35 automobilistes et au déshonneur des institutions italiennes, y compris les écoles d’ingénieurs. Comment est-ce possible ? Pour le comprendre, il faut scruter un détail, qui parait négligeable : la plomberie méditerranéenne.

Aux rives de la Méditerranée, la plomberie remplit tous les offices imaginables hormis celui que l’on attend. A l’instant précis où vous découvrez une nouvelle chambre d’hôtel, il convient de déployer une tactique exploratoire pour maîtriser la plomberie. Supposons en premier lieu qu’elle existe. En Grèce ou au Maroc, j’ai découvert des chambres démunies du moindre robinet. Dans ce cas, les problèmes liés à la plomberie se réduisent à néant, ce qui constitue la meilleure des solutions.

S’il existe un lavabo et au moins un robinet d’eau froide, le drame se noue déjà. Dans la mesure où il n’est pas irrémédiablement coincé par la rouille, ouvrez le robinet avec prudence. En règle générale, il n’en sortira pas d’eau mais un long gémissement de bête à l’agonie. Ce cri de désespoir s’adresse à vos voisins et à la direction de l’hôtel : le robinet vous stigmatise comme étant un de ces touristes nordiques, férus d’hygiène corporelle. Après un temps variable, le robinet se met à crachoter un filet d’eau, généralement rougeâtre. Ne vous affolez pas, ce n’est pas du sang, c’est simplement de la rouille. Cet incident démontre que les populations locales ont dépassé l’Age du Bronze et ont découvert l’usage du fer. Signe plutôt positif donc.

Hypothèse supplémentaire : le lavabo est également muni d’un robinet orné d’un cabochon rouge, signalant l’intention initiale de le réserver au débit d’eau chaude. En général, l’eau reste cependant froide, ce qui constitue un avantage dans les cas, nombreux, où le robinet d’eau froide ne fonctionne pas. Par nature, s’ils fonctionnent, les robinets d’eau chaude débitent de tout petits filets liquides afin de ne pas gaspiller un produit rare. Il arrive que l’eau soit tiède. Très rarement elle est vraiment chaude, voire bouillante. Dans ce cas, il s’agit d’une erreur : sortez instantanément de l’hôtel. Un chauffe-bain risque d’exploser dans les alentours.

Abordons la difficulté spéciale présentée par l’absence de mélangeur dans la douche : la température de l’eau se contrôle en jouant savamment des deux robinets. En supposant que vous réussissiez à doser une eau de température supportable, celle-ci variera dès qu’un autre occupant de l’hôtel touchera à un robinet. Selon qu’il l’ouvrira ou le fermera, subitement la douche deviendra glacée, ce qui n’est pas bien terrible, ou bouillante, ce qui risque de vous coûter des lambeaux de peau. Un conseil d’initié : apprenez à ne prendre que des douches froides.

Or, la construction d’un pont suppose la réalisation correcte d’une foule d’opérations, y compris les plus élémentaires comme le respect maniaque de la mise en œuvre du béton. Si un manœuvre triche, à terme ce peut être la catastrophe. L’impossibilité d’une plomberie en Méditerranée signifie que ces peuples utilisent des techniques inventées ailleurs qu’ils n’ont pas maîtrisées. Un pont romain en pierres, oui. Un viaduc en béton armé, non. Si la plomberie ne marche pas dans votre hôtel, n’empruntez pas les autoroutes. Si vous tenez à votre vie.

En Suisse, on a implanté le CERN. Parce que tous les travailleurs, même les plus humbles, sont consciencieusement formés et motivés. Nos douches fonctionnent, cela va de soi. Et nos ponts ne s’effondrent pas.

 

 

Les ennemis de nos ennemis sont-ils nos amis?

Nous sommes à nous-mêmes la plus étrange des énigmes. Nous ne savons jamais vraiment qui nous aime. En guise de parabole, la haute politique internationale, faite de pactes et de trahisons, d’alliances et de guerres peut nous éclairer comme l’effet d’une loupe grossissante.

 

Si vous ne comprenez pas ce qui se passe au Moyen Orient, ne vous affolez pas. A part quelques experts qui gardent un silence prudent, tout le monde est dans l’embarras, à commencer par les gouvernements, qui agissent de façon aléatoire au gré de leurs incertitudes. Il suffit de contempler le tableau de la situation pour comprendre qu’il est impossible de comprendre quoi que ce soit.

 

Instantané à un moment donné. L’Occident soutient le gouvernement irakien contre les djihadistes. L’Occident  n’aime pas ces islamistes, qui sont cependant soutenus par l’Arabie saoudite, allié des Etats-Unis, leader de l’Occident. En Syrie, l’Occident n’aime pas Assad. Il soutient mollement les rebelles syriens, mais les islamistes sont alliés à ces rebelles. L’Occident n’aime pas l’Iran, mais l’Iran soutient l’Irak dans sa lutte. Assad a gagné donc nous devrions l’aimer.

 

La Suisse fait partie de l’Occident tout en prétendant contre toute évidence qu’elle est neutre. La Suisse ne devrait donc avoir que des amis dans cette affaire, mais elle adopte pratiquement la position des Etats-Unis, qu’elle n’ose pas contredire de peur que ses banques subissent des amendes monstrueuses. Les multiples ennemis des USA deviennent les nombreux ennemis de la Suisse.

 

En résumé : certains de nos amis soutiennent nos ennemis ; certains ennemis habituels sont devenus nos amis ; certains de nos ennemis luttent contre d’autres de nos ennemis. Nous souhaitons logiquement que ces derniers perdent, mais nous ne voulons tout de même pas que les premiers l’emportent. Si certains de nos ennemis, dont nous souhaitons la défaite, la subissaient vraiment, ils seraient remplacés par d’autres ennemis que nous aimerions peut-être encore moins. Tout ça a commencé parce que les Etats-Unis ont envahi l’Irak pour en éradiquer des armes interdites qui n’y étaient pas. Les armes imaginaires ont été remplacées par des terroristes bien réels.

 

La question de fond devient donc : est-ce que les ennemis de nos ennemis sont forcément nos amis et les amis de nos ennemis sont-ils toujours nos ennemis? Puisqu’il n’est pas possible pour la Suisse de n’avoir que des amis, ne serait-il pas plus radical qu’elle n’ait plus que des ennemis? Ce serait une nouvelle définition de la neutralité, tellement plus simple à assumer.

 

Ainsi au lieu de nous exténuer à comprendre les autres, nos amours et nos amitiés, restons dans une prudente réserve et ne leur accordons jamais plus que ce qu’ils ne peuvent de toute façon pas nous donner.

 

 

 

 

 

 

La classe moyenne, victime de la numérisation

 

On célèbre assez les mérites de la numérisation pour ne pas négliger ses inconvénients. Des métiers sont ébranlés, voire disparaissent. Des qualifications sont réduites à néant. La grève des journalistes du début du mois l’a mis en lumière, car toute grève est rare en Suisse et celle de journalistes encore plus. Leur influence sur l’opinion publique les a projetés dans l’actualité. Mais la fonction de caissiers dans une banque, un supermarché, une gare, un aéroport est aussi en train de disparaître sans que l’on s’en émeuve. La dactylo qualifiée pour taper des textes au kilomètre à la machine à écrire est une figure du passé. Le vendeur de magasin disparaît au bénéfice du libre-service. Les bureaux de poste ferment. On n’imprime plus d’encyclopédies, car Wikipedia fait mieux et ne coûte rien. Ni de guides du téléphone, ni des horaires de train.

 

Cette tornade résulte de l’application implacable d’une règle d’airain : si vous devez transmettre, manipuler ou stocker des informations, utilisez des bits, pas des atomes. Cela coûte beaucoup moins cher et c’est instantané. Le papier comme support unique de l’information perd ce rôle. Nous assistons à l’équivalent d’une révolution Gutenberg. Avant lui les monastères remplissaient la fonction essentielle de transmettre le patrimoine littéraire à commencer par la Bible, infatigablement recopiée à la main au bout de toute une vie de moine. Ce document précieux et coûteux n’était pas à la portée de la plupart des paroisses qui se satisfaisaient des extraits nécessaires à la liturgie. La mise à disposition du texte complet de la Bible déclencha la Réforme moins d’un demi-siècle après la mort de Gutenberg. On n’a pas réalisé tout de suite ce que cette invention purement technique allait révolutionner. Car deux siècles plus tard les journaux quotidiens propulseraient les révolutions démocratiques.

 

De même nous n’avons pas compris tout de suite que nous modifiions l’espèce humaine en la dotant d’un réseau de transmission instantanée des informations, sérieuses ou futiles, indispensables ou inutiles, vraies ou fausses. La plus inattendue des conséquences est bien la mise au chômage d’une classe intermédiaire des travailleurs, moyennement qualifiés. La classe moyenne est appauvrie tandis que les plus riches s’enrichissent encore davantage. Un tiers des contribuables ne paie pas d’impôts et est même subsidiée ; le tiers la plus riche paie plus que sa part mais n’en souffre pas compte tenu de son revenu élevé. Reste le tiers moyen, qui débourse péniblement des prélèvements obligatoires dépassant la moitié de son revenu.

Les ingénieurs qui ont inventé au début des années 70 le microprocesseur et la fibre optique n’ont pas imaginé qu’ils allaient bouleverser la société à ce point, pour le meilleur mais aussi pour le pire.