La démocratie est une culture, sinon rien

En votant in extremis une loi d’application, le parlement fédéral vient de résoudre la crise provoquée par la votation populaire sur l’« immigration massive » de 2014. Les chroniqueurs ont amplement disserté sur la lenteur du processus, sur l’inertie et l’impuissance du gouvernement refilant la charge au législatif, sur l’incompatibilité entre l’article constitutionnel et la loi d’application, sur le bricolage, le ravaudage et le replâtrage auxquels cette loi a donné lieu. Inutile d’y revenir. Cela saute aux yeux.

En fin de compte, on peut se satisfaire que les institutions aient bien fonctionné, mais on doit s’inquiéter de l’épreuve qu’elles ont subie et qui n’est pas sans conséquences. Car ce qui vient de se passer n’est pas anodin. La Suisse s’est empêtrée dans cette impasse suite à une votation populaire, censée représenter l’expression ultime de la démocratie. De cette démarche, les initiants n’attendaient surtout pas qu’elle réussisse, mais qu’elle recrute à bon compte des adhérents à leur parti. L’idée était d’agiter le peuple avant de s’en servir, pour s’en débarrasser après coup.

Or, certains dégâts prévisibles, tout en ayant été faussement démentis durant la campagne, sont maintenant irréversibles. Par exemple, l’exclusion partielle du Plan de recherche européen Horizon 2020, sans parler d’Erasmus et de Media, pendant trois ans : la Suisse touchait plus en aides qu’elle ne subsidiait ce plan. Selon certaines sources, le déficit serait de l’ordre de 400 millions par an. Mais personne au Conseil fédéral n’a franchement annoncé le bilan financier exorbitant de l’opération électoraliste conduite par l’UDC en 2014. Le scandale eut été insupportable et la puissance de ce parti est bien trop grande pour l’ébranler par des vérités élémentaires. Au final, personne ne peut évaluer combien de chercheurs, de cadres, de techniciens, d’entreprises ont été détournés de la Suisse par cette incertitude sur les relations avec l’UE. Ce que l’on observe indubitablement, c’est que l’immigration a été ralentie et que l’industrie suisse commence à en pâtir. En d’autres mots, l’initiative a d’une certaine façon réalisé l’obstruction des frontières, en démontrant sa nocivité.

Dès lors, on peut s’interroger sur ce qu’a signifié la « démocratie » dans cette gabegie. Selon la doxa helvétique, celle-ci est présenté comme le bien suprême, la meilleure des institutions imaginable. Cependant toute conception politique n'est jamais qu’une croyance parmi d’autres, fragile, périssable, transitoire. Pendant des siècles, on a cru très sérieusement que le roi de France et l’empereur du Saint Empire germanique étaient les représentants de Dieu sur terre. La suite de l’Histoire a démontré que la validité de cette croyance diminuait avec le changement de la société sous pression de la révolution industrielle. Actuellement, la croyance en la démocratie est encore confortée par la réussite des régimes républicains depuis deux ou trois siècles. Mais le monde continue à changer sous pression de la mondialisation. Ce qui a si bien marché cesse de fonctionner. La croyance en la démocratie, dans sa forme actuelle, peut s’effondrer par sa contradiction avec la réalité.

En sus de la péripétie helvétique, cette lassitude se répand partout sous l’impulsion de partis populistes, matrices de futur mouvements fascistes, visant à éreinter les institutions démocratiques et à confier le pouvoir à un individu providentiel, Poutine, Trump, Orban, Le Pen, Blocher… : c’est-à-dire un monarque désigné par la Providence, avatar laïque du Dieu antérieur. On régresse dans la croyance précédente, sans les ors, les couronnes et les flonflons. Si le roi est en veston cravate, façon François Hollande, ultime avatar de Louis XVI, on vient de lui couper politiquement le cou, pour défaut de prestance. Un président ne peut pas être « ordinaire » dans une période extraordinaire.

Afin de se justifier au regard de l’opinion publique, la démocratie doit : maintenir la paix mondiale, mieux répartir les richesses entre les pays et entre les personnes, lutter contre la destruction de l’environnement, étendre la formation. Le peut-elle encore ? Car ces objectifs louables entrent en conflit avec une autre croyance bien enracinée, celle dans la société de consommation. Si le seul but proposé aux citoyens est de consommer de plus en plus d’objets, chaque année davantage, pour assurer la croissance et le plein emploi, si c’est l’unique critère de réussite de toute politique, alors la contradiction entre les objectifs louables et l’objectif productiviste suscitera de plus en plus la désillusion des masses et leur déni de démocratie.

Cette contradiction peut être levée par l’appareil de la culture, qui seule influence en profondeur la mentalité du peuple, que les discours théoriques ennuient. Il faut vendre l’idée impopulaire que la sobriété, la retenue, la simplicité sont des valeurs essentielles. La raison l’indique mais elle est insuffisante. De toutes pièces au Siècle des Lumières, on a fabriqué la croyance actuelle en une société, prétendument démocratique, de citoyens tous identiques et raisonnables, sans souci de leurs disparités, une société hors sol, sans autres croyances qu’en elle-même. Or, le seul appel à la raison est inefficace, car chacun possède sa propre « raison », qui n’est que la somme de ses préjugés. Pour les ébranler, pour les modifier, il faut parler aux sens, aux passions, aux ferveurs, en un mot au cœur. Celui-ci est informé plus fortement par les artistes, les écrivains, les comédiens, les musiciens, les peintres que par les politiciens.

Au milieu du dédale de la politique suisse, un fil d’Ariane pourrait être le recours au peuple dans ce qu’il a de plus véritable, sa culture, ses traditions, ses coutumes, sa sagesse, pas l’addition de bulletins de votes manipulés par la propagande. On ne retournera pas simplement aux « racines judéo-chrétiennes » de l’Europe, on les réinventera en profondeur.

La passion de l’ignorance

Coup sur coup, le parlement fédéral vient de prendre deux décisions qui pourraient sembler contradictoire, mais qui procèdent cependant de la même logique. D’une part le moratoire sur les OGM est reconduit jusqu’en 2021, alors qu’on ne connait aucun exemple d’accidents de santé liés à la consommation de ces produits. D’autre part l’interdiction de la publicité pour le tabac a été refusée, alors qu’il n’y a plus de doute sur le caractère dangereux, voire fatal, de sa consommation. En résumé, on se prémunit contre un danger imaginaire, tout en acceptant de courir un risque avéré et mortel.

Du point de vue de la santé publique, c’est évidemment contradictoire. Mais dans la logique du pouvoir helvétique, c’est cohérent. Le parlement respecte les pouvoirs concrets : d’une part l’opinion publique qui ne veut pas des OGM et qui a imposé en 2002 au parlement un moratoire sur l’application d’une loi dûment votée par celui-ci ; d’autre part le lobby du tabac qui pèse plusieurs milliards de chiffre d’affaire. On cède devant le peuple, inculte et versatile, et on capitule devant une féodalité bien établie. Le conseil fédéral est désavoué, pour mieux souligner sa nature d’exécutif faible.

Inutile de rappeler ici la nocivité du tabac. Plus de 9000 personnes décèdent en Suisse chaque année des suites du tabagisme, soit 15% des décès; 30% des décès qui surviennent chez les hommes âgés de 35 à 69 ans sont dus au tabagisme et 8% chez les femmes du même âge. La cause est entendue. Autoriser la publicité pour le tabac, c’est convenir de détériorer la santé publique et d’accroitre les charges de l’assurance maladie.

Mais les OGM de leur côté ne seraient-ils pas tout aussi nuisibles ? Ne risque-t-on pas des graves dégâts pour la santé des consommateurs ? Cette crainte repose sur l’obsession du naturel. Il y aurait d’une part des végétaux sains, créés une fois pour toute dès le Paradis terrestre et confiés aux descendants d’Adam et d’autre part des organismes artificiels fabriqués par des savants fous dans des laboratoires de chimie. Cette opposition entre le bien et le mal repose sur le refus de l’idée même d’évolution et, pire, sur l’ignorance de l’intervention humain dans celle-ci depuis des millénaires.

Tout d’abord le matériel génétique des êtres vivants fit l’objet de nombreuses modifications naturelles, sans intervention humaine, au cours de l’évolution. Cette évolution provient d’un continuel réarrangement des génomes du vivant, suite par exemple à l’introduction de nouveaux gènes dans des cellules existantes par des virus. Sinon, il n’y aurait pas d’évolution et la terre serait peuplée des organismes primitifs.

Ensuite, depuis la révolution du néolithique voici douze mille ans, l’homme est intervenu dans ce processus en sélectionnant les animaux et les végétaux les plus utiles pour son usage. En ce sens, tous les organismes de l’agriculture sont des OGM : il n’y a ni vache, ni blé dans la Nature. Il a donc fallu concevoir une définition tarabiscotée dans la loi pour définir ce qu’est un OGM condamnable : il ne peut être produit ni par la reproduction, ni par la sélection. En d’autres mots les OGM produits traditionnellement dans les stations agronomiques sont sains ; ceux créés par des techniques plus avancées sont malsains. On ne se préoccupe pas du résultat mais de la méthode par laquelle on est arrivé à ce résultat. Si l’on reproduit en laboratoire le processus naturel de modification du génome par l’introduction d’un virus, on commet une faute. La Nature, elle, ne commet jamais de faute parce qu’elle agit au hasard ; elle n’en a commis qu’une seule, la sélection de l’homme, parce que celui-ci est doté de raison et l’utilise pour améliorer son sort.

On pourrait par les méthodes traditionnelles obtenir l’équivalent d’un OGM conçu par manipulation génétique. Il n’est pas exclu qu’à la longue en observant bien un champ de maïs attaqué par la pyrale on découvre soudain un épi intact. Cela signifierait que le maïs a muté spontanément, parce que des virus ont apporté le morceau d’ADN adéquat. En semant les grains de ce maïs, on arriverait au même résultat que par les techniques avancées, mais il faudrait avoir la patience d’attendre que la mutation désirée se produise spontanément. La technique moderne des OGM constitue une façon d’accélérer et d’orienter les mutations faites par la Nature selon des méthodes analogues, ni plus, ni moins.

Les chercheurs suisses constatent que le malaise de l’opinion publique est réel et freinent leurs travaux. Les expérimentations conduites sur des animaux génétiquement modifiés (en particulier les lapins), dans le but de leur faire produire des molécules utiles en pharmacologie, ont toutes été abandonnées. L'industrie chimique et pharmaceutique suisse a jugé que ce secteur avait peu d'avenir et a pratiquement cessé tous ses financements. Seules des recherches en biologie fondamentale utilisent, actuellement, des souris transgéniques.

En aucun cas du point de vue global de la société, il n'y a de bénéfice à demeurer ignorant. La science doit progresser parce que c'est sans doute le trait caractéristique de notre espèce de vouloir toujours en savoir plus. Toutes les tentatives historiques pour réfréner cette curiosité, pour dissimuler ou contrefaire les résultats de la recherche scientifique se sont retournés contre les sociétés qui en ont pris la décision. C’est cette funeste orientation qui a été prise par le Parlement fédéral sous la pression de l’opinion publique manipulée par les partis écologistes. Puisque le savoir est dangereux, magnifions l’ignorance. Puisque l’habileté technique contrevient à l’ordre naturel, lions-nous les mains.

Les bénéfices de la modestie fédérale

La chute de François Hollande met en valeur, par contraste, la stabilité des conseillers fédéraux. La constitution de la Ve République assigne, au président, le rôle d’un monarque élu ; au gouvernement fédéral notre constitution celui d’une simple courroie de transmission entre l’administration et le législatif. A l’un, un palais de l’Elysée desservi par une multitude de domestiques, de fonctionnaires, de gardes ; aux autres, la modestie d’un appartement bernois sans majordome, sans garde républicaine sabre au clair. D’où la chute par l’excès de grandeur et la stabilité par la simplicité. Au niveau du sol, on ne peut pas tomber plus bas.

En France, le président ne peut se contenter d’ordonner une bonne politique, voire la moins mauvaise des politiques par vents contraires : il doit aussi et surtout incarner la Nation avec dignité et prestige. Sa vie personnelle, son caractère, ses penchants, sa physionomie, son ton de voix, tout doit refléter l’assurance du chef. S’il hésite, tergiverse ou atermoie, il est perdu. Il lui faut se hisser au-dessus de sa condition humaine pour remplir son mandat. Il joue un rôle difficile, à improviser au fil des circonstances. Charles de Gaulle et François Mitterand ont tous deux excellé dans cette fonction mythique.

Rien de tel en Suisse. Comment représenter en une seule personne la diversité culturelle de ce carrefour de l’Europe ? Une fois par an, on change donc un (une) président(e) de la Confédération avant que la vanité humaine s’empare de lui ou d’elle. Il ne faut pas que le temps de se hausser le col soit disponible. Ses défauts en revanche n’ont aucune importance. L’individu peut être mou, fantasque, pusillanime, superficiel, inculte ou franchement stupide, cela ne l’empêche pas de remplir une fonction réduite au minimum : présider les séances du gouvernement, recevoir des visites protocolaires et en assurer lui-même. C’est une potiche. L’absence d’idées géniales et de convictions ancrées constitue un avantage décisif. A titre d’exemple, le refus historique d’élire Karin Keller-Sutter comme conseillère fédérale face à un Johann Schneider Amman, notoirement peu doué, illustra cette propension à écarter les personnalités « trop » brillantes. Cette dame parlait avec aisance quatre langues sans aucun accent : cela confinait à la provocation.

Ainsi s’incarne, jusqu’au sommet de l’Etat, un concept hérité du Siècle des Lumières : installer des institutions insensibles à la (mauvaise) qualité des personnes. Rousseau, Montesquieu et Kant ont bien compris que les êtres humains étaient pétris de défauts et qu’il fallait user de ceux-ci pour bâtir un système meilleur que ses composants. Tout comme l’architecte utilise la pesanteur pour stabiliser les voussoirs, les empêcher de tomber par la pression de leurs voisins et réaliser l’arc d’une voûte, ainsi la Confédération helvétique est semblable à une cathédrale construite avec des pierres qui ne demandent qu’à chuter, mais que l’astuce du législateur a utilisées pour monter le plus haut possible.

On a toujours intérêt à prendre l’homme pour ce qu’il est et non pour ce qu’il devrait être, surtout en politique.

Un clivage inédit et révélateur

Chaque votation apporte son enseignement sur la diversité des Suisses. Classiques sont les oppositions entre la droite et la gauche, les Romands et les Alémaniques, les villes et les campagnes, les hommes et les femmes. Ces clivages se sont évidemment manifestés le dimanche 27 novembre au sujet de la sortie du nucléaire. Il s’y est superposé une nuance originale : ce sont les cantons frontaliers de la France qui ont accepté l’initiative tandis que le Valais et Fribourg la refusait. A l’exception du Jura, la division d’établit ainsi entre cantons protestants et catholiques. Il y a donc dans le refus du nucléaire une composante culturelle déterminante : la confiance ou la méfiance à l’égard du pouvoir.

Car tous les autres arguments ont été balayés durant la campagne. Il n’y aurait pas eu de pénurie d’électricité si l’initiative avait été mise en en œuvre ; cela n’aurait pas renchéri le prix du kWh mais plutôt l’inverse ; le courant importé ne devait pas nécessairement être produit par du charbon ou du nucléaire étranger. Le débat se réduisit à l’argument essentiel : nos centrales sont-elles sûres ? Sont-elles à l’abri d’une fusion du cœur ? Un accident majeur est-il exclu ?

A cette question existentielle les opposants à l’initiative avançait le verdict des experts de l’IFSN, qui est notre organe de surveillance nucléaire. Dès qu’un réacteur donnerait de signes de défaillances, cette commission pourrait les mettre à l’arrêt et proclamer leur péremption. Composée de scientifiques et de techniciens suisses, indépendants et compétents par leur appartenance à une race élue, cette institution  garantissait notre sécurité. On pouvait donc s’abstenir d’en débattre. On n’en a donc pas parlé.

Cette affirmation massive a convaincu la droite plutôt que la gauche, les hommes plutôt que les femmes, les Alémaniques plutôt que les Romands, les citadins plutôt que les ruraux, les catholiques plutôt que les protestants.  Ces catégories de convaincus se rejoignent dans une même obéissance à l’autorité. Car bien entendu personne ou presque n’avait de compétence proprement technique pour se décider en connaissance de cause. Si par exemple les femmes se méfient du nucléaire plus que les hommes, cela ne veut pas dire qu’elles évaluent mieux le risque de fusion du cœur mais qu’elles ne supportent pas du tout l’idée d’un accident majeur, tuant ou handicapant des victimes. Leur respect inconditionnel de la vie est instinctif.

Cet exemple est intelligible. D’autres le sont moins. Pourquoi un électeur de droite croit-il en la pérennité des réacteurs plutôt qu’un votant de gauche ? Qu’en sait-il sinon que le pouvoir politique s’est prononcé pour la survie des réacteurs et cela lui suffit.

En réalité les réacteurs suisses présentent une probabilité non nulle d’exploser, mais celle-ci est faible. Dans la tête des opposants à l’initiative, ce qui est peu probable s’assimile à ce qui est impossible. Dès lors on peut élaborer une politique qui n’en tienne plus compte

Débâcle des sondages

Les instituts de sondage traversent une crise grave : leurs prévisions sont continuellement démenties par la réalité. Dans le cas du duel Trump-Clinton, on pouvait encore comprendre qu’un coude à coude serré débouche sur un résultat inattendu, parce que celui-ci demeure dans la marge d’erreur annoncée. Mais dans le cas de la primaire de la droite français, les ordres de grandeur ne sont même pas respectés : le troisième candidat se retrouve premier avec une avance considérable sur ceux qui le précédaient dans les sondages. Ces derniers ne signifient alors plus rien et ne mériterait pas qu’on s’y investisse. Or les sondeurs se vantent de la nature scientifique de leurs prédictions. Admettons qu’ils aient respecté les règles de bonne pratique. Ils se sont alors trompés parce qu’ils pratiquent un métier impossible. Peut-on vraiment prédire le résultat d’une élection ou d’une votation ? Avec une marge d’erreur qui est fiable ? Telle est la question.

Dès qu’on utilise le terme scientifique, on se persuade que toute science est capable de prédire le résultat d’une certaine expérience. Or c’est se leurrer. Le chapitre le plus réussi de la physique est la mécanique céleste. C’est une réussite prodigieuse, puisque l'on peut calculer la position occupée par les astres dans le futur ou dans le passé avec une grande précision et pour de longues durées ; il suffit de connaître la position et la vitesse des astres à un moment donné pour prédire l’avenir et remonter dans le passé. Mais cette réussite ponctuelle constitue une exception parmi tous les phénomènes de la réalité.

Il suffit pour s'en convaincre de songer aux prévisions météorologiques, qui deviennent imprécises au bout de quelques jours, contrairement aux éphémérides des astres. Souvent on se moque des météorologues en laissant entendre que la médiocrité de leurs prévisions reflèterait en quelque sorte leur incompétence. En fait, les astronomes ne sont pas plus compétents que les météorologues, mais ils ont mieux choisi le sujet de leur étude. Les équations, qui gouvernent d’une part le déplacement d'une planète et d’autre part celui d'une dépression atmosphérique, sont aussi bien connues les unes que les autres, mais les premières permettent des calculs précis sur de longues durées et les secondes pas. La météo est un phénomène chaotique, impossible à prévoir par nature, même s’il est totalement déterministe.

Or, les phénomènes économiques ou sociaux sont aux antipodes de la physique. Bien évidemment la sociologie est incapable de prévoir les révolutions et parvient, tout juste, à en donner a posteriori plusieurs explications contradictoires entre elles. De même le sondage effectué avant une élection ne peut prédire le résultat de celle-ci, parce que les électeurs, au courant du sondage, peuvent modifier leur vote en fonction de celui-ci. Ils ne sont pas des automates dont on peut prévoir le comportement. La sociologie ne traite pas de phénomènes prévisibles ou déterministes.

De même l'économie serait bien incapable de prévoir réellement les mouvements de la Bourse parce que, si elle le faisait, les positions prises dès l'ouverture de celle-ci par les opérateurs renseignés annuleraient la prévision. L'économie s'occupe de grandeurs que l’on peut mesurer avec précision mais dont on ne peut prédire le comportement. Il existe bien entendu des modèles économétriques, mais ils n'ont pas une durée et une validité très amples. On peut même se demander si cela a un sens de chercher des modèles en économie, si ce n’est pas une croyance scientiste, de type idéologique.

En un mot l'homme n'est pas modélisable parce qu'il est (apparemment) libre de ses décisions et que celles-ci seraient bien évidemment influencées par la connaissance de ce très hypothétique modèle de l’homme, qui serait invalidé au moment même où il serait connu. Au fond la seule chose de certaine que l'on peut dire des sondages, c'est qu'ils sont incertains.

Eloge de l’ignorance

 

 

Dans la loi suisse sur l’analyse génétique humaine, il est un article sublime  dont le titre résume toute une pensée politique : « Le droit de ne pas savoir ». Si une femme enceinte bénéficie d’une analyse, qui révèle que le bébé à naître souffrira d’une maladie génétique grave, elle peut néanmoins refuser de l’apprendre. Elle ne sera pas  confrontée à un choix difficile. Elle ne choisira donc pas, en toute ignorance de cause. Elle sera dès lors une victime, mais pas une responsable : l’aveuglement est la meilleure attitude de repli devant un réel insoutenable.

Et ce n’est qu’un exemple parmi beaucoup d’autres. En certaines circonstances, sous l’éventualité d’une menace sur la santé, l’économie, le climat, la sécurité, certains préfèrent ne pas savoir. Ou pour dire les choses brutalement, ils préfèrent ignorer. La culture politique du pays possède un droit, qui n’est drôlement pas noté dans la constitution fédérale : le droit à l’ignorance.

Ce droit furtif va à l’encontre de deux articles explicites de la Constitution, le droit à la formation (Art. 19 et 20 Cst) et le droit à l’information (Art. 16 et 17 Cst). Nuance importante : ce sont des droits mais pas des devoirs. Car aucun citoyen n’est tenu de réussir son école obligatoire, ni d’acheter des journaux, ni de regarder la télévision, ni d’assister à des réunions électorales. Peut- être devrait-on ajouter un alinéa à l’article 10  Cst : « tout être humain a le droit à l’ignorance ».

En premier lieu, une ignorance réelle et spontanée permet d’imaginer des solutions simples à des problèmes compliqués, ainsi que des solutions apparentes à des problèmes insolubles. C’est le vaste domaine du yaka, yakapa, isufi. C’est l’évocation rituelle du bon sens, qui est la chose la mieux partagée du monde, puisque chacun pense en être pourvu, voire en être le détenteur privilégié. Or, c’est le concierge de l’esprit : il ne laisse pas pénétrer les idées suspectes parce que nouvelles. Pour les intellectuels en revanche, cette lamentable secte, l’intelligence commence précisément là où s’arrête le bon sens, dont ils sont donc dépourvus. Leur bon sens se perd par l’étude, la réflexion, la pensée, l’introspection, la formation.

En Suisse, on se lamente vertueusement sur le taux d’abstention lors des votations ou des élections. On devrait plutôt s’en réjouir, car il mesure le taux des ignorants, une majorité de braves gens qui ne savent pas quel parti adopter, qui ne savent même pas que l’on vote ou même qu’ils ont le droit de vote. C’est de la modestie, voire de l’humilité. Pour autant, ceci ne signifie pas que la minorité de ceux qui votent tout de même ne comprendrait pas elle aussi une majorité d’ignorants. Mais ces derniers font au moins l’effort de ne pas apparaitre pour ce qu’ils sont. C’est l’hommage révélateur du vice à la vertu. Ils votent ainsi au hasard ce qui entache les prévisions des sondages d’une marge d’erreur considérable. Prédire le résultat d’un vote ressemble de plus en plus à prévoir la sortie d’un numéro à la roulette. La science de la démocratie référendaire s’apparente de la sorte à la mécanique quantique qui est le lieu d’un hasard essentiel.

A côté de cette masse naturelle d’ignorants innocents, il est une classe d’ignorants délibérés. Ce sont ces prétendues élites que l’on daube actuellement : universitaires, journalistes, politiciens, artistes, sondeurs, et même des milliardaires simulant l’inculture pour se faire élire par la masse. Dans la mesure où ils ont accès à toute l’information et où ils jouissent par leur formation de la capacité de l’apprécier, ils sont placés devant un choix redoutable : comment démêler la complexité inextricable du monde, sinon en ignorant délibérément des faits, en simplifiant outrageusement la réalité, en éliminant les facteurs gênants pour aboutir à une situation simple qui dicte une politique évidente.

Cependant, toutes les élites ne pratiquent pas une commune ignorance et elles ne travestissent pas réalité de la même façon : c’est pourquoi il y a une droite qui néglige le social, l’écologique, le souhaitable en un mot et une gauche qui omet la finance, le marché, le possible en bref. Chaque aile ferme un œil pour mieux ouvrir l’autre. Ces deux travestissements du monde définissent l’enjeu de la politique, réduite à une sorte de match de football entre deux équipes portant des maillots de couleurs différentes, qui chantent cependant à l’unisson l’hymne national au début de la partie.

 

Les piliers de la démocratie sont la formation et la culture

La démocratie se mérite. Elle s’apprend. C’est tellement difficile qu’il faut compter en siècles. Est-ce un hasard si les pays scandinaves et la Suisse réussissent leurs démocraties ? Leurs racines se situent dès le Moyen Age. En sept siècles, la majorité des citoyens peut apprendre que le but de la politique n’est pas d’imposer le pouvoir de cette majorité, mais de respecter toutes les minorités qu’elles soient d’origine linguistique, ethnique, religieuse ou même sexuelle En fin de compte. la démocratie se résume au respect de chaque personne dans sa singularité. Elle est à la fois libérale parce que la responsabilité matérielle de chacun est nécessaire et cependant sociale car la solidarité s’impose en cas de malheur.

En sens contraire, il est des cas d’école. La France ne réussit pas à se dépêtrer de son modèle monarchique et aristocratique, car le petit peuple n’a que très peu voix au chapitre et que la simple idée d’une législation avec la soupape du référendum fait horreur. D’autres pays sont encore plus loin du compte : la Russie, la Chine, la Turquie, l’Arabie saoudite. Même si le processus est enclenché, sa réussite n’est pas en vue.

La grande découverte de cette semaine est la réalité décevante des Etats-Unis. Longtemps présentés comme une démocratie modèle, comme la matrice sur laquelle réformer toutes les dictatures du monde, la victoire de Trump a dévoilé la reine des nations. Ce qui semble aujourd’hui le plus inconcevable, c’est le déni des valeurs des Pères Fondateurs de la nation, ces immigrants venus du monde entier précisément pour fuir l’oppression et construire un pays de liberté, auquel une statue gigantesque prête un visage dès le port de New York. Comment peut-on depuis quatre siècles respecter des valeurs et subitement les nier ? Comment un personnage grossier, vulgaire, sexiste, affairiste, menteur s’est fait élire pour incarner les valeurs fondatrices ?

Les explications sont demeurées à la superficie : ce serait la mondialisation, la numérisation, les crises financières, l’écume des finances. Or, une composante révélatrice du discours trumpien est ce procès des élites représentées par Hillary Clinton. Il a donc fallu que la majorité du peuple ne se sente pas en consonance avec ces élites. On le comprend tout de suite en effectuant un voyage d’une côte à l’autre et en rencontrant l’Amérique profonde. Elle n’a rien à voir avec la Nouvelle Angleterre ou la Californie. C’est sur les rives océanes que se situent les universités prestigieuses, les meilleures du monde, accessibles en payant des dizaines de milliers de dollars chaque année comme minerval. Là se trouvent les théâtres, les salles de concert, les musées, les galeries de peinture, les librairies, les cinémas, en un mot les lieux de culture.

En revanche le reste du pays constitue un désert culturel. La presse locale ne se consacre qu’à la vie régionale, avec une ignorance totale de ce qui se passe dans le reste du monde. Les écoles, les universités sont de bas niveau. Le seul spectacle est dispensé par la télévision, dont les grandes chaines sont financées uniquement par la publicité. Elles diffusent des émissions stupides afin de collecter des téléspectateurs suffisamment abrutis pour être influençables par des séquences publicitaires interrompant les programmes jusque deux fois par quart d’heure.

Les migrants qui ont peuplé le centre des Etats-Unis provenaient des couches les plus défavorisées de l’Europe, fuyant la pauvreté, la persécution, même la famine. Ils n’ont pas emporté leur culture d’origine parce qu’ils n’y avaient pas accès. Dans un village de l’Amérique profonde, même dans une petite ville, inutile de chercher un commerce de proximité, un boulanger, un boucher, un vrai restaurant. Et donc, la défaillance de la démocratie était prévisible. La majorité du peuple américain ne dispose pas des outils pour en faire l’apprentissage en profondeur. Elle est ignorante et inculte.

Dès lors on doit se poser la même question pour les pays européens. Si le pouvoir d’achat de la classe moyenne est manipulé par la publicité et s’oriente vers des gadgets numériques au détriment de ce qui fait la joie de vivre, on aboutira au même résultat paradoxal. Bien que le revenu moyen en parité de pouvoir d’achat aux Etats-Unis (53001 $) soit comparable à celui de la Suisse (53997$), l’usage qui en est fait est totalement différent. Par rapport à un Suisse, l’Etatsunien ordinaire est moins bien logé, nourri, habillé, soigné, distrait ou formé. Le résultat global se mesure à l’espérance de vie, quatre année de moins qu’en Suisse

Il est des Trumps à l’affut en Europe et même en Suisse. Dans la logique de leur action, ils s’efforcent de démanteler le service public de la télévision, ils s’en prennent aux universités, ils rechignent à subventionner la culture, ils veulent boucler les frontières, ils se moquent du droit international. Si on les laisse faire, même ici on aboutira au même résultat. L’ignorance et l’inculture sont les piliers de la dictature.

La Suisse sauvera l’Erythrée

L’Erythrée a la réputation d’être une des pires dictatures au monde et la Suisse d’en être l’exact opposé, un exemple de démocratie participative. Dès lors il était logique que le bon se sente tenu de convertir le méchant. En février de cette année, quatre parlementaires fédéraux, qui ont fait le déplacement, en sont revenu avec l’impression d’un pays propre en ordre, comme c’est d’ailleurs la règle pour toute dictature bien organisée, qui réussit à se maintenir au pouvoir. Dès lors le mot d’ordre à Berne est devenu : « intensifier les échanges diplomatiques et le dialogue avec les représentants érythréens avec pour objectif, que moins d’Erythréens quittent leur pays pour chercher refuge en Suisse ». Une motion en ce sens a été adoptée par le Conseil national et le Conseil des Etats ainsi que par le Conseil fédéral.

Pourquoi pas ? Mais il faut une certaine dose de naïveté helvétique et d’ignorance crasse de l’Afrique pour accorder à ce plan quelque chance de réussite. L’Afrique n’est pas simplement l’Europe dotée d’un climat torride. Dans ce continent, il n’y a rien qui ressemble à la Suisse, une démocratie directe, fondée sur la libre adhésion de ses cantons, vivant en paix, jouissant de la prospérité, munie d’une presse libre. A de rares exceptions près, c’est tout l’inverse. Le pouvoir est confisqué par une bourgeoisie locale, incompétente et corrompue, soutenue par des lobbys économiques étrangers, qui mettent le continent en coupe réglée.

On oublie trop souvent que l’Afrique a subi plusieurs traumatismes historiques : l’esclavagisme des Européens et des Arabes, un siècle de colonisation, le découpage en pays artificiels selon les intérêts des colonisateurs faisant fi de la réalité ethnique, le tout achevé par une décolonisation bâclée laissant libre champ à la violence et au désordre. Or avant ces événements, les ethnies africaines disposaient de structures coutumières, qui représentaient une forme de démocratie, de solidarité et d’entente. C’est cette forme naturelle de gouvernance qui a été détruite. On ne peut espérer remplacer en quelques décennies cette tradition en imposant des démocraties parlementaires à l’occidentale.

Et donc la dictature de l’Erythrée est le résultat d’une tragédie historique. Les bonnes paroles ne suffiront pas. La coopération au développement non plus. La démocratie, l’Etat de droit, la séparation des pouvoirs, le respect des droits de l’homme finiront par triompher. Mais pas du jour au lendemain, parce que la Suisse s’en occupe. D’ailleurs le but véritable de Berne est de diminuer l’afflux de réfugiés érythréens, qui constituent un contingent supérieur à celui des Syriens. Cela se fait en deux étapes.

La première consiste à minimiser la cruauté de la dictature locale. Pour ce faire on décrie à Berne les rapports des ONG et des Nations unies. Car l’ONU a mandaté une commission d’enquête sur les violations des droits de l’homme commises par le régime depuis l’indépendance. Cette commission a conclu que le pouvoir érythréen a, depuis vingt-cinq ans, commis des « crimes contre l’humanité », tout en recommandant la saisie de la Cour pénale internationale par le Conseil de sécurité des Nations unies. En Erythrée, la moindre critique peut envoyer un dissident indéfiniment au ¬bagne, où jeunes et vieux sont conscrits dans un « service national » à durée indéterminée, que la commission a qualifié de « forme moderne d’esclavage ». Les conscrits sont rassemblés au camp militaire de Sawa décrit comme un enfer : les filles recrutées de force y subissent des sévices sexuels. Mais à Berne ces rapports font sourire. On se persuade qu’ils sont l’œuvre de gauchistes, des rêveurs impénitents, de tiers-mondistes attardés. Je puis tout de même y ajouter un témoignage personnel. Dans un camp de réfugiés en Sicile, je me suis entretenu avec un déserteur érythréen. En tant que soldat recruté de force, il était posté à la frontière, afin d’abattre ceux de ses concitoyens qui tentaient de s’échapper. Tout comme à l’époque de l’Allemagne de l’Est, le but de cette armée n’est pas protéger le territoire, mais d’y confiner une masse d’esclaves.

La seconde étape bernoise consistera à entreprendre une action diplomatique, voire une aide au développement (dans la mesure où le destinataire l’accepte). Au terme de cette manifestation de bonne volonté, la Suisse pourra proclamer qu’elle a fait tout son devoir, que la situation en Erythrée évolue favorablement et que les déserteurs érythréens doivent être refoulés. Ce qu’il fallait démontrer. Une fois de plus la fiction aura remplacé la réalité.

Penser le réel comme s’il existait

 

 

La politique est l’art difficile de falsifier les données de problèmes insolubles pour leurs proposer des solutions imaginaires et  donc inopérantes. Cela se fait en en élaborant un monde fantaisiste pour dissimuler les dures contraintes de la réalité.

 Dans le débat sur le retrait du nucléaire, partisans et adversaire de l’initiative verte tombent d’accord sur l’essentiel, à savoir qu’il faut ne plus construire de centrales neuves et fermer celles qui existent : ils ne diffèrent que sur le calendrier, mais intégralement, comme s’ils parlaient de deux réalités différentes. Pour les opposants à l’initiative, il ne faut pas une sortie hâtive. Ils doivent donc démontrer d’abord qu’il n’y a pas de raison de se précipiter et ensuite qu’il y a une raison de temporiser.

Il n’y aurait aucune raison de se précipiter. Alors que les adversaires du nucléaire insistent sur le danger perpétuel que des centrales en fonctionnement font peser sur une région aussi densément peuplée que le Plateau, les partisans se reposent mollement sur l’ISFN, l’instance chargée de la sécurité nucléaire. Celle-ci, dotée d’une compétence, d’une perspicacité et d’une autonomie, toutes les trois surnaturelles, garantit la « Sécurité », au point qu’on ne doive plus s’en préoccuper. Or les catastrophes de Tchernobyl, de Three Miles Island et de Fukushima ont été chaque fois causées et aggravées par des erreurs humaines. Par définition, celles-ci sont imprévisibles. Comme on ne peut s’en prémunir, on reste, malgré les meilleurs experts de sécurité, toujours à la merci d’une défaillance du personnel. Il n’y a pas de sécurité absolue, sauf dans le discours politique qui en a rudement besoin.

Il y aurait une raison de temporiser, apparemment technique. On évoque le spectre d’une pénurie d’électricité si on arrêtait en 2017 les centrales concernées par l’initiative des verts. Selon un argument repris en boucle, « notre infrastructure de réseau n’est pas adaptée pour absorber une hausse importante de nos importations ». Cette argutie ne tient pas compte de la véritable réalité technique. En 2015, la Suisse a consommé 62626 GWh, tout en important 42306 GWh et en exportant 43341 GWh. Au cœur de l’Europe, nous disposons de barrages qui peuvent exporter de l’énergie de pointe à un prix élevé et importer de l’énergie de base bon marché, fournie par le reste de l’Europe, nucléaire et charbon. Nous sommes donc la plaque tournante,  importateur et exportateur pour près de 70% de notre consommation selon les heures de la journée, suivant une routine technique classique. Dès lors, notre réseau est parfaitement capable d’absorber les importations résultant de la fermeture en 2017 d’un tiers de notre production nucléaire, soit 15% de notre consommation totale d’électricité.  D’autant plus que les centrales actuellement fermées pour cause d’entretien représentent la moitié de la production du nucléaire. Le discours politique invente ainsi un problème tout à fait  imaginaire.

On admirera la séquence : d’abord nier l’existence d’un problème réel, l’éventualité inéluctable d’une catastrophe majeure, pour certifier qu’il n’y a aucun empêchement à la poursuite du nucléaire ; ensuite inventer un problème imaginaire, l’incapacité d’acheminer du courant de l’étranger, pour prouver que la poursuite du nucléaire est inévitable. Dissimuler la vraie vérité pour en inventerune fausse. La réalité concrète est remplacée par une pseudo évidence, complètement inventée pour les besoins de la cause. Dans le discours du pouvoir, le réel se dissout comme un morceau de sucre dans le café bouillant.

Tout cela pour ne pas avouer la véritable raison, purement financière, de la survie du nucléaire. S’ils sont contraints à fermer leurs centrales, les exploitants menacent de réclamer des dommages substantiels, à charge naturellement des finances publiques, donc des citoyens. Par ailleurs, ils ne disposent pas des capitaux nécessaires pour le démantèlement. Enfin nul n’a prévu les coûts de gestion des déchets pendant des millénaires. Et bien entendu il n’y a pas d’assurance pour couvrir la responsabilité des dégâts d’une catastrophe. En résumé, l’aventure nucléaire se termine par une gigantesque banqueroute dont il faut dissimuler la réalité imminente par l’émission de brouillards artificiels. Cela s’appelle l’exercice du pouvoir.

Réalité technique et fiction diplomatique

Le réchauffement climatique, si longtemps nié par les instances économiques est maintenant une telle réalité qu’il n’est plus possible de le nier. Une conférence va donc se tenir à Marrakech en novembre pour essayer de concrétiser les efforts communs des pays présents. Poursuivi par la vindicte de la Chine communiste, Taïwan ne sera représenté que par un observateur. Or, il s’agit d’un problème qui est indiscutablement planétaire. Nous avons déréglé la composition de l’atmosphère depuis deux siècles et le résultat est fatal : personne ne peut prédire ce qui va se passer dans les décennies à venir.

Face à cette urgence vitale, il serait élémentaire d’enterrer de vieilles querelles et de résoudre pratiquement un problème qui est strictement technique. Mais le poids de la Chine, même si elle est le pollueur majeur de la planète, paralyse les Etats occidentaux, y compris la Suisse, une des premières à reconnaître le gouvernement de la Chine communiste. Dès lors elle n’a pas de représentation diplomatique à Taïwan et réciproquement ce dernier pays n’est pas représenté officiellement à Berne. C’est à prendre ou à laisser : la Chine ne supporte pas l’existence diplomatique de cette province qu’elle revendique. Néanmoins, elle est le premier partenaire commercial d’un pays dont elle postule l’inexistence. En sens inverse Taïwan est aujourd'hui le premier investisseur en Chine. Le total de ses investissements en Chine ont dépassé les 400 milliards de dollars américains. Il n’y a donc aucune relation entre la réalité économique et la fiction diplomatique : ce sont deux plans disjoints. On peut faire de fructueuses affaires avec un pays dont on affirme qu'il n'existe pas. C'est du reste ce que fait la Suisse aussi.

Or, Taïwan dispose du statut d’observateur ou de membre associé auprès de 20 organisations intergouvernementales et structures affiliées, telles que l' OMC et de l'APEC, l'OCDE, la Banque  américaine de développement ou encore la BERD. Taïwan entretient des relations diplomatiques avec seulement 22 États des 193 États membres des Nations unies. Cependant, en pratique, la plupart des pays ont des relations diplomatiques officieuses avec Taïwan par le biais de bureaux de représentation faisant office de consulats.

En revanche le CNUCC, acronyme imprononçable qui désigne la convention cadre des Nations unies sur les changements climatique, ne veut pas de Taïwan. Dans le désordre du monde, cela peut paraitre un détail. Mais c’est un exemple frappant parmi d’autres de déni de la réalité au niveau mondial. Pour la sauvegarde de la planète, la hargne antérieure de la Chine et la pusillanimité de la Suisse devaient être rangées au magasin des accessoires diplomatiques désuets. Sinon on finira par ne plus prendre la diplomatie au sérieux.