A Kaboul, c’est la chute de l’empire occidental

 

Certains s’étonnent que la chute de Kaboul ait été tellement rapide. C’est qu’elle était programmée. Seuls les soldats américains l’empêchaient. Avant eux, les soldats soviétiques avaient dû se retirer en 1989 et, bien avant, l’armée britannique en 1919. C’est maintenant l’ultime soubresaut du colonialisme, au sens profond du terme : l’Occident croit savoir mieux que le reste du monde ce qu’est une civilisation digne d’exister, la sienne ! Or, seules ses armées en sont garantes. La démocratie est inassimilable dans de nombreuses cultures, du moins dans sa version de représentation élective.

Les habitants de Kaboul, qui étaient plutôt défavorables à la présence de troupes étrangères, tremblent maintenant à l’idée de se retrouver sous la coupe des talibans. La démocratie n’est que rarement barbare, tandis que la dictature n’est jamais civilisée.  Les Afghans n’ont eu que le choix entre la peste et le choléra, mais tout compte fait ils préfèrent l’occupation par une armée indigène plutôt qu’importée

Sur la scène planétaire, la débâcle de Kaboul reproduit deux antécédents : la chute de Saïgon en 1975 après la défaite de Dien Ben Phu en 1954 ; l’exode des Pieds-Noirs en 1962. Plus les décolonisations africaines aux alentours de 1960 qui ne se sont pas toujours déroulées dans la sérénité. Plus l’abandon de Hong Kong dont les derniers sursauts se déroulent sous nos yeux. Quand l’armée française quittera le Sahel, un califat islamiste s’y instaurera. Et l’Europe ne sera plus qu’un promontoire de l’Asie. Elle intériorisera la parole de Valéry en 1919 : nous autres civilisations savons maintenant que nous sommes mortelles.

Alors que la planète était une colonie de l’Europe vers 1920, il n’en reste presque plus rien aujourd’hui. Tel est le destin de tous les empires. Ils finissent par s’effondrer comme si leur force évidente au niveau militaire dissimulait une faille secrète, une contestation entre le discours et la réalité. Le mur de Berlin s’est écroulé sous le poids d’une contradiction majeure : on n’assure pas le bonheur des citoyens en les empêchant de sortir du pays. C’était en fait du servage au nom de la liberté, comme si un mur pouvait ouvrir un espace.

En nos contrées, nous gardons le souvenir majeur de l’empire romain dont l’administration, les légions, les villes entourées de remparts se sont révélées impuissantes contre l’effondrement en 476. Des bandes mal organisées de Germains, de Parthes et de Berbères l’ont envahi sans rencontrer plus de résistance que lors de la capitulation de Kaboul. A vrai dire, la civilisation romaine n’était pas tellement civilisée : l’ordre y régnait pat la terreur, l’inégalité sociale était la règle, avec des esclaves traités comme du bétail.

Quelle est donc la faille actuelle de l’Occident, afin de la combler avant qu’il soit trop tard ? Au départ sans doute les deux guerres mondiales de 1914 et 1939, déclenchées pour des motifs futiles, débouchant sur un massacre généralisé. En défendant la culture française contre la prétendue barbarie teutonne en 1914, la République a sacrifié la vie de 1 700 000 jeunes Français, qui ont manqué dans la génération suivante. En prétendant défendre une nation, elle a fait disparaître une génération.  Combien de médecins, d’ingénieurs, de musiciens, d’écrivains ont disparu avant de produire une œuvre ? Et combien de filles se sont retrouvées sans maris ? Et combien d’enfant ne sont pas nés ?

En 1920 quatre empires belliqueux ont disparu, Allemagne, Autriche Hongrie, Russie, Turquie. Et en 1960 les empires britanniques et français. La faute de ces Etats fut l’exercice de la violence pour croitre. La force de l’acratie helvétique a été le retrait de la politique européenne dès le XVIIe siècle et le refus de toute expansion du territoire. Le déficit actuel de l’Europe est son incapacité de devenir un seul pays de taille comparable à la Chine ou aux Etats-Unis. La faute de la Suisse est de ne pas s’impliquer dans un tel projet pour lequel est la plus qualifiée : culture du fédéralisme, refus de la centralisation, neutralité, concordance, démocratie directe. Tous ces ingrédients sont indispensables pour bâtir une nation à partir de plusieurs. Ce sont autant de recettes politiques très subtiles que les Suisses sont parmi les rares à maîtriser.

L’Histoire est faite d’une succession de cataclysmes qui ont pour rôle de trier les bons et les mauvais systèmes politiques afin de sélectionner les meilleurs. Face aux vastes chambardements d’épidémie et de transition climatique, après la montée de l’océan, la fonte des glaciers, la sécheresse des terres agricoles, les migrations massives, il faudra être parmi les plus forts. Le serons-nous mieux tous seuls ou avec nos voisins ? L’Histoire tranchera, mais il ne sera pas possible de la réitérer : elle ne repasse pas les plats.

 

 

L’ignorance est meurtrière mais la bêtise est coupable

 

Soit deux régions dont les taux de vaccinations Covid diffèrent largement. Quel est le résultat ? « Le nombre de contaminations au Covid-19 est en hausse, avec un taux d’incidence qui s’élève en Martinique à 1 200 cas pour 100 000 habitants, en France métropolitaine en dessous de 150. Les services hospitaliers font face à un afflux important de patients Covid. La campagne de vaccination progresse lentement en Martinique : moins d’un habitant sur cinq est vacciné. Dès le mercredi 11 août, un confinement strict va être instauré. Les commerces jugés non essentiels devront fermer. Les habitants ne seront pas autorisés à se déplacer à plus d’un kilomètre de leur domicile. »

S’il fallait une démonstration objective pour convaincre les sceptiques, elle est cruelle et éclatante. Selon qu’une population est plus ou moins vaccinée, le nombre de cas de Covid en dépend, tout comme les hospitalisations et les morts. Il ne sert à rien de répandre de fausses informations pour dissuader de se faire vacciner, la réalité est incontournable. La seule façon d’enrayer l’épidémie est de vacciner le plus possible. Fin de la démonstration dont on aurait pu se passer

Quand on aura le temps, on devra essayer de comprendre pourquoi les Martiniquais se sont moins fait vacciner que les métropolitains. Peut-être est-ce dû au manque de vaccins ou de personnel pour l’administrer, auquel cas les autorités sont en faute. Mais plus probablement la réticence des Martiniquais a joué le rôle principal. Dans ce cas, il faut investiguer plus loin : quelle est la différence dans la formation scolaire entre la Métropole et l’île ? Quel est le niveau d’éducation moyen ? Quelles sont les croyances propres à la Martinique ? Quelles sont les fausses informations diffusées ?

Parmi celles qui courent la Suisse, la plus pittoresque porte sur les vaccins ARN : comme ils ont été développés rapidement, ils seraient dangereux parce que la phase clinique a été trop courte. Tel est le jugement porté par des personnes qui n’ont aucune connaissance dans le domaine mais qui inventent ou propagent ce genre de bêtises. Ils ne savent pas ou plus probablement ne veulent pas savoir que des organes nationaux et internationaux donnent ou non la permission d’utiliser un vaccin, qu’ils sont composés d’experts et que ceux-ci engagent ce faisant leur responsabilité et leur réputation. Et plus encore l’opinion qu’ils ont d’eux-mêmes s’ils s’avisaient d’autoriser un vaccin qui ne devrait pas l’être

Mais pour beaucoup de gens, ces experts sont vendus à l’industrie pharmaceutique. Ils n’accordent par l’autorisation en connaissance de cause mais par corruption. Telle l’opinion répandue dans l’électorat populiste, dépourvu de formation, animé par une hargne universelle à l’égard de ceux qui savent ou qui gouvernent. Ils spéculent que, si certains ont des diplômes, cela leur a gâché le sens moral ou même le bon sens tout court. Alors que le « peuple », honnête par définition, inspiré par le Saint-Esprit, est une référence plus sure. Il sauraitt d’instinct que la vaccination Covid, contrairement à d’autres qui se sont révélées efficaces, est un poison administré pour seulement rapporter de l’argent à l’industrie avec la complicité des gouvernants. Et donc il a décidé d’attendre pour voir ce qui adviendra des vaccinés. D’ailleurs sa robuste santé ou sa jeunesse le préservera de tout effet grave du virus.

Telles sont les paroles des Martiniquais transmises par les médias. Ils préfèrent mourir que d’être vaccinés. Leur souhait se réalise donc, à la cadence de 5 morts par jour pour 375000 habitants. Mais le même discours est tenu par 10% des cas à risque en Suisse, quelles que soient les admonestations des ministres de la Santé. Et cela pose un sérieux problème : comment donner un minimum de formation en biologie à tout le monde dès l’école obligatoire ? Et comment approfondir cette formation pour tous ceux qui prolongent leurs études ? L’expérience montre trop souvent que des gens très bien formés en sciences humaines n’ont pas de vision réaliste de ce que nous savons du phénomène de la vie.

Au même niveau que le refus obstiné de la vaccination se situe celui du passe sanitaire (en français le mot qui existe se termine par un e muet pour ceux qui l’ignoreraient). Ce rejet s’appuie sur une idée simple : si je ne puis accéder aux théâtres, cinémas., restaurants, stades parce que je ne suis pas vacciné, il faut que tout le monde en soit privé, surtout ceux qui ont eu la faiblesse de se vacciner. Au nom de la liberté, je ne me vaccine pas, au nom de l’égalité je refuse aux autres de recommencer à vivre normalement.

Et les gouvernants restent bouche bée devant un tel étalage de bêtise et de méchanceté, superposé aux effets de l’ignorance. On se demande parfois comment cela est-il possible ?  Le peuple tient le pouvoir par les élections, les élus ne peuvent pas démissionner le peuple, ni le mettre en accusation. Si l’ignorance est meurtrière, la bêtise est coupable, mais ne sera jamais punie. Elle a donc de beaux jours devant elle.

 

 

 

Le changement climatique, ici et maintenant.

 

L’été a été riche en événements prévus par ceux qui savent et imprévus par ceux qui cultivent l’ignorance. Incendies en Grèce, Turquie, Russie. Déluges en Allemagne, Belgique, Chi ne et Inde. Des morts, des villages brûlés, des récoltes perdues, des températures jamais atteintes. Tout cela avait été prédit et ignoré par les pouvoirs. Le sixième rapport du GIEC est venu apporter la confirmation : on ne peut plus douter que le climat est ébranlé par l’activité humaine et le réchauffement s’accélère ici et maintenant. L’augmentation de 1,5° est désormais inévitable même si on ne projetait pas davantage de CO2 dans l’atmosphère à partir de maintenant. Car depuis la première prise de conscience vers 1990 la production de gaz de serre n’a pas ralenti. Il y a toujours 82% d’énergie primaire qui repose sur les combustibles fossiles mais la croissance de la demande a été constante. Les pires contributeurs sont la Chine et l’Inde dont les besoins ont été multipliés entre trois et quatre fois.

On peut difficilement le leur reprocher puisque ces deux pays avaient grand besoin de se développer et que rien ne les empêchait de prendre exemple sur l’Occident gaspilleur. C’est donc aussi ici et maintenant, dans la Suisse heureuse, qu’il fait basculer dans un autre système. Ce ne sont pas les moyens qui manquent pour capter l’énergie renouvelable, c’est la volonté politique. Il semble que l’opinion publique avance sur cette voie plus vite que le pouvoir.

A son actif on ne peut mettre que des mesure homéopathiques et l’échec de la loi CO2. Celle-ci était à base de taxes, c’est-à-dire que l’on comptait sur le marché pour réguler ce que l’on n’avait pas la force de gouverner. En renchérissant l’essence, le mazout et les voyages en avions, on rétablirait une barrière sociale, qui permettrait au riches de continuer à polluer et aux gens modestes de se priver, en d’autres mots une prime paradoxale aux pollueurs. Toujours dans le même esprit délirant, la Suisse achète aux pays pauvres des droits à polluer. C’est tellement immoral que cela en devient absurde.

Ce qui est en jeu c’est la survie de l’humanité dans sa composition actuelle de huit milliards d’individus. La première prise de conscience doit donc être la décroissance démographique. La seconde, la réduction de la dépense énergétique des pays riches. La troisième l’impératif du développement des énergies renouvelables. Comment imaginer une telle révolution des esprits ?

Il faut commencer par éliminer le poison de la désinformation. Lors des blogs antérieurs sur ce sujet, on a tout entendu et son contraire : il n’y a pas de réchauffement climatique ; s’il y en a un, il ne dépend pas de l’activité humaine ; s’il dépend de celle-ci, il est impossible de changer d’activité économique dans les proportions nécessaires. Ces trois thèses ont été développées universellement par les partis populistes selon leur logique fondée sur le déni de la réalité pour complaire à la fraction ignorante de l’opinion publique et se faire porter au pouvoir par celle-ci.

Changer de mentalité politique n’est pas impossible face à une catastrophe. Ce fut par exemple le cas de l’Allemagne d’Adenauer passant en peu d’années du soutien du nazisme à une démocratie modèle. CE fut celui de l’Afrique du Sud passant de l’apartheid à la réconciliation de ses différentes tributs. Le rapport du GIEC ne suffira pas à mobiliser les pouvoirs politiques. Dans un mois on n’en parlera plus. Les années prochaines apporteront leur lot de désastres écologique jusqu’à ce que finisse par céder le barrage de l’indifférence, de l’égoïsme, de l’insensibilité.

Comment faire pour ne pas se laisser aller à ce scénario catastrophiste ? Comment trouver les ressources spirituelles pour opérer une révolution économique ? Le Pape François a publié l’excellente encyclique Laudato si, que l’on ne peut qu’approuver. Mais concrètement n’a pas été levée la contradiction que représente une encyclique précédente Humanae vitae, qui considérait que les procédés contraceptifs étaient des « péchés ». Il en va ainsi pour tous les pouvoirs : ils n’ont pas l’humilité de reconnaître qu’ils se sont dans le passé récent largement trompés. C’est là que se trouve la racine de la tétanisation actuelle.

 

 

Le vaccin obligatoire ?

 

Comme l’épidémie se prolonge et se rallonge à coup de variants, la tentation de rendre obligatoire la vaccination croit. Déjà trois Etats y ont succombé pour l’ensemble de la population, Tadjikistan, Turkmenistan et Vatican. Ce ne sont pas des exemples de démocratie et ceci explique cela. D’autres le décident pour certaines catégories professionnelles, Etats-Unis (y compris des entreprises), France.

La question se pose donc aussi pour la Suisse, mais elle reçoit une réponse immédiate : ce sera non. Il n’est même pas utile que Berne le propose, car le peuple le refusera. Même si le pouvoir dispose de tous les éléments pour juger que c’est la meilleure politique ou même la seule possible, il ne peut prendre cette décision. Le souverain n’en veut pas. Bolsonaro n’en veut pas non plus. C’est au même niveau.

Car l’expérience nous apprend de plus en plus que la seule façon d’arrêter l’épidémie est la vaccination, pourvu qu’elle concerne vraiment tout le monde. C’est-à-dire toute la planète. Si le virus peut continuer à se propager dans des pays, qui ne peuvent pas se payer les vaccins et n’ont pas les moyens de les administrer, les variants continueront à se développer et à annuler l’immunité acquise des pays riches vaccinés. On ne peut écarter l’hypothèse d’un variant futur qui serait beaucoup plus mortel.

C’est comme pour le climat : nous nous sauverons tous ensemble ou nous périrons. L’espèce humaine est indivisible. Elle doit apprendre à se diriger de la sorte. Même si c’est désagréable pour les nationalistes. On ne commande à la Nature qu’en lui obéissant. Il ne suffira donc pas de fournir gratuitement, à nos frais, le vaccin à ceux qui ne peuvent le payer. Il faudra contraindre Bolsonaro à l’utiliser et le contrôler sur place. Il faudra envoyer des équipes médicales dans les pays qui en sont démunis.

Les discours rituels sur la liberté pour chacun de disposer de son corps n’y changeront rien. La formule usagée selon laquelle la liberté de chacun s’arrête où commence celle de l’autre est creuse. Car qui délimitera ma liberté que je surestime et celle de l’autre que j’ai tendance à sous-estimer ? La griserie de skier sur une neige vierge, hors-piste, constitue ma liberté inaliénable plus précieuse que la liberté de vivre des skieurs respectant les consignes qui seront emportés par l’avalanche que j’aurai déclenché. Il faut donc que le pouvoir intervienne. C’est la raison d’être même de toute loi.

Le pouvoir, pusillanime au point de ne pas affronter les manifestations qui se multiplient, use de moyens détournés dont le principal est le pass sanitaire, attribué aux personnes immunisées. Mais aussitôt surgit un second discours sur l’égalité. Si les porteurs de pass peuvent accéder aux cinémas, théâtres et stades, la liberté des non immunisés est entravées. L’égalité requiert que tous soient privés de cinéma, de théâtre, de stade et que ceux qui vivent de ces activités soient privés de la liberté d’exercer leur métier. Et ainsi de suite.

La solution la plus simple, la plus franche, la plus efficace est donc la vaccination pour tous. En 1977 son recours systématique a permis d’éradiquer la variole. En août 2020, l’OMS annonce l’éradication de la poliomyélite par virus sauvage en Afrique, le Nigeria n’ayant plus connu de cas depuis quatre ans. Tandis que seulement deux pays connaissent encore des cas de contamination par le virus sauvage : l’Afghanistan (29 cas) et le Pakistan (58 cas). Ces expériences montrent la voie à suivre. Pour l’instant ce n’est pas possible. On va donc continuer à chipoter, ergoter, procrastiner. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?

 

 

 

Le fantasme religieux des OGM

 

 

« La culture d’organismes génétiquement modifiés (OGM) n’est autorisée en Suisse qu’à des fins de recherche. Un moratoire sur l’utilisation d’OGM dans l’agriculture est en vigueur depuis l’acceptation d’une initiative populaire en 2005. Il a été prolongé trois fois par le Parlement et arrivera à échéance en décembre 2021. Le Conseil fédéral demande une nouvelle prolongation, jusqu’à fin 2025. »

Le Conseil fédéral n’est pas téméraire. S’il s’avisait de ne pas prolonger le moratoire, le peuple l’exigerait par voie de votation. En la matière, les organes élus, à commencer par le parlement fédéral se sont clairement prononcés dès 2001 pour l’introduction contrôlée de la culture des OGM encadrée par une loi très restrictive. Rien n’y a fait : le peuple n’en veut pas, cela ne sert à rien d’insister. Le moratoire sur les OGM est une séquelle du régime de démocratie directe, comme l’interdiction des minarets et de la burqa.

Ce refus populaire helvétique est d’autant plus étonnant qu’il se limite d’une part à l’Europe et d’autre part à l’alimentation. Ni en Amérique, ni en Asie, l’utilisation d’OGM en agriculture n’a suscité cette levée de bouclier. « 181,5 millions d’hectares de cultures OGM ont été cultivés en 2014 dans le monde. Les cultures OGM représentent entre environ 10% des surfaces agricoles de la planète. 28 pays en cultivent notamment les Etats-Unis, l’Argentine, le Brésil ou encore le Canada, les plus gros producteurs. En Europe, l’Espagne, la Roumanie et la Slovaquie en cultivent également. »

Par ailleurs, les applications médicales n’ont fait nulle part l’ombre d’une réserve éthique . La première protéine recombinante d’intérêt pharmaceutique ainsi obtenue, dès le début des années 1980, est l’insuline humaine pour soigner les diabétiques, produite dans la bactérie Escherichia coli. Contrairement aux insulines extraites de pancréas animaux, celle-ci est véritablement de l’insuline humaine. Depuis, de très nombreuses protéines-médicaments sont produites par ce procédé : hormone de croissance, EPO (traitement des insuffisances rénales), facteurs de coagulation, interleukines (traitement de certains cancers)… Les cellules utilisées ne sont pas toujours des bactéries ; il s’agit aussi de levures (champignons unicellulaires, comme la levure de boulanger), de cellules de mammifères (d’ovaires ou de reins de hamster, cellules humaines de rétine, cellules humaines cancéreuses du col de l’utérus), de cellules d’ovaires d’insectes, de cellules souches embryonnaires aviaires.

En premier lieu, essayons  de définir de quoi l’on discute. La définition la plus simple serait la suivante : on appellerait organisme génétiquement modifié (OGM) un organisme dont l’ADN a été modifié par l’homme. Bien entendu c’est faux. Car, il n’y a dans une ferme aucun animal ou aucun végétal, qui ne soit pas un OGM au sens littéral du terme, obtenu par croisement et sélection par les paysans dès le néolithique, puis par les stations officielles d’essais agronomiques. Il n’existe dans la Nature ni vaches, ni blés, ni vignes dans leur définition actuelle.

Si on s’en tenait à ce que la Nature nous offre, nous en serions toujours à la chasse et à la cueillette, c’est-dire que la Terre subviendrait médiocrement aux besoins de quelques millions d’individus. Sans OGM, l’espèce humaine ne peut survivre dans sa définition actuelle. En sens inverse, si l’on abandonne un élevage sans soin, les bêtes périssent, si des grains de maïs ou de blé sont semés “naturellement”, les plantes sont étouffées par les mauvaises herbes. Nous vivons en symbiose avec des animaux et des plantes dont nous ne pouvons nous passer pour nous nourrir et qui ne peuvent se passer de nous sans dépérir. L’élevage et l’agriculture sont deux vastes entreprises techniques, qui ont bouleversé non seulement le paysage mais qui ont aussi métamorphosé le vivant, la relation essentielle entre l’homme, les plantes et les animaux. La technique agronomique des OGM s’inscrit dans cette démarche.

Et donc la définition légale de la loi suisse est très alambiquée, voire sournoise et incohérente. Elle réserve le terme d’organisme génétiquement modifié au résultat d’opérations humaines que la nature ne ferait pas d’elle-même.

« Par organisme génétiquement modifié, on entend tout organisme dont le matériel génétique a subi une modification qui ne se produit pas naturellement, ni par multiplication, ni par recombinaison naturelle. » (Loi suisse sur le génie génétique, art5 al.2)

Mais bien entendu la Nature ne fait pas d’elle-même des opérations de sélection au sens souhaité par les hommes. Le blé actuel a été sélectionné par les hommes pour que les grains restent attachés à l’épi, afin qu’on puisse les récolter, ce qui n’est pas dans l’intérêt naturel de l’espèce dont les semences doivent au contraire se disperser.

Le blé moderne est le résultat d’une construction génétique unique : il contient le génome complet de trois espèces différentes Si un laboratoire, partant des espèces sauvages, reconstruisait un blé moderne par des techniques OGM, celui-ci serait légalement interdit à la culture. De même, si par croisement on parvenait à reproduire une espèce OGM déjà existante, les semences dites naturelles seraient autorisées, mais pas celles produites en laboratoire, bien qu’elles soient identiques. En d’autres mots la définition légale ne porte pas sur le résultat, mais sur le procédé d’obtention. En conclusion, il n’y a pas de définition de l’OGM qui tienne la route.  C’est du verbalisme juridique. On ne sait pas de quoi l’on parle.

Bien plus qu’un problème technique, le génie génétique soulève donc une objection culturelle. Nonobstant la consommation d’OGM massive depuis une génération, aucun risque pour la santé humaine ne s’est manifesté malgré l’évocation de possibles allergies, cancers, toxicités. Sous couvert de risques potentiels mais non manifestés des applications du génie génétique, se dissimule un problème essentiel : l’homme hésite au moment de toucher à la vie et de la modeler selon son désir, car il usurperait la position du Créateur et deviendrait totalement responsable de son destin. Que la personne soit croyante ou non en un Dieu personnel ne change rien à ce sentiment d’effroi devant la manipulation de la vie. C’est le même réflexe qui entraine le refus de la vaccination pour près de la moitié de la population de la Suisse : ce n’est pas seulement le résultat de l’ignorance bien réelle de la biologie, mais aussi d’une croyance archaïque : si je meurs, c’est que mon heure a sonné, il est vain et sacrilège de se révolter.

Dès lors, il faut se rendre compte de l’état réel de la majorité de l’opinion publique. Elle n’a aucune idée de génétique, elle ignore ou refuse les mécanismes de l’évolution selon Darwin. On peut le déplorer mais le pouvoir politique doit en tenir compte. Il n’est du reste pas le pouvoir puisqu’il ne peut décider en la matière. Il est plutôt dans la position du courtisan d’un souverain absolu, auquel il faut qu’il passe ses caprices et qu’il fasse des courbettes.

Tout ce que fait la Nature est bon. Elle n’a commis qu’une seule erreur, l’homme. Telles est la croyance non seulement des écologistes affirmés mais de la majorité du peuple suisse. Le refus des OGM n’est donc pas un choix technique, mais une profession religieuse, plus ou moins influencée par le premier chapitre de la Genès : un Dieu créateur crée toutes les espèces végétales et animales qui deviennent sacrées de ce fait dans leur définition.

 

 

Trop peu et trop tard

 

 

Simonetta Sommaruga a signé le 6 juillet à Dakar un accord pour économiser (au Sénégal!) une fraction du CO2 que la Suisse continuera d’émettre sur son territoire. Nous n’avons du reste pas cessé de le faire. Les mesures réelles déjà prises ont réduit la production de CO2 par tête d’habitant. Mais comme la population a augmenté, le bilan global est le même. Et c’est le seul qui compte du point de vue planétaire. Le climat ne dépend pas d’efforts vertueux mais d’une réduction réelle des gaz à effet de serre. La marché international des droits de polluer est un une scandaleuse dérision, immorale parce que les pays développés, donc hautement polluants, achètent aux pays qui polluent peu le droit de continuer à émettre.

« Les émissions mondiales de CO2 devraient atteindre un niveau jamais vu d’ici 2023 et continuer à croître par la suite »  met en garde mardi passé l’Agence internationale de l’énergie.  Le diagnostic est sans appel et le jugement sévère. Préoccupé par la pandémie, le pouvoir politique a laissé couler le fleuve de CO2 en croyant qu’il se tarirait sous l’effet des mesurettes prises jusqu’à présent. Or, il n’en est rien. Au niveau planétaire, la situation continue de s’aggraver tout comme les conséquences déjà sensibles. Même en Allemagne et en Belgique, pays hautement développés qui se croient au-dessus des conséquences, le réchauffement a exigé son contingent de morts par noyade dans des inondations jamais vues auparavant.

A bien y réfléchir, la pandémie n’est qu’une répétition générale – et en ce sens une pédagogie- de ce qui nous attend vraiment, la transition climatique, autre rappel à l’ordre de la Nature. Elle ne s’arrêtera pas comme une épidémie, mais elle s’aggravera, jour après jour. Pour lutter contre celle-ci, pour la prévenir, pour l’atténuer, il faut renoncer le plus vite possible à l’usage des combustibles fossiles et arriver à la décarbonation totale. Par un double mouvement : réduire la consommation par exemple à 2000W par habitant, l’approvisionner par des énergies renouvelables. Tel est l’objectif affiché par le Conseil fédéral suisse pour le -beaucoup trop- long terme, soit l’année 2 100.

Le total de la puissance consommée dans notre pays divisée par le nombre d’habitants est actuellement de 4 800 Watts. Celle-ci ne tient pas compte de l’énergie grise consommée en Suisse, c’est-à-dire l’énergie nécessaire à l’étranger pour produire les biens importés. Si on en tient compte, on aboutit à une Suisse à 8 300 Watts. En prenant au sérieux l’objectif de 2000 Watts, cela reviendrait à diviser par quatre la consommation actuelle. Ce n’est pas banal.

Toujours dans l’objectif affiché par le Conseil fédéral, les trois quarts de la puissance de 2000 Watts proviendraient du renouvelable, hydraulique, éolien, solaire, géothermique, biomasse et le reste d’énergies fossiles, ce qui entraînerait encore l’émission d’une tonne de CO2 par an et par habitant au lieu des 4.7 tonnes rejetées actuellement.

D’une part, la législation va introduire des mesures contraignantes (interdiction de chauffages électriques ou à mazout, promotion des voitures électriques, etc.). D’autre part, chaque consommateur peut anticiper ces décisions et puis les soutenir lorsque le législatif en débattra. Voici un demi-siècle, le pouvoir d’achat et la consommation d’énergie n’étaient que le tiers de ce qu’ils sont actuellement en Europe. Il est donc possible d’atteindre ce but. Mais ce ne sera pas facile si cela s’opère contre la volonté du peuple.

Le consommateur intervient chaque fois qu’il ouvre un interrupteur, démarre une voiture, règle le thermostat de son habitation, remplit le panier du ménage. La sauvegarde de la planète dépend d’une foule de décisions minimes, prises par tous. Il s’agît d’une véritable ascèse. Il faut renoncer à la satisfaction de paraître plus prospère que son voisin en acquérant une voiture trop puissante ou le dernier gadget électronique, en passant ses vacances aux Maldives, en suivant la mode vestimentaire, en achetant pour la seule satisfaction d’acheter, en consommant pour consommer, en gaspillant pour se prouver qu’on en a les moyens, en s’imaginant que le bénéfice du gaspillage est de créer des emplois.

Cela ne se résume donc pas à réduire les émissions de CO2, mais à inventer une nouvelle société, une nouvelle économie, un nouveau système technique, une nouvelle culture. Quelles seront ses composantes ? Pour surmonter la barrière représentée par l’univers de la publicité, propagande implicite pour une économie mortifère, sur quels agents peut-on compter ?

Le plus important serait sans doute la communauté scientifique qui ne cesse d’émettre des mises en garde, plus ou moins relayées par les médias. Cependant la Science est perçue comme mensongère par une fraction de l’opinion publique. L’ignorance est prônée : la compétence pointue sur un sujet précis entrainerait l’incompétence sur tout le reste.  Selon l’image que s’en fait le peuple, un savant est un grand distrait. Il devrait s’abstenir d’intervenir dans un débat politique.

Dans l’Histoire les révolutions sociétales ont souvent bénéficié de deux autres agents, du reste étroitement liés, la culture et la religion, qui s’adressent à l’affectivité plutôt qu’à la raison. Mais une vaste sous-culture alimente le marché mondial à base de séries télévisées débiles, de jeux électroniques infantiles, de musiques médiocres, de modes grossières, de nourritures frelatées, pour ne pas parler de l’anti-culture de la pornographie, des jeux de hasard, du trafic de drogue et du tourisme de masse.

Cette débauche draine des capitaux importants, qui manquent pour la création artistique authentique. On souhaite une culture mondialisée, qui s’incarnerait dans des œuvres de grande valeur. Mais les gouvernements nationaux sont impuissants face à Internet, vaste marché culturel sur lequel se développe certes un échange authentique, mais aussi une contre-culture basée sur l’exploitation de la crédulité, de l’extorsion et du mercantilisme.

Il en résulte que notre survie mentale, qui se nourrit de culture, dépend dans une large mesure du passé. Les musées de peintures des siècles antérieurs sont saturés de visiteurs. Le répertoire des concerts symphoniques s’arrête en 1950 parce que les compositeurs contemporains font fuir le public. On n’a jamais imprimé autant de livres, mais les chefs d’œuvre sont rares. Depuis un siècle, nous n’avons rien produit qui se compare à la chapelle Sixtine, à la Passion selon Saint-Mathieu ou à la cathédrale de Chartres. La culture authentique est devenue une ressource en voie de tarissement, tout aussi non renouvelable que le pétrole.

Il faut donc inventer une nouvelle culture dont on aperçoit les prémices : elle favorisera la sobriété heureuse qui est le contraire de la pénurie infligée. Il faut se persuader que le but de l’existence est de se sentir parfaitement bien, en évitant de s’imposer des objectifs de consommation démesurés. Il faut sortir de la contre-culture représentée par la publicité, par la mode, par les revues sur papier glacé, par la glorification des « peoples », par des séries télévisées. Apprendre à se satisfaire de peu, puisqu’un jour on ne pourra plus produire que ce peu et le distribuer à tous, en le partageant honnêtement.

 

 

 

 

 

Saisie de la culture par l’administration

 

Ainsi les cantons romands viennent de décider de modifier l’orthographe du français, comme si la langue entrait dans leur juridiction. Au Grand Siècle, Richelieu créa l’Académie Française pour lui confier ce rôle, c’est-à-dire une assemblée de véritables praticiens de la langue, les écrivains. Eux-seuls peuvent observer les modifications spontanées de celle-ci sous l’effet de l’usage populaire. A la marge, ils peuvent essayer d’y apporter quelque ordre, mais sans se faire trop d’illusions. L’anglais évolue plutôt bien sans académie. Il existe des éditeurs pour les dictionnaires

Car toutes les langues ont pour nature d’évoluer. Le latin n’a-t-il pas éclaté d’abord en une foule de dialectes locaux qui se sont finalement agglomérés autour de six à sept langues qui elles-mêmes n’ont pas cessé d’évolue ? Il n’est donc pas question de se récrier devant des tentatives de remise à jour. Sauf que celle-ci concerne l’orthographe. On peut et on doit en dire tout le mal qu’elle mérite, par ses complications infinies qui ont pour seul mérite de créer le métier de grammairien et les fonctions d’enseignants. Dans un pays francophone, les enfants parlent le français quand ils abordent l’école obligatoire. Ils le parlent, mais ils ne le lisent ni ne l’écrivent.

Il faut donc leur apprendre que les lettres è et ê se disent de la même façon, o ou au se prononcent de la même façon, comme en, an, em, am. Le p de loup ne s’énonce pas,  mais son féminin n’est pas loupe selon une certaine logique mais louve. Un î ou un û se prononce toujours i ou u.  Les graphies sain, saint, sein, seing, ceint se prononcent de la même façon, mais ont des sens bien différents. Etc…

On conçoit donc que la maîtrise de l’orthographe ne soit pas à la portée de tout le monde, spécialement des enfants élevés dans des familles démunies de livres, de journaux ou de revues. Cela existe. C’est donc un facteur de discrimination sociale fondée non sur l’argent, mais sur la culture. Des instituteurs ou des enfants d’instituteurs (Marcel Pagnol) peuvent concurrencer des fils de banquiers. Insolent. L’orthographe n’est donc qu’un fragment de la culture, un bien gratuit que peuvent s’approprier les plus modestes, moyennant de la persévérance et de l’engagement. A ce titre, elle mérite quelque attention au moment de la bazarder.

Anecdote vécue. Voici quelques années un diplômé de l’EPFL souhaitant se consacrer à l’enseignement s’inscrivit à la Haute Ecole Pédagogique vaudoise. Très rapidement il déchanta et m’apporta, comme pièce à conviction, un cours de pédagogie bourré de fautes d’orthographe, dont le thème principal était d’ailleurs tout à fait cohérent, puisqu’il stigmatisait l’orthographe comme étant un facteur gratuit de discrimination sociale. Je remis cette chose à la Conseillère d’Etat vaudoise. Qui fit la moue. Peu de temps après, je fus interpellé par la directrice du service en charge de lutte contre le harcèlement dans l’administration, passablement agacée par ma démarche harcelante à l’égard de ce pauvre enseignant. Pour m’absoudre, elle me proposa de dénoncer l’étudiant coupable de cet acte de lèse-enseignant. Ce que je refusai naturellement de faire, en priant cette administration de cesser d’enquêter sans juridiction sur l’activité de parlementaires cantonaux.

Cette histoire a le mérite de dépeindre froidement ce que notre système éducatif public pense de l’orthographe et d’expliquer pourquoi ces administrations se jugent compétentes pour la réformer. Dans le sens de la simplification. Puisque l’effort demandé à l’élève est pénible, il est urgent de le réduire. Telle est l’inspiration de cette pédagogie du relâchement des exigences. La même dégradation est du reste sensible dans l’enseignement des mathématiques vaudoises, plaisantes et ludiques, qui se gardent bien d’aborder réellement ces disciplines austères et utiles, mais difficiles, que sont la géométrie, l’algèbre et la trigonométrie. Le but n’est pas d’enseigner mais de socialiser dans une bonne ambiance décontractée. C’est le concept « Club Med » de l’école.

Il a la vertu inestimable de laisser à leur place ceux qui n’en ont guère. Pour certains partis, leur électorat se recrute d’ailleurs parmi les humbles et les offensés, les diplômés à la sauvette, les rejetons de familles défavorisées sans accès à la culture en général. Il ne faut pas trop ébranler leur condition pour qu’ils restent fidèles aux seuls partis qui leur promettent toujours que cela changera et qui se gardent bien de le faire jamais. La culture apparaît ainsi comme l’ennemie de certains intérêts politiques, très particuliers. Ce n’est pas nouveau. Ce n’est pas propre à notre pays. Bien avant, bien ailleurs, certains dictateurs l’avaient compris.

 

Le jour d’après arrive-t-il ?

 

Un gigantesque soupir de soulagement, on peut aller au restaurant, à la piscine, au cinéma, au théâtre. On ne doit plus porter le masque qu’à titre de précaution supplémentaire, pour se conformer à la loi là où elle l’exige. On essaye de se persuader que c’est fini, que l’on se réveille après le cauchemar. Est-ce vraiment vrai ?

Car en même temps des nouvelles inquiétantes parviennent de Russie et d’ailleurs. Le variant Delta engendre une nouvelle vague. Il est vrai qu’à peine 10% des Russes sont vaccinés ce qui donne la mesure de l’arriération mentale de la population. Le pouvoir a agi à la russe : ceux qui ne seront pas vaccinés perdront leur emploi. Bonne leçon. Il reste 14% des patients à risque en Suisse qui refusent le vaccin : cela signifie qu’ils seront responsables peut-être d’une obligation de se vacciner.

Personne ne sait ce qui va se passer, sauf ceux qui ne savent pas ce que c’est que de savoir. Pendant une année, nous avons espéré « le jour d’après », que nous imaginions aussi plaisant que le jour d’avant, peut-être en plus serein, en moins agité, en plus convivial encore qu’auparavant pour rattraper le temps perdu.  La traversée de l’épreuve exaltait nos futurs plaisirs. Cependant, au terme de ces 18 mois, nous commençons à soupçonner qu’il n’y aura pas de jour d’après. Si le virus mute, si un autre virus surgit, il n’y aura plus que du présent indéfiniment répété, entre vagues et confinements, couvre-feux et fermetures.

Nous ne récupèrerons jamais  le temps perdu, nous ne reviendrons pas au passé. Nous avons  égaré une année, comme si nous ne l’avions pas vécue. Et peut-être même perdu la quiétude pour toujours. Quand nous y repensons – nous avons maintenant tout le temps de songer- nous nous demandons comment nous avons pu être aussi sourds aux coups que le destin frappait à la porte.

Voici plus d’un an, ce n’était des heurts légers, un effleurement discret de l’Histoire, un grincement des gonds : déjà des grippes tenaces en Asie, des migrants noyés dans la Méditerranée, le fascisme renaissant de ses cendres aux confins de l’Europe, la Crimée envahie, un bouffon élu l’homme le plus puissant du monde par une majorité d’analphabètes du pays le plus riche, la noria des cargos chargés de containers déversant sur notre continent les biens fabriqués ou récoltés dans le monde entier, par le labeur de travailleurs sous-payés. Et nous, les Développés, tous ensemble, même les moins favorisés, nous nous croyions devenus bénéficiaires, rentiers, propriétaires, adjudicataires de la planète, la seule habitable dans le système du Soleil.

Certes, aucun après n’est jamais tout à fait comme son avant, mais certains ensuite diffèrent radicalement de leur auparavant. D’une part, il y a des périodes, lentes et majestueuses ainsi qu’un discours éloquent, 37 siècles de l’Egypte des pharaons, un millénaire romain, comme si le temps devenait l’éternité. D’autre part il y a des époques, qui ressemblent à un cri. Nous sommes entrés dans ce genre d’époque où tout chavire.

C’est déjà arrivé. Entre 1347 et 1352, cinq ans à peine, et un tiers ou la moitié des Européens morts de ce que l’on appela, faute de mieux, peste, noire. Un tiers ou la moitié, on ne sait pas, car on ne parvenait plus à compter, on n’avait pas le temps de les enterrer. En même temps, l’empire de Chine, celui des Khmers et celui de Byzance s’effondrèrent. A tout hasard, on arrêta les Juifs pour les brûler vifs, puisqu’il fallait trouver des coupables à cette explosion de colère divine. A force d’insister, ce monstrueux bûcher éteignit l’épidémie, du moins dans l’imaginaire. Car la peste fut endémique jusqu’au XIXe siècle. Elle ne frappait plus que ceux qui n’avaient pas hérités de leurs parents survivants les anticorps nécessaires.

Et nous y revoilà. Le virus mute pour prendre les vaccins de vitesse. Nous ferons des progrès considérables dans leur invention, dans leur production, dans leur distribution. Nous irons jusqu’à les donner aux peuples nécessiteux. Pas par bonté d’âme. Nous le prétendrons, pour nous nous donner bonne conscience, mais ce sera en vérité pour éteindre cet incendie toujours prêt à reprendre. Car nous saurons désormais vivre sur un volcan toujours prêt à exploser. Nous reconnaîtrons enfin qu’il y a un feu dans les entrailles de la Planète. Elle n’est pas faite pour nous, l’espèce qui se croit idéale, méritant l’exclusivité Elle est faite pour la vie, celle qui est la plus forte, la plus simple, la moins exigeante, celle du virus ou de la bactérie, des fourmis ou des termites.

Huit milliards d’hommes sur la Terre, c’était de la provocation. Tous se rêvant avec un téléphone portable, une voiture, un frigo, des vacances au soleil des tropiques. Quel songe et quelle illusion ! La terre n’est pas faite pour huit milliards de surconsommateurs. Quelques millions de chasseurs cueilleurs, voici dix mille ans, c’était tolérable. Mais huit milliards d’habitués d’huile de palme et de viande de bœuf, cela n’est pas possible. Il fallait les éliminer, les réduire à la portion congrue, menacer de les ramener à courir derrière l’auroch vêtus de peaux de bêtes. La machine virale s’est mise en marche et elle ne s’arrêtera que lorsque nous aurons compris.

Pas seulement qu’il existe des virus, mais aussi un climat qui dérive, une politique qui s’affole, des conflits qui s’amorcent, des artisans et commerçants ruinés, des chômeurs qui ne parviennent même plus à se nourrir. L’Extrême-Orient a éliminé le virus et s’est remis à travailler et à s’enrichir. Certains de ces pays sont des îles et d’autres des dictatures. Et ça marche. La Suisse en est le contraire. Car, bien qu’elle se croie une île, elle est en fait entourée des terres ; on n’a jamais fait autant en matière de démocratie. C’est bien simple, personne n’exerce le pouvoir, celui-ci s’est dissous. Lorsque le ministre de la Santé dispose de mesures indispensables pour contenir l’épidémie, il se fait traiter de dictateur. Il faut n’avoir jamais vécu dans une dictature pour affirmer ce genre de niaiserie.

Le problème pressant n’est donc pas seulement de rouvrir les restaurants et les stades pour amadouer la population, mais de réussir à lui faire changer de perspectives. Comment continuer à vivre en pesant moins sur l’environnement ? Par exemple en renonçant à l’avion, en ramenant son usage à une exception. Et donc en ne déversant pas de l’argent public dans ce secteur pour tenter de prolonger son agonie. En n’acceptant pas que la publicité relance l’excès de son usage. Pratiquement, cela signifie mettre en conserve les appareils existants en attendant d’estimer si on peut les convertir à l’hydrogène ; aider le personnel navigant à trouver une autre qualification.

Autre piste. Revenir à l’approvisionnement local, à produire l’essentiel de la nourriture sur le territoire, à la distribuer dans des commerces de proximité accessibles à pied. Même objectif pour les médicaments et l’électricité. Implanter des éoliennes et des panneaux photovoltaïques, isoler les bâtiments. Apprendre aux enfants des écoles l’informatique et l’évolution. Concevoir toute chose pour survivre le mieux possible si l’importation devenait impossible. Adapter les institutions pour les rendre plus agiles en cas de catastrophe.

Personne ne sait ce qui va se passer, sauf si nous décidions de cesser de réagir, et de commencer à agir.

 

Un échec prévisible et prémédité

 

 

Le 13 juin  est arrivé et  nous avons voté oui au  referendum opposé à la loi sur le CO2. Il se présentait sous de mauvais auspice car la loi était attaquée par la droite extrême qui lui reprochait de prélever des taxes et par l’extrême gauche qui la critiquait pour son manque de radicalité.

Le but prétendu au terme de 2050 était d’atteindre le renoncement aux énergies fossiles, pétrole et gaz, pour lesquels la Suisse dépense 80 milliards par an en importations, alors que les énergies renouvelables pourraient être captées sur le sol national pour nous en passer.

On aurait pu interdire le chauffage au mazout et les voitures à essence, en prévoyant une période de transition suffisamment longue et en appuyant des solutions de rechange. On aurait pu instaurer un rationnement, comme chaque fois que l’on est confronté à une pénurie, afin que les moins favorisés ne soient pas prétérités. On n’en a rien fait. Le parlement, aveugle sur la situation réelle,  a privilégié le recours au marché, cette main invisible quasiment déifiée, qui arrangerait tout sans que l’on doive se donner la peine de réfléchir.

Le parlement fédéral élabora une loi sur le CO2 telle que les inconvénients de la transition climatique affecteraient surtout les moins favorisés. Car, la sauvegarde de l’environnement et la justice sociale sont deux objectifs qui ne coïncident pas spontanément. L’exemple historique le plus récent est celui des gilets jaunes. Dans la France de 2018, ce mouvement a explosé en réaction à une augmentation des taxes sur l’essence, qui était programmée en vue d’en diminuer la consommation, selon la seule logique de la protection de l’environnement. Cette initiative négligeait le fait manifeste que, pour beaucoup de travailleurs, la voiture constitue le seul moyen d’accéder à leur emploi et qu’ils n’ont pas la possibilité de supporter des taxes accrues avec de faibles salaires.  Cette prise de conscience élémentaire se trouvait hors de portée des fonctionnaires et des parlementaires, tant français que suisses.

Et cependant la transition climatique tout comme l’épidémie de coronavirus font partie du mécanisme le plus élémentaire de la Nature. Toute modification de l’environnement agit comme un filtre. Laissée à elle-même, elle avantage les plus évolués pour qu’ils survivent. C’est conforme à la cruelle logique de l’évolution selon Darwin. L’épidémie agit selon le même mécanisme en triant entre ceux qui peuvent se faire vacciner et les autres. D’abord Israël, puis la Suisse, puis l’Inde.

Une politique intelligente devait donc prendre en compte deux objectifs difficilement conciliables : sauver la planète ; protéger les populations défavorisées. Dans l’optique de l’évolution biologique naturelle, elles seraient éliminées. Mais l’évolution spirituelle de l’espèce humaine exige peut-être de dépasser cette logique. Dans quelle mesure, avec quels moyens, selon quels critères ? Personne n’y a réfléchi sérieusement à Berne.

Et donc : on imposa une taxe de 30 à 120 francs par vol aérien ; l’essence augmenterait par taxe de 5 à 7 centimes le litre ; la taxe sur le mazout pourrait augmenter le prix du litre de 30 centimes. Cela n’empêchera nullement les plus favorisés de faire leur course du Week-End à Londres ou New York, de chauffer leurs vastes demeures et de rouler dans de grosses voitures. En revanche les familles au budget serré devront renoncer à ces facilités.

Bien entendu cette objection n’a pas échappé tout à fait à Berne. Après simulation sur le résultat pour une famille de deux enfants, on décida de compenser ce surcoût par une redistribution via l’assurance-maladie. On atteint ici le comble de l’absurde : renchérir les combustibles fossiles par l’augmentation de leurs prix et simultanément fournir un revenu supplémentaire qui annule ou atténue cette mesure. Cette loi allait non seulement irriter la frange la moins favorisée de la population, mais elle contenait en elle-même de quoi ne pas servir à grand-chose. Ce n’est pas par le marché que l’on va résoudre un problème de société.

La loi sur le CO2 envisageait donc comme moyen essentiel le renchérissement de certaines prestations. Ces taxes supplémentaires sont négligeables pour ceux qui en ont les moyens et qui ne changeront pas leur comportement. Mais elles pèseraient tellement lourd sur ceux qui n’en disposent pas qu’ils devront renoncer à certaines prestations. Les sauts de puce pour shopping d’une ville européenne à l’autre cesseront d’être massifs si les billets valent plus que quelques dizaines de francs. Le voyage en avion redeviendrait ainsi ce qu’il fut : une prestation de luxe réservée à ceux qui font partie de la classe supérieure. Telle fut sinon l’objectif, du moins le résultat évident de cette loi

Le chauffage et les charges des locataires augmenteraient. Les trajets en voiture pour aller au travail mangeraient une partie des salaires les plus bas, pour des travailleurs qui ne peuvent pas faire du télétravail. Il y aurait eu peut-être des mécanismes de compensation, mais ils n’intéresseront que quelques défavorisés. Cette loi prenait en otage la classe moyenne, celle qui paie des impôts et qui n’est pas subventionnée sous une forme quelconque, soit à peu près le tiers moyen de la population.

Est-ce que la production de CO2 aurait diminué pour autant ? Personne ne peut prévoir quoi que ce soit, face à l’élévation de la température dont ne connaissons pas l’évolution future et à un système économique que personne ne comprend plus. Car ceux qui polluent le plus, qui ont de grosses voitures, qui voyagent beaucoup en avion, qui occupent de grands logements, ne seront pas vraiment incités à diminuer leur consommation. Cette loi favorable aux plus gros pollueurs se conforme aux préjugés de l’assemblée parlementaire et des milieux d’affaire, à savoir que la transition climatique n’est pas un sujet sérieux. On fabrique une loi déséquilibrée pour prétendre avoir fait quelque chose.

Le consommateur intervient chaque fois qu’il ouvre un interrupteur, démarre une voiture, règle le thermostat de son habitation, remplit le panier du ménage. La sauvegarde de la planète dépend d’une foule de décisions menues, prises par tous. Il s’agît d’une véritable ascèse. Il faut renoncer à la satisfaction de paraître plus prospère que son voisin en acquérant une voiture trop puissante ou le dernier gadget électronique, en passant ses vacances aux Maldives, en suivant la mode vestimentaire, en achetant pour la seule satisfaction d’acheter, en consommant pour consommer, en gaspillant pour se prouver qu’on en a les moyens, en s’imaginant que l’intérêt du gaspillage est de créer des emplois.

Gérer la transition climatique ne se résume donc pas à réduire les émissions de CO2, mais à inventer une nouvelle société, une nouvelle économie, un nouveau système technique, une nouvelle culture. Quelles seront ses composantes ? Pour surmonter la barrière représentée par l’univers de la publicité, propagande implicite pour une économie mortifère, sur quels agents peut-on compter ?

Le plus important serait sans doute la communauté scientifique qui ne cesse d’émettre des mises en garde, plus ou moins bien relayées par les médias. Cependant la Science est perçue comme mensongère par une fraction de l’opinion publique. L’ignorance est prônée : la compétence pointue sur un sujet précis entrainerait l’incompétence sur tout le reste.  Selon l’image que s’en fait le peuple, un savant est un grand distrait. Il devrait s’abstenir d’intervenir dans un débat politique.

La pandémie imprévue que nous subissons n’est qu’une répétition générale – et en ce sens une pédagogie- de ce qui nous attend vraiment, la transition climatique, autre rappel à l’ordre de la Nature. Cette dernière ne s’arrêtera pas comme une épidémie, mais elle s’aggravera, jour après jour. Pour lutter contre celle-ci, pour la prévenir, pour l’atténuer, il faut renoncer le plus vite possible à l’usage des combustibles fossiles et arriver à la décarbonation totale. Par un double mouvement : réduire la consommation par exemple à 2000W par habitant, l’approvisionner par des énergies renouvelables. Tel est l’objectif affiché par le Conseil fédéral suisse pour le -beaucoup trop- long terme, soit l’année 2 100.

Toujours dans l’objectif affiché par le Conseil fédéral, les trois quarts de la puissance de 2000 Watts proviendraient du renouvelable, hydraulique, éolien, solaire, géothermique, biomasse et le reste d’énergies fossiles, ce qui entraînerait encore l’émission d’une tonne de CO2 par an et par habitant au lieu des 4.7 tonnes rejetées actuellement.

D’une part, la législation devra introduire des mesures contraignantes (interdiction de chauffages électriques ou à mazout, promotion des voitures électriques, etc.). D’autre part, chaque consommateur peut anticiper ces décisions et puis les soutenir lorsque le législatif en débattra. Voici un demi-siècle, le pouvoir d’achat et la consommation d’énergie n’étaient que le tiers de ce qu’ils sont actuellement en Europe. Il est donc possible d’atteindre ce but. Mais c’est impossible si cela s’opère contre la volonté du peuple.

Il faut donc inventer une nouvelle culture dont on aperçoit les prémices : elle favorisera la sobriété heureuse qui est le contraire de la pénurie infligée. Il faut se persuader que le but de l’existence est de se sentir parfaitement bien, en évitant de s’imposer des objectifs de consommation démesurés. Il faut sortir de la contre-culture représentée par la publicité, par la mode, par les revues sur papier glacé, par la glorification des « peoples », par des séries télévisées. Apprendre à se satisfaire de peu, puisqu’un jour on ne pourra plus produire que ce peu et le distribuer à tous, s’il est honnêtement partagé.

Car, il demeure des fractions de l’opinion publique et des décideurs, qui ne sont convaincus ni de la transition climatique, ni de l’épidémie de coronavirus ou qui prétendent ne pas l’être. C’est une application de la règle éternelle : les hommes ne veulent pas savoir que leur civilisation est mortelle et encore moins qu’ils organisent son suicide.

La loi sur le CO2  fut  soumise à un vote populaire, qui se déroula en toute méconnaissance de cause : qui a lu une loi en 87 articles s’étalant sur 39 pages?  Elle a fédéré la droite qui trouve que l’on en fait trop et la gauche que l’on n’en fait pas assez. Cette double opposition prouve une seule chose : la loi était la moins mauvaise que puisse promulguer un Conseil fédéral impuissant et un parlement divisé. Non pas au sens où elle aurait été en quelque mesure efficace au point de vraiment réduire l’empreinte CO2 de moitié en 2030. On n’en sait rien mais on peut en douter. Cette loi fut la seule que nos institutions puissent élaborer dans un contexte de confusion mentale. Elle privilégiait l’incitation à la contrainte, elle aurait pesé plus sur les pauvres que sur les riches, elle décèle une faille du pouvoir.

 

Au royaume des borgnes, les myopes sont rois

 

Il existe deux façons classiques de déraisonner, celles de la droite et de la gauche. Il est à peine besoin de les décrire : la première est pour le marché et contre l’Etat, pour les riches et contre les pauvres, pour la religion et contre la libre pensée, pour l’armée et contre l’objection de conscience, pour les hommes et contre les femmes, pour la peau blanche et contre toutes les autres couleurs, pour le citoyen de souche et contre le requérant d’asile. Et la seconde déraisonne à l’inverse. Dès qu’un projet touche à un de ces mythes, machinalement les uns sont pour et les autres sont contre. C’est une politique réflexe, qui engage moins la raison que l’affectivité.

Il existe aussi des partis, qui se disent du centre. Ils ne sont ni pour, ni contre quoi que ce soit, bien au contraire. Dans ce parti-pris d’objection de la contradiction, les Vaudois se présentent comme experts. De peur de mal penser, ils s’efforcent de ne pas penser du tout, sans toujours y réussir. Mais c’est tout de même bien essayé et méritoire.

Entre vérité et mensonge, il y a les partis qui s’affichent de centre-droit, ce qui ne veut rien dire. Ils sont peuplés de militants qui ne se veulent pas de droite car ils sont sensibles au ridicule de la politique réflexe. Ils font donc semblant d’être raisonnable, jusqu’à ce qu’ils votent  automatiquement avec la droite.

A l’ordinaire, les gens de droite pensent que les gens de gauche sont de mauvaise foi. Et vice versa. Ni les uns, ni les autres n’imaginent que l’on puisse penser autrement qu’eux. Ils sont tellement persuadés d’avoir seul raison que forcément les autres déraisonnent : ils doivent être affligés d’un défaut inné, d’une déficience cérébrale : car quand on voit ce que l’on voit et que l’on sait ce que l’on sait, il n’est pas possible de prendre un autre parti que le nôtre.

Charles Péguy avait bien déchiffré ce jeu : « Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise pensée. C’est d’avoir une pensée toute faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise âme et même de se faire une mauvaise âme. C’est d’avoir une âme toute faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une âme même perverse. C’est d’avoir une âme habituée. »

Parfois, au grand effroi des militants, l’extrême de la droite se met à penser (si l’on ose dire) comme l’extrême de la gauche : c’est ce qui s’est passé dans la rupture des relations avec l’UE, l’affaire des pensions ou jadis le refus des OGM. Les commentateurs scandalisés parlent d’une « alliance contre nature », ce qui ne veut rien dire. Si les extrêmes se retrouvent, cela doit être parce qu’ils ont une nature en commun : précisément le déni de réalité. Chacun oblitère une partie du réel. Ce n’est la même partie pour les deux extrêmes, mais c’est la même aberration. Les uns ferment l’œil droit et les autres l’œil gauche ce qui définit une catégorie simple de borgnes politiques.

Ces considérations s’appliquent pratiquement à toutes les démocraties. Le Parlement anglais, origine de toutes est organisé comme une partie de football : les députés ne sont pas dans un hémicycle mais sur deux travées face à face. Tantôt les uns gouvernent et tantôt les autres. C’est le régime de l’alternance.

En Suisse, c’est le contraire : on se gouverne par concordance, tous les partis se retrouvent dans les exécutifs, communal, cantonal et fédéral. En mettant ensemble des gens qui déraisonnent de façons diverses, on les oblige à raisonner simultanément. C’est une tellement bonne idée qu’elle a de la peine à franchir nos frontières et qu’elle bénéficie à la Suisse de façon exemplaire. La réunion des deux espèces de borgnes donne une vision complète de la réalité.

Le système n’est pas infaillible car il reste humain. Parfois une majorité de rencontre fausse le jeu. Un Conseil fédéral avec quatre droitiers impose parfois des décisions déraisonnables comme la fâcherie avec l’UE. En sens inverse, Conseil d’Etat vaudois avec une majorité de gauche commet les erreurs symétriques comme on pouvait s’y attendre avec la réforme de l’orthographe. On observera avec intérêt la mutation du PDC et du PBD dans un parti qui se nomme même tout bonnement Le Centre. Tout un programme. Ce ne sera pas simple de fonctionner comme le parti de la raison. Car est-ce que la raison attirera les suffrages?