Nous n’irons plus au théâtre, les lauriers sont coupés

Le théâtre est une activité précieuse dont les adeptes attendent beaucoup, peut-être trop : divertissement, rire, attendrissement, passion, fascination, révélation. Tout peut y arriver. Mais parfois très peu, voire rien, parce que la recette rate, la formule déçoit, les comédiens dépitent. Il n’y a pas de réussite sans prise de risque. C’est la règle du jeu.

Quand on assiste contraint et forcé à une débâcle, la situation devient vite angoissante. Il y a un geste qui ne trompe pas. Si on regarde sa montre après dix minutes, c’est que l’on s’ennuie et c’est bien le seul réflexe qu’un spectacle ne peut se permettre. Mais on est coincé au milieu du rang et on ne peut s’enfuir qu’en dérangeant toute la rangée. Par politesse élémentaire à l’égard des comédiens en scène, on s’en abstient. Alors on s’enfonce dans une sorte d’hypnose, les yeux et les oreilles se ferment et on doit lutter contre le sommeil. Et cela dure, parfois deux heures. Et parfois on s’endort et on émet une amorce de ronflement, qui suscite l’indignation des voisins. Puis d’autres dormeurs, plus loin commencent à émettre des vrombissements. Et la salle ressemble à une ruche.

Le théâtre est une forme collective de l’amour. S’il n’y a pas le goût, il y a tout de suite le dégoût.
Or, Lausanne est de plus en plus envahi par des spectacles à la mode. Laquelle ? On ne sait pas, sinon que le metteur en scène ne se fixe aucun des objectifs traditionnels. Il ne vise ni à faire rire, ni à émouvoir : il va créer. Il va démontrer qu’il fait ce qui ne s’est jamais fait. Il va innover, il va surprendre, il va étonner. En fait il ennuie.

La recette pour une représentation réussie est bien connue : un texte d’un bon écrivain, un metteur en scène qui sert ce texte et qui ne s’en sert pas pour se faire valoir, des comédiens talentueux, voire un bon décorateur et un costumier. Peut-être un peu de musique.

La recette pour ennuyer est exactement l’inverse. Pas de texte sinon celui qu’improvisent les comédiens ou que compose le metteur en scène, parce qu’ils croient faire mieux qu’un auteur consacré. On aura des représentations d’après Shakespeare, ou Molière, ou même la Bible. Surtout pas d’intrigue, pas de suspens, rien qui puisse soutenir l’intérêt. Un décor minimaliste façon décharge publique ou ruine après bombardement. Des costumes sales ou, mieux encore, la nudité intégrale.

Jusqu’à présent un théâtre lausannois, le Kléber-Méleau résistait à cette funeste mode. On se souvient des cinquante classiques mis en scène par Philippe Mentha. Ce théâtre vient de rejoindre la conspiration de l’ennui avec « Un instant » selon Marcel Proust, choisi comme otage dans cette cabale. Deux comédiens divaguent dans une sorte de hangar, marchent à petit pas, jouent avec une prudente lenteur, à certains moments marmonnent jusqu’à être inaudibles, mâchonnent des extraits d’« A la recherche du temps perdu » mélangés à la triste histoire d’une réfugiée vietnamienne. La salle n’était qu’à moitié pleine et les applaudissements furent tout juste polis.

On est d’abord triste pour les comédiens qui ont consenti un énorme travail en aboutissant à cet échec. On est aussi personnellement fâché, parce qu’en sus du prix du billet, on a payé avec ses impôts des subsides à ce pensum : la commune d’Ecublens verse cette année 86 600 CHF au Kléber-Méleau. Et neuf autres communes participent à hauteur de leur population. En passant, on peut rappeler que l’opéra suit cette mode et qu’un metteur en scène se sentirait déshonoré s’il suivait le livret. On a trop vu des « Carmen », réjouissante espagnolade, transposées dans des décharges publiques avec un chœur de chiffonniers et des contrebandiers transformés en dealeurs..

Le signataire de ces lignes fait partie de ceux qui approuvent et encouragent le soutien des pouvoirs publics à la culture. Car celle-ci est intimement liée à la politique et au bien commun. Ce n’est que par la culture que les grandes causes finissent par s’imposer : « le Mariage de Figaro » a suscité la Révolution française ; « Germinal » a soutenu la révolte sociale. Il ne peut donc accepter cette dérision de théâtre financée par les impôts de tous. En particulier, les élèves de nos écoles ont le droit absolu d’être initié aux classiques de notre littérature. On chercherait en vain dans la production actuelle de quoi les former.

En célébrant le culte de l’inculture, les artistes mettent en scène le non-sens de la politique.

 

Comment survivre en 2050?

Le défilé des jeunes dans les rues de Lausanne et l’arrivée d’une petite Suédoise à Davos ont un tout petit peu ébranlé l’inertie des plus augustes assemblées. Les notables ont souri, serré des mains, tapoté des joues, longuement débattu mais n’ont rien décidé de faire. Les jeunes, eux, vivront encore en 2050 lorsque les notables seront tous morts et ils ont légitimement peur de ce qui les attend parce qu’il leur faudra continuer à vivre. Ils savent deux choses que leurs ainés semblent ignorer. Ils connaissent par cœur deux mesures que nul ne peut réfuter :

1/La teneur en CO2 dans l’atmosphère a augmenté continuellement depuis le milieu du XIXe siècle : on est passée de 75 parties par million à 400. Auparavant sur quelques milliers d’années, cette teneur n’avait pas augmenté parce que la planète était dans un état d’équilibre.
2/La température moyenne à la surface du globe a été de 14,38 degrés en 2011, soit 0,51 degré au-dessus de la température moyenne au milieu du 20e siècle. Neuf des dix années les plus chaudes dans les annales météorologiques se sont produites depuis 2000. La seule année du 20e siècle figurant dans cette liste est 1998.

Malgré le catastrophisme parfois outré des médias, il est donc vraiment vrai que nous avons changé un des paramètres essentiels de la planète, sa capacité d’absorber l’énergie solaire. Et nous l’avons fait à force de brûler des combustibles, pétrole ou charbon, qui sont eux-mêmes de l’énergie solaire emmagasinée durant des millions d’années, respectivement du plancton et des végétaux fossilisés. Ces êtres vivants se nourrissaient de CO2 et rejetaient de l’oxygène. C’est pour cela que notre atmosphère est devenue respirable. Or, nous avons enclenché le mécanisme inverse, nous retournons vers une planète avec plus de CO2 et moins d’oxygène.
Les océans en dissolvent une partie, les plantes en absorbent aussi durant leur croissance. Depuis le milieu du XVIIIe siècle, la révolution industrielle a changé la donne : l’activité humaine a injecté dans l’atmosphère une quantité supplémentaire de CO2. Nous avons mis en place un système industriel, qui dépasse les capacités de recyclage de la planète.
En mangeant notre capital d’énergie fossile, nous détruisons notre capital d’air respirable. Un jour, ces ressources non renouvelables, l’énergie et l’air, seront forcément épuisées. Nous vivons à crédit et un jour la facture nous sera présentée. Nous vivons au-dessus des moyens de la planète et un jour, ils manqueront. Quand, comment ? Personne n’en sait rien. Par la fonte des glaciers et la dilatation de l’eau, le niveau des océans va-t-il monter de deux centimètres ou de deux mètres ? Personne n’en sait rien. Et comme personne ne sait ce qui va arriver, on fait comme si rien n’arrivera jamais, quoi que nous fassions.
Auparavant, l’homme pouvait penser que, pour chaque nouvelle génération, la nature était telle que la génération précédente l’avait trouvée. Aujourd’hui, nous apprenons que notre technologie peut avoir des effets irréversibles sur la nature, par son ordre de grandeur et sa logique cumulative.
Dès lors nous commençons à douter du progrès. Son idée nous a soutenu depuis trois siècles, depuis que la révolution industrielle s’est emparée de la Grande-Bretagne du XVIIIe siècle par la réalisation de la machine à vapeur. Pour la première fois, la chaleur se transformait en énergie mécanique. Cela permit d’extraire au jour des quantités de charbon qu’il avait fallu auparavant remonter à dos d’homme (ou plus exactement de femmes). Cette houille alimenta des hauts fourneaux qui produisirent des quantités inimaginables d’acier, auparavant un matériau rare, coûteux et de médiocre qualité.
La suite s’est enchainée de façon irrésistible. Avec de l’acier à profusion, on a pu construire des trains et des rails, voyager à la vitesse inouïe de cent kilomètres à l’heures, transporter des tonnes de marchandises. Puis des bateaux à vapeur qui traversent l’Atlantique en cinq jours au lieu des cinq semaines prises par Christophe Colomb Nous avons décollé de l’ère néolithique qui durait depuis dix mille ans, qui était fondée sur l’agriculture et l’élevage pour passer dans une ère industrielle où l’économie ne repose plus sur la production de nourriture, asservie à la Nature, mais sur la multiplication de biens ou de services souvent superflus.
C’est pour cela que nous gaspillons beaucoup d’énergie, pour passer un week-end à Barcelone, pour acheter un appareil numérique sophistiqué ou pour importer du marbre depuis la Chine. Nous en avons encore des réserves mais en passant, sans faire attention, nous avons détraqué le climat et c’est cela qui devient une menace mortelle. Ce n’est pas la seule, mais les autres lui sont liées ou sont aggravées par le changement de climat, par la modification de notre planète.
Les sociétés sont mortelles, mais les hommes ne veulent pas le savoir. Car la descendance, la parenté, la nation prolongent la vie de l’individu, qui se console de son inéluctable trépas par ce substitut d’immortalité. Le nom, l’hérédité, le patrimoine se transmettent de génération en génération, au point que personne ne meurt jamais tout à fait. Dès lors, la seule pensée que puisse disparaître toute la civilisation, dont l’être humain fit partie et qui le prolonge, est encore plus insupportable que la contemplation de son propre effacement.
Comme les sociétés se fondent sur leur prétention à durer, le renoncement à cette illusion est douloureux. Et lorsque les signes des temps apparaissent, ils sont ignorés jusqu’à précipiter l’effondrement même que l’on se refuse à considérer. Les sociétés meurent prématurément, parce qu’elles ne veulent pas savoir qu’elles sont mortelles. De ce fait, elles ne prennent pas les mesures évidentes qui pourraient les sauver.
Existe-t-il une bonne gouvernance qui évite un effondrement prématuré ? Quels sont les choix de société qu’il faut privilégier pour qu’elle atteigne une durée honorable ? Qu’est-ce qu’une culture résiliente, capable de surmonter les défis les plus dangereux ?
Cette question dramatique se pose avec une insistance croissante au début de ce millénaire : la société industrielle, globalisée, libérale, productiviste est-elle en train de ruiner les fondements même de sa réussite ? Une civilisation fondée sur le profit, la croissance, l’abondance et le gaspillage est-elle stable ? Comment définir les conditions d’un développement durable ? Est-il imaginable de se développer et de durer ? Ou bien faut-il, comme le plaident les écologistes, renoncer au mythe de la croissance et rétrograder vers une société pastorale ?
Mais la question la plus importante est doctrinale : comment subsister au mythe de la croissance ? Car notre société fonctionne selon le paradoxe du cycliste : celui-ci reste en selle aussi longtemps qu’il roule ; s’il s’arrête, il tombe. Et donc ne vaudrait-il pas mieux de poursuivre la route à pied. Comment en trouver le courage ?

Le destin dépassé des universités cantonales

 

Selon la Constitution, la ligne de démarcation est claire : aux cantons l’enseignement du primaire à l’université, à la Confédération la formation professionnelle y compris les Ecoles polytechniques fédérales. Le partage semble aller de soi : ce qui a une coloration culturelle et cultuelle, appartient aux pouvoirs locaux, ce qui concerne l’industrie ne soulève pas les mêmes états d’âme et peut être confié à la Confédération.

Au fil des décennies, la ligne de partage s’est brouillée. Tout d’abord l’objectif de l’enseignement universitaire a changé : il ne s’agit plus de former les membres des professions libérales, médecins, avocats, notaires, pharmaciens, architectes qui se recrutaient jadis dans la bonne bourgeoisie et formaient une classe de notables. La formation ne coûtait pas très cher et le nombre des étudiants n’était pas trop élevé. Un canton universitaire pouvait supporter à lui seul l’essentiel du budget d’une université en spéculant sur le prestige et l’attrait qu’y gagnait son chef-lieu. C’était l’université de papa. Elle était forcément cantonale et c’était très bien ainsi. On réservait les emplois du canton aux diplômés du canton, selon la logique imparable des réseaux locaux.

Aujourd’hui l’université dispense un enseignement de masse à 250 000 étudiants qui ne deviendront pas tous, loin de là, des notables. Un diplôme universitaire est simplement un passeport pour des emplois un peu plus intéressants, stables et rémunérateurs. La formation est devenue plus exigeante, les budgets ont explosé. Les universités ont appelé à la rescousse les cantons non universitaires, qui compensent une partie du coût de leurs ressortissants, et la Confédération qui les subsidie soit directement, soit par le truchement du Fonds Nationale de la recherche.

Par ailleurs les frontières nationales ont sauté. Le processus de Bologne uniformise les diplômes à travers toute l’Europe et les accords bilatéraux permettent aux diplômés européens de s’installer partout. Non seulement les cantons ne peuvent plus se livrer à toutes les exclusives qui rendaient si pittoresque le paysage universitaire suisse, mais ils doivent s’intégrer dans l’Europe universitaire.

Ce n’est pas un progrès ébouriffant. C’est un simple retour à la case départ. Lorsque les grandes universités ont été créées depuis le douzième siècle, les diplômes avaient tout naturellement une validité dans tout le continent. Nulle part on n’allait refuser l’exercice de sa profession à un médecin de Montpellier ou à un juriste de Bologne. C’est le stupide XIXe siècle qui a imaginé de construire une science française face à une science allemande jusqu’à ce que l’université européenne éclate en une mosaïque d’institutions autistes. Les Etats-Unis ont tiré les marrons du feu. Il n’y a eu une science américaine que dans la mesure où il n’y avait plus une science européenne mais un conglomérat de ghettos.

Ainsi le contexte dans lequel les universités cantonales sont nées a disparu. Et les conditions de leur financement deviennent de plus en plus difficiles. Le financement d’une faculté de médecine au bénéfice de tous les cantons pèse trop lourd. La Confédération rechigne à investir davantage tant elle a peur que les cantons se désengagent. Et puis, l’ensemble de l’édifice n’est pas cohérent. Les duplications existent. Chaque université prétend couvrir le plus grand champ du savoir même si le nombre des étudiants dans certains auditoires est restreint. Le cas des facultés de théologie est significatif. On se souviendra de la saga des pharmaciens vaudois qui refusaient de se former à Genève et qui en ont appelé au peuple. La rationalisation et les économies d’échelle ne sont pas possibles dans ce contexte folklorique.

Toutes ces raisons militent pour que les universités cessent d’être gouvernées par les cantons, mais surtout sans pour autant perdre leur autonomie propre en matière de nomination des professeurs, de programmes des cours et de projets de recherche. Mais il faut maintenant une main unique pour répartir les finances. Il faut un ministère fédéral de l’Éducation pour réduire les particularismes dispendieux et les duplications fantaisistes.

L’introuvable centre de la Suisse

 

La réussite initiale de Macron, suivie d’une chute tout aussi spectaculaire et inattendue, conforte un dogme de la politique française : l’impossibilité d’un centre. Auparavant ce pays s’est gouverné à la pagaie, un coup à gauche, un coup à droite, selon le principe d’alternance. La composition d’un gouvernement rassemblant hommes et femmes (à parité !) de droite et de gauche représentait une tentative de sortir de cette alternance. En revanche, la Suisse se conduit depuis longtemps à la rame selon la concordance, par impulsions simultanées à gauche et à droite qui définissent un sillage à peu près droit, faute de barreur (premier ministre) et de gouvernail (président).
L’alternance engendre un parlement bipartisan, ainsi que la Chambre des communes de Westminster le concrétise : des bancs sont disposés des deux côtés de la salle, les députés du gouvernement à la droite du Speaker, tandis que ceux de l’opposition sont installés à sa gauche. On ne peut mieux matérialiser l’analogie entre la vie parlementaire anglaise et un match de football, ce jeu de gentlemen joué souvent par des brutes.
En 2015, notre Conseil national s’est décentré : 101 conseillers pour la droite (PLR, UDC) avec une majorité absolue, 55 à gauche (PS, Verts), le petit reste (PDC, PVL, PBD, PEV) se réclamant plus ou moins du centre soit 44. Mais qu’est-ce que ce centre ? Les partis centristes seraient voués à l’insignifiance s’ils ne faisaient que soutenir alternativement des projets de gauche ou de droite. De ce point de vue, des germes d’identité basés sur la religion (PEV), la famille (PDC) ou l’environnement (PVL) ne suffisent pas.
Comme les programmes des partis centristes sont non coordonnés, le centre manque de de cohésion et donc de permanence. Il lui faudrait fidéliser un électorat. Puisque les couches sociales défavorisées du pays sont soutenues par le la gauche, tandis que les privilégiés sont défendus par la droite, il reste la classe moyenne. Mais ne serait-elle pas aussi mal définie que le centre lui-même ?
Essayons. La classe moyenne est composée de ces travailleurs qui paient tous leurs impôts, qui ne bénéficient d’aucune aide des pouvoirs publics, qui ne comptent pas leurs heures supplémentaires, qui se forment en permanence de crainte du chômage, qui voient en récompense leur pouvoir d’achat érodé chaque année. La charge des prélèvements obligatoires des Suisses est beaucoup plus élevée que l’on ne croit. En moyenne, 55% du revenu d’une personne adulte va à l’Etat sous forme d’impôts, cotisations pour les assurances sociales et prélèvements obligatoires. Le pire est constitué par ces prélèvements imposés par tête sans aucun rapport avec le revenu : assurance maladie et redevance TV. La TVA est aussi un instrument vicieux : elle taxe la consommation et donc les plus défavorisés dont tout le revenu est dépensé mois après mois.

Comment sortir de ce cercle vicieux avant que ces travailleurs consciencieux et compétents ne se découragent ? Plusieurs partis du centre, sans définir un programme commun, se rejoignent sur une série d’objectifs : ne pas laisser de dettes à la génération suivante; les forts soutiennent les faibles pourvu que ceux-ci ne se complaisent pas dans la dépendance ; transition vers une économie non-nucléaire; investissement dans l’avenir, une formation scolaire, professionnelle et supérieure exigeante, une recherche capable d’affronter la compétition internationale ; des infrastructures relevant les défis du futur. On devrait ajouter un slogan : moins de prélèvements obligatoires !

En fin de compte, le rôle spécifique du centre est l’invention de solutions équilibrées. Le jeu politique normal est le lieu d’affrontement de propositions extrêmes, tandis que le travail centriste tend à privilégier les solutions qui rassemblent. Cette construction de consensus prend du temps, elle est souvent peu spectaculaire mais elle constitue la force et l’identité de la démocratie suisse. Ainsi la Suisse ne peut se gouverner qu’au centre. Pourvu que celui-ci existe.

Le Salut d’une Suisse menacée dans son intégrité

Le Salut de la Suisse viendra, comme de coutume, du programme du parti le plus puissant, de celui qui exprime le mieux l’opinion populaire. Celle-ci est confrontée, selon l’analyse lucide d’Albert Rösti, président actuel  de l’UDC, à une situation apocalyptique : les trains bondés, les routes surchargées, le chômage croissants des plus de 50 ans, l’absence d’emploi pour les jeunes diplômés, les attroupements menaçants de requérants d’asile sur la voie publique. Tous ces maux découlent de l’immigration de masse en provenance de l’UE, à laquelle il faut mettre un terme, ce qui rétablira un visage plus avenant pour le territoire suisse, une vie plus confortable pour ses citoyens de souches.

Ce n’est qu’une composante d’un programme plus élaboré, qui comporte la réduction de l’aide au développement, la suppression des subventions à la culture, la disparition des bureaux de l’égalité, le transfert des investissements pour le rail au bénéfice de la route, le renforcement de l’armée, le renoncement à une politique de réduction du CO2. Toutes ces mesures permettront de réduire la charge des prélèvements obligatoires sur le revenu des contribuables suisses. L’essor résultant de la consommation locale compensera la fermeture de l’accès facilité au marché intérieur européen.

Ce programme harmonieux rejoint l’analyse perspicace des leaders charismatiques que sont Donald Trump, Marine Le Pen, Viktor Orban, Paolo Gentiloni. Le monde politique bascule à droite par-delà les frontières. L’insurrection des gilets jaunes reprend ces thèmes sous une forme synthétique, propre à la  concision française : moins d’impôts et plus de services publics. De même en réduisant tout simplement le nombre de voyageurs des CFF, on ne sera pas obligé de multiplier les trains. Plus l’étranger est le seul responsable de ces embarras, plus les citoyens en sont disculpés.

Pour l’instant, on n’évoque pas encore l’éventualité d’un mur de protection de la Suisse, à l’instar de ce qui se fait en Palestine, aux Etats-Unis, en Hongrie. Il faudra bien y arriver car la frontière est poreuse. En passant par les forêts du Jura ou les petites routes de Genève sans poste de douane, n’importe qui peut pénétrer sur le territoire. Un réseau de barbelés de 1 853 kilomètres de longueur relancera la production indigène et créera des emplois. Alors que les charges sociales de la Confédération ont bondi de 14 à 22.6 milliards, leur réduction drastique permettra de financer ce rempart sans effort.

On se réjouit à l’avance de l’application de ce programme. Une Suisse de l’entre soi fonctionnera mieux que l’actuelle ouverture sur un monde compliqué et offensif. En terminant, peut-on suggérer d’ajouter des mesures protectrices des racines judéo-chrétiennes de ce pays, menacées par l’invasion de l’islamisme. A quoi sert d’interdire seulement les minarets, si restent ouvertes des mosquées où des prêches radicaux sont prononcés ?

 

 

Il n’y qu’une seule science au monde

 

Dans le blocage actuel des négociations entre la Confédération et l’UE, les relations bilatérales risquent de disparaître. Auparavant, l’UE exercera une pression, non seulement sur la bourse suisse, mais aussi sur la science et la formation en excluant la Suisse des programmes Erasmus et Horizon 20. Or, il n’y a pas de science possible sans libre communication et échange de tous ses acteurs. Une bonne université comporte plus de chercheurs étrangers que nationaux. Un bon chercheur a séjourné longuement à l’étranger.

Durant les années 70 et 80, lors des colloques qui se tenaient dans le monde libre, les pays communistes brillaient par leur absence. Quelques rares délégués hongrois ou polonais, jamais aucun de l’Allemagne de l’Est, un seul représentant de l’URSS en mission commandée pour collecter des informations, probablement mises stupidement sous secret dès sa rentrée. En retour pas ou peu de publications d’au-delà du rideau de fer dans les revues scientifiques occidentales. La contrainte était simple : si un savant franchissait le rideau de fer, il risquait de ne jamais revenir. Cette politique de fermeture mena à l’asphyxie la science russe issue pourtant d’une longue tradition. Elle entraina un retard technique et une stagnation économique et finalement la chute de l’empire soviétique, minée par ses contradictions.

La Chine communiste suivit une voie inverse. A la même période elle envoyait des stagiaires à l’étranger, en particulier à l’EPFL. Ce n’étaient pas tous des espions : certains travaillaient sérieusement dans leur domaine et bénéficiaient de la convivialité de leurs collègues suisses. Rentrés en Chine, ils furent promus à des postes de responsabilité scientifique et technique. Le démarrage de la Chine actuelle a ainsi été préparé de longue date, de façon intelligente par un peuple, qui en a compris les règles imprescriptibles : pas de science, pas de technique, pas de culture sans une ouverture maximale. A la fin du Moyen-Age, la Chine était plus avancée que l’Europe et elle stagna par la politique de fermeture de certains empereurs. Elle a retenu cette leçon.

Les Etats-Unis, modestes contributeurs à la science avant 1930, (premier prix Nobel de physique en 1927) bénéficièrent de leur ouverture. En 1932, dès l’accession d’Hitler au pouvoir, Albert Einstein quitta l’Allemagne. En 1939, il envoya une lettre célèbre à Franklin Roosevelt pour l’avertir de la possibilité de fabriquer une bombe nucléaire. Dans le bureau voisin de celui d’Einstein à Princeton, se trouvait John von Neumann, juif hongrois qui apporta l’informatique à son pays d’adoption. Peu de temps après Werner von Braun, inventeur visionnaire de l’astronautique, passa sans états d’âme du service d’Hitler à celui de Truman. L’arme nucléaire transportée par des missiles intercontinentaux munis d’un guidage informatisé donna aux Etats-Unis l’imperium mondial grâce à la collaboration de deux juifs exilés et d’un transfuge du nazisme.

Telles sont les règles obligatoires du jeu scientifique. En 2014, l’UE retira déjà à la Suisse la participation à Erasmus et à Horizon 2020. C’était une mise en garde que comprirent instantanément tous les initiés. Sans une participation pleine et entière à la science de l’Europe voisine, la Suisse s’étiolerait et perdrait sa supériorité. Il s’ensuivrait un affaiblissement de l’industrie de pointe, une stagnation économique et un appauvrissement du pays. On peut déplorer cette forme de chantage de l’UE, mais elle fait partie des règles d’une négociation. Le plus fort peut dicter sa conduite à l’autre. Il ne sert à rien de pleurnicher, il faut tenir compte de cette réalité. On ne nous fera pas de cadeaux. Nous sommes vraiment engagés dans une compétition.

Une partie de l’opinion publique suisse s’imagine encore que des universités et des laboratoires industriels, peuplés principalement de nationaux, seraient viables, avec peut-être une dose homéopathique d’étrangers dûment intégrés. Or, sur une population de huit millions d’habitants, il n’y a qu’une fraction insuffisante de jeunes capables et motivés pour faire de la recherche. C’est en recrutant dans le vaste monde que les Etats-Unis ont réussis à se hisser dans leur position actuelle. C’est en suivant la même politique sous l’égide de Patrick Aebischer que l’EPFL est devenue une université technique de pointe: le passeport d’un candidat n’a aucune importance ; il faut recruter le meilleur dans sa branche. Il n’y a qu’une seule science au monde, indépendante des idéologies, des nationalismes, des religions.

 

 

Le mitage des esprits

 

Selon le dictionnaire, le terme mitage désigne uniquement la prolifération anarchique des logements en milieu rural ou campagnard. Nous serons appelés à voter sur une initiative en février, qui imposerait que toute extension de la zone à bâtir soit compensée par la soustraction à cette zone d’une surface rendue au domaine agricole. Il s’agit moins de mitage que de refuser définitivement l’extension de la zone à bâtir. C’est le prototype des initiatives généreuses et radicales que proposent de jeunes politiciens en quête de visibilité, en ce cas les Jeunes Verts.

Sommes-nous réellement menacés par un bétonnage irréversible du territoire ? Quels sont les faits ? Tout d’abord, la LAT vise déjà à éviter le « mitage » proprement dit. Mais elle ne gèle pas définitivement l’ensemble de la zone constructible. Pourquoi ? Parce que la population continue à croître, de près d’un million et demi entre 1998 et 2018. Malgré une natalité déficiente, l’immigration compense et au-delà le risque de dépeuplement. Il faut bien loger ce million et demi, non pas n’importe où, mais à proximité de son travail. On ne peut donc rien geler définitivement. Cela n’a pas de sens sinon pour exalter de jeunes esprits.

Menacé par les constructions actuelles, la Nature régresse-t-elle ? C’est le contraire. La surface forestière qui atteint 10 037 km2  croit chaque année de 54 km2, sur des surfaces agricoles qui ne sont plus exploitées. Le nombre d’exploitations agricoles diminue rapidement, mais ce n’est pas faute d’espace : la superficie exploitée croit par entreprise. Au total la surface agricole atteint 13 367 km2 contre 3 214 km2 pour la surface bâtie y compris les infrastructures. Au total, avec les alpages, la Suisse consacre 35.8% de son territoire à l’agriculture contre à peine 7.5% de surfaces bâties. Il n’y a donc pas péril en la demeure, si l’on considère le rapport réel et non celui fantasmé dans des déclarations aussi généreuses qu’inconsistantes. On peut parler non d’un mitage du territoire mais d’un mitage des esprits, ignorants volontaires de certains faits bien établis : la Suisse n’est pas en voie de bétonnage, il ne faut pas ajouter une loi à celle qui existe déjà.

Au lieu de vouloir entasser une population croissante dans des clapiers à lapin, toujours plus élevés, on pourrait se fixer d’autres objectifs. Par exemple, admettre que l’idéal de la plupart des familles est d’avoir une maison avec un bout de jardin plutôt que 65 m2 au dixième étage, sans contact avec la nature. Même si cet idéal n’est pas accessible à toutes les familles, faute de moyens, même si cela fait enrager les planificateurs du territoire, ne pourrait-on pas œuvrer à s’en rapprocher ? Si les habitants ont l’occasion de cultiver des légumes et des fleurs, ils seront moins tentés de se précipiter sur les routes durant le WE ou encore de s’échapper dans des destinations exotiques par des trajets aériens bradés, en produisant des gaz à effet de serre. L’idéal, disait déjà Candide, est de cultiver son jardin : pourquoi ne serait-ce pas un droit inaliénable des Suisse ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chronique ordinaire des coups tordus

 

Une coutume, bien ancrée dans la politique helvétique, consiste à couper toute tête qui commence à dépasser. Cela évite des excès ultérieurs, voire des violences allant jusqu’au guillotinage physique. C’est une sage tradition, qui de préférence promeut aux exécutifs les têtes vides, les desseins défaillants et les pusillanimités établies.

 

Dans les temps récents, Pierre Maudet, Pascal Broulis, Isabelle Moret, Géraldine Savary, Guillaume Barazzone, Yannick Buttet, Jérôme Christen ont fait les frais de cette aimable habitude. La dernière victime en date est Rebecca Ruiz, candidate au Conseil d’Etat vaudois à la succession de Pierre-Yves Maillard. Personne ne doute de sa compétence, de son expérience antérieure en politique, de son intelligence. Il y a même un peu trop de tout cela. Comme c’est la candidate idéale, il faut la fragiliser.

 

Puisque on ne parvient pas à mettre en doute son intégrité, sa stricte obédience aux règles internes du parti, ses relations, « on » a déterré une vieille histoire datant de cinq ans. Criminologue de formation (très suspect), elle a occupé un poste de consultante au Département de la formation vaudois, dirigé par une camarade de parti, Anne-Catherine Lyon, (encore plus suspect). Après avoir enchaîné trois CDD, il n’y avait plus moyen de prolonger sa consultance dans ce statut, parce qu’il est interdit de prolonger ce type de contrat. (Pourquoi ?)

 

Dès lors elle fut engagée selon un contrat fictif d’enseignante, avec un statut de détachée à 40%. Elle poursuivit sa mission à la satisfaction générale (de plus en plus suspect). Pour donner suite à cette mission et pour contrôler le harcèlement scolaire, un poste pérenne fut créé et des mesures prises.

 

« On » reproche à Rebecca Ruiz d’avoir accepté ce poste fictif pour remplir une mission bien réelle. Le Département de la formation, honteux, confus et culpabilisé a juré qu’il ne procèderait plus à ce genre de tour de passepasse administrative. Mais la candidature au Conseil d’Etat est fragilisée. C’était bien le but.

 

C’est à partir de ces faits que cela devient intéressant. Qui est ce « on », qui a déterré en premier lieu cette vieille affaire, qui est en position de connaître sous quel statut l’intéressée a été engagée ? Il y a trois hypothèses.

 

La première, banale, attribuerait ce coup bas aux opposants du PS, l’UDC et le PLR, qui ont adressé des reproches scandalisés à Ruiz, Lyon et le PS. Ce dernier parti, se drapant volontiers dans les plis d’une vertu intransigeante, ne pourrait pas se livrer à des manipulations administratives. Par ailleurs, on sait ou on devrait savoir que ces partis de droite ne se livrent jamais à ce genre de pratiques. La vertu est perpétuellement à droite et sa prétention toujours à gauche.

 

La seconde hypothèse est plus intéressante. Au sein du PS, un(e) concurrent(e) potentiel(le) de Rebecca Ruiz a utilisé cet expédient pour se promouvoir à sa s place. C’est très vilain mais ce ne peut être exclu, la nature humaine étant ce qu’elle est.

 

La troisième hypothèse, la plus probable, la plu simple, est qu’un journaliste a déterré cette vieille affaire pour son bénéfice personnel et celui de son site web.

 

On en est arrivé au point où il faudrait définir une infraction de viol de personnalité. Sinon, on finira par ne plus recruter dans les exécutifs que des gens qui n’ont pas les mains sales, pour l’excellente raison qu’ils n’ont pas de mains. Si Rebecca Ruiz n’avait pas exercé son métier de criminologue, tout cela ne serait pas arrivé.

 

Enfin pour conclure, d’où vient cette règle absurde, selon laquelle on ne peut pas attribuer plus de trois CDD consécutifs. Il y a des missions de consultance qui méritent d’être prolongées sans devoir faire de l’acrobatie administrative. Qui a inventé cette règle mesquine ? Ne serait-ce pas la gauche elle-même, obsédée par le mérite supposé du CDI par rapport au CDD? A l’origine de cette règle imbécile, ne serait-ce pas son obsession maladive de l’emploi à vie dans une économie nationalisée?

Suite du feuilleton au prochain numéro.

 

 

 

 

 

 

La justice fiscale n’est pas ce que l’on croit

 

 

La revendication initiale des gilets jaunes français était irréaliste : élévation des salaires, moins d’impôts, plus de services publics. Le gouvernement français a réagi comme il a pu en empruntant une dizaine de milliards. Les intérêts et le remboursement seront à la charge des gilets jaunes et de leurs descendants. Les misérables se sont enfoncés un peu plus dans leur misère. A trop attendre de l’Etat, on lui prête dans ce pays le pouvoir magique de créer des ressources inexistantes en imprimant des billets à volonté. Si les Français acceptaient déjà de travailler plus que 35 heures, s’ils acceptaient 42 heures, ils gagneraient automatiquement vingt pour cents de plus.

Il n’y a pas eu de gilets jaunes en Suisse jusque maintenant. Pourquoi ? « …la force de la communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres… » Telle est la généreuse injonction de notre Constitution fédérale. Elle n’est pas restée un vœu pieux, mais elle a été mise en œuvre de la façon la plus astucieuse, car elle n’est ni transparente et ni égalitaire. Et personne ne tend la main dans les rues.

On se souvient encore de l’expérimentation soviétique, où cet objectif fut visé par l’abaissement des salaires au niveau d’une égalité presque totale par l’Etat, devenu employeur universel. En excluant bien entendu de l’égalité obligatoire les possesseurs du pouvoir politique et administratif, les apparatchiks, nouvelle aristocratie héréditaire. La chute était inévitable : comme les gens les plus doués étaient tentés de s’expatrier vers des pays moins vertueux, il fallut les contenir derrière un rideau de fer et un Mur de Berlin, symboles honteux, démonstrations visibles de l’échec du communisme. Pire : les tournées d’artistes et de sportifs de haut niveau entraînaient des désertions massives ; pour ne pas perdre ses meilleurs scientifiques, la Russie fut coupée du mécanisme de transmission de la science par les colloques internationaux. L’égalisation des revenus à la soviétique fut une fausse bonne idée.

La Suisse s’est bien gardée de cette tentation. Les inégalités de revenus y sont énormes, quoiqu’un peu atténuées par la redistribution ultérieure. En somme, celle-ci agit comme d’un gigantesque jeu de Monopoly, où durant la partie tout le monde peut s’imaginer qu’il dispose d’un pouvoir d’achat en proportion de son mérite professionnel, mais où l’on redistribue (plus ou moins) les billets à la fin de chaque partie.

Le mécanisme le plus discernable est le fisc. En simplifiant : le tiers démuni des contribuables ne paie rien (sauf la TVA, impôt indirect, l’assurance maladie et la redevance télé) et reçoit des subsides pour payer ce qu’il ne peut, le tiers de la classe moyenne paie sa part et le tiers haut de gamme paie les deux tiers restants. Grâce aux impôts des riches, le tiers démuni jouit d’aides au logement et aux soins de santé. La formation est gratuite, les transports sont subsidiés. Les cotisations à l’AVS dépendent du revenu, mais n’assurent qu’une rente uniforme. Cantons, villes et mécènes soutiennent les institutions culturelles, sans lesquelles il n’y aurait ni orchestres, ni opéras, ni ballets, car la Confédération ne s’en charge pas. Bref, la redistribution s’opère par tant de canaux distincts et occultes qu’elle est opaque.

Le système de redistribution est évidemment imparfait, parce qu’il est réaliste. Lorsque le peuple ne supporte plus l’augmentation des prélèvements obligatoires sur le revenu, on lui propose la TVA, impôt sur la consommation réputé indolore. Prétendument payé par tous, en fait écrasant le tiers démuni, bien obligé d’utiliser tout son revenu pour se fournir en objets de première nécessité. Par ailleurs, la classe moyenne paie son écot, mais ne reçoit pas de subsides de logement ou de santé. La plomberie de redistribution comporte d’inévitables fuites dans les bas étages.

En revanche, le sort du tiers le plus haut reste acceptable. Car s’il ne l’était plus, ce tiers s’amoindrirait par émigration sélective. La Suisse l’a si bien compris qu’elle propose en sens inverse une fiscalité réduite aux riches émigrés de l’étranger. Si l’on est riche, étranger et oisif, on a le droit de négocier ses impôts, ce qui est évidemment utopique pour l’équilibre du système, si l’on est pauvre, Suisse et travailleur. Cette astuce est la cerise sur le gâteau : redistribuer oui, mais sans que  cela indispose les véritables riches.

Ce système atteint subtilement sa limite. Car, parmi les prélèvements, l’assurance maladie obligatoire (qui est un impôt pour être clair) ponctionne de plus en plus. C’est la pire forme de fiscalité puisqu’elle frappe les individus en tant que tel, indépendamment de leur revenu. C’est un impôt de capitation comme la redevance télé. Il n’y a pas eu de gilets jaunes en Suisse jusque maintenant. Jusques à quand ?

 

 

 

La guillotine helvétique est sèche

 

L’usage de la mécanique qui fit les beaux jours de la République française n’est évidemment pas en cause. La guillotine helvétique est sèche, en ce sens qu’elle ne fait pas couler le sang. Elle vise simplement à supprimer les têtes qui dépassent.

Pour l’instant elle fonctionne à répétition pour Pierre Maudet. Il a commis une bourde en acceptant un voyage tous frais payé d’un entrepreneur émirati. C’est une erreur de sa part. Ses mensonges et sa communication maladroite ont envenimé le débat. Chaque jour le couperet tombe dans la presse à la recherche d’éléments aggravants.

Mais ce n’est pas le cadeau en soi qui a mis en route la guillotine. C’est Pierre Maudet lui-même par sa performance antérieure comme Conseiller d’Etat et par son brillant résultat électoral. Ce faisant, il devenait promis au Conseil fédéral auquel il apporterait un certain dynamisme, dont au fond les autres, les médiocres les incompétents ne veulent pas. La guillotine a fonctionné parce qu’il est trop bon, trop compétent, trop travailleur, trop efficace et que cela transparait au point de lui valoir les faveurs des électeurs. Au lieu de courber la tête et de se fondre dans la médiocrité requise, il dépasse les autres.

Le même syndrome s’est manifesté avec Pascal Broulis, Isabelle Moret, Géraldine Savary, Guillaume Barazzone, Yannick Buttet, Jérôme Christen. Comme ils réussissent dans leur fonction publique, il faut trouver le plus vite possible quelque prétexte pour les déconsidérer par leur vie privée. Moyennant une étrange alchimie helvétique, ces faiblesses, ces erreurs, ces gaffes sont montées en épingle au point d’occuper l’espace éditorial, comme si c’était une urgence, une priorité, une question de vie ou de mort pour l’Etat.

Les vices privés, au sens large du terme, peuvent coexister avec une vertu publique exemplaire. John Kennedy était un président exemplaire dont l’appétit sexuel était désordonné. Quelle importance ? Même remarque pour Dominique Strauss-Kahn qui eût fait un excellent président de la République française et un sauveteur du Pari Socialiste. Son remplaçant, le palot François Hollande, se glissait furtivement dans l’appartement de sa maîtresse du moment dissimulé par un casque de motocycliste, mais il était mauvais en politique et sa conduite grotesque n’avait donc pas d’importance.

Les Suisses ne veulent pas du pouvoir personnel. Toutes les institutions politiques concourent à cet effet. Néanmoins certains personnages finissent par briller malgré ces obstacles. Ils parviennent même parfois à gouverner vraiment, à anticiper, à trancher, à décider tout seul quand il le faut. C’est cela l’erreur politique à ne pas commettre. Sinon on finira par mettre en valeur un point faible. Or, qui n’en a pas ?

La Suisse n’est pas une démocratie directe comme on se plait à le souligner, c’est une acratie, un pouvoir sans pouvoir, un Etat qui est au fond sans président, sans premier ministre, sans gouvernement, sans parlement parce que seul le peuple est souverain et que nul ne peut donc lui faire de l’ombre. Il décide ce qu’il veut, comme il veut, quand il veut parce que tel est son bon plaisir. Les rois de France mettaient à la Bastille ceux qui représentaient une menace sourde pour leur absolutisme. L’opprobre jeté sur Pierre Maudet est l’équivalent d’une mise en Bastille par le peuple souverain.