La classe moyenne, victime de la numérisation

 

On célèbre assez les mérites de la numérisation pour ne pas négliger ses inconvénients. Des métiers sont ébranlés, voire disparaissent. Des qualifications sont réduites à néant. La grève des journalistes du début du mois l’a mis en lumière, car toute grève est rare en Suisse et celle de journalistes encore plus. Leur influence sur l’opinion publique les a projetés dans l’actualité. Mais la fonction de caissiers dans une banque, un supermarché, une gare, un aéroport est aussi en train de disparaître sans que l’on s’en émeuve. La dactylo qualifiée pour taper des textes au kilomètre à la machine à écrire est une figure du passé. Le vendeur de magasin disparaît au bénéfice du libre-service. Les bureaux de poste ferment. On n’imprime plus d’encyclopédies, car Wikipedia fait mieux et ne coûte rien. Ni de guides du téléphone, ni des horaires de train.

 

Cette tornade résulte de l’application implacable d’une règle d’airain : si vous devez transmettre, manipuler ou stocker des informations, utilisez des bits, pas des atomes. Cela coûte beaucoup moins cher et c’est instantané. Le papier comme support unique de l’information perd ce rôle. Nous assistons à l’équivalent d’une révolution Gutenberg. Avant lui les monastères remplissaient la fonction essentielle de transmettre le patrimoine littéraire à commencer par la Bible, infatigablement recopiée à la main au bout de toute une vie de moine. Ce document précieux et coûteux n’était pas à la portée de la plupart des paroisses qui se satisfaisaient des extraits nécessaires à la liturgie. La mise à disposition du texte complet de la Bible déclencha la Réforme moins d’un demi-siècle après la mort de Gutenberg. On n’a pas réalisé tout de suite ce que cette invention purement technique allait révolutionner. Car deux siècles plus tard les journaux quotidiens propulseraient les révolutions démocratiques.

 

De même nous n’avons pas compris tout de suite que nous modifiions l’espèce humaine en la dotant d’un réseau de transmission instantanée des informations, sérieuses ou futiles, indispensables ou inutiles, vraies ou fausses. La plus inattendue des conséquences est bien la mise au chômage d’une classe intermédiaire des travailleurs, moyennement qualifiés. La classe moyenne est appauvrie tandis que les plus riches s’enrichissent encore davantage. Un tiers des contribuables ne paie pas d’impôts et est même subsidiée ; le tiers la plus riche paie plus que sa part mais n’en souffre pas compte tenu de son revenu élevé. Reste le tiers moyen, qui débourse péniblement des prélèvements obligatoires dépassant la moitié de son revenu.

Les ingénieurs qui ont inventé au début des années 70 le microprocesseur et la fibre optique n’ont pas imaginé qu’ils allaient bouleverser la société à ce point, pour le meilleur mais aussi pour le pire.

L’investissement en dentisterie

 

 

L’assurance maladie créée en 1959 a défini un patient helvétique démuni de mâchoire. Elle prend en charge le foie, les pieds, les yeux, un peu moins les oreilles, mais pas du tout les dents. On serait bien curieux de savoir pourquoi, quelles considérations vaseuses ont induit le législateur du siècle passé à exclure les soins dentaires. On n’en n’imagine que deux.

Pour certains esprits, les caries dentaires sont le résultat d’une addiction coupable au sucre et d’une négligence de la brosse à dent. La communauté nationale n’a pas à encourager les vicieux et les imprévoyants. Qu’ils perdent leurs dents ou qu’ils les remplacent à leurs frais n’est que justice. Une assurance ne doit pas couvrir les fautes de l’individu. C’est une considération biaisée, car l’assurance maladie couvre en fait toutes sortes d’affections dépendant du comportement de l’assuré : tabagisme, obésité, alcoolisme.

Pour d’autres esprits, l’individu pauvre a seulement  le droit d’être soigné quand sa vie ou sa productivité est en danger. On guérira donc volontiers l’appendicite ou le bras cassé. En revanche, les pauvres peuvent parfaitement se passer de dents : il leur reste pour se nourrir la soupe, la purée et le yaourt. Incidemment ils feront des économies en se passant de viande. C’est une considération bancale parce qu’elle suppose que la dentition n’a pas de relation avec le reste du corps et qu’une infection dentaire ne propage pas ses poisons dans tout l’organisme. Certains abcès importants peuvent envahir les sinus et infecter le cerveau, ou encore se loger dans la gorge et empêcher de respirer. L’organisme est un tout et on peut pas établir des closions étanches par voie de législation.

C’est sur base de réflexions sommaires de cet ordre que la Suisse a décidé que ses citoyens n’avaient qu’à soigner leurs dents à leurs frais ou ne pas les soigner s’ils n’en ont pas les moyens. Dans les débats sur la santé on a pris la fâcheuse habitude de considérer les coûts comme si c’était une perte nette, sans aucun bénéfice imaginable. Ne devrait-on pas considérer les soins médicaux, de toute nature comme un investissement, au même titre que la formation ? A ce titre dispenser des soins d’orthodontie à tous les enfants permettra d’éviter des soins ultérieurs. Or le coût de cette médecine préventive est tellement élevé qu’il dépasse les possibilités de la plupart des familles et ce sont souvent les grands-parents qui doivent se substituer aux parents. De même en soignant à temps toutes  les caries des adultes, évitera-t-on la perte des dents qui implique des frais beaucoup plus élevées sou forme d’appareils ou d’implants.

En sus de toutes ces considérations d’ordre médical, il en est une autre plus fondamentale. La Suisse pays riche peut-elle tolérer que certains citoyens ne puissent se faire soigner de quoi que ce soit parce qu’ils n’en ont pas les moyens ?

Un discours de rêve pour le premier août

 

La veille de la fête nationale, le président de la Confédération a visité Fribourg où une journaliste lui posa quelques questions pour le bénéfice des téléspectateurs. En professionnelle, elle ne contourna pas les questions embarrassantes. Celle sur les pensions et l’inquiétude des travailleurs. Seront-elles encore assurées dans quarante ans. Alain Berset ne nia pas l’existence du problème et en mentionna la cause qui est le très réel vieillissement de la population. Il contourna ainsi la cause sous jacente : la prolongation rapide de l’espérance de vie, car celle-ci dicte la solution qui est politiquement inacceptable, la prolongation de la vie active.

 

Soit la donnée de départ suivante : le système de pension par répartition, dit AVS, distribue chaque année aux retraités les cotisations versées par les actifs. Problème : ce système permet-il de garantir à ceux, qui ont cotisé toute leur vie, qu’ils percevront bien la rente promise, lorsqu’ils prendront leur retraite, au bout de quarante ans ?

 

La réponse est positive sous deux conditions inévitables : la durée de vie ne s’allonge pas ; les générations se succèdent sans variation de leur nombre. Or, la Suisse traverse une période où la durée de vie se prolonge, trois mois de plus chaque année, tandis que le nombre de naissances est en déficit d’un tiers par rapport au renouvellement des générations. Aucune des deux conditions nécessaires n’est vérifiée. Le principe est donc inapplicable.

 

C’est donc non. Le problème tel qu’il est posé est insoluble. Il faut en changer les données. On a le choix entre plusieurs solutions : allonger la durée de la vie active ; relever les cotisations ; diminuer les rentes ; introduire dans le système des travailleurs qui ne sont pas nés dans le pays. On peut tourner l’équation dans tous les sens : le problème reste insoluble aussi longtemps qu’on ne change pas au moins une de ces quatre données.

 

Depuis la création du système jusque maintenant, sur plus d’un demi-siècle, la durée de survie à 65 ans a doublé, de dix à vingt ans. Même si le taux de naissance était resté stable, il faudrait donc de ce seul fait : soit augmenter de dix ans la durée du travail ; soit diminuer les rentes de moitié ; soit doubler les cotisations. Aucune de ces solutions n’est réaliste, car elles ruineraient dans l’esprit des électeurs la crédibilité du système et inciteraient le souverain populaire à abolir l’AVS: les retraités ne toucheraient plus rien du tout.

 

Dès lors, la méthode politique – à rebours de la démarche mathématique – consiste à brouiller les idées, de façon à modifier tellement les données du problème, que personne ne s’en rende compte. On continue à payer les pensions mais au rabais : en excluant les veuves (elles sont incapables de se défendre) ; en ne compensant pas tout de suite le renchérissement c’est-à-dire en diminuant le pouvoir d’achat des rentes ; en augmentant la TVA ; en augmentant la durée du travail pour les femmes. Chacune de ces modifications est assortie de règles tellement compliquées qu’il est impossible pour le souverain de les comprendre et donc de les contester.

 

Quand on n’augmente pas les cotisations mais qu’on accroit la TVA pour affecter ce gain au soutien des pensions, cela revient tout de même à faire payer les actifs par une taxe plutôt que par une cotisation. On taxe surtout les retraités, dont on diminue de la sorte le pouvoir d’achat sans qu’ils puissent protester, puisqu’on ne diminue pas la pension nominale.  Ce fut l’autre promesse de ce discours.

 

On ne peut reprocher à Alain Berset dans le rôle de président de rester fidèle au credo de son parti, même si celui est tout à fait irréaliste. C’est précisément le rêve qui constitue la politique plutôt que la réalité quand celle-ci est insoutenable.

 

 

La malédiction des OGM

 

La loi sur les OGM, amendée, débattue et votée par le parlement en 2001, fut balayée par un vote populaire exigeant un moratoire le dimanche 27 novembre 2005.  Cette initiative visait à introduire un nouveau chapitre à l’article 197 des dispositions transitoires de la Constitution fédérale interdisant la culture d’OGM pendant cinq ans. De renouvellement en prolongation du moratoire, la loi sur les OGM n’est toujours pas appliquée.

Or une nouvelle technique vient d’être développée. Elle permet de couper des séquences d’un ADN naturel, sans introduire du matériel génétique étranger pour autant. Sont-ce alors des OGM ? L’UE vient de décider par l’entremise d’un tribunal que c’est bien le cas. Selon toute probabilité la Suisse va s’aligner. Cela vaut donc la peine d’essayer de définir ce que c’est qu’un OGM.

Lorsque l’on demande à un juriste quel est le champ d’application défini par « organisme génétiquement modifié », il renvoie à une ordonnance de la Confédération, qui énumère neuf procédés de modification du génome d’un être vivant et en retient trois comme artificiels, laissant supposer que les six autres seraient naturels. On stigmatise comme étant un OGM, non pas le résultat obtenu mais le procédé utilisé.  Dans une station agronomique traditionnelle, on travaillait à tâtons avec des méthodes aléatoires, par croisement et sélection : il faut du temps, de la chance et même de l’intuition pour arriver à un certain résultat. En génie génétique on peut arriver au même résultat plus vite et sans tâtonner

Car, le génie génétique utilise de l’ADN naturel, emprunté à d’autres organismes vivants et non pas des gènes qui seraient fabriqués par synthèse chimique comme l’imagination populaire le suppose. La seule question pertinente est la suivante : est-ce que ces gènes-là, au cas où ils seraient intégrés par une cellule, vont jouer un rôle particulier par rapport à ce qui se passait auparavant ? La réponse est négative parce que la cellule « naturelle » résulte d’un processus ancestral d’invasion par de l’ADN étranger.

Le gène, qui est introduit par le génie génétique dans une plante ou un animal, absorbés lors d’un repas, aurait pu y arriver de façon tout à fait naturelle : il y a continuellement invasion de cellules existantes par des virus porteur de fragments d’ADN collectés lors de leurs périples. C’est un mécanisme à la base même de l’évolution : si les cellules ne se modifiaient pas, l’espèce n’aurait pas d’occasion de muter. Sans évolution de ce type, nous serions encore des monocellulaires flottant dans l’océan.

Si la Nature, c’est-à-dire l’évolution au sens darwinien du terme, procède à cette modification, elle est « bonne ». Si l’homme y procède, elle est « mauvaise », en ce sens qu’il intervient dans un procédé de nature sacrée, immuable, gouverné par des lois supérieures. C’est omettre que l’évolution darwinienne dans sa phase créatrice modifie le génome sans aucun but, de façon aléatoire. Seule la phase destructrice par la lutte pour la survie fera le tri. Le mécanisme naturel n’est donc pas sacré en ce sens qu’il procéderait d’une intention divine, à laquelle on ne pourrait déroger sans sacrilège. En somme l’idée communément admise se résume dans la formule : la Nature n’a jamais commis d’erreur, sauf quand elle a créé l’homme.

C’est aussi oublier que les organismes vivants, utilisés par l’agriculture, ne résultent pas seulement de l’évolution naturelle, qui a engendré des espèces sauvages, mais aussi du processus de sélection qui est à l’œuvre depuis dix mille ans, l’époque de la révolution néolithique, l’invention de l’agriculture. Les paysans, qui se sont succédé pendant des centaines de générations, ont favorisé les espèces les plus productives. Ils ont travaillé par croisements et sélections en agriculture, ils se sont même livrés au clonage par la greffe

Aussi longtemps que l’évolution biologique fonctionne sans que l’homme intervienne, celui-ci n’est pas responsable de celle-ci. Il subit, il assume, il supporte, il proteste, il se plaint. Il est comme le client d’un grand hôtel, qui a tous les droits, parce qu’il n’a aucune responsabilité dans la gestion de l’établissement. Le processus historique de sélection des plantes, des animaux et des hommes, a certes fonctionné sous l’impulsion humaine, mais de façon confuse, avec tellement de tours et de détours que la responsabilité se diluait à travers les siècles et les continents. Maintenant, les hommes ont racheté le grand hôtel et deviennent totalement responsables.

C’est bien là que se situe le problème. Monsanto a tout de suite commis une faute en inventant un maïs transgénique résistant à l’herbicide Roundup. C’est une optique strictement commerciale : comment retirer le plus grand bénéfice possible? Les OGM seront acceptés lorsque d’autres objectifs seront visés.

 

Faute de publicité

 

Le Matin est mort faute de publicité, selon l’explication officielle de l’entreprise. Cela signifie des emplois perdus, des qualifications anéanties, des plumes brisées, des carrières avortées. Aussi longtemps qu’un média dépend pour sa survie de la publicité, les véritables employeurs sont les annonceurs.

 

20 minutes, le seul quotidien national suisse, possède un lectorat de 2 210 000 personnes dont 1 561 000 lecteurs Outre-Sarine, 555 000 romands, et 88 000 lecteurs en Suisse italienne. Ses huit éditions offrent une grande visibilité pour les annonceurs et sa gratuité explique son succès commercial. Si les lecteurs ne paient pas, cela signifie que les annonceurs suffisent. Si l’on épargne les frais de diffusion, abonnements, messageries, kiosques, la publicité suffit à faire prospérer un média papier. Ce que les lecteurs d’un média payant déboursent couvre ces frais de diffusion, pas la fabrication du journal.

 

La formation de l’opinion par la diffusion d’informations véridiques et pertinentes dépend donc des entreprises qui placent des annonces. Certes Le Matin et d’autres supports menacés bénéficient des petites annonces, avis de décès, offres d’emplois, voire racolage par les prostituées, mais cela ne suffit pas. Les grandes entreprises font la différence par les insertions publicitaires vantant des voitures, des lessives, des médicaments, des aliments préfabriqués, de l’eau en bouteille, tout ce qui doit se faire une place sur un marché compétitif. Il ne suffit pas de produire en masse pour écraser les coûts, si on n’assure pas la commercialisation par tous les moyens.

 

Cette publicité est rarement informative. Elle doit nous séduire. En nous prenant par les sentiments, les sensations, les sens. En obnubilant la raison. Cela ne nous intéresse pas de savoir ce que cela coûte, si cela nous sera utile, si cela marche vraiment, si nous avons de la place pour caser ce gadget supplémentaire dans la cuisine dont les placards débordent déjà. La publicité doit susciter le désir et l’inscrire dans l’inconscient de l’animal que nous sommes demeurés, désireux de vivre et de survivre. Il faut suspendre le temps qui s’égrène et qui nous fait penser à la vieillesse ou à la mort. La religion de la consommation constitue l’exorcisme de notre époque. On ne nous promet plus le ciel après la mort, mais l’abondance et le bonheur durant cette vie.

 

Et donc la publicité présente des gens heureux lorsque nous sommes tristes et que nous regrettons de l’être. Elle décrit un monde simple et lisse qui nous change de celui que nous connaissons, compliqué et abrupt. Elle nous fait pénétrer dans un univers de rêve. Elle nous dit que le bonheur est à portée de main dans un magasin en libre-service. Publicité, lente effraction de l’âme, pente sur laquelle il fait bon glisser, toboggan de nos tentations. Tout d’abord, elle nous fait désirer des objets dont nous n’avons jamais eu besoin. Et ensuite, suave et compréhensive, elle nous fait prendre ces mêmes désirs pour des besoins. Avant d’avoir dit ouf ! on se retrouve avec un téléphone mobile, un ordinateur, une brosse à dent électrique, un CD de valses viennoises. De tout cela on n’avait pas besoin. Et très précisément, on l’a acheté parce que l’on n’en avait pas besoin.

 

Patrick Le Lay, PDG de TF1, a dévoilé le fin fond du mécanisme dans une interview accordée au Monde le 11juillet 2004 : « Pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible, c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible »

 

Muni de cet avertissement, les rédacteurs en chef des médias subsistants sont prévenus. Si leur outil de survie est la mise à disposition de cerveaux disponibles, cela ne fait que prolonger l’agonie du papier comme du téléviseur. Au fil des générations, les consommateurs deviennent plus vigilants et moins naïfs.

 

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Le possible et le souhaitable

 

Dès que l’on évoque les Droits de l’Homme, on déclenche une polémique vicieuse. Il suffit que ces Droits imprescriptibles soient violés en gros ou en détail, à un moment donné et à un endroit particulier, pour que certains en concluent qu’ils n’existent pas ou qu’ils sont irréalistes. Puisque tout n’est pas toujours et partout possible, plus rien ne devient souhaitable à leur avis. Ce débat provient de la confusion entre les deux pôles de toute politique : le possible et le souhaitable.

 

Dans la constitution fédérale, on énonce en premier lieu les droits généraux des citoyens : droit à la vie et à la liberté, au mariage et à la famille, à la liberté d’opinions et de réunions, à la santé, à l’aide sociale, à l’usage de la langue, à la pratique des religions. Est-ce à dire que tous ces droits seront toujours respectés, par la législation et dans la vie de tous les jours ? Ce serait trop beau. Ils subissent continuellement de petites violations que les tribunaux sont compétents pour rectifier et que les parlements travaillent à retoucher. Ces droits sont souhaitables et souhaités, il n’est pas toujours possible de les respecter intégralement

 

La politique est ainsi l’art de concilier le souhaitable avec le possible. On ne peut amener tous les citoyens à devenir centenaires, pour autant que cela soit souhaitable, mais cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas leur fournir tous les soins nécessaires durant leur vie. Tous les enfants ne vont pas aboutir dans leur formation à un doctorat universitaire, mais cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas tout faire pour amener les plus doués le plus loin possible. Il serait souhaitable que personne ne se drogue, ne fume ou ne s’enivre mais c’est impossible : néanmoins on doit légiférer pour contenir ces fléaux dans les limites de ce qui est acceptable pour les électeurs, c’est-à-dire de ce qui est politiquement possible.

 

Il en est ainsi des réfugiés qui assiègent l’Europe, puisque c’est le problème le plus irritant du moment. Il est ardemment souhaitable que tous puissent vivre dans un pays où règne la paix, l’ordre et le bien-être, parce que c’est un droit élémentaire de tout être humain quelle que soit la couleur de sa peau ou de son passeport. Néanmoins, il n’est pas possible  de fournir dans les ambassades suisses des visas à tous les requérants d’asile car la Suisse serait submergée. Telle est la terrible différence entre le souhaitable et le possible. La Suisse ne peut pas accueillir toute la misère du monde, mais cela ne veut pas dire qu’elle ne puisse pas en prendre à charge une part plus importante qu’elle ne le fait. Car ce n’est pas parce qu’elle ne peut pas tout faire, qu’elle ne doit rien faire ou moins que ce qui est possible. Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer. Sinon personne ne ferait jamais rien.

 

En toute méconnaissance de cause

 

L’Erythrée et l’Ethiopie ont signé lundi à Asmara une déclaration conjointe formalisant leur rapprochement et stipulant que les deux pays ne sont plus en guerre. Les deux présidents se sont tendrement embrassés. La réaction de Berne a été immédiate : le statut de 3200 réfugiés érythréens sera revu et certains priés de regagner leur pays. On leur filera 1000 CHF pour les encourager.

 

Le principe du gouvernement local est simple : les habitants sont la propriété de l’Etat. Mobilisés dans un service militaire de durée extensible allant jusqu’à dix ans, voire au delà, ils constituent en fait une main d’œuvre gratuite. Pour s’assurer d’une réserve de recrutement, les citoyens sont interdits de quitter le pays avant d’avoir 50 ans, c’est-à-dire de devenir inutilisable. Un déserteur de l’armée érythréenne, rencontré par hasard, nous a dit (sans garantie) que posté sur la frontière, son seul rôle consistait à abattre les fuyards dans la grande tradition des Vopos est-allemand. On peut avoir la faiblesse de le croire.

 

Bien entendu il n’y a pas de presse libre, les organisations humanitaires sont interdites de séjour, les opposants moisissent en prison. Ce pays suit les exemples illustres de dictatures classiques. Les embrassades avec l’Ethiopie ne vont pas, par une subite conversion, changer le régime en une semi-démocratie à l’africaine. On peut comprendre que les habitants de ces tristes contrées éprouvent l’envie de s’enfuir et redoutent d’y retourner.

 

On ne doit pas supposer que les volontaires pour le retour seront accueillis avec des brassées de fleurs. On ne peut même pas exclure qu’ils se retrouvent dans quelque camp de rééducation forcée. A Berne on n’en sait rien, d’autant qu’il n’y a pas d’ambassade suisse à Asmara. Mais on est d’abord soucieux de dégonfler les effectifs pléthoriques des réfugiés érythréens, qui seraient à 99% des réfugiés économique, selon l’estimation tout à fait sérieuse du consul honoraire d’Erythrée en Suisse.  En somme leur tort principal serait de croire qu’ils vivront mieux chez nous que chez eux. Berne va donc leur démontrer qu’ils se sont trompés.

Citoyens ou supporteurs?

Même si l’on n’est pas passionné de football, il est impossible de ne pas voir les déferlements de liesse populaire à la télévision. Ce sport mobilise des masses imposantes de fanatiques, porteur de perruques tricolores, maquillés de même et enveloppé du drapeau national, hurlant leur certitude de la victoire avant le match, délirant ou sanglotant après celui-ci. Jamais l’appartenance à une nation ne devient aussi évidente, bien plus que lors de la fête nationale. Nos contemporains se sentent davantage supporteurs d’une équipe sportive que citoyen d’un pays gouverné par une équipe gouvernementale, généralement ignorée.

 

Les sports ont toujours attiré davantage de monde. Dès l’Antiquité la population se passionnait pour les combats de gladiateurs ou les courses de char. On construisait des stades gigantesques (le Colisée plus grand bâtiment de Rome), parce que cela entrainait le soutien populaire pour l’empereur, tout en négligeant l’entretien des aqueducs et des remparts. On sait comment cela a fini.

 

Tout en se réjouissant d’une liesse populaire, expression normale d’une passion, on peut s’interroger sur son ampleur, sur sa signification, sur le désaveu tacite du politique qu’elle témoigne. Il est très ennuyeux de comprendre le fonctionnement des systèmes de pension ou de l’assurance maladie. Les budgets publics n’ont jamais soulevé l’enthousiasme, ni l’entretien du chemin de fer, ni les relations diplomatiques. Il est plus simple de se draper dans un drapeau national pour se sentir citoyen de son pays que de s’intéresser vraiment aux questions qui fâchent, qui ennuient, qui interrogent. Cela explique pourquoi lors d’un vote la moitié des électeurs ne se déplacent pas. Ce sont eux qui portent des perruques tricolores et qui sautillent sur place lorsque leur équipe marque un but.

 

On peut et on doit être fier de son pays mais pour de bonnes raisons, pas seulement pour le résultat d’un match. Tous les dictateurs, à commencer par Hitler, ont masqué leur impéritie en promouvant le sport de compétition, en allant jusqu’à doper leurs athlètes. Ces fausses réussites dissimulaient les véritables échecs. Un pays qui marche se distingue d’abord par la santé des citoyens, leur niveau de formation, la sécurité de leur emploi, le niveau de vie, la longévité, la culture. Le reste est superficiel.

Admettre qu’il existe un problème sans solution

 

S’il n’y avait pas la Méditerranée, l’Afrique se déverserait aussitôt dans l’Europe. Il reste la traversée risquée sur des esquifs précaires, qui envoient par le fond des milliers d’immigrants. La voie de terre est solidement bouclée dans les Balkans par des barbelés. Mais le problème demeure entier. Que faire d’un continent bientôt peuplé de deux milliards d’affamés aux portes d’une Europe prospère, calme, pacifique ? Elle s’est de plus encombrée d’une idéologie, dite des Droits de l’Homme, qui lui fait obligation légale de recueillir les réfugiés politiques. Si elle le faisait vraiment, en ouvrant ses postes diplomatiques à des demandes de visa, plusieurs millions d’Africains pourraient légitimement demander l’asile et débarquer dans les aéroports. Elle ne le fait donc pas, elle viole ses valeurs, elle culpabilise secrètement.

La faille existentielle de l’Europe est la contradiction entre sa prétention à une vertu universelle et la sinistre réalité du monde tel qu’il est.  Dès lors, l’édifice des institutions du continent risque de s’effondrer parce que son inspiration est utopique. Au nom de quoi soutenir péniblement des pays de l’Est ruinés par le communisme en y dépensant des fonds qui manquent par ailleurs pour la population de l’Occident, en manque de logement, de formation, de soins ? Le moins favorisé des citoyens d’une nation n’a-t-il pas un droit supérieur à celui d’un étranger ? Les pauvres d’ici ne passent-ils pas avec les pauvres de là-bas, surtout s’ils viennent de loin ? Car si la solidarité était exercée sans limite, elle déterminerait une politique de l’arrosoir, la pénurie généralisée.

Face à ce défi, il existe une échappatoire, pieusement ruminée par des politiciens hypocrites : on pourrait contenir l’immigration en aidant à développer les pays africains pour y créer des conditions de vie acceptables. Or, les programmes de développement ne manquent pas et ils sollicitent déjà un demi pour-cent des budgets des pays développés. Mais étrangement ils agissent à fin contraire. Dès que des Africains sont bien formés, dès que leurs conditions de vie commencent à s’améliorer, ils réalisent qu’ils pourraient atteindre immédiatement un niveau de vie bien supérieur en travaillant en Europe. Comment leur en vouloir ? Comment ne pas les comprendre ?

Ainsi il faut concevoir qu’il y existe des problèmes politiques sans solution, que l’on risque d’aggraver en créant une solution factice. Il faut admettre même à regret que l’Histoire est  fondamentalement tragique et qu’une tragédie se déroule donc sous nos yeux, sans que nous puissions intervenir au-delà de nous donner bonne conscience. Le luxe des nantis est de pratiquer une charité convenablement limitée par la préservation de leurs privilèges. Mais comme c’est compliqué, cela donne l’impression que la politique européenne cafouille. Si d’aventure une Angela Merkel applique ses beaux principes, elle abandonne le pouvoir à ceux qui les refusent. Les Droits de l’Homme se révèlent malheureusement inapplicables à tous les hommes.

Le vrai bonheur de la Suisse est de ne pas comporter de rivages sur la Méditerranée. Le problème ne se pose donc pas pour nous.

 

 

Les pouvoirs ignorés de l’administration

 

 

Même en témoignant de beaucoup d’indulgence, de naïveté et de mansuétude, on peut difficilement tenir le Conseil fédéral pour un véritable gouvernement : pas de chef, pas d’équipe homogène, pas de majorité et pas de programme. Il est entièrement dépendant du parlement, affublé de deux chambres aux modes de représentation différents, qui doivent se mettre d’accord sur un texte commun et qui parfois n’y réussissent pas. Ce parlement lui-même dépend des humeurs du souverain populaire, dont il s’efforce d’anticiper les refus, les obsessions, les caprices. Il n’y a jamais eu de roi en Suisse puisque le peuple en tient lieu. Les institutions sont surtout une superstructure décorative.

Mais alors où se niche le pouvoir ? Car il faut bien qu’il s’exerce de temps en temps, même avec lenteur, inertie, atermoiement. Son siège principal est forcément l’administration, qui, jour après jour, dans une continuité parfaite prend des décisions, rédige des lois et les applique après leur validation formelle par le législatif. Bien entendu les lobbies de l’économie et des syndicats ont leur rôle à jouer et la presse est là pour compter les coups, transmettre des informations (fondées ou non) et former l’opinion publique, c’est-à-dire celle du souverain, le seul qui importe en fin de compte.

De tout cela on se doutait un peu, mais on en a une confirmation éclatante dans l’excellent livre publié par Claude Béglé sous le titre : « Un colis piégé. Choc de cultures à Poste ». L’auteur y raconte son bref passage à la présidence du conseil d’administration de la Poste, d’avril 2009 à janvier 20010. Placé à cette fonction par Moritz Leuenberger pour assurer la transition de l’office dans la bourrasque de la numérisation et de la mondialisation, il s’est tout de suite heurté à la hargne, la grogne et la rogne du milieu des hauts fonctionnaires bernois, qui estimaient ce poste à eux réservé de droit divin. On lui impose un directeur général dont le seul mobile semble de savonner la planche sur laquelle Béglé se tient en équilibre précaire.

Sur près de deux cents pages, celui-ci rapporte les innombrables complots auxquels il a fini par succomber, les cabales internes des cadres de la Poste, les campagnes de la presse alémanique face à laquelle la presse romande ne pèse guère. Sans le désavouer sur le fond mais par crainte d’être impliqué personnellement, Moritz Leuenberger le lâche en fin de compte et Béglé donne sa démission, contraint et forcé par la mauvaise volonté d’un milieu auquel il n’appartient pas, parce qu’il a fait sa carrière à l’étranger, parce qu’il Romand d’origine, parce qu’il apporte les idées neuves des postes française, néerlandaise et allemande pour lesquelles il a travaillé. Non seulement ses idées ne sont pas acceptables, mais il a le tort d’en avoir dans un milieu où l’on ne doit en posséder aucune.

Dans le cas de la Poste (qui rebondit actuellement pour une autre affaire) comme dans celui de Swissair, de l’UBS et bientôt de Swisscom, le Conseil fédéral est gravement en déficit d’une ligne qu’il définirait librement, en mettant en place des acteurs capables de l’appliquer et en les soutenant. La Suisse n’est pas gouvernée mais administrée. Plutôt que de risquer une  politique nouvelle, elle évite d’en appliquer aucune. Or pour transmettre l’information, que ce soit par la poste, la radio, la télévision, les journaux, depuis les années 90 il faut déplacer des bits et pas des atomes. C’est l’équivalent de la révolution Gutenberg. Le papier survivra à cette révolution, mais au sens où ont subsisté les papyrus et les parchemins. A terme la Poste doit changer de métier. C’est nécessaire et possible, mais pas sous la coupe d’une administration jalouse de son monopole.