Agiter le peuple avant de s’en servir

Selon le président de l’UDC Albert Rösti «Nous ne voulons pas d’une Suisse à 10 millions d’habitants. Nous ne voulons pas d’une Suisse qui manque d’emplois, notamment pour les plus de 50 ans, d’une Suisse aux loyers inabordables, aux trains et autoroutes surchargés, aux écoles bondées. » Telles sont les justifications de la nouvelle initiative « pour une immigration modérée ». Un chiffre a même été avancé : 10000 immigrants par an tout au plus.

Cette proposition ignore la réalité démographique de la Suisse, un point de vue toujours voilé dans les débats parlementaires et les controverses publiques. La réalité, c’est que le taux de fécondité de la population suisse représente les deux tiers de ce qu’il devrait être pour maintenir la population. Il n’y a que 80 000 naissances au lieu des 120 000 nécessaires. Il manque chaque année 40 000 naissances. C’est le minimum de l’immigration indispensable en moyenne.

Une population, qui ne se reproduit qu’à hauteur des deux tiers à chaque génération, finit par s’étioler et, en attendant, par ne plus assurer la pension des ainés. Une population, où la proportion de retraités augmente, voit son activité économique diminuer parce que certains secteurs comme la construction stagnent.

Les emplois ne se réduisent pas avec l’immigration, ils augmentent de ce fait puisque de nouveaux besoins apparaissent. La Suisse est pour l’instant dans une situation où il y a plus d’emplois ouverts que de chômeurs. Mais ceux-ci ne sont pas qualifiés pour les emplois proposés. Le quart des médecins pratiquant en Suisse ont été formés à l’étranger : s’ils n’avaient pas immigrés la situation sanitaire de la Suisse serait déficiente. Les immigrants ne sont pas des parasites mais un appoint indispensable à la marche de l’économie.

Jusqu’à présent aucune catastrophe ne s’est pas produite parce que l’immigration, avec un solde jusqu’à un maximum de 80 000 par an, a compensé et au-delà le déficit des naissances. Sinon les pensions auraient déjà été réduites. Ce lien entre deux problèmes majeurs, pension et immigration, n’est jamais évoqué dans le discours officiel. Dans l’esprit de beaucoup de décideurs, il n’est pas établi. La proposition de l’UDC ne vise nullement à être acceptée. Elle constitue un appel d’air en vue des prochaines élections fédérales. Cela s’appelle agiter le peuple avant de s’en servir.

Le nouveau meurtre de Carmen

Dans la dislocation de la culture, un forfait de plus se commet à Florence : une mise en scène de Carmen où celle-ci, loin d’être assassinée par Don José d’un méchant coup de poignard, bute celui-ci d’un coup de revolver. Le réalisateur a beau se justifier en assurant qu’il n’a pas modifié une note, ni une réplique, il ne se rend pas compte de son méfait. Il plaide en assurant que l’on ne peut plus chanter en scène le meurtre d’une femme. Or 150 femmes sont tuées par leur conjoint chaque année en France. C’est abominable, mais cela ne justifie pas du tout que l’on s’abstienne d’en parler, bien au contraire. Ce n’est pas en se taisant que l’on arrêtera cette épidémie.

Le rôle de la culture est précisément de mettre en scène toute la nature humaine, le meilleur et le pire, pour en faire prendre conscience, pour relier l’individu au reste de l’humanité, pour lui faire sentir que ses pulsions ne sont pas sacrées, pour transcender l’horreur quotidienne. Tristan et Yseult, Roméo et Juliette, Les Liaisons Dangereuses, Le Rouge et le Noir, Notre Dame de Paris, Madame Bovary, sont des illustrations du thème, l’amour et la mort, qui court à travers la littérature occidentale. On aime à mort et on meurt d’amour. Pourquoi abandonner tout ce pan de notre culture ?

A la fois par ignorance et par peur. Par ignorance parce que cette littérature est de moins en moins connue. Par peur parce que cela mène à une réflexion sur la nature de l’amour passion, celle qui fait l’objet de “L’amour et l’Occident” de Denis de Rougemont. L’amour à mort est irréfléchi. Il sacralise une pulsion. Il éteint la raison. Or, une partie des médias met en scène l’amour-passion en lui trouvant toutes les excuses. C’est le thème préféré d’une forme de littérature populaire. Ce n’est évidemment pas sur cet amour que se construit un couple stable et une famille.

Carmen qui abat son amant, même pour se défendre, cesse d’être un objet de fascination trouble. Elle n’est plus qu’une pute armée. On trahit Mérimée, Bizet, Meilhac et Halévy. On se met au niveau de la série télévisée. C’est le sort de trop d’opéras, remis au goût du jour, par des metteurs en scène incultes et racoleurs.

Promotion de la bêtise

TV8 est sans doute la meilleure revue de télévision en Suisse romande. Elle honore son contrat en publiant (presque) tous les programmes avec des commentaires et des distinctions étoilées, parfaitement pertinents. Bref c’est un bon outil pour passer des soirées au coin du feu.

Qu’est ce qui lui a pris de se reconvertir en diffuseur d’horoscope ?

Certes toutes les revues visant un certain public populaire se doivent d’insérer, loin de la première page, une chronique reprenant signe par signe des prédictions et des conseils. Cette littérature est tellement vague que ses prophéties se réalisent toujours. Le problème consiste moins à observer les planètes solaires qu’à développer un style flou qui paraisse précis. C’est un art compétitif auquel se livrent certaine rédaction de ma connaissance lors du café matinal par surenchère rigolarde entre les journalistes. Je ne dénoncerai pas le journal en question dont les ventes dépendent de la crédulité de ses lecteurs.

TV8 a fait plus fort. Son premier numéro de l’année comporte en couverture douze horoscopes de douze vedettes. On prédit de telle présentatrice qu’elle aura envie de se consacrer davantage à sa famille, de tel explorateur qu’il courra plus de dangers et de l’ « ambassadrice de la beauté » qu’elle devrait tourner la page de ses rancœurs. Tout cela est passionnant pour ceux qui ajoutent quelque crédit à cette fausse science et qui sont intéressés par des rubriques people.

Cependant l’année ne sera pas facile pour les médias et la TSR risque tout simplement de disparaître suite à la votation populaire de mars. Chaque quotidien est menacé. La publicité rétrécit ses commandes. C’est l’indice que les consommateurs ne se laissent plus aussi facilement manipuler. En d’autres mots que la bêtise coutumière serait en train de régresser. L’enseignement obligatoire a peut-être réussi à éveiller la plupart des intelligences.

Parvenu au troisième millénaire, le scandale de l’astrologie est la réapparition en force de cette approche préhistorique de la nature. Une foule de gens roulent en voiture, volent en avion, utilisent l’ordinateur et le téléphone mobile, écoutent la radio, regardent la télévision, avalent des médicaments de synthèse chimique, sans connaître les lois scientifiques qui ont permis de fabriquer ces objets. En même temps, ils règlent leurs actions sur un animisme distillé par des astrologues, des numérologues, des voyants, des gourous, pris très au sérieux.

Ils vivent en état de schizophrénie. Ils se comportent de façon irrationnelle et déraisonnable, tout en utilisant les créations fournies par la science à la technique. Jadis les prophètes prospéraient naturellement sur l’ignorance de tous ; aujourd’hui les nouveaux prophètes maintiennent l’ignorance du plus grand nombre. Et la presse n’a pas intérêt à participer à cette entreprise de bêtification. Sinon elle sera balayée par le vent de la numérisation.

Le salaire de l’hypocrisie

Quoiqu’en pensent certains, la religion est un problème éminemment politique. Certes, on n’en est plus à sacraliser le pouvoir en le dotant d’une religion d’Etat, adoptée obligatoirement par tous les citoyens, sous peine de persécution. Mais le statut des confessions dans la société civile n’en est pas pour autant résolu. L’Islam troisième religion du pays, pose un sérieux problème à ceux qui se réclament de leurs racines « judéo-chrétiennes ».

La Confédération suisse n’a pas de religion d’État. Néanmoins, les premiers mots inscrits dans la constitution fédérale sont “Au nom de Dieu Tout-Puissant!”, ce qui postule l’existence d’une ou de plusieurs religions. Que faire de cette reconnaissance sans identifier une « vraie » religion, la seule bonne, la seule assurant la cohésion nationale, la seule assurant une discrimination positive. Or catholiques et protestants sont à peu près à égalité numérique en Suisse. On ne peut homogénéiser les croyances en expulsant la moitié de la population.

La reconnaissance et le soutien financier aux confessions ont donc été délégués aux cantons en 1848, à l’issue de la guerre du Sonderbund entre cantons catholiques et protestants, dernière guerre de religion en Europe occidentale. Trait de génie helvétique : sous-traiter un problème encombrant à l’étage inférieur, tout en reconnaissant par une simple phrase que la Confédération prend la religion, ou plutôt les religions, au sérieux.

Le PDC est aujourd’hui l’héritier du parti conservateur catholique qui a recruté ses membres dans les cantons vaincus. Il subit une lente érosion dont la cause principale est sans doute l’abandon de la pratique religieuse. Si 70% des Suisses se réclament encore du christianisme, leur adhésion est moins ferme qu’elle ne le fut. Dès lors afficher une appartenance religieuse dans le sigle d’un parti, loin d’attirer l’attachement peut produire une répulsion. Dans ce contexte, les affaires Darbellay et, plus encore, Buttet constituent un obstacle supplémentaire.

Certes, un parlementaire n’est, ni plus ni moins qu’un autre, obligé d’observer la fidélité conjugale, pourvu qu’en la matière il ne viole aucune loi. C’est un dérèglement de sa vie privée, jusqu’à ce qu’il éclate au grand jour. Les mêmes faits auraient-ils été imputés à un parlementaire d’un autre parti, cela n’aurait pas fait l’objet d’un grand tumulte. Mais dans le cas du PDC, ils bafouent le slogan « parti de la famille ». Personne n’est tenu d’être vertueux, à condition qu’il ne prêche pas la vertu.

Au-delà des mécomptes du PDC, cette distorsion entre le discours et la conduite induit dans l’opinion publique un doute sur toute la politique. Ceux qui votent le budget, c’est-à-dire les impôts, les paient-ils ? Ceux qui fixent les règles de la sécurité routière, les observent-ils ? La tartufferie, l’hypocrisie, le moralisme sont insupportables à l’opinion publique et à l’électorat.

Christophe Darbellay a réglé tout de suite son problème en s’excusant et en assumant les conséquences. L’ex-conseiller national Buttet a mis dix-huit jours avant de démissionner du parlement et certains de ses collègues ont poussé le cynisme et l’inconscience jusqu’à insister pour qu’il y reste. Ils ont de ce fait enfoncé un peu plus leur parti dans le déshonneur, ce qui est abstrait, mais aussi la dégradation de sa base électorale, ce qui est tout à fait concret. C’est l’équivalent de ce qui se passerait si un élu PS pratiquait la fraude fiscale, un élu PLR la faillite frauduleuse, un élu UDC l’emploi de sans-papiers. Un proverbe japonais affirme que le poisson pourrit par la tête. Est-ce que les institutions du pays en seraient arrivées là ?

L’art d’accroitre la pénurie d’ingénieurs appartient en propre au Conseil des Ecoles Polytechniques

Il ressort des statistiques que notre pays a un taux de diplômés ingénieurs bas en comparaison internationale, puisqu’on n’y recense que 1,1 ingénieur pour 1000 employés. On observe des taux particulièrement élevés en Finlande et en Corée, où le rapport est supérieur à 4 pour 1000 employés. Dans les études PISA, ces deux États réalisent d’excellents scores pour les compétences en mathématiques et en sciences naturelles, ce qui souligne l’importance d’une socialisation technique précoce.

Le savoir-faire d’ingénieurs est de plus en plus recherché, dans les branches qui ne sont pas industrielles. En 1980, près de 50 % des ingénieurs travaillaient dans l’industrie. En 2000, ce taux n’est plus que de 26 %. La proportion d’ingénieurs occupés dans le secteur des services a progressé de 50 %. Cette évolution résulte de la hausse du recrutement d’ingénieurs (4700 entre 1980 et 2000) dans certaines branches telles que les banques, les assurances, l’immobilier et les conseils. Si cette tendance s’est poursuivie ces dix dernières années, il y aurait aujourd’hui moins d’un ingénieur sur quatre qui travaille encore dans l’industrie.
Le champ d’activité plus étendu des ingénieurs augmente les difficultés de recrutement rencontrées par l’industrie qui ne prétend pas offrir le même niveau de salaire que les services. Les salaires moyens vont de CHF 147 000 dans la banque, CHF 130 000 dans l’informatique pour à peine CHF 115 000 dans le secteur des machines et des métaux. On a de la peine à comprendre ces différences. Pourquoi la loi de l’offre et de la demande n’entraîne pas un relèvement des salaires les plus bas ?

Comme il y a une pénurie évidente d’ingénieur, le Conseil des Ecoles Polytechnique s’est attelé à la résoudre par une méthode paradoxale : augmenter de 500 CHF les frais d’inscription annuels. Aucun des membres de cet aéropage n’en est à 500 CHF près et il suppose qu’il en est donc de même pour les étudiants. La plupart de ces conseillers sont issus de la classe des notables qui payaient sans sourciller les études de leurs rejetons. Le résultat sera d’écarter du recrutement des étudiants provenant de familles marginales au plan du revenu et de la fortune. Ce sera sélectionner les étudiants selon la fortune de leur famille et non leur capacité propre.

Le budget actuel de l’EPFL est de 965 millions. Si l’on extrait 500 CHF de chacun des 10000 étudiants, on grappillera 5 millions de plus qui n’entraineront aucune différence significative dans la qualité de l’enseignement. En revanche, cela donnera l’envie au Conseil fédéral d’exploiter cette ressource pour se dispenser d’augmenter ultérieurement le budget des EPF.

La proposition de relever les écolages a déjà plusieurs fois été formulée pour tous les étudiants suisses, en vue de renflouer le budget des hautes écoles. Or, l’écolage ne représente qu’une part symbolique, 1 ou 2%, sauf pour Saint-Gall, Lucerne et le Tessin où il s’échelonne entre 5 et 15 %. Si l’on s’avisait de demander à un étudiant de couvrir les frais réels qu’il occasionne – comme c’est le cas dans certaines universités privées aux Etats-Unis où l’écolage peut atteindre 30 000 $ – on facturerait des montants tellement élevés qu’ils dépasseraient les possibilités de la plupart des familles et que maints candidats capables et motivés renonceraient à s’inscrire.

Pour l’instant, l’entretien de l’étudiant représente déjà le véritable coût des études pour une famille. Le revenu mensuel nécessaire pour un étudiant est estimé à 1750 francs. Le soutien familial représente la moitié du financement global des études. On trouve au deuxième rang à 40%, l’activité rémunérée exercée parallèlement aux études par 75% des étudiants. Les bourses et les prêts ne représentent que 6%.
Les étudiants au bénéfice d’une bourse ou d’un prêt peuvent être d’ailleurs totalement tributaires de ce soutien financier, qui varie selon le canton et qui se dégrade lentement. Un bachelor boursier à Zurich perçoit un montant semestriel de 3800 francs tandis qu’à Neuchâtel il ne reçoit que 1200 francs. En 2008, le montant total des bourses octroyées dans les cantons a diminué d’un quart par rapport à 1994, tandis que les effectifs d’étudiants n’arrêtaient pas de gonfler. La subvention fédérale en 1990 représentait 40% du montant global des bourses octroyées, contre seulement 9% en 2008.

La formation est un investissement collectif à long terme. Ceci impose aux pouvoirs publics d’en assumer la charge totale, sans tomber dans le travers des mesquineries vexatoires, tergiversations politiciennes, particularismes cantonaux, parcimonies fallacieuses, xénophobie rampante. En d’autres mots, un authentique ministère de l’éducation nationale (pas une succursale du ministère de l’économie) n’exploiterait-il pas plus scrupuleusement cette matière grise, dont on répète qu’elle est la seule ressource naturelle du pays?

Au tribunal de Facebook

Tous les corps constitués en ont pris pour leur grade : l’Eglise catholique, l’Islam, le parlement fédéral, maintenant l’EPFL. Sous le titre « Accusé de viol et professeur à l’EPFL », Franco Moretti a droit à l’exposé détaillé d’une plainte pour viol. Ce genre de nouvelle plait au plus grand nombre. Que tombent de leurs piédestal ceux qui se sont illustrés en quoi que ce soit, qu’ils soient ramenés à notre niveau par leurs défaillances ! S’ils étaient des individus lambda, ils auraient droit à quelques lignes dans les journaux où leur nom serait remplacé par une initiale. Mais puisqu’ils sont plus ou moins connus du grand public, leur nom est dévoilé.

Cela suffit à la plupart de ceux qui s’en tiennent au titre. Ils en tirent la conclusion qu’à l’EPFL les étudiantes ne sont plus en sécurité. Même si aucun tribunal ne confirmera cette impression sommaire, la cause est entendue : Franco Moretti a été condamné par l’opinion publique sur réquisitoire des réseaux sociaux, promus au rang d’ordre judiciaire de substitution.

En réalité, si on prend la peine de lire l’article en entier, il s’agit de tout autre chose. Tout d’abord, l’accusé n’est pas professeur à l’EPFL, il n’y a jamais enseigné, il est « senior advisor » au collège des humanités au bénéfice d’un contrat à durée déterminée. De plus, les faits allégués ne se sont pas produits à l’EPFL mais à l’université Stanford en Californie, voici 32 ans. A l’époque, ils n’ont fait l’objet d’aucune plainte aux USA, où ils sont prescrits. Nulle plainte n’a été déposée en Suisse. La seule preuve du méfait est la copie d’une lettre adressée à l’époque par la plaignante à l’Université Stanford, publiée par elle sur Facebook.

De son côté, le principal intéressé dément toute violence et reconnaît avoir eu une relation consentie avec la plaignante, alors âgée de 25 ans. Tous ces faits antédiluviens méritent-ils tant de publicité ? Car un tort irrémédiable est déjà causé à l’accusé et aussi à l’EPFL.

Ce genre de mise en cause publique peut et doit être endigué sur base de deux principes élémentaires de Droit. Tout d’abord la prescription, qui en est un des points forts. Pour une simple raison : au-delà d’un certain délai, il est impossible d’apporter une preuve cohérente de quoi que ce soit. Le principe sous-jacent est encore plus fondamental : dans un Etat de Droit, on préfère de ne pas punir un coupable plutôt que de risquer de châtier un innocent. Ce qui renvoie au second principe bien oublié dans cette affaire : la présomption d’innocence et le bénéfice du doute.

S’il existe un pouvoir judiciaire, c’est précisément pour éviter que les citoyens se fassent justice eux-mêmes. Or, Facebook est devenu un lieu de non droit où chacun peut donner libre cours à sa hargne, à sa soif de vengeance, à sa conception de la justice. Il ne reste à l’accusé que la seule ressource d’une action en diffamation. Néanmoins, même s’il est blanchi et la partie adverse condamnée, cela ne fera pas l’objet de beaucoup de messages sur les réseaux sociaux.

Dès lors, apparait la nécessité d’une règle stricte : si plainte n’est pas portée avant l’échéance de la prescription, toute accusation diffusée par voie de médias ou de Facebook devient un délit poursuivi d’office. Faute de cette règle, Internet demeurera un lieu de règlement de comptes. Reste à imaginer comment sanctionner des messages sous pseudonymes.

L’antithéâtre de Vidy

Le programme du théâtre de Lausanne Vidy pour 2018 vient d’être distribué. Il fera fuir les derniers spectateurs, dont le nombre des abonnements vient déjà de diminuer de moitié, de 5000 à 2500. On y chercherait en vain le titre d’une seule pièce ou d’un seul écrivain.

Par définition, Vidy ne s’intéresse qu’aux inconnus pratiquant une sorte d’anti théâtre, ce que le terrorisme est à la médecine, un Macdo à la cuisine. On se demande même si la direction a jamais entendu parler de Molière, Marivaux, Feydeau, Guitry, Anouilh, Giraudoux, ces gloires méprisables du passé, ou bien des contemporains estimables, Yasmina Reza, Eric-Emmanuel Schmitt, Jean-Claude Brisville, Eugène Ionesco, Jean-Paul Sartre. A supposer que la direction en ait connaissance, cette réputation littéraire ne les intéresse pas, car elle appartient à une culture dépassée, celle de la parole et de l’écrit.

Quels sont les titres des productions (on n’ose parler de spectacles) de Vidy ? Rock trading, Imitation of life, Gus, Evel Knievel contre Macbeth, Put your heart under your feet, Work, Jet set, Eins Zwei Drei, Hate, Rétrospresqu’tive, Unitile. Le premier titre confronte le trading, activité hautement culturelle, avec le théâtre. Le second se joue en hongrois. Le troisième est l’histoire d’un chat. Le quatrième se joue en français, espagnol et anglais. Le cinquième en anglais dont on précise qu’il sera « simple » mais déconseillé au moins de 16 ans. Le sixième en français, anglais et allemand. En résumé, tout texte français est odieux par définition, par choix, par ignorance, par rancune à l’égard de la littérature.

Il existe une autre conception du théâtre, qui consiste à s’attacher tout d’abord à un auteur en prétendant pas faire mieux que lui, à respecter son verbe, à étudier son texte et à l’interpréter. Une belle langue charme par sa seule puissance, par ce qu’elle exprime au-delà des mots et des phrases. Une intrigue bien construite soutient l’attention. Des personnages complexes renvoient le spectateur à lui-même. On sort parfois d’une vraie représentation théâtrale avec le sentiment d’avoir découvert quelque chose d’essentiel, parce que l’auteur s’est élevé au-dessus de son époque et de son milieu pour atteindre l’essentiel de l’humain, pour célébrer et enrichir ce qu’il a de meilleur.

Les spectacles contemporains renvoient à tout autre chose : à l’inculture, à la marginalité, au snobisme, à l’esbroufe, à la vulgarité, à l’obscénité. Le but n’est pas d’élever le spectateur mais de le convaincre de sa propre abjection. Parfois le langage y est remplacé par des cris inarticulés, les comédiens se roulent par terre et, ultime ressource pour soutenir l’attention, sont contraints de se déshabiller ou de mimer un coït. Le programme oublie parfois de mentionner leur nom, puisqu’on ne leur demande aucun talent. Faute de génie, il ne reste plus que le scandale. C’est le genre de spectacle où l’on consulte sa montre au bout de dix minutes pour espérer que cela finisse. Dix minutes plus tard, on la porte à son oreille en se demandant si elle n’est pas arrêtée.

Le Canton de Vaud, la Ville de Lausanne et la Loterie Romande subventionnent avec plusieurs millions cette entreprise de décervelage, qui s’inscrit apparemment dans l’objectif de nos autorités, plaire aux bobos. Il en est ainsi de toutes les cultures, elles finissent par entrer en décadence. Lausanne, qui fut un des foyers de la culture européenne, visitée par Voltaire, Goethe, Rousseau, Hugo, Byron, résidence de Ramuz, Cingria, Simenon, devient annonciateur de son effondrement. Le théâtre de Vidy rentrera dans l’histoire par la petite porte, celle des fossoyeurs d’un art.

No SSR

On peut supposer que des sondages (non diffusés) pour l’initiative « No Billag » inquiètent les dirigeants de la SSR au point qu’ils s’efforcent de défendre leur conception du service public, tout en ménageant la concurrence représentée par les nombreuses radios et télévisions locales. Si la redevance disparaît, Pascal Crittin a expliqué que la TSR fermera boutique. A ce moment ne subsisteraient plus que des médias hertziens financés par la publicité. Mais pourquoi pas ? Ne serait-ce pas ménager le contribuable que de profiter de cette manne gratuite, qui ne pèse pas sur le budget des ménages.

Lourde illusion. L’argent ne tombe pas du ciel. Il provient des annonceurs. Ceux-ci ne prélèvent certainement pas ces subsides sur leurs bénéfices. Ils ne font pas du mécénat. Ils investissent pour soutenir leurs ventes. Ils prélèvent une taxe occulte sur les consommateurs. Car il ne suffit pas d’exceller en production. Encore faut-il vendre. La publicité est un des moyens, parmi beaucoup d’autres, d’organiser la nécessaire mercatique. Et la publicité télévisée est un outil puissant obéissant à des règles particulières, énoncées par Patrick Le Lay, PDG de TF1 : « Pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible, c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. »

La publicité télévisée est donc un marché comme un autre, dont la marchandise est l’attention des êtres humains, leur temps libre, leur désir de se distraire. Celui-ci est capté par des émissions visant à fidéliser un certain public, qui subit ensuite passivement des créneaux publicitaires, qu’il regarde et écoute par inertie. Il suffit de comparer le genre des émissions diffusées par une chaine commerciale avec celui des rares télévisions indépendantes de la publicité, pour comprendre la distinction.

Un annonceur ne poursuit une campagne que dans la mesure où celle-ci rapporte plus de ventes qu’elle ne coûte en frais. Or les téléspectateurs-consommateurs-citoyens ne sont pas tous aussi perméables à des spots vantant des produits, qui sont loin d’être de première nécessité, ceux-ci n’ayant par définition pas besoin de publicité. Pour être influencé par un spot publicitaire, pour acheter des futilités, il faut une somme de naïveté, d’ignorance et d’inculture. Dès lors, les émissions elles-mêmes doivent fidéliser ce genre de public. Ceci explique la surabondance de séries américaines, achetées à bas prix car déjà amorties aux Etats-Unis, agencées pour capter l’attention d’un public benêt. Réceptif à la publicité, il n’est pas intéressés par des débats, sauf spectaculaires, des représentations musicales ou théâtrales, des émissions historiques, des émissions de vulgarisation scientifique. Il n’est qu’une proie facile pour des émissions vulgaires, propageant une vision déformée du monde.

Aucune société n’a jamais été aussi bien informée que la nôtre. Nous savons tout, nous voulons tout savoir pour agir en conséquence au mieux de nos intérêts. Dans l’idéologie implicite où nous vivons, l’information constitue la clé de voûte. Si elle est fausse, en principe tout l’édifice s’écroule : nous cessons d’être efficaces. A cette exigence tout à fait respectable, il n’existe qu’une exception, un territoire de l’information sans foi, ni loi : la publicité. Si c’est pour vendre, on a le droit, mieux le devoir de mentir. Cela n’a rien d’étonnant : nous recherchons l’information parce qu’elle est profitable. Si une information fausse ou tendancieuse, bien circonscrite, rapporte gros, elle mérite d’être diffusée. Telle est la relation entre le publicitaire qui ment et le consommateur qui se laisse séduire.

La publicité est obligée de nous induire en erreur. En prenant le consommateur par les sentiments, les sensations, les sens. En obnubilant sa raison. Il faut l’amener au point où cela ne l’intéresse plus de connaître ni le prix, ni si le produit est utile. La publicité doit susciter le désir et l’inscrire dans l’inconscient de l’animal humain, désireux de vivre et de survivre. Il faut suspendre le temps qui s’égrène et qui fait penser à la vieillesse ou à la mort. La religion de la consommation constitue l’exorcisme de l’époque. On ne promet plus le ciel après la mort, mais l’abondance et le bonheur durant cette vie, indéfiniment prolongée dans un fantasme primaire.

Tel est l’enjeu de « No Billag ». Si la télévision devient un instrument d’étourdissement économique, cela induira la bêtise politique, celle qui aux Etats-Unis a fait élire l’improbable Donald Trump par des foules hagardes. Tel est l’enjeu lointain de « No Billag ». Faire élire un décalque suisse de Trump.

La Grande Guerre des Croissants

La révélation foudroya Georg Hans Nabholz un matin de décembre 2048, à 7h30 alors qu’il sortait d’une séance de commission débutant à 6h30 et s’apprêtait à prendre place au Conseil national pour la séance de 8h. Il se trouvait dans la galerie des Alpes et mâchonnait hâtivement son petit déjeuner. Malgré la saison, la canicule se poursuivait. Il n’y avait pas un atome de neige sur l’Oberland Bernois, discernable par les fenêtres. Il tenait à la main le croissant au beurre, qu’il s’apprêtait à consommer, lorsqu’il s’arrêta soudain, frappé par la découverte qu’il s’agissait du signe de l’Islam.
Ainsi, même au cœur du pouvoir de la Confédération, l’ennemi s’était infiltré subrepticement jusque dans les assiettes de ses plus farouches opposants. Certes le million de Suisses musulmans élisaient dans l’hémicycle une vingtaine de conseillers du Parti Des Croyants (PDC), alors que Georg Hans Nabholz appartenait à l’intransigeante cohorte de l’Union Des Chrétiens (UDC). Il avait déjà obtenu quelques succès mineurs comme l’interdiction du burkini, le bannissement du Coran des bibliothèques publiques et la rupture des relations avec quelques pays arriérés pratiquant la lapidation. Mais il tenait ici beaucoup mieux.
Il en parla à son chef de groupe, d’abord perplexe, puis conquis. Il déposa donc en fin de matinée une motion demandant l’interdiction de courber les pâtisseries en forme de croissant et l’obligation de les vendre désormais sous forme de croix, deux pâtons perpendiculaires, baptisés croixants. Sur la matinée, il recueillit cent signatures de soutien dans l’enthousiasme général. D’aucuns lui prédisaient un avenir de Conseiller fédéral.
Huit mois plus tard, sa motion était acceptée à l’unanimité, sauf par le PDC naturellement. Une ordonnance rendit cette règle applicable, mais des résistances se firent sentir. A Delémont, un boulanger rétrograde continua à fabriquer des croissants félons. Comme le Canton du Jura refusa de le sanctionner par les amendes prévues, cette révolte se répandit de proche en proche à travers la Suisse romande.
Il fallut que le Conseil fédéral décide de dépêcher l’armée pour réduire cette dissidence. Prudemment, le Chef de l’armée avait interdit que les armes fussent munies de munition pour éviter les accidents. Il n’y eut donc ni morts, ni blessés, mais les boulangers romands réagirent par la distribution gratuite de croissants à la troupe, qui ne rechigna pas à leur consommation.
Dans les milieux économiques, on commença à estimer que Georg Hans Nabholz n’avait pas eu une bonne idée. Il perdit sa place de conseiller à la clientèle dans une banque. Des comiques le transformèrent en Tête de Turc (si l’on ose cette figure de style). Sa motion se délitait de plus en plus. Dans son parti on lui fit des reproches lorsqu’aux élections suivantes, l’UDC perdit plusieurs sièges romands.
De fil en aiguille, un référendum lancé par les opposants passa en votation trois ans plus tard. Avec 50,32%, le peuple s’obstina à bannir les croissants. Au terme de cinq années de manœuvres, la motion de Georg Hans Nabholz devint un article de la Constitution fédérale. Tout le monde se résigna. Sauf que le long de la frontière française, il y eut un vaste mouvement de tourisme boulanger dont on chiffra la lourde perte pour l’économie suisse.
Il fallut attendre le XXIIe siècle pour que cet article soit abrogé lorsque la majorité du peuple suisse se convertit à l’Islam.

Neuf milliards d’impôts en trop

Tout en gardant imperturbablement son sérieux, le conseiller fédéral Parmelin a annoncé coup sur coup un milliard d’impôts pour les jeux olympiques et huit pour l’aviation militaire. En traitant comme bagatelle une telle facture, il procède à une pédagogie de la dépense somptuaire. En demandant trop, il espère obtenir un peu.

Bien entendu, il clôt cette annonce épouvantable par une note de bas de page, affirmant que ni la formation, ni la prévoyance sociale, ni l’agriculture n’en souffriront. Et dimanche soit, le président de son parti répétait que le but de celui-ci est de réduire les impôts et la dépense publique. On peut aussi admirer son sérieux lorsqu’il profère d’aussi énormes mensonges.

Pour la formation, c’est vite vu : le budget 2018 comporte déjà une réduction de 86.4 millions rien que dans le domaine des EPF. Or ce budget couvre surtout des salaires puisque les autres frais sont incompressibles. Donc il faudra licencier quelques dizaines de chercheurs ou ne pas en engager autant. Ce n’est que l’impact local d’une coupe généralisée de 3% dans le budget global de 2018 qui économise un milliard au total. Comment ajouterait-on neuf milliards aux budgets des années suivantes sans brider la recherche ? On la restreindra donc parce que cela ne se voit pas tout de suite. C’est un investissement humain à très long terme qui ne rapporte visiblement qu’à l’échelle de la génération.

Pour la prévoyance sociale, c’est pire, parce qu’elle est en déficit prévisible dès maintenant. L’AVS et la LPP distribuent encore des pensions qu’elles ne pourront pas maintenir sur le long terme. Qu’importe : les Conseillers fédéraux d’aujourd’hui auront démissionné depuis longtemps. On se souviendra de Guy Parmelin parce qu’il aura une rue à son nom dans le village de Bursins. Il n’a pas fait mystère de son attitude : “Les faits montrent que si l’on continue à développer les prestations sociales, sans priorité, on va dans le mur”. Avec neuf milliards d’impôts en plus, on y va encore plus vite et la démonstration est encore plus flagrante.

Reste l’assurance maladie qui pèse déjà trop lourd sur les finances des ménages modestes et qui pèsera de plus en plus lourd avec le progrès de la médecine et la longévité des patients. Le Conseiller d’Etat Maillard l’a estimé lucidement : « Jadis une famille ouvrière pouvait se tirer d’affaire tout juste, maintenant elle ne le peut plus. » Prélever des impôts sur le tiers le moins favorisé de la population devient impraticable et odieux, une fois qu’elle a payé péniblement son loyer, ses frais de santé, ses déplacements et incidemment de quoi garnir la table et la garde-robe. Si néanmoins on persiste, il faut en compensation subventionner loyer et assurance maladie avec de l’argent des contribuables, mais lesquels ?.

Dès lors se posent des questions inévitables : a-t-on vraiment besoin de Jeux Olympiques ? Que signifie exactement la police du ciel en Suisse, réduite aux heures de bureau, faute de pilotes et non d’avions ? Combien coûterait réellement la sécurité nationale si on la focalisait sur l’évidence urgente du terrorisme et des attaques informatiques ? Peut-on considérer comme une priorité l’éventualité très incertaine d’une guerre terrestre par rapport à la certitude de ne pas pouvoir assurer les pensions?