La pénurie de médecins n’est pas une fatalité

La situation de pénurie générale de médecins est une réalité qui n’est d’ailleurs pas limitée aux seuls généralistes, comme on essaye de le faire croire pour reporter la faute sur les praticiens eux-mêmes, trop tentés de se consacrer à des spécialités moins prenantes que la médecine de proximité et aussi plus rémunératrices. En fait généralistes et spécialistes sont manquants, car la cause véritable de cette situation absurde n’est jamais mentionnée. Ce n’est pas une fatalité, mais un choix politique, car plus de 3000 candidats se pressent pour entrer dans les facultés de médecine qui pratiquent de droit ou de fait un numerus clausus, tel que le nombre de diplômés se situe entre 700 et 800 alors qu’il en faudrait au minimum 1200 pour assurer la relève.

Ce choix politique vise à contenir la croissance des frais d’assurance maladie, sujet hautement sensible pour les électeurs. L’administration fédérale s’est persuadée que moins il y a de médecins, moins ils exercent, mieux se portent les finances. Selon cette doctrine, c’est l’offre qui crée la demande car les Suisses sont des malades imaginaires. L’argent dépensé en soins de santé est considéré comme perdu, jeté dans un vaste trou sans fond, sans aucun bénéfice palpable.

Les résultats de ce choix politique ne sont pas ceux qu’on espérait : faute de diplômés suisses, le pays est envahi de praticiens diplômés à l’étranger, soit un quart des praticiens. On arrive au résultat paradoxal qu’une profession fermée aux jeunes Suisses est de ce fait largement ouverte aux étrangers. Faute du droit de s’établir en pratique privée par suite du moratoire sur l’ouverture des cabinets, les jeunes médecins demeurent dans les hôpitaux où ils se spécialisent forcément. Faute de cabinet privé, les malades se rendent dans les urgences hospitalières alors qu’une intervention en milieu hospitalier coûte plus cher qu’en cabinet privé. Les régions périphériques souffrent d’une pénurie généralisée de médecins, pas seulement de généralistes.

En réalité le système suisse de santé fonctionne bien et ne coûte pas trop cher: l’espérance de vie est à 82 ans et le coût à 11% du produit national. Aux Etats-Unis il en coûte 16 % du revenu national pour en espérance de vie à 78 ans. Le renchérissement des soins de santé provient inéluctablement des progrès de la médecine et du vieillissement de la population, qui en résulte. Certes, il restera toujours des malades imaginaires et des praticiens abusifs mais c’est inévitable dans n’importe quel système sauf à instaurer un véritable rationnement, privant de soins des patients qui en ont besoin.

Injecter 100 millions de plus dans les facultés comme le propose la Confédération est largement insuffisant. Il faut accepter de consacrer à la santé le budget nécessaire, non seulement pour rétribuer les soins mais aussi pour assurer la formation. Et supprimer le numerus clausus qui fut l’erreur initiale.

Jacques Neirynck

Professeur honoraire EPFL

Ancien conseiller national PDC

Le moratoire de trop

Le parlement fédéral vient de renouveler pour quatre ans le moratoire sur les OGM, alors qu’on ne connait aucun exemple d’accidents de santé liés à la consommation de ces produits. D’autre part l’interdiction de la publicité pour le tabac a été refusée lors d’une session précédente, alors qu’il n’y a plus de doute sur le caractère dangereux, voire fatal, de sa consommation. En résumé, on se prémunit contre un danger imaginaire, tout en acceptant de courir un risque avéré et mortel.

Du point de vue de la santé publique, c’est évidemment contradictoire. Mais dans la logique du pouvoir helvétique, c’est cohérent. Le parlement respecte les pouvoirs concrets : d’une part l’opinion publique qui ne veut pas des OGM et qui a imposé en 2002 au parlement un moratoire sur l’application d’une loi dûment votée par celui-ci ; d’autre part le lobby du tabac qui pèse plusieurs milliards de chiffre d’affaire. On cède devant le peuple, inculte et versatile, et on capitule devant une féodalité bien établie. Le conseil fédéral est désavoué, pour mieux souligner sa nature d’exécutif faible.

Inutile de rappeler ici la nocivité du tabac. Plus de 9000 personnes décèdent en Suisse chaque année des suites du tabagisme, soit 15% des décès; 30% des décès qui surviennent chez les hommes âgés de 35 à 69 ans sont dus au tabagisme et 8% chez les femmes du même âge. La cause est entendue. Autoriser la publicité pour le tabac, c’est convenir de détériorer la santé publique et d’accroitre les charges de l’assurance maladie.

Mais les OGM de leur côté ne seraient-ils pas tout aussi nuisibles ? Ne risque-t-on pas des graves dégâts pour la santé des consommateurs ?

Cette crainte repose sur l’obsession du naturel. Il y aurait d’une part des végétaux sains, créés une fois pour toute dès le Paradis terrestre et confiés aux descendants d’Adam et d’autre part des organismes artificiels fabriqués par des savants fous dans des laboratoires de chimie. Cette opposition entre le bien et le mal repose sur le refus de l’idée même d’évolution et, pire, sur l’ignorance de l’intervention humain dans celle-ci depuis des millénaires.

Tout d’abord le matériel génétique des êtres vivants fit l’objet de nombreuses modifications naturelles, sans intervention humaine, au cours de l’évolution. Cette évolution provient d’un continuel réarrangement des génomes du vivant, suite à l’introduction de nouveaux gènes dans des cellules existantes par des virus. Sinon, il n’y aurait pas d’évolution et la terre serait peuplée des organismes primitifs.

Ensuite, depuis la révolution du néolithique voici douze mille ans, l’homme est intervenu dans ce processus en sélectionnant les animaux et les végétaux les plus utiles pour son usage. En ce sens, tous les organismes de l’agriculture sont des OGM : il n’y a ni vache, ni blé dans la Nature. Il a donc fallu concevoir une définition tarabiscotée dans la loi pour définir ce qu’est un OGM condamnable : il ne peut être produit ni par la reproduction, ni par la sélection. En d’autres mots les OGM produits traditionnellement dans les stations agronomiques sont sains ; ceux créés par des techniques plus avancées sont malsains. On ne se préoccupe pas du résultat mais de la méthode par laquelle on est arrivé à ce résultat. Si l’on reproduit en laboratoire le processus naturel de modification du génome par l’introduction d’un virus, on commet une faute. La Nature, elle, ne commet jamais de faute parce qu’elle agit au hasard ; elle n’en a commis qu’une seule, la sélection de l’homme, parce que celui-ci est doté de raison et l’utilise pour améliorer son sort.

On pourrait par les méthodes traditionnelles obtenir l’équivalent d’un OGM conçu par manipulation génétique. Il n’est pas exclu qu’à la longue en observant bien un champ de maïs attaqué par la pyrale on découvre soudain un épi intact. Cela signifierait que le maïs a muté spontanément, parce que des virus ont apporté le morceau d’ADN adéquat. En semant les grains de ce maïs, on arriverait au même résultat que par les techniques avancées, mais il faudrait avoir la patience d’attendre que la mutation désirée se produise spontanément. La technique moderne des OGM constitue une façon d’accélérer et d’orienter les mutations faites par la Nature selon des méthodes analogues, ni plus, ni moins.

Les chercheurs suisses constatent que le malaise de l’opinion publique est réel et freinent leurs travaux. Les expérimentations conduites sur des animaux génétiquement modifiés (en particulier les lapins), dans le but de leur faire produire des molécules utiles en pharmacologie, ont toutes été abandonnées. L’industrie chimique et pharmaceutique suisse a jugé que ce secteur avait peu d’avenir et a pratiquement cessé tous ses financements. Seules des recherches en biologie fondamentale utilisent, actuellement, des souris transgéniques.

En aucun cas du point de vue global de la société, il n’y a de bénéfice à demeurer ignorant. La science doit progresser parce que c’est sans doute le trait caractéristique de notre espèce de vouloir toujours en savoir plus. Toutes les tentatives historiques pour réfréner cette curiosité, pour dissimuler ou contrefaire les résultats de la recherche scientifique se sont retournés contre les sociétés qui en ont pris la décision. C’est cette funeste orientation qui a été prise par le Parlement fédéral sous la pression de l’opinion publique manipulée par les partis écologistes. Puisque le savoir est dangereux, magnifions l’ignorance. Puisque l’habileté technique contrevient à l’ordre naturel, lions-nous les mains.

 

 

 

 

 

 

 

Le prix réel de la publicité est trop élevé

Parmi les raisons invoquées pour arrêter la publication de l’Hebdo, on mentionne la diminution des recettes publicitaires. Cela soulève une question intéressante. Une presse libre peut-elle ou doit-elle dépendre de son attirance pour les annonceurs ?

Une économie d’abondance munie d’un aiguillon publicitaire ne constitue pas un choix aussi anodin qu’il y parait à première vue. L’argent ne surgit pas d’une source mystérieuse et infinie. Ce que le lecteur, l’auditeur ou le téléspectateur ne paie pas directement par un abonnement ou par une redevance à la Billag, il le paie sous forme d’une taxe occulte à la consommation, collectée à bien plaire par les annonceurs les plus puissants. Mais il doit savoir qu’il le paie de toute façon ! Bien évidemment une firme ne prélève pas les frais de sa publicité télévisuelle sur ses bénéfices. Elle augmente ceux-ci avec l’accroissement de ses ventes, qui dépendent précisément de la publicité. Si une publicité ne rapporte pas plus qu’elle ne coûte, elle s’éteint d’elle-même. Il est donc évident que toute publicité continue influence le comportement des consommateurs de façon massive. Le consommateur de média qui tâche de s’informer est conditionné, sans s’en rendre compte, pour effectuer des achats dont aucun n’est indispensable. Car si un produit est de première nécessité, il n’est pas nécessaire de lui faire de la publicité.

Et donc la publicité sous toutes ses formes n’apporte que peu ou pas d’informations objectives, permettant d’orienter rationnellement le choix du consommateur. Amarrée au sein d’un organe d’information, elle a pour but et pour résultat de désinformer. Elle suscite un état d’esprit gaspilleur. Elle déplace un pouvoir d’achat qui aurait pu et dû être affecté à des besoins plus essentiels. A titre d’exemple, certaines années, l’assurance maladie a fait scandale en coûtant 5% de plus alors que le marché des gadgets électroniques croissait de 50% dans une approbation béate. Certes cela créait des emplois, mais c’étaient précisément ceux qui manquaient dans les hôpitaux, la formation, les transports ou la sécurité.

« Pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible, c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible » Tel est l’aveu cynique de Patrick Le Lay, PDG de TF1 de 1998 à 2008 : la télévision comme outil d’anesthésie du sens critique. Si un émetteur de télévision ou un journal « gratuit » ne vit que de publicité, celle-ci mérite dès lors toute la sollicitude de la production, au point que le contenu soit conçu pour la servir, pour accroître la diffusion, pour recruter spécialement des téléspectateurs ou des lecteurs sensibles à la publicité, c’est-à-dire incapable de la décoder faute de formation, d’information, de culture.

L’Hebdo était « bon pour la tête » et donc mauvais pour la publicité. Il y a en Suisse et dans le vaste monde des médias vivant uniquement de publicité. Ils sont donc forcément mauvais pour la tête. Un critère pour les déceler est simple : publient-ils l’horoscope ? Si oui, cela signifie qu’ils ont eux-mêmes choisi de désinformer leurs lecteurs et qu’ils sont prêt à les livrer aux annonceurs.

Pas de passeport pour la recherche.

Ainsi Xi Jinping, président de la Chine prétendument communiste, a prononcé un vibrant plaidoyer à Davos pour le libre-échange au moment même où les deux puissances atlantiques, qui ont inventé l’économie libérale, prônait l’enfermement derrière leurs frontières. Cela n’a étonné que ceux qui ignoraient la politique à long terme de la Chine sur ce sujet. A rebours de l’URSS, la Chine avait compris que la recherche se déroulait sur une scène internationale où les absents ont toujours tort.

Durant les années 70 et 80, lors des colloques qui se tenaient dans le monde libre, essentiellement les Etats-Unis et l’Europe de l’Ouest, les pays communistes brillaient par leur absence. Quelques rares délégués hongrois ou polonais, jamais aucun de l’Allemagne de l’Est, un seul représentant de l’URSS en mission commandée pour collecter des informations, probablement mises sous secret dès sa rentrée. En retour pas ou peu de publications d’au-delà du rideau de fer dans les revues scientifiques occidentales. La contrainte était simple : si un savant franchissait le rideau de fer, il risquait de ne jamais revenir. Cette politique de fermeture, si bien décrite par Soljenitsyne dans « Le premier cercle », mena à l’asphyxie la science russe issue pourtant d’une longue tradition. Elle entraina un retard technique et une stagnation économique du modèle communiste et finit par l'effondrement du Mur de Berlin avec le modèle marxiste. 

La Chine communiste suivait une voie inverse. A la même période elle envoyait des stagiaires à l’étranger, en particulier à l’EPFL qui les accueillit libéralement. Ce n’étaient pas tous des espions : certains travaillaient sérieusement dans leur domaine et bénéficiaient de la convivialité de leurs collègues suisses. Rentrés en Chine, ils furent promus à des postes de responsabilité scientifique et technique. Le démarrage foudroyant de la Chine actuelle a ainsi été préparé de longue date, de façon intelligente par un peuple, qui en a compris les règles imprescriptibles : pas de science, pas de technique, pas de culture sans une ouverture maximale. A la fin du Moyen-Age, la Chine était plus avancée que l’Europe mais elle stagna ensuite par la politique de fermeture de certains empereurs.

Cas d’école : les Etats-Unis, très modestes contributeurs à la science avant 1930, (premier prix Nobel de physique en 1927) bénéficièrent de leur ouverture. En 1932, dès l’accession d’Hiler au pouvoir, Albert Einstein quitta l’Allemagne, parce que les lois nazies interdisaient aux juifs d’enseigner dans les universités. En 1939, il envoya une lettre célèbre à Franklin Roosevelt pour l’avertir de la possibilité de fabriquer une bombe nucléaire. Ainsi, par son obstination irrationnelle à persécuter les juifs, Hitler perdit-il la guerre avant même de l’avoir commencée. L’empire américain commença son ascension pour la seule raison qu’il était prêt à accueillir les élites que l’Europe rejetait. Dans le bureau voisin de celui d’Einstein à Princeton, se trouvait John von Neumann, juif hongrois qui apporta l’informatique à son pays d’adoption. Peu de temps après Werner von Braun, inventeur visionnaire de l’astronautique, passa sans états d’âme du service d’Hitler à celui de Truman, lorsque le savoir des juifs émigrés eut donné aux Américains la victoire sur les nazis antisémites, que von Braun avait servi par pure indifférence au pouvoir politique. L’arme nucléaire transportée par des missiles intercontinentaux munis d’un guidage informatisé donna aux Etats-Unis l’imperium mondial grâce à la collaboration involontaire de deux juifs exilés et d’un transfuge du nazisme.

Telles sont les règles inéluctables du jeu scientifique. En 2014, l’UE retira à la Suisse la participation à Erasmus et à Horizon 2020. C’était une mise en garde qui fit mal et que comprirent instantanément tous les initiés. Sans une participation pleine et entière à la science de l’Europe voisine, la Suisse s’étiolerait lentement et perdrait sa supériorité. Il s’ensuivrait mécaniquement un affaiblissement de l’industrie de pointe, une stagnation économique et un appauvrissement du pays.

Cette vérité élémentaire n’est toujours pas comprise par l’extrême-droite helvétique. Elle fantasme sur les prétendues qualités transcendantes d’un peuple élu, qui aurait su préserver la pureté de son sang. Elle s’imagine que des universités et des laboratoires industriels, peuplés principalement de nationaux, seraient viables, avec peut-être une dose homéopathique d’étrangers dûment intégrés. Or, sur une population de huit millions d’habitants, il n’y a qu’une faible fraction de jeunes capables et motivés pour faire de la recherche. C’est en recrutant dans le vaste monde que les Etats-Unis ont réussis à se hisser dans leur position actuelle. C’est en suivant la même politique que l’EPFL a démarré sous l’égide Patrick Aebischer : le passeport d’un candidat n’a aucune importance, ; il faut recruter le meilleur dans sa branche.

Xi Jinping a trouvé une image merveilleuse pour exprimer poétiquement cette vérité : en divisant un fleuve majestueux en de multiples ruisseaux, il perd toute sa force. La loi fédérale permet à un étranger diplômé d’une haute école suisse d’être recruté par l’industrie dans les mêmes conditions qu’un Suisse. Il reste des cantons qui n’appliquent cette règle qu’avec la plus mauvaise volonté. Un responsable de l’administration m’a un jour confié sa règle d'or: « Chaque fois que je donne un permis de travail à un étranger bien qualifié, je nuis à un Suisse qui l’est moins que lui.»

La fin programmée de la souveraineté helvétique

La mécanique de la votation de février sur RIE III ne laisse aucune échappatoire : il faudra voter oui, même si on n’en pas envie, même si on objecte énergiquement. On n’a le choix qu’entre deux maux et le pire serait sans doute le résultat d’un non. Les multinationales en ont décidé ainsi. S’insurger contre leur diktat entrainerait des sanctions insupportables de leur part. Actuellement les firmes internationales bénéficient d’un taux d’impôt sur leurs ressources à l’étranger, qui est environ la moitié de celui payé par les firmes suisses à 21,65% pour le canton de Vaud. Le but fut bien évidemment d’attirer des investisseurs étrangers, qui créent de ce fait des places de travail et réduisent le chômage. Ce fut jadis une première entorse non seulement à l’égalité de traitement, mais aussi un premier abandon de souveraineté. Les firmes suisses payaient plus que les multinationales, qui possédaient un privilège lié à leur puissance. Les cantons étaient en concurrence pour attirer ces investissements, comme si le pays ne pouvait pas, par nature, fournir du travail à tous ses habitants.

Sous la pression internationale (UE, OCDE, G20), cette situation anormale sera sans doute corrigée par la votation. On aurait pu proposer soit d’aligner les multinationales sur le taux des firmes suisses, soit l’inverse. C’est cette dernière solution qui a été choisie : toutes les entreprises, indépendamment de leur statut et de leur réalité commerciale, seront imposées selon les mêmes principes et au même taux, sans distinction de l’origine des bénéfices, à un taux abaissé. Les entreprises suisses verront leur imposition baisser presque de moitié (13,79% dans le canton de Vaud). Cela signifie bien entendu une perte fiscale de 392 millions de francs en 2019 par rapport à 2016, pour ce seul canton et une perte inconnue pour toute la Suisse, entre trois et cinq milliards. Qui va payer ?

La Confédération, dont les recettes fiscales ne sont pas affectées par cette réforme, financera la moitié des coûts de cette réforme. Pour le reste les finances de l’Etat de Vaud sont en bon état et supporteront une perte résiduelle. Pourquoi ce choix ? Parce que les effets sur les recettes fiscales, mais aussi sur l’emploi et l’économie en général, seraient nettement plus coûteux, si une partie de ces sociétés multinationales étaient amenées à quitter ou à délocaliser une partie de leurs activités. Tel est le nœud de l’alternative. Quoi que l’on fasse, on perd. Il ne reste à choisir qu’entre deux maux et celui choisi par le Conseil d’Etat est (sans doute) le moindre. Cependant, on n’aurait rien eu à perdre dans le cas où il n’y aurait eu à taxer que des entreprises suisses ou des multinationales acceptant de payer les mêmes impôts que les suisses.

S’il existait jadis un pouvoir régalien d’un Etat, c’était bien celui de définir sa fiscalité : qui paie et combien, quels sont les besoins de l’Etat. Or, on s’est mis dans une situation où les multinationales disposaient en fait de ce pouvoir : elles comparaient les régimes fiscaux de divers pays et s’installaient là où c’était le plus profitable. Dès que cela cessait de l’être, elles s’en allaient ailleurs. C’est pareil pour les contribuables étrangers très riches : s’ils ne jouissent pas d’une fiscalité réduite négociée forfaitairement avec l’administration, ils partent et l’Etat perd tout. Le rapport de force entre les pouvoirs publics et les contribuables puissants, qu’ils soient particuliers ou entreprises, sont ainsi inversés : ces derniers commandent et décident. La pire illusion de la gauche est de croire qu’il suffirait de taxer davantage les riches pour améliorer le sort des pauvres : les riches ne sont riches que dans la mesure où ils parviennent à échapper à l’impôt, voire dans des cas extrêmes à ne rien payer du tout.

Tout comme pour d’autres pays, la souveraineté de la Suisse est ainsi mise à mal. Elle le fut déjà spectaculairement lors la suppression du secret bancaire. Elle l’est encore dans les relations bilatérales, qui présentent certes plus d’avantages que d’inconvénients, mais qui transforment la Suisse en pays sujet de l’UE, appliquant des lois sur lesquelles elle n’a aucune prise, dans le dérisoire espoir de sauvegarder son indépendance. A ce titre la votation contre l’immigration massive de 2014 était, fut et demeure inapplicable : l’UE n’en veut pas et elle est plus puissante que la Suisse. Le peuple peut voter tout ce qu’il veut, cela ne change pas la réalité : dans le monde le pouvoir appartient de moins en moins aux Etat, surtout faibles par leur taille, et de plus en plus à des entreprises gigantesques, hors sol.

Ce serait une erreur d’imaginer que ces multinationales seraient gouvernées par des dirigeants qui auraient tous les pouvoirs et qui pourraient éventuellement ne pas attiser une concurrence fiscale entre pays. Ils ne dirigent qu’aussi longtemps qu’ils maximisent les profits de l’entreprise. S’ils manquent à cette mission primaire, les actionnaires les démettent. Or ces actionnaires eux-mêmes ne sont pas des personnes physiques, mais surtout des entreprises anonymes, fond de placement ou caisse de pension. Et donc le système fonctionne en dehors de toute décision humaine et de toute considération sociale ou politique. Le bénéfice maximum est le seul objectif, la manifestation de la seule éthique. La consommation débridée le conditionne. La publicité commerciale est bien plus importante que la propagande politique. Elle seule enseigne ce qui est bien et bon et trace le chemin de l’avenir.

Déjà, le siècle dernier Karl Marx avait décodé ce mécanisme, qui finit par produire la grande crise de 1929. Les réponses sommaires de l’époque furent le nazisme ou le communisme, qui créèrent des Etats tout puissants, monstres encore plus froids que les plus grandes entreprises. De façon éclatante, l’Histoire a démontré expérimentalement que le dirigisme étatique n’était pas la solution. Faute de solution, les électeurs sont obligés d’accepter la réduction des impôts de toutes les entreprises, en réalisant obscurément que cela signifiera, à terme, plus d’impôts pour les particuliers, réduits au servage par une nouvelle oligarchie anonyme. Votons tristement oui, mais en faisant le poing dans la poche. Car nous n'abandonnons pas notre souveraineté : nous reconnaissons lucidement qu'elle est déjà perdue et qu'elle le sera de plus en plus.

Si nous voulons un jour influencer ce système, il faudrait d’abord que nous changions nous-mêmes de mentalité, que nous ne consommions pas aveuglément le produit de ce gigantisme, que nous boycottions certains produits, que nous en refusions jusqu'à l'idée. Car, que sont ces très grandes entreprises, qui font la loi par un algorithme échappant à tout contrôle humain ? On aurait de nouveau tort de les voir issues d’une sorte de complot planétaire par un groupe occulte. Elles résultent automatiquement du progrès technique. Dans certaines branches, la technique est tellement compliquée qu’elle ne peut s’appliquer que dans des structures gigantesques avec des services de recherche, de développement, de construction, de marketing. Dans d’autres, le produit n’est vendable à un prix accessible que si la production s’effectue massivement à la chaine tout comme la distribution. La très grande entreprise n’est pas une invention humaine : elle résulte de l’évolution technique. Nous ne pouvons pas plus  déplorer sa taille que  nous plaindre de notre génome qui résulte d’une combinaison de hasard et de nécessité au fil des siècles.

Dans ce grand train d’évolution matérielle et culturelle, qu’espèrent ceux qui s’imaginent que la Suisse est encore indépendante ? Ils s’offusquent des minarets qui ne nous menacent en rien et acceptent d’aligner notre fiscalité sur la mode internationale. Quand on ne peut plus exercer le pouvoir, on se concentre sur ses colifichets.

Seule une vérité claire prévaut contre un mensonge avéré

Dans la routine politicienne, il existe deux façons de mentir : la plus courante consiste à ne pas dire ce qui est ; la singulière à dire ce qui n’est pas. Exemple : il est impossible d’annoncer clairement que l’allongement de l’espérance de vie impose dès maintenant – et imposera de toute façon tôt ou tard – un ajournement du début de la retraite. Lorsque Pascal Couchepin a énoncé cette vérité élémentaire, le PLR a perdu des sièges. La vérité désagréable est impopulaire. Contrexemple : il est possible de prétendre comme le fit Trump qu’Obama, né prétendument hors des Etats-Unis, serait un président illégitime, alors même que son extrait de naissance, largement publié, prouvait le contraire. Trump a fini par reconnaître que c’était faux sans s’excuser d’avoir menti. Le but est deux fois atteint : dans l’esprit de gens peu ou mal informé, le doute demeure ; pour les autres la confiance en Trump augmente parce que l’aveu tardif l’a encore grandi. Mieux vaut mentir et le reconnaître que de ne rien dire et n’avoir rien à avouer.

La présidence de Donald Trump annonce que le populisme devient une force politique au niveau international. En Europe, des partis populistes existent dans tous les pays hormis l’Espagne et l’Irlande. En plus, ils participent au gouvernement de tous les pays de l’Est, plus la Norvège, la Suède et la Suisse. Si la nostalgie du régime communiste peut l’expliquer dans le premier cas, leur survenue dans les trois derniers pays, démocrates de longue date, est moins explicable et mérite réflexion. La définition du populisme est floue, car certains de ces partis penchent vers le libéralisme, d’autres vers le dirigisme. Les uns ménagent une fibre sociale, d’autre pas. Toutefois il existe un point d’accord unanime : le discours à la population spécule sur et propage la défiance à l’égard de l’étranger, spécialement de l’islam, en attendant que l’on retombe dans la vieille ornière de l’antisémitisme, qui fut la tentation permanente de Jean-Marie Le Pen, nostalgique du pétainisme. Le refus de l’UE, voire de l’Euro, s’inscrit dans cette obsession de se claquemurer dans les frontières nationales, fut-ce en les rehaussant de barbelés. Ainsi, pendant des décennies les Hongrois ont langui derrière des barbelés qui les empêchaient de fuir leur pays sous régime communiste : vingt-cinq ans plus tard, ils érigent eux-mêmes ces barrières pour contenir les « autres ». N’auraient-ils rien appris de l’histoire ? Les « autres » ne seraient-ils pas des êtres humains égaux aux Hongrois ? Apparemment non.

Si la xénophobie constitue un incontournable fonds de commerce, il convient néanmoins de l’envelopper dans un discours attractif, qui voile ce qu’il y a de politiquement incorrect. Cette rhétorique populiste secondaire consiste à répondre très simplement à des problèmes complexes. C’est un non catégorique à tout : les traités internationaux, les juridictions mondiales, l’ouverture des frontières, ce qui va de soi. Mais aussi les OGM, la procréation médicalement assistée, le tri des déchets, la sortie du nucléaire, la réduction des gaz à effet de serre, la biodiversité, l’assurance maladie, les pensions par répartition, les limitations de vitesse, la suppression des chauffages électriques, le remplacement des ampoules à incandescence par des LED, le soutien à la recherche, la formation des imams, le port du foulard islamique, le burkini, les minarets. Ce réflexe de peur universelle s’exerce ainsi non seulement à l’égard de l’étranger, mais aussi de la nouveauté. C’est surtout une réponse simple et claire, là où les autres partis expliquent laborieusement les nuances, les limites, les compromis obligés, les principes du droit, c’est-à-dire le monde tel qu’il est dans toute sa complexité, la politique dans toute sa difficulté.

Tant que les partis populistes ne sont pas obligés de mettre en œuvre leur programme, leur discours obscurantiste semble consistant par sa seule simplicité, même s’il comporte des contradictions perceptibles à un esprit réfléchi. En revanche, la majorité des électeurs apprécie cette image d’une politique claire, audible, compréhensible. Dans ce but, le discours populiste doit forcément dissimuler certains faits qui le contredisent, par exemple la réalité du réchauffement climatique d’origine humaine. Il fabrique alors de toute pièce un monde conforme aux attentes, aux craintes, aux croyances de la frange la moins formée et informée des électeurs. Il s’ensuit que les partis populistes s’en prennent systématiquement aux médias, qu’ils veuillent supprimer la télévision de service public et que les universités soient vues d’un mauvais œil. De même les partis politiques traditionnels sont accusés et convaincus de mentir au peuple dans la mesure où leur discours est embrouillé, empêtré dans des non-dits, obscurci par la langue de bois, inhibé dans l’énoncé de la vérité toute nue.

Qu’on le veuille ou non, dans l’avenir la politique sortira du classique conflit unidimensionnel droite-gauche. Une autre dimension s’ouvre : la tension entre la réalité et la fiction. Lutter contre le populisme ne se fera pas sans inventer un discours aussi simple que possible pour expliquer les défis les plus compliqués. C’est un problème de communication plus que de créativité législative. Cela passe par l’élimination de la langue de bois, maniée par trop de politiciens normaux afin de ne pas répondre clairement à des questions précises d’un journaliste et d’obscurcir maladroitement la complexité du réel dans un discours incompréhensible. Le oui devient un peut-être et la vérité une hypothèse parmi d’autres. En ne disant rien de précis, on ne ment bien évidemment pas. Mais le peuple, muni d’un bon sens certain, flaire la dissimulation de ce discours et suppose qu’il cache tout de même un mensonge.

La vérité n’est simple à dire que si l’on s’y tient scrupuleusement. Elle devient inaudible, lorsque le politique tient simultanément à ménager une pléthore d’intérêts contradictoires, à ne faire de peine à personne, à amadouer les contraires, à constituer une majorité accidentelle autour d’un projet vaporeux, à peindre de la sorte un monde tout aussi irréel que celui des populistes, un clair-obscur où l’opacité domine. Certes les populistes mentent ouvertement, alors que la règle en politique ordinaire est de dissimuler la vérité sous un fatras de défroques rhétoriques, mais comme le peuple est habitué aux mensonges ordinaires par omission, il est agréablement surpris lorsqu’un menteur extraordinaire ne se camoufle pas. Un mensonge clair, avéré, avoué finit par devenir un substitut virtuel de vérité par l’effet de sa provocation.

En reconnaissant un mensonge incontestable, le politicien populiste frappe agréablement l’opinion publique par sa sincérité, même tardive. Le politicien ordinaire ne peut rien avouer, puisqu’il a seulement omis la vérité. A ce jeu, il perd une seconde fois. Au risque d’être temporairement impopulaire, il doit donc dire et redire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, s’il veut devenir crédible à long terme.

Feu le mariage civil

 

 

La France inaugure en 2017 une procédure révolutionnaire : les divorces par consentement mutuel, soit 55% des cas, ne devront plus passer devant un juge pour être entérinés. Si les époux sont d’accord pour la garde des enfants, la pension alimentaire et le partage du patrimoine, il suffit de passer devant un notaire pour confirmer ces conventions. Le but est bien évidemment de désengorger les tribunaux encombrés de procédures dénuées de sens. Bémol juridique : il faudra que chacun des conjoints soit représenté par un avocat, ce qui augmentera les frais et risque de défaire l’accord réalisé, les avocats ayant pour fonction de défendre leur client contre l’autre partie. A ce détail près, qui n’en est pas un, la République vient de faire un grand pas en arrière, dont notre Confédération devrait s’inspirer.

Un pas en arrière, car c’est bien la République qui a inventé en 1792 le mariage civil, qui n’existait pas sous la Monarchie, ni ailleurs dans le monde. Il y avait d’une part un éventuel contrat devant notaire pour régler les questions financières et d’autre part un mariage religieux pour authentifier l’engagement moral de fidélité et de soutien réciproque. Cela ne signifie pas que la situation de fait était idyllique, car souvent les mariages étaient arrangés par les familles et le libre consentement de l’épouse était bafoué. Mais la situation était au moins claire : à la loi civile de se limiter aux biens, à l’Eglise de sacraliser la morale.

Le mariage civil est donc une institution hybride, où l’Etat se mêle de ce qui ne le regarde pas. Il n’a pas à prescrire et à surveiller les mœurs des citoyens, sinon à titre dérisoire et comique, comme le met en scène Feydeau lors de l’irruption d’un commissaire venant constater un délit d’adultère. Dans certains pays anglo-saxons, des ministres du culte peuvent célébrer un mariage religieux qui vaut mariage civil. En Israël n’existe que le mariage religieux. On peut se passer du mariage civil.

Dès lors que la France revient pour le divorce à une procédure devant notaire, on peut se demander pourquoi le mariage a encore besoin de se célébrer dans une mairie devant un municipal, sinon pour procéder à un simulacre de bénédiction républicaine. Les cérémonies sont tellement expéditives et parfois bâclées qu’elles en viennent à ridiculiser l’engagement pris. Un notaire peut tout aussi bien enregistrer le consentement des époux et leurs conventions financières. On en reviendrait à la situation originelle. Aux époux de décider ensuite s’ils souhaitent un mariage religieux.

Cette clarification du sens du mariage permettrait aussi de dédramatiser l’union entre personnes du même sexe. Pour l’Etat, ce qui compte c’est seulement d’être au clair sur la fiscalité et les règles de succession. Une fois de plus, il n’a pas à s’immiscer dans les mœurs des partenaires de l’union. Nos contemporains le supportent de plus en plus mal. Reste à espérer que la France fasse école et que le droit du mariage ou du divorce soit épousseté également en Suisse.

Les trois avatars du solstice

Les mythes s’effilochent à force d’être usés et abusés. Au début, il y avait les Saturnales célébrées par les Romains durant une semaine culminant le 25 décembre par la fête du Sol Invictus, le soleil invaincu renaissant au solstice. (La date erronée provient d’une erreur de mesure à l’observatoire d’Alexandrie.) Les esclaves retrouvaient une certaine liberté, on échangeait de menus cadeaux, on mettait une plante verte dans le logis. C’était plutôt sympathique en souvenir du royaume mythique de Saturne, père de Jupiter, qui le détrôna. Ce père destitué se réfugia dans la campagne et organisa une sorte de république écologiste. D’où l’inspiration d’une fête bienveillante aux défavorisés.

Le christianisme, allergique aux dieux païens, instaura le 25 décembre la fête de Noël, célébrant la naissance de Jésus de Nazareth dans le dénuement le plus total, adoré par les bergers, les plus humbles des habitants. Ce récit de la Nativité se trouve uniquement dans l’évangile de Luc et constitue, selon les meilleurs exégètes, une fable édifiante sans rapport avec des faits historiques. Luc a inventé un genre littéraire qui a foisonné : on ne peut que lui en savoir gré. Les cadeaux, qui ont survécus à la mutation des légendes, sont suffisamment petits pour être glissés dans les souliers mis devant la cheminée. C’est la fête des enfants.

Troisième avatar : le père Noël. Plus de mythologie, plus de tradition religieuse, rien que du marketing. Ce dieu laïc a l’aspect d’un robuste vieillard dont on devine qu’il adore les cigares et le whisky et (qui sait) les petites pépées. C’est le dieu de la consommation forcenée, présidant une époque de folie des achats. C’est le dieu du productivisme : en achetant du superflu on maintient les emplois, on fait tourner l’économie.

L’aspect le plus pervers de cette célébration, sous forme de rite dégradé, est le concept de luxe : plus un objet est unique, plus il est valorisé et valorisant. On arrive à rebours du Noël chrétien, fête du partage avec les plus pauvres. On aboutit à une liturgie de l’appropriation. On doit payer le plus cher possible pour qu’un cadeau soit appréciable et apprécié. La valeur de l’objet ou de la prestation valorise le consommateur. Comme s’il n’avait pas grande estime de lui-même, il croit rehausser celle-ci en se saignant aux quatre veines. Si l’on n’en est pas convaincu, il suffit de feuilleter les suppléments sur papier glacé des médias qui abondent à cette époque.

En soi, l’idée de célébrer le solstice d'hiver n’est pas une mauvaise idée. Elle nous rappelle que nous sommes vraiment dépendants du Soleil pour notre survie. Elle pourrait devenir l’occasion de revenir à cette seule source (provisoirement) inépuisable d’énergie. Elle devrait nous inciter à ne plus gaspiller charbon, pétrole et gaz qui sont de l’énergie solaire emmagasinée sur des millions d’année. Cela pourrait devenir une fête de la sobriété, de la simplicité, du partage avec les plus démunis : une orgie de dons aux institutions caritatives et aux ONG tiers-mondistes. On retournerait aux origines d’un mythe, qui est maintenant rabaissé au rang de gadget publicitaire : saint Coca-Cola.

La démocratie est une culture, sinon rien

En votant in extremis une loi d’application, le parlement fédéral vient de résoudre la crise provoquée par la votation populaire sur l’« immigration massive » de 2014. Les chroniqueurs ont amplement disserté sur la lenteur du processus, sur l’inertie et l’impuissance du gouvernement refilant la charge au législatif, sur l’incompatibilité entre l’article constitutionnel et la loi d’application, sur le bricolage, le ravaudage et le replâtrage auxquels cette loi a donné lieu. Inutile d’y revenir. Cela saute aux yeux.

En fin de compte, on peut se satisfaire que les institutions aient bien fonctionné, mais on doit s’inquiéter de l’épreuve qu’elles ont subie et qui n’est pas sans conséquences. Car ce qui vient de se passer n’est pas anodin. La Suisse s’est empêtrée dans cette impasse suite à une votation populaire, censée représenter l’expression ultime de la démocratie. De cette démarche, les initiants n’attendaient surtout pas qu’elle réussisse, mais qu’elle recrute à bon compte des adhérents à leur parti. L’idée était d’agiter le peuple avant de s’en servir, pour s’en débarrasser après coup.

Or, certains dégâts prévisibles, tout en ayant été faussement démentis durant la campagne, sont maintenant irréversibles. Par exemple, l’exclusion partielle du Plan de recherche européen Horizon 2020, sans parler d’Erasmus et de Media, pendant trois ans : la Suisse touchait plus en aides qu’elle ne subsidiait ce plan. Selon certaines sources, le déficit serait de l’ordre de 400 millions par an. Mais personne au Conseil fédéral n’a franchement annoncé le bilan financier exorbitant de l’opération électoraliste conduite par l’UDC en 2014. Le scandale eut été insupportable et la puissance de ce parti est bien trop grande pour l’ébranler par des vérités élémentaires. Au final, personne ne peut évaluer combien de chercheurs, de cadres, de techniciens, d’entreprises ont été détournés de la Suisse par cette incertitude sur les relations avec l’UE. Ce que l’on observe indubitablement, c’est que l’immigration a été ralentie et que l’industrie suisse commence à en pâtir. En d’autres mots, l’initiative a d’une certaine façon réalisé l’obstruction des frontières, en démontrant sa nocivité.

Dès lors, on peut s’interroger sur ce qu’a signifié la « démocratie » dans cette gabegie. Selon la doxa helvétique, celle-ci est présenté comme le bien suprême, la meilleure des institutions imaginable. Cependant toute conception politique n'est jamais qu’une croyance parmi d’autres, fragile, périssable, transitoire. Pendant des siècles, on a cru très sérieusement que le roi de France et l’empereur du Saint Empire germanique étaient les représentants de Dieu sur terre. La suite de l’Histoire a démontré que la validité de cette croyance diminuait avec le changement de la société sous pression de la révolution industrielle. Actuellement, la croyance en la démocratie est encore confortée par la réussite des régimes républicains depuis deux ou trois siècles. Mais le monde continue à changer sous pression de la mondialisation. Ce qui a si bien marché cesse de fonctionner. La croyance en la démocratie, dans sa forme actuelle, peut s’effondrer par sa contradiction avec la réalité.

En sus de la péripétie helvétique, cette lassitude se répand partout sous l’impulsion de partis populistes, matrices de futur mouvements fascistes, visant à éreinter les institutions démocratiques et à confier le pouvoir à un individu providentiel, Poutine, Trump, Orban, Le Pen, Blocher… : c’est-à-dire un monarque désigné par la Providence, avatar laïque du Dieu antérieur. On régresse dans la croyance précédente, sans les ors, les couronnes et les flonflons. Si le roi est en veston cravate, façon François Hollande, ultime avatar de Louis XVI, on vient de lui couper politiquement le cou, pour défaut de prestance. Un président ne peut pas être « ordinaire » dans une période extraordinaire.

Afin de se justifier au regard de l’opinion publique, la démocratie doit : maintenir la paix mondiale, mieux répartir les richesses entre les pays et entre les personnes, lutter contre la destruction de l’environnement, étendre la formation. Le peut-elle encore ? Car ces objectifs louables entrent en conflit avec une autre croyance bien enracinée, celle dans la société de consommation. Si le seul but proposé aux citoyens est de consommer de plus en plus d’objets, chaque année davantage, pour assurer la croissance et le plein emploi, si c’est l’unique critère de réussite de toute politique, alors la contradiction entre les objectifs louables et l’objectif productiviste suscitera de plus en plus la désillusion des masses et leur déni de démocratie.

Cette contradiction peut être levée par l’appareil de la culture, qui seule influence en profondeur la mentalité du peuple, que les discours théoriques ennuient. Il faut vendre l’idée impopulaire que la sobriété, la retenue, la simplicité sont des valeurs essentielles. La raison l’indique mais elle est insuffisante. De toutes pièces au Siècle des Lumières, on a fabriqué la croyance actuelle en une société, prétendument démocratique, de citoyens tous identiques et raisonnables, sans souci de leurs disparités, une société hors sol, sans autres croyances qu’en elle-même. Or, le seul appel à la raison est inefficace, car chacun possède sa propre « raison », qui n’est que la somme de ses préjugés. Pour les ébranler, pour les modifier, il faut parler aux sens, aux passions, aux ferveurs, en un mot au cœur. Celui-ci est informé plus fortement par les artistes, les écrivains, les comédiens, les musiciens, les peintres que par les politiciens.

Au milieu du dédale de la politique suisse, un fil d’Ariane pourrait être le recours au peuple dans ce qu’il a de plus véritable, sa culture, ses traditions, ses coutumes, sa sagesse, pas l’addition de bulletins de votes manipulés par la propagande. On ne retournera pas simplement aux « racines judéo-chrétiennes » de l’Europe, on les réinventera en profondeur.