La promotion politique de l’inculture

Le premier et le plus indispensable des vecteurs d’une culture est la langue. Alors que le français a servi depuis près d’un millénaire de support à une civilisation brillante, sous nos yeux, dans nos oreilles, il se délite et se mue en franglais. La pression vient évidemment des Etats-Unis, économie dominante, et de son facteur le plus intrusif la numérisation. Et pas la « digitalisation », utilisation erronée de la racine digit qui veut dire nombre en anglais, alors que digital se rapporte aux doigts en français.

 

Ce n’est qu’un début. Dans le langage le plus courant, le français défi disparait au bénéfice de challenge, prononcé tchallènege, qui peut aussi remplacer compétition ; une occasion devient une opportunité (opportunity) ; le verbe réaliser, qui signifiait originellement se rendre compte, signifie maintenant exécuter (realize) ; impact (heurt) a donné impacter qui ne veut pas dire cogner mais influencer, alors que impact se traduit par encastrer ; alternative, qui voulait dire alternance, choix, est devenu solution de remplacement (alternative), etc…Ces nouvelles acceptions de mots souvent français d’origine (challenge signifiait chicane en vieux français) proviennent de la consanguinité entre les deux langues et ne créent point de tort, sinon de créer un halo d’incertitude sur leur sens.

 

Mais que dire de « sale » à la place de solde, qui s’affiche sur tant de vitrines en Suisse et qui est tout simplement grotesque : cela ne dit rien de plus mais cela s’efforce de faire plus chic, moins vulgaire, moins attaché à la bonne affaire recherchée par les gagnepetits. L’abomination des abominations est sans doute « booster », qui se prononce « bouster » et qui ne dit rien de plus que des verbes bien ordinaires comme relancer, augmenter,  promouvoir. Il fait partie de ces mots (boom, booléen, boomerang), comportant un double oo, avalé tout cru dans sa prononciation « ou » anglaise, alors que coopération se prononce légitimement en français avec deux o.

 

Il est normal et sain qu’une langue évolue, pourvu qu’elle incorpore les apports plutôt que de les laisser flotter comme des parasites : ces mots anglais, prononcés à l’anglaise, donnent l’impression à ceux qui ignorent cette langue qu’ils en possèdent tout de même une teinture. Depuis plus d’un siècle,  supporter  comme substantif signifie celui qui soutient : il suffit de l’orthographier comme il se prononce « supporteur » pour l’incorporer, le distinguer du verbe supporter qui signifie soutenir et qui ne pouvait manifestement pas engendrer « souteneur » déjà utilisé dans un tout autre contexte. Si l’on tient absolument à « hacker, qu’au moins on l’écrive hackeur, hackeuse, comme il se prononce, parce que le substitut proposé officiellement fouineur n’a jamais pris. En revanche, email donne le verbe abominable emailer, qui se prononce imayer, alors que les Québecois utilisent depuis 1990 le très beau terme courriel.

 

L’évolution (souhaitable ou non) de la langue est tellement importante et rapide que d’ores et déjà le français des siècles antérieurs est devenu incompréhensible pour la jeune génération. Il ne sert plus à grand-chose d’organiser des représentations théâtrales de classiques pour les élèves des collèges car que peuvent-ils comprendre à des phrases raciniennes du style « Un cœur noble ne peut soupçonner en autrui/ La bassesse et la malice / Qu’il ne sent point en lui “. Cette pensée qui se replie sur elle-même leur est devenue étrangère. Ils n’en soupçonnent même plus l’existence et ne peuvent donc concevoir ce qu’ils ne peuvent exprimer. C’est cela qui définit l’inculture, l’incapacité de formuler ce que l’on ressent au point de ne plus le ressentir.

 

Dans les théâtres, que ce soit en Suisse ou à Paris, les textes classiques n’ont plus la cote, parce que les troupes savent que les spectateurs ne les comprennent plus. Depuis dix ans à Lausanne, j’ai eu le bonheur exceptionnel de voir un seul Racine, où Etéocle et Polynice paradaient en tenues camouflées en brandissant des mitraillettes. Aucun Claudel, Montherlant, Sartre, Anouilh, Beaumarchais, Marivaux, etc.

 

Les metteurs en scène sont à ce point imbus de leurs personnes et démunis de culture classique, qu’ils se prennent pour des écrivains et composent eux-mêmes le texte de leurs succédanés de pièces. J’ai subi le sommet de la stupidité à Vidy avec un prétendu « Roi Lear », joué par un seul comédien d’origine kazakhe dans sa langue maternelle, sous-titrée en français, sans aucun rapport avec le texte de Shakespeare. Comme attraction ultime, il se déshabillait lors de la dernière scène, ce qui est devenu un poncif des mises en scène actuelle. Les « théâtres » dûment subventionnés en viennent à concurrencer les boites de nuit.

 

Les éditeurs de littérature publient de plus en plus de titres (500 romans pour la rentrée) dont la vente diminue à proportion. Selon une formule célèbre, « les lecteurs entrent au cimetière, tandis que les illettrés sortent des universités ».

 

Il existe une origine politique à cette promotion de l’inculture. Pour les partis extrémistes, la masse inculte constitue une réserve de recrutement. Ainsi, j’ai surpris l’aveu d’une personnalité vaudoise dont le parti contrôle l’enseignement obligatoire : « Le véritable but de l’enseignement n’est pas d’apprendre, mais de socialiser ». Moins les élèves en savent, plus ils sont malléables. Et c’est bien juste que la culture classique apprenne à se déterminer par la réflexion personnelle et non par le formatage à des slogans. La promotion de l’inculture explique donc le présent désamour de la démocratie, qui entraine tant de pays européens vers des formes de dictature. Il faut se souvenir des autodafés de  livres par les nazis et de l’interdiction de publier les meilleurs écrivains en Union Soviétique. La promotion de l’inculture et  le mépris de la langue procèdent de la même volonté

Un baptême de papier

 

 

Un heureux hasard a voulu que j’épouse une Française. Dans la corbeille de mariage, la République, bonne fée, avait glissé un cadeau imprévu, la possibilité de me naturaliser Français, ce que je choisis séance tenante. Le consul adjoint de Lausanne me fit endosser la nationalité française au terme d’un discours d’une grande sobriété “Signez là !” Il suffisait de dire oui pour devenir le citoyen d’un État prestigieux.

Je fus aussitôt versé dans la réserve de l’armée française, avec un ordre de route pour le dépôt de Perpignan en cas de conflit. J’adore cette ville, le climat est excellent, la cuisine colorée et la distance maximale par rapport au front.

Je couvais des yeux mon livret de famille, mon passeport, ma carte d’immatriculation, tous ces signes extérieurs de mon appartenance à une aussi glorieuse nation. Malencontreuse vanité, dont je fus vite châtié.  

Un jour, on me sollicita comme administrateur d’une société française en demandant une photocopie de ma carte d’identité. Cela avait l’air normal, au point que je donnai distraitement un coup de téléphone au consulat français, afin qu’il me procure cette carte d’identité. Avec ce document supplémentaire, je me sentirais encore un peu plus français.

En fait, je ne l’étais pas du tout. Le consul m’apprit que seule comptait la carte d’identité. Un passeport ne suffisait pas pour être français. Un passeport ne possédait pas plus de valeur probante qu’un billet de chemin de fer. C’était au mieux une présomption de nationalité française, pas une preuve.

Il ne suffisait donc pas que j’aie accepté la nationalité française sur la proposition du consul de France. En tant que fonctionnaire, il n’avait pas le droit de s’en souvenir : cette plage d’amnésie sélective provenait des servitudes de sa fonction. En revanche, il retrouverait tout de suite la mémoire si j’exhibais une attestation de nationalité française que seule pourrait me délivrer une administration, sise à Nantes, qui recense tous les Français de l’étranger.

J’écrivis donc à Nantes pour obtenir cette attestation. Au bout de six semaines, je reçus en retour un formulaire, muni d’une signature illisible, selon lequel il me fallait fournir un certificat de nationalité, délivré par le consulat où j’étais immatriculé avant de recevoir en échange une attestation de Nantes.

Je me rendis au consulat de France à Lausanne pour obtenir ce certificat. Le consul me répondit qu’il ne pourrait me le procurer qu’au vu de ma carte d’identité, celle pour laquelle précisément je demandais l’attestation à Nantes. La situation paraissait sans issue. J’en fis la fine observation au consul, qui me félicita d’avoir découvert un des cercles vicieux du droit administratif français.

Comme je ne tenais pas à en devenir expert, mais à être citoyen français, je lui demandai comment en sortir. Le consul me communiqua la recette, que je n’aurais certainement pas découverte tout seul. Il fallait que je me rende au tribunal d’instance le plus proche, c’est-à-dire Annemasse pour y obtenir, au vu de mon passeport, réputé nul, un acte de nationalité française. En présentant au consul cet acte, sans aucune valeur en lui-même, il pourrait me rédiger un certificat. Celui-ci transmis par mes soins à Nantes m’obtiendrait une attestation de nationalité. Sur présentation de celle-ci, le consulat me délivrerait une carte d’identité.

Un papier sans valeur, le passeport, engendrait un acte, qui donnait naissance à un certificat, qui garantissait une attestation, qui se muait en carte d’identité. Le géniteur de la carte était le passeport à la quatrième génération. A chaque étape, le papier prenait une consistance croissante. Seul un authentique citoyen français était susceptible de réussir ce parcours du combattant. Le baptême de la République n’était ni celui de l’eau, ni celui du sang, ni celui du feu, mais celui du papier.

Je téléphonai au tribunal d’Annemasse pour savoir de quels documents il convenait que je me munisse pour obtenir l’attestation qui déclencherait le processus. La téléphoniste répondit qu’il n’était pas question de divulguer ce renseignement par téléphone et qu’il fallait que je me présente au tribunal pour l’obtenir.

Je partis sur le sentier de la guerre, muni de tous les documents possibles. Arrivé à Annemasse, j’abordai la téléphoniste qui s’occupait de la réception et qui jouissait de la prérogative de m’accorder l’attestation. Ses pouvoirs paraissaient sans limites : apparemment, les juges ne jouaient dans ce tribunal qu’un rôle supplétif. D’une voix rogue, cette personne me récita la liste des documents que je devais produire. A sa consternation, je les exhibai tous.

Rageusement, elle empoigna une machine à écrire, modèle 1900, et commença à compléter un formulaire avec deux doigts, sans doute pour ne pas user les autres. Quand la rédaction du document fut terminée, d’un geste décidé elle l’enferma dans un tiroir qu’elle verrouilla.

– Et mon attestation ? demandai-je.

– Vous ne voulez pas que je vous confie l’original ?

– Je demande simplement deux copies.

– Deux ! Cela vous coûtera deux francs par photocopie.

L’attestation fut sortie de son tiroir pour être photocopiée. Le prix de cette ultime démarche s’élevait à quatre francs. Je produisis une pièce de dix francs. La préposée prétendit n’avoir pas de monnaie et serra farouchement les documents contre sa maigre poitrine, craignant à juste titre que je les lui arrache.

En fin de compte, un bistro voisin consentit à me rendre quatre pièces d’un franc contre ma pièce de dix francs et la commande d’un quart Vichy, que j’évitai de boire, esprit de résistance oblige. Là réside l’insondable génie du peuple français : le gargotier pallie les défaillances de l’énarque.

Ce fut ma première leçon citoyenne : en France, le service public désigne le public au service des fonctionnaires. C’est pourquoi je me mis en quête d’un pays où les citoyens auraient le pouvoir.

 

 

Les privilèges du poisson rouge

J’ai un grand jardin (hérésie par rapport à la nécessité de densifier) et au milieu un petit bassin (de fait illégal). En effet, j’y entretiens, en contravention avec la loi, trois poissons rouges. Je l’ignorais et je l’appris à mes dépens.

 

Au printemps dernier, les trois poissons avaient disparu. Je me doutais que les chats du voisinage et surtout un héron trop familier en portaient la lourde responsabilité. Pour remplacer ces poissons, qui font la joie des enfants et ma coupable fierté, je me déplaçai dans une grande surface d’Etoy, réputée pour ses aquariums. Par crainte d’un procès, je me garderai bien de la nommer, car elle est plutôt d’humeur procédurière.

 

Abordant un vendeur qui avait l’air tout à fait normal, je formulai civilement ma demande de trois poissons rouges. Le préposé me jeta aussitôt un regard noir de suspicion et me demanda quel était le volume de mon bassin. Je n’en avais pas la moindre idée. A tout hasard, j’annonçai cinquante litres. Dans ce cas, me dit-il, je méritais au mieux d’acquérir un poisson et non trois. En effet chacune de ces petites bêtes, dont la dimension à l’achat est de l’ordre de deux centimètres, nécessite cinquante litres d’eau pour se sentir à l’aise. La loi le précise, prétendit-il. D’ailleurs la vente d’un poisson isolé est à la frange de la légalité, car ces bêtes aiment de se déplacer en bancs, ce qui est impossible tout seul. Le confort psychologique de mon poisson en souffrirait.

 

L’aquarium du magasin en contenait une vingtaine dans un volume bien inférieur à cinquante litres. J’en fis l’impudente remarque au vendeur qui me rétorqua que le magasin jouissait d’une dérogation, puisque ces petits poissons rouges n’étaient pas destinés à grandir dans le bocal. Tandis qu’un poisson rouge adulte atteint quinze centimètres et c’est pour cela qu’il faut prévoir un espace de cinquante litres dans un bassin.

 

A ce moment, je commis une lourde erreur en avouant mon forfait : mes poissons rouges ne pouvaient atteindre quinze centimètres, car un prédateur, le héron, les consommait auparavant, au bout d’un an ou deux.

 

L’horreur se peignit sur le placide visage du vendeur. Il n’avait jamais envisagé ce dénouement. Apparemment il ignorait jusqu’à la diététique des hérons. Sans le moindre ménagement, il m’annonça que, puisque mes poissons étaient mangés par un héron, je n’en recevrais aucun. Je pouvais encore estimer heureux qu’il ne me dénonce pas au vétérinaire cantonal pour mauvais traitement et cruauté à l’égard des animaux.

 

Sottement je ne résistai pas à la tentation d’argumenter encore. Car, en fin de compte, dis-je, ce vétérinaire se doit de protéger tous les animaux, y compris les hérons, bien obligés de pêcher des poissons pour survivre. Certes, répondit mon obstiné interlocuteur, mais pas des poissons rouges qui sont de animaux domestiques de compagnie. Les hérons sont faits pour se nourrir de poissons sauvages. C’est du reste meilleur pour leur santé.

 

J’appris ainsi qu’il y avait, selon la loi ou les préjugés en cours, des poissons rouges d’extraction suisse, non comestibles, et des perches du lacs de nationalité indéterminée destinées à finir dans l’assiette des restaurants par douzaines. Les poissons domestiques ont droit à une mort naturelle et à une sépulture digne. Les poissons sauvages ont le tort de ne s’être pas fait naturaliser. Ils sont en quelque sorte les SDF sans papiers du règne animal

 

Comment expliquer cette subtile distinction à un héron ? Le vendeur haussa les épaules et me conseilla sarcastiquement de monter la garde jour et nuit au bord du bassin. En fin de compte, la seule solution était de ne pas mettre de poissons rouges dans un bassin et encore moins dans un bocal, en résumé nulle part, sauf dans l’aquarium du magasin. Je soupçonne depuis ce vendeur d’être tombé amoureux de ses poissons rouges et de refuser tout simplement de s’en séparer.

 

Cependant les hérons ne sont-ils pas tout aussi sauvages que les perches ? Pourrait-on ou même devrait-on les abattre, s’ils s’en prennent à des poissons rouges. Nenni ! Ils sont protégés par la loi ! Ils entrent dans une catégorie spéciale, soutenue comme le héron, le loup et le castor. Ces volatiles sont analogues à cette catégorie d’étrangers, dûment protégés, au bénéfice d’un forfait fiscal, qui sans être Suisses sont néanmoins riches, très riches.

 

Douze années de travail législatif à Berne m’ont durement enseigné qu’il n’y a pas de relation obligée entre la logique et une loi. Si la législation ne visait que le bon sens, on pourrait s’en passer et s’en remettre à l’intuition. La loi est par nature compliquée. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Il faut donner du travail aux avocats, autre espèce protégée.

 

Depuis quelques années, la législation suisse protège donc les animaux qui ne sont plus considérés comme des choses, mais des êtres sensibles. On ne peut qu’humblement s’en réjouir. Il a donc fallu créer une législation protectrice à à partir du néant. C’est pourquoi, à l’image du statut des humains, on range les animaux dans trois catégories distinctes : le citoyen lambda équivalent du poisson rouge, normalement écrasé de prélèvements obligatoires ; le riche privilégié similaire au héron qui en paie moins ; le clandestin sans papier et sans droits, assimilable à une perchette.

 

Pour orner mon petit bassin je vais essayer de me procurer des perches du lac Léman, pêchées du côté français. Le héron ne fera pas la différence.

 

Mais je me réjouis de découvrir à quel point la Suisse protège les animaux. A fortiori, elle protège donc encore mieux les humains. Il doit bien exister une loi qui prévoit le nombre de mètres carrés d’un logement pour bêtes humaines. Il y a certainement un bateau sous notre pavillon qui recueille les naufragés de la Méditerranée. Nous les accueillons sur notre territoire comme si c’étaient des poissons rouges. Notre attention à l’égard des animaux s’étend jusqu’aux hommes, car l’antispécisme est l’amorce d’un humanisme.

Pourquoi la droite est devenue climatosceptique

 

C’est une question qui laisse perplexe. Le fonds de commerce de la droite est son nationalisme, sa xénophobie, son soutien de l’économie libérale, sa méfiance de l’Etat. Qu’est-ce que cela a à voir avec le déni de réalité que constitue le climato scepticisme, qui devient un peu ridicule tant les signes de la transition climatique se font visibles ? Quelle mouche pique la droite ?

 

D’aucuns répondront sommairement : notre droite est la plus bête du monde. En jugeant ainsi, ils s’estiment les plus intelligents. Leur condamnation n’est dès lors qu’une tautologie. Cette droite, qu’ils stigmatisent, a le seul tort de ne point penser comme eux et de se condamner par le fait même. C’est tellement primaire que cela incite à penser que la droite aurait peut-être raison et qu’un salubre scepticisme en matière de climat serait la meilleure des positions. Dans le grand débat sur le climat, comme dans toute controverse, ce qui est exagéré et insultant devient insignifiant et contreproductif.

 

Il faut donc chercher quelque raison raisonnable pour que la droite défende cette thèse saugrenue. Elle-même en avance trois : il n’y a pas de réchauffement climatique ; s’il y a un réchauffement, il n’est pas du fait de l’homme ; le serait-il même, qu’il ne constitue pas une catastrophe. L’argumentaire de la droite patine entre les trois positions en vue d’échapper à toute critique. Comme rien n’est sûr et que tout est vague, on peut défendre toutes les thèses car elles se valent toutes et s’annulent mutuellement. De leur côté, les prophètes de la transition climatique, arcboutés sur des faits irréfutables, paraissent en comparaison têtus, bornés et maniaques. Les spécialistes de la climatologie semblent privés de compétence face à des experts autoproclamés.

 

Pour sortir de cette controverse insensée, on peut se référer à la théorie mathématique des jeux. Sans la développer, on illustrera son champ d’application par un exemple simple. Si plusieurs grandes surfaces sont en concurrence sur un territoire donné, la somme de leurs chiffres d’affaires est déterminée par le nombre et le pouvoir d’achat des consommateurs. Tout ce que l’une peut gagner est déduit de ce que gagnent les autres : c’est un jeu à somme nulle. En supposant que la concurrence ne peut porter sur les prix (rabotés) ou sur la qualité (médiocre), le seul paramètre disponible est la durée d’ouverture. Lorsqu’une surface l’augmente, les autres sont obligées de suivre et, à la limite, le service devient disponible sept jours sur sept y compris la nuit. Tel est le cas aux Etats-Unis.

 

Si au contraire on désire protéger le personnel et prévenir une surenchère ruineuse pour les consommateurs, il faut que les pouvoirs publics interviennent et fixent des heures limites. Ce qui est coutumier en Europe. Ce qui suppose un Etat de droit et des syndicats bien présents. Ainsi, dans un jeu à somme nulle, la plus mauvaise solution finit par s’imposer, sauf si un agent extérieur intervient.

 

Dans le même esprit, il y a le dilemme du prisonnier qui caractérise en théorie des jeux une situation où deux joueurs auraient intérêt à coopérer, mais où chacun choisira de trahir l’autre. Car si l’un coopère et que l’autre trahit, le coopérateur est fortement pénalisé. Si les deux joueurs trahissent, le résultat est moins favorable que si les deux avaient choisi de coopérer.

 

 

Ce schéma se transpose dans la transition climatique. Aussi longtemps qu’ils sont libres de leurs choix, les Etats refusent de réduire leur empreinte CO2, parce que leur capacité concurrentielle en souffrirait au bénéfice des autres Etats. Dès lors, tous se regardent en chiens de faïence, signent tous les traités du monde, mais se gardent de les appliquer. Et voilà pourquoi rien ne se passe.

 

La maîtrise du climat constitue un problème planétaire parce qu’il n’y a qu’un seul climat et une seule planète. L’incurie des uns nuit à tous, y compris au coupable. Or, l’enjeu ultime est la survie de l’espèce. A ce problème planétaire il n’existe qu’une seule solution : un exécutif planétaire doté de moyens de coercitions pour se faire obéir de tous. L’Etat-nation devient une survivance du passé.

 

C’est évidemment insupportable pour la droite, car cela reviendrait à liquider son fond de commerce. Puisque la solution ne lui agrée pas, elle se résigne à prétendre, à l’encontre de l’évidence, qu’il n’y a pas de problème. Aussi longtemps que les peuples pourront se leurrer sur la réalité du phénomène cette non solution sera viable. Et puis elle s’écroulera avec le même fracas que la chute du Mur de Berlin. Comme le disait déjà Lénine « les faits sont têtus ». Ce n’est pas tout à fait juste. Les faits ne peuvent être que ce qu’ils sont, mais parfois les hommes sont têtus.

 

 

Où allons-nous?

 

Pour savoir où nous allons, le mieux est de se rappeler d’où nous venons. Or, on en sait de plus en plus et c’est assez intéressant.

Si l’on se réfère aux premiers chapitres de la Genèse, l’homme, puis la femme, sont créés, en dehors du règne animal, par une action, compréhensible voici trente siècles, où le Créateur effectue avec de la boue l’œuvre d’un potier, auquel il insuffle son propre esprit. Le récit est semblable à ceux des mythologies égyptienne et mésopotamienne. Il n’a aucune signification historique. Cette image exprime pourquoi l’homme a été créé : elle ne prétend pas préciser le comment.

Le comment est de plus en plus révélé par les découvertes de la paléontologie. Les spécialistes estiment que la séparation de l’homme et de l’animal s’est échelonnée entre 19 et 7 millions d’années. A l’origine, nous avons eu un aïeul commun avec les orang-outangs, les gorilles, les chimpanzés, les bonobos. Ces lignées animales se détachèrent successivement du tronc commun, jusqu’à l’apparition de notre aïeul initial, dit Toumaï, voici 7 millions d’années, le prédécesseur de la lignée des australopithèques, qui elle-même engendra, cinq millénaires plus tard vers -2,8 millions d’années, Homo habilis notre ascendant direct. Cette émergence fut donc naturelle, lente et continue par contraste avec le récit selon la Genèse, qui est à la fois magique, instantané et unique. De même, elle établit un lien étroit avec les primates en particulier et tous les animaux en général : ceci enseigne une première leçon selon laquelle les animaux ne sont pas des choses.

En parallèle avec l’animal Toumaï qui a réussi à engendrer, après plusieurs milliers de millénaires, le premier homme, il y eut aussi d’innombrables cousins disparus. Diverses espèces d’hominiens, égarées dans des impasses de l’évolution, sont totalement disparues, parce qu’elles furent incapables de s’adapter à un environnement changeant, parce qu’elles ne survécurent pas lors des bouleversements du climat, parce qu’en un mot elles ne sont pas arrivées à devenir de plus en plus humaines. Selon la règle implacable de l’évolution, parmi diverses espèces apparentées, certaines disparaissent pour faire place à la mieux adaptée. Il est vain de vouloir rechercher dans ce foisonnement d’espèces un couple dont descendraient tous les hommes actuels, sinon en remontant très haut, vers des humains très primitifs, incapables du discernement moral qui justifierait l’interprétation traditionnelle du péché originel.

Nous, les Européens, Homo Sapiens métissés de Neandertal, sommes les bénéficiaires de plusieurs extinctions massives, parce que nous avons résisté à des modifications rapides du milieu, qui ont éliminé nos concurrents. Nous aurions pu ne pas apparaitre. Nous sommes le fruit d’un enchaînement de défis, que nous avons tous surmontés. C’est l’explication de notre espèce, sa définition, sa méthode de sélection à la fois biologique, technique et culturelle.

On conçoit que cette émergence fut sans cesse menacée et qu’elle dépendit de nombreux aléas. Le plus spectaculaire fut l’extinction massive à la fin du Secondaire, voici 66 millions d’années. Depuis 170 millions d’années les dinosaures de toutes espèces régnaient sur la Terre en ne laissant que peu de place aux mammifères, de petites tailles réfugiées dans des terriers. Une météorite d’une dizaine de kilomètres de diamètres percuta la Terre au Yucatan. La perturbation du climat résultat des débris rejetés dans l’atmosphère qui fut obscurcie au point que les végétaux, nourriture des dinosaures herbivores, disparurent entrainant leur mort suivie par celle de leurs prédateurs privés de proie. Sur cette Terre désormais libre les mammifères prospérèrent et donnèrent par évolution toutes les espèces que nous connaissons, en terminant par nous-mêmes.

La chute de cette météorite fut donc l’acte préalable de notre occasion d’émerger. Elle résulte de la rencontre parfaitement déterministe de deux objets célestes, sans qu’on puisse y voir quelque intention que ce soit, mais l’application aveugle des lois de la gravitation. Il n’y a aucun hasard au sens propre du terme. C’était inscrit dès le départ de l’accrétion du disque solaire qui donna naissance aux planètes.

Où allons-nous donc ? Selon le même déterminisme, notre espèce a évolué jusqu’à inventer la science, les techniques industrielles et se multiplier par quatre en un siècle. Dès lors nous avons modifié un paramètre essentiel de la planète, la composition de son atmosphère, qui est essentielle pour notre survie. Nous n’avons pas évolué au point de considérer lucidement ce danger. Nous y courons donc tout droit comme jadis tant d’espèces humaines disparues par leur inadaptation à l’environnement. La seule question intéressante est de savoir quel sous ensemble d’humains vont survivre et comment. Les Scandinaves par leur position géographique qui leur permettrait d’échapper à une montée de 4 degrés de la température et par leur démocratie hautement développée ? Ou bien quelques Suisses réfugiés dans les montagnes ? Qui va bénéficier de la prochaine extinction massive ? La vie est toujours la plus forte. Soyons donc confiants.

 

 

 

 

L’abstinence n’est pas une vertu

 

 

Ils ne fleurissent que trop les blogs qui prônent de boycotter la Fête des Vignerons, car celle-ci célèbrerait une substance toxique : le vin. Tout d’abord il s’agit de fêter un métier, pas son produit. Ensuite cette honorable corporation n’a pas à être vilipendée parce qu’elle produirait un poison. Cette thèse, très courante, ne résiste pas aux faits : en pratique les pays producteurs et consommateurs de vin ou d’autres boissons alcooliques n’en souffrent pas dans leur espérance de vie. Bien au contraire, les pays abstinents n’en tirent aucun bénéfice.

 

Comparons les données connues. Parmi les dix pays champions mondiaux de l’espérance de vie, quatre sont producteurs et gros consommateurs de vin, dans l’ordre : en deuxième position mondiale après le Japon, la Suisse avec 11,5 l. équivalent d’alcool pur ; en 5, l’Espagne avec 10 l. ; en 7, l’Italie avec 7.5 l. ; en 9, la France avec 10, 7 l. Pour ces pays, l’espérance de vie à la naissance se situe entre 82 et 83 ans.

 

Très loin dans le classement il y a : en position 59, l’Algérie avec 0.9 l. ; en 64, la Tunisie avec 1.9 l. ; en 79 la championne de la prohibition, l’Arabie Saoudite avec 0.2 l. Leur espérance de vie se situe aux alentours de 75 ans. En d’autres mots, les pays consommateurs de vin jouissent de 7 années d’espérance de vie supplémentaire.

 

Cela ne signifie pas que le vin en soi soit un facteur de santé, mais qu’il nuirait bien moins qu’on le prétend. Cela ne signifie pas qu’il ne se trouve pas des alcooliques, qui meurent prématurément, mais qu’en moyenne pour un pays la consommation de vin est un facteur positif. Bien entendu, il y a d’autres facteurs comme la qualité du système de soin. Mais le bilan global est clair. Cela signifie que la définition du vin n’est pas l’ivresse. Cela signifie qu’une éducation au goût est importante pour la santé physique et mentale. Peut-être la pratique du plaisir stimule le cerveau et bénéficie à tout le corps. L’usage du vin n’est pas l’abus et n’est pas en soi critiquable. La vertu de tempérance n’est donc pas réductrice à l’abstinence.

 

Dès lors, les abstentionnistes de la Fête des Vignerons cèdent à une illusion courante dans une foule de domaine : l’abstention de tout serait une vertu. Il faudrait se passer de sel, de sucre, de viande. Il vaut même mieux s’abstenir de relations sexuelles. Tout plaisir est suspect et se paie par des maladies, des malédictions, une mort prématurée. En se privant on avance en vertu, qu’elle soit religieuse ou laïque. En se sacrifiant, on se réserve une place de choix au paradis, réel ou fantasmé. Il faut résister aux tentations, à toutes les tentations, qui sont autant de pièges du diable.

 

Selon cette logique délirante, il faudrait alors éviter les activités en montagne car elles peuvent être dangereuses, la circulation automobile car il y a des accidents, la prise de médicament car ils ont des effets secondaires. En s’abstenant de vivre pleinement, en se mortifiant on se persuade que l’on vivra plus longtemps tant on a peur de la mort. On anticipe la fin de la vie en réduisant celle-ci à une corvée ennuyeuse.

 

L’abstinence est aussi une des thèses favorites de politiciens extrémistes et de journalistes envieux, qui exigent à bon compte une vertu extravagante. On en a eu des exemples impressionnants avec l’affaire de Rugy en France, Maudet et Barazzone en Suisse. Si un politicien, sans violer la légalité, dans le cadre de ses fonctions, est soupçonnable de se faire plaisir, il est indigne d’exercer le pouvoir. Il doit démissionner vite fait bien fait et renoncer à tout avenir politique. Les homards, le champagne, le Bordeaux sont réservés à leurs légitimes consommateurs : les riches. Les voyages dispendieux à l’étranger sont le privilège des chefs d’entreprises.

 

Dans un tout autre domaine, les prêtres catholiques s’efforcent de donner l’exemple d’une vertu extrême en se condamnant à une continence perpétuelle. Mais par un retour de bâton significatif, certains ont des concubines et des enfants cachés, d’autres sont à la fois homosexuels pratiquants et homophobes en parole, d’autres sont poussés à des crimes comme la pédophilie ou le viol de religieuses. Même si la majorité du clergé n’y sombre pas, cette déconfiture de quelques-uns dit à quel point l’excès d’une supposée vertu peut mener à une réelle débauche,

 

Tout compte fait, dans la réalité de la vie de tous les jours, l’abstinence de quoi que ce soit n’est pas une vertu, elle constitue le risque du vice. On se prémunit de celui-ci en pratiquant la tempérance, qui est l’exigeante vertu du juste milieu : user de tous les plaisirs sans en abuser, vivre sans exagérer, maîtriser ses pulsions. Et si l’on n’est vraiment pas capable de se contrôler, cela ne justifie en rien que l’on fasse la morale aux autres.

On peut être égaux sans être identiques

 

 

Trottinant avec prudence sur un terrain miné, Cesla Amarelle évoque l’opportunité de cours de mathématiques strictement réservés aux filles, pour les encourager à faire des études dans les branches techniques et scientifiques, où elles sont actuellement en minorité. Si l’objectif va de soi, la méthode est ambigüe. Faut-il donner davantage ces cours aux filles parce qu’elles seraient moins aptes à ces études que les garçons ? Certainement pas dans l’esprit de la Conseillère d’Etat. Depuis des décennies, elle se bat pour réaliser l’égalité des sexes : dans cette perspective, ce serait paradoxalement un pas en arrière

 

D’ailleurs, il y a déjà plus d’étudiantes que d’étudiants. Le taux de femmes dans les études supérieures a passé de 38% en 1990 à 50,4% en 2015. Dans certains bastions masculins, la part d’étudiantes a fortement progressé, passant notamment pour l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) de 18% en 2000 à 29% en 2014. L’Ecole polytechnique de Zurich (EPFZ) a même atteint un taux record de nouvelles étudiantes, avec 32,5%. On est loin de la situation voici un demi-siècle où les étudiantes ingénieurs se comptaient sur les doigts de la main. La transition s’opère spontanément.

 

Faut-il l’accélérer ? Et pourquoi ? Bien que le déséquilibre inverse existe en médecine où les filles sont bien plus nombreuses que les garçons, on ne propose pas de cours de biologie réservés aux mâles pour les attirer en médecine. Pourquoi réclamer un équilibre des sexes dans chaque faculté ? Pourquoi ne pas admettre que le sexe prédispose à certains métiers. La médecine exige des rapports humains qui sont moins présents en technique. Du moins dans l’image qu’un jeune peut s’en faire.

 

Par ailleurs, certaines catastrophes techniques donnent l’impression que cette discipline est davantage gouvernée par le mirage du gain que par le respect de la vie. On commence même à découvrir que l’informatique, bien qu’elle ne mette pas directement en danger des vies humaines, a cependant de lourds inconvénients. En résumé, les filles ont, avec quelques bonnes raisons, manifestement moins envie de devenir ingénieur que médecin.

 

En supposant même qu’il faille absolument les appâter, est ce que des cours de mathématiques supplémentaires y réussiront ? Cela ressemble à une carte forcée. Puisque les filles sont moins intéressées aux mathématiques, on va leur en imposer davantage. Et quelles matières va-t-on enseigner ? Qu’est-ce qui ferait apparaître l’intérêt du métier d’ingénieur, sinon des cours de technique dès le gymnase ?

 

Quels cours de mathématiques prédisposent vraiment à réussir sa première année de polytechnique ? La réponse est loin d’être évidente. Les cours dispensés lors des deux dernières années d’enseignement obligatoire sont inspirés par le ludique, la mode intellectuelle, les manies des différents cantons. Par exemple dans le canton de Vaud on enseigne la cryptographie, la détermination des décimales du nombre pi, le pavage, mais pas vraiment la trigonométrie. C’est intéressant mais pas immédiatement utile.

 

Or, en première année de polytechnique, tous les étudiants sont censés disposer du même bagage initial. Ce qui n’est pas le cas. Dès lors le problème réel n’est pas la tendance des filles à refuser de devenir ingénieures, mais la situation de tous les étudiants sans discrimination de sexe. On aimerait savoir quel est le taux de réussite des étudiants suisses comparés à leurs camarades étrangers, ainsi que le succès de certains cantons par rapport à d’autres : comme cette donnée statistique n’est pas disponible, il semble qu’elle soit révélatrice de différences gênantes entre cantons et d’un niveau général des gymnases suisses qui serait inadéquat.

 

Dès lors, on aboutit à une conclusion évidente : s’il faut un cours de rattrapage pour accéder aux Polys avec une chance de réussir, il doit être accessible à tous les candidats pour les Ecoles polytechniques, le sexe n’ayant rien à voir. Les choses étant ce qu’elles sont, il faudrait peut-être imposer à tous les entrants un examen pour évaluer leur niveau et prévoir une année de préparation pour tous ceux qui en ont besoin.

 

Pour aller au fond du problème, on peut estimer que le réel désamour des filles pour la technique provient du milieu, de la famille, de l’école obligatoire, de la presse, des réseaux sociaux. C’est dans l’unique mesure où cet environnement a rapidement changé que davantage de filles se sont inscrites à l’EPFL. C’est un problème de civilisation. Plus il y a de femmes dans les exécutifs, dans la direction des entreprises, dans les conseils d’administration, plus leurs filles seront tentées de suivre la même carrière. Ajoutons-y des crèches à des prix abordables, des congés parentaux, des allocations familiales, une égalité rigoureuse des salaires et l’on aura alors fait tout ce qu’il fallait. Plus et mieux qu’un cours supplémentaire de mathématiques, un emplâtre sur une jambe de bois.

 

Les homards de monsieur de Rugy

 

 

Entendu en prenant le café ce matin : deux Vaudois discutent du dernier scandale dont ils ont eu connaissance ; à Berne, on servirait du homard aux politiciens. Rassurons-les tout de suite, ils sont victimes d’une erreur d’interprétation, d’une nouvelle écoutée d’une oreille distraite. Ce scandale épouvantable s’est produit à Paris, ville de débauche, et pas à Berne, siège de la vertu. A ma connaissance, aucun restaurant de la ville fédérale ne sert du homard. Je me demande même si le mot homard existe dans la langue vernaculaire locale. En revanche, on sert à Berne une cuisine à la fois coûteuse et pas goûteuse : l’émincé de veau à la zurichoise, le Wienerschnitzel, le jambon aux röstis. Les parlementaires se repaissent donc, mais ils ne poussent pas le vice jusqu’à manger. Le seul mot de gastronomie serait obscène. Le devoir passe avant le plaisir.

 

Tandis qu’à Paris, le président de l’Assemblée nationale, devenu depuis ministre de l’écologie, s’est livré à une provocation. Pour quelques repas de fonction, il  a invité des convives, auxquels ont été servi du homard. Cette nouvelle stupéfiante a secoué la Ville Lumière jusque dans ses fondements et a failli entraîner la démission du ministre. On ne lui reprochait rien dans son travail actuel, mais on avait déterré un vice bien caché : le homard. Or, à Paris il existe quelques dizaines de restaurants qui servent du homard, parfois démocratique avec des frites. Il ne faut pas se demander pourquoi ce qui est autorisé aux citoyens devrait être refusé à la table du second personnage de la République dans l’exercice de ses fonctions de représentation. C’est que tout est symbolique : il aurait dû se souvenir du destin de la reine Marie-Antoinette qui avoua préférer la brioche au pain. Ces faux pas ne pardonnent pas à Paris. Elle fut décapitée. Il a failli perdre sa place.

Dès lors la question se poserait-elle de déterminer par voie d’ordonnance les plats autorisés aux invités de la République française ? Eliminons tout de suite d’autres mets symboliques : le foie gras (on torture les oies) et les huitres (on mange des animaux vivants). Le populaire steak frite est condamnable par suite des conditions d’abattage des bœufs, de leur émission de méthane (empreinte carbone), de la quantité d’eau qu’ils absorbent (la sécheresse menace). Ne parlons même pas de gibier. Que reste-t-il ? Le hachis Parmentier, les harengs saurs, la soupe aux choux, voire la boite de sardines. Et encore ! Les gilets jaunes se plaignaient de n’avoir plus comme pitance que des pâtes industrielles. C’est peut-être une issue. Lors de la prochaine invitation à l’Elysée de la reine d’Angleterre, il faudrait lui servir un spaghetti bolognais. Vexée de ce manque de considération pour son rang, elle sera en même temps impressionnée par la neuve vertu des Français, renonçant à leur fâcheuse tendance de se faire plaisir à table.

 

Reste à découvrir par quel truchement ces homards furent dévoilés à la presse. Personne n’a fait le rapprochement avec le limogeage de la directrice de cabinet, Nicole Klein. Or, elle seule était en possession de tous ces détails. A-t-elle voulu se venger de monsieur de Rugy ? Celui-ci aurait-il dédaigné ses avances ? Ou plus banalement oublié de l’inviter à sa table ? Cherchez la femme !

 

Au crime des homards, on a rajouté d’autres reproches : on prétend que monsieur de Rugy a offert à sa femme un sèche-cheveu plaqué or. C’est bien dans l’esprit du temps : on se contente de toc alors que les rois de France donnaient des ustensiles en or massif. On a extrait des caves de l’hôtel de Lassay un Bordeaux 2004 estimé à 550 euros au lieu de le mettre en vente pour alléger le budget de l’Etat. L’appartement de fonction a été rénové pour 63 000 euros. Etc. En somme le homard, à lui tout seul, ne pesait pas bien lourd. La presse a mitonné un mille-feuille de reproches mineurs pour que tous ensemble ils pèsent plus. Le but est évidemment d’affaiblir la Macronie en dévissant le second personnage du gouvernement. Aussi bien la droite classique que la gauche traditionnelle n’ont pas supporté d’être écartées du pouvoir

 

Revenant au point de départ on peut affirmer que cette comédie endiablée ne peut se jouer qu’à Paris, qu’on en fera un film, qu’on en parlera longtemps encore pour éviter d’évoquer les vrais problèmes. A Berne cela n’arrivera jamais, car on souhaite ardemment  que rien ne s’y passe.

Le déni de réalité, couteau-suisse de la politique

 

La série télévisée Tchernobyl a eu un succès inattendu, sanctionné par une audience explosive. Elle relate, épisode après épisode, non seulement la lutte des sauveteurs sacrifiés, pompiers, mineurs, soldats, mais aussi et surtout l’attitude lâche et absurde des autorités, dans la centrale, dans la région, au gouvernement de l’URSS. Cette série constitue une métaphore des relations du pouvoir politique avec la réalité. Si le directeur n’avait pas été promu pour son orthodoxie marxiste plutôt que pour sa compétence, l’accident ne se serait pas produit. Si les autorités locales n’avaient pas nié l’évidence, la population de Pripiat eût été évacuée tout de suite et le retard n’eût pas entrainé tant de morts. Leur nombre est et restera inconnu, jamais dévoilé, entre quelque milliers et cent mille. Cette réalité (pour les défunts) est insupportable pour les responsables, qui la cachent pour mieux la nier même aujourdhui. Le seul bénéfice de ces sacrifices fut l’effondrement du régime soviétique et la disgrâce du communisme dans le vaste monde. Au nom de l’excellence supposée du marxisme, les décideurs furent aveuglé : un ingénieur communiste ne pouvait par définition commettre d’aussi lourdes erreurs ; elle n’avait donc pas été commise.

Le déni de réalité est une posture courante dans la pensée de gauche qui suppose qu’il existe un citoyen vertueux, apte à travailler pour la gloire de l’Etat en se contentant de miettes. A droite, on cultive l’illusion inverse que le marché laissé à lui-même règlera tous les problèmes, si l’Etat ne s’en mêle surtout pas. Malgré les fantasmes de la gauche et de la droite, il n’y a pas plus de citoyen vertueux que de marché parfait. La réalité est à mi-distance de ces deux fictions.

Ces deux dénis de réalité typiques se reproduisent continuellement en politique, même helvétique. Il y a toujours quatre centrales nucléaires en Suisse à proximité de grandes villes qui sont à merci d’une erreur humaine ou d’un accident naturel : le déni de réalité consiste à estimer qu’aucun ingénieur suisse ne commettra jamais d’erreur ; c’est la version nationaliste de la posture marxiste en Union soviétique.

Il y a toujours au Palais fédéral une grande ignorance, réelle ou feinte, du réchauffement climatique. Aucune mesure sérieuse n’a été prise. Le peuple ne l’accepterait pas. Comme il est souverain, ni le parlement, ni le conseil fédéral n’osent le contredire. C’est le déni de réalité propre aux courtisans.

Dans la gestion des affaires les plus ordinaires, le déni de réalité permet aussi d’esquiver la solution de problèmes insolubles en se persuadant soi-même qu’ils n’existent pas. La précarité du système des pensions en est le meilleur exemple. L’AVS dans son principe revient à distribuer chaque année aux retraités les cotisations des actifs. Ce principe est réaliste et fonctionnel aussi longtemps qu’il y a quatre travailleurs pour un pensionné. Si celui-ci touche 60% du salaire moyen, la charge des cotisations n’est que de 15%, réparties astucieusement et artificiellement entre patron et employé.

Le principe serait toujours applicable si l’espérance de vie à la prise de pension ne changeait pas. Or, pour donner suite aux progrès de la médecine, l’espérance de vie à 65 ans est passée de dix à vingt ans. La réalité impose donc de reculer de dix ans la prise de pension. Ou bien de doubler les cotisations. Ou bien de diviser par deux les pensions. Comme aucune de ces trois démarches ne plait au peuple, comme la réalité est insupportable, on fait comme si de rien n’en était, on chipote un peu sur les cotisations, on augmente un peu la TVA qui rogne sur les pensions, on ne touche surtout pas à l’âge de la pension car la sanction par les électeurs serait terrible. La seule solution efficace, réaliste, durable est niée. Et on continue à supporter un déficit qui va croître.

Même déni pour la médecine dont on voudrait comprimer les coûts en la rationnant, mais sans que cela soit trop visible. Même déni pour la sécurité nationale que l’on prétend assurer avec une armée, parfaite pour les conflits du passé, en niant l’existence de dangers bien plus réels et bien plus inquiétants. Même déni pour la relation avec l’UE, puissance de 500 millions d’individus auxquels on prétend imposer les caprices d’un petit pays de huit millions.

Le déni de réalité est la posture la plus confortable pour un individu, pour un couple, pour une entreprise, pour un parti, pour un pays. C’est un rêve éveillé, c’est l’attitude des enfants affrontés aux tourments de l’adolescence et de l’âge adulte. Beaucoup de politiques prétentieuses ne sont que des enfantillages. Plus loin, lorsqu’il est trop tard, c’est une sédation profonde et continue avant la disparition.

Avant qu’il soit trop tard

 

Après une semaine de canicule éprouvante, lorsque les citoyens pestent contre les excès de chaleur, lorsque des records absolus de température sont atteints et dépassés, c’est le moment de faire l’état des lieux, c’est-à-dire de comprendre pourquoi rien n’a été fait à temps, pourquoi à des degrés divers les décideurs sont climatosceptiques.
Il y a trois espèces de climatosceptiques.
La première soutient qu’il ne se passe rien d’autre que des fluctuations statistiques de la météo : elle réfute les mesures de la température croissante de la planète en les attribuant à des manipulations de l’opinion publique manigancées par des organes officiels, c’est-à-dire non crédibles, menteurs, mythomanes. Il n’y a donc rien à faire.
La seconde admet que la température augmente mais nie que cela puisse être le résultat de l’activité humaine en se référant aux variations antérieures du climat suscitées par des cycles astronomiques. Il n’y a donc rien à faire.
La troisième admet que le réchauffement est dû à l’activité humaine, mais qu’il est supportable, que ses conséquences ne sont pas graves et que lutter contre lui nuirait à l’économie. Il ne faut donc rien faire.
Avant qu’il soit trop tard, il faut considérer la planète en refusant de s’angoisser. L’anxiété, mauvaise conseillère, engendre la panique qui pousse aux décisions étourdies. Surtout, elle décourage d’entreprendre. Cela explique la présente indifférence politique face au défi climatique.
Ou bien c’est vrai et il n’y aurait plus rien à faire parce que peuple n’acceptera jamais les mesures impopulaires. Ou bien c’est faux et il ne faut rien faire non plus. Pour rester les bras croisés avec une bonne conscience, les décideurs se convainquent que ce ne soit ni vrai, ni faux, dans la zone grise des menaces latentes, des préjugés incertains et de l’avenir imprévisible. Ils réussissent selon les circonstances à passer d’une catégorie de climatosceptiques à une autre au fil de la même intervention.
En réalité, si on veut limiter la hausse de la température de la Terre à 1.5°, il faudrait réduire l’émission de CO2 de 35 milliards de tonnes en 2018 à 10 milliards de tonnes en 2050. Cela signifie revenir un siècle en arrière, en 1950, mais dans un tout autre monde, avec une production industrielle multipliée par dix et une population par quatre. Quoique ce ne soit pas impossible, ce sera très pénible. Dans l’état actuel des consciences, cela ne se fera pas, parce que les peuples ne voudront pas diminuer délibérément leur niveau de vie, avant d’y être contraints par l’ampleur des catastrophes.
Nous ne sommes pas seulement confrontés à un problème technique et économique, qui comporte des solutions bien connues, mais nous affrontons aussi une injonction à remanier la civilisation.
Notre espèce humaine est l’aboutissement d’une série de défis environnementaux du même ordre, qui furent surmontés chaque fois par le dépassement du système technique existant et aussi par la réforme des institutions sociales et des croyances religieuses, qui les sacralisaient. La sanction latente de chacun de ces défis était l’extinction d’une tribu, d’une civilisation ou de l’espèce.
De même aujourd’hui, si nous continuons sur notre lancée, la planète ne pourra plus pourvoir aux besoins de la population actuelle. La crise à venir, la sixième extinction de masse, exécutera automatiquement le tri des peuples, en sélectionnant les plus aptes à la survie, ceux qui auront à temps adapté leur système technique et modifié leur mentalité.
Concrètement pour la Suisse le défi consiste à passer d’une importation de 80% de son énergie sous forme de combustibles fossiles vers une quasi autonomie en collectant l’énergie solaire, éolienne, géothermique sur son territoire. Ce serait œuvrer à un accroissement de sa souveraineté réelle. Refuser ce défi, nier la réalité, revient à placer la souveraineté helvétique dans un univers fantasmé. Il n’est pas trop tard mais beaucoup de temps a déjà été perdu.