La prime à l’incompétence se justifie

La rocade au sein du Conseil fédéral pour donner suite à l’élection de deux conseillères ne fut pas sans peine. Le résultat final est curieux. Un vigneron s’occupe de la formation et de la recherche ; une professeure de piano des transports et télécommunications ; un médecin de la diplomatie ; une juriste de l’armée ; un paysan des finances ; un économiste de la santé et du social ; une traductrice-interprète de la justice et police. En parcourant cette liste on éprouve le sentiment qu’une rocade plus intelligente aurait placé Cassis à la santé, Amherd à la justice, Sommaruga à la formation, Berset aux finances, Sutter à la diplomatie, etc…Il n’est pas tout à fait inutile pour gouverner de connaître le métier que l’on va gérer. Sinon, si on n’y connait rien, on est à la merci des fonctionnaires du département, on donne à l’administration un pouvoir démesuré, en certaines circonstances on se fait rouler par les lobbys extérieurs, on ne gouverne pas en un mot. Et c’est bien le but.

Les ministres sont élus individuellement par les deux chambres réunies à la majorité absolue, ce qui signifie que des votes proviennent de tous les partis quel que soit le parti de l’élu. C’est donc un fantôme de gouvernement : sans chef, sans programme préalable, sans équipe ministérielle cohérente, sans majorité parlementaire. Selon les normes habituelles, c’est plutôt une délégation parlementaire. Le Conseil fédéral n’est pas un gouvernement au sens habituel du terme, regroupé autour d’un programme ambitieux : il peut gérer les affaires courantes, il est recruté pour ce faire parmi les personnalités les plus consensuelles, les moins affirmées et les moins compétentes. Mieux vaut être David que Goliath.

Le Conseil fédéral, jouant le rôle d’un gouvernement, est réduit à sept membres, pour des raisons d’économie et de méfiance. Selon le principe de concordance, ils représentent tous les partis importants et toutes les régions, proportionnellement à leur représentation parlementaire. Ce gouvernement de coalition ou d’unité nationale ne dépend pas d’une majorité parlementaire. Il repose sur une conviction profonde inscrite dans le principe de concordance : il ne peut y avoir une majorité et une opposition, tous les partis sont égaux, tous doivent exercer le pouvoir exécutif.

Si la politique helvétique est singulière, les politiciens suisses ne se distinguent guère du modèle universel. Le défi consiste à construire le pays avec le tout-venant humain, à ramasser n’importe quel galet pour en faire la pierre angulaire, à incorporer le péché lui-même dans l’œuvre de salut. Et principalement à consentir tellement peu de pouvoir aux dirigeants qu’ils ne peuvent guère faire de tort.

Faute d’une cohésion inexistante, le Conseil fédéral bute sur les problèmes les plus graves : il ne parvient ni à les prévenir, ni à leur donner une solution réfléchie. Cette approximation de gouvernement ne jouit forcément pas de la cohésion nécessaire pour des décisions impopulaires en situation de crise : des dossiers récurrents sont en souffrance perpétuelle : les pensions, la santé, la formation, les relations avec l’UE. La pensée de l’exécutif s’énonce ainsi : mieux vaut ne pas gouverner que mal gouverner. A force d’attendre, certains problèmes deviennent solubles ou même ne se posent plus. Un excellent principe de politique dit que s’il n’est pas urgent de légiférer, il est urgent de ne pas légiférer

Le Conseil fédéral manque aussi des moyens en personnes. Un conseiller fédéral a droit à un seul collaborateur personnel. Sans cabinet recruté par ses soins, il ne peut tenir tête à l’administration. Pour faire des économies, un seul Conseiller fédéral gère à la fois la Sécurité sociale, la Culture et la Santé. Il n’a pas le temps matériel de maîtriser tous les dossiers et doit se satisfaire de proposer des initiatives lénifiantes en s’abstenant de toute décision vigoureuse, qui lui serait d’ailleurs reprochée. Il doit se cantonner à son rôle de figuration intelligente.

Par raison de symétrie avec les autres pays, il faut cependant un chef d’Etat. Bien que ce soit fâcheux, car superflu, on ne peut l’éviter. La solution est originale. Chacun des sept conseillers fédéraux le simule durant l’espace d’une année, à tour de rôle et par ordre d’ancienneté. Durant ces douze mois, le pouvoir n’a pas le temps de lui monter à la tête. A rebours de tout pays normal, ce président ou cette présidente n’habite pas un palais de fonction, mais un modeste appartement. Il n’a pas non plus le temps d’établir ces relations de proximité, quasiment conviviales, avec d’autres chefs d’Etat, si utiles pour dénouer des crises.

La Suisse est un grand corps sans tête. Il n’y a pas de pilote dans l’avion : non seulement personne ne tient les gouvernes, mais il n’y a même pas de siège prévu. Ce n’est pas nécessaire car il n’y a ni moteur, ni gouvernes. Il s’agit d’une sorte de drone plutôt que d’un avion. Il est piloté par des personnes invisibles. Il ne doit ni décoller, ni atterrir mais voguer dans l’espace au hasard. Or, il ne s’écrase jamais. Cela marche mieux que n’importe quel gouvernement centralisé, muni d’un chef, d’un programme et d’une majorité. Quand personne ne commande, tout le monde obéit. Comme dans une ruche chacun sait qu’il doit s’affairer et que personne ne le remplacera s’il ne fait pas son travail. C’est pareil dans l’évolution biologique : il n’y a pas de pouvoir organisateur. C’est pour cela que cela marche. Il ne faut surtout toucher à rien.

 

 

Lettre de Noël

Dans ma petite école l’usage voulait que chaque élève rédige une lettre de Noël qu’il recopiait en tirant la langue sur une feuille ornée de dessins un peu kitsch. La lettre était remise au parents le soir de la veillée. Avec le recul, cela me semble une juste tradition que je réitère ici, non plus à l’intention de mes parents défunts, mais de mes concitoyens. Je ne formule qu’un souhait : la paix, denrée rare dans le monde, bénéfice helvétique dont on ne mesure pas assez  le privilège.

Comme je n’ai pas eu la chance de naître Suisse, j’ai choisi de le devenir et je n’ai jamais regretté ce choix. Nul n’abandonne sa patrie de naissance, s’il n’est pas puissamment motivé par l’attraction d’un pays différent et préférable. Cette attirance remonte très loin, à la seconde guerre mondiale, lorsque parfois le soir dans de bonnes conditions en collant mon oreille au haut-parleur d’une vieille radio, j’entendais faiblement la voix de Sottens, d’un pays qui avait réussi à se protéger de l’emprise nazie. La Suisse fut, pour l’enfant, que j’étais, le pays de la paix, de l’exception à la fatalité historique.

Quand j’en eus l’occasion, au milieu de ma vie, je devins professeur à l’EPFL, de préférence à mon université d’origine à Louvain. J’ai trouvé à Lausanne ce que je cherchais, d’abord d’excellentes conditions de travail, inimaginables là d’où je venais, un niveau de vie largement supérieur, une culture, un paysage, des traditions. Cependant le facteur décisif fut et est toujours la paix, dans toutes ses déclinaisons, la paix civile par la pratique du consensus et de la collégialité, la paix du travail, le respect des lois, en un mot l’ordre et la propreté dont ici on se gausse parfois en ne mesurant pas ce que cela représente. Des trains qui ne sont ni en grève, ni en retard, un système de santé à la pointe, une formation et une recherche parmi les meilleures au monde, une nature protégée, un peuple sage.

Certes la Suisse n’est pas un hypothétique Royaume de Dieu sur terre et elle ne le sera jamais, mais c’est la meilleure approximation que je sache, si je la compare aux pays que je connais et que j’aurai la charité de ne pas énumérer. Les guerres qui ont ravagé l’Europe ont déposé des séquelles séculaires, non seulement les destructions matérielles, mais aussi et surtout les traumatismes psychologiques qui empoisonnent les relations humaines pendant des générations par la transmission inévitable de la méfiance, de l’incertitude, de la crainte. Sans qu’ils s’en rendent compte les Suisses et tous ceux qui ont réussi à monter sur la barque vivent dans la confiance de l’avenir et dans le respect mutuel.

En fait ce peuple, dont je fais maintenant partie, n’a que le seul défaut de sa qualité : il s’imagine trop souvent qu’il est un peuple élu et qu’il ne peut y en avoir qu’un seul. Dans le laborieux rapport avec le continent, la Suisse populaire et officielle ne se pose jamais qu’une question étriquée : que pourrait bien faire l’Europe pour nous, alors que nous vivons tellement mieux qu’elle ? Alors que la véritable question est redoutable : que pourrions-nous faire pour l’Europe, qui la hisserait à notre niveau matériel, politique et spirituel ? C’est toute la différence entre l’esprit de clocher et le génie missionnaire.

La science est devenue un marché comme un autre

 

C’est récent. Cela date de la seconde guerre mondiale, qui a engendré l’informatique, le nucléaire et le spatial. Un peu plus tard Crick a lancé la génétique. Ces quatre domaines font encore l’essentiel de la recherche en sciences naturelles. Alors que l’enjeu traditionnel de la science était le savoir pur, désintéressé, voire ludique, cet enjeu est devenu la puissance politique par l’économie de pointe. On peut le déplorer, mais il faut en tenir compte. On ne discute plus dans un club académique avec des gentilshommes, mais à une table de négociation avec des boutiquiers. On est même parfois à une table de poker.

 

Les Etats-Unis se sont imposés durent le dernier demi-siècle comme le foyer principal de la recherche planétaire et donc  comme la puissance mondiale dominante, par suite d’une lourde faute de l’Europe dans les années 1930 : l’expulsion totalement irrationnelle des savants juifs, si nombreux, si talentueux, qui ont traversé l’Atlantique. A commencer par Einstein, Fermi et von Neuman, rejoints plus tard par von Braun pour une toute autre raison. En 1998 encore, 40 % des économistes français se classant parmi les premiers chercheurs mondiaux, en fonction de leur nombre de publications scientifiques, travaillaient aux Etats-Unis. L’investissement public consenti pour leur formation était réduit à néant pour la France. Pire, elle avait fourni une main d’oeuvre qualifiée à un concurrent.

 

La prospérité d’un pays dépend ainsi de plus en plus du brain gain qu’il peut réaliser au détriment du brain drain des autres pays. Vers la fin du siècle précédent, l’Europe a finalement compris quelle était l’origine première du pouvoir, ni la dimension du territoire, ni le nombre des habitants, ni la force des armées. Telle est la genèse des programmes scientifiques comme Erasmus et  Horizon 2020, lancés par l’UE pour transformer le continent en un espace unique de la science et de la technique. Il faut encourager d’une part les étudiants à effectuer une année en dehors de leur pays et d’autre part les chercheurs à collaborer étroitement dans des programmes européens.  Les Etats-Unis ont réussi parce que c’est un espace de 327 millions d’habitants. L’UE peut réussir car elle en comporte 500 millions. La Suisse isolée n’en compte que huit.

 

Or, il n’y a qu’une seule science et un seul marché planétaire pour le personnel scientifique de haut niveau. Il se dirige spontanément là où il sera le mieux accueilli et où il trouvera les meilleures conditions de travail. Il n’est pas attaché à son pays d’origine, si celui-ci ne lui permet pas de pratiquer son métier, qui est aussi une passion. De ces conditions du travail scientifique dépendent en dernière analyse la prospérité d’un pays. Toutes les entraves nuisent, comme par exemple l’idée saugrenue de faire payer les étudiants étrangers plus que les nationaux ou encore le stupide refus de leur accorder des permis de séjour et de travail après avoir investi dans leur formation. En Suisse c’est l’affaire des cantons. Certains ont compris, d’autres pas du tout.

 

En revanche l’affaire de la Confédération est le rapport avec l’UE. Pas question d’y adhérer bien entendu, alors que ce serait la solution la plus simple et la plus efficace. Par suite de la volonté populaire (à toujours respecter), la Suisse se situe délibérément en dehors de ce vaste espace scientifique. Elle y a été longtemps invitée à titre exceptionnel, jouissant des mêmes droits que si elle se trouvait dans l’UE. Par suite d’abord de la votation de février 2014 et puis du Brexit, l’UE ne veut plus donner à la Suisse un statut privilégié, pour ne pas devoir faire de même avec la Grande-Bretagne. Le danger est donc imminent, grave et existentiel pour la Suisse.

 

Car elle ne tient pas le couteau par le manche. L’UE peut se passer de la Suisse, mais l’inverse n’est pas vrai. Nous avons besoin de chercheurs étrangers pour maintenir le statut de pays de pointe en science. Dans les négociations avec l’UE, l’opinion publique helvétique veut le beurre, l’argent du beurre, la casquette du crémier et l’amour spontané de la crémière. Nous l’avons de moins en moins et nous ne l’aurons bientôt plus du tout.  On pourra se plaindre de la dureté de notre partenaire international, mais cela ne servira à rien. Comme la science est maintenant le préalable à l’économie, les relations sont devenues sans pitié. Tout ce que l’UE peut nous soustraire, chercheurs et crédits, devient son bénéfice. Plus encore que nous ne le fûmes, nous allons être réduit, comme la Grande Bretagne, au statut de pays sujet, qui applique des décisions sur lesquelles il n’a pas de prise. Au nom d’une indépendance sourcilleuse, nous allons vers une dépendance.

 

C’est cette réalité dont devrait prendre conscience le plus grand parti politique helvétique, à l’origine de cette situation. Par suite de la votation de février 2014, suscitée à son instigation, la Suisse a perdu une partie des subsides dont elle aurait bénéficié si la votation populaire n’avait pas appuyé le refus de la libre circulation. On connait maintenant la note, qui s’élève à près d’un milliard et demi.

 

Il faut aujourd’hui que le parti nationaliste assume cette conséquence de son action, qui va à fins contraire de ce qu’il prétend. C’est apparemment très habile d’agiter le peuple en flattant ses instincts pour attirer ses suffrages. Il faut présentement reconnaître que ce fut une coûteuse erreur, une atteinte à la prospérité du pays, un gros trou dans le budget pour parler vulgairement. On a claqué 1,5 milliards pour rien. On risque de payer encore beaucoup plus cher un sot isolationnisme.

 

Une mangeoire à la gare

 

Lorsque le buffet de la gare de Lausanne fut fermé, les habitués ont redouté qu’il ne rouvre plus. Cette crainte est maintenant confirmée : le buffet est remplacé par une succursale d’un groupe spécialisé dans les repas végétariens. Un tel établissement fonctionne déjà dans la gare de Berne et tout ce que l’on peut en dire, c’est qu’il est possible d’y apaiser sa faim. Mais c’est tout. C’est une mangeoire pour combler le vide de l’estomac, ce n’est pas un restaurant.

Le buffet de la gare de Lausanne était un des attraits du lieu. On y dispensait une cuisine de brasserie, simple, appétissante, traditionnelle, conforme au goût local, arrosée de vins du pays : des filets de perche au papet vaudois en passant par la choucroute et le coq au vin. Tout cela disparaîtra et ne sera plus accessible. Il y a certainement plus d’argent à gagner par un buffet de salades et de petites graines que par une cuisine élaborée, qui requiert un personnel qualifié. Certes on a échappé à la mangeoire Mac Do, qui eut été un véritable blasphème en ce lieu, mais le résultat n’est pas meilleur.

Une ville n’est pas l’entassement dans des cages à lapin d’individus interchangeables qui consomment des nourritures standardisées, débitées par des grandes surfaces et de la restauration rapide. C’est un lieu d’agapes conviviales, consommées tranquillement dans un environnement agréable, bénéficiant d’une cuisine savoureuse et d’un service amical. Certes il subsistera en ville des bistrots sympathiques, mais c’était un privilège de Lausanne de présenter un lieu convivial dès le quai de la gare. Cela rappelait le bon vieux temps où du monde entier des touristes venaient en Suisse romande parce que le temps s’y était arrêté et qu’il y faisait tellement bon vivre. C’est une façon de vivre au sens plein du terme, de s’habiller, de se loger, de se nourrir, d’aimer, de se distraire, conformément à des traditions. En un mot c’est cultiver son plaisir en toutes choses.

Une mangeoire végétarienne en est l’antithèse. On s’y abstient de viande et de poisson par suite d’un amour affecté pour les animaux, on se prive pour avoir bonne conscience, on se refuse au bien-être, on patauge dans le mal-être, on s’y vautre, on s’y accoutume. La culture n’est plus qu’une abstraction, gérée par le snobisme et la spéculation : des spectacles abscons, des peintures non figuratives, des musiques ennuyeuses, des nourritures chichiteuses Pour retrouver le plaisir, il ne reste plus alors que la violence, la biture vite fait, la pornographie et la drogue.

La Suisse n’est pas la France

 

Il n’y a pas et il n’y aura pas de gilets jaunes en Suisse si nous retenons la leçon de Paris ce samedi. Il n’y aura pas de guérilla urbaine. Il n’y aura pas 1500 émeutiers, dits casseurs, tenant tête à 5 000 policiers. Il n’y aura pas de vitrines cassées sur la Bahnhof strasse. On ne peut que s’en féliciter mais, tout aussitôt, se demander quelle est la raison de cette différence pour la garder précieusement.

Entre la Suisse romande et la France, il n’y a que la lisière du Jura.  C’est le même peuple, parlant le français, dans le même environnement géographique, mais les institutions font toute la différence. La France a un taux de chômage, qui est plus du double de celui de la Suisse. Tous les matins 300 000 frontaliers franchissent la frontière dans un seul sens. En Suisse, le PIB par habitant est de 81 276 $ et le salaire mensuel moyen de 7 765 $, le plus élevé du monde. En France respectivement de 44 099$ et de 3 976 $. Cet écart, du simple au double, doit être corrigé par une évaluation du pouvoir d’achat effectif, qui n’est pas aussi démesuré. Mais il est tout de même frappant et mérite de se pencher sur les institutions, sur la différence.

La France vit sous le régime d’une monarchie élective, qui exerce un pouvoir agrégé dans les mains de son président. Les corps constitués forment une noblesse méritocratique recrutée sur base de concours. Manifestement cela fonctionne moins bien que l’acratie helvétique. Même si le monarque individuel est intelligent et bien disposé, même si les énarques sont adroits, le peuple français conteste fréquemment le pouvoir par des manifestations, des grèves et des émeutes, qui paralysent les meilleures réformes. Quand le souverain populaire, qui existe toujours et partout, ne peut s’exprimer par les urnes, il le fait dans la rue.

Tout comme trop d’impôts tue l’impôt, trop de pouvoirs tue le pouvoir. Si le président possède la majorité du parlement, il est normalement tenté d’imposer ses vues, qu’il juge naturellement excellentes. A titre de comparaison, l’insurrection parisienne porte, du moins au début, sur la taxe des carburants. Le pouvoir régalien refuse de la remettre en question, tandis qu’en Suisse le peuple a pu voter sur la redevance Billag. Très intelligemment, le Conseil fédéral l’a réduite, juste avant la votation, pour éviter qu’elle soit refusée. Tant pis pour la SSR, elle fera avec ce que le peuple considère comme acceptable. Sinon, elle perdait tout.

Les contestataires français commencent à émettre une revendication très pertinente : le référendum d’initiative populaire. Si cette institution typiquement républicaine était introduite, elle modifierait complètement le paysage. Encore faudrait-il que ce soit possible, c’est-à-dire que le peuple en fasse un usage pondéré. Ce n’est pas gagné d’avance. Les Suisses ont eu sept siècles d’avance pour apprendre à s’en servir.

La leçon de ce qui vient de se passer de façon exemplaire à Paris, c’est que nos institutions telles qu’elles existent sont un trésor politique, qu’il ne faut pas en abuser, qu’il faut les utiliser à bon escient pour ne pas les éreinter, les ridiculiser ou les rendre inapplicables. Des votations à visées électoralistes ne sont pas acceptables : les juges étrangers, la libre circulation, les minarets, la burqa ne répondent pas à une nécessité impérieuse mais à une stratégie partisane. En démocratie directe, il est tentant d’agiter le peuple avant de s’en servir. Mais ce n’est pas intelligent. Les Suisses possèdent un Secret, ils doivent le préserver car les autres peuples l’envient. Ils ne doivent pas en abuser. Sinon, un jour, on cassera les devantures des banques.

 

Fin du monde ou fin du mois ?

 

 

Lors d’une émission  de TV Mont Blanc au sujet de mon livre « le Secret des Suisses », la question surgit naturellement de la part du journaliste : « Est-il possible d’avoir un mouvement de gilets jaunes en Suisse ? ». Ma réponse fut évidemment et spontanément négative.

 

Mais pourquoi est-il inimaginable que ce qui se passe en France puisse se passer en Suisse ? Les habitants de ce dernier pays seraient-ils plus disciplinés, plus patriotiques, plus dociles ? Le civisme est-il différent de part et d’autre du Jura par une sorte de loi de la Nature ? Si l’augmentation des taxes sur les produits pétroliers vise à en réduire l’usage, si cela s’inscrit dans un grand projet écologique de sauvetage de la planète, pourquoi cela n’est-il pas compris ? La réponse du gilet jaune est : « je ne puis pas m’occuper de la fin du monde, si je suis préoccupé par la fin du mois ».

 

La réponse suisse est beaucoup plus simple et évidente. Si le peuple peut s’exprimer par les urnes, il n’est pas nécessaire qu’il le fasse en rue. Et réciproquement. Les gilets jaunes, poussés au désespoir par leur misère, n’ont pas trouvé d’autre moyen d’expression que de s’en prendre à leurs semblables (installés au volant) pour les retarder, les bloquer, les empêcher d’accéder à leur travail ou à des commerces. Pour les empêcher de vivre normalement. S’ils avaient défilé sagement de la Bastille à la Nation, cela n’aurait servi à rien. Pour être entendu, il faut, en France, semer le désordre, nuire à l’économie, ébranler les institutions, faire peser la menace d’une révolution. Pour être entendu en Suisse, il suffit de collecter des signatures et de déclencher une votation.

 

Tel est le secret des Suisses. Régler les problèmes de toute sorte par consensus. Placer dans le Conseil fédéral, les Conseils d’Etat, les municipalités, des représentants de tous les partis de façon que les textes proposés aux législatifs anticipent une réaction possible du peuple souverain, qui peut de toute façon faire et défaire la loi. Il est en dernière analyse le seul souverain. Il peut se tromper comme toute assemblée humaine, mais il doit alors assumer les conséquences et il ne peut les attribuer aux élus.

 

Il ne sert à rien de proposer des mesures très intelligentes, bien étudiées, propres à améliorer le bien-être de tous, ce qu’essaie de faire le gouvernement de Macron, si le peuple n’en veut pas, s’il les sabote, s’il se révolte. En juin 1953 la population de Berlin s’est soulevée contre le régime communiste, qui manifestement était tout sauf une démocratie, tout en visant un idéal communiste. Berthold Brecht émit le commentaire : « Le gouvernement est mécontent du peuple. Il va le démissionner ».

 

Malgré ses défauts, la démocratie directe est le pilier de la prospérité suisse parce qu’elle engendre la paix sociale. Résultat spectaculaire : la France a un taux de chômage, qui est plus du double de celui de la Suisse. Tous les matins 300 000 frontaliers franchissent la frontière dans un seul sens. En Suisse, le PIB par habitant est de 81 276 $ et le salaire mensuel moyen de 7 765 $, le plus élevé du monde. En France respectivement de 44 099$ et de 3 976 $. Et donc cela marche du point de vue de celui qui touche un salaire décent, du point de vue de la majorité. Tout le reste est bavardage, copinage, délayage. Le jour où la France bénéficiera du droit au référendum et de l’initiative populaire, il ne sera plus nécessaire de bloquer les ronds-points. Il faudrait que les Suisses partagent leur Secret avec les Français.

 

Gagner plus en travaillant moins

« Le PS appelle notamment à réduire le temps de travail, pour une semaine de 35 heures, une mesure qui doit améliorer l’efficacité de l’économie ». Ce communiqué laisse rêveur. La logique qui relie ces deux propositions est étrange pour un esprit non averti. Le sens commun indique qu’en passant de 42 à 35 heures, on réduit la durée de 20% et que logiquement la production diminuera d’autant. Par ailleurs les frais fixes comme le loyer des locaux, l’investissement en équipement ne diminue pas. Toute autres choses égales, une entreprise perdra donc plus que 20% de son profit. Dès lors certaines entreprises marginales cesseront d’être rentables, fermeront leurs portes et supprimeront des emplois. Dans la situation actuelle beaucoup de commerces ferment déjà au centre des villes. Les charges sont trop lourdes et les salaires trop élevés.

 

Avec une durée hebdomadaire de 35 heures de travail, la France a un taux de chômage, qui est plus du double de celui de la Suisse. Tous les matins 300 000 frontaliers franchissent la frontière dans un seul sens. En Suisse, le PIB par habitant est de 81 276 $ et le salaire mensuel moyen de 7 765 $, le plus élevé du monde. En France respectivement de 44 099$ et de 3 976 $. Si les Suisses travaillaient aussi peu que les Français, cet écart se réduirait. Et les Suisses gagnant moins et produisant moins, consommeraient moins et pollueraient moins.

 

Dès lors la question sous-jacente est peut-être celle-ci : la gauche suisse est parfaitement consciente que pour enrayer le réchauffement climatique, il faut amorcer la décroissance. Elle serait alors parfaitement cohérente avec cet objectif, elle l’adopterait, mais elle devrait honnêtement l’annoncer aux électeurs. Or beaucoup de ceux-ci ont déjà de la peine à joindre les deux bouts avec le revenu de 42 heures de travail. Comment réduiraient-ils leur consommation de 20% au moins ?

 

Il faut appartenir à une classe privilégiée pour échapper à cette question angoissante et ne pas réaliser à quel point elle est poignante pour d’autres. Certes il y a moyen de manger plus simple, de moins se chauffer, de vivre dans un appartement plus étroit, de se passer de TV, de ne plus prendre de vacances. Mais il n’est pas toujours possible de se passer de la voiture qui est d’abord le moyen de locomotion pour se rendre au travail, qui est finalement un outil de travail. On le voit bien maintenant avec la révolte de gilets jaunes en France. Pour diminuer la pollution par les produits pétroliers, il ne suffit pas d’augmenter les taxes qui les frappent. Cela met des gens dans l’impossibilité de survivre économiquement.

 

Il y a donc une autre explication à cette proposition du PS. L’objectif n’est pas du tout qu’elle soit adoptée. Car si elle l’était, l’appauvrissement des électeurs les détournerait du parti coupable. En revanche si la durée du travail reste ce qu’elle est, mais que, dans l’imaginaire populaire, il serait possible de la réduire sans inconvénient et que seul le PS a la lucidité et le courage de le proclamer à haute voix, alors le bénéfice électoral sera tangible. Faut-il chercher plus loin ? Il est toujours utile d’agiter le peuple avant de s’en servir et de se servir soi-même.

La méthode PS est donc symétrique de celle de l’UDC. Pour prospérer à une extrémité de l’espace politique, il faut recruter sans discernement par des propositions dites populistes, de fait démagogiques.

Du réchauffement au bouleversement climatique, en toute tranquillité

 

L’Histoire ou la légende rapporte qu’en 1453, Byzance fut prise par les Turcs parce que la population, fanatique des jeux de stade, avait négligé de se porter sur les remparts. C’est l’illustration de cet aveuglément qui frappe les empires en déclin, tellement persuadés de leur puissance qu’ils ne s’occupent pas de la préserver.

 

Les historiens du futur rapporteront en s’ébahissant qu’en 2018 le peuple suisse s’est occupé des cornes de ses vaches au point de les sacraliser dans sa Constitution, mais n’a pas discuté d’une menace planétaire : le réchauffement climatique. Et cependant l’été avait été torride, les champs s’étaient desséchés, les glaciers avaient fondu et des tornades avaient commencé à ravager des lieux qui n’en avaient jamais connues.

 

Depuis toujours, le climat de la planète fut tout sauf stable. Il y eut des périodes de glaciation dont la dernière de -110 000 à – 10 000 a modelé notre paysage lémanique envahi par des glaciers de mille mètres d’épaisseur. Paradoxalement la glaciation a été déclenchée par une vague antérieure de chaleur, qui aurait fait fondre des glaciers, ce qui aurait provoqué un apport d’eau douce important dans l’océan Atlantique. Cela aurait déréglé la circulation générale des océans et conduit au refroidissement. Ces variations climatiques sont très significatives pour l’espèce humaine. Les Homo Sapiens, que nous sommes tous, ont survécu à ces variations, grâce à leur technique, tandis que les autres espèces d’hommes ont été éliminées.

 

La donnée actuelle est simple : les effets ravageurs matérialisés en 2018 sont le résultat d’une hausse de 1 degré centigrade. Nous n’échapperons pas à un doublement de cette hausse, mais elle pourrait atteindre 5 degrés, ce qui transformerait l’Europe en désert desséché. On peut imaginer sans peine ce qui se passera si des terres cultivables cessent de l’être : cela entrainera des vagues déferlantes de migration dont l’actualité donne un avant-goût ; les conflits pour les ressources renaitront.

 

Il y a un pire qui n’est pas à exclure. Les cycles naturels de glaciation et de réchauffement sont gouvernés par des variations périodiques de l’orbite terrestre. Si l’on superpose à ce phénomène naturel un parasite d’origine humaine, on peut complètement détraquer la régulation du climat. On pense maintenant qu’il y eut une époque lointaine où Vénus avait un climat acceptable alors qu’il est actuellement de 460 degrés. Nous devons tout simplement prendre garde à ne pas rendre la Terre inhabitable.

 

Comment ? Par une révolution totale du système technique, par la remise à zéro de l’émission de gaz à effet de serre, à commencer par le CO2. Concrètement pour la Suisse cela signifierait et cela signifiera la fin de consommation des produits pétroliers. Seulement des voitures électriques et des chauffages par pompe à chaleur. D’où la nécessité d’augmenter massivement la production d’électricité à partir de ressources renouvelables.

 

Peut-on concevoir ce que cela signifie au niveau politique ? Les vains efforts d’information et de persuasion du souverain populaire ; la disruption de nombreuses activités économiques ; les pertes d’emplois ; le discrédit des institutions qui n’ont pas anticipé ce chaos ; la montée des mouvements populistes et leur conquête du pouvoir. Quel qu’effort que fera peut-être la Suisse, bien trop tard, cela ne concerne qu’un millième de la production des gaz. Comment les gros producteurs que sont les Etats-Unis et la Chine viendront-ils à résipiscence ? Face à ce cauchemar inévitable, continuons à parler des vaches à corne, des minarets et des burkas, cela nous tranquillise.

PS. Je viens de sortir un livre intitulé “Le Secret des Suisses” qui  résumes beaucoup de mes blogs. Je serai présent à Payot Morges ce samedi de 11 à 12.30 pour le dédicacer.

Le pouvoir des impuissants

 

Il y a des gens qui ont eu la chance de naître dans une famille éduquée, aisée et cultivée, de posséder une bonne santé, de vivre dans un pays civilisé, de maîtriser leur destin en un mot. Ils réussissent mieux que ceux qui n’ont pas eux toutes ces chances, qui ont vécu des vies cabossées et qui gagnent péniblement leur vie dans des métiers durs et sans intérêt. Cette inégalité est inscrite dans la nature humaine. Ce n’est la faute des chanceux qu’il y ait des malchanceux. Mais le seul recours de ces derniers, pour compenser la différence dont ils pâtissent, est de l’identifier à une injustice dont seraient coupables les autres. Tel est le ressort profond de la vie politique dans une démocratie. Les malchanceux votent pour les extrêmes qui prétendent vouloir tout changer et les chanceux pour le centre qui s’en garde.

 

C’est au centre de ce nœud de contradictions que se trouve Frederik Paulsen. Dans les procès minables, intentés à des personnalités aussi différentes que Pascal Broulis et Géraldine Savary, on lui a fait jouer le rôle du vilain, du corrupteur, de l’ami compromettant et même de l’espion russe. Il a été obligé de s’en expliquer dans deux pleines pages du Temps, en manifestant une juste colère. Non seulement il n’a violé aucune loi, mais il assume un rôle de mécène à la hauteur de sa fortune. Il bénéficie d’un forfait fiscal, amplement justifié, mais il dépense volontairement en subsides bien plus que les impôts qu’il devrait payer s’il était soumis au régime habituel. C’est bien cela que lui reprochent tacitement les malchanceux : il a ces moyens d’être généreux qu’eux n’ont pas.

 

Sympathisant de la social-démocratie, attitude banale pour un Scandinave, il a subsidié la campagne électorale de Géraldine Savary. Dès lors celle-ci devenait encombrante pour son parti qui a été obligé de l’écarter de sa représentation parlementaire. Même si aucun reproche ne pouvait lui être adressé, si aucune infraction n’avait été commise, ce simple contact avec un milliardaire allait ruiner l’image que le parti socialiste arbore face à un électorat de malchanceux et faire perdre des voix. Pire, elle a fait partie d’un voyage de groupe, organisé par Eric Hoesli, ancien rédacteur en chef du Temps, alors que le groupe comportait également Frederik Paulsen. Plus que suspect.

 

L’essence d’un scandale préfabriqué est la violation de règles non écrites. On répugne à les expliciter, tant elles sont insensées. Tous les riches sont-ils suspects ? Est-il interdit à un milliardaire de subsidier un parti de gauche ? Est-il interdit de le fréquenter lors d’un voyage d’étude ? Faut-il choisir ses amis en fonction de leurs convictions politiques et ne fréquenter que des personnes de même rang social ? Faut-il éviter de voyager en Russie à cause de Poutine ? Faut-il jouer publiquement le rôle d’une personne de convictions étriquées et d’intérêts limités pour convaincre les électeurs ? Faut-il faire l’idiot pour recueillir les votes des malchanceux ?

 

Si on répond non à toutes ces questions imbéciles, alors il faut promouvoir Géraldine Savary au Conseil fédéral et remercier publiquement Frederik Paulsen. Si on répond oui, on donne le pouvoir à ceux qui n’en ont pas joui sur leur propre destin, aux envieux, aux mesquins, aux pense-petits.

 

 

Un faux procès masque un vrai débat.

 

Chaque semaine apporte son lot de révélations sur des prêtres pédophiles et des évêques complices. Cela devient écœurant. C’est comme si la police et la justice était impuissante, comme si l’Etat de droit présentait une lacune monstrueuse. L’opinion publique, déjà méfiante à l’égard de toute religion, s’enfonce dans une double conclusion erronée : la plupart des prêtres seraient des pédophiles en puissance ; la plupart des pédophiles se retrouveraient dans le clergé catholique romain, car le célibat ecclésiastique causerait la pédophilie. C’est faux. L’immense majorité des prêtres assument avec dévouement leur célibat sans tomber dans la perversion. La plupart des actes de pédophilie se perpètrent dans les familles, qui observent un secret bien plus hermétique que l’Eglise catholique romaine.

Il y aura toujours des prêtres pédophiles, mais il n’y en aura pas plus que quelques pour cents, comme dans toute profession en contact avec des enfants : médecins, entraîneurs sportifs, enseignants, psychologues. Il y a aussi des notaires escrocs et des avocats marrons, des magistrats prévaricateurs et des politiciens corrompus. La nature humaine est ainsi faite que ces fonctions, qui nécessiteraient une intégrité rigoureuse, sont parfois assumées par des individus indignes. En la matière, une prévention totale est utopique. C’est pour cela qu’existent un code pénal, une police et des tribunaux. Il ne reste que la tolérance zéro à promouvoir a posteriori.

Et c’est là qu’apparaît le vrai débat. Les fautes individuelles commises par des prêtres indignes deviennent celles de l’institution dans la mesure où celle-ci les dissimule à la justice civile. Pire encore, lorsqu’un prêtre coupable est simplement déplacé, continue à exercer un sacerdoce dont il n’est pas capable et répète ses crimes. L’évêque choisissant cette attitude est coupable d’une complicité, plus grave que le crime lui-même. Un pédophile est d’abord un malade mental à soigner et à mettre hors d’état de nuire. Le responsable qui ne le fait pas compromet l’institution toute entière, nuit au coupable et à ses futures victimes.

Le vrai débat se situe donc dans l’exercice du pouvoir dans l’Eglise catholique romaine. La hiérarchie déplore, s’excuse, propose des actes de pénitence dérisoires: il ne sert à rien que les fidèles, qui ne sont pas responsables, prient ou jeûnent pour la conversion des criminels. L’Eglise n’exprime pas clairement les mesures concrètes sur lesquelles il faut qu’elle se concentre.  Il y en a quatre : tout prêtre pédophile est dénoncé à la justice civile ; celle-ci établit les faits et les sanctionne ; l’évêque réduit ce prêtre à l’état laïc et l’exclut du clergé ; l’évêque qui n’a pas suivi cette procédure démissionne de sa fonction. Il ne faut pas qu’il y ait prescription pour ces mesures internes à l’Eglise, face à des crimes qui ruinent des vies entières.

Ce n’est pas cela qui s’est passé ou qui risque encore de se passer. Si cette procédure rigoureuse n’est pas mise en place, on retombera dans la même ornière. C’est ce qui arrive depuis des années. Chaque scandale agite les médias quelques temps sans enseigner les mesures à prendre.

On atteint ici le débat de fond. Le célibat ecclésiastique est-il la cause de la pédophilie ? Rien ne permet de l’affirmer ou de l’infirmer. Personne n’en sait rien. Cependant l’opinion publique en est de plus en plus persuadée. Non pas à cause des fautes individuelles, ni même des dissimulations épiscopales ou pontificales.

Ce qui est en cause, c’est l’attitude générale de l’Eglise catholique romaine de rite latin envers la sexualité. Elle est la seule confession à exiger le célibat de ses ministres du culte. Ce n’est le cas ni des Eglises catholiques de rite oriental, ni des Eglises réformées et orthodoxes, ni du judaïsme ou de l’islam. Cette singularité, explicable par des raisons historiques, ne rend pas l’Eglise latine plus édifiante ou crédible, bien au contraire. Dans la pratique, un curé vivant en concubinage est toujours exclu de sa charge, alors que le prêtre pédophile ne le fut pas, comme si la relation avec une femme était le crime le plus grave des deux.

Si l’Eglise catholique romaine ordonnait des hommes mariés ainsi que des femmes, le vrai débat serait tranché et le faux procès ne serait plus instruit. Il y aurait malheureusement encore des cas d’abus sexuels d’enfants, peut-être moins, mais ils seraient systématiquement dénoncés, du seul fait de la présence de femmes à des postes de décision. Il reste aussi un aspect légal à cette situation. Les cantons subventionnent une Eglise qui ne recrute pas de femmes ou d’hommes mariés. Comment cette pratique est-elle compatible avec le code du travail ou même la constitution ?

 

La sexualité du genre humain fait partie de la Nature. La nier, s’en abstraire ou la stigmatiser fait courir les plus grands périls. De même celui ou celle, qui mange trop ou trop peu, devient malade de boulimie ou d’anorexie dans une symétrie parfaite. Ainsi, la sexualité peut et doit être exercée dans le respect de soi-même et des autres. L’érotisation de la société actuelle est aussi dangereuse qu’une continence contrainte. Il est remarquable que ces deux attitudes antinomiques se rejoignent dans la même perversion. L’Eglise catholique latine doit cesser de présenter la continence comme un idéal de vie. Cela n’a rien à voir avec les fondements du christianisme. Ce ne peut être qu’une vocation individuelle, l’exercice d’un libre choix.