Le parlement fédéral ne doit pas représenter la population

La question est de pure forme car, à consulter les chiffres, c’est non. Tout d’abord, le quart de la population résidante est étrangère. À de rares exceptions près, c’est un record mondial. La Suisse est davantage terre d’immigration que les États-Unis ou le Canada. Ensuite, la moitié des électeurs inscrits s’abstiennent d’habitude : cette fois-ci il n’y a eu que 45% de participation, soit à peine un tiers de la population résidente. Cette minorité de fait a-t-elle élu le nouveau parlement fédéral en proportion des classes de la société ?

Sur les 246 parlementaires, il y a 151 hommes et 95 femmes : il y a eu pire dans le passé, mais ce n’est pas encore le parlement paritaire dont on fait l’éloge maintenant. En matière d’âge, c’est encore plus criant. Il n’y a que sept parlementaires de moins de 30 ans : il manque 44 parlementaires pour représenter statistiquement cette classe d’âge, tant pis pour la formation. C’est encore pire à l’autre bout de l’échelle. Il n’y a qu’un seul parlementaire de plus de 69 ans : comme il en manque 37, la sauvegarde des pensions est sérieusement compromise. En revanche, la classe 50-69 ans ne comporte pas moins d’une centaine de représentants de trop par rapport à la population.

Cette sous-représentation des jeunes et plus encore des aînés a deux causes différentes. En dessous de 30 ans, les jeunes sont souvent préoccupés par le lancement de leur carrière professionnelle, qui ne leur laisse que peu ou pas de disponibilités pour passer chaque année une centaine de  jours à Berne. Quant aux aînés, déjà retraités et totalement disponibles, les partis ont tendance à les éliminer sous prétexte de laisser la place aux jeunes, ce qu’ils se gardent bien de faire. On a donc un parlement de gens arrivés à une position professionnelle enviable, que leur promotion comme parlementaire va encore conforter. Combien sont élus dans cet état d’esprit?

Le dogme du parlement de milice a ses inconvénients propres. En supposant qu’un parlementaire doive vraiment gagner sa vie par une activité professionnelle et que son activité politique ne soit qu’un à-côté, une sorte de passetemps honorifique, on élimine de fait d’importantes catégories professionnelles au bénéfice de quelques autres. Les professions libérales, avocats et médecins, les chefs d’entreprise, les paysans, les syndicalistes, les enseignants peuvent plus facilement organiser leur charge de travail qu’un employé ou un ouvrier de base. Ces derniers sont donc les grands absents. On le vérifie en comparant les formations : il n’y a aucun représentant de ceux qui n’ont fait que l’école obligatoire, il en manque des dizaines pour ceux qui ont fait un apprentissage alors qu’il y a une légion d’universitaires de trop.

Que conclure ? Certes, aucun parlement au monde ne représente un échantillonnage statistiquement correct de la population. La seule façon serait de le tirer au sort. Un parlement composé surtout de quinquagénaires et de sexagénaires adopte une vue des problèmes conforme à ses intérêts et à ses préjugés. Assez souvent, une loi votée par cette assemblée est combattue en référendum et annihilée. Le pouvoir réel appartient donc au souverain populaire. Le parlement fédéral est surtout une chambre de réflexion qui propose et ne dispose pas. Comme la Suisse est le pays le plus prospère au monde, le plus paisible, le plus agréable, elle démontre que le parlement n’a pas besoin d’être représentatif. De toute façon par le referendum et l’initiative, le peuple dispose des outils pour se représenter lui-même. C’est pour cela que le système marche si bien, si mollement, si prudemment, si sereinement.

Pourquoi refuser d’écouter la candidate Verte

 

Tous les arguments contre une candidate Verte au Conseil fédéral ont été amplement agités. Or, l’argument en sa faveur est simple : le Conseil fédéral dans sa composition actuelle n’a pratiquement rien fait pour diminuer l’empreinte carbone de la Suisse. S’il est reconduit, nous perdrons encore une fois quatre ans. Plus nous trainons, plus les mesures deviendront pénibles et coûteuses. Or la droite, PLR et UDC, débordant même sur le PDC, n’en a pas conscience, vit dans un déni de réalité et s’enfonce dans une impasse. Typique est le refus d’entendre la candidate Verte, comme si, en lui donnant la parole, on courait le risque d’être convaincu. Il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.
On aurait pu espérer que la transition climatique ouvre une dimension neuve dans le paysage politique, radicalement différente de la classique opposition entre droite et gauche : pour ou contre le nationalisme, le soutien de l’économie libérale, la méfiance de l’Etat. Or cette attente est déçue : on a beau considérer un paramètre fondamental de la planète, qui concerne tout le monde de la même façon, il subsiste encore des divergences partisanes. On s’engage dans la lutte pour la survie de beaucoup d’humains avec des réflexes datant des trente glorieuses, quand la surconsommation pour tous paraissait possible sans limites.
D’un côté, Trump, Johnston, Le Pen, Salviani et même Rösti sont climatosceptiques par une sorte d’automatisme, alors que ce n’est pas le fonds de commerce habituel de la droite, plutôt pragmatique. De l’autre, la gauche, souvent irréaliste par excès d’idéalisme, est fascinée par le réchauffement climatique, dans l’optique d’une foi quasiment religieuse qui ne supporte aucune contestation.
Pour nier la réalité, la droite avance, dans le même discours, trois arguments contradictoires : il n’y a pas de réchauffement climatique ; s’il y a un réchauffement, il n’est pas du fait de l’homme ; le serait-il même, qu’il n’appelle pas de mesure. Son argumentaire zigzague entre ces trois positions. Rien n’est sûr, tout est vague, toutes les thèses se valent et s’annulent mutuellement. En comparaison, les prophètes gauchistes de la transition climatique, arcboutés sur des faits irréfutables, paraissent paradoxalement têtus, bornés et maniaques. La pensée molle en politique est à ce point habituelle qu’un raisonnement aussi bien fondé et articulé semble de ce fait douteux.
La politique en matière climatique est un jeu à somme nulle. Aussi longtemps qu’il est libre de ses choix, chaque Etat ne peut que refuser de réduire son empreinte CO2, parce que sinon sa capacité concurrentielle en souffrirait au bénéfice des autres Etats. Dès lors, tous se regardent en chiens de faïence, signent les yeux fermés tous les traités du monde, mais se gardent bien de les appliquer.
Cependant, la maîtrise du climat constitue un problème planétaire parce qu’il n’y a qu’un seul climat et une seule planète. L’incurie des uns nuit à tous, y compris au coupable. Or, l’enjeu ultime est la survie de l’espèce. A ce problème planétaire n’existe qu’une seule solution pratique : un exécutif planétaire doté de moyens de coercitions pour se faire obéir de tous. L’Etat-nation deviendrait alors une survivance du passé, un pouvoir subordonné, réduit à l’expédition des affaires courantes.
C’est insupportable pour la droite et gratifiant pour la gauche. Comme, depuis la chute du Mur de Berlin, cette dernière est en panne d’idéologie, l’écologie lui sert de pneu de secours. Tandis que la solution réaliste est inacceptable pour la droite, qui est contrainte de pratiquer le déni de réalité. Dominique de Villepin l’avait déjà formulé cyniquement : « Si on ne trouve pas de solution, cela signifie qu’il n’y a pas de problème ».
Pour sortir de cette impasse, il faut arriver à s’extraire de la guerre de tranchées politique qui fut la norme. Il faut faire bouger les lignes. La machinerie économique du capitalisme sera indispensable pour équiper la planète des appareils de captation des énergies solaires et géothermiques. Mais ce changement à 180° n’est possible que par un renforcement du pouvoir international existant à l’état d’embryon. Il faudra convaincre les peuples de se restreindre, projet dans lequel le marxisme avait excellé, jusqu’à faire de la pénurie un idéal de vie.
En d’autres mots, il faudrait prélever dans les deux idéologies ce qui peut servir dans la circonstance et prohiber le reste, c’est-à-dire inventer une économie compatible avec l’écologie. Vaste programme qui n’a pas encore été abordé où que ce soit. A titre d’exemple, pour diminuer la consommation de tout, y compris l’énergie grise contenue dans n’importe quelle marchandise, il faut commencer par restreindre cette publicité dont l’objectif est de susciter des besoins inexistants. On a de la peine à imaginer le moyen par lequel on aboutirait à ce moratoire. Comment subsisteraient les médias de toute sorte qui en dépendent ?
Plus fondamentale encore est la nécessité de concilier la restriction de la consommation et la protection des plus faibles. Une simple politique d’augmentation des taxes sur l’énergie est vouée à l’échec comme l’a démontré la révolte des gilets jaunes. Même si on rembourse le trop perçu à la population par une politique de subsides, rien ne garantit que ce qui est retenu aux uns leur revient intégralement.
Mais la difficulté majeure sera de créer cette instance internationale alors que les nationalismes fleurissent. Cela ne se fera pas spontanément et à temps. La transition climatique devra se faire pressante pour que les populations acceptent de s’y conformer. En d’autres mots, il faut attendre bras croisés la catastrophe. Mercredi prochain, lors de l’élection du nouveau Conseil fédéral, on fera encore un pas dans cette direction.

Lausanne à l’ère de l’anticulture

Le Musée cantonal vaudois des Beaux-Arts (MCBA) a coûté 83,5 millions de francs, 40,7 % de ce montant étant financé par des dons privés. Il fut en partie appuyé dans sa création par une initiative légendaire du conservateur, à l’époque où quelques peintures étaient exposées dans des salles exigües du Palais de Rumine. Pour dénoncer ce manque de moyens, il mit en place une grève de l’exposition, des salles vides ou à peu près. A cette occasion il m’a ouvert la réserve et montré les richesses de celle-ci.

Il fallait manifestement un grand espace pour déployer ces trésors. D’où le bâtiment actuel. « Au rez-de-chaussée, un hall d’entrée majestueux intègre l’abside saillante de la halle historique et distribue les services tels que le restaurant, la librairie-boutique, l’auditoire ou l’espace médiation. Les deux niveaux supérieurs sont entièrement dédiés aux œuvres avec une aile pour l’accrochage permanent sur 1’700 m2 et l’autre pour les expositions temporaires sur 1’300 m2. Chaque aile bénéficie de salles basses et hautes, respectivement à 4,5 et 5,5 mètres de hauteur de plafond, et d’une variété d’éclairage, zénithal et latéral. »

Or, une visite dans son état actuel révèle beaucoup de places perdues, des salles complètement vides et une conception homéopathique, microscopique, minimaliste des œuvres exposées. Le MCBA conserve à ce jour un peu plus de 10’000 œuvres. Le legs du Dr Henri-Auguste Widmer comporte des œuvres essentielles de l’impressionnisme, du symbolisme et du post-impressionnisme. Degas, Renoir, Cézanne, Vuillard, Bonnard, Denis, Rodin et Maillol dialoguent désormais avec les Suisses François Bocion, Eugène Burnand, Ernest Biéler, Louise Breslau, Ferdinand Hodler, Giovanni Giacometti, et Marius Borgeaud. La Fondation Félix Vallotton possède la plus grande collection d’œuvres de Félix Vallotton (plus de cinq cents pièces. Or, si on ne peut pas dire que rien de ces richesses ne soit exposé, on est frappé par la rareté de leur accès par le public. Pour accéder à ces œuvres, nous faisons la proposition que le public ait le droit de visiter les réserves.

En revanche on découvre beaucoup « d’installations », c’est-à-dire d’objets quelconques dont « l’artiste » a décrété que c’était une œuvre d’art. Le prototype de cette contre-culture est le célèbre urinoir renversé de Marcel Duchamp, baptisé Fontaine et exposé en 1917. L’artiste n’est plus obligé d’apprendre les techniques de son art, car il proclame que la culture est ce qu’il veut qu’elle soit. Mieux encore, l’incompréhension de ses contemporains est devenue le critère de l’artiste véritable. Ce n’est plus une tentative de mettre en scène quelque chose qui soit beau mais qui soit plutôt hideux, qui ait un sens mais qui n’en ait pas. Or, à partir du moment où l’on proclame que rien n’est beau ni laid, que tous les goûts se valent, on en arrive inévitablement à prétendre que le bien et le mal s’équivalent, que ce sont des convictions bourgeoises des siècles antérieures. C’est ainsi que chaque Révolution a mené invariablement à une Terreur

Dans le MCBA, une salle entière illustre ce délire. À l’aide de matériaux pauvres, panneaux en bois, tables pliantes, tissu rouge, photocopies, carton, plastique, feuille d’aluminium, Thomas Hirschhorn pratique le « bricolage » à grande échelle, « au service d’un travail concis, énergique, immédiatement efficace, sans hiérarchie, où tout est relié et où les aspects formels découlent de l’urgence du message à transmettre. » Sa devise est révélatrice : « Énergie=oui ! Qualité=non ! ». Le message saute aux yeux. Cette décharge représente le monde dans lequel nous vivons. Merci, on le savait. Merci de nous enfoncer dans le désespoir.

Une vaste sous-culture alimente le marché mondial à base de séries télévisées débiles, de jeux électroniques infantiles, de musiques médiocres, de modes grossières, de nourritures frelatées, pour ne pas parler de l’anti culture de la pornographie, du trafic de drogue et du tourisme de masse. Cette débauche draine des capitaux importants, qui manquent pour la création artistique authentique. On souhaiterait plutôt une culture mondialisée, qui s’incarnerait dans des œuvres de grande valeur. Mais les gouvernements nationaux sont indifférents face à ce vaste marché sur lequel se développe une contre-culture basée sur l’exploitation de la crédulité, de la violence et du mercantilisme. Il en résulte que notre survie mentale, qui se nourrit de culture, dépend dans une large mesure du passé. Les musées de peintures des siècles antérieurs, le Louvre mais chez nous l’Ermitage et Gianadda, sont saturés de visiteurs.

De même, le répertoire des concerts symphoniques de qualité s’arrête en 1950 parce que les compositeurs contemporains font fuir le public. On n’a jamais imprimé autant de livres, mais les chefs d’œuvre sont rares. Depuis un siècle, nous n’avons rien produit qui se compare à la chapelle Sixtine, à la Passion selon Saint-Mathieu ou à la cathédrale de Chartres. La culture authentique est devenue une ressource en voie de tarissement, tout aussi non renouvelable que le pétrole. La production contemporaine d’œuvres d’art est gouvernée par une coterie snob et par le marché financier.

À l’inverse des siècles précédents, ce que l’on appelle la culture ne s’efforce plus de donner du sens à la vie ordinaire. Elle ridiculise la société en montrant que la vie n’a pas de sens et qu’elle repose sur une exploitation de l’homme par l’homme. En fin de compte tout est absurde, à commencer par la vie. Telle semble être la conception à la base du MCBA. Ce n’est pas la nôtre.

Avant qu’il soit trop tard

En réalité le titre devrait être : il est déjà trop tard. A mesure que le temps passe, les efforts pour contenir le réchauffement climatique évoluent en se compliquant, jusqu’à devenir maintenant laborieux, voire insurmontables. Ce diagnostic est lancé par le Programme des Nations Unies pour l’environnement dans son rapport du 26 novembre. Chaque année, ce texte mesure la différence entre ce qu’il aurait fallu faire, ce qui avait été promis et ce qui a été réellement fait. En fait, nous avons perdu la décennie, qui aurait permis de maîtriser à temps et à moindre frais le problème. Il est déjà trop tard.

Les émissions de gaz à effet de serre ont atteint en 2018 un record historique de 55,3 milliards de tonnes en équivalent CO2, soit 3,2% de plus qu’en 2017. On n’est donc absolument pas sur la voie d’une réduction, bien au contraire. Il n’y a pas davantage une tendance à un plafonnement l’année suivante. Le taux de concentration du CO2 dans l’air atteint 407,8 partie par million, soit 50% de plus que les mesures d’avant la révolution industrielle datant de 1750.

Le secrétaire général de l’Organisation Météorologique Mondiale a lancé un cri d’alarme : Sans réduction rapide du CO2 et d’autres gaz à effet de serre, le changement climatique aura des impacts de plus en plus destructeurs et irréversibles sur la vie . La fenêtre d’opportunité pour l’action est presque fermée. La dernière fois que la Terre a connu une concentration comparable de CO2, c’était il y a 3 à 5 millions d’années, lorsque la température était de 2 à 3 °C plus chaude et le niveau de la mer de 10 à 20 mètres plus élevé qu’aujourd’hui. ».

Le diagramme de l’émission des gaz à effets de serre part de 30 milliards de tonnes en 1970 pour atteindre les 55,3 milliards d’aujourd’hui et se prolonger vers 60 milliards en 2030 ce qui conduira à une surchauffe de 3.5 degrés à la fin du siècle. Si les 196 pays signataires de l’accord de Paris de 2015 respectaient leurs engagements on plafonnerait à 3,2 degrés. Si l’on voulait n’atteindre que 1.5 degrés, il faudrait tout de suite diminuer les rejets de 7,6% par an. Tout de suite est irréaliste. Ce ne sera pas le cas. En novembre 2020, se tiendra une conférence mondiale pour le climat à Madrid sans que l’on puisse en espérer grand-chose. Les plus gros pollueurs, Chine, Etats-Unis ne s’engageront à rien et ceux qui s’engageront ne tiendront pas leurs engagements.

Dès lors, le nouveau parlement suisse, probablement confronté à l’ancien Conseil fédéral, devrait élaborer une double stratégie d’ensemble : d’une part ce qu’il est possible de faire durant la décennie à venir ; d’autre part un plan à long terme pour parer à l’augmentation inévitable, bien au-dessus des 1,5 degrés souhaitables.

Dans l’immédiat il faut renoncer aux mesures prévues dans la loi sur le CO2, bien trop timides par rapport à l’effort nécessaire. Ce n’est pas un bon système d’augmenter les taxes, qu’il faudra du reste compenser plus ou moins pour les catégories les plus défavorisées. Il ne suffit pas de renchérir les combustibles fossiles pour en diminuer la consommation : les riches gros pollueurs s’en moquent ; les autres ne peuvent pas les payer. Il faut plutôt travailler à remplacer cette importation de combustibles : panneaux photovoltaïques, éoliennes, isolation des immeubles, remplacement des chaudières. Ce sont de vastes secteurs d’emploi à créer, en prévoyant tout de suite la formations ou les recyclages nécessaires. Il n’est pas irréaliste du tout de rendre la Suisse indépendante en énergie, malgré le préjudice que cela créera pour tout le secteur des combustibles fossiles.

Pour le long terme, il est maintenant réaliste de préparer le pays à subir le choc d’un climat à +3 degrés. Qu’est-ce que cela signifie pour l’agriculture, pour les ressources estivales en eau après la fonte des glaciers, pour les transports sans moteurs thermiques, pour la pression migratoire ? Comment gérer cette dernière si elle se chiffre par dizaine de millions pour l’Europe ? Certainement pas en construisant un mur sur la frontière. Alors en s’entendant avec l’UE ? Bonne chance !

Et que dire et que faire de l’énergie grise incluse dans tous les produits que nous achetons au monde entier, en commençant par la Chine ? Allons-nous y renoncer, revenir à une économie de proximité en produisant nous-mêmes notre nourriture, nos vêtements, nos équipements ?

En faisant le bilan des défis à surmonter, on se rend de plus en plus compte qu’il ne s’agit pas d’un problème technique ou financier, mais bien plus d’un changement de culture : il faut passer d’une économie de prodigalité à une société de sobriété. Le rapport des Nations Unies nous donne une ou deux décennies au plus pour l’opérer. Est-ce possible ? Et surtout qui va prendre la conduite de cette opération ? Les institutions gangrenées par le populisme, les partis sans programmes, les entreprises liées à la rentabilité immédiate, les Eglises perdues de réputation ?

Un(e) Vert(e) au Conseil fédéral?

Faut-il installer un(e) Vert(e) au Conseil fédéral ?

Oui, si l’on respecte le bloc des électeurs, qui ont porté les deux partis de cette couleur, soit plus d’un cinquième de l’électorat. Comme il y a sept conseillers fédéraux, il suffit mathématiquement de 15% du corps électoral pour avoir droit à un siège. D’autant que cette vague écologique provient d’une prise de conscience globale. De plus en plus de citoyens comprennent que le plus grand défi des décennies à venir est de renoncer aux combustibles fossiles, quelque difficile que soit la tâche.

Non, si l’on considère la tradition. Il n’y a pas de siège vacant et la tradition veut que l’on ne déloge pas un conseiller fédéral en fonction. Il a fallu se comporter de façon aussi peu collégiale que Christoph Blocher, pour subir cette avanie.

Mais il est un autre argument plus spécieux. Il faudrait qu’un parti fasse preuve de sa permanence pour accéder à l’exécutif fédéral. Le PDC, le PS, l’UDC ont dû attendre parfois plusieurs législatures avant que leur force numérique les impose au conseil fédéral. Sous cet argument, se cache le secret espoir que la montée de l’écologie ne serait qu’une mode passagère et que l’on reviendra bien vite au monopole des partis traditionnels. C’est avouer que l’on attend l’échec futur des partis verts. C’est perdre de mauvaise foi.

Cet argument est spécieux parce qu’il ne reconnait pas le caractère surprenant de ce qui vient de se passer. Durant la législature précédente, rien n’a été réalisé en matière climatique. Rien non plus bien sûr pour les pensions, l’assurance maladie, les relations avec l’UE. Ce fut un festival de procrastination, d’inertie, d’ajournement, d’impuissance. La reconduction du Conseil fédéral dans sa composition actuelle produira les mêmes effets. Or, la transition climatique exige une action urgente. Plus on tergiverse, plus les symptômes s’aggravent, plus le problème se complique.

Sa face cachée est sa globalité. La Suisse aurait beau faire acte de vertu climatique, elle n’influencera pas vraiment le cours des événements, si elle agit seule. Il faut surtout que les Etats-Unis, la Chine et la Russie (55% de l’empreinte carbone mondiale) adhèrent à un programme efficace. Ce problème planétaire implique une gestion planétaire, c’est-à-dire le transfert de certains pouvoirs nationaux à une entité internationale. Or, rien n’est aussi contraire au sentiment populaire helvétique dans son expression actuelle. Cela explique, sans le justifier, l’inertie qui a prévalu jusque maintenant. Un gouvernement fédéral faible par sa nature est soumis non seulement au parlement, mais aussi au peuple dans la version helvétique de l’acratie, de l’absence de pouvoir. Même si quelque chose tourne mal, il est impossible de désigner un responsable.

En fait, il ne s’agit pas du tout d’un problème technique, qui se règlerait avec quelques milliards d’investissements. C’est la nécessité d’un changement de société, de mentalité, de culture. On trouve en Suisse des Verts à gauche mais aussi d’inspiration droitière. Le défi s’inscrit au-dessus des clivages partisans coutumiers. Invoquer la tradition pour reconduire le Conseil fédéral revient à refuser d’entrer en matière, à nier la réalité, à ne pas voir les glaciers qui fondent et la mer qui monte.

En déclinant de soutenir une candidature verte au Conseil fédéral, le parti du centre, agrégé autour du PDC, vient de se situer dans le camp du déni de réalité, propre à la droite PLR et UDC. Cela ne préjuge pas d’un avenir lumineux pour la législature qui vient. Il faudra donc attendre quelque cataclysme (sécheresse, pénurie alimentaire, conflits pour l’accès à l’eau, immigration massive) pour prendre des mesures d’urgence sans y avoir réfléchi à temps.

Une initiative pour l’expérimentation humaine à large échelle

Ce dimanche les Genevois vont se prononcer sur une initiative intitulée « Pour un meilleur contrôle de l’expérimentation animale ». Le but est freiner ces expériences, qui font, il est vrai, souffrir des animaux, qui finissent par être tués (mais non mangés comme les animaux de boucherie). L’argument central est imparable : l’expérimentation animale consiste à infliger à des animaux des traitements que nous refuserions à juste titre d’infliger à des humains. Dès lors, en toute logique, il faut aussi refuser de les infliger à des humains, c’est-à-dire vider de sens la loi fédérale du 30 septembre 2011 relative à la recherche sur l’être humain.

Or un traitement quelconque, l’administration d’un médicament, ne peut être autorisée que si l’on est à la fois convaincu de son efficacité et de son innocuité (relative). Il faut bien faire des expériences, sinon sur des animaux, de toute façon en fin de parcours sur des êtres humains.

La loi actuelle en la matière slalome entre deux impératifs : permettre tout de même la recherche ; « protéger la dignité, la personnalité et la santé de l’être humain ». On ne peut ni interdire la recherche car cela ne respecterait pas le souci de la santé, ni autoriser qu’elle mette en danger la santé des humains cobayes. Dès lors il a fallu rien moins que 68 articles pour noyer le poisson dans des prescriptions suffisamment floues, pour qu’un bon juriste puisse toujours les contourner. Jugez en.

On commence par rassurer : « La recherche sur l’être humain peut être pratiquée uniquement si la personne concernée a donné son consentement éclairé. » Quel patient ordinaire, qui n’est pas médecin lui-même, peut vraiment donner un consentement éclairé s’il n’a aucune connaissance de la matière ?
D’ailleurs, il ne faut pas toujours tout lui dire : « Exceptionnellement, la personne concernée peut être informée de manière partielle sur certains éléments d’un projet de recherche avant le début de celui-ci si les conditions suivantes sont réunies : des raisons méthodologiques l’imposent ; les risques et les contraintes inhérents au projet de recherche sont minimaux. » On arrive ici au concept fuligineux de risques minimaux. Nous sommes en recherche et, par définition, on ne sait pas ce que l’on va trouver et donc il est impossible d’évaluer les risques à l’avance. Au moment d’entamer une recherche, il suffira donc d’affirmer que les risques sont minimaux, quitte à s’excuser plus tard sur une ignorance invincible.
On en arrive au cas des patients qui sont par nature incapables de donner un consentement vraiment éclairé, par exemple les enfants. Une solution radicale consisterait à ne jamais utiliser des enfants dans une expérimentation. Mais ce n’est pas possible, car on ignorera toujours les effets de certains traitements sur les enfants. On doit donc les utiliser. Dès lors la loi multiplie les précautions langagières : « Un projet de recherche avec bénéfice direct escompté ne peut être réalisé sur un enfant incapable de discernement qu’aux conditions suivantes : son représentant légal a donné son consentement éclairé par écrit ; l’enfant n’exprime pas de manière identifiable, verbalement ou par un comportement particulier, son refus du traitement lié au projet de recherche. » Qu’est-ce que cela veut dire ? Si un enfant pleure au moment d’une piqure, est-ce un refus du traitement ? Si ce ne l’est pas, qu’est-ce qui l’est ? Une morsure à l’infirmière ?
Il n’y a pas que les enfants, il y aussi les adultes incapables de discernement, par exemple des patients atteint d’une forme avancée de Alzheimer. Le projet de recherche peut néanmoins être mis en œuvre, par exemple si « …en l’absence de document attestant le consentement de la personne concernée, son représentant légal, une personne de confiance ou ses proches ont donné leur consentement éclairé par écrit ».
Il y a aussi les prisonniers : « …Un projet de recherche sans bénéfice direct escompté ne peut être réalisé sur des personnes privées de liberté que si les risques et les contraintes inhérents au projet sont minimaux. ». Est-ce que ce qui est minimal pour un patient libre est aussi minimal pour un prisonnier ? Ou bien peut-on courir plus de risques, s’il est condamné à la réclusion à vie ?
Tout cela est donc susceptible d’interprétations divergentes. Il n’y a qu’un seul article qui soit sans ambiguïté : « Un projet de recherche ne peut être réalisé sur des personnes décédées que si le décès a été constaté. » C’est à ce point évident que cela ne valait pas la peine de consigner cette lapalissade. Celle-ci donne une mesure de l’amateurisme avec lequel cette loi a été rédigée puis votée par un parlement, bien en peine d’exercer un « consentement éclairé » sur une matière aussi technique. Ne vaudrait-il pas mieux de confier à un corps constitué, FMH ou ASSM, la tâche de définir les bonnes pratiques et de sanctionner les déviations ?
Cela nous ramène à l’expérimentation animale. Si elle n’est plus autorisée ou si elle est entravée, il faudra bien procéder à de l’expérimentation humaine. Les initiants sont-ils prêts à se sacrifier comme cobaye sous le couvert d’une loi aussi imprécise ? Sans doute pas. Dès lors il faut bien considérer que sans expérimentation, dans quelque discipline que ce soit, il n’y a pas de recherche mais la stagnation. Si nous tuons des animaux pour les manger, pourquoi ne pas l’accepter si le but n’est pas de les manger, mais d’améliorer la santé humaine ?
Régulièrement des scandales surgissent parce qu’un médicament largement prescrit a des effets secondaires dramatiques, allant jusqu’à l’invalidité ou la mort. Cela signifie clairement que l’expérimentation humaine ou animale n’as pas été suffisamment poursuivie. Le but de l’initiative est donc de transformer tous les patients en sujets d’expérimentation.

Les erreurs les plus graves en politique

 

La politique est l’art de rendre possible le souhaitable, mais elle opère dans l’ignorance des conséquences futures de ses décisions. Démarche humaine par nature, elle comporte forcément des réussites et des échecs.

Dans certains cas, on peut parler d’”erreurs les plus graves”, à la fois parce qu’il eut été possible de ne pas prendre cette décision et qu’elle entraine des conséquences à l’inverse de ce que l’on visait et de ce que l’on croyait. Cela peut être le décret d’un dictateur, d’une démocratie ou même du peuple souverain. Cela peut concerner un parti, une classe sociale, un pays, un continent, une confession religieuse. Exemples historiques :

15 mars 44 av J.C : assassinat de Jules César en vue de sauver le régime républicain de la monarchie, qui entraîne l’érection de l’Empire romain, supermonarchie.

380 : édit de Thessalonique par l’empereur Théodose convertissant le christianisme en religion d’Etat de l’empire et le compromettant avec l’exercice du pouvoir pour des siècles.

27 novembre 1095 : le pape Urbain II lance la première croisade, opération coloniale à prétexte religieux

2 janvier 1492 : prise de Grenade par les Espagnols et expulsion des musulmans en violation du traité de capitulation

24 août 1572 : massacre de la St. Barthélémy à Paris de 3000 protestants

18 octobre 1685 : révocation de l’Edit de Nantes par Louis XIV entraînant la fuite de 300 000 protestants français en particulier vers la Suisse

21 janvier 1793 : décapitation de Louis XVI, préludant à la prise de pouvoir de Napoléon couronné empereur le 18 mai 1804

1812 : campagne de Russie, retraite avec plus d’un demi-million de morts et abdication de Napoléon

19 juillet 1870 : déclaration de guerre de la France de Napoléon III à l’Allemagne. La défaite française scelle l’unité de l’empire allemand, germe des deux guerres mondiales du XXe siècle.

9 décembre 1905 : loi séparant la République français de l’Eglise catholique, ouvrant la voie à la querelle de la laïcité.

28 juillet 1914 : l’Autriche déclare la guerre à la Serbie en déclenchant un conflit mondial, dont le résultat est le démantèlement de l’empire austro-hongrois en 1919, au prix de 18,6 millions de morts, pour moitié des civils.

28 juin 1919 : traité de Versailles imposé à l’Allemagne par les vainqueurs, préparant l’accession de Hitler au pouvoir et la revanche de la seconde guerre mondiale

mars 1933 : Albert Einstein, persécuté par les nazis, fuit aux Etats-Unis, où il envoie le 2 août 1939 une lettre au président Roosevelt au sujet de la bombe nucléaire

6 août 1945 : lancement de la première bombe nucléaire sur Hiroshima entrainant la mort de 250 000 Japonais en majorité des civils

13 août 1961 : construction du mur de Berlin, aveu de l’échec de la RDA et ultérieurement de tout le régime soviétique qui s’effondre en 1989

25 juillet 1968 : publication de l’encyclique Humanae Vitae interdisant aux catholiques l’usage de la contraception, qui ouvre une crise de la pratique religieuse

11 septembre 2001 : attentat contre les Twin Towers tuant 2750 personnes.

20 mars 2004 : invasion de l’Irak par les Etats-Unis, sous le prétexte d’éliminer des armes de destruction massive inexistantes

20 janvier 2017 : Donald Trump devient président des Etats-Unis, élu par une minorité du corps électoral

Ce ne sont que des exemples et on en trouverait bien d’autres. Sauf le dernier ce sont des erreurs commises par de petits groupes de personnes, voire une seule. Cela tendrait à conforter une croyance helvétique exprimée par la formule : le peuple ne se trompe jamais. Il est vrai que la Suisse, comme pays, n’apparait pas dans cette liste. Reste à qualifier trois décisions populaires récentes :

6 décembre 1992 : le peuple refuse d’entrer dans l’EEE. La Suisse adopte le statut de pays sujet, appliquant des décisions sur lesquelles elle ne peut influer.

29 novembre 2009 : l’initiative contre la construction de minarets est acceptée par 57,5% des votants alors qu’il n’y a que quatre minarets dans tout le pays

9 février 2014 : l’initiative contre l’immigration de masse est acceptée par 50.3% des votants et vidée de son contenu par le parlement fédéral en décembre 2016

L’opinion de Voltaire sur le sujet est tranchante : « Je détesterais moins la tyrannie d’un seul que celle de plusieurs. Un despote a toujours quelques bons moments : une assemblée de despotes n’en a jamais. » Il a donc fini sa vie à Ferney en évitant Genève.

Changer de système

Le type du slogan creux. Tel est ce refrain récent de la plupart des interventions publiques, aussi bien sur la transition climatique que sur la mondialisation ou le creusement des inégalités. Les partisans de la gauche insistent sur l’obligation de tout changer, ceux de la droite sur l’impossibilité d’y arriver. En attendant des propositions concrètes et réalistes, nous vivons toujours dans ce système bien installé, qui modifie le climat de la planète, qui crée le désordre de l’économie et qui ramène les travailleurs sous le seuil de pauvreté.

A titre d’exemple, la transition climatique ne peut être maîtrisée qu’en réduisant, voire en supprimant la production de CO2 par combustion de fossiles, charbon, gaz et pétrole. Autant le principe est simple et l’énoncé évident, autant la réalisation est plus que problématique. Ces combustibles représentent 80% des énergies utilisées sur la planète. Le nucléaire apporte encore 5%, dérisoires par rapport au risque qu’ils représentent. Par déduction les énergies renouvelables représentent 15% des ressources utilisées, tout de même trois fois plus que le nucléaire pour un investissement bien moindre. Il faudrait qu’elles croissent idéalement jusqu’à 100% de l’énergie consommée, ce qui n’est possible que si celle-ci est réduite de moitié d’ici là. Cela ne se fera pas sans peine, ni sans conflits . Ni sans délai, certainement pas à l’horizon 2030 ou même 2050. Prétendre le contraire est une duperie.

La réduction de l’énergie consommée ouvre plusieurs perspectives. On peut  isoler les bâtiments et alimenter tous les chauffages par des pompes à chaleur ou des chaudières à pellets. C’est sans doute la voie la plus accessible, qui aura de surcroit le mérite de créer de nombreux emplois pour remplacer ceux qui disparaîtront.

Mais comment remplacer les voitures à essence, qui pour bien des habitants constituent le véhicule obligé de circulation ? La voiture électrique est une solution problématique, car trop coûteuse. La pile à combustible alimentée par hydrogène doit encore être explorée. Au-delà du véhicule, l’aménagement actuel du territoire avec la dispersion de l’habitat, des commerces, des écoles, des entreprises nécessite une réforme, qui n’a pas encore été sérieusement envisagée. Certes l’idéal serait de revenir à la situation des siècles antérieurs, où la majeure partie des emplois se situaient à domicile ou à sa proximité, mais il est loin d’être évident d’y parvenir.

En plus du transport des personnes, il faudra réduire celui des marchandises, y compris les gros tonnages représentés par les aliments. L’idéal à nouveau serait de ne consommer que des produits de proximité. Mais ce n’est pas possible pour les grandes agglomérations, qui comportent plusieurs millions d’habitants. Cela suppose donc le démantèlement de celles-ci.

Cette esquisse de la réforme nécessaire en fait pressentir l’ampleur et la difficulté. Il y faudra l’exercice d’un pouvoir fort, compétent, intègre, charismatique, qui est actuellement une denrée rare.

Dès lors, les révoltes populaires se produisent sur toute la planète. Au Nicaragua contre la réforme de la sécurité sociale (325 morts) ; au Chili contre la hausse du ticket de métro (20 morts) ; en Algérie contre le président Bouteflika ; au Soudan contre le triplement du prix du pain (250 morts) ; au Liban contre la hausse de taxe des appels téléphoniques ; à Hongkong contre la mainmise de Pékin (1mort) ; en Irak pour obtenir du travail (270 morts). Sans oublier les gilets jaunes en France.

Ce qui frappe, c’est à la fois la variété des motivations et des revendications, qui coexistent avec l’appel uniforme à « changer de système ». On ne peut imaginer revendication plus floue : que faire si un gouvernement élu démocratiquement ne parvient pas à gérer la situation. Il n’y a plus d’interlocuteur pour répondre à la protestation. Le message fondamental de celle-ci est la méfiance absolue à l’égard de la politique, la perte de sa légitimité face au phénomène de mondialisation. La délocalisation d’une grande entreprise, fournisseuse de multiples emplois, est le prototype révélateur de l’impuissance des exécutifs élus face à l’économie libérale. L’Etat, en se démontrant incapable de protéger les citoyens, perd toute crédibilité.

Les « élites », bénéficiaires du système, n’ont rien à proposer. Même si elles le font comme avec Macron en France, elles se heurtent au refus des insoumis. Puisque ceux-ci n’ont ni programme, ni structure, le jeu classique de la démocratie parlementaire avec majorité et opposition ne fonctionne pas. L’alternance n’est plus une solution. Ce qui se passe en Grande-Bretagne, génitrice de tous les parlements, est révélateur. Même là où il a été inventé, le système parlementaire ne fonctionne plus,. Sa racine pourrit.

Avant la chute du mur de Berlin, on pouvait au moins nourrir l’illusion qu’il existait une alternative entre capitalisme et socialisme. La brutalité de cet effondrement a éteint tout espoir. Aujourd’hui encore les partis socialistes subissent un peu partout le désenchantement de leurs militants. En face, le libéralisme fonctionne comme l’évolution biologique, sans pouvoir organisateur, gouverné par le hasard et la nécessité. Il est ce qui marche provisoirement, en assurant une rentabilité comptable au prix d’une faillite de l’environnement planétaire. Comme le long terme n’est pas pris en compte, un jour c’est lui qui imposera des solutions forcées au prix de grandes souffrances.

L’Histoire s’est ainsi remise en marche après quarante ans, débordant le lit du long fleuve tranquille qui a pris sa source en 1989. Ce que les gouvernants ne comprennent pas l’est intuitivement par les peuples, qui ont les pieds dans l’eau et pas toujours au figuré. Alors que la démocratie est soupçonnée d’inefficacité, c’est sans doute le moment de la prendre vraiment au sérieux en ôtant le pouvoir des lobbys.

L’héritage de Josué

Le Suisse Pierre Krähenbühl, commissaire général de l’Agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA), est mis en cause par une enquête interne pour abus de pouvoir et a démissionné mercredi avec effet immédiat. Cet ancien cadre du CICR a rejeté toutes les accusations portées contre lui. Il a notamment affirmé que « l’enquête toujours en cours n’a mis à jour aucun cas de corruption, de fraude ou de mauvaise gestion. Et l’allégation de favoritisme envers une collaboratrice ou de liaison avec cette collaboratrice a été jugée comme non existante par le rapport interne. »

Comme tout accusé, il bénéficie de la présomption d’innocence, qui est même renforcée par sa carrière antérieure. Pierre Krähenbühl se conforme au prototype du diplomate helvétique, passé par le CICR, impliqué dans ces opérations de pacification discrète qui sont la vocation de la Suisse. On peut donc légitimement évoquer dans cette affaire l’hypothèse d’un complot, visant moins l’homme que l’institution.

L’UNRWA fournit une aide essentielle à des millions de réfugiés palestiniens en Jordanie, au Liban, en Syrie et en Palestine. Elle emploie 30 000 personnes. Plus de 700 000 Palestiniens ont fui leurs terres en 1948, au moment de la création d’Israël. Ce provisoire définitif dure depuis 70 ans et ne manque pas de gêner Israël, embarrassé par ces « réfugiés » perpétuels, traces visibles de la conquête de son territoire au détriment d’un peuple établi de longue date sur le même sol. Manifestement, il y au Proche-Orient un peuple de trop ou un pays de trop peu. Cette anomalie empoisonne toute la politique de la région qui est une poudrière menaçante pour la paix internationale.

Il vaut la peine d’en déterrer la racine la plus profonde pour en comprendre la nature. Cette tragédie débute voici plus de trois mille ans. Dans la Bible, le livre de Josué décrit la première entrée d’Israël en Palestine. La conquête de la Terre Promise est présentée comme violente, ce qui est conforme aux us de l’époque, mais qui s’apparente plus à un mythe qu’à l’Histoire..

Il ne s’agit pas d’une guerre, réelle ou fabulée, au sens ordinaire du terme, visant la seule conquête d’un territoire, mais bien d’un génocide comme cela est précisé dès la chute de Jéricho : « Les Israéliens vouèrent à l’interdit tout ce qui se trouvait dans la ville, aussi bien l’homme que la femme, le jeune homme que le vieillard, le taureau, le mouton et l’âne, les passant tous au tranchant de l’épée. (Josué 6,21) ». Cet interdit correspond à la prescription de la Torah : « Mais les villes de ces peuples-ci, que le Seigneur ton Dieu te donne comme patrimoine, sont les seules où tu ne laisseras subsister aucun être vivant (Deutéronome 20,16) ».

Le génocide est prescrit par la Torah comme un acte religieux, une purification nécessaire pour éviter la contamination d’Israël par des cultes païens ou par des Israéliens indignes. Non seulement ce « Dieu » ne réprouve pas le génocide, mais il l’ordonne. Cette antique injonction pèse toujours sur un lieu d’origine des trois monothéismes. Les franges radicales du judaïsme et de l’Islam peuvent s’y référer. La chrétienté ne fut pas en reste avec l’épopée ambigüe des Croisades, colonisation à prétexte religieux.

Tout cela semble nous mener bien loin du cas de Pierre Krähenbühl, mais nous y ramène par l’opposition entre une diplomatie de la paix et des religions de la guerre. Les trois monothéismes ont hérité de leurs sources antiques, où la religion servait de caution transcendante au pouvoir politique. Elle n’avait pas pour but la sanctification des personnes mais la sacralisation de l’Etat.

Or la Suisse n’est plus dans cette optique. Elle a hérité plutôt du Siècle des Lumières où le pouvoir émane du peuple grâce à la réflexion du citoyen genevois Jean-Jacques Rousseau. Le consensus miraculeux de sa politique interne se projette dans l’espace international pour y semer des germes de paix. Placer un Suisse à la tête de l’UNWRA allait dans ce sens. Mais la clameur des batailles rend sa présence inopportune. Les Etats-Unis de Trump viennent de supprimer leur apport à l’agence qui est privée d’un tiers de son budget. Cette démarche révélatrice se conforme au rôle de pouvoir protecteur d’Israël. Il faut maintenant choisir entre l’héritage de Josué, à base d’un génocide lent du peuple palestinien, et celui de Rousseau, respectueux de tous les peuples, entre le Dieu des armées et celui des Béatitudes.

La science peut-elle entrer en politique?

En soutenant Extinction Rebellion dans la presse, une centaine de scientifiques ont irrité le monde politique. La droite extrême, cela se comprend, puisqu’elle nie la transition climatique et qu’elle ne supporte pas cette contradiction qui rend sa position non crédible. Même la gauche s’inquiète de voir le monde académique soutenir un mouvement prônant la désobéissance civile. La rectrice de l’UNIL trouve la démarche maladroite.

Ces réactions soulèvent une question très globale et donc insoluble : un scientifique employé dans une université, c’est-à-dire par les pouvoirs publics, peut-il intervenir dans un débat politique, en particulier en soutenant un mouvement de rupture du contrat social. En Union Soviétique, il y eut des dissidents de cette espèce : Andrei Sakharov, Alexandre Soljénitisine, Jaurès Medvedev, Mistlav Rostropovitch, Alexandre Zinoviev, Boris Pasternak. De son côté, Albert Einstein, professeur à Berlin et Prix Nobel, s’exila lors de la prise de pouvoir des nazis et suscita le projet de bombe nucléaire des Etats-Unis, non sans débat éthique. C’est une sorte de réflexe : les intellectuels, artistes ou scientifiques, s’insurgent contre les dictatures, qu’elles soient explicites ou non.

Bien entendu, la Suisse ne rentre pas dans cette catégorie. C’est une démocratie directe où en dernière analyse le peuple a le dernier mot. S’insurger contre la politique nationale revient à remettre en cause ce régime. Cependant les scientifiques suisses ne sortent pas du bois à tout propos. Ils auraient de quoi le faire au sujet de nos relation avec l’UE, du système de pension ou de l’assurance maladie : un démographe a toute la compétence pour proclamer que l’âge de la pension doit être reculé si on veut tenir les promesses faites en la matière. Mais il s’en abstient.

Or, la transition climatique n’est pas un objet politique comme les autres. L’enjeu ne serait rien moins que la survie d’une humanité d’une dizaine de milliards d’individus. Il ne s’agit pas d’une affaire nationale, car elle ne peut être résolue que par un accord contraignant de droit international, qui profanerait la farouche indépendance helvétique. Cela ne concernerait pas la politique à la petite semaine. Cela transcenderait le débat ordinaire.

On peut dès lors poser la question : si les scientifiques ont une perception plus exacte et plus objective du problème que le gouvernement ou le parlement, s’ils estiment que le laisser-aller actuel est l’équivalent d’une décision dictatoriale, celle des lobbys de l’économie, ont-ils le droit, voire le devoir, de soutenir l’insurrection non violente de la jeunesse ?

La réponse n’est pas évidente car nous sommes dans une zone grise. Il est difficile de prévoir exactement l’amplitude du bouleversement à venir. Le niveau des océans va-t-il monter d’un ou de dix mètres ? La production de nourriture va-t-elle suffire à l’alimentation d’une population de dix milliards ? Chaque pays gardera-t-il le droit de fermer ses frontières face à une marée de réfugiés, comptés par dizaines ou centaines de million ? La pénurie de ressources pourrait-elle déclencher une guerre mondiale ? Le pire n’est pas sûr, mais il n’est pas chimérique.

Il est impossible de répondre scientifiquement à ces questions. Mais il est du devoir d’un expert de les poser en soulignant que les réponses pourraient être pires que tout ce que l’on imagine. Dès lors, les jeunes ont raison de manifester avec les moyens qui sont les leurs, par exemple en bloquant la circulation. Et ceux qui mesurent la gravité de la situation par leur métier ont une tendance normale à les soutenir. De ce fait, ils énoncent un constat de carence des institutions, incapables de gérer cette transition, qui inquiète légitimement ceux qui vont devoir la subir. Car la démocratie directe restreint les mesures, qui seraient nécessaires, à ce que le peuple souverain peut admettre, manipulé par des campagnes de désinformation. Il est légal de diffuser un toutes-boites qui nie le réchauffement climatique. Est-il illégal de manifester pour rétablir la vérité ? Telle est la question.