Le défi de l’Islam

Même si on n’en est pas conscient, la religion est un problème éminemment politique en Suisse, comme elle l’est d’ailleurs toujours et partout, sans que cela se sache. Certes, on n’en est plus à sacraliser le pouvoir politique en le nantissant d’une religion d’Etat, pratiquée obligatoirement par tous les citoyens, sous peine de persécution. Alors que les Eglises établies ne font plus de politique aujourd’hui en s’abstenant d’influencer visiblement le pouvoir, les partis existants instrumentalisent les religions en tant que référence électorale.

La confession était et est encore un facteur politique tellement important, qu’il délimite les cantons. Le canton d’Appenzell s’est scindé en 1597 en deux demi-cantons pour une raison religieuse : Appenzell Rhodes-Intérieures est catholique, Appenzell Rhodes-Extérieures protestant. Lors de la création du nouveau canton du Jura par scission de celui de Berne en 1975, les trois districts catholiques sont devenus jurassiens, et les trois districts protestants et francophones ont choisi de rester bernois. La religion fut un facteur plus déterminant que la langue.

La Confédération suisse n’a pas de religion d’État. Cependant la réalité est plus subtile. Car les premiers mots inscrits dans la constitution fédérale sont “Au nom de Dieu Tout-Puissant!”, ce qui présume l’existence d’une ou de plusieurs religions, ou du moins que la majorité de la population soit théiste. La Suisse a très bien vécu avec deux religions chrétiennes, catholique et réformée, que subventionne sans protester un cinquième de la population, de sentiment agnostique.

L’arrivée de l’Islam a révélé le malentendu fondamental. Le christianisme dans ses deux versions nationales est l’équivalent dérobé d’une religion d’Etat. Les Suisses de souche, même s’ils pratiquent peu, se revendiquent comme chrétiens sociologiques. Le christianisme est transformé en marqueur identitaire.
En Pologne, en Slovaquie et en Hongrie, des majorités conservatrices invoquent les « valeurs nationales », prudemment non détaillées. En France, Marine Le Pen accéda au deuxième tour des élections présidentielles en 2017 sur un programme analogue. Les extrêmes droites néerlandaise, belge et allemande mènent le même combat.

Les partis populistes-nationalistes, défendent un seul thème obsessionnel : l’ennemi, c’est l’étranger, proche ou lointain ; le prototype étant l’Islam, qui affronte nos valeurs « judéo-chrétiennes ». Cette semi référence au judaïsme est particulièrement douteuse par des partis, qui sont des héritiers inavoués de leurs précurseurs du siècle précédent, organisateurs de la Shoah.

Or, que sont ces racines judéo-chrétiennes ? Les trois religions monothéistes partagent une même particularité : le respect de l’étranger. Loin d’être des religions tribales, elles possèdent une vocation universelle. En témoigne, parmi beaucoup d’autres, une citation de Deutéronome 24.17 : « tu ne tricheras pas avec le droit d’un étranger ». L’évangile de Matthieu 25.41 insiste : « allez loin de moi maudits, car j’étais un étranger et vous ne m’avez pas recueilli ». Et le Coran 49.13 ajoute : « nous avons fait de vous des nations et des tribus pour que vous vous entre-connaissiez. »

Certains Européens croient de bonne foi que l’invasion musulmane menace leurs « valeurs », de fait ignorées, puisqu’ils défendent celles-ci en les niant. Ils instrumentalisent le christianisme qu’ils ne connaissent, ni ne pratiquent. Les racines judéo-chrétiennes ne se distinguent pas de celles de l’Islam sur ce point crucial, parce que les trois religions abrahamiques se sont engendrées successivement dans le même terreau moyen-oriental. En prenant un recul suffisant, on peut considérer que ce sont trois variantes de la même religion, distinctes seulement par leurs origines chronologiques.

On se trouve ici au cœur de la contradiction de la société occidentale. Et cette contradiction n’est pas soluble dans l’avenir. Par centaine de milliers, par millions des peuples africains ne trouvent pas d’autre issue que l’émigration vers l’Europe prospère, pacifique, calme. Et l’exemple d’Angela Merkel, ouvrant l’Allemagne à un million de réfugiés, démontre qu’il est périlleux de les accueillir. Si on le risque, on accroit l’audience des partis populistes ; si on insiste, ils finiront par conquérir le pouvoir pour persécuter les immigrants.

Certains ne sont pas disposés à entendre la vérité, à savoir qu’on ne conserve pas des valeurs : on les transcende, transpose, ajuste sans cesse, sinon elles meurent d’elles-mêmes. Les mots d’unité, liberté, égalité, fraternité, solidarité sont vides de sens, s’ils ne sont pas fondés sur autre chose que leur proclamation. Dès lors une majorité du peuple souverain, oublieux du fondement même de sa Constitution, suit les frondeurs dans des combats aussi odieux que ridicules : l’interdiction des minarets, celle de la burqa. La mesquinerie érigée en valeur fondamentale.

Eloge de l’acratie helvétique

Pour respecter les droits de tous, à commencer par le souverain populaire origine et arbitre de toutes les décisions, la Suisse bénéficie du fédéralisme, du droit d’initiative, du referendum facultatif, de la concordance dans les exécutifs. En particulier, le Conseil fédéral, prototype des exécutifs, n’a ni chef, ni programme, ni équipe homogène, ni majorité stable

Dans cette superstructure qui ressemble à une usine à gaz, le pouvoir se dissout graduellement comme du sucre dans café. C’est l’impossibilité d’un chef à tous les niveaux. Dès qu’une tête risque de dépasser, tous se liguent pour la couper : malgré sa compétence et son dynamisme, ce candidat au pouvoir n’a pas compris l’essentiel : l’effacement du chef, sa discrétion, sa circonspection, son invisibilité, son renoncement sincère à exercer le pouvoir mais son engagement à en simuler avec vraisemblance l’affairement.

Comme dans la plupart des pays, comme dans la plupart des régimes, l’exécutif est composé en Suisse de ceux qui l’ont conquis, moins de haute lutte qu’à l’usure. Ce ne sont souvent ni les plus intelligents, ni les plus compétents, ni les plus dévoués. Ceux qui réussissent se sont consacrés en priorité à leur carrière dans le cadre étroit du système. Par réflexe, ils se fréquentent pour nouer des alliances occultes et combiner des tactiques subalternes. Ils n’ont pas de convictions parce qu’ils réfléchissent en terme de programmes, de manifestes et de harangues. Le temps de l’étude est sacrifié à des parlotes, où ils doivent s’exhiber.

Si la politique helvétique est singulière, les politiciens suisses ne se distinguent guère du modèle universel. Le défi consiste à construire le pays avec le tout-venant humain, à ramasser n’importe quel galet pour en faire la pierre angulaire, à incorporer le péché lui-même dans l’œuvre de salut. Et principalement à consentir tellement peu de pouvoir aux dirigeants qu’ils ne peuvent guère faire de tort.

Cette analyse de l’accès au pouvoir n’est pas propre à la Suisse. Selon le principe universel de Peter, chacun grimpe dans l’échelle sociale jusqu’à atteindre son niveau d’incompétence. Cependant en Suisse, ce principe souffre une exception : on peut non seulement atteindre, mais dépasser son niveau d’incompétence. Ailleurs cela est possible par la force : aujourd’hui encore, combien de généraux, combien de révolutionnaires, combien de milliardaires mènent brillamment leur pays à la déroute. Mais en Suisse, dans une démocratie directe, le pouvoir ne se conquiert pas par l’abus de la force. De façon paradoxale, il s’obtient par l’excès de faiblesse. Car il n’est pas très gratifiant de légiférer ou de gouverner lorsque le peuple peut défaire ce qui a été péniblement décidé ou négocié. Pour supporter cela, il faut avoir l’échine aussi souple que celle du serpent qui se déplace en rampant. La médiocrité constitue la meilleure aptitude pour feindre de diriger en s’abstenant de le faire.

Le 22 septembre 2010, l’Assemblée fédérale, réunissant les deux chambres, élut comme Conseiller fédéral Johann Niklaus Schneider-Ammann, parlementaire falot, qui ne s’imposait pas du tout face à Karin Keller-Sutter, brillante politicienne maîtrisant parfaitement, non seulement les dossiers mais aussi les trois langues nationales. L’élection ne fut pas décidée par la droite, qui présentait les deux candidats, mais par la gauche, désireuse de porter au pouvoir le moins compétent des deux candidats pour ne pas fournir un avantage à la droite.

Telle est la faille de la concordance dans l’exécutif. Les candidats les plus médiocres seront soutenus par une majorité de rencontre, rassemblée contre le parti dont ils sont les élus. Le Conseil fédéral n’est pas un gouvernement au sens habituel du terme, regroupé autour d’un programme ambitieux : il peut gérer les affaires courantes, il est recruté pour ce faire parmi les personnalités les plus consensuelles, les moins affirmées et les moins compétentes. Mieux vaut être David que Goliath.

L’exercice du pouvoir en Suisse mérite donc un nom particulier, car il n’a rien à voir avec la démocratie traditionnelle qui procède par délégation de compétence à des organes législatifs et exécutifs élus, une attribution des compétences du haut en bas. On peut parler d’ « acratie », terme inventé pour les besoins de la cause, sur le modèle de l’asymétrie qui est l’absence de symétrie ou de l’asepsie qui est l’absence de microbes.

C’est difficile à croire, mais la Suisse marche, même très bien. C’est la preuve qu’il n’est pas nécessaire d’exercer le pouvoir sinon pour faire plaisir à ceux qui l’occupent.

Berne fédérale et Berne réelle

En passant douze ans au parlement on collecte des souvenirs prenants, qui remontent à la surface en lisant la presse. Que se passe-t-il à Berne durant une session du parlement ?

La première impression du Conseil national est donc la suivante : un endroit bruyant et confus, où la parole est continue mais l’écoute faible ou nulle. Cela vient du plafond. C’est une verrière. Très mauvais pour l’acoustique. Le plus souvent, même si l’on entendait on ne comprendrait pas, parce que c’est de l’allemand. Enfin ce que l’orateur croit être de l’allemand. C’est très déprimant parce qu’on croit qu’on ne comprend pas l’allemand alors que c’est le contraire : on comprend l’allemand mais on ne comprend pas ce qui est dit parce que ce n’est pas vraiment de l’allemand..
Même quand, par exception, l’orateur parle en français, il vaut mieux mettre les écouteurs si on veut vraiment l’écouter plutôt que de continuer à discuter à haute voix avec soin voisin. Ce que dit le voisin est en général plus intéressant que ce que dit l’orateur. Et il y a donc cent conversations personnelles pour un discours officiel. Plus la rumeur augmente, plus chacun hausse le ton. On finit par ne plus rien entendre du tout. Même son voisin. Alors le président agite sa clochette. Cela s’arrête un instant et puis cela recommence. Le président agite à nouveau la clochette. Cela ne s’arrête plus. La cloche ajoute simplement son bruit à tous les autres.

Ces allées et venues durent de huit heures du matin à treize heures et cela recommence de trois heures à huit heures du soir, soit dix heures de présence. A cela on peut ajouter une séance de commission qui commence éventuellement à six heures et demie du matin ou qui prend les deux heures du déjeuner. Plus des séances d’information le soir. Il y a moyen de dormir entre onze heures du soir et six heures du matin, si on n’est pas trop énervé. Bref la quantité y est, l’engagement jusqu’au-delà des forces, l’épreuve d’endurance, le marathon. On court du reste pour la gloire, pas pour l’argent. Mais la qualité laisse à désirer.

La Berne fédérale repose sur le mythe de la milice. Le Parlement se réunit quatre fois par an durant trois semaines, chacune de celle-ci commençant le lundi midi et se terminant le jeudi midi afin que les avocats, les médecins, les paysans, les syndicalistes puissent continuer à gérer leurs affaires. De la sorte, on se suffit de parlementaires à quart temps, rémunérés en conséquence. A eux de gagner leur vie en exerçant un métier par ailleurs et de s’occuper du législatif à temps perdu, par dévouement, par désœuvrement ou par hobby. C’est un métier plus qu’à temps plein que ne peuvent vraiment exercer que les retraités, les gens très riches ou ceux, les plus nombreux, qui sont payés par un lobby quelconque pour défendre un intérêt particulier, une banque, un aéroport, un syndicat.

Pour faire tenir le travail législatif en l’espace de cinquante-deux demi-journées par an, le règlement limite ou interdit la prise de parole de la façon la plus stricte. Elle appartient essentiellement aux rapporteurs qui, comme leur nom l’indique, ne présentent pas leur opinion mais rapportent celle de la commission qu’ils représentent. Les représentants des partis déclament au nom de leur parti et le Conseiller fédéral dit ce que pense le Conseil fédéral qui est parfois le contraire de ce qu’il pense vraiment. Au mieux un parlementaire d’opinion dissidente, qui aurait une opinion personnelle, dispose de trois minutes, montre en main, pour expliquer son désaccord avec une proposition. Il déclamera devant un hémicycle quasiment vide, car ses collèges sont courbés sur les ordinateurs du voisinage afin de remplir les tâches de secrétariat pour lesquelles aucune aide ne leur est consentie.

On se rassure en sortant dans la vieille ville de Berne, si prenante. C’est là que se trouve la réalité.

Le Suisse sans mâchoire

Le canton de Vaud se prononcera le 3 mars sur une assurance dentaire obligatoire. Lors des débats au Grand Conseil la droite a refusé cette initiative Selon son idéologie, les citoyens soufrant de leur dentition n’ont pas à être soignés, sinon à leurs frais.

L’assurance maladie créée en 1959 a défini un patient helvétique démuni de mâchoire. Elle prend en charge le foie, les pieds, les yeux, un peu moins les oreilles, mais pas du tout les dents. On serait bien curieux de savoir pourquoi, quelles considérations vaseuses ont induit le législateur du siècle passé à exclure les soins dentaires. On n’en n’imagine que deux.

Pour certains esprits, les caries dentaires sont le résultat d’une addiction coupable au sucre et d’une négligence de la brosse à dent. La communauté n’a pas à encourager les vicieux et les imprévoyants. Qu’ils perdent leurs dents ou qu’ils les remplacent à leurs frais n’est que justice. Une assurance ne doit pas couvrir les fautes de l’individu. C’est une considération tordue, car l’assurance maladie couvre en fait toutes sortes d’affections dépendant du comportement de l’assuré : tabagisme, obésité, alcoolisme.

C’est aussi une considération bancale parce qu’elle suppose que la dentition n’a pas de relation avec le reste du corps et qu’une infection dentaire ne propage pas ses poisons dans tout l’organisme. Certains abcès importants peuvent envahir les sinus et infecter le cerveau, ou encore se loger dans la gorge et empêcher de respirer. L’organisme est un tout et on ne peut pas établir des cloisons étanches entre organes par voie de législation.

C’est sur base de réflexions sommaires de cet ordre que la Suisse a décidé que ses citoyens n’avaient qu’à soigner leurs dents à leurs frais ou ne pas les soigner s’ils n’en ont pas les moyens. Le peuple vaudois sera amené le 3 mars à introduire éventuellement une assurance couvrant aussi les mâchoires. La droite du Grand Conseil s’est aussitôt érigée contre cette mesure dispendieuse qui chargerait l’économie. En fait on ne sait pas ce que cela coûterait. En soignant les dents, peut-être améliorera-t-on la santé générale et diminuera-t-on l’absentéisme.

Dans les débats sur la santé on a pris la fâcheuse habitude de considérer les coûts comme si c’était une perte nette, sans aucun bénéfice imaginable. Ne devrait-on pas considérer les soins médicaux, de toute nature comme un investissement, au même titre que la formation ? A ce titre dispenser des soins d’orthodontie à tous les enfants permettra d’éviter des soins ultérieurs. Or le coût de cette médecine préventive est tellement élevé qu’il dépasse les possibilités de la plupart des familles et ce sont souvent les grands-parents qui doivent se substituer aux parents. De même en soignant à temps toutes les caries des adultes, évitera-t-on la perte des dents qui implique des frais beaucoup plus élevées sou forme d’appareils ou d’implants.

En sus de toutes ces considérations d’ordre médical, il en est une autre plus fondamentale. La Suisse pays riche peut-elle tolérer que certains citoyens ne puissent se faire soigner de quoi que ce soit parce qu’ils n’en ont pas les moyens ? Dans les verrées, rien de plus pénible que de converser avec un individu dont la mâchoire infectée répand une odeur putride. Parmi eux, je connais des députés de la droite vaudoise. Ils ont les moyens de soigner leurs dents, mais ils ignorent que cela est indispensable. Cela excuse, sans le justifier, leur vote.

Agiter le peuple avant de s’en servir

Selon le président de l’UDC Albert Rösti «Nous ne voulons pas d’une Suisse à 10 millions d’habitants. Nous ne voulons pas d’une Suisse qui manque d’emplois, notamment pour les plus de 50 ans, d’une Suisse aux loyers inabordables, aux trains et autoroutes surchargés, aux écoles bondées. » Telles sont les justifications de la nouvelle initiative « pour une immigration modérée ». Un chiffre a même été avancé : 10000 immigrants par an tout au plus.

Cette proposition ignore la réalité démographique de la Suisse, un point de vue toujours voilé dans les débats parlementaires et les controverses publiques. La réalité, c’est que le taux de fécondité de la population suisse représente les deux tiers de ce qu’il devrait être pour maintenir la population. Il n’y a que 80 000 naissances au lieu des 120 000 nécessaires. Il manque chaque année 40 000 naissances. C’est le minimum de l’immigration indispensable en moyenne.

Une population, qui ne se reproduit qu’à hauteur des deux tiers à chaque génération, finit par s’étioler et, en attendant, par ne plus assurer la pension des ainés. Une population, où la proportion de retraités augmente, voit son activité économique diminuer parce que certains secteurs comme la construction stagnent.

Les emplois ne se réduisent pas avec l’immigration, ils augmentent de ce fait puisque de nouveaux besoins apparaissent. La Suisse est pour l’instant dans une situation où il y a plus d’emplois ouverts que de chômeurs. Mais ceux-ci ne sont pas qualifiés pour les emplois proposés. Le quart des médecins pratiquant en Suisse ont été formés à l’étranger : s’ils n’avaient pas immigrés la situation sanitaire de la Suisse serait déficiente. Les immigrants ne sont pas des parasites mais un appoint indispensable à la marche de l’économie.

Jusqu’à présent aucune catastrophe ne s’est pas produite parce que l’immigration, avec un solde jusqu’à un maximum de 80 000 par an, a compensé et au-delà le déficit des naissances. Sinon les pensions auraient déjà été réduites. Ce lien entre deux problèmes majeurs, pension et immigration, n’est jamais évoqué dans le discours officiel. Dans l’esprit de beaucoup de décideurs, il n’est pas établi. La proposition de l’UDC ne vise nullement à être acceptée. Elle constitue un appel d’air en vue des prochaines élections fédérales. Cela s’appelle agiter le peuple avant de s’en servir.

Le nouveau meurtre de Carmen

Dans la dislocation de la culture, un forfait de plus se commet à Florence : une mise en scène de Carmen où celle-ci, loin d’être assassinée par Don José d’un méchant coup de poignard, bute celui-ci d’un coup de revolver. Le réalisateur a beau se justifier en assurant qu’il n’a pas modifié une note, ni une réplique, il ne se rend pas compte de son méfait. Il plaide en assurant que l’on ne peut plus chanter en scène le meurtre d’une femme. Or 150 femmes sont tuées par leur conjoint chaque année en France. C’est abominable, mais cela ne justifie pas du tout que l’on s’abstienne d’en parler, bien au contraire. Ce n’est pas en se taisant que l’on arrêtera cette épidémie.

Le rôle de la culture est précisément de mettre en scène toute la nature humaine, le meilleur et le pire, pour en faire prendre conscience, pour relier l’individu au reste de l’humanité, pour lui faire sentir que ses pulsions ne sont pas sacrées, pour transcender l’horreur quotidienne. Tristan et Yseult, Roméo et Juliette, Les Liaisons Dangereuses, Le Rouge et le Noir, Notre Dame de Paris, Madame Bovary, sont des illustrations du thème, l’amour et la mort, qui court à travers la littérature occidentale. On aime à mort et on meurt d’amour. Pourquoi abandonner tout ce pan de notre culture ?

A la fois par ignorance et par peur. Par ignorance parce que cette littérature est de moins en moins connue. Par peur parce que cela mène à une réflexion sur la nature de l’amour passion, celle qui fait l’objet de “L’amour et l’Occident” de Denis de Rougemont. L’amour à mort est irréfléchi. Il sacralise une pulsion. Il éteint la raison. Or, une partie des médias met en scène l’amour-passion en lui trouvant toutes les excuses. C’est le thème préféré d’une forme de littérature populaire. Ce n’est évidemment pas sur cet amour que se construit un couple stable et une famille.

Carmen qui abat son amant, même pour se défendre, cesse d’être un objet de fascination trouble. Elle n’est plus qu’une pute armée. On trahit Mérimée, Bizet, Meilhac et Halévy. On se met au niveau de la série télévisée. C’est le sort de trop d’opéras, remis au goût du jour, par des metteurs en scène incultes et racoleurs.

Promotion de la bêtise

TV8 est sans doute la meilleure revue de télévision en Suisse romande. Elle honore son contrat en publiant (presque) tous les programmes avec des commentaires et des distinctions étoilées, parfaitement pertinents. Bref c’est un bon outil pour passer des soirées au coin du feu.

Qu’est ce qui lui a pris de se reconvertir en diffuseur d’horoscope ?

Certes toutes les revues visant un certain public populaire se doivent d’insérer, loin de la première page, une chronique reprenant signe par signe des prédictions et des conseils. Cette littérature est tellement vague que ses prophéties se réalisent toujours. Le problème consiste moins à observer les planètes solaires qu’à développer un style flou qui paraisse précis. C’est un art compétitif auquel se livrent certaine rédaction de ma connaissance lors du café matinal par surenchère rigolarde entre les journalistes. Je ne dénoncerai pas le journal en question dont les ventes dépendent de la crédulité de ses lecteurs.

TV8 a fait plus fort. Son premier numéro de l’année comporte en couverture douze horoscopes de douze vedettes. On prédit de telle présentatrice qu’elle aura envie de se consacrer davantage à sa famille, de tel explorateur qu’il courra plus de dangers et de l’ « ambassadrice de la beauté » qu’elle devrait tourner la page de ses rancœurs. Tout cela est passionnant pour ceux qui ajoutent quelque crédit à cette fausse science et qui sont intéressés par des rubriques people.

Cependant l’année ne sera pas facile pour les médias et la TSR risque tout simplement de disparaître suite à la votation populaire de mars. Chaque quotidien est menacé. La publicité rétrécit ses commandes. C’est l’indice que les consommateurs ne se laissent plus aussi facilement manipuler. En d’autres mots que la bêtise coutumière serait en train de régresser. L’enseignement obligatoire a peut-être réussi à éveiller la plupart des intelligences.

Parvenu au troisième millénaire, le scandale de l’astrologie est la réapparition en force de cette approche préhistorique de la nature. Une foule de gens roulent en voiture, volent en avion, utilisent l’ordinateur et le téléphone mobile, écoutent la radio, regardent la télévision, avalent des médicaments de synthèse chimique, sans connaître les lois scientifiques qui ont permis de fabriquer ces objets. En même temps, ils règlent leurs actions sur un animisme distillé par des astrologues, des numérologues, des voyants, des gourous, pris très au sérieux.

Ils vivent en état de schizophrénie. Ils se comportent de façon irrationnelle et déraisonnable, tout en utilisant les créations fournies par la science à la technique. Jadis les prophètes prospéraient naturellement sur l’ignorance de tous ; aujourd’hui les nouveaux prophètes maintiennent l’ignorance du plus grand nombre. Et la presse n’a pas intérêt à participer à cette entreprise de bêtification. Sinon elle sera balayée par le vent de la numérisation.

Le salaire de l’hypocrisie

Quoiqu’en pensent certains, la religion est un problème éminemment politique. Certes, on n’en est plus à sacraliser le pouvoir en le dotant d’une religion d’Etat, adoptée obligatoirement par tous les citoyens, sous peine de persécution. Mais le statut des confessions dans la société civile n’en est pas pour autant résolu. L’Islam troisième religion du pays, pose un sérieux problème à ceux qui se réclament de leurs racines « judéo-chrétiennes ».

La Confédération suisse n’a pas de religion d’État. Néanmoins, les premiers mots inscrits dans la constitution fédérale sont “Au nom de Dieu Tout-Puissant!”, ce qui postule l’existence d’une ou de plusieurs religions. Que faire de cette reconnaissance sans identifier une « vraie » religion, la seule bonne, la seule assurant la cohésion nationale, la seule assurant une discrimination positive. Or catholiques et protestants sont à peu près à égalité numérique en Suisse. On ne peut homogénéiser les croyances en expulsant la moitié de la population.

La reconnaissance et le soutien financier aux confessions ont donc été délégués aux cantons en 1848, à l’issue de la guerre du Sonderbund entre cantons catholiques et protestants, dernière guerre de religion en Europe occidentale. Trait de génie helvétique : sous-traiter un problème encombrant à l’étage inférieur, tout en reconnaissant par une simple phrase que la Confédération prend la religion, ou plutôt les religions, au sérieux.

Le PDC est aujourd’hui l’héritier du parti conservateur catholique qui a recruté ses membres dans les cantons vaincus. Il subit une lente érosion dont la cause principale est sans doute l’abandon de la pratique religieuse. Si 70% des Suisses se réclament encore du christianisme, leur adhésion est moins ferme qu’elle ne le fut. Dès lors afficher une appartenance religieuse dans le sigle d’un parti, loin d’attirer l’attachement peut produire une répulsion. Dans ce contexte, les affaires Darbellay et, plus encore, Buttet constituent un obstacle supplémentaire.

Certes, un parlementaire n’est, ni plus ni moins qu’un autre, obligé d’observer la fidélité conjugale, pourvu qu’en la matière il ne viole aucune loi. C’est un dérèglement de sa vie privée, jusqu’à ce qu’il éclate au grand jour. Les mêmes faits auraient-ils été imputés à un parlementaire d’un autre parti, cela n’aurait pas fait l’objet d’un grand tumulte. Mais dans le cas du PDC, ils bafouent le slogan « parti de la famille ». Personne n’est tenu d’être vertueux, à condition qu’il ne prêche pas la vertu.

Au-delà des mécomptes du PDC, cette distorsion entre le discours et la conduite induit dans l’opinion publique un doute sur toute la politique. Ceux qui votent le budget, c’est-à-dire les impôts, les paient-ils ? Ceux qui fixent les règles de la sécurité routière, les observent-ils ? La tartufferie, l’hypocrisie, le moralisme sont insupportables à l’opinion publique et à l’électorat.

Christophe Darbellay a réglé tout de suite son problème en s’excusant et en assumant les conséquences. L’ex-conseiller national Buttet a mis dix-huit jours avant de démissionner du parlement et certains de ses collègues ont poussé le cynisme et l’inconscience jusqu’à insister pour qu’il y reste. Ils ont de ce fait enfoncé un peu plus leur parti dans le déshonneur, ce qui est abstrait, mais aussi la dégradation de sa base électorale, ce qui est tout à fait concret. C’est l’équivalent de ce qui se passerait si un élu PS pratiquait la fraude fiscale, un élu PLR la faillite frauduleuse, un élu UDC l’emploi de sans-papiers. Un proverbe japonais affirme que le poisson pourrit par la tête. Est-ce que les institutions du pays en seraient arrivées là ?

L’art d’accroitre la pénurie d’ingénieurs appartient en propre au Conseil des Ecoles Polytechniques

Il ressort des statistiques que notre pays a un taux de diplômés ingénieurs bas en comparaison internationale, puisqu’on n’y recense que 1,1 ingénieur pour 1000 employés. On observe des taux particulièrement élevés en Finlande et en Corée, où le rapport est supérieur à 4 pour 1000 employés. Dans les études PISA, ces deux États réalisent d’excellents scores pour les compétences en mathématiques et en sciences naturelles, ce qui souligne l’importance d’une socialisation technique précoce.

Le savoir-faire d’ingénieurs est de plus en plus recherché, dans les branches qui ne sont pas industrielles. En 1980, près de 50 % des ingénieurs travaillaient dans l’industrie. En 2000, ce taux n’est plus que de 26 %. La proportion d’ingénieurs occupés dans le secteur des services a progressé de 50 %. Cette évolution résulte de la hausse du recrutement d’ingénieurs (4700 entre 1980 et 2000) dans certaines branches telles que les banques, les assurances, l’immobilier et les conseils. Si cette tendance s’est poursuivie ces dix dernières années, il y aurait aujourd’hui moins d’un ingénieur sur quatre qui travaille encore dans l’industrie.
Le champ d’activité plus étendu des ingénieurs augmente les difficultés de recrutement rencontrées par l’industrie qui ne prétend pas offrir le même niveau de salaire que les services. Les salaires moyens vont de CHF 147 000 dans la banque, CHF 130 000 dans l’informatique pour à peine CHF 115 000 dans le secteur des machines et des métaux. On a de la peine à comprendre ces différences. Pourquoi la loi de l’offre et de la demande n’entraîne pas un relèvement des salaires les plus bas ?

Comme il y a une pénurie évidente d’ingénieur, le Conseil des Ecoles Polytechnique s’est attelé à la résoudre par une méthode paradoxale : augmenter de 500 CHF les frais d’inscription annuels. Aucun des membres de cet aéropage n’en est à 500 CHF près et il suppose qu’il en est donc de même pour les étudiants. La plupart de ces conseillers sont issus de la classe des notables qui payaient sans sourciller les études de leurs rejetons. Le résultat sera d’écarter du recrutement des étudiants provenant de familles marginales au plan du revenu et de la fortune. Ce sera sélectionner les étudiants selon la fortune de leur famille et non leur capacité propre.

Le budget actuel de l’EPFL est de 965 millions. Si l’on extrait 500 CHF de chacun des 10000 étudiants, on grappillera 5 millions de plus qui n’entraineront aucune différence significative dans la qualité de l’enseignement. En revanche, cela donnera l’envie au Conseil fédéral d’exploiter cette ressource pour se dispenser d’augmenter ultérieurement le budget des EPF.

La proposition de relever les écolages a déjà plusieurs fois été formulée pour tous les étudiants suisses, en vue de renflouer le budget des hautes écoles. Or, l’écolage ne représente qu’une part symbolique, 1 ou 2%, sauf pour Saint-Gall, Lucerne et le Tessin où il s’échelonne entre 5 et 15 %. Si l’on s’avisait de demander à un étudiant de couvrir les frais réels qu’il occasionne – comme c’est le cas dans certaines universités privées aux Etats-Unis où l’écolage peut atteindre 30 000 $ – on facturerait des montants tellement élevés qu’ils dépasseraient les possibilités de la plupart des familles et que maints candidats capables et motivés renonceraient à s’inscrire.

Pour l’instant, l’entretien de l’étudiant représente déjà le véritable coût des études pour une famille. Le revenu mensuel nécessaire pour un étudiant est estimé à 1750 francs. Le soutien familial représente la moitié du financement global des études. On trouve au deuxième rang à 40%, l’activité rémunérée exercée parallèlement aux études par 75% des étudiants. Les bourses et les prêts ne représentent que 6%.
Les étudiants au bénéfice d’une bourse ou d’un prêt peuvent être d’ailleurs totalement tributaires de ce soutien financier, qui varie selon le canton et qui se dégrade lentement. Un bachelor boursier à Zurich perçoit un montant semestriel de 3800 francs tandis qu’à Neuchâtel il ne reçoit que 1200 francs. En 2008, le montant total des bourses octroyées dans les cantons a diminué d’un quart par rapport à 1994, tandis que les effectifs d’étudiants n’arrêtaient pas de gonfler. La subvention fédérale en 1990 représentait 40% du montant global des bourses octroyées, contre seulement 9% en 2008.

La formation est un investissement collectif à long terme. Ceci impose aux pouvoirs publics d’en assumer la charge totale, sans tomber dans le travers des mesquineries vexatoires, tergiversations politiciennes, particularismes cantonaux, parcimonies fallacieuses, xénophobie rampante. En d’autres mots, un authentique ministère de l’éducation nationale (pas une succursale du ministère de l’économie) n’exploiterait-il pas plus scrupuleusement cette matière grise, dont on répète qu’elle est la seule ressource naturelle du pays?

Au tribunal de Facebook

Tous les corps constitués en ont pris pour leur grade : l’Eglise catholique, l’Islam, le parlement fédéral, maintenant l’EPFL. Sous le titre « Accusé de viol et professeur à l’EPFL », Franco Moretti a droit à l’exposé détaillé d’une plainte pour viol. Ce genre de nouvelle plait au plus grand nombre. Que tombent de leurs piédestal ceux qui se sont illustrés en quoi que ce soit, qu’ils soient ramenés à notre niveau par leurs défaillances ! S’ils étaient des individus lambda, ils auraient droit à quelques lignes dans les journaux où leur nom serait remplacé par une initiale. Mais puisqu’ils sont plus ou moins connus du grand public, leur nom est dévoilé.

Cela suffit à la plupart de ceux qui s’en tiennent au titre. Ils en tirent la conclusion qu’à l’EPFL les étudiantes ne sont plus en sécurité. Même si aucun tribunal ne confirmera cette impression sommaire, la cause est entendue : Franco Moretti a été condamné par l’opinion publique sur réquisitoire des réseaux sociaux, promus au rang d’ordre judiciaire de substitution.

En réalité, si on prend la peine de lire l’article en entier, il s’agit de tout autre chose. Tout d’abord, l’accusé n’est pas professeur à l’EPFL, il n’y a jamais enseigné, il est « senior advisor » au collège des humanités au bénéfice d’un contrat à durée déterminée. De plus, les faits allégués ne se sont pas produits à l’EPFL mais à l’université Stanford en Californie, voici 32 ans. A l’époque, ils n’ont fait l’objet d’aucune plainte aux USA, où ils sont prescrits. Nulle plainte n’a été déposée en Suisse. La seule preuve du méfait est la copie d’une lettre adressée à l’époque par la plaignante à l’Université Stanford, publiée par elle sur Facebook.

De son côté, le principal intéressé dément toute violence et reconnaît avoir eu une relation consentie avec la plaignante, alors âgée de 25 ans. Tous ces faits antédiluviens méritent-ils tant de publicité ? Car un tort irrémédiable est déjà causé à l’accusé et aussi à l’EPFL.

Ce genre de mise en cause publique peut et doit être endigué sur base de deux principes élémentaires de Droit. Tout d’abord la prescription, qui en est un des points forts. Pour une simple raison : au-delà d’un certain délai, il est impossible d’apporter une preuve cohérente de quoi que ce soit. Le principe sous-jacent est encore plus fondamental : dans un Etat de Droit, on préfère de ne pas punir un coupable plutôt que de risquer de châtier un innocent. Ce qui renvoie au second principe bien oublié dans cette affaire : la présomption d’innocence et le bénéfice du doute.

S’il existe un pouvoir judiciaire, c’est précisément pour éviter que les citoyens se fassent justice eux-mêmes. Or, Facebook est devenu un lieu de non droit où chacun peut donner libre cours à sa hargne, à sa soif de vengeance, à sa conception de la justice. Il ne reste à l’accusé que la seule ressource d’une action en diffamation. Néanmoins, même s’il est blanchi et la partie adverse condamnée, cela ne fera pas l’objet de beaucoup de messages sur les réseaux sociaux.

Dès lors, apparait la nécessité d’une règle stricte : si plainte n’est pas portée avant l’échéance de la prescription, toute accusation diffusée par voie de médias ou de Facebook devient un délit poursuivi d’office. Faute de cette règle, Internet demeurera un lieu de règlement de comptes. Reste à imaginer comment sanctionner des messages sous pseudonymes.