Au tribunal de Facebook

Tous les corps constitués en ont pris pour leur grade : l’Eglise catholique, l’Islam, le parlement fédéral, maintenant l’EPFL. Sous le titre « Accusé de viol et professeur à l’EPFL », Franco Moretti a droit à l’exposé détaillé d’une plainte pour viol. Ce genre de nouvelle plait au plus grand nombre. Que tombent de leurs piédestal ceux qui se sont illustrés en quoi que ce soit, qu’ils soient ramenés à notre niveau par leurs défaillances ! S’ils étaient des individus lambda, ils auraient droit à quelques lignes dans les journaux où leur nom serait remplacé par une initiale. Mais puisqu’ils sont plus ou moins connus du grand public, leur nom est dévoilé.

Cela suffit à la plupart de ceux qui s’en tiennent au titre. Ils en tirent la conclusion qu’à l’EPFL les étudiantes ne sont plus en sécurité. Même si aucun tribunal ne confirmera cette impression sommaire, la cause est entendue : Franco Moretti a été condamné par l’opinion publique sur réquisitoire des réseaux sociaux, promus au rang d’ordre judiciaire de substitution.

En réalité, si on prend la peine de lire l’article en entier, il s’agit de tout autre chose. Tout d’abord, l’accusé n’est pas professeur à l’EPFL, il n’y a jamais enseigné, il est « senior advisor » au collège des humanités au bénéfice d’un contrat à durée déterminée. De plus, les faits allégués ne se sont pas produits à l’EPFL mais à l’université Stanford en Californie, voici 32 ans. A l’époque, ils n’ont fait l’objet d’aucune plainte aux USA, où ils sont prescrits. Nulle plainte n’a été déposée en Suisse. La seule preuve du méfait est la copie d’une lettre adressée à l’époque par la plaignante à l’Université Stanford, publiée par elle sur Facebook.

De son côté, le principal intéressé dément toute violence et reconnaît avoir eu une relation consentie avec la plaignante, alors âgée de 25 ans. Tous ces faits antédiluviens méritent-ils tant de publicité ? Car un tort irrémédiable est déjà causé à l’accusé et aussi à l’EPFL.

Ce genre de mise en cause publique peut et doit être endigué sur base de deux principes élémentaires de Droit. Tout d’abord la prescription, qui en est un des points forts. Pour une simple raison : au-delà d’un certain délai, il est impossible d’apporter une preuve cohérente de quoi que ce soit. Le principe sous-jacent est encore plus fondamental : dans un Etat de Droit, on préfère de ne pas punir un coupable plutôt que de risquer de châtier un innocent. Ce qui renvoie au second principe bien oublié dans cette affaire : la présomption d’innocence et le bénéfice du doute.

S’il existe un pouvoir judiciaire, c’est précisément pour éviter que les citoyens se fassent justice eux-mêmes. Or, Facebook est devenu un lieu de non droit où chacun peut donner libre cours à sa hargne, à sa soif de vengeance, à sa conception de la justice. Il ne reste à l’accusé que la seule ressource d’une action en diffamation. Néanmoins, même s’il est blanchi et la partie adverse condamnée, cela ne fera pas l’objet de beaucoup de messages sur les réseaux sociaux.

Dès lors, apparait la nécessité d’une règle stricte : si plainte n’est pas portée avant l’échéance de la prescription, toute accusation diffusée par voie de médias ou de Facebook devient un délit poursuivi d’office. Faute de cette règle, Internet demeurera un lieu de règlement de comptes. Reste à imaginer comment sanctionner des messages sous pseudonymes.

L’antithéâtre de Vidy

Le programme du théâtre de Lausanne Vidy pour 2018 vient d’être distribué. Il fera fuir les derniers spectateurs, dont le nombre des abonnements vient déjà de diminuer de moitié, de 5000 à 2500. On y chercherait en vain le titre d’une seule pièce ou d’un seul écrivain.

Par définition, Vidy ne s’intéresse qu’aux inconnus pratiquant une sorte d’anti théâtre, ce que le terrorisme est à la médecine, un Macdo à la cuisine. On se demande même si la direction a jamais entendu parler de Molière, Marivaux, Feydeau, Guitry, Anouilh, Giraudoux, ces gloires méprisables du passé, ou bien des contemporains estimables, Yasmina Reza, Eric-Emmanuel Schmitt, Jean-Claude Brisville, Eugène Ionesco, Jean-Paul Sartre. A supposer que la direction en ait connaissance, cette réputation littéraire ne les intéresse pas, car elle appartient à une culture dépassée, celle de la parole et de l’écrit.

Quels sont les titres des productions (on n’ose parler de spectacles) de Vidy ? Rock trading, Imitation of life, Gus, Evel Knievel contre Macbeth, Put your heart under your feet, Work, Jet set, Eins Zwei Drei, Hate, Rétrospresqu’tive, Unitile. Le premier titre confronte le trading, activité hautement culturelle, avec le théâtre. Le second se joue en hongrois. Le troisième est l’histoire d’un chat. Le quatrième se joue en français, espagnol et anglais. Le cinquième en anglais dont on précise qu’il sera « simple » mais déconseillé au moins de 16 ans. Le sixième en français, anglais et allemand. En résumé, tout texte français est odieux par définition, par choix, par ignorance, par rancune à l’égard de la littérature.

Il existe une autre conception du théâtre, qui consiste à s’attacher tout d’abord à un auteur en prétendant pas faire mieux que lui, à respecter son verbe, à étudier son texte et à l’interpréter. Une belle langue charme par sa seule puissance, par ce qu’elle exprime au-delà des mots et des phrases. Une intrigue bien construite soutient l’attention. Des personnages complexes renvoient le spectateur à lui-même. On sort parfois d’une vraie représentation théâtrale avec le sentiment d’avoir découvert quelque chose d’essentiel, parce que l’auteur s’est élevé au-dessus de son époque et de son milieu pour atteindre l’essentiel de l’humain, pour célébrer et enrichir ce qu’il a de meilleur.

Les spectacles contemporains renvoient à tout autre chose : à l’inculture, à la marginalité, au snobisme, à l’esbroufe, à la vulgarité, à l’obscénité. Le but n’est pas d’élever le spectateur mais de le convaincre de sa propre abjection. Parfois le langage y est remplacé par des cris inarticulés, les comédiens se roulent par terre et, ultime ressource pour soutenir l’attention, sont contraints de se déshabiller ou de mimer un coït. Le programme oublie parfois de mentionner leur nom, puisqu’on ne leur demande aucun talent. Faute de génie, il ne reste plus que le scandale. C’est le genre de spectacle où l’on consulte sa montre au bout de dix minutes pour espérer que cela finisse. Dix minutes plus tard, on la porte à son oreille en se demandant si elle n’est pas arrêtée.

Le Canton de Vaud, la Ville de Lausanne et la Loterie Romande subventionnent avec plusieurs millions cette entreprise de décervelage, qui s’inscrit apparemment dans l’objectif de nos autorités, plaire aux bobos. Il en est ainsi de toutes les cultures, elles finissent par entrer en décadence. Lausanne, qui fut un des foyers de la culture européenne, visitée par Voltaire, Goethe, Rousseau, Hugo, Byron, résidence de Ramuz, Cingria, Simenon, devient annonciateur de son effondrement. Le théâtre de Vidy rentrera dans l’histoire par la petite porte, celle des fossoyeurs d’un art.

No SSR

On peut supposer que des sondages (non diffusés) pour l’initiative « No Billag » inquiètent les dirigeants de la SSR au point qu’ils s’efforcent de défendre leur conception du service public, tout en ménageant la concurrence représentée par les nombreuses radios et télévisions locales. Si la redevance disparaît, Pascal Crittin a expliqué que la TSR fermera boutique. A ce moment ne subsisteraient plus que des médias hertziens financés par la publicité. Mais pourquoi pas ? Ne serait-ce pas ménager le contribuable que de profiter de cette manne gratuite, qui ne pèse pas sur le budget des ménages.

Lourde illusion. L’argent ne tombe pas du ciel. Il provient des annonceurs. Ceux-ci ne prélèvent certainement pas ces subsides sur leurs bénéfices. Ils ne font pas du mécénat. Ils investissent pour soutenir leurs ventes. Ils prélèvent une taxe occulte sur les consommateurs. Car il ne suffit pas d’exceller en production. Encore faut-il vendre. La publicité est un des moyens, parmi beaucoup d’autres, d’organiser la nécessaire mercatique. Et la publicité télévisée est un outil puissant obéissant à des règles particulières, énoncées par Patrick Le Lay, PDG de TF1 : « Pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible, c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. »

La publicité télévisée est donc un marché comme un autre, dont la marchandise est l’attention des êtres humains, leur temps libre, leur désir de se distraire. Celui-ci est capté par des émissions visant à fidéliser un certain public, qui subit ensuite passivement des créneaux publicitaires, qu’il regarde et écoute par inertie. Il suffit de comparer le genre des émissions diffusées par une chaine commerciale avec celui des rares télévisions indépendantes de la publicité, pour comprendre la distinction.

Un annonceur ne poursuit une campagne que dans la mesure où celle-ci rapporte plus de ventes qu’elle ne coûte en frais. Or les téléspectateurs-consommateurs-citoyens ne sont pas tous aussi perméables à des spots vantant des produits, qui sont loin d’être de première nécessité, ceux-ci n’ayant par définition pas besoin de publicité. Pour être influencé par un spot publicitaire, pour acheter des futilités, il faut une somme de naïveté, d’ignorance et d’inculture. Dès lors, les émissions elles-mêmes doivent fidéliser ce genre de public. Ceci explique la surabondance de séries américaines, achetées à bas prix car déjà amorties aux Etats-Unis, agencées pour capter l’attention d’un public benêt. Réceptif à la publicité, il n’est pas intéressés par des débats, sauf spectaculaires, des représentations musicales ou théâtrales, des émissions historiques, des émissions de vulgarisation scientifique. Il n’est qu’une proie facile pour des émissions vulgaires, propageant une vision déformée du monde.

Aucune société n’a jamais été aussi bien informée que la nôtre. Nous savons tout, nous voulons tout savoir pour agir en conséquence au mieux de nos intérêts. Dans l’idéologie implicite où nous vivons, l’information constitue la clé de voûte. Si elle est fausse, en principe tout l’édifice s’écroule : nous cessons d’être efficaces. A cette exigence tout à fait respectable, il n’existe qu’une exception, un territoire de l’information sans foi, ni loi : la publicité. Si c’est pour vendre, on a le droit, mieux le devoir de mentir. Cela n’a rien d’étonnant : nous recherchons l’information parce qu’elle est profitable. Si une information fausse ou tendancieuse, bien circonscrite, rapporte gros, elle mérite d’être diffusée. Telle est la relation entre le publicitaire qui ment et le consommateur qui se laisse séduire.

La publicité est obligée de nous induire en erreur. En prenant le consommateur par les sentiments, les sensations, les sens. En obnubilant sa raison. Il faut l’amener au point où cela ne l’intéresse plus de connaître ni le prix, ni si le produit est utile. La publicité doit susciter le désir et l’inscrire dans l’inconscient de l’animal humain, désireux de vivre et de survivre. Il faut suspendre le temps qui s’égrène et qui fait penser à la vieillesse ou à la mort. La religion de la consommation constitue l’exorcisme de l’époque. On ne promet plus le ciel après la mort, mais l’abondance et le bonheur durant cette vie, indéfiniment prolongée dans un fantasme primaire.

Tel est l’enjeu de « No Billag ». Si la télévision devient un instrument d’étourdissement économique, cela induira la bêtise politique, celle qui aux Etats-Unis a fait élire l’improbable Donald Trump par des foules hagardes. Tel est l’enjeu lointain de « No Billag ». Faire élire un décalque suisse de Trump.

La Grande Guerre des Croissants

La révélation foudroya Georg Hans Nabholz un matin de décembre 2048, à 7h30 alors qu’il sortait d’une séance de commission débutant à 6h30 et s’apprêtait à prendre place au Conseil national pour la séance de 8h. Il se trouvait dans la galerie des Alpes et mâchonnait hâtivement son petit déjeuner. Malgré la saison, la canicule se poursuivait. Il n’y avait pas un atome de neige sur l’Oberland Bernois, discernable par les fenêtres. Il tenait à la main le croissant au beurre, qu’il s’apprêtait à consommer, lorsqu’il s’arrêta soudain, frappé par la découverte qu’il s’agissait du signe de l’Islam.
Ainsi, même au cœur du pouvoir de la Confédération, l’ennemi s’était infiltré subrepticement jusque dans les assiettes de ses plus farouches opposants. Certes le million de Suisses musulmans élisaient dans l’hémicycle une vingtaine de conseillers du Parti Des Croyants (PDC), alors que Georg Hans Nabholz appartenait à l’intransigeante cohorte de l’Union Des Chrétiens (UDC). Il avait déjà obtenu quelques succès mineurs comme l’interdiction du burkini, le bannissement du Coran des bibliothèques publiques et la rupture des relations avec quelques pays arriérés pratiquant la lapidation. Mais il tenait ici beaucoup mieux.
Il en parla à son chef de groupe, d’abord perplexe, puis conquis. Il déposa donc en fin de matinée une motion demandant l’interdiction de courber les pâtisseries en forme de croissant et l’obligation de les vendre désormais sous forme de croix, deux pâtons perpendiculaires, baptisés croixants. Sur la matinée, il recueillit cent signatures de soutien dans l’enthousiasme général. D’aucuns lui prédisaient un avenir de Conseiller fédéral.
Huit mois plus tard, sa motion était acceptée à l’unanimité, sauf par le PDC naturellement. Une ordonnance rendit cette règle applicable, mais des résistances se firent sentir. A Delémont, un boulanger rétrograde continua à fabriquer des croissants félons. Comme le Canton du Jura refusa de le sanctionner par les amendes prévues, cette révolte se répandit de proche en proche à travers la Suisse romande.
Il fallut que le Conseil fédéral décide de dépêcher l’armée pour réduire cette dissidence. Prudemment, le Chef de l’armée avait interdit que les armes fussent munies de munition pour éviter les accidents. Il n’y eut donc ni morts, ni blessés, mais les boulangers romands réagirent par la distribution gratuite de croissants à la troupe, qui ne rechigna pas à leur consommation.
Dans les milieux économiques, on commença à estimer que Georg Hans Nabholz n’avait pas eu une bonne idée. Il perdit sa place de conseiller à la clientèle dans une banque. Des comiques le transformèrent en Tête de Turc (si l’on ose cette figure de style). Sa motion se délitait de plus en plus. Dans son parti on lui fit des reproches lorsqu’aux élections suivantes, l’UDC perdit plusieurs sièges romands.
De fil en aiguille, un référendum lancé par les opposants passa en votation trois ans plus tard. Avec 50,32%, le peuple s’obstina à bannir les croissants. Au terme de cinq années de manœuvres, la motion de Georg Hans Nabholz devint un article de la Constitution fédérale. Tout le monde se résigna. Sauf que le long de la frontière française, il y eut un vaste mouvement de tourisme boulanger dont on chiffra la lourde perte pour l’économie suisse.
Il fallut attendre le XXIIe siècle pour que cet article soit abrogé lorsque la majorité du peuple suisse se convertit à l’Islam.

Neuf milliards d’impôts en trop

Tout en gardant imperturbablement son sérieux, le conseiller fédéral Parmelin a annoncé coup sur coup un milliard d’impôts pour les jeux olympiques et huit pour l’aviation militaire. En traitant comme bagatelle une telle facture, il procède à une pédagogie de la dépense somptuaire. En demandant trop, il espère obtenir un peu.

Bien entendu, il clôt cette annonce épouvantable par une note de bas de page, affirmant que ni la formation, ni la prévoyance sociale, ni l’agriculture n’en souffriront. Et dimanche soit, le président de son parti répétait que le but de celui-ci est de réduire les impôts et la dépense publique. On peut aussi admirer son sérieux lorsqu’il profère d’aussi énormes mensonges.

Pour la formation, c’est vite vu : le budget 2018 comporte déjà une réduction de 86.4 millions rien que dans le domaine des EPF. Or ce budget couvre surtout des salaires puisque les autres frais sont incompressibles. Donc il faudra licencier quelques dizaines de chercheurs ou ne pas en engager autant. Ce n’est que l’impact local d’une coupe généralisée de 3% dans le budget global de 2018 qui économise un milliard au total. Comment ajouterait-on neuf milliards aux budgets des années suivantes sans brider la recherche ? On la restreindra donc parce que cela ne se voit pas tout de suite. C’est un investissement humain à très long terme qui ne rapporte visiblement qu’à l’échelle de la génération.

Pour la prévoyance sociale, c’est pire, parce qu’elle est en déficit prévisible dès maintenant. L’AVS et la LPP distribuent encore des pensions qu’elles ne pourront pas maintenir sur le long terme. Qu’importe : les Conseillers fédéraux d’aujourd’hui auront démissionné depuis longtemps. On se souviendra de Guy Parmelin parce qu’il aura une rue à son nom dans le village de Bursins. Il n’a pas fait mystère de son attitude : “Les faits montrent que si l’on continue à développer les prestations sociales, sans priorité, on va dans le mur”. Avec neuf milliards d’impôts en plus, on y va encore plus vite et la démonstration est encore plus flagrante.

Reste l’assurance maladie qui pèse déjà trop lourd sur les finances des ménages modestes et qui pèsera de plus en plus lourd avec le progrès de la médecine et la longévité des patients. Le Conseiller d’Etat Maillard l’a estimé lucidement : « Jadis une famille ouvrière pouvait se tirer d’affaire tout juste, maintenant elle ne le peut plus. » Prélever des impôts sur le tiers le moins favorisé de la population devient impraticable et odieux, une fois qu’elle a payé péniblement son loyer, ses frais de santé, ses déplacements et incidemment de quoi garnir la table et la garde-robe. Si néanmoins on persiste, il faut en compensation subventionner loyer et assurance maladie avec de l’argent des contribuables, mais lesquels ?.

Dès lors se posent des questions inévitables : a-t-on vraiment besoin de Jeux Olympiques ? Que signifie exactement la police du ciel en Suisse, réduite aux heures de bureau, faute de pilotes et non d’avions ? Combien coûterait réellement la sécurité nationale si on la focalisait sur l’évidence urgente du terrorisme et des attaques informatiques ? Peut-on considérer comme une priorité l’éventualité très incertaine d’une guerre terrestre par rapport à la certitude de ne pas pouvoir assurer les pensions?

Un cauchemar de désindustrialisation

L’usine de Docelles en France près d’Epinal est la plus ancienne papeterie de France (1452) et une des plus anciennes usines d’Europe, voir la plus ancienne. Elle a été rachetée par l’entreprise finlandaise UPM qui a ordonné sa destruction. Il ne s’agit pas de celle du bâtiment mais des machines. Le but est avoué : il ne faut pas que ces machines en bon état soient vendues et remontées ailleurs car cela créerait de la concurrence pour le nouveau propriétaire.

Une machine neuve peut valoir jusqu’à 100 millions mais vendues aux enchères elle aurait pu être acquise par un concurrent pour un ou deux millions, ce qui eut créé une concurrence insupportable pour UPM. Elle produit en effet 1200 mètres de papier à la minute. Il a donc fallu percer les cylindres pour les rendre inutilisables, y compris un cylindre neuf d’une valeur de 700 000 Euros. Tout cela sera vendu au prix de la ferraille. En d’autres mots le propriétaire accepte de ne pas toucher le prix qu’il aurait pu espérer en vendant des machines en état de fonctionnement, il préfère subir une lourde perte immédiate plutôt que d’avantager un concurrent. Car le marché se rétrécit. On envoie moins de courrier papier et plus de courriels.

C’est évidemment un non-sens au point de vue de l’intérêt général. UPM aurait pu céder l’usine en état de fonctionnement mais au prix de la ferraille à une coopérative des ouvriers, bien décidés à protéger leur outil de travail et à ne pas se retrouver au chômage. Bien au-delà de ces considérations strictement matérielles, il y a la fierté de travailler dans une industrie de pointe qui est sacrifiée dans le processus. On détruit la raison d’être d’une ville, d’une communauté, d’une population.

Au-delà de l’intérêt de l’Europe, il y a aussi celle du monde. En Afrique une feuille de papier est un objet précieux car son prix pèse sur un pouvoir d’achat très faible. La même usine remontée à Dakar ou à Abidjan aurait pu changer ce goulot d’étranglement du développement. Car le papier ne sert pas seulement à emballer les marchandises des pays riches. Il peut aussi servir à écrire dans les écoles.

Reste les conséquences de la numérisation. Moins de courriers, plus de courriels. Cela préserve l’environnement, nous dit-on. Cela ne préserve pas les emplois au contraire, à commencer par ceux des postiers. Et le papier n’est qu’un des composants de cette révolution industrielle. Que s’est-il passé avec les fabriques de machines à écrire ? Avec les entreprises produisant des pellicules argentiques ? Avec le télégraphe ? Et même que deviendront les CD et les DVD ?

Tel est le destin imparable du progrès des techniques. Il crée et il détruit. Il ne peut créer qu’en détruisant. Il a fallu l’extinction des dinosaures pour que notre espèce voie le jour. La seule question est donc de savoir si on ne serait pas soi-même un dinosaure.

Tariq Ramadan est présumé innocent

Un des joyaux de notre droit est la présomption d’innocence. Il appartient à la police ou au ministère public de prouver une éventuelle culpabilité et non à l’accusé de démontrer son innocence.

Ce principe est endommagé régulièrement par les médias. Ceux-ci peuvent et doivent rapporter les plaintes émises contre une personnalité. Mais en entrant dans le détail de l’accusation elles en établissent sinon la réalité du moins la plausibilité. C’est un « peu vrai » parce que c’est imprimé ou parce que c’est énoncé à la télévision ou à la radio. La France est coutumière du fait : combien de ministres ont dû démissionner simplement pour se défendre d’accusations dont la justice finit par établir l’inanité. Mais il est trop tard : une carrière politique est pour le moins affaiblie, le soupçon demeure, le souvenir de l’accusation subsiste dans l’opinion publique qui ne se souvent plus de la décision de justice.

Tel est maintenant le destin de Tariq Ramadan. Pour avoir écrit un livre avec lui « Peut-on vivre avec l’islam ?», je sais comment la presse procède parfois. Ainsi Caroline Fourest, journaliste française, dans son ouvrage « Frère Tariq » travestit les propos de Tariq en lui attribuant l’apologie de la lapidation pour la femme adultère alors que notre livre affirme le contraire. De même en Suisse romande des prêtres ont été accusés publiquement de pédophilie et se sont de désespoir suicidés.

Il faut donc prendre la présomption d’innocence très au sérieux. Le symétrique du harcèlement sexuel, de la pédophilie ou du viol est la dénonciation calomnieuse de ces fautes lorsqu’elles sont imaginaires, inventées pour les besoins de la cause, c’est-à-dire la destruction de la réputation d’un homme public qui gêne certains. Bien évidemment, en prônant un islam pacifique, réfléchi, positif, Tariq Ramadan embarrasse tous ceux qui essaient, au contraire, de l’identifier au terrorisme, à la violence, au machisme.

L’accusation portée contre lui pourrait donc se résumer à une campagne d’intoxication, visant l’islam à travers sa personne. Les reproches énoncés sous forme d’une agression sauvage paraissent peu plausible à ceux qui le connaissent personnellement. Bien sûr rien n’est impossible et chacun possède une part d’ombre. Mais, jusqu’à preuve du contraire, Tariq Ramadan est innocent et chacun doit lui conserver une estime intacte.

Sous l’égide d’Erasme, premier des humanistes européens.

Sous l’égide d’Erasme, premier des humanistes européens.

Depuis 1992, la Suisse a participé au programme d’échange Erasmus créé en 1987 par l’UE : 40 658 étudiants ont quitté la Suisse, pour étudier dans une université étrangère ; 41 312 jeunes sont venus dans notre pays. Suite à l’acceptation de l’initiative sur l’immigration de masse en février 2014, les négociations pour l’association de la Suisse au programme Erasmus + ont été suspendues par l’UE. Une solution transitoire fut mise en place par la Suisse, d’abord applicable jusqu’à fin 2016, puis reconduite pour 2017. Le Secrétariat d’Etat à la Formation, à la Recherche et à l’Innovation avait indiqué que son but était une pleine participation au programme.

Finalement, ce ne sera pas le cas, on en restera à une solution provisoire, qui demande à chaque université d’exploiter son carnet d’adresses d’institutions étrangères, pour agencer une filière (éphémère) d’échanges au prix d’une bureaucratie supplémentaire et de la perte d’un accès plénier. Les parlementaires voteront cet automne le budget de cette solution durablement provisoire: 114 millions de francs sur trois ans. C’est trois fois moins que ce qu’aurait coûté une participation pleine et entière à Erasmus+, à l’estime du Conseil fédéral. Est-ce le véritable mobile de cette solution boiteuse ? En quoi est-ce une véritable économie ?

L’enjeu ? Permettre à des étudiants d’effectuer une partie de leurs études dans une université étrangère. L’intérêt ? Incidemment d’apprendre une langue étrangère en Allemagne, Espagne ou Grande-Bretagne. Mais là n’est pas l’essentiel. On touche au mécanisme essentiel de l’activité universitaire : l’accès à une institution transnationale. Sur notre planète, il existe une multitude de langues, une foule de religions, une pléthore de nations, mais il n’y a et ne peut y avoir qu’une seule science. Les sottes tentatives nazie et communiste de créer des sciences nationalistes ont piteusement échoué. Par exemple, l’interdiction avant 1988 pour les ingénieurs russes de participer aux colloques internationaux en informatique a réduit l’Union soviétique en pays sous-développé dans cette discipline maîtresse.

Pourquoi ce besoin de contacts concrets, matériels, physiques entre scientifiques ? Il semblerait que la profusion des revues scientifiques assure largement la transmission de l’avance des sciences et des techniques. Certes, mais l’essentiel est absent de ces papiers. On n’apprend pas la cuisine dans les livres ou dans les revues, mais en travaillant avec les meilleurs chefs. De même les laboratoires de recherche éminents conservent jalousement des recettes de cuisine, qui ne sont surtout pas publiées et qui font toute la différence. Il s’y perpétue une méthode que l’on peut seulement découvrir sur place. Les plus grandes découvertes sont souvent conditionnées par une discussion informelle autour d’une tasse de café ; deux cerveaux possèdent chacun une moitié de solution sans réussir à imaginer l’autre jusqu’à ce qu’une seule phrase la transmette.

Durant le courant de sa formation initiale, il est essentiel qu’un jeune étudiant se pénètre de cette réalité explicitée nulle part. Rien n’est pire pour une université que de sombrer dans l’ « inbreeding », la consanguinité académique, le renfermement d’une institution initialement prestigieuse sur elle-même, recrutant ses chercheurs et ses professeurs uniquement parmi ses propres diplômés. Le succès des universités américaines est né dans les années 30 de leur ouverture aux savants européens fuyant les persécutions. L’Europe s’est plainte de ce « brain drain », dont les conséquences économiques et politiques ont été démesurées. Elle en était la seule responsable, car le nationalisme sur le continent empêchait la libre circulation des scientifiques et les incitait à franchir l’Atlantique.

Certes, Erasmus ne fera pas la différence à lui seul, Horizon 2020 est autant voire davantage important. Mais il demeure essentiel d’apprendre aux plus jeunes qu’au-delà de leur nationalité ils accèdent à une communauté internationale, qui fonde secrètement l’unité du genre humain et dont ils ne peuvent s’exclure sans se tarir. L’esprit planétaire transcende la lettre d’une loi nationale. Le DEFR en est-il conscient ?

La SSR vaut-elle seulement un franc par jour?

La redevance Billag est réduite à 365 CHF par an, soit évidemment 1 CHF par jour. Cette initiative du Conseil fédéral est certainement issue d’une agence de communication. Quel meilleur argument dans une campagne  que de sortir l’argument un petit franc par jour ? Mais ce n’est plus de la politique, cela devient de la mendicité. Comme une pauvresse Rom assise à même le sol, le gouvernement tend la main.

C’est évidemment la crainte que l’initiative antiBillag réussisse qui mêne à ce genre de concession : en demandant moins d’argent aux citoyens, on sauvera la SSR ; on donnera une satisfaction mineure aux initiants en leur coupant (un peu) l’herbe sous les pieds. Car la coalition antiBillag fédère plusieurs sortes d’opposants.

Tout d’abord l’UDC qui veut la disparition  de ce service public, qui achète les journaux, qui reproduit la stratégie de conquête du pouvoir plusieurs fois utilisée et réussie. C’est reproduire le schéma Berlusconi. Ce n’est pas No Billag mais No SSR

Il y a des opposants plus réfléchis, ceux qui ne supportent pas que l’on taxe des ménages qui ne visionnent en aucun cas des émissions de la SSR. Ils refusent de payer ce qui est en fin de compte un impôt de capitation, frappant également tous les citoyens, quels que soient leurs revenus ou leurs fortunes. S’il faut un service public de l’information qu’il soit subsidié par la caisse fédérale alimentée selon les règles fiscales ordinaires.

Il y a enfin ceux qui ne sont pas d’accord avec la politique de la SSR, jugeant démesurées sept chaines de télévision et dix-sept radios. Aucun de ces postes ne dispose d’un budget suffisant pour émettre ce qui constituerait un vrai service public. Il y a certes d’excellentes  émissions, il y en a d’autres qui font simplement du remplissage en achetant des séries à bas coût indépendamment de leur qualité. Le déficit d’un budget public est compensé par des recettes publicitaires. Mais celles-ci ne sont inconditionnelles : les annonceurs en attendent un résultat tangible. Il faut donc recruter des téléspectateurs influençables par la publicité, c’est-à-dire la fraction la moins éduquée de la population. Le seul moyen est de diffuser des émissions à la portée de ce public, peu captivantes pour d’autres publics, qui sont aussi des électeurs.

Or la SSR joue un rôle important dans les institutions suisses : elle fédère concrètement quatre langues, une diversité de cultures et de sensibilités. Elle est un outil essentiel dans un pays fédéraliste. C’est cela que le Conseil fédéral essaie de sauver en désarmant les opposants, en les ridiculisant par la faiblesse de la somme demandée. On ne peut que lui souhaiter bonne chance dans ce combat difficile. Mais on peut également demander à la SSR de repenser sa politique, de la recentrer sur la mission de service public, en restreignant son offre pour mieux soutenir des émissions originales plutôt que de racheter à bas prix des séries américaines éculées, qui véhiculent une culture tellement différente de la nôtre. Le Conseil fédéral devrait avoir une meilleure opinion de ls SSR que de l’estimer et de la vendre pour un franc par jour. Ce qui ne coûte rien est suspect de ne rien valoir

Introduction au concept d’acratie

Dans le chaos de la gouvernance des nations, il y a un peu de tout : des démocraties, authentiques ou fausses, dans lesquelles le pouvoir appartient au peuple, légitimement représenté au sein d’un parlement ; des aristocraties, qui confisquent le pouvoir pour une classe de privilégiés ; des autocraties dont le pouvoir est concentré entre les mains d’un dictateur ; des ploutocraties où le pouvoir appartient de droit aux plus fortunés ; des bureaucraties où le pouvoir de fait est empoigné par l’administration ; la théocratie enfin confie le pouvoir à des religieux.

La Suisse n’est rien de tout cela, sinon une version extrême de la démocratie, qui ambitionne la dissolution du pouvoir en tellement d’atomes que l’on ne sait plus ni qui décide, ni ce que l’on a décidé, ni le responsable des inévitables échecs. Il faut donc inventer un nouveau mot : la Suisse est une acratie, c’est-à-dire un régime sans organe du pouvoir, la démonstration empirique de ce que l’exercice du pouvoir n’est pas nécessaire.

Au sommet, le peuple, baptisé « souverain »,  prend en dernier recours toute décision en fonction de son bon plaisir. Il est composé d’une minorité très réduite de la population, recrutée au petit bonheur la chance des votations : moins de la moitié des électeurs se dérangent ; ils représentent  un peu plus de cinq millions pour une population de 8,4 millions, soit 70%, et donc 35% des habitants votent. La décision est donc emportée par environ la moitié de ceux-ci, soit de l’ordre de 17% des habitants. Ces électeurs aléatoires s’irritent cependant de leurs propres erreurs : ils en attribuent les effets aux gouvernants et aux parlementaires, dont la fonction consiste à assumer la responsabilité de décisions prises par un souverain versatile.

En première ligne,  le Conseil fédéral est un exécutif faible, sans autorité et sans prestige : il n’a ni chef, ni équipe, ni programme, ni majorité parlementaire ; comme tous les partis en sont aucun n’est ni dans la majorité, ni dans l’opposition. Ce principe de  concordance vise à ce que la Suisse soit gouvernée au centre. Il est contrefait par la cohabitation acrobatique entre partis extrêmes de plus en plus distants. Dès lors, les décisions difficiles sont bloquées très longtemps : elles finissent par être prises dans l’urgence, pendant les intervalles des sessions parlementaires.

 Un étage plus bas, le parlement fédéral est organisé selon le mythe de la milice, qui signifierait une liaison directe avec le peuple parce qu’elle refuse tout professionnalisme des parlementaires. Dès lors, l’assemblée est composée en majorité d’indépendants en écartant forcément le peuple des salariés car aucune entreprise ne peut se passer d’un collaborateur une centaine de jours ouvrables par an. Si d’aventure un parlementaire jouit d’une compétence particulière, elle le disqualifie pour  la commission où il pourrait en faire usage. Quoique la population soit quadrilingue, les débats se déroulent surtout dans un charabia intermédiaire entre l’allemand et les dialectes locaux. L’armée, orgueil de la nation, se prétend la meilleure du monde, et préserve jalousement cette réputation en se maintenant à l’intérieur des frontières et à l’écart des conflits.

Plus au ras des pâquerettes encore, la puissance des partis est proportionnelle à la médiocrité des arguments de campagne et à l’investissement financier dans la propagande. Des initiatives populaires servent à recruter de futurs électeurs en inventant des problèmes inexistants et donc insolubles par définition. Le résultat concret est la multiplication de lois, rédigées en trois langues nationales, qui font foi toutes les trois, comme s’il était possible de réaliser des traductions parfaites. Ce flou linguistique permet de donner la priorité aux préjugés sur la réalité et aux émotions sur la raison. Plus ces lois sont longues et compliquées, moins elles sont précises et plus elles offrent d’opportunités de les contourner, ce qui est le véritable objectif du législatif.

Pour l’observateur distant, ce régime semblerait donc impuissant et néfaste. Mais à l’expérience, on réalise au contraire que c’est le plus efficace, le plus raffiné, le plus solide de tous les agencements politiques. Churchill avait déjà dit que la démocratie est le pire des régimes si l’on excepte tous les autres. Le génie helvétique consiste à pousser cette remarque dans ses derniers retranchements, en concevant l’acratie. Ce régime fonctionne à l’image de la Nature, créant la vie au hasard. Si la sagesse des nations affirme que le pouvoir corrompt et que le pouvoir absolu corrompt absolument, la réussite de la Suisse résulte de cette acratie, qui est l’absence de tout pouvoir organisé. Un bateau ivre finit toujours par arriver à destination s’il navigue assez longtemps, en évitant les tempêtes et les récifs.