Le jeu en ligne comme monopole suisse

 

 

 

Nous voterons en juin la nouvelle loi sur les jeux d’argent prévoyant que les casinos suisses pourront proposer des jeux d’argent en ligne, alors que les sites étrangers seront bloqués. Le but est de favoriser les exploitants légaux basés en Suisse. De quand date leur légitimité ? En 1928, il n’y avait plus de maisons de jeu en Suisse. Il fallut attendre 1992 pour que les chambres fédérales reviennent sur la question des maisons de jeu et décident de les rouvrir. La Confédération y voyait là une opportunité financière importante. C’est pour l’augmenter encore que nous allons voter.

Le but du pouvoir politique est d’abord de prélever des impôts et puis d’en disposer au mieux. Mais les besoins sont sans limites et il faut trouver des ressources. La seule limite au prélèvement est le mécontentement des citoyens. Les impôts doivent être aussi indolores que possible et la répartition de leur fruit satisfaire le maximum d’appétits.

 

On pourrait lire toute démarche politique à travers cette grille réductrice sans se tromper beaucoup sur le fonctionnement de la machinerie politique. On y verrait en tous cas plus clair qu’à prendre au sérieux le discours bien-pensant qui camoufle cette opération : il faut que l’argent d’une addiction serve à soutenir de justes causes comme l’AVS. En réalité, la vertu sert de paravent au vice. Voici 20 ans, toutes affaires cessantes, il a fallu des casinos. On s’en était passé trop longtemps. Aujourd’hui il faut que le chiffre d’affaire des casinos suisses augmente,

 

Le but d’un casino est de gagner de l’argent. Le but d’un joueur est aussi de gagner de l’argent. Mais il y a une différence. Les jeux sont organisés de façon que, en fin de compte, le casino gagne et que les joueurs perdent. Et cependant les joueurs continuent de miser. Il faut donc qu’ils se trompent sur leurs chances de gagner. Le casino les maintient dans cette illusion en ne s’assurant qu’une marge statistique faible. Durant une partie, les gains fluctuent. Tantôt le joueur est dans le noir, tantôt dans le rouge. Il peut donc croire que le résultat final de la partie résulte d’une substance impalpable qui s’appelle la chance. Ou, pire, il peut s’imaginer qu’il a développé une martingale, qui lui assure un gain à coup sûr. En fin de partie, si le joueur a joué longtemps, s’il n’a pas eu la lucidité de se retirer à temps, il perd.

 

Tout ce mécanisme a été amplement décrit. On en a fait des romans et des films. Personne ne peut plus s’imaginer qu’un casino soit un lieu pour faire fortune ou pour se distraire. Tout au plus un casino peut-il être réhabilité comme passetemps débile pour quelques personnes tellement fortunées, qu’elles ne savent plus que faire de leur argent. Malheureusement, on ne filtre pas les joueurs en leur demandant le montant de leur compte en banque. Parmi ceux qui se faufilent vers les tables de jeu ou les jeux en ligne, il y a des paumés, des névrosés, des pauvres, de petits commerçants au bord de la faillite, des caissiers indélicats qui ont puisé dans la caisse.

 

C’est à ceux-là qu’il faudrait penser lorsque des élus ont l’inconscience de proposer que les casinos suisses aient le monopole des jeux en ligne. Le désordre social qui résulte d’un casino reste limité si l’établissement est suffisamment éloigné. Les Américains l’ont bien compris en allant jusqu’à Las Vegas et Reno, au milieu du désert, pour y organiser un formidable défouloir à base de jeux, d’alcool, de drogue, de sexe et de maffia. Cela s’appelle faire la part du feu. Le jeu en ligne annule cette distance.

 

La volonté populaire a obligé la Confédération à légaliser le jeu. Et dès lors la complicité des deux illusions, de la politique et des jeux, devient écrasante. On va autoriser les jeux en ligne pour les casinos suisses tout en bloquant les organisateurs étrangers. Qu’est ce qui empêchait d’interdire tous les jeux en ligne sinon l’appât du gain sur les jeux en Suisse ?

 

En acceptant l’installation de casinos sur son territoire par la loi de 1998, la Suisse témoigna d’une dégradation de la moralité ambiante. Cette initiative rejoignit les tentatives plus ou moins ouvertes de légaliser la drogue, dans le même mouvement qui refuse d’abaisser les limites de vitesse sur les routes ou de diminuer le taux d’alcool admissible lorsque l’on conduit. C’est le stigmate d’une société anomique.

 

Le jeu d’argent ne devient pas moral parce qu’il verse des taxes à l’Etat. Certes on comprend que les hommes politiques soient fascinés par cette façon d’alimenter le budget sans opérer de douloureuses ponctions fiscales. C’est oublier que les dégâts sociaux des jeux coûtent plus cher à la collectivité que ce qu’ils rapporteront. Mais là n’est pas l’essentiel. Des impôts cachés et des charges invisibles, c’est une bonne méthode pour rester populaire et se faire donc réélire. Cela s’appelle la démagogie. C’est l’aboutissement de l’illusion en politique, l’art de ne plus jamais dire que de fausses vérités qui font plaisir au peuple et d’autoriser n’importe quoi parce que rien n’a d’importance dans une société sans objectifs.

 

 

 

 

 

 

Pour ne pas recommencer octobre 2008.

 

 

En juin nous nous prononcerons sur l’initiative « Monnaie pleine » qui restreint à la seule BNS la création de monnaie et prive les banques de leur capacité de créer de la monnaie scripturale. Le citoyen moyen n’y comprendra rien et suivra les mots d’ordre des autorités, conseillant de la rejeter. C’est oublier ce qui s’est passé.

En octobre 2008, le Conseil fédéral s’est porté au secours d’UBS. Car, ce qui se jouait dès le dimanche 21 septembre au siège de la Banque nationale suisse (BNS), c’était l’avenir du pays. Le président de l’UBS Peter Kurer et le directeur général Marcel Rohner avouent que leur banque a besoin de l’aide de l’Etat. Les pertes de l’UBS sur le marché des crédits hypothécaires à risque aux Etats-Unis s’élèvent à plus de 40 milliards. Le mercredi 8 octobre l’UBS frôle la cessation de paiement. La banque ne parvient plus à emprunter sur le marché interbancaire et la BNS atteint ses limites pour s’y substituer.

Mercredi 15 octobre, le Conseil fédéral siège à partir de 9 heures.  A 18 heures 30, les six membres de la délégation des Finances du parlement, convoqués, décident d’octroyer un prêt de 6 milliards à l’UBS. Une société de portage créée par la BNS recueillera les placements douteux de l’UBS jusqu’à hauteur de 60 milliards. Le parlement a été placé devant le fait accompli : il était plus sûr de chambrer six parlementaires, choisis avec soin.

Si l’on essaie de comprendre comment une telle gabegie a pu se produire, il faut recourir à plusieurs explications : l’ambition démesurée d’un seul homme; l’incompétence du conseil d’administration; la faiblesse des organes de l’Etat ; le financement des partis politiques par l’économie. Mais aussi le fait que la faillite d’UBS aurait paralysé le trafic des paiements puisque les avoirs des comptes tombent dans la masse en faillite.

 

Certes, suite à la recapitalisation d’UBS par la Confédération à hauteur de 6 milliards de francs, les autorités ont pu sortir de l’opération en août 2009, bénéficiaires de 1,2 milliards d’intérêts.

Mais le principal volet du sauvetage, celui auquel UBS doit sa survie, c’est la création en octobre 2008 par la BNS du fonds de défaisance des actifs toxiques. Il a recueilli 38,7 milliards de dollars de titres subprimes défaillants qui plombaient le bilan d’UBS. Or, l’opération s’est soldée, cinq ans plus tard, par un gain de 5,2 milliards de dollars pour la Banque nationale, ayant pu écouler avec profit les titres subprimes qui, extraordinairement, ont recouvré de la valeur. Mais qui donc a acheté ces actifs sans valeurs à la BNS ? Son président a prétendu que l’opération aurait  été «favorisée par le redressement des marchés». En réalité, c’est la Réserve fédérale américaine qui a racheté plus de 2000 milliards de dette immobilière pourrie pour nettoyer l’ensemble du système financier américain. Sinon la BNS aurait perdu de l’ordre de 40 milliards, soit l’équivalent de 60% du budget de l’Etat fédéral.

En sortant du bilan des banques les comptes de paiements, le trafic de ceux-ci ne serait plus affecté par la faillite d’une banque, qu’il ne faudrait plus sauver aux risques des citoyens. Or, pour l’instant nous ne sommes pas à l’abri d’une nouvelle crise dans le domaine immobilier où la Suisse bat des records d’endettement. Au moment de se prononcer sur l’initiative Monnaie Pleine, il faut s’en souvenir.

 

 

 

Bulle hypothécaire et initiative Monnaie Pleine

Les Suisses sont les champions mondiaux de l’endettement hypothécaire, avec 98 340 francs par habitant. Deux fois plus qu’un Américain et quatre fois plus qu’un Allemand. Le montant total des crédits hypothécaires atteignait l’an dernier le niveau jamais atteint de 614,244 milliards de francs, ce qui représente 103,6% du Produit Intérieur Brut annuel. Il s’agit d’une bulle qui peut éclater si le taux d’intérêt ne reste pas à son niveau très bas. Tel est l’avis du Département fédéral des finances :

« Un taux d’endettement élevé expose fortement les ménages à certains risques, comme celui d’une hausse marquée des taux d’intérêt. La baisse de la valeur vénale en cas d’accroissement des taux pourrait déstabiliser le marché immobilier si la capacité de nombreux ménages à supporter les dettes était dépassée. Il faut donc éviter toute incitation de politique financière qui encouragerait un endettement excessif des ménages.»

Cette montagne de dettes est en partie artificielle. En contrepartie de l’imposition de la valeur locative, le propriétaire peut déduire de sa déclaration fiscale les intérêts qu’il débourse sur sa dette hypothécaire et les frais d’entretiens de son immeuble. Du coup, d’un point de vue fiscal, il a donc intérêt à maintenir une dette et à payer des intérêts, afin de compenser l’imposition de la valeur locative. C’est une spécificité suisse qu’aucun autre pays ne connaît.

D’où vient cette masse monétaire ? Elle a été créée par les banques qui consentent les prêts, c’est-à-dire de la monnaie scripturale, ce qui nous amène à l’actualité de la votation du 10 juin sur l’initiative Monnaie Pleine. Celle-ci restreint à la seule BNS la création de monnaie et prive les banques de leur capacité de créer de la monnaie scripturale. Si elle passe en votation, ce genre de bulle ne pourra plus se créer.

Le pronostic est favorable. Selon un sondage, 57% des Suisses voteraient pour une initiative qui n’autoriserait que la BNS à produire de l’argent, et l’interdirait aux banques. Or les citoyens ne savent pas comment l’argent en circulation est créé. Seuls 13% des Suisses savent que les banques commerciales créent la plus grande partie (90%) de la monnaie en circulation. Toutefois, 78% de la population suisse veut que l’argent ne soit produit et distribué que par une unique institution publique d’intérêt général comme la Banque nationale.

Néanmoins, toutes les autorités constituées s’opposent à cette initiative. Au parlement les majorités rejetantes ont été impressionnantes. Le Conseil des Etats a refusé le texte par 42 voix contre zéro et une abstention ; le Conseil national par 169 voix contre 9 et 12 abstentions. Il est rare d’assister à une telle unanimité de tous les groupes politiques contre une initiative populaire.

On sait aussi que certains partis dépendent fortement pour leurs budgets électoraux du soutien de l’économie en général. C’est ce biais qui explique sans doute qu’il y ait une telle contradiction entre la volonté du peuple et la position du parlement fédéral. Les citoyens ont gardé le pénible souvenir de cet automne 2008 où la Confédération a dû prêter dans l’urgence six milliards à l’UBS et où la BNS a dû se charger de près de 40 milliards de fonds subprimes qui correspondaient à des prêts hypothécaires inconsidérés aux Etats-Unis. Si l’initiative Monnaie Pleine passe, la Confédération ne sera plus obligée de sauver une banque de la faillite puisque les comptes des déposants ne seront pas impliqués dans la faillite et que trafic des paiements pourra se poursuivre.

 

L’angoisse irrésistible des antennes

 

L’utilisateur suisse du téléphone mobile réclame le téléphone pour lui-même et refuse l’antenne pour les autres. Or, il y a de plus en plus d’utilisateurs. En 2014, il y avait dans le monde 7 175 milliards d’habitants et 6 915 milliards d’abonnements au mobile, ce qui correspond à un taux de pénétration global de 96 %, qui atteint même en Suisse 136 %. Aucun appareil n’a effectué une percée aussi fulgurante en un quart de siècle. Le superflu est toujours plus attrayant que le nécessaire. Les frais de santé n’ont pas cru dans la même proportion, mais pour eux c’est toujours trop.

Or sans antenne, il n’est point de téléphonie sans fil. Peu d’antennes de faible puissance signifie des communications aléatoires, plus lentes que celles possibles avec un réseau 5G. Or l’usager suisse est exigeant. Le volume total des données par accès du mobile à Internet a été multiplié par 30 entre 2009 et 2016.

La population méfiante attribue aux antennes une nocivité d’autant plus inquiétante qu’elle est mal définie. En dehors d’un effet thermique identique à celui des fours micro ondes mais négligeable, le rayonnement est accusé de maux divers, insomnies, maux de têtes, etc. Bien que les symptômes soient reconnus, le lien de causalité n’est pas confirmé. Les essais cliniques, où les patients sont exposés à des champs tantôt réels, tantôt factices, ont démontré que les personnes hypersensibles étaient incapables de les distinguer. Aucune étude publiée ne permet de conclure à l’existence d’un lien de causalité entre ces troubles revendiqués et les ondes. Leur cause est sans doute l’angoisse de les éprouver.

L’usager s’expose à un risque supplémentaire  lorsqu’il porte l’appareil à son oreille au lieu d’utiliser une oreillette. Une étude, dont les premiers résultats ont été publiés en mai 2010,ne montre pas de corrélation entre l’utilisation du téléphone mobile et le risque de tumeurs au cerveau .En 2007 une étude israélienne financée en partie par l’OMS a par contre mis en évidence un risque de tumeur de la glande parotide  accentué chez les personnes utilisant leur téléphone mobile plus de 45 minutes par jour. Ce ne sont pas les antennes qui sont dangereuses mais l’usage abusif du téléphone lui-même.

Une ordonnance suisse du 1 février 2000 limite les émissions des champs électriques et magnétiques, générées par des installations stationnaires dans une gamme de fréquence allant de 0 Hz à 300 GHz, à une norme dix fois plus faible que celles de l’UE. Le Conseil des Etats a refusé de relever cette norme, soutenu par la FMH. On se retrouve donc dans la situation du moratoire des OGM. Le peuple souverain veut le beurre et l’argent du beurre, la jouissance de la technique de pointe sans courir aucun risque. Puisque tel est son caprice, on ne peut que s’incliner.

Néanmoins  il faudrait lui expliquer que toute technique comporte des avantages, y compris en matière de santé, de sécurité et de longévité,  mais aussi des dangers. Peut-être certaines personnes sont-elles vraiment hypersensibles aux rayonnements, comme d’autres aux pesticides, aux métaux lourds et à la fumée passive. Aucune étude statistique ne peut mettre en évidence ces effets marginaux. Pour préserver quelques individus, on peut maintenir des normes très strictes. La question insoluble est de savoir s’il le faut, et jusqu’où il faut aller. Ne périssons-nous pas tous un jour par une cause aléatoire, imprévue, mais fatale ?

 

Il n’y a pas de médecine gratuite

La CSS propose une franchise obligatoire de 10 000 CHF sur l’assurance maladie. Cela ressemble à une provocation gratuite, mais c’est une proposition pleine de ce bon sens qui est à la base de tout cynisme. Si cela était appliqué, forcément les patients hésiteront à se faire soigner puisque la plupart du temps ce serait à leurs frais. Et ceux, qui ne peuvent pas débourser quoi que ce soit pour leurs frais de santé, ne se soigneront plus du tout. Cela fera des morts prématurés qui présentent l’avantage de ne plus rien coûter. Cela diminuera aussi l’espérance de vie et donc les dépenses de l’AVS. C’est donc une solution réaliste, malgré son cynisme.

Bien entendu on prétend simultanément assister les plus démunis. Avec de l’argent public forcément. On arrivera à la solution extrême : la masse des patients payera directement ses soins ordinaires et ne recourra à l’assurance que pour des dépenses majeures comme une lourde opération. A l’autre extrémité de l’échelle sociale, les plus démunis ne paieront rien du tout et seront soutenus par l’argent des impôts de tous. On arrivera donc à une médecine à deux vitesses dont on peut spéculer que la première sera meilleurs que la seconde.

Les argentiers publics ne savent plus comment réaliser les nécessaires économies. Le financement de la Santé Publique leur apparait comme la quadrature du cercle. Il faudrait que tout le monde soit le mieux soigné possible, mais il faudrait que cela coûte le moins possible. Il faudrait que la médecine fasse des progrès, mais il ne faudrait pas que cela engendre des coûts supplémentaires. Il faudrait que la médecine prolonge l’espérance de vie mais il en faudrait pas que les gens âgés consomment de plus en plus de soins coûteux. Il faudrait. Mais. Telle est la contradiction entre tout idéal et la réalité.

Une longue vie est un bien qui ne pourrait dépendre du revenu. La Suisse partage cet idéal avec la plupart des pays développés, mais elle le gère dans le système actuel avec plus de réalisme. Les Etats-Unis ne dégagent toujours pas un accord sur cet objectif. La Grande-Bretagne s’est tellement approchée de l’idéal par la gratuité de tous les soins, qu’elle se contente d’une médecine minimale pour ménager le budget de l’Etat.

La Suisse dispose d’un excellent système de santé, démontrant, une fois de plus que l’absence de gouvernance – tous les échecs du Conseil fédéral – peut représenter un avantage. Dans cette pagaille organisée, la richesse du pays compense le manque de discernement. En dépensant 11% de son PIB (élevé) en médecine, la Suisse atteint à peu de choses près le record mondial d’espérance de vie, soit 83 ans. Ne serait-ce pas en définitive le seul critère qui vaille. Aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, on meurt plus tôt qu’en Suisse. C’est une autre réalité.

La surconsommation helvétique de soins est une évidence, mais elle assure que toutes les affections sérieuses seront prises en compte. Tout rationnement des soins, que ce soit par des incitations financières, par le moratoire sur l’ouverture de cabinets ou par le numerus clausus pour les étudiants en médecine, entraîne à la marge le sacrifice de certains patients. Or une maladie tardivement ou non soignée, coûte très cher.

Il n’y a donc pas de solution à cette quadrature du cercle (qui est soit dit en passant un problème mathématique dont on a prouvé qu’il n’a pas de solution). Nous dépenserons de plus en plus, à proportion des progrès de la médecine et de leur résultat inévitable, la prolongation de la vie et l’existence de gens de plus en plus âgés.

Culture grise pour une politique de routine

La langue n’est pas seulement un instrument de communication. Elle est le vecteur d’une conception du monde et donc de la politique. En scrutant la littérature, on se rend compte que la Suisse n’est plus un modèle exportable après l’avoir été de façon éminente autrefois.

Les écrivains romands font peu de politique aujourd’hui. Ce ne fut pas le cas jadis. Si l’on remonte à Jean-Jacques Rousseau, Benjamin Constant de Rebecque, Germaine de Staël, pour ne pas citer l’illustre émigré Voltaire, la Suisse romande a joué un rôle décisif dans le déclenchement de la Révolution française et l’émergence de l’Empire. Cela provenait du décalage politique entre la France, monarchie archaïque de droit divin, et les républiques helvétiques, qui servirent de modèle exportable à la jonction des XVIIIe et XIXe siècles. Depuis lors, on peut encore citer au siècle passé Gonzague de Reynold et Denis de Rougemont, aux deux extrémités de l’échiquier politique en 1940, respectivement à droite et à gauche, obligés de prendre position, car les temps étaient troublés et la démocratie en débat.

Et puis c’est tout. La politique est tenue à distance dans la république des lettres helvétiques. Jacques Chessex, Maurice Chappaz, Yvette Z’graggen, Nicolas Bouvier, Philippe Jaccottet, Georges Haldas, Daniel de Roulet, Anne Cuneo, Anne-Lise Grobéty, Etienne Barilier n’interviennent guère dans la politique de façon significative. Beaucoup d’écrivains apparaissent comme indifférent à la cité, ce que personne ne songe à leur reprocher en Suisse romande. Il n’y a au parlement fédéral que deux Romands qui avouèrent une vocation d’écrivain : Oskar Freysinger et le signataire de ces lignes. Ils furent dépréciés comme écrivains par suite de leur engagement politique et dévalués comme politiciens par la puérilité présumée de toute activité culturelle. Dans le contexte actuel, on ne peut pas être les deux à la fois, on ne peut pas jouer sur les deux tableaux.

Au contraire, en France, Victor Hugo et Emile Zola, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, Albert Camus et François Mauriac, Bernard-Henri Lévy et André Glucksmann n’ont pas cessé de battre l’estrade et d’influencer, sinon les événements, du moins l’opinion éclairée des bobos de droite et de gauche. Il y a encore plus significatif : les présidents de la République, Charles de Gaulle, Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand, Emmanuel Macron se seraient sentis inférieurs à leur destins s’ils n’avaient pas simultanément publié un ou plusieurs livres. Encore de nos jours, la politique est un sujet littéraire de choix en France. On doit se demander si certains hommes d’Etat français ne sont pas d’abord des romanciers ou des tragédiens, qui ont envie de se mettre en scène plutôt que d’agir en gestionnaires. La controverse récente sur un texte de Charles de Gaulle, proposé au baccalauréat, illustre cette ambiguïté. Fut-il un écrivain devenu président par une conjonction d’événements aléatoires ou bien un homme d’Etat utilisant sa plume comme outil décisif ?

En Suisse les conseillers fédéraux n’écrivent guère à l’exception récente de Didier Burkhalter. La plupart en seraient bien incapables et certains sont au bord de l’illettrisme ou de la dyslexie. Pourquoi cette différence entre France et Suisse ? Parce que la gouvernance suisse ne se prête pas à une mise en scène poétique, tragique ou comique. Il n’y a rien à en dire qui soit visible, palpable, imitable. L’acratie n’est pas un sujet de dissertation, puisque c’est une absence de pouvoir.

Le plus célèbre des imitateurs romands Yann Lambiel avoue que ses imitations cocasses des conseillers fédéraux Pascal Couchepin ou Moritz Leuenberger sont des créations de personnages fictifs, qui ne sont pas identiques aux originaux. Le pouvoir helvétique est à ce point diffus qu’il est impossible d’épingler une personnalité, qui en abuserait, puisque personne ne l’exerce.

Les institutions sont tellement archaïques et compliquées que personne ne les comprend vraiment et qu’il est inutile de railler à leur sujet. Et au fond, la Suisse est un pays qui ne connait pas son bonheur : hygiène et prospérité, ordre et consensus. Comment construire une intrigue captivante sur une réalité qui est la répétition inlassable d’une routine satisfaisante? Comment parler lorsqu’il n’y a rien à redire? Comment crier lorsque l’on a la bouche pleine?

Cela explique aussi l’incommensurable grisaille des romans ou des films suisses. Un artiste décrit la réalité au plus fin de sa perception. Et il n’y a à découvrir en Suisse romande que l’anorexie politique de citoyens, insatisfaits d’être tellement satisfaits. Pour le meilleur et pour le pire, les citoyens français -et du reste tous les francophones- jouissent d’une représentation théâtrale permanente entre Elysée, Matignon, palais Bourbon et Luxembourg. La politique est aussi une passion, plutôt que l’exercice de la raison pure.

Parabole pascale

Demain 22 mars la SNCF entamera sa grève perlée pour refuser la modification du statut des cheminots. Les CFF continueront de rouler comme si le personnel n’avait aucune revendication à arracher à la direction. C’est toujours comme cela : à intervalles réguliers les trains cessent de rouler en France et circulent en Suisse. Il est vain de chercher des explications dans les statuts respectifs des deux personnels. Cela n’a rien à voir avec la raison. C’est lié à la nature des deux peuples. Même s’ils parlent la même langue, même s’ils ont les mêmes ancêtres, même s’ils partagent les mêmes religions, les mêmes cuisines, les mêmes films, les uns sont mécontents, les autres sont béats.

C’est en fait une très vieille histoire. Tellement vieille qu’elle remonte à la création du monde. Selon la Genèse, le troisième jour de la création le Seigneur répartit les continents et les océans. Le récit, condensé en quatre versets, est assez sommaire. La découverte d’un commentaire dans le Talmud permet d’y voir un peu plus clair.

La France constitua le prototype. Bel équilibre entre la plaine fertile et la montagne pittoresque, entre des fleuves navigables et des mers harmonieusement disposées alentours, entre la Beauce prête à porter le blé et la Bourgogne la vigne, la Normandie les pommiers et la Provence l’olivier. Comme il y avait un peu trop de roches, qui auraient pu gêner l’agriculture et la pâture, le Seigneur les amassa sur ce coin de terrain voisin, qui allait devenir la Suisse. Au soir de ce troisième jour, le Seigneur envoya l’archange Gabriel pour relever un état des lieux. Après avoir voleté de-ci delà, Gabriel revint, à la fois extatique et inquiet.

« Seigneur, dit-il, vous avez créé un pays splendide, la France, mais son voisin la Suisse est beaucoup trop encombrée de montagnes. Quand vous y installerez les deux peuples, les pauvres habitants de la Suisse vont jalouser les Français opulents et leur mener une guerre perpétuelle. »

« C’est juste, accorda le Seigneur, je me suis trop investi sur le prototype au point de négliger son voisinage. Mais ce qui est fait est fait, on ne peut y revenir. Il faudrait un miracle. Je ne tiens pas à galvauder ce genre d’immixtions qui trahissent l’improvisation en exprimant des remords tardifs. »

Gabriel réfléchit un moment, eut une inspiration sublime et l’exprima :
« Seigneur, il vous reste encore à créer les habitants. Nous savons déjà que le premier couple d’humains sera raté, mais que des peuples différents surgiront par la suite, le meilleur et le pire pour respecter une moyenne. Placez en France des mécontents perpétuels et en Suisse des gens béatement satisfaits. »

Ainsi fit le Seigneur. Depuis, les Français, déçus d’être ce qu’ils sont, se plaignent avec aigreur, d’autant plus que la contemplation de leur pays de Cocagne constitue un démenti fâcheux .à leur sempiternel mécontentement. En revanche, les Suisses vivent une félicité d’autant plus méritée que le tiers de leur pays n’est même pas cultivable. Ils n’ont jamais envahi la France, qui en revanche ne s’est pas faute de franchir la frontière à deux ou trois reprises.

Le dimanche, le Seigneur se reposa dans la certitude d’avoir créé le meilleur des mondes possibles par un juste équilibre entre les territoires et les nations. Néanmoins, en tendant l’oreille, chaque 14 juillet il entend un chant guerrier monter de la France et chaque 1er août un hymne à sa gloire en Suisse. Il apprit ainsi la différence entre une réussite gâchée, la France, et un échec surmonté, la Suisse. Il cessa d’exercer sa toute-puissance. Le Royaume à venir à la fin des temps n’aura pas de Roi parce que l’exercice du pouvoir sera aboli. Comme en Suisse.

La suspicion du pouvoir

Deux élus vaudois sont soumis depuis plusieurs semaines à une campagne de presse déclenchée, très bizarrement, par le Tages Anzeiger dont on ne connaissait pas auparavant cet intérêt de détail pour la Suisse romande. Que leur reproche-t-on ? De ne pas payer leurs impôts comme la presse le souhaite, en prescrivant de nouvelles règles, qui vont bien plus loin que les lois. Ces deux personnalités paient tout ce que l’administration fiscale demande. Ils ne font l’objet d’aucune poursuite, d’aucun retard. Comme on ne peut leur reprocher de violer la loi, on leur reproche de l’utiliser au mieux de leurs intérêts.

Or, cette licence est réservée aux citoyens ordinaires, tenus de respecter la loi, toute la loi et rien que la loi. Un élu est soumis à une légalité plus exigeante : il doit faire des présents au fisc, ne pas déduire tous ses frais, anticiper les demandes de l’administration, désigner enfin celle-ci comme légataire universelle après avoir déshérité ses enfants.

Pourquoi ? Parce qu’il a le pouvoir politique, qui constitue une activité suspecte, voire carrément louche. L’exerce-t-il vraiment ? Non, car toutes les précautions ont été prises non seulement contre les abus du pouvoir, mais aussi contre l’usage de celui-ci.

Description du feuilleté des institutions. La Confédération réunit 26 cantons. L’équivalent d’un sénat fédéral est le Conseil des Etats, soit deux sénateurs par canton, comme aux Etats-Unis, quel que soit sa taille. Le canton d’Uri avec 35 694 habitants pèse autant que celui de Zurich avec 1 408 191 résidents. Un paysan de la montagne a un poids quarante fois supérieur à celui d’un citoyen de la plus policée des villes. Dès lors, les représentants aux Etats d’un dixième de la population nationale peuvent bloquer toute décision. Avant même de concevoir un moteur, la Constitution a prévu un frein. Le Conseil national est élu à la proportionnelle, mais il ne peut promulguer une loi que dans la mesure où le Conseil des Etats approuve le même texte. De même, toute réforme de la Constitution exige la double majorité. Les cantons urbains peuplés ne peuvent dicter leur volonté à la campagne. Le but n’est pas de gouverner en réponse aux nécessités, mais à la mesure des volontés populaires

Chacun des cantons possède son parlement, son gouvernement, ses tribunaux et sa Constitution. Les cantons exécutent les prescriptions de la Confédération, mais ils accomplissent leurs tâches de façon autonome en faisant preuve d’inertie, si la consigne fédérale leur déplait. Les 26 cantons sont subdivisés en 2222 communes.
Mais cette superstructure institutionnelle n’est pas la plus importante. En déposant une initiative populaire, les citoyens peuvent demander une modification de la Constitution, un référendum pour s’opposer à une nouvelle loi ou pour s’opposer à certains traités internationaux. Ce qui n’a pas l’aval du peuple est irréalisable.

En pratique cette structure, qui parait hautement décentralisée, est cependant arbitrée par des instances moins visibles. Un Conseil communal ne maîtrise souvent qu’une maigre fraction des dépenses que doit couvrir son budget. Il entérine des décisions qui lui échappent et qui sont prises soit par le canton, soit par les 1500 organismes intercommunaux gouvernés par des instances opaques. Un échelon plus haut, les cantons sont astreints à appliquer des décrets décidés par le niveau intercantonal : 22 conférences de gouvernements cantonaux, 500 conférences de fonctionnaires cantonaux et 311 concordats constituent l’armature de ce pouvoir interstitiel entre les niveaux fédéraux et cantonaux. Autant les institutions apparentes publient le contenu de leurs délibérations, autant ces lieux discrets de décision sont opaques. Enfin par un mécanisme dit de péréquation, les cantons riches soutiennent financièrement les cantons moins opulents, tout comme les communes fortunées subventionnent les agglomérations pauvres.

Dans cette superstructure qui ressemble à une usine à gaz, le pouvoir se dissout graduellement comme du sucre dans café. C’est l’impossibilité d’un chef à tous les niveaux. Dès qu’une tête risque de dépasser, tous se liguent pour la couper : malgré sa compétence et son dynamisme, ce candidat au pouvoir n’a pas compris l’essentiel : l’effacement du chef, sa discrétion, sa circonspection, son invisibilité, son renoncement sincère à exercer le pouvoir, mais son engagement à en simuler l’affairement avec vraisemblance.

Or, ces deux élus sont bons, l’un gestionnaire et l’autre législatrice. Ils ont fait usage du peu de pouvoir qui leur était conféré. Un responsable des finances qui réussit à éteindre ou presque la dette publique est trop habile. Il doit certainement utiliser sa compétence au service de son intérêt propre. Il est suspect parce qu’il est bon.

S’ils avaient été médiocres, le Tages Anzeiger ne se serait pas intéressé à eux et la presse vaudoise ne lui aurait pas emboité le pas. L’éligibilité devrait désormais être réservée aux seuls citoyens, connus pour leur insignifiance, si possible illettrés, obligatoirement dépourvus de tout diplôme ou certificat, sans permis de conduire, muets ou au moins bègues, tellement incapables de gagner leur vie qu’ils n’ont jamais payé d’impôts. Toute contestation, toute critique serait alors a priori exclue. Car après tout, mieux vaut ne pas gouverner que mal gouverner.

Si le monde devenait suisse

Pareille à ces vierges qui résistent au séducteur jusqu’à la dernière limite, la Suisse est entrée à l’ONU, parce qu’il était impossible de refuser plus longtemps. Cela commençait à faire sérieusement désordre. Comme seuls le Vatican et la Suisse se tenaient en dehors de cet aréopage, les citoyens finissaient par prendre l’Helvétie pour un pays transcendant, muni d’une ligne directe avec Dieu le Père, prêchant la morale à tout le monde, sorti de l’Histoire une fois pour toutes. A l’image historique de Jean-Paul II de plus en plus de Suisses achetaient des soutanes blanches pour se jeter à terre dès qu’ils avaient franchi une frontière. Cela faisait des lessives pas possibles. Puisque les catastrophes promises par les adversaires de l’ouverture ne se produisent pas, de fil en aiguille, la Suisse se muera en une nation de Ja-Sager. Qu’est-ce que cela donnera ?

Dans quelques années, notre armée, devenue professionnelle entre-temps, sera reconnue par Trump et Poutine comme la meilleure troupe à projeter dans les endroits les plus exotiques. La Suisse passe dans l’histoire comme la pacificatrice du Rwanda, de la Colombie et du Timor oriental. Sur la lancée de ces succès antérieurs comme président de l’Assemblée durant la 65e session, Joseph Deiss est élu secrétaire général des Nations Unies. Sous son patronage, le cor des Alpes est adopté comme instrument par les meilleurs orchestres de jazz de New-York qui exploitent les thèmes de l’abbé Bovet. Il faut entendre Adyu mon bi payi au Three Deuces de la 42e rue pour comprendre l’universalité de la culture fribourgeoise.

La nouvelle loi fédérale sur les étrangers est citée comme un exemple de tolérance : le jeune travailleur, qui débarque du Kirghizstan, reçoit, au moment de passer la frontière, le passeport à croix blanche sur fond rouge de façon à s’intégrer tout de suite et à faire la plonge dans un restaurant. Nous mentionnons le passeport suisse car la Suisse n’a pas eu besoin d’adhérer à l’Union européenne. L’ouverture helvétique sur le monde est devenue tellement exemplaire que c’est l’Union européenne qui a demandé son accueil dans la Confédération. On lui a accordé le statut de canton et deux sièges au Conseil des Etats. Au terme d’une période transitoire de cinquante ans, un Européen aura le droit d’accéder au Conseil fédéral.

La Suisse s’étend maintenant des Açores à la Mer Noire. Le secret bancaire est désormais rétabli dans toute l’Europe. Les meilleurs écrivains allemands et autrichiens apprennent le dialecte zurichois, qui supplante enfin la langue empesée de Luther. Swissmetro, glissant à six cent kilomètres à l’heure, met Rome, Paris et Berlin à moins d’une heure de Berne, que l’on songe sérieusement à promouvoir capitale de l’Europe, car il y pleut moins qu’à Bruxelles.

Sur les rives de nos lacs se rassemble la jeunesse du monde scientifique. On y découvre des remèdes pour le Parkinson et l’Alzheimer. Dans les mâchoires des plus augustes vieillards, les dents repoussent à partir de cellules-souches, enfin autorisées à l’emploi, suite à une révision constitutionnelle décidée à la quasi-unanimité. L’espérance de vie atteint le siècle. Comme il devient de plus en plus difficile de mourir, l’âge de l’AVS est reporté en conséquence à 75 ans.

Même les religions, trop enclines à se figer dans leurs traditions contradictoires, ont tendance à fusionner. Ainsi naît à Genève l’Eglise Abrahamique où voisinent juifs, chrétiens et musulmans. L’avantage majeur de cette conversion est la semaine de quatre jours, puisque vendredi on va à la mosquée, samedi à la synagogue et le dimanche à l’église. Lors d’une cérémonie pathétique sur la prairie du Grutli, le grand rabbin a mangé du jambon, les imams ont bu un blanc de chez nous tandis que prêtres et pasteurs se faisaient circoncire sans anesthésie.

Le tout s’est terminé par l’apparition simultanée au sommet du Cervin de Nicolas de Flue, Jean-Jacques Rousseau et Henri Dunant. Un grand festin à base de rösti, de papet vaudois et de raclette valaisanne a réuni tous les peuples de la planète. Et la Terre, devenue suisse, s’est arrêtée de tourner. CE fut la fin de l’Histoire.

Les têtes, qui dépassent, doivent être coupées

La presse romande fait ses délices de deux scandales imaginaires, visant deux têtes d’affiche du PLR vaudois, Pascal Broulis et Isabelle Moret. Les prétextes invoqués sont tellement minces qu’ils paraissent ridicules, sauf aux journaux qui en font leur titre de première page.

Que reprocher à Pascal Broulis ? Il paie ses impôts, mais pas comme certains moralistes l’exigeraient. Sa résidence principale est à Sainte-Croix et il a un pied à terre à Lausanne pour des raisons évidentes. Selon arrangement entre les deux communes, il paie un tiers de ses impôts communaux à Lausanne et les deux tiers à Sainte-Croix. Cela fait 100 CHF de moins par mois, que s’il payait tout à Lausanne. Circonstance aggravante : son épouse loge à Lausanne et leur fils y va à l’école ; c’est un autre scandale car il devrait être scolarisé à Sainte Croix, résidence principale de son père. La question cruciale est de savoir combien d’heures par an celui-ci passe à Lausanne. Ne serait-ce pas plus du tiers du temps ? Dans ce cas il serait coupable d’optimisation fiscale, il ne violerait pas la loi, mais il l’utiliserait à son profit. Il ne commettrait pas d’infraction, mais il ne respecterait pas une certaine morale. Ainsi un élu serait soumis à des lois non écrites, inventées pour les besoins de la cause, à savoir abattre un homme politique hors du commun, qui a réussi le tour de force de relever les finances cantonales. Beaucoup de bruit pour rien du tout. La question intéressante, à laquelle on n’aura pas de réponse, serait de savoir d’où vient le coup. Un affidé du PLR qui vise sa place, l’UDC qui veut affaiblir le PLR, un journaliste du Tages Anzeiger qui désire se faire mousser ?

Pour Isabelle Moret, le reproche est encore plus futé : elle ne paie que des acomptes en matière d’impôts parce que les services fiscaux ne lui adressent pas un décompte définitif, compte tenu d’une situation compliquée par un divorce. Ce n’est bien évidemment pas de sa faute, puisqu’elle ne demanderait pas mieux que le fisc fasse plus rapidement son travail. La question, insinuée dans l’article du Tages Anzeiger, est celle d’un lien éventuel avec le scandale précédent. Pascal Broulis était-il au courant et aurait-il influencé ses services dans un sens favorable à Isabelle Moret ? On n’en sait rien, on n’a pas le commencement d’un indice, mais en soulevant simplement la question, on suggère qu’elle pourrait se poser.

Le lecteur pressé de ce genre d’article en retire l’impression vague d’un complot fuligineux impliquant deux élus, qui ne paieraient pas tout à fait leurs impôts comme il faudrait. De là à considérer que toute la classe politique est pourrie, il n’y a qu’un pas. Tel est bien le mobile secret de cette campagne de presse. A qui profite le crime ? A ceux qui veulent utiliser les institutions pour les détruire et les medias pour les accaparer. Ils agitent le peuple avant de s’en servir. Ils sont déjà tellement puissants qu’il vaut mieux ne pas citer de nom.