Qu’est-ce que la souveraineté ?

 

 

Et d’abord qu’est-ce qu’un pays ? L’expression de la volonté d’un peuple qui veut vivre ensemble en affirmant sa souveraineté.  A ce point de vue, tous les pays ne se valent pas. Les uns feignent d’être l’expression de la volonté du peuple, qu’ils oppriment. D’autres sont fondés sur le vouloir de la Nation. Plus ou moins.

 

La différence entre une dictature et une démocratie est simple : en tyrannie, tout ce qui n’est pas interdit est obligatoire. La citation complète de Winston Churchill avant la seconde guerre mondial  a été transmise par un commentateur et vaut son pesant d’or britannique : “En Angleterre, tout est permis, sauf ce qui est interdit. En Allemagne, tout est interdit, sauf ce qui est permis. En France, tout est permis, même ce qui est interdit. En URSS, tout est interdit, même ce qui est permis.”  En Suisse, les deux catégories ne couvrent pas tout le champ du possible : il existe une marge entre les deux où le citoyen peut se décider librement, où l’on fait appel à sa responsabilité individuelle. Au fil des décennies cette marge a tendance à s’élargir sur certains points et à se rétrécir sur d’autres. La vitesse des voitures est de plus en plus contrôlée ; les relations sexuelles entre adultes consentants deviennent totalement libres.

 

Tous les peuples ne sont pas capables de démocratie. Les Scandinaves et les Suisses sont en tête. Les Chinois et les Russes en queue : ceux-ci adorent être commandés, la liberté les gêne, elle impose de réfléchir et de choisir, elle implique la responsabilité individuelle. D’où la présidence à vie pour Poutine votée à une écrsante majorité, sans doute trafiquée.

 

Du point de vue économique, les démocraties réussissaient systématiquement mieux que les dictatures, parce que chacun s’y sentait tenu de gagner sa vie. Depuis le réveil de la Chine, il n’est plus tellement sûr que les démocraties jouissent encore de cette exclusivité. On vient à en douter. C’est dangereux. L’injonction morale de Martin Luther pèse sur notre conscience dans la belle formulation de Berthold Brecht : Erst kommt das Fressen, dann kommt die Moral. Certains peuples peuvent être tentés de troquer leur liberté contre une société d’abondance, de croire que c’est l’un ou l’autre.

 

Les dictatures reposent lourdement sur le nationalisme, exacerbation de la souveraineté. Le chef répète aux manants qu’il est le seul à garantir la souveraineté du pays et que la survie de la nation dépend de leur obéissance servile : « Si vous la fermez, vous aurez à manger ; ceux qui l’ouvrent mourrons de faim dans un camp. »

 

Souveraine à l’interne sur les esprits, la dictature l’est aussi dans les relations internationales. Elle ne plie que devant la force. Les traités sont des chiffons de papier, les promesses n’engagent que ceux qui y croient, les droits de l’homme sont une horreur. La souveraineté d’une démocratie parait moins affirmée. Le gouvernement est asservi à la volonté populaire, qui n’est pas toujours la plus éclairée.

 

La souveraineté de la Suisse se décline dans deux propositions : les Suisses sont souverains chez eux ; ils s’abstiennent de toute interférence avec la souveraineté des autres. Enfin, à peu près. C’est un idéal qui souffre certaines entorses.

 

Car, la pandémie a mis à mal cette position. Il n’est pas possible de la maîtriser si le virus circule librement ailleurs, sauf à placer des barbelés sur tous les accès au pays. Et après le virus viendra de toute façon la transition climatique. Impossible de la gérer sur un territoire restreint. C’est vraiment une cause planétaire. Si la Chine et les Etats-Unis continuent à gaspiller, à quoi sert-il que les Suisses se restreignent ? Bonne excuse pour ne rien faire.

 

Cependant la pandémie a crûment révélé une faille bien cachée de la souveraineté : la pénurie en Suisse d’équipement médical, masques, surblouses, respirateurs, médicaments. Cette dernière pénurie est paradoxale dans un pays réputé pour ses firmes pharmaceutiques. La souveraineté sanitaire du pays fut délibérément sacrifiée aux impératifs financiers, sans que personne en soit responsable, sinon les automatismes du marché. Si cela coûte moins cher de fabriquer des molécules de base en Chine, on cède à cette tentation. Si les masques chinois coûtent moins cher que ceux fabriqués en Suisse ou même en Europe, on leur concède ce marché.

 

Cela a suscité la lamentable comédie des masques. Daniel Koch affirmait froidement qu’ils ne servaient à rien, pour dissimuler le fait que les stocks prévus par la loi n’avaient pas été constitués. La Confédération s’était déchargée de ce soin sur les cantons qui l’avaient refilé aux hôpitaux, qui n’avaient rien fait. En fédéralisme mal compris, la responsabilité s’était diluée jusqu’à ne plus être celle de personne. Et le Conseiller fédéral Alain Berset fut obligé de répéter le mensonge de Koch, en écornant de ce fait la crédibilité du pouvoir. Trois mois plus tard, aujourd’hui même cela qui ne servait à rien ou était même nuisible devient subitement indispensable et obligatoire dans les transports publics et les commerces. Le bon sens l’indiquait depuis toujours.

 

Après cette leçon payée par des morts (combien ?), la souveraineté de la Suisse signifie d’être toujours fournie en produits de première nécessité, de ne pas se reposer sur des fournisseurs étrangers, surtout d’autres continents. La souveraineté, c’est d’abord produire sur le sol national tout ce dont on a un besoin pressant. Pas les bananes et les poissons de mer. Mais à commencer par l’alimentation dont nous ne produisons que la moitié : existe-t-il un plan B qui permettrait, en cas de catastrophe climatique subite, de produire en Suisse plus de céréales et moins de viande, d’irriguer les champs en cas de sécheresse ? Si l’extraction de pétrole doit être réduite ou supprimée devant une urgence climatique, comment satisfaire nos besoins en énergie ? Ne serait-il pas grand temps d’installer des cellules photovoltaïques, des éoliennes, des pompes à chaleur avant d’y être obligés dans l’urgence ?

 

Une souveraineté réaliste se décline donc selon la formulation de Berthold Brecht : d’abord assurer les besoins vitaux, ensuite agiter le drapeau.  Quelle armée pour quelles missions : des avions, des chars, des canons ?

Quelle est la plus grande menace : une invasion du territoire ou de nos systèmes informatiques ? Quelle agriculture pour quel horizon : des vaches ou du blé ? Quelle médecine pour quels patients et à quel coût ? Quelle relation internationale pour quelle souveraineté ?

 

A ces questions, qui n’ont pas de réponses simples, il y a surabondance de réponses simplistes. Celles de droite comme celles de gauche.

 

Au contraire, il faudrait prospecter l’avenir réel, celui qui risque de nous tomber dessus, pas celui que nous rêvons. Il faut écouter soigneusement les experts et cependant discerner quand ils se trompent. Celui qui en est capable est un véritable gouvernant, protégeant la véritable souveraineté. Cela ne fut pas le cas pour l’épidémie, cela le sera-t-il pour la transition climatique ?

 

 

 

Quel C ?

 

 

La question est posée par le président du PDC, Gerhard Pfister : faut-il conserver le C de chrétien dans l’acronyme de son parti ? Il ne semblerait conservable que dans la mesure où on lui attribuerait une autre signification. Car C en politique suisse a quatre significations : catholique, chrétien, conservateur, centriste.

 

Au début du parti ce fut le double C : parti catholique conservateur pour mieux affirmer la défense des cantons catholiques humiliés par la défaite du Sonderbund. Depuis tellement d’eau a passé sous les ponts que les catholiques et les protestants collaborent jusque dans la pastorale. Pasteur et prêtre concélèbrent parfois. Face à la montée de l’incroyance, les distinctions trop subtiles s’effacent Cependant, au moment de voter, l’atavisme reprend le dessus. : un réformé ne se sentira pas porté à voter PDC car il conçoit que le C veut dire catholique. Au fur et à mesure que l’Eglise catholique perd de son emprise et de sa réputation, elle entraine le PDC dans son effondrement.

 

Notons en passant que la même lettre C sert d’initiale à la fois au capitalisme et au communisme. Elle sert donc à tout. Surtout à dissimuler la réalité. Par exemple, l’UDC se proclame parti du centre ce qui relève de l’hallucination linguistique. Ce n’est pas innocent : un électeur, qui a légitimement des opinions d’extrême droite, nationaliste, xénophobe, machiste peut néanmoins continuer à s’imaginer que celles-ci sont solubles dans le consensus national.

 

Le Valais est le seul canton qui tient, dans le cas du PDC, à ce que le C signifie toujours chrétien : cependant lors de la précédente législature deux de ses conseillers nationaux ont suscité un branlebas médiatique pour cause d’adultère.  Cela pourrait sembler un tout petit peu contradictoire pour le parti de la famille, mais cela n’empêcha nullement, bien au contraire, ces deux personnalités d’être réélues à d’autres postes par les électeurs valaisans. En Valais, le C semblerait l’initiale de contradictoire, mais en fait il veut dire conservateur.

 

Pour déchiffrer cet imbroglio, il vaut la peine de revenir au point de départ. Depuis quand le christianisme est-il compromis avec la politique ? En fait depuis le début. En 315, l’empereur Constantin légalisa le christianisme dans l’empire romain, parce que le Christ lui aurait donné la victoire lors d’une bataille avec Maxence, son concurrent pour le trône. Ainsi le Christ fut censé intervenir dans une guerre civile entre deux soudards, bien qu’il ait été condamné à mort au nom du droit romain, trois siècles plus tôt. En 380, Théodose acheva cette triste besogne en désignant le christianisme comme religion d’Etat, obligatoire pour tous. Le malentendu fut ainsi durablement établi.

 

On ne refera pas l’histoire des siècles qui suivirent, mais le C servit à allumer des bûchers sur lesquels périrent hérétiques, réformés, juifs, musulmans, ce qui semblait plutôt contradictoire avec la position de son fondateur. Il y eut donc grand péril à mélanger politique et religion. Et cependant ce fut la règle : la religion d’Etat composait les gouvernants dans le transcendant, le sacré, l’inviolable, l’indiscutable, l’absolu. Et c’est encore aujourd’hui dans maints pays, le fondement du pouvoir.

 

Au moins dans la Suisse urbaine, ce principe n’est plus accepté. La politique est de l’ordre du contingent, du provisoire, de l’improvisé, du discutable. La foi elle est ancrée au cœur des croyants, elle ne dicte pas leur appartenance partisane, elle enseigne l’ouverture, la bienveillance, la bonté, la douceur, la tolérance. Elle est d’un autre ordre que l’affrontement politique ordinaire.

 

La Confédération suisse n’a pas de religion d’Etat. Cependant la réalité est plus subtile. Car les premiers mots inscrits dans la constitution fédérale sont “Au nom de Dieu Tout-Puissant!”, ce qui présume plus ou moins l’existence d’une ou de plusieurs religions. A une guerre du XIXe siècle près, la Suisse a bien vécu avec deux religions chrétiennes, catholique et réformée, qui sont aussi subventionnées paradoxalement par un cinquième de la population, de sentiment agnostique. C’est tout autre chose que la laïcité à la française, glaçante, agressive, dévalorisante : à une religion d’Etat s’y est substituée la religion de l’Etat, le plus froid de tous les monstres froids.

 

Cet exorde va beaucoup plus loin. Il signifie que tout ce qui va suivre n’est pas d’inspiration humaine. Ce n’est pas le bien commun supputé à partir des intérêts particuliers qui fonde l’Etat. La norme est transcendante. On verra tout de suite qu’elle est tellement exigeante qu’elle dépasse les forces humaines. Elle fixe un idéal inatteignable. C’est bien la définition de tout idéal.

 

Car le reste du préambule explicite un programme évangélique : « conscients de leur responsabilité envers la Création, résolus à renouveler leur alliance pour renforcer la liberté, la démocratie, l’indépendance et la paix dans un esprit de solidarité et d’ouverture au monde, déterminés à vivre ensemble leurs diversités dans le respect de l’autre et l’équité, conscients des acquis communs et de leur devoir d’assumer leurs responsabilités envers les générations futures, sachant que seul est libre qui use de sa liberté et que la force de la communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres. »

 

Ce programme fait écho à certaines des Béatitudes : « Heureux les pauvres en esprit, car le Royaume des Cieux est à eux.
Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage.
Heureux les affamés et assoiffés de la justice, car ils seront rassasiés.
Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu.
Heureux les persécutés pour la justice, car le Royaume des Cieux est à eux. »

 

Et donc, d’une certaine façon, le C de chrétien est applicable à toute l’institution nationale parce qu’elle met pratiquement en œuvre les exigences de la foi religieuse : respect intransigeant des minorités, solidarité sociale, égalité de tous, gouvernance incluant tous les partis, renoncement à toute expansion territoriale, promotion de la paix civile.

 

La politique suisse est inspirée des valeurs chrétiennes, sans en revendiquer l’exclusivité, le privilège, l’avantage. Il y a des chrétiens en politique dans tous les partis. Un parti n’est pas plus chrétien qu’un autre. La réforme du sigle PDC a donc un sens historique, même si elle a suscité des ricanements dans les autres partis. C’est être vraiment chrétien que de ne pas prétendre l’être plus qu’un autre.

 

 

 

La perplexité en politique

 

 

Gouverner c’est prévoir, dit-on. Ce commentaire est utilisé a posteriori quand les événements ont démontré ce qu’il aurait fallu prévoir et ce que l’on reproche à l’exécutif de n’avoir pas prévu. C’est exiger des gouvernants qu’ils sachent à coup sûr ce qui va se passer. C’est les condamner sans échappatoire car personne ne peut connaître l’avenir. On en a eu une belle démonstration durant la première moitié de cette année. Non seulement personne ne pouvait savoir qu’il y aurait une épidémie, mais de plus qui aurait pu prévoir les mesures indispensables ?

 

Soumis à cette exigence de résultats certains dans un contexte incertain, les exécutifs ont réagi comme n’importe qui à leur place : ils ont mentis pour se couvrir. Comme il n’y avait pas de réserves de masques, ils ont prétendu que le port de ceux-ci n’était ni nécessaire, ni même utile, voire dangereux. Citation d’Alain Berset : «Le port généralisé du masque, partout et tout le temps, ne protège pas les personnes saines et peut même avoir un effet contre-productif, en relâchant les comportements». Ce type de déclaration n’est pas propre à la Suisse mais a été entonné dans plusieurs pays européens selon un réflexe de défense élémentaire : si les citoyens attendent du gouvernement des dons de voyance extra-lucide, celui-ci n’a plus d’autre ressource que de dire n’importe quoi. Maintenant que les masques sont disponibles, on les « recommande » sans les rendre obligatoires dans les transports. Car il n’est pas possible de se déjuger à ce point.

Au-delà de l’épidémie, la politique a repris son train coutumier pour préparer la prochaine votation, à savoir six milliards pour acheter des avions militaires. Là aussi le Conseil fédéral est obligé de prévoir l’imprévisible : un conflit sur le continent européen qui exigerait que la Suisse préserve sa souveraineté en faisant étalage de sa force. Parmi nos voisins, les seuls qui aient jadis recouru au conflit ouvert furent l’Allemagne et la France. En 1870, en 1914, en 1939, la Suisse est demeurée hors du conflit, parce qu’elle s’était donné les moyens d’interdire tout mouvement tournant par son territoire. Aujourd’hui l’imprévisible est le renouvellement de cette situation. Il faudrait au préalable que l’UE disparaisse. Ce n’est pas impossible mais c’est assez peu probable.

Gouverner en cette situation signifie faire une balance des périls : quels sont les autres dangers, menaçant notre souveraineté dont nous devons nous prémunir ? L’épidémie n’est plus une menace potentielle mais une réalité fâcheuse, rien ne garantit qu’un vaccin sera trouvé, tout laisse prévoir que d’autres virus surgiront. Ce n’est pas un danger imprévisible du tout. C’est une certitude. Cela coûte cher par les faillites de petites entreprises, les pertes d’emplois, le chômage et la diminution des rentrées fiscales.

Il est un autre danger : la transition climatique. Il est à ce point évident et pressant qu’il est nié désespérément par tous ceux qui se refusent à le combattre, car ce serait une entrave à l’économie. Il en fut de même avec l’épidémie : les gouvernements européens, sans expérience d’une épidémie tardèrent à prendre la mesure dramatique du confinement tant celle-ci leur paraissait à juste titre comme destructrice de l’économie. En tardant, ils ont aggravé l’épidémie et prolongé la durée du confinement ainsi que  sa conséquence logique, la crise économique.

De la transition climatique on ne peut pas parler de probabilité : c’est une certitude. Elle peut avoir des effets dramatiques même en Suisse : si elle entraine de mauvaises récoltes au niveau mondial nous serons bien empruntés pour importer selon l’usage la moitié de notre approvisionnement. La mesure ne sera pas le confinement mais le rationnement, tout aussi déplaisant. Des activités économiques traditionnelles comme les transports aériens et automobiles peuvent être réduits à néant. Pallier cette crise signifiera aussi investir beaucoup d’argent public.

On pourrait continuer et rappeler que les pensions ne sont pas garanties, que l’assurance maladie coûte de plus en plus cher. Dès lors le peuple sera amené à choisir en septembre entre les avions, l’équipement médical, la transition climatique, les pensions. Comme il est souverain, il décidera, en toute ignorance de cause, en en sachant encore moins que les pouvoirs publics. La campagne électorale, les astuces publicitaires, les fausses nouvelles, les discours emporteront la décision. Cette procédure a un avantage immense : le peuple ne pourra pas reprocher a posteriori au Conseil fédéral de n’avoir pas su gouverner. Telle est la raison de la stabilité de nos institutions : le pouvoir est tellement dilué qu’en cas de malheur il est impossible de désigner un coupable.

 

 

 

 

 

La conversion du PDC

 

 

Ce parti dans sa composition actuelle traîne comme un boulet l’héritage du parti catholique conservateur de 1848, qui s’est appelé au fil des décennies : parti populaire catholique ; parti conservateur catholique ; parti conservateur-chrétien social ; parti démocrate-chrétien depuis 1970. Ces changements d’étiquette n’ont pas empêché son érosion de 23,4% des suffrages en 1963 à 11,4% en 2019. Il deviendra sans doute l’Alliance du centre en fusionnant avec le PBD et le PEV et en abandonnant toute référence confessionnelle, puisque celle-ci ne garantit plus un électorat inconditionnel. Il n’y a plus que 13% des catholiques qui soient fidèles à la pratique dominicale et 59% à croire en un Dieu unique. Le parti a suivi la confession dans son effritement. Son avenir se situe dans les valeurs du centre politique qui ne coïncident pas nécessairement avec celles défendues par l’Eglise catholique. La distanciation vient de s’opérer en matière d’homosexualité, que l’Eglise considère comme un péché et que la politique cesse de discriminer.

En témoigne la publication dans Le Temps du 3 juin d’un article plaidant en faveur du mariage pour tous, sous la signature du Conseiller national Vincent Maître. Il se réfère objectivement aux articles 8 et 14 de la Constitution fédérale qui garantissent le droit au mariage et le refus de toute discrimination du fait du mode de vie. Il s’agit de valeurs fondamentales qui se sont petit à petit imposées contre des traditions archaïques. Jadis dans nos contrées et aujourd’hui encore dans d’autres, l’homosexualité était punie de peine capitale. Par la suite elle a encore subi une forme de réprobation et de mise à l’écart. Il a fallu que médecine et psychologie finissent par imposer l’idée que l’homosexualité relève d’une tendance naturelle, commandée par la génétique ou par l’environnement, et qu’elle ne constitue ni une maladie, ni une perversion.

 

Dès lors, le Conseil national a accepté la loi du mariage pour tous par le score écrasant de 132 voix contre 52, avec des suffrages provenant non seulement du PDC mais même de l’UDC. Ainsi se concrétise dans la loi une valeur qui devient fondatrice de notre société : l’Etat n’a pas la prérogative de spécifier ou de sanctionner les relations sexuelles entre adultes consentants. Il lui reste à réprimer les violences dans ce domaine comme le viol, la pédophilie, le harcèlement, le féminicide, ce qu’il s’abstenait curieusement de faire antérieurement. On sort ainsi d’une double pratique fondée sur l’hypocrisie : la norme contraignait tout le monde sans protéger les faibles.

 

Il reste maintenant à poser la question du mariage civil lui-même. A quoi sert-il s’il n’augmente pas, comme maintenant ,l’impôt fédéral sur le revenu et s’il ne diminue pas les pensions ? D’où sort cette cérémonie communale plus ou moins expédiée comme une corvée par un personnage mandaté à cet effet ?

 

La France a inauguré en 2017 une procédure révolutionnaire : les divorces par consentement mutuel, soit 55% des cas, ne devront plus passer devant un juge pour être entérinés. Si les époux sont d’accord pour la garde des enfants, la pension alimentaire et le partage du patrimoine, il suffit de passer devant un notaire pour confirmer ces conventions. La République vient de faire un grand pas en arrière, dont notre Confédération devrait s’inspirer.

 

Un pas en arrière, car c’est bien la République qui a inventé en 1792 le mariage civil, qui n’existait pas sous la Monarchie, ni ailleurs dans le monde. Il y avait d’une part un éventuel contrat devant notaire pour régler les questions financières et d’autre part un mariage religieux pour authentifier l’engagement moral de fidélité, souvent écorné dans la pratique. Bien entendu l’adultère des femmes était réprimé lourdement tandis que les maris y échappaient.

 

Le mariage civil est une institution hybride, où l’Etat se mêle de ce qui ne le regarde pas. Dans certains pays anglo-saxons, des ministres du culte peuvent célébrer un mariage religieux qui vaut mariage civil. En Israël n’existe que le mariage religieux. On peut donc abolir le mariage civil, sinon comme une application dérisoire du principe de laïcité où l’on abroge la religion d’Etat pour la remplacer par une religion de l’Etat.

 

Dès lors que la France revient pour le divorce à une procédure devant notaire, on peut se demander pourquoi le mariage en Suisse a encore besoin de se célébrer devant un employé municipal affecté à cet office, sinon pour procéder à un simulacre de bénédiction laïque. Un notaire peut tout aussi bien enregistrer le consentement des époux et leurs conventions financières. On en reviendrait à la situation originelle. Aux époux de décider ensuite s’ils souhaitent un mariage religieux, qui seul peut enregistrer un engagement moral de fidélité.

 

 

 

 

 

 

 

 

Les trois leurres de la loi sur le CO2

 

 

Le propre des grandes crises est d’exacerber les inégalités  déjà existantes jusqu’à les rendre visibles. Ainsi il a fallu  distribuer des colis de nourritures à Genève, une des villes les plus riches du monde car les travailleurs précaires ne pouvaient supporter le confinement qui les privait de toute ressource.

Le parlement fédéral vient de discuter la future loi sur le CO2 qui repose essentiellement sur un mécanisme fiscal, augmenter les taxes sur toute pollution : carburants et combustibles, voyages en avion. Résultat  : les riches auront davantage de place dans les avions qui  circuleront beaucoup moins ; soit dit en passant si on avait voulu vraiment diminuer le trafic aérien, il n’aurait pas fallu sauver Swiss en le subventionnant à hauteur de deux milliards

Dans la France de 2018, le mouvement des gilets jaunes a réagi à une augmentation des taxes sur l’essence, programmée en vue d’en diminuer la consommation. Cette initiative négligeait le fait que, pour beaucoup de travailleurs, la voiture est le seul moyen d’accéder à leur emploi et qu’ils n’ont pas la possibilité de supporter des taxes accrues avec de faibles salaires. Augmenter les taxes sur l’essence n’empêchera pas ceux qui peuvent les payer de rouler sans nécessité et ceux qui doivent rouler pour gagner leur vie de ne plus y parvenir.

On retrouvera cette constante partout : les inconvénients de la transition climatique affecteront surtout les moins favorisés. Toute modification de l’environnement agit comme un filtre. Elle avantage les plus évolués pour qu’ils survivent en conformité à la cruelle logique de l’évolution selon Darwin. La sauvegarde de l’environnement et la justice sociale ne coïncident pas spontanément. Toute politique saine devrait donc prendre en compte deux objectifs difficilement conciliables : sauver la planète ; protéger les populations défavorisées. Dans l’optique de l’évolution biologique naturelle, elles seraient éliminées. L’évolution de l’espèce humaine exige peut-être de dépasser cette logique. Dans quelle mesure, avec quels moyens, selon quels critères ? Personne n’y a réfléchi. Le parlement fédéral pas plus que les autres.

Car il y a encore plus vicieux dans la loi. Elle vise à ramener les émissions de gaz de serre à zéro en 2050. Pas les émissions de la Suisse à vrai dire car nous achèterons des droits à polluer pour 25% du bilan. En effet il existe un vaste marché des droits à polluer où les pays sous-développés qui émettent peu de gaz peuvent vendre leur quota à ceux qui polluent le plus. On reproduit ainsi entre pays la dialectique exposée plus haut pour les personnes : un pays riche qui pollue beaucoup achète le droit de continuer. Cette institution bizarre est typique de la politique internationale. Alors que la seule réaction saine des conférences sur le sujet eût été de réduire au plus vite, partout où cela est possible, la production de CO2, elles se sont ingéniées à créer un marché des droits à polluer.

Il fonctionne comme suit. A chaque pollueur, une centrale à charbon par exemple, un quota de pollution est attribué. S’il est dépassé, une taxe de 100 Euros par tonne de carbone émise en trop est appliquée, sauf si l’entreprise polluante achète des droits de polluer à une autre entreprise, qui ne les a pas tous utilisés. Au départ, ce système n’a pas fonctionné du tout, car les quotas avaient été fixés trop haut : tout le monde pouvait continuer à polluer sans être imposé. En 2007, le prix de la tonne s’est donc effondré jusqu’à zéro. Après correction, il s’est depuis stabilisé aux alentours de 13 Euros.

En Suisse, les mesures d’économie déjà prises ont fait diminuer la consommation d’énergie par personne de près de 6% depuis 1990. C’est bien. Mais la population a simultanément cru de 20%. Au total, la consommation d’énergie du pays augmente au rythme de 0.5% par an. En achetant des droits à polluer, la Suisse « émet » théoriquement moins de gaz à effet de serre qu’en 1990, mais en réalité elle en émet toujours trop.

Selon l’inventaire de l’Office fédéral de l’environnement (OFEV), les émissions de gaz à effet de serre en Suisse se sont élevées en 2018 à 46,4 millions de tonnes d’équivalents CO2, soit environ 1,5 million de tonnes de moins qu’en 2017. En 2018, les émissions se sont révélées inférieures d’environ 14 % à celles de 1990. La baisse par rapport à 2017 s’explique par une nette diminution de la consommation de combustibles en raison d’un hiver doux. Le secteur des transports n’affiche quant à lui aucune baisse notable des émissions en 2018. Selon les estimations actuelles, la Suisse manquera son objectif climatique national pour 2020 de -20 % par rapport à 1990.

Ce système de droits à polluer revient à attribuer à un pays riche le privilège de faire moins d’efforts que les autres, alors que les pays développés possèdent la capacité technique et financière de cesser complètement d’émettre, tandis que les pays en voie de développement ont besoin d’augmenter leur production d’énergie à bon marché, en polluant si nécessaire. L’existence de ce marché a été stigmatisé par le pape François qui en exprime bien le caractère immoral  :     « La stratégie d’achat et de vente de “crédits de carbone” peut donner lieu à une nouvelle forme de spéculation, et cela ne servirait pas à réduire l’émission globale des gaz polluants. Ce système semble être une solution rapide et facile, sous l’apparence d’un certain engagement pour l’environnement, mais qui n’implique, en aucune manière, de changement radical à la hauteur des circonstances. Au contraire, il peut devenir un expédient qui permet de soutenir la surconsommation de certains pays et secteurs. » (Laudato si, 171)

Ce n’est pas tout. La Suisse devrait encore tenir compte des “émissions grises”,  ces gaz à effet de serre émis pour produire les biens de consommation importés de l’étranger. La réduction des émissions territoriales de la Suisse depuis 1990 ne tient pas compte d’une augmentation de 44% si l’on prend en compte le CO2 des biens importés La Suisse délocalise de la sorte une seconde fois son empreinte climatique à l’étranger. L’Office fédéral de l’environnement estime que l’impact total de la Suisse, pas uniquement climatique, se manifeste à 73% à l’étranger.

On n’échappe pas au destin d’un des pays les plus riche du monde, qui forcément consomme beaucoup et pollue en conséquence. Sinon à quoi servirait l’argent? Il permet d’acheter le superflu. Taxer les riches d’un pays riche revient à se donner bonne conscience à bon compte. C’est l’équivalent de la piécette que la bourgeoise donne au mendiant en sortant de l’église

Une véritable politique consisterait à prendre des mesures positives qui impliquent uniquement la production d’énergie renouvelable sur le territoire national. Nous devrions bien cesser d’importer du pétrole en 2050 si on voulait vraiment être sérieux. On ne fait que semblant d’y croire en espérant bien que ce ne sera pas le cas.

 

 

 

 

Le racisme est une marque d’ignorance

 

 

Le racisme qui refait surface cause des tragédies.  Et même dans les commentaires sur ce blog, un intervenant, favorable à la filtration des immigrants en Suisse, s’en est justifié au nom de la préservation de la « race blanche ».  En réalité, cette référence bien trop courante ne veut strictement rien dire. Tous les hommes vivant sur Terre dépendent d’un ancêtre commun

Par l’analyse génétique de l’ADN ancien, les spécialistes estiment que cet ancêtre se situe dans une fourchette entre cinq et un million d’années, soit un Australopithèque ou soit un Homo Erectus. Le plus probable se situe à -1 900 000 ans, date d’apparition du gène important pour la parole et le langage.

La première sortie de l’Afrique, lieu d’origine de l’espèce humaine, vers l’Europe et l’Asie fut celle d’Erectus, voici 1.8 millions d’années. Il évolua en parallèle vers trois espèces humaines distinctes : Sapiens en Afrique, Neandertal en Europe, Denisovien en Asie.

Depuis son apparition voici 300 000 ans, Homo sapiens a dû cohabiter avec au moins cinq autres espèces humaines. Homo naledi a vécu en Afrique australe jusqu’il y a 225 000 ans ; Homo florensis dans la seule île de Florès en Indonésie jusqu’il y a 50 000 ans ; Homo luzonensis dans l’île de Luçon aux Philippines jusque 50 000 ans ; Homo erectus d’abord en Afrique puis en Asie et en Europe de 1.8 millions à 108 000 ans ; Homo denisovensis en Asie de 200 000 à 50 000 ans ; Homo neandertalis en Europe et Moyen-Orient de 430 000 à 40 000 ans.

Les trois premières espèces s’éteignirent sans laisser apparemment de descendants. En amont de ces espèces, sans parler de celles à découvrir, Homo erectus fut sans doute le lointain ancêtre de tous les humains actuels.

La seconde sortie d’Afrique fut celle de Sapiens voici 185 000 ans. Comme les trois espèces existantes étaient restées interfécondes, elles se sont effectivement métissées. Avant d’arriver en Europe, Sapiens se croisa avec les premiers arrivants, devenus Neandertal, sans doute au Moyen-Orient comme en témoigne un crâne découvert en Palestine avec des traits communs aux deux espèces. En Asie, il se croisa avec Neandertal et Denisovien, issus également d’immigrants Homo erectus.

De ce métissage sont nés les Européens d’une part, les Asiatiques d’autre part. Ces derniers migrèrent ensuite vers la Polynésie et l’Amérique en profitant de la dernière glaciation (-110 000, -10 000), qui permettait de passer à pied sec de Sibérie en Alaska, par suite de la baisse du niveau des océans (-120 mètres). De même les ancêtres des Aborigènes australiens traversèrent sur des radeaux les bras de mer étroits qui séparaient l’Australie du Sud Est asiatique voici 40 000 ans.

La peau claire des Européens est héritée des gènes portés par Neandertal, adapté depuis longtemps au climat européen. Dans un climat froid, faiblement éclairé par le soleil en hiver, elle constitue un avantage par rapport à une peau foncée. En effet, il faut qu’une proportion suffisante de rayons ultra-violets pénètre le derme pour synthétiser la vitamine D, dont la carence engendre une fragilité osseuse. En revanche dans le climat africain une peau foncée protège de la carence en vitamine B9 indispensable pour le développement correct du fœtus. Définir des « races » selon la couleur de la peau est donc particulièrement absurde. Cela ne dit rien sur la généalogie car cela dépend d’une adaptation au climat.

Les gènes de Neandertal présents dans un Européen représentent en moyenne 2% du génome, mais la mise bout à bout de tout ce patrimoine génétique préservé se monte à 30 %. Neandertal n’a donc pas disparu, il subsiste avec les Européens. Les seuls Sapiens de “race pure” sont les Africains, à rebours des fantasmes racistes.

Les métis Européens ne sont pas pour autant des dégénérés car le métissage apporte une plus grande richesse génétique qui permet de combiner les avantages des deux parents en terme de résistance aux épidémies et en apport mutuel de techniques.

 

 

Le défi de la Confédération européenne

 

Un pas décisif va possiblement être franchi dans l’accession de l’UE au stade de Confédération. Elle va émettre un emprunt solidaire de tous les pays. Concrètement, les riches du Nord vont aider les pauvres du Sud à surmonter l’impasse budgétaire dans laquelle ils se débattent, avec moins de ressources fiscales, davantage de charges et le fardeau d’une dette antérieure déjà trop lourde. Quelqu’un en Allemagne a compris que la ruine de l’Italie et de l’Espagne serait nuisible pour ses exportations. Ce quelqu’un est sans doute, à elle toute seule, Angela Merkel.

 

Pourquoi elle ? Pour plusieurs raisons dont les deux principales sont sa formation de physicienne, qui la prémunit contre les idéologies, et son père pasteur, qui lui a inculqué par l’exemple des réflexes de chrétienne. En un mot, pour elle, l’intérêt et le devoir de l’Allemagne coïncidaient. C’est plus souvent le cas qu’on ne le croit. La charité est réaliste, car elle promeut la vie en commun plutôt que la guerre.

 

Une fois de plus, l’Europe avancera de la sorte grâce à un défi surmonté. D’ailleurs, ses institutions ne sont nées que du cumul des réponses à toutes les crises successives. La pandémie enseigna à tout le monde que le salut se trouve dans la solidarité. C’est la seule façon de partager les ressources vitales en cas de nécessité : les médicaments, les protections, les lits disponibles dans les hôpitaux. Des patients alsaciens ont été admis en urgence par la Suisse, le Luxembourg et l’Allemagne. Ce n’était pas seulement de la charité, car il fallait éteindre le plus vite possible le foyer alsacien pour parer le risque de contamination à travers des frontières, qui sont toujours un peu poreuses.

 

Dans de telles circonstances, un pays doit d’abord compter sur ses propres ressources et puis, très tôt, sur les pays avoisinants. Tel est le rapport inévitable et nécessaire entre la Suisse et l’UE.  Celle-ci constitue un marché de 500 millions de consommateurs, une dimension juste après la Chine et l’Inde, bien avant les Etats-Unis. Qu’il s’agisse d’économie ou de santé, cette taille est un atout important. Huit millions d’habitants peuvent envisager l’autonomie, pas l’autarcie. Mais celle-ci est à la mesure d’un continent, qui ne peut pas se reposer sur la bienveillance de la Chine ou des Etats-Unis.

 

La Confédération helvétique est née elle aussi des épreuves qu’elle a surmontées. Il y a fallu sept siècles et ce n’est pas terminé. Car l’épreuve de la pandémie et la crise économique postérieure nous enseignent maintenant notre solidarité continentale. Nous ne sommes pas une île au milieu du Pacifique, nous sommes entourés de terres. Dès lors, les cantons les plus touchés ont forcément subi la proximité naturelle de la France et de l’Italie. Comme une partie importante du personnel médical était formée de frontaliers, il était impossible de clore hermétiquement les frontières.

 

Quoiqu’en pense la majorité des citoyens, le destin de la Suisse est lié dans une certaine mesure à celui de l’Europe. Le désordre du continent serait contagieux. Si l’UE éclatait sous la pression de la double crise, la Suisse en pâtirait. C’est cela qu’Angela Merkel a compris : son action doit nous inspirer. L’égoïsme national n’est pas une vertu, il n’est pas réaliste, il joue sur la peur qui est si mauvaise conseillère.

 

Or, si pour son salut l’Europe doit évoluer d’alliance économique à Confédération, encore faut-il qu’elle dispose d’un modèle. La Suisse le représente. Mais la Confédération helvétique n’est pas faite de quatre nations délimitées par leurs langues. Elle est bâtie sur des cantons, bien distincts, aptes à agir au plus près des intérêts et des sentiments de leurs citoyens réunis en 26 peuples.

 

De même, l’Europe ne peut se construire sur les Etats-nations existants, bricolés au gré des guerres séculaires. Il existe un peuple catalan, écossais, flamand, basque, corse, lombard, bavarois. Même la France, le plus centralisé des pays européens, a commencé à le comprendre sous le choc de la pandémie. Les régions et les villes se sont départies d’une obéissance rigide à Paris. Dans l’urgence, le centre a cédé. Parfois en d’absurdes combats d’arrière-gardes, comme l’interdiction faite aux maires d’imposer le port du masque.

 

Le fédéralisme suisse construit sur une expérience séculaire, est subtil. Il ne peut ni s’enseigner, ni s’imposer mais se vivre et s’expérimenter. Ne nous demandons pas ce que l’UE peut faire pour nous car nous pouvons faire beaucoup pour elles. C’est notre intérêt et aussi notre devoir bien compris. A titre de préambules à cette action si nécessaire, ne serait-il pas prophétique que la Suisse garantisse à titre subsidiaire ce grand emprunt qui va fonder la solidarité européenne ? La générosité bénévole des riches constitue un investissement à long terme qui rapporte plus qu’il ne coûte, à savoir la bonne réputation.

 

 

 

 

Nous ne sommes pas coupables

 

En dehors des crises sanitaires et économiques, ce début d’année semble faire la preuve que l’homme occidental aurait changé radicalement dans sa conscience habituelle : personne n’a osé défendre la thèse aberrante selon laquelle la pandémie constituerait la punition collective de nos péchés par une décision divine ou diabolique. C’est une première. Jadis beaucoup de sectes ont proliféré sur ce leurre traditionnel : comme chacun a l’une ou l’autre chose à se reprocher, il est enclin à croire que des esprits l’espionnent et qu’ils lui envoient une épreuve à la fois pour le punir, lui faire faire pénitence et finalement l’absoudre. Par ce mécanisme mental élémentaire les événements prennent un sens et nous acquerrons la posture de manipulateur cosmique.

 

C’est une très vieille manie. On en trouve la première trace écrite dès le chapitre 3 de la Genèse : Adam, incité naturellement par Eve, commet un péché originel. Il est exclu du Paradis terrestre, condamné à travailler tandis que Eve accouchera dans la douleur. Non seulement tous les deux mourront, ce qui n’était pas le cas auparavant, mais ils lègueront leurs tares à toute leur descendance. Cette fable moyen-orientale a créé puis maintenu un biais psychologique chez l’homme occidental : il se sent coupable d’exister tout simplement, il est l’opprobre de la Création, un raté manifeste par sa propre faute.

 

Les théologiens ont brodé abondamment sur ce thème si attachant. Il y a la pittoresque théorie de la prédestination. Le salut éternel d’un individu ne dépendrait pas de ses œuvres mais d’une libre décision de Dieu, arrêtée avant même la naissance de l’homme. Quel que soit le comportement de celui-ci, il est donc sauvé ou damné de toute éternité. Cette thèse a pour point de départ un trait fondamental du christianisme : Dieu sauve même le pêcheur. De là à en déduire qu’il damne le juste parce que tel est son bon plaisir, il y a une marge que la scolastique médiévale, raffolant de constructions purement cérébrales, n’hésita pas à franchir.

 

Dès lors, chaque fidèle ne put manquer de s’interroger dès cette vie sur ce que sera son sort dans la suivante. Dans un premier temps, les pasteurs conseillèrent de travailler sans relâche dans un métier afin d’apaiser l’angoisse. Dans un second temps, ils en vinrent à considérer la réussite matérielle comme un signe de la décision divine et la fortune terrestre d’un fidèle devint une mesure tangible de son élévation spirituelle.

 

En résumé, le salut éternel d’un dévot, ou plutôt l’idée qu’il s’en faisait, finit par dépendre de son acharnement au travail, de l’ampleur de son épargne et de l’habileté de ses placements. Ce contresens d’un contresens fonde la société contemporaine. Dans l’idéologie productiviste, l’homme ne peut se réaliser que par le travail ; son existence perd son sens lorsqu’il cesse de travailler par le chômage ou la retraite ; le travail n’est significatif que s’il est rémunéré financièrement ; la part du revenu qui n’est pas indispensable pour les besoins immédiats doit être épargnée et investie de façon à augmenter la productivité du travail et la reproduction du capital. Ces injonctions, qui n’ont plus rien à voir avec la religion, sont ancrées dans l’inconscient collectif des sociétés industrielles.

 

Pour revenir à la pandémie, il y a eu naturellement des tentatives pittoresques d’y trouver un coupable. Pour Trump, elle est évidemment chinoise. Certains ont raffiné en prétendant que le virus avait été fabriqué de main d’homme dans un laboratoire de Wuhan. Les Chinois ont répliqué en mettant en cause la délégation américaine dans une manifestation sportive sur leur territoire. A l’autre bout de l’échiquier politique des écologistes ont expliqué que le transfert de virus à l’homme était un résultat de la déforestation et de l’extinction des espèces. Enfin d’aucuns ont lié la pandémie à la transition climatique et le présent blog n’a pas fait exception. Ce serait toute l’humanité gaspilleuse et polluante qui serait coupable. On en revient inévitablement au péché originel, qui explique tout parce que l’on ne sait pas ce qu’il est.

 

Tout cela n’est pas sérieux. L’humanité a affronté des fléaux et elle en affrontera encore. Pour lutter contre un tsunami, il faut construire des digues. Pour maîtriser une pandémie, il faut des masques, des désinfectants, des surblouses, des services d’urgence, assez de médecins et d’infirmières, un système d’alerte précoce, une recherche fondamentale sur les virus et les vaccins, un confinement à temps. Il faut aussi et surtout une instance de décision qui ne soit pas politique mais professionnelle,  compétente et souveraine. Daniel Koch a endossé au fil des semaines cette figure charismatique, comme un autre général Guisan. En un mot, il faut impérativement cesser de nous sentir coupables pour devenir vraiment responsables.

 

 

 

 

 

Le foot contre la santé, la Ville contre la Confédération

 

On peut comprendre que des jeunes aient envie de se déconfiner en se rassemblant pour un match de football. Néanmoins, c’est contraire à la loi fédérale qui prohibe les vastes rassemblements. On ne peut oublier que l’Alsace a été sévèrement touchée après un culte évangélique et que la Lombardie l’ait été précisément après un tel match. Statistiquement, dans ce genre de manifestation, sur mille personnes il y a forcément des porteurs de virus asymptomatiques. Dans la proximité recherchée, dans la convivialité, dans l’enthousiasme, c’est le risque très élevé d’une large contamination.

 

Or ce genre de manifestation non autorisée s’est produit au moins à deux reprises dans l’agglomération lausannoise. Une fois à Chavannes et jeudi passé aux Boveresses. La police présente n’est pas intervenue. Raison invoquée : la proportionnalité et le risque de débordements, formules quasiment liturgiques pour arrêter toute contestation. Malgré ces éléments de langage soigneusement choisis, cela reste un aveu d’impuissance. Une foule nombreuse ne peut évidemment pas être dispersée sans risque. Est-ce une raison suffisante pour ne pas le prendre, en courant de ce fait l’autre risque, bien plus grave, celui d’un retour de la pandémie, c’est-à-dire des morts ? Le municipal lausannois a émis l’opinion que c’était aux officiers sur le terrain de prendre la décision : de la sorte plus personne n’est responsable.

 

Or, telle fut la décision de la Ville. Ce réflexe de démission révèle la fragilité des institutions helvétiques. Confédération, organes intercantonaux, Cantons, organes intercommunaux, Communes constituent une superposition de cinq niveaux de décision. En temps normal, c’est une excellente application du principe de subsidiarité : faire prendre toute décision au plus près de terrain. En temps de crise, c’est une limite inhérente à la démocratie directe, qui est à la fois tellement précieuse mais aussi tellement exigeante. La Confédération peut édicter toutes les lois mais elles ne sont applicables que par les cantons et les communes qui disposent de la force publique. La ville de Lausanne n’a pas respecté cet équilibre très délicat entre un minimum de centralisme et une nécessaire efficacité en temps de crise. . La Suisse a décidé de se sauver dans son ensemble, sans devoir établir des frontières intérieures comme la France vient de le faire avec son rayon de 100 km du droit de voyager.

 

A la limite, ce mécanisme suppose de plus un civisme parfait de la population. Si celle-ci obéit spontanément à la loi, il n’est pas besoin de répression et d’exercice du pouvoir. Pendant trois mois la population a fait preuve d’une discipline remarquable, même au détriment de l’activité économique locale, de la survie des PME, de la sauvegarde de l’emploi. Il est stupide de risquer d’annihiler cet effort de tous pour le plaisir de quelques-uns.

 

En particulier, la scission de l’agglomération lausannoise en deux avec un district Lausanne Ouest ne simplifie pas les choses. La police de ce district de huit communes se monte au total à 164 agents dont tous ne sont pas opérationnels sur le terrain. Dans le cas du match à Chavannes, on ne voit pas comment cette police aurait pu contenir un millier de participants. La sagesse commandait effectivement de ne pas intervenir. Mais cette situation de crise, comme toujours, révèle une faiblesse à corriger. Les huit communes de l’Ouest sont en fait parties de la ville de Lausanne et n’en ont été séparées que pour d’obscures rasions. Ce serait l’occasion de corriger le tir. Une ville est un tout organique pour les transports, la formation, la sécurité, la distribution d’eau et d’électricité, la gestion des déchets. La couper en deux est une aberration, qui obère un peu plus la capacité d’agir.

 

Ce qui s’est passé témoigne de l’insoumission de l’échelon inférieur communal à appliquer les décisions de l’échelon le plus élevé fédéral. C’est compréhensible : un municipal doit se faire réélire par le corps électoral de la ville : quoi que décide la Confédération, l’élu est captif de son électorat. Dès lors, c’est le peuple qui décide, même s’il n’est pas en position d’évaluer le rapport coût-bénéfice. Ne pas faire respecter la loi fédérale, c’est de la démagogie locale, c’est éreinter la crédibilité de la légalité, c’est exercer une pression violente pour qu’elle soit modifiée. Le municipal en charge ne l’a pas dissimulé.

 

Si le football était à ce point populaire que la loi ne puisse s’y appliquer, il en sera de même pour les restaurants, les cinémas, les entreprises de toute sorte. Chaque secteur décidera au petit bonheur la chance. Quand l’épidémie reprendra, la faute sera attribuée à la Confédération. Que c’est dur de gouverner un pays quand on n’a pas le pouvoir ! Que c’est difficile quand le peuple a été gâté depuis si longtemps qu’il n’imagine même plus qu’un fléau puisse le menacer ! Camus avait prédit en 1942 ce qui allait arriver : « Les fléaux sont une chose commune, mais on croit difficilement aux fléaux lorsqu’ils vous tombent sur la tête. Il y a eu dans le monde autant de pestes que de guerres. Et pourtant pestes et guerres trouvent les gens toujours aussi dépourvus »

 

 

 

La culture n’est pas un luxe

 

La crise sanitaire n’est que le prologue de la crise économique et sociale dont les ravages seront plus conséquents. Elle était latente car le système technique qui a engendré huit milliards d’hommes repose sur l’exploitation de ressources non renouvelables, les combustibles fossiles, la multiplicité des espèces vivants, les terres fertiles, la disponibilité d’eau. En ce sens la crise sanitaire n’a fait que dévoiler les fragilités existantes. En Europe, 40 millions de chômeurs sont subventionnés par les pouvoirs publics. Comme le revenu des impôts ne le permet pas, c’est en s’endettant que l’opération fonctionne, c’est-à-dire en refilant la dette à la génération à venir.

 

Les travailleurs le plus à risque sont les indépendants, commerçants et artisans. Mais aussi une catégorie moins souvent considérée, la plupart des travailleurs de la culture, appartenant aux mondes du théâtre, de la danse, de la musique. Ils travaillent normalement en enchaînant les contrats et en acceptant une existence souvent précaire : on estime que leur revenu moyen est de l’ordre de 5000 CHF par mois. Actuellement ils sont 4130 demandeurs d’emploi. En temps normal ils émargent au chômage entre deux contrats, pourvu qu’ils aient cumulé douze ou dix-huit mois durant les deux années antérieures Après c’est recours à l’aide sociale. Une musicienne a fait ses comptes : elle touche 7.6CHF par jour. Or, subitement les contrats vont disparaitre ou s’amenuiser pendant une année au moins. La demande est latente d’allonger le délai à quatre ans.

 

Les pouvoirs publics sont assiégés de toute part. Il faut évidemment sauver tous les coiffeurs et le plus possible de restaurants. Il semble qu’il ne soit même pas question d’abandonner les prostituées, dites dans le langage châtié des anarchistes travailleuses du sexe. Mais les artistes ?

 

C’est une catégorie sociale, à la fois adulée dans les médias et jalousée par tous ceux, très nombreux qui avaient une vocation et qui ne l’ont pas suivie par souci élémentaire de gagner leur vie. Pour une part importante de l’opinion publique, les artistes sont déjà rémunérés par l’intérêt de leur métier, par le plaisir qu’ils y prennent, par le sentiment de se réaliser pleinement dans son exercice. Plus sordide encore est la conviction sourde qu’en les réduisant à la médiocrité financière, on suscite leur créativité. La faim serait leur meilleure conseillère, la bohème leur inspiration, l’incertitude leur aiguillon.

 

Parfois il semble que la société soit partagée en deux couches qui ne se mélangent pas : les véritables travailleurs astreints à des tâches ennuyeuses et répétitives, sans l’ombre d’une signification ; les dilettantes de l’art qui sont privilégiés par leur emploi. Ils ont pour fonction de distraire les premiers, voire de les faire réfléchir en peignant un monde où le travail, labeur et besogne, bagne et dévoreur de temps, serait supprimé. Ce ne serait qu’un luxe dont en temps de crise on pourrait se passer.

 

On peut être d’un avis diamétralement opposé. Une crise remet toujours l’ensemble des individus devant leur destin et les mène à se poser des questions existentielles : est-ce vraiment nécessaire de travailler pour dépenser et de dépenser pour faire travailler les autres ? La vraie vie n’est-elle pas absente ? Peut-on rêver à une existence faite de plaisirs, de rires et de jeux ? A force de s’exténuer pour nourrir sa famille, ne risque-t-on pas de la perdre de vue?

 

Face à une crise sanitaire qui précède et prépare une crise climatique, il faut enseigner une vie vraie qui ne soit plus faite de consommation à outrance. Les hommes politiques peuvent faire des discours, les pasteurs des prêches, les philosophes des thèses, en fin de compte il faut passer par le cœur plus que par le cerveau, par les tripes plus que par la calculette. A ce titre la culture n’est pas un luxe et tout artiste qui doit abandonner sa vocation pou un métier alimentaire constitue une perte irréparable, celle du sens.