Le concept d’heures de bureau en sécurité aérienne

 

Jusqu’à présent la police de l’espace aérien suisse n’était assurée par l’aviation militaire que durant les heures de bureau, soit de 8h à 12h et de 13.30h à 17h. Cela permettait aux pilotes de ne pas se lever trop tôt, de ne pas se coucher trop tard et de déjeuner à leur aise. Cette limitation fut justifiée par la pénurie de pilotes.  Afin pallier ce déficit de personnel, le Conseil fédéral propose maintenant de commencer par dépenser huit milliards pour de nouveaux appareils. Pour les pilotes on verra plus tard, mais c’est promis, dans un avenir lointain la sécurité sera assurée 24h/24, comme si c’était vraiment important.

Premier pas dans la bonne direction, la police aérienne sera désormais assurée de 6h à 22 h car, plaide-t-on, c’est dans cet intervalle que  se produisent 90% des déplacements aériens. Les dix pourcents non couverts semblent ne pas poser de menaces. La Suisse aurait-elle conclu une convention en ce sens avec Daesh ?

Deux avions seront disponibles à Payerne, capables de décoller en 15 minutes. Est-ce suffisamment rapide pour déjouer un détournement par des terroristes ? Faut-il dès lors consacrer huit milliards à l’achat d’une nouvelle flotte ? Le peuple décidera mais il serait opportun de l’éclairer au préalable. Car d’inévitables questions restent ouvertes.

En dehors de ces sept heures et demie de police assurée, l’espace aérien n’était contrôlé jusqu’ici que par le service de surveillance Skyguide. D’où une question inévitable : si cela suffit les deux tiers du temps, pourquoi ne pas s’en satisfaire 24h/24, ce qui coûterait nettement moins cher ?

Cependant Skyguide ne permet pas d’intercepter des avions en voie de divagation. Depuis le 11 septembre 2001, on sait ce qu’il peut en coûter : 2763 morts à New York, l’humiliation infligée à la plus puissante nation du monde. Cela soulève une autre question embarrassante : comment se fait-il que l’aviation militaire de Etats-Unis n’ait pas réussi à intercepter un seul des quatre Boeing 767 qui ne suivaient plus leur plan de vol ? Cela tendrait à prouver que ce n’était pas possible même avec des intercepteurs déjà en l’air. Question annexe :  qui prendra en Suisse la décision d’abattre délibérément un avion civil détourné avec ses passagers, en étant incertain de son objectif ?

L’attaque d’objectifs situées en Suisse ne peut être exclue et elle justifie des précautions adéquates. Mais lesquelles ? C’est déjà arrivé le 17 février 2014 avec un avion d’Ethiopian Airlines détourné par son copilote sur Genève. Comme c’était en dehors des « heures de bureau » suisses, l’avion détourné fut escorté par les Italiens, puis par les Français, qui ont l’air de travailler à n’importe quelle heure. Fort heureusement, ce pilote éthiopien demandait simplement l’asile politique et ne nourrissait pas la mauvaise idée de s’écraser sur les locaux des Nations Unies. Mais on n’en savait rien avant qu’il ne se pose.

Cela soulève une troisième question : comment intercepter en Suisse un avion détourné vers l’Aéroport de Genève compte tenu de la faible distance de l’espace aérien entre Dardagny et Cointrin, parcourue en quelques minutes ? On pourrait poser des questions analogues pour l’aéroport de Bâle, situé en France, et celui de Zürich, proche de l’Allemagne. Ce rôle d’interception d’avions civils est-il tout simplement concevable sur un territoire exigu ?

L’interception d’un avion militaire est encore plus problématique. Sa traversée du territoire du Nord au Sud prend de l’ordre de huit minutes. Sauf si l’intercepteur se trouve déjà en vol sur l’itinéraire emprunté, la tâche semble impossible. En temps de paix, des avions militaires étrangers, sans munitions, peuvent traverser l’espace aérien helvétique après communication du plan de vol par voie diplomatique. Mais en temps de guerre, puisque nous ne cessons de nous préparer pour cette éventualité ? Ne serait-il pas opportun de rejoindre tout simplement l’OTAN ?

 

Les élus doivent-ils être au-dessus de tout soupçon ?

 

Les médias s’occupent beaucoup plus des politiciens dans leur vie privée que de leur action politique proprement dite. Car les lecteurs sont ennuyés par la politique elle-même, qui est compliquée, lointaine, abstraite. En revanche l’intimité des politiciens les intéresse car ils peuvent la comparer à ce qu’eux-mêmes vivent. Ils peuvent comprendre ce qu’est un procès perdu, un voyage frais payés, une déclaration fiscale, le harcèlement sexuel. Il en est de reste de même pour les artistes. Certaine presse ne s’occupe que de leurs liaisons ou de leurs divorces plutôt que de leurs performances culturelles.

Dans cet esprit racoleur, cela vaut la peine de publier une photo du Conseiller fédéral Moritz Leuenberger en costume de bain sortant de la mer. Il en devient plus humain. Ce qu’il a réalisé comme avocat, Conseiller national ou Conseiller fédéral est peu important. Ne parlons même pas de Pierre Maudet. Mais Yvan Perrin ou Valérie Garbani ont été stigmatisés publiquement pour leur propension à l’alcool, alors qu’il s’agit d’un drame personnel méritant la compassion et la discrétion plus que la réprobation. On a reproché à Pascal Broulis des voyages à l’étranger tous frais payés et ses navettes entre deux domiciles. Isabelle Moret est blâmée non pas pour ce qu’elle fait mais parce que l’administration fiscale est en retard dans l’envoi de ses taxations.

Toutefois ces mesquineries ordinaires ne sont rien à côté du sabotage récent de Viola Amherd, procédant de l’amalgame le plus grossier. Celui-ci compromettrait, semble-t-il, son éventuelle candidature au Conseil fédéral. Or, il s’agit d’un banal procès civil opposant l’hoirie Amherd, propriétaire, à un locataire au sujet du montant des loyers. Cela n’a strictement rien à voir avec l’engagement politique de cette conseillère nationale. Il n’y a rien de déshonorant à être partie à un procès civil. Il faut bien que les tribunaux servent à régler les différends de nature financière. Mais cela donne une page entière de 24 Heures sous un titre : « Viola Amherd condamnée ». Le lecteur pressé, ne faisant pas la distinction entre civil et pénal, lui aussi condamne déjà l’intéressée, présumée suspecte. De quoi ? En fin de compte d’être propriétaire et de recourir à la justice ?

Est-on assuré que ces révélations inutiles proviennent seulement de la nécessité de vendre du papier en fabriquant de gros titres attrape gogo ? Car ce genre d’attaques peut aussi servir les compétiteurs dans une course à l’élection, en déconsidérant un(e) concurrent(e). Est-on bien sûr qu’il n’y a pas dans certain cas manipulation de l’opinion publique par manipulation préalable de la presse ?

Avant tout les politiciens ont droit à leur vie privée comme tout citoyen. S’ils font un excès de vitesse, s’ils boivent une fois de trop, s’ils ont traversé en dehors des clous, cela ne regarde pas les électeurs mais la police. Lorsqu’il y a interférence entre la vie privée et leurs fonctions publiques, ils sont couverts, comme tout citoyen, par la présomption d’innocence jusqu’à ce qu’un tribunal tranche le cas. Sinon s’établit petit à petit, par dérive médiatique, une sorte de monstre juridique, la présomption de culpabilité.  En somme, tout élu serait déjà, de ce seul fait, un délinquant en puissance. Intéressé par le pouvoir, il avoue par ce seul vice qu’il en cache bien d’autres.

 

 

L’amour aux CFF, expression ultime de la suissitude

 

Nos murs furent jadis orné d’une affiche à l’entête des CFF représentant un jeune père disant à sa petite fille: “En entrant dans le train, j’ai tout de suite remarqué ta mère”. Quel rapport entre les CFF et cette conversation familiale? Aucun apparemment. C’est bien ce que vise le rédacteur de la publicité. J’y pense depuis vingt ans. Ce publicitaire avait du génie.

Car il faut réfléchir un bon bout de temps pour construire dans sa tête un véritable roman feuilleton : le père raconte à sa fille comment il a rencontré, dans un train CFF pour la première fois, celle qui devait devenir sa femme. La vie même de la petite fille devient une conséquence directe de cette rencontre fortuite dans ce lieu inattendu. Si les CFF n’existaient pas, jamais la petite fille ne serait née. Elle est un peu la filleule de la Confédération Helvétique, représentée par sa branche ferroviaire.

Alors, nous poursuivons notre déambulation, songeant à cette affiche et son message s’imprime en nous par l’effort de déchiffrement qu’il exige. Nous nous mettons à rêver. Avons-nous pris suffisamment le train pour rencontrer à coup sûr la femme ou l’homme de notre vie? L’expression “transports en commun” possède un double sens, l’un ferroviaire, l’autre érotique. Un wagon reste à la fois le dernier salon où l’on cause et le lieu de la drague la plus convenable qui soit, sous l’œil bienveillant mais sévère du contrôleur.

L’entreprise de séduction prend un aspect subtilement fédéral qui renvoie aux valeurs éternelles de l’Helvétie ferroviaire. Dans un train qui arrive toujours à l’heure, est-il possible de rater son rendez-vous avec l’âme sœur ? Car il s’agit d’un train suisse. Nul n’aurait l’idée de rencontrer la future mère de ses enfants dans un RER parisien où les jeunes filles connaissent davantage le viol que l’anneau nuptial. Ou dans un métro new-yorkais où le fiancé potentiel risque bien plus d’être dévalisé par des voyous que de remarquer une chaste et pure fiancée. Les jeunes filles, qui s’installent dès le matin pour trouver un mari dans un train effectuant continuellement la navette entre Saint-Gall et Genève, sont les plus recommandables, bien plus que celles qui hantent les cafés, les boites de nuit, les théâtres d’avant-garde, les réunions syndicales ou politiques, les universités.

Or, cette rencontre, que j’oserais qualifier du premier type, ne peut se faire que dans le train. Si vous circulez en voiture, le slogan devient : “En renversant son cyclomoteur, j’ai tout de suite remarqué ta mère” ou bien “En choisissant parmi les autostoppeuses, j’ai instantanément distingué ta mère”. Si vous circulez à pied, cela donne : “En suivant toutes les filles possibles, j’ai fini par découvrir ta mère.” D’un mauvais goût écœurant.

L’idée du train comme lieu privilégié d’un coup de foudre comporte un élément rationnel et rassurant. Le jeune homme prend le train pour aller à son travail. Ou même, mieux encore, il est en uniforme et se rend à son cours de répétition : il est déjà sous-lieutenant. La jeune fille va à l’école, une école d’infirmières par exemple. Ou bien, mieux encore, elle se rend au chevet de sa grand-mère impotente et son sac contient une galette et un pot de confiture. Pour passer le temps, elle ne lit pas un mauvais roman, mais elle tricote une écharpe pour la fête de son papa. Elle garde les yeux baissés.

Alors lui s’approche, met un genou en terre, si possible en choisissant une section de voie en ligne droite pour éviter la culbute toujours délicate en de telles circonstances. Elle lève des yeux interrogateurs et il lui dit d’une voix douce et mâle à la fois : “En entrant dans le train, je vous ai tout de suite remarquée. Voulez-vous être la mère de mes enfants ?”

Toute demande en mariage effectuée dans ces conditions donne lieu à deux billets gratuits pour Venise, dans la mesure où la déclaration en est faite immédiatement au contrôleur, fonctionnaire assermenté chargé d’authentifier les intentions matrimoniales.

 

 Pour des notables publics vertueux et sédentaires

 

En Suisse, la façon la plus sûre de briser une carrière politique consiste à accepter une invitation à voyager tous frais payés. Le président du Conseil d’Etat genevois l’a appris à ses dépens. Pour sanctionner ses erreurs de communication, la sanction est sévère. Car un magistrat reste un homme faillible, sauf à ne courir jamais aucun risque. Il y a de ça dans le jugement populaire : mieux vaut ne pas gouverner que de mal gouverner, à son estime. Certes un magistrat ne peut accepter quelque avantage que ce soit, si cela conditionne l’attribution par lui-même d’un avantage à celui qui l’a invité. Mais c’est seulement dans ce cas précis que réside la corruption. Sinon cela fait partie des cadeaux que tout un chacun peut recevoir de la part d’un ami. La question devient : le membre d’un gouvernement peut-il avoir des amis ?

Sans qu’il y ait apparemment de relation de cause à effet, l’EPFL vient aussi de publier une directive contrôlant la liberté de ses collaborateurs d’accepter de telles invitations. Tout comme pour les membres d’un exécutif, quelle est la pertinence d’une telle suspicion ? D’autant que l’EPFL reconnait n’avoir jamais rencontré un cas d’avantages qui poserait un problème. On se prémunit contre un embarras qui ne s’est jamais produit, car il faut prévenir tout reproche, même non fondé. Telle est la sagesse politique dans le contexte helvétique. Selon un proverbe latin, non seulement la femme de César doit éviter l’adultère, mais aussi son simple soupçon.

D’où vient cette phobie populaire des voyages ? Ceux-ci sont, dans l’opinion publique et dans une certaine presse, l’équivalent de vacances. Pour la plupart des citoyens, c’est l’occasion de s’évader, de découvrir des pays, de se reposer, de se détendre. En un mot c’est un divertissement qu’il faut payer de sa poche. Le reproche à l’égard des notables porte sur la nature du voyage : ce serait un plaisir plutôt qu’un travail, une frasque sans nécessité, une mondanité.

Certains nourrissent donc l’obsession d’un gouvernement cantonal strictement limité à la gestion des affaires locales, sans aucune raison admissible de sortir des frontières suisses, sinon couvert par des frais personnels ou par des finances publiques, à l’extrême rigueur. De même le professeur d’université serait un personnage poussiéreux enfermé dans son cabinet, dont il ne devrait sortir sous aucun prétexte.

Or, le monde change. Il se mondialise même. Les responsables politiques ou scientifiques ont donc  le devoir impératif de se tenir au courant de ce qui se passe ailleurs, de rencontrer leurs homologues, d’intéresser des firmes à s’établir en Suisse, de collaborer avec des laboratoires étrangers, de susciter des sponsors, d’être invité à donner des conférences ou des cours dans d’autres universités. Un responsable sans réseau étranger manque à son devoir. Car il a toujours une fonction annexe d’ambassadeur.

Mais peut-il la remplir avec l’argent des contribuables ? Non, car ceux-ci ne manquent pas de s’en offusquer. Lorsque Joseph Deiss fut président de l’Assemblée des Nations Unies, on s’est mis à critiquer ouvertement que ses déplacements à New-York soient financés par le budget fédéral. Pourquoi avait-il accepté cet honneur coûteux ? Était-ce à la Suisse de dépenser pour ce grand machin sans utilité ? Lorsque l’on prévoit dans un projet scientifique autre chose que des salaires et des équipements, par exemple des déplacements pour participer à un congrès, c’est la première dépense qui sera coupée par un fonctionnaire zélé, frustré de ne pouvoir voyager aux frais de l’Etat.

Quoiqu’en pensent certains, si prompts à censurer les politiciens ou les fonctionnaires, la Suisse est un petit pays dans un monde peuplé d’Etats démesurés et tout-puissants. Elle ne peut vivre sans exporter des produits ou des services de haute technicité. Dès lors, un politicien ou un chercheur ne travaille pas pour sa satisfaction personnelle, pour son ego, pour sa gloriole, mais pour soutenir la continuelle métamorphose de l’économie nationale. Plus qu’une information écrite, le contact à l’étranger est nécessaire et les rencontres essentielles. Il faut cesser de les critiquer. Car la seule façon irréfutable de garder les mains propres, c’est de les tenir en poche.

 

Un mythe écorné

 

En Suisse, par définition les institutions jouissent d’aussi peu de pouvoir que possible. Car, le peuple est le souverain, du moins en apparence, parce qu’il vote sur une douzaine de sujets chaque année, dont il ignore souvent tout ou presque. Le résultat ressemble parfois à celui de la roulette russe. Bien entendu dans cette foire d’empoigne, le pouvoir de fait est souvent capté par l’économie, gouvernant l’opinion par les médias, les achats par la publicité, les votations par des subventions et le parlement par les lobbys. Face à ce pouvoir économique, le législatif et l’exécutif fédéral sont faibles. Ni le parlement, ni le Conseil fédéral ne disposent de moyens suffisants, non seulement pour confisquer le pouvoir, mais même pour l’exercer.

En effet le parlement ne se réunit que 52 jours par an, ce qui ménage de grands intervalles de temps pour faire des mauvais coups, les parlementaires ne disposent pas d’un secrétariat et ils sont obligés de gagner leur vie par ailleurs. Il n’y a pas grand-chose à redouter de cette assemblée sans moyens. Quand le peuple vote une initiative manifestement déraisonnable, les élus n’ont que le seul recours de traîner les pieds en manifestant suffisamment d’inertie pour éviter les catastrophes. C’est au fond leur seul pouvoir, celui qu’avait les parlements des monarchies de droit divin sous l’Ancien Régime, celui d’enregistrer avec mauvaise volonté les lois décrétées par le monarque. Le parlement fédéral n’est pas conçu comme un moteur, mais comme un frein. Dès lors, autant l’organiser à l’économie, par le système de milice.

La milice est une des piliers de la démocratie helvétique. Elle revient à demander à chaque citoyen de s’engager pour le bien public sans en attendre une rémunération adéquate, voire en n’étant pas rétribué du tout. C’est autant d’économisé sur les impôts. Dans les débuts, cela allait de soi. Cela commence à grincer.

Même si le système de milice est une vache sacrée de la politique, il n’en comporte pas moins tellement d’inconvénients pour le parlement fédéral qu’il faut oser le remettre en cause. Non seulement il soumet les parlementaires à un employeur, dont ils ne sont parfois plus que les émissaires au Parlement, mais il ne les rémunère pas dans une juste mesure pour le travail à accomplir. Prétendre que la fonction de parlementaire fédéral n’est qu’une charge à tiers ou quart temps est une illusion. En réalité elle signifie normalement une présence d’une centaine de journées ouvrables sans compter les autres obligations à l’égard du parti.

Ce système à l’économie ne procure pas une liberté suffisante, pour s’investir dans des dossiers très complexes, appartenant à des domaines très divers. Il faut simultanément devenir un expert ou du moins un connaisseur de domaines aussi variés que les transports, la santé, les retraites, l’armée, les finances, l’énergie, les télécommunications, l’environnement. S’investir sérieusement demande du temps. C’est devenu aujourd’hui une fonction à temps plein, qu’il faudrait rémunérer en tant que telle, tout en prohibant dès lors tout autre engagement professionnel ou avantage financier, tels les conseils d’administration. Il faut demander aux parlementaires ce que l’on demande à des magistrats : une indépendance rigoureuse. Rémunérés par d’autres, ils ne sont plus indépendants, car celui qui les paie est leur maître.
Souhaiter un parlement professionnel va à l’encontre d’un sentiment populaire bien ancré. Selon le mantra courant, il ne faudrait surtout pas que la représentation parlementaire coûte trop cher ou même que ce devienne un emploi convenable. Il faut que ce soit un engagement presque bénévole, qui est donc réservé soit à des personnes fortunées, soit à celles munies d’emplois flexibles. Le résultat, c’est que le parlement ne comporte pas de gens qui soient simplement des employés ou des ouvriers, tenus par leur emploi, ou de petits commerçants qui ne peuvent fermer boutique moitié de l’année. Ni des mères de jeunes enfants, donc d’aucuns pensent que leur place est à la maison. Ni des jeunes qui sont en train de démarrer une carrière.

C’est donc dans une large mesure une assemblée d’avocats, de médecins, de paysans, de syndicalistes, de cadres, de fonctionnaires cantonaux ou communaux, de retraités. Les lobbys sont souvent internes à l’assemblée : il y eut un représentant attitré d’une grande entreprise pharmaceutique, rémunéré par celle-ci. En ce sens c’est devenu tout sauf un parlement de milice représentant le peuple dans toutes ses couches : le concept était concevable voici deux siècles avec une seule session par an. Aujourd’hui c’est devenu un mythe romantique, qui dissimule une assemblée corporative. Or, le bien public ne se résume pas à la somme des intérêts particuliers.

L’Espagne n’est pas la Suisse

 

Le président déchu de la Catalogne, Carles Puigdemont, a été invité lors d’une fête jurassienne pour bien marquer la similitude de destins de ces deux régions qui aspiraient et aspirent à une forme d’autonomie ou d’indépendance. Le président catalan a souligné cette communauté de destinées, mais il a ajouté sans illusions : « Malheureusement l’Espagne n’est pas la Suisse ».

Par malheur c’est vrai. En Suisse, l’expérience a démontré qu’une région qui désire constituer un nouveau canton parvient à l’obtenir, non sans peine, mais à y arriver de toute façon si le peuple concerné le veut vraiment. De même si une commune désire changer de canton, comme Moutier, elle peut l’obtenir. En fin de compte, c’est bien le peuple qui décide de la communauté dans laquelle il désire s’inscrire. Et on ne voit pas au nom de quoi on pourrait s’y opposer. Ce n’est ni à un gouvernement, ni à un parlement, ni à une administration à se substituer au sentiment, à la passion, au penchant d’une population. Les sentiments ne se commandent pas. A les contrarier pendant des siècles, on les renforce. C’est un respect élémentaire de l’autre que de l’accepter dans sa différence, de la respecter et de la promouvoir.

Or l’Espagne en question n’est devenue un pays unitaire que très tardivement. Le mariage d’Isabelle et de Ferdinand créa l’Espagne par la fusion au XVéme siècles de deux États souverains, lCastille et Aragon , de l’absorption  du royaume arabe de Grenade  et du royaume de Navarre. Cet ensemble devint un Etat unitaire seulement voici   trois siècles. A l’époque l’Allemagne et l’Italie étaient du reste de pittoresques et sympathiques mosaïques de principautés. C’est la France jacobine, le produit de la sanglante Révolution, qui est devenue le prototype de l’Etat-nation en écrasant les particularités, souvent par la violence. Ce travail fut parachevé à la fin du XIXe siècle par l’école obligatoire et laïque imposant la langue française, en éradiquant l’alsacien, le flamand, le breton, le basque, le catalan, l’occitan. L’unité de l’Allemagne et de l’Italie ne date que d’un siècle et demi, avec un résultat désastreux : ces pays à peine constitués se sont imaginés devoir conquérir l’Europe.

En Suisse cependant, quatre langues et d’innombrables dialectes ont été jalousement préservés. C’est exceptionnel dans une Europe déchirée à certains endroits par de véritables guerres linguistiques. Denis de Rougemont s’est fait le prophète d’une Europe des régions, plutôt que d’un espace de libre échange comportant 28 Etats-nations, souvent artificiels, jalousement recroquevillés sur un patriotisme archaïque, dont l’objectif est de préserver l’intégrité du territoire élevée au rang d’objectif indépassable.

Or les régions rejettent de plus en plus ce corset historique. Non seulement la Catalogne, mais l’Ecosse, la Flandre, le pays Basque, la Lombardie aspirent à une forme d’autonomie ou d’indépendance qui leur permettrait de se sentir pleinement à l’aise dans une Europe fédérale. D’ores et déjà Tchèques et Slovaques se sont séparés pacifiquement, Serbes et Croates dans la douleur Il n’est pas nécessaire d’être une nation pour « faire nation » comme les Suisses le font si bien et pour la fonder plus sûrement sur des patriotismes emboités. Un Tessinois, un Vaudois ou un Bernois, en étant d’abord chacun eux-mêmes, n’en sont pas moins Suisses.

La Suisse est donc, de ce point de vue un modèle. Mais est-il exportable ? Car le problème majeur de l’Europe est précisément de préserver les appartenances régionales tout en « faisant nation ». Si l’Europe veut tenir tête à ces colosses que sont la Chine ou les Etats-Unis, elle doit fonctionner comme un seul Etat, pas seulement comme un espace de libre échange. Elle doit aussi préserver jalousement les régions en leur laissant une véritable autonomie, y compris en matière linguistique, fiscale, éducative, sociale. Le secret de la Suisse serait donc la solution à l’impasse actuelle de l’UE. Mais ce secret se mérite. Il a fallu sept siècles de démocratie pour le procurer. Or, ’Europe ne peut plus attendre sept siècles. Elle doit faire nation tout de suite. Dès lors la Suisse ne doit pas se demander ce que l’Europe peut faire pour elle, mais ce qu’elle peut faire pour l’Europe. Car elle n’est pas une île au milieu du Pacifique.

 

 

 

 

Le populisme coûte très cher

Une information longtemps inaccessible vient d’être révélée par le Secrétariat d’Etat à la formation (SEFRI). Depuis la votation de 2014 contre l’immigration, la Suisse a pâti de son écartement du programme européen de recherche Horizon 2020. Comme cette décision était contraire au principe de libre circulation des personnes, l’UE a décidé de geler les négociations pour son futur programme de recherche. La même décision fut prise pour le programme d’échange d’étudiants Erasmus

Le coût de cette carence, c’est-à-dire l’absence de subsidiation par l’UE de certains projets suisses, a été supporté par la Confédération, soit 1,14 milliards. De même, le Conseil fédéral, qui estime qu’un retour au sein du programme Erasmus n’est plus réaliste, demande au Parlement de libérer en plus 114,5 millions de francs pour 2018-2020. Tel est le prix comptabilisable du vote populaire du 9 février 2014. Pendant des années, cette information fut refusée aux parlementaires qui en faisaient la demande, sous le prétexte invoqué que le SEFRI était dans l’incapacité de calculer. En fait l’information était politiquement explosive : l’UDC à l’origine de la votation aurait perdu la face.

Le peuple a tous les droits. En novembre il se prononcera à nouveau sur le droit à l’autodétermination qui menace 600 traités économiques. Il faudrait qu’il sache clairement que ses décisions ont des coûts exorbitants. Pas à la charge d’une sorte de caisse noire de la Confédération qui pourrait à tout moment imprimer des billets. A la charge du contribuable, c’est-à-dire de vous et moi. La Suisse grâce à la qualité de son système universitaire était bénéficiaire des échanges avec l’UE : elle percevait plus de subsides qu’elle n’avait payé de cotisations. Grâce au talent de nos négociateurs à partir de 2017 la Suisse a pu réintégrer le programme de recherche européen. Mais cet arrangement est précaire, à la merci d’une autre décision populaire.

Pourquoi notre parti populiste, premier parti suisse, s’obstine-t-il à mettre en péril nos relations scientifiques et économiques, qui sont du reste étroitement liées ?  Sans une recherche de pointe, les nouvelles entreprises lancées dans des projets ambitieux ne seraient plus alimentées en idées. Aucun parti n’a pour objectif, conscient ou inconscient, de ruiner notre économie, de détruire des places de travail et d’abaisser le niveau de vie.

Il faut donc plaider l’ignorance du populisme. Il souhaite simplement agiter le peuple avant de s’en servir, organiser des votations à répétition pour engranger des voix lors des élections. Rien de tel que de faire peur au peuple, en dépréciant les autorités politiques, en brandissant la menace d’une invasion par des immigrants, en plaidant l’incompatibilité de l’islam avec notre civilisation. Si le résultat de cette peur est des élections triomphales, quelle importance les effets collatéraux! Il faut d’ailleurs préciser que notre grand parti populiste place l’apprentissage avant la formation universitaire, suspecte de former des esprits critiques, irrécupérables pour un parti extrémiste.

Mauro dell Ambrogio, secrétaire d’Etat à la tête du SEFRI, prend sa retraite. Il ne risque plus la vindicte de la puissante UDC. Ceci expliquerait peut-être pourquoi une information très importante, l’ampleur d’un trou dans la caisse, n’a pas été révélée plus tôt au Parlement. Dans la dérive vers un pouvoir extrémiste, il est sans doute plus tard qu’on ne pense.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Est-ce bien normal?

L’année 2018 n’est pas terminée que le scandale de la pédophilie refait surface : plus de 300 prêtres prédateurs en Pennsylvanie, 1670 en Allemagne… Des cardinaux sont impliqués et jusqu’au pape François accusé lui-même (sans doute par vengeance) de dissimulation. Un prêtre du diocèse de Lyon demande la démission de son évêque. Quelques efforts que le pape ait déployés, comme ses prédécesseurs, le problème demeure et s’aggrave. En s’excusant, en indemnisant les victimes, en ne s’efforçant que d’en atténuer les effets, on ne se penche pas sur les causes. Par cette répétition de scandales dans de multiples pays, l’Église catholique romaine perd la face. La foi des baptisés est gravement mise à l’épreuve. La réputation de tous les prêtres est injustement démolie.

Certes la pédophilie existe en dehors des rangs du clergé catholique : dans les familles, dans les écoles, dans les clubs sportifs. Mais la perversion des autres  n’est pas une excuse pour la sienne. Mais pas sous cette forme d’épidémie. Cela devrait susciter une réflexion visant à comparer ce qui est comparable. Aussi bien en Suisse, en Allemagne qu’aux États-Unis, les autres Églises n’en sont apparemment pas affectées de façon aussi massive et spectaculaire. Pourquoi ?

Seule l’Église catholique latine exige le célibat ecclésiastique. Serait-ce une cause possible de la dérive pédophile ? Cette question n’est jamais posée et il est même incorrect de le faire. Or, elle n’en émerge pas moins dans les esprits. De deux choses l’une.

Ou bien le clergé catholique se recrute trop souvent parmi des séminaristes, déjà affectés de cette tendance, qui convoitent inconsciemment à la fois la proximité des enfants et la relative immunité de la fonction, ce qui ferait des séminaires des foyers de perversion. Si l’on élimine cette hypothèse difficilement soutenable – ne serait-ce que par l’aveuglément supposé des directeurs spirituels –, il ne reste que l’autre terme de l’alternative.

Ou bien sevrés d’affection féminine, des prêtres, dotés d’une sexualité normale, transposeraient leur affectivité sur des enfants, en passant de sentiments attendris à des actes criminels. Ce phénomène serait tellement spontané, inconscient et impulsif qu’il se produirait alors dans l’Eglise catholique sur une échelle disproportionnée par rapport aux autres confessions.

Mis à part le cardinal-archevêque de Vienne, Christoph Schönborn, et le théologien suisse Hans Küng, ce lien entre célibat ecclésiastique et pédophilie fut rarement envisagé, parce qu’il est tout autant insupportable. Les prédateurs seraient alors eux-mêmes victimes d’un vœu qu’ils n’ont pas souhaité, qu’ils ne parviennent pas à respecter et qu’ils contournent en désespoir de cause par une perversion.

Il faut rappeler que cette règle de l’Église latine n’est pas d’application dans les autres Églises chrétiennes, même rattachées à Rome, par exemple les maronites du Liban. Ni les orthodoxes, ni les réformés, ni les anglicans ne s’y conforment. Le judaïsme et l’islam réprouvent carrément le célibat. L’Église catholique latine serait-elle la seule authentique, la meilleure, la seule dans la vérité grâce à cette règle particulière ?

Au contraire, une Église catholique latine, dotée de prêtres mariés et de femmes ordonnées, aurait aboli une règle dangereuse : au nom d’une vertu intransigeante et irréaliste, placer des personnes en danger de tentation, jusqu’à leur faire adopter une sexualité perverse plutôt que de lui concéder son expression naturelle. En particulier la présence de femmes dans le clergé préviendrait toutes les tentatives récentes de dissimulation, auxquelles elles s’opposeraient par un réflexe spontané.

Il existe d’ailleurs une dimension politique à cette affaire. En Suisse, de nombreux cantons rémunèrent les ministres du culte, sans pour autant que ce subside constitue une reconnaissance de la confession en elle-même, mais plutôt un subside à l’indéniable rôle social des Eglises.

Est-il légal de subsidier avec de l’argent public, c’est-à-dire la contribution de tous les citoyens, croyants ou non, une entreprise qui exige de ses employés d’être uniquement de sexe masculin et non mariés ? Est-ce conforme à l’article 8 de la Constitution fédérale : « Nul ne doit subir de discrimination du fait notamment … de son sexe, …, de son mode de vie, de ses convictions religieuses…. L’homme et la femme sont égaux en droit. La loi pourvoit à l’égalité de droit et de fait, en particulier dans les domaines de la famille, de la formation et du travail. »

On se permet ici tout juste de poser cette question, qui ne peut recevoir de réponse que de juristes, voire de tribunaux.

 

Analyse génétique humaine : une loi toujours dépassée

Qui suis-je ? Question sempiternelle que tout homme se pose dans les grands moments de sa vie sans pouvoir y apporter une réponse satisfaisante. L’analyse génétique ne prétend pas épuiser cette question, mais elle peut sans doute contribuer à l’éclaircir. Avant de se plonger dans des réflexions métaphysiques, l’individu peut plus modestement se poser la question en termes matériels. Qu’est-ce que mon corps ? Comment fonctionne-t-il au quotidien ? Quel est son programme pour l’avenir ? Quelles maladies sont-elles inscrites dans les gènes ? Quand est-il programmé pour mourir ?

Ces dernières années ont apporté des progrès considérables à la capacité d’éclairer ces questions. Et ce n’est qu’un début. Au lieu de lire son présent et son futur dans les lignes de la main ou dans la configuration des astres, l’homme d’aujourd’hui peut en apprendre bien davantage en soumettant à l’analyse quelques cellules prélevées sur la muqueuse de la bouche. C’est à la fois réconfortant pour certains mais angoissant pour d’autres, qui sont absolument opposés à ce genre d’analyse.

Tel est bien le sentiment que suscite la loi fédérale actuelle sur l’analyse génétique humaine entrée en vigueur en 2007 (LAGH). Le principe de cette loi était d’interdire l’analyse génétique humaine, hormis dans quelques cas énoncés de façon exhaustive. Aucun citoyen ne peut se présenter dans un service universitaire ou privé pour demander, à titre de pure information, par simple curiosité, une analyse de son génome. Or, chacun a le droit d’obtenir une mesure de son quotient intellectuel ou de celui de son enfant au moyen d’une batterie de tests psychotechniques. On peut savoir comment fonctionne le cerveau dans la mesure où on se contente de mesures extérieures. On ne peut pas savoir pourquoi il fonctionne, même en assumant les frais. Comme une voiture dont on s’interdirait de lever le capot.

Avant d’obtenir le droit de savoir comment est bâti son corps, l’intéressé(e) doit se justifier. Ou bien il (elle) soupçonne à juste titre d’être porteur d’une tare, ou bien il (elle) se propose d’avoir un enfant. Ces conditions sont tellement vagues que n’importe qui peut les invoquer. Qui n’a pas dans sa famille un parent mort du cancer du sein ou du côlon ? Ces conditions restrictives sont donc dénuées de sens. Elles procèdent de la volonté de restreindre l’accès à l’analyse génétique humaine en créant des obstacles administratifs propres à décourager la plupart.

Cette législation helvétique n’empêcha pas les riches et les malins de passer la frontière et d’obtenir ailleurs ce qui leur est refusé sur le territoire national. Toute mesure de rationnement des analyses médicales définit automatiquement une médecine à deux vitesses.

Ainsi, cette loi ne changea pas grand-chose. Elle n’avait que deux buts justifiés : interdire à un employeur ou à un assureur d’exiger une analyse génétique d’un futur salarié ou assuré. Sauf s’il existe un risque de maladie professionnelle ou d’accidents. Mais là aussi, cette exception ouvre la porte à toutes les interprétations. Au pied de la lettre, même un emploi de bureau expose au risque d’atrophie musculaire, de stress nerveux ou de fatigue visuelle.

On peut donc se demander quelle fut cette hâte de légiférer dans un domaine qui ne s’y prête guère par l’état de flux où il se trouve. Quelle est l’urgence ? Où se situent les problèmes ? Et surtout pourquoi interdire en règle générale pour n’autoriser qu’à titre exceptionnel ? Ne serait-il pas plus simple d’autoriser sauf exceptions ? Au fond, il suffirait d’affirmer le principe de la liberté de l’individu et l’interdiction de lui imposer ce qu’il ne souhaite pas.

Mais ce serait trop simple. Une loi aussi légère n’aurait nul besoin de fonctionnaires pour être appliquée. Et voilà pourquoi la loi actuelle fut aussi compliquée.

Depuis l’entrée en vigueur de la loi fédérale sur l’analyse génétique humaine (LAGH), en 2007, la situation a totalement changé. La LAGH ne répond plus à la situation actuelle. Ainsi, la loi ne règle pas assez les analyses commerciales, en particulier pour les offres faites par des entreprises étrangères. De plus, il n’est pas clair si les analyses qui ne sont pas réglées par la LAGH sont autorisées ou non. Le Parlement a donc chargé le Conseil fédéral d’examiner la loi et de proposer les modifications qui s’imposent. Le 15 juin 2018, le Parlement a adopté la LAGH révisée, toujours aussi longue et restrictive. Le Conseil National et le Conseil des Etats l’ont acceptée à l’unanimité lors du vote final. C’est un excellent exemple du retard, de l’inertie et de l’obscurantisme des travaux parlementaires : la loi votée en 2004 et entrée en vigueur en 2007 était déjà dépassée dès le début. La version votée en 2018 l’est aussi.

 

La Constitution n’est pas une poubelle

 

Nous voterons le 23 septembre sur une initiative «Pour la souveraineté alimentaire. L’agriculture nous concerne toutes et tous»  qui introduit subrepticement l’interdiction définitive des OGM dans la Constitution. Quel est son statut actuel ?

La loi sur les OGM, amendée, débattue et votée par le parlement en 2001, fut balayée par un vote populaire exigeant un moratoire le dimanche 27 novembre 2005. Le peuple accepta, à 55,6 %,une initiative visant à introduire un nouveau chapitre à l’article 197 des dispositions transitoires de la Constitution, précisant que l’agriculture suisse n’utiliserait pas d’OGM pendant les cinq années suivant l’entrée en vigueur de la disposition. De renouvellement en prolongation du moratoire, la loi sur les OGM n’est toujours pas appliquée.

Lors des débats sur le sujet, on entend souvent dire que si l’on accepte les OGM, on introduit dans la Nature un élément artificiel, qui échappe au contrôle et risque de déclencher des catastrophes. Les consommateurs redoutent d’absorber des cellules végétales ou animales, qui auraient été modifiées par génie génétique et, sous-entendu, par la chimie, cette entreprise proprement démoniaque. Cet ADN, qui n’est pas « naturel », viendrait infecter les cellules du corps humain et produire des allergies ou des cancers.

En réalité, le génie génétique utilise de l’ADN naturel, emprunté à d’autres organismes vivants et non pas des gènes qui seraient fabriqués par synthèse chimique comme l’imagination populaire le suppose. La seule question pertinente est la suivante : est-ce que ces gènes-là, au cas où ils seraient intégrés par une cellule, vont jouer un rôle particulier par rapport à ce qui se passait auparavant ? La réponse est négative parce que la cellule « naturelle » résulte d’un processus ancestral d’invasion par de l’ADN étranger.

Le gène, qui est introduit par le génie génétique dans une plante ou un animal, absorbés lors d’un repas, aurait pu y arriver de façon tout à fait naturelle : il y a continuellement invasion de cellules existantes par des virus porteur de fragments d’ADN collectés lors de leurs périples. C’est un mécanisme à la base même de l’évolution : si les cellules ne se modifiaient pas, l’espèce n’aurait pas d’occasion de muter. Sans évolution de ce type, nous serions encore des monocellulaires flottant dans l’océan.

Le fantasme populaire achoppe sur la distinction entre naturel et artificiel. Si la Nature, c’est-à-dire l’évolution au sens darwinien du terme, procède à cette modification, elle est « bonne ». Si l’homme y procède, elle est « mauvaise », en ce sens qu’il intervient dans un procédé de nature sacrée, immuable, gouverné par des lois supérieures. C’est omettre que l’évolution darwinienne dans sa phase créatrice modifie le génome sans aucun but, de façon aléatoire. Seule la phase destructrice par la lutte pour la survie fera le tri. Le mécanisme naturel n’est donc pas sacré en ce sens qu’il procéderait d’une intention divine, à laquelle on ne pourrait déroger sans sacrilège. En somme l’idée communément admise par le peuple se résume dans la formule : la Nature n’a jamais commis d’erreur, sauf quand elle a créé l’homme.

C’est encore oublier que les organismes vivants, utilisés par l’agriculture, ne résultent pas seulement de l’évolution naturelle, qui a engendré des espèces sauvages, mais aussi du processus de sélection qui est à l’œuvre depuis dix mille ans, l’époque de la révolution néolithique, l’invention de l’agriculture. Les paysans, qui se sont succédé pendant des centaines de générations, ont favorisé les espèces les plus productives. Ils ont travaillé par croisements et sélections en agriculture, ils se sont même livrés au clonage par la greffe. Ce lent processus historique s’est déroulé sans connaissances scientifiques au sens actuel, mais sur base de l’observation, de l’intuition, de l’ingéniosité.

Depuis la Renaissance les jardiniers des princes, puis les stations de recherche agronomique, ont apporté une certaine systématique dans ces efforts. Le génie génétique constitue le couronnement de cette technologie agronomique. Il n’y a pas mutation dans la nature des modifications faites sur les organismes vivants : il existe en revanche un saut quantitatif dans l’efficacité et la rapidité des recherches.

Lorsque l’on pose à un juriste la question de savoir quel est le champ d’application défini par « organisme génétiquement modifié », il renvoie à une ordonnance de la Confédération, qui énumère neuf procédés de modification du génome d’un être vivant et en retient trois comme artificiels, laissant supposer que les six autres seraient naturels. On stigmatise comme étant un OGM, non pas le résultat obtenu mais le procédé utilisé.

Telle est bien la racine profonde du fantasme populaire. Aussi longtemps que l’évolution biologique fonctionne sans que l’homme intervienne, celui-ci n’est pas responsable de celle-ci. Il subit, il assume, il supporte, il proteste, il se plaint. Il est comme le client d’un grand hôtel, qui a tous les droits, parce qu’il n’a aucune responsabilité dans la gestion de l’établissement.

Le processus historique de sélection des plantes, des animaux et des hommes, a certes fonctionné sous l’impulsion humaine, mais de façon confuse, avec tellement de tours et de détours que la responsabilité se diluait à travers les siècles et les continents. Maintenant, les hommes ont racheté le grand hôtel et deviennent totalement responsables.

Telle est la réalité. Refuser définitivement les OGM est du même ordre que l’interdiction des minarets inscrit dans notre loi fondamentale. Ce n’est pas sa place.