La mâchoire des Genevois est hors de prix

Le peuple de Genève vient de se prononcer contre une assurance obligatoire des soins dentaires. Cela aurait corrigé une sottise commise bien plus tôt. Mais pour en assurer le financement par le truchement d’une nouvelle ânerie , qui n’a pas été pour rien dans le rejet de la proposition.
L’assurance maladie créée en 1959 a défini un étrange patient helvétique démuni de mâchoire, variante inédite de l’Homo sapins normal. Elle prend en charge le foie, les pieds, les yeux, un peu moins les oreilles, mais pas du tout les dents. Quelles considérations vaseuses ont induit le législateur du siècle passé à exclure les soins dentaires ?
Pour certains, les caries dentaires sont le résultat d’une addiction coupable au sucre et d’une négligence de la brosse à dent. La communauté n’a pas à encourager les imprévoyants. Qu’ils perdent leurs dents ou qu’ils les remplacent à leurs frais n’est que justice. Néanmoins, l’assurance maladie couvre toutes sortes d’affections dépendant du comportement de l’assuré : tabagisme, obésité, alcoolisme.
Pour d’autres, le pauvre n’a le droit d’être soigné que si sa vie ou sa productivité sont en danger En revanche, il peut parfaitement se passer de dents : il lui reste pour se nourrir la soupe, la purée et le yaourt. Cette considération distinguée suppose que la dentition ne possède pas de relation avec le reste du corps et qu’une infection dentaire ne propage pas ses poisons dans tout l’organisme. Comme l’organisme est un tout, on s’efforce en vain d’y établir des cloisons étanches par voie de législation.
Ces préjugés mesquins d’un autre siècle ne disposent plus guère d’audience. Les politiques les plus conservateurs admettent maintenant qu’il faille soigner les dents de tout le monde, même de ceux qui ne peuvent assumer les coûts. Leur opposition, assez judicieuse, vise le mécanisme stupide imaginé pour financer cette assurance : une taxe de 1% sur les salaires, partagée par moitié par le salarié et le patron, ce qui ne veut strictement rien dire. Car de toute façon, c’est un relèvement du coût salarial. Il ne faut tout de même pas imaginer que l’entreprise réduira pour autant ses bénéfices. En quoi l’économie serait-elle concernée spécifiquement par la mâchoire de ses employés plutôt que par le reste du corps ?
Relever les primes d’assurance maladie n’eût pas été davantage possible car celles-ci dépassent déjà les possibilités de ménages modestes, de plus en plus nombreux, au point que le canton leur propose déjà des aides sociales. En sus, le canton finance les hôpitaux. Si bien que l’on a une furieuse envie de remettre à plat tout ce système de financement des soins de santé, emberlificoté au point de défier toute transparence.
Fondamentalement à quoi rime une assurance maladie obligatoire, qui est un impôt de capitation, le plus injuste de tous, imposé par tête sans tenir compte des revenus ou de la fortune des individus ? Les pouvoirs publics prélèvent déjà traditionnellement des impôts sur le revenu, la fortune, la succession, la consommation. (Oublions la redevance incongrue sur la radiotélévision, affectant même un contribuable qui n’en fait pas usage.) Que l’Etat s’en tienne à cette politique traditionnelle de prélèvements des contributions et qu’il finance l’ensemble des soins de santé pour l’ensemble du corps, comme il le fait pour la formation à tous les métiers et pour les routes ouvertes à tous les véhicules.

Pourquoi la France n’est pas la Suisse

Le président Macron est régulièrement confronté avec une des revendications majeures des gilets jaunes : le référendum d’initiative citoyenne, ce que l’on appelle en Suisse d’initiative populaire. Chaque fois il renâcle, ne dit ni oui, ni non, tergiverse, l’accepte pourvu que ce soit entouré de multiples barrières. Quand on cite l’exemple de la Suisse où cela fonctionne, il se braque : c’est bon pour un petit pays, nous n’avons pas la même histoire, il faut respecter la démocratie représentative. Si on insiste, il sort son argument majeur. « La Suisse ne marche pas aussi bien qu’on le pense »
Marie-Hélène Miauton dans un article du Temps a fait bon marché de cette assertion patriote. C’est le contraire : la Suisse marche mieux que la France si on s’en réfère aux enquêtes d’opinion. Au palmarès des pays les moins corrompus, la Suisse est en troisième position et la France en 23. En termes de productivité, la Suisse est en 4 et la France en 23. La dette est de 30% du PIB en Suisse et à 97% pour la France. En Suisse, le PIB par habitant est de 81 276 $ et le salaire mensuel moyen de 7 765 $, le plus élevé du monde. En France respectivement de 44 099$ et de 3 976 $, soit du simple au double. La France a un taux de chômage, qui est plus du double de celui de la Suisse. Tous les matins 300 000 frontaliers franchissent la frontière dans un seul sens. Pourquoi ?
Les maximes fondatrices de la Suisse sont : la démocratie directe, le peuple a tout à dire ; la concordance, l’exécutif doit inclure tous les partis ; la neutralité, la Suisse n’intervient pas dans les affaires des autres ; la milice, pas de politicien de métier, car l’élu doit servir et non se servir. Chacun de ces piliers est indispensable à l’équilibre des autres. Chacun exprime une orientation : respect des plus faibles ; pacification des esprits à l’interne ; refus des querelles externes ; promotion de l’engagement bénévole.
Parmi ces quatre mythes, s’il fallait choisir l’origine primordiale de l’exception, ce serait la démocratie directe. Plus républicain que la Suisse n’existe pas. Le mode de fonctionnement de la Confédération est unique en son genre. Des décisions ont beau être échafaudées par le Conseil fédéral, débattues et arrêtées par les deux Chambres du Parlement, elles peuvent ou même doivent être soumises au peuple, qui possède le droit de les refuser et qui ne s’en prive pas.
Un tel système n’a pas son pareil à l’étranger. Le peuple suisse est « le souverain ». Il n’y a jamais eu de roi en Suisse, puisque le peuple en tient lieu. Cette monarchie collective a ses grandeurs, mais bien entendu ses servitudes. Le roi populaire n’est pas d’origine céleste, sauf quand il se l’imagine et qu’il divague. Cela le prend parfois. Car bien évidemment, le peuple n’a pas toujours raison. Mais, même alors, il a le dernier mot. Il sait donc qu’il doit assumer tous ses choix politiques et qu’il ne peut jamais se défausser sur une classe dirigeante.
En sens inverse, il ne sert à rien qu’un pouvoir, même élu, impose des décisions judicieuses à un peuple si celui-ci ne les comprend pas, ne les approuve pas et les sabote. C’est ce que ne comprennent pas la plupart des dirigeants du monde. Car même si un gouvernement n’est pas satisfait de son peuple, il ne peut le démissionner.
On peut créditer Emmanuel Macron de bonne foi. Il croit que la Suisse ne va pas si bien. Pourquoi ? Parce que s’il se rapportait aux chiffres mentionnés plus haut, il faudrait accepter le référendum d’initiative populaire en France, c’est-à-dire démunir et le président et le parlement d’une large partie de leurs pouvoirs. Il n’y a pas deux rois dans un pays : le peuple et le président. Le référendum d’initiative populaire devient à abdiquer la royauté élective. De cela il n’en est pas question. Mieux vaut encore une émeute à l’Arc de Triomphe qu’un bulletin dans les urnes.

L’implacable leçon du Brexit

 

Depuis des mois, le Brexit fait l’objet d’une chronique quotidienne dans les médias. Teresa May n’arrête pas de tenter de réconcilier l’inconciliable : la demande des Britanniques, qui ne savent pas ce qu’ils veulent, avec le front uni des Européens qui savent très bien ce qu’ils ne veulent pas, un pays qui bénéficie des avantages de l’UE sans en supporter les charges. Ce psychodrame continental a permis de souder l’union des 27 pays de l’UE et de dévoiler les discordances de l’opinion publique britannique.

Cet épisode n’est pas sans enseignement pour la Suisse. Par le vote de 1992 une courte majorité de Suisses a refusé d’entrer dans l’Espace Economique Européen. C’est le symétrique de la courte majorité britannique pour sortir de l’UE.
De même la répartition sociologique des partisans ou des opposants à l’Europe est identique dans les deux pays. Sont contre, les classes modestes, les citoyens les plus âgés ou les moins éduqués, les zones industrielles frappées par la mondialisation, les campagnes ravagées par la libre circulation des produits agricoles. En sens inverse, les jeunes, les plus instruits, les citadins sont pour l’Europe. On pourrait tirer la même conclusion pour le mouvement des gilets jaunes en France.

Ceux dont le sort matériel se détériore cherchent un bouc émissaire dans la superstructure administrative de Bruxelles. Il n’y a pas d’Europe possible sans délégation de certains pouvoirs au centre, sans mainmise d’une administration fédérale, qui devient un moteur d’unité à marches forcées, ne serait-ce que pour défendre ses intérêts catégoriels. Refuser cette tutelle, c’est se précipiter dans une aventure tellement risquée qu’il y a un exode hors de la Grande -Bretagne. L’insécurité du droit et l’instabilité économique ne font pas l’affaire des entreprises ou des particuliers qui ont le choix.

Il reste à évoquer la nostalgie d’un passé en partie fantasmé. Beaucoup de Britanniques se souviennent des heures de gloire de leur pays qui était voici un siècle le plus vaste empire mondial, qui a résisté tout seul aussi bien à Napoléon qu’à Hitler, qui a empêché avec constance toute création d’un empire continental. Jamais dans l’Histoire un seul peuple n’a aussi bien réussi. De même les Suisses se souviennent de leur capacité à résister à l’étranger depuis les Habsbourg jusqu’au même Hitler. L’Angleterre comme la Suisse sont des prototypes historiques de l’indépendance nationale, des objets de croyances aussi enracinées et irrationnelles que les religions.

Reste à évaluer la réalité actuelle, dans toute sa cruelle simplicité. Le monde est dominé par des Etats démesurés, les Etats-Unis, la Chine, la Russie, peut-être le Brésil ou l’Inde. L’UE a la même taille et peut discuter d’égal à égal, obtenir des concessions ou exercer un chantage crédible. Elle est donc en position de se montrer dure dans les négociations avec le pays qui veut la quitter et avec celui qui ne veut pas y entrer et elle exerce avec inflexibilité cette position dominante. On peut y opposer un discours pleurnichard, moraliste ou revendicateur. Cela ne changera pas le résultat. La leçon est maintenant claire : il n’est pas possible d’être à la fois dedans et dehors de l’UE. Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée. Il faut que des gouvernants forts s’engagent mutuellement. Or la Conseil fédéral n’en est pas un. Donc il tergiverse, procrastine, ruse, retarde car il est aux ordres du peuple souverain. A celui-ci de décider, dans un avenir pas si lointain, ce qui arrange au mieux son opinion.

L’obscurantisme de gauche rejoint celui de la droite

 

Charles Péguy avait coutume de dire qu’en face des « curés » de droite, enfermés dans leurs certitudes rancies, il y avait aussi les « curés » de gauche et qu’à l’obscurantisme classique des conservateurs répondait un nouvel obscurantisme de soi-disant socialistes, bloqués dans une pensée unique. De part et d’autre, on se barricade dans ce qui devient rapidement une idéologie, renfermée dans une sorte de catéchisme qui dicte la conduite et empêche de réfléchir. Cela devient une compétition d’âneries.

On vient d’en avoir une spectaculaire illustration avec la campagne du parti socialiste vaudois en faveur de la candidature de Rebecca Ruiz au Conseil d’Etat. La candidate est aussi sympathique que compétente. On aurait pu lui prédire et souhaiter une élection dans un fauteuil, n’était la présence d’un compétiteur de l’UDC, un vrai Vaudois opposé à une « hispanique ». Toujours est-il que le PS va dépenser 240 000 CHF dans cette campagne, trois fois plus que l’UDC, à rebours d’usages bien enracinés où la droite dépense à tout va et la gauche est à la portion congrue.

Devant cette prodigalité inattendue du parti des travailleurs, Jessica Jaccoud, présidente du PS vaudois, a précisé lors de la présentation de la campagne aux médias : « Nous nous réserverons la possibilité de refuser des dons s’ils viennent de personnes dont l’activité contrevient aux valeurs que nous prônons ». Cela va de soi, si l’on entend qu’un parti quelconque refusera évidemment de l’argent venu de l’étranger ou encore de criminels avérés, style trafiquants de drogues ou souteneurs de prostituées. Fallait-il même énoncer cette lapalissade ? Qui en doute ?

Eh bien oui, car les valeurs prônées par le PS sont plus exigeantes que celle de la loi ou de l’éthique ordinaire. « Le règlement n’autorisera que les dons de particuliers et interdira ceux des entreprises ou des personnes morales. » Les donateurs bénéficieront de l’anonymat jusqu’à une somme de 5000 francs une fois par an, mais pas au-delà. Et enfin, cerise sur le gâteau : « Il n’y aura pas de don de M. Paulsen pour cette campagne ». On se souviendra que cet industriel avait, à titre privé, encouragé la campagne de Géraldine Savary, blâmée de ce fait par le parti et exclue de la prochaine candidature à son siège au Conseil des Etats.

« Les valeurs que nous prônons » comportent donc la condamnation des entreprises en tant que telles, en tant qu’associations de quasi-malfaiteurs. Les dirigeants de ces entreprises sont privés par le PS de droits politiques, soupçonnés à juste titre de magouilles obscures et de corruptions d’élus. Or, M. Paulsen est un honnête résident du canton de Vaud, homme d’affaires suédois, président du conseil d’administration de Ferring Pharmaceuticals, dont l’usine est sise à St. Prex. On ne lui connait pas de passé de délinquant, il est au contraire un généreux mécène qui distribue des subsides bien au-delà que ce que seraient ses impôts.

Si l’on analyse la pudique rigueur de la gauche, cela signifie que, pour elle, l’économie idéale ne comporte pas d’entreprises privées et donc qu’elle est entièrement nationalisée. Les usines de cette économie marxiste sont dirigées par des Soviets d’ouvriers, en fait par des apparatchiks du parti.

On se moque naturellement ! On déduit les conséquences aberrantes de déclarations insensées. Il reste que cette prise de position politique est inquiétante. Certes les dirigeants du PS ne croient pas un instant que le seul contact avec un social-démocrate suédois richissime puisse corrompre leur parti ou leurs élus. Mais ils croient que leurs électeurs le croient, ils les méprisent à ce point. Ils estiment que le membre de base du parti est par définition une sorte d’illuminé de gauche, abhorrant l’économie libérale et jaloux des riches. Est-ce bien compatible avec le consensus helvétique ? N’est-ce pas courir après l’extrême-gauche ? Est-ce servir la candidature de Rebecca Ruiz que de la compromettre dans ce genre de sottises ?

Dès lors que la campagne s’oriente vers une polarisation des extrêmes, il reste à mentionner qu’il y a tout de même un candidat du centre et qu’il mérite une attention certaine.

Nous n’irons plus au théâtre, les lauriers sont coupés

Le théâtre est une activité précieuse dont les adeptes attendent beaucoup, peut-être trop : divertissement, rire, attendrissement, passion, fascination, révélation. Tout peut y arriver. Mais parfois très peu, voire rien, parce que la recette rate, la formule déçoit, les comédiens dépitent. Il n’y a pas de réussite sans prise de risque. C’est la règle du jeu.

Quand on assiste contraint et forcé à une débâcle, la situation devient vite angoissante. Il y a un geste qui ne trompe pas. Si on regarde sa montre après dix minutes, c’est que l’on s’ennuie et c’est bien le seul réflexe qu’un spectacle ne peut se permettre. Mais on est coincé au milieu du rang et on ne peut s’enfuir qu’en dérangeant toute la rangée. Par politesse élémentaire à l’égard des comédiens en scène, on s’en abstient. Alors on s’enfonce dans une sorte d’hypnose, les yeux et les oreilles se ferment et on doit lutter contre le sommeil. Et cela dure, parfois deux heures. Et parfois on s’endort et on émet une amorce de ronflement, qui suscite l’indignation des voisins. Puis d’autres dormeurs, plus loin commencent à émettre des vrombissements. Et la salle ressemble à une ruche.

Le théâtre est une forme collective de l’amour. S’il n’y a pas le goût, il y a tout de suite le dégoût.
Or, Lausanne est de plus en plus envahi par des spectacles à la mode. Laquelle ? On ne sait pas, sinon que le metteur en scène ne se fixe aucun des objectifs traditionnels. Il ne vise ni à faire rire, ni à émouvoir : il va créer. Il va démontrer qu’il fait ce qui ne s’est jamais fait. Il va innover, il va surprendre, il va étonner. En fait il ennuie.

La recette pour une représentation réussie est bien connue : un texte d’un bon écrivain, un metteur en scène qui sert ce texte et qui ne s’en sert pas pour se faire valoir, des comédiens talentueux, voire un bon décorateur et un costumier. Peut-être un peu de musique.

La recette pour ennuyer est exactement l’inverse. Pas de texte sinon celui qu’improvisent les comédiens ou que compose le metteur en scène, parce qu’ils croient faire mieux qu’un auteur consacré. On aura des représentations d’après Shakespeare, ou Molière, ou même la Bible. Surtout pas d’intrigue, pas de suspens, rien qui puisse soutenir l’intérêt. Un décor minimaliste façon décharge publique ou ruine après bombardement. Des costumes sales ou, mieux encore, la nudité intégrale.

Jusqu’à présent un théâtre lausannois, le Kléber-Méleau résistait à cette funeste mode. On se souvient des cinquante classiques mis en scène par Philippe Mentha. Ce théâtre vient de rejoindre la conspiration de l’ennui avec « Un instant » selon Marcel Proust, choisi comme otage dans cette cabale. Deux comédiens divaguent dans une sorte de hangar, marchent à petit pas, jouent avec une prudente lenteur, à certains moments marmonnent jusqu’à être inaudibles, mâchonnent des extraits d’« A la recherche du temps perdu » mélangés à la triste histoire d’une réfugiée vietnamienne. La salle n’était qu’à moitié pleine et les applaudissements furent tout juste polis.

On est d’abord triste pour les comédiens qui ont consenti un énorme travail en aboutissant à cet échec. On est aussi personnellement fâché, parce qu’en sus du prix du billet, on a payé avec ses impôts des subsides à ce pensum : la commune d’Ecublens verse cette année 86 600 CHF au Kléber-Méleau. Et neuf autres communes participent à hauteur de leur population. En passant, on peut rappeler que l’opéra suit cette mode et qu’un metteur en scène se sentirait déshonoré s’il suivait le livret. On a trop vu des « Carmen », réjouissante espagnolade, transposées dans des décharges publiques avec un chœur de chiffonniers et des contrebandiers transformés en dealeurs..

Le signataire de ces lignes fait partie de ceux qui approuvent et encouragent le soutien des pouvoirs publics à la culture. Car celle-ci est intimement liée à la politique et au bien commun. Ce n’est que par la culture que les grandes causes finissent par s’imposer : « le Mariage de Figaro » a suscité la Révolution française ; « Germinal » a soutenu la révolte sociale. Il ne peut donc accepter cette dérision de théâtre financée par les impôts de tous. En particulier, les élèves de nos écoles ont le droit absolu d’être initié aux classiques de notre littérature. On chercherait en vain dans la production actuelle de quoi les former.

En célébrant le culte de l’inculture, les artistes mettent en scène le non-sens de la politique.

 

Comment survivre en 2050?

Le défilé des jeunes dans les rues de Lausanne et l’arrivée d’une petite Suédoise à Davos ont un tout petit peu ébranlé l’inertie des plus augustes assemblées. Les notables ont souri, serré des mains, tapoté des joues, longuement débattu mais n’ont rien décidé de faire. Les jeunes, eux, vivront encore en 2050 lorsque les notables seront tous morts et ils ont légitimement peur de ce qui les attend parce qu’il leur faudra continuer à vivre. Ils savent deux choses que leurs ainés semblent ignorer. Ils connaissent par cœur deux mesures que nul ne peut réfuter :

1/La teneur en CO2 dans l’atmosphère a augmenté continuellement depuis le milieu du XIXe siècle : on est passée de 75 parties par million à 400. Auparavant sur quelques milliers d’années, cette teneur n’avait pas augmenté parce que la planète était dans un état d’équilibre.
2/La température moyenne à la surface du globe a été de 14,38 degrés en 2011, soit 0,51 degré au-dessus de la température moyenne au milieu du 20e siècle. Neuf des dix années les plus chaudes dans les annales météorologiques se sont produites depuis 2000. La seule année du 20e siècle figurant dans cette liste est 1998.

Malgré le catastrophisme parfois outré des médias, il est donc vraiment vrai que nous avons changé un des paramètres essentiels de la planète, sa capacité d’absorber l’énergie solaire. Et nous l’avons fait à force de brûler des combustibles, pétrole ou charbon, qui sont eux-mêmes de l’énergie solaire emmagasinée durant des millions d’années, respectivement du plancton et des végétaux fossilisés. Ces êtres vivants se nourrissaient de CO2 et rejetaient de l’oxygène. C’est pour cela que notre atmosphère est devenue respirable. Or, nous avons enclenché le mécanisme inverse, nous retournons vers une planète avec plus de CO2 et moins d’oxygène.
Les océans en dissolvent une partie, les plantes en absorbent aussi durant leur croissance. Depuis le milieu du XVIIIe siècle, la révolution industrielle a changé la donne : l’activité humaine a injecté dans l’atmosphère une quantité supplémentaire de CO2. Nous avons mis en place un système industriel, qui dépasse les capacités de recyclage de la planète.
En mangeant notre capital d’énergie fossile, nous détruisons notre capital d’air respirable. Un jour, ces ressources non renouvelables, l’énergie et l’air, seront forcément épuisées. Nous vivons à crédit et un jour la facture nous sera présentée. Nous vivons au-dessus des moyens de la planète et un jour, ils manqueront. Quand, comment ? Personne n’en sait rien. Par la fonte des glaciers et la dilatation de l’eau, le niveau des océans va-t-il monter de deux centimètres ou de deux mètres ? Personne n’en sait rien. Et comme personne ne sait ce qui va arriver, on fait comme si rien n’arrivera jamais, quoi que nous fassions.
Auparavant, l’homme pouvait penser que, pour chaque nouvelle génération, la nature était telle que la génération précédente l’avait trouvée. Aujourd’hui, nous apprenons que notre technologie peut avoir des effets irréversibles sur la nature, par son ordre de grandeur et sa logique cumulative.
Dès lors nous commençons à douter du progrès. Son idée nous a soutenu depuis trois siècles, depuis que la révolution industrielle s’est emparée de la Grande-Bretagne du XVIIIe siècle par la réalisation de la machine à vapeur. Pour la première fois, la chaleur se transformait en énergie mécanique. Cela permit d’extraire au jour des quantités de charbon qu’il avait fallu auparavant remonter à dos d’homme (ou plus exactement de femmes). Cette houille alimenta des hauts fourneaux qui produisirent des quantités inimaginables d’acier, auparavant un matériau rare, coûteux et de médiocre qualité.
La suite s’est enchainée de façon irrésistible. Avec de l’acier à profusion, on a pu construire des trains et des rails, voyager à la vitesse inouïe de cent kilomètres à l’heures, transporter des tonnes de marchandises. Puis des bateaux à vapeur qui traversent l’Atlantique en cinq jours au lieu des cinq semaines prises par Christophe Colomb Nous avons décollé de l’ère néolithique qui durait depuis dix mille ans, qui était fondée sur l’agriculture et l’élevage pour passer dans une ère industrielle où l’économie ne repose plus sur la production de nourriture, asservie à la Nature, mais sur la multiplication de biens ou de services souvent superflus.
C’est pour cela que nous gaspillons beaucoup d’énergie, pour passer un week-end à Barcelone, pour acheter un appareil numérique sophistiqué ou pour importer du marbre depuis la Chine. Nous en avons encore des réserves mais en passant, sans faire attention, nous avons détraqué le climat et c’est cela qui devient une menace mortelle. Ce n’est pas la seule, mais les autres lui sont liées ou sont aggravées par le changement de climat, par la modification de notre planète.
Les sociétés sont mortelles, mais les hommes ne veulent pas le savoir. Car la descendance, la parenté, la nation prolongent la vie de l’individu, qui se console de son inéluctable trépas par ce substitut d’immortalité. Le nom, l’hérédité, le patrimoine se transmettent de génération en génération, au point que personne ne meurt jamais tout à fait. Dès lors, la seule pensée que puisse disparaître toute la civilisation, dont l’être humain fit partie et qui le prolonge, est encore plus insupportable que la contemplation de son propre effacement.
Comme les sociétés se fondent sur leur prétention à durer, le renoncement à cette illusion est douloureux. Et lorsque les signes des temps apparaissent, ils sont ignorés jusqu’à précipiter l’effondrement même que l’on se refuse à considérer. Les sociétés meurent prématurément, parce qu’elles ne veulent pas savoir qu’elles sont mortelles. De ce fait, elles ne prennent pas les mesures évidentes qui pourraient les sauver.
Existe-t-il une bonne gouvernance qui évite un effondrement prématuré ? Quels sont les choix de société qu’il faut privilégier pour qu’elle atteigne une durée honorable ? Qu’est-ce qu’une culture résiliente, capable de surmonter les défis les plus dangereux ?
Cette question dramatique se pose avec une insistance croissante au début de ce millénaire : la société industrielle, globalisée, libérale, productiviste est-elle en train de ruiner les fondements même de sa réussite ? Une civilisation fondée sur le profit, la croissance, l’abondance et le gaspillage est-elle stable ? Comment définir les conditions d’un développement durable ? Est-il imaginable de se développer et de durer ? Ou bien faut-il, comme le plaident les écologistes, renoncer au mythe de la croissance et rétrograder vers une société pastorale ?
Mais la question la plus importante est doctrinale : comment subsister au mythe de la croissance ? Car notre société fonctionne selon le paradoxe du cycliste : celui-ci reste en selle aussi longtemps qu’il roule ; s’il s’arrête, il tombe. Et donc ne vaudrait-il pas mieux de poursuivre la route à pied. Comment en trouver le courage ?

Le destin dépassé des universités cantonales

 

Selon la Constitution, la ligne de démarcation est claire : aux cantons l’enseignement du primaire à l’université, à la Confédération la formation professionnelle y compris les Ecoles polytechniques fédérales. Le partage semble aller de soi : ce qui a une coloration culturelle et cultuelle, appartient aux pouvoirs locaux, ce qui concerne l’industrie ne soulève pas les mêmes états d’âme et peut être confié à la Confédération.

Au fil des décennies, la ligne de partage s’est brouillée. Tout d’abord l’objectif de l’enseignement universitaire a changé : il ne s’agit plus de former les membres des professions libérales, médecins, avocats, notaires, pharmaciens, architectes qui se recrutaient jadis dans la bonne bourgeoisie et formaient une classe de notables. La formation ne coûtait pas très cher et le nombre des étudiants n’était pas trop élevé. Un canton universitaire pouvait supporter à lui seul l’essentiel du budget d’une université en spéculant sur le prestige et l’attrait qu’y gagnait son chef-lieu. C’était l’université de papa. Elle était forcément cantonale et c’était très bien ainsi. On réservait les emplois du canton aux diplômés du canton, selon la logique imparable des réseaux locaux.

Aujourd’hui l’université dispense un enseignement de masse à 250 000 étudiants qui ne deviendront pas tous, loin de là, des notables. Un diplôme universitaire est simplement un passeport pour des emplois un peu plus intéressants, stables et rémunérateurs. La formation est devenue plus exigeante, les budgets ont explosé. Les universités ont appelé à la rescousse les cantons non universitaires, qui compensent une partie du coût de leurs ressortissants, et la Confédération qui les subsidie soit directement, soit par le truchement du Fonds Nationale de la recherche.

Par ailleurs les frontières nationales ont sauté. Le processus de Bologne uniformise les diplômes à travers toute l’Europe et les accords bilatéraux permettent aux diplômés européens de s’installer partout. Non seulement les cantons ne peuvent plus se livrer à toutes les exclusives qui rendaient si pittoresque le paysage universitaire suisse, mais ils doivent s’intégrer dans l’Europe universitaire.

Ce n’est pas un progrès ébouriffant. C’est un simple retour à la case départ. Lorsque les grandes universités ont été créées depuis le douzième siècle, les diplômes avaient tout naturellement une validité dans tout le continent. Nulle part on n’allait refuser l’exercice de sa profession à un médecin de Montpellier ou à un juriste de Bologne. C’est le stupide XIXe siècle qui a imaginé de construire une science française face à une science allemande jusqu’à ce que l’université européenne éclate en une mosaïque d’institutions autistes. Les Etats-Unis ont tiré les marrons du feu. Il n’y a eu une science américaine que dans la mesure où il n’y avait plus une science européenne mais un conglomérat de ghettos.

Ainsi le contexte dans lequel les universités cantonales sont nées a disparu. Et les conditions de leur financement deviennent de plus en plus difficiles. Le financement d’une faculté de médecine au bénéfice de tous les cantons pèse trop lourd. La Confédération rechigne à investir davantage tant elle a peur que les cantons se désengagent. Et puis, l’ensemble de l’édifice n’est pas cohérent. Les duplications existent. Chaque université prétend couvrir le plus grand champ du savoir même si le nombre des étudiants dans certains auditoires est restreint. Le cas des facultés de théologie est significatif. On se souviendra de la saga des pharmaciens vaudois qui refusaient de se former à Genève et qui en ont appelé au peuple. La rationalisation et les économies d’échelle ne sont pas possibles dans ce contexte folklorique.

Toutes ces raisons militent pour que les universités cessent d’être gouvernées par les cantons, mais surtout sans pour autant perdre leur autonomie propre en matière de nomination des professeurs, de programmes des cours et de projets de recherche. Mais il faut maintenant une main unique pour répartir les finances. Il faut un ministère fédéral de l’Éducation pour réduire les particularismes dispendieux et les duplications fantaisistes.

L’introuvable centre de la Suisse

 

La réussite initiale de Macron, suivie d’une chute tout aussi spectaculaire et inattendue, conforte un dogme de la politique française : l’impossibilité d’un centre. Auparavant ce pays s’est gouverné à la pagaie, un coup à gauche, un coup à droite, selon le principe d’alternance. La composition d’un gouvernement rassemblant hommes et femmes (à parité !) de droite et de gauche représentait une tentative de sortir de cette alternance. En revanche, la Suisse se conduit depuis longtemps à la rame selon la concordance, par impulsions simultanées à gauche et à droite qui définissent un sillage à peu près droit, faute de barreur (premier ministre) et de gouvernail (président).
L’alternance engendre un parlement bipartisan, ainsi que la Chambre des communes de Westminster le concrétise : des bancs sont disposés des deux côtés de la salle, les députés du gouvernement à la droite du Speaker, tandis que ceux de l’opposition sont installés à sa gauche. On ne peut mieux matérialiser l’analogie entre la vie parlementaire anglaise et un match de football, ce jeu de gentlemen joué souvent par des brutes.
En 2015, notre Conseil national s’est décentré : 101 conseillers pour la droite (PLR, UDC) avec une majorité absolue, 55 à gauche (PS, Verts), le petit reste (PDC, PVL, PBD, PEV) se réclamant plus ou moins du centre soit 44. Mais qu’est-ce que ce centre ? Les partis centristes seraient voués à l’insignifiance s’ils ne faisaient que soutenir alternativement des projets de gauche ou de droite. De ce point de vue, des germes d’identité basés sur la religion (PEV), la famille (PDC) ou l’environnement (PVL) ne suffisent pas.
Comme les programmes des partis centristes sont non coordonnés, le centre manque de de cohésion et donc de permanence. Il lui faudrait fidéliser un électorat. Puisque les couches sociales défavorisées du pays sont soutenues par le la gauche, tandis que les privilégiés sont défendus par la droite, il reste la classe moyenne. Mais ne serait-elle pas aussi mal définie que le centre lui-même ?
Essayons. La classe moyenne est composée de ces travailleurs qui paient tous leurs impôts, qui ne bénéficient d’aucune aide des pouvoirs publics, qui ne comptent pas leurs heures supplémentaires, qui se forment en permanence de crainte du chômage, qui voient en récompense leur pouvoir d’achat érodé chaque année. La charge des prélèvements obligatoires des Suisses est beaucoup plus élevée que l’on ne croit. En moyenne, 55% du revenu d’une personne adulte va à l’Etat sous forme d’impôts, cotisations pour les assurances sociales et prélèvements obligatoires. Le pire est constitué par ces prélèvements imposés par tête sans aucun rapport avec le revenu : assurance maladie et redevance TV. La TVA est aussi un instrument vicieux : elle taxe la consommation et donc les plus défavorisés dont tout le revenu est dépensé mois après mois.

Comment sortir de ce cercle vicieux avant que ces travailleurs consciencieux et compétents ne se découragent ? Plusieurs partis du centre, sans définir un programme commun, se rejoignent sur une série d’objectifs : ne pas laisser de dettes à la génération suivante; les forts soutiennent les faibles pourvu que ceux-ci ne se complaisent pas dans la dépendance ; transition vers une économie non-nucléaire; investissement dans l’avenir, une formation scolaire, professionnelle et supérieure exigeante, une recherche capable d’affronter la compétition internationale ; des infrastructures relevant les défis du futur. On devrait ajouter un slogan : moins de prélèvements obligatoires !

En fin de compte, le rôle spécifique du centre est l’invention de solutions équilibrées. Le jeu politique normal est le lieu d’affrontement de propositions extrêmes, tandis que le travail centriste tend à privilégier les solutions qui rassemblent. Cette construction de consensus prend du temps, elle est souvent peu spectaculaire mais elle constitue la force et l’identité de la démocratie suisse. Ainsi la Suisse ne peut se gouverner qu’au centre. Pourvu que celui-ci existe.

Le Salut d’une Suisse menacée dans son intégrité

Le Salut de la Suisse viendra, comme de coutume, du programme du parti le plus puissant, de celui qui exprime le mieux l’opinion populaire. Celle-ci est confrontée, selon l’analyse lucide d’Albert Rösti, président actuel  de l’UDC, à une situation apocalyptique : les trains bondés, les routes surchargées, le chômage croissants des plus de 50 ans, l’absence d’emploi pour les jeunes diplômés, les attroupements menaçants de requérants d’asile sur la voie publique. Tous ces maux découlent de l’immigration de masse en provenance de l’UE, à laquelle il faut mettre un terme, ce qui rétablira un visage plus avenant pour le territoire suisse, une vie plus confortable pour ses citoyens de souches.

Ce n’est qu’une composante d’un programme plus élaboré, qui comporte la réduction de l’aide au développement, la suppression des subventions à la culture, la disparition des bureaux de l’égalité, le transfert des investissements pour le rail au bénéfice de la route, le renforcement de l’armée, le renoncement à une politique de réduction du CO2. Toutes ces mesures permettront de réduire la charge des prélèvements obligatoires sur le revenu des contribuables suisses. L’essor résultant de la consommation locale compensera la fermeture de l’accès facilité au marché intérieur européen.

Ce programme harmonieux rejoint l’analyse perspicace des leaders charismatiques que sont Donald Trump, Marine Le Pen, Viktor Orban, Paolo Gentiloni. Le monde politique bascule à droite par-delà les frontières. L’insurrection des gilets jaunes reprend ces thèmes sous une forme synthétique, propre à la  concision française : moins d’impôts et plus de services publics. De même en réduisant tout simplement le nombre de voyageurs des CFF, on ne sera pas obligé de multiplier les trains. Plus l’étranger est le seul responsable de ces embarras, plus les citoyens en sont disculpés.

Pour l’instant, on n’évoque pas encore l’éventualité d’un mur de protection de la Suisse, à l’instar de ce qui se fait en Palestine, aux Etats-Unis, en Hongrie. Il faudra bien y arriver car la frontière est poreuse. En passant par les forêts du Jura ou les petites routes de Genève sans poste de douane, n’importe qui peut pénétrer sur le territoire. Un réseau de barbelés de 1 853 kilomètres de longueur relancera la production indigène et créera des emplois. Alors que les charges sociales de la Confédération ont bondi de 14 à 22.6 milliards, leur réduction drastique permettra de financer ce rempart sans effort.

On se réjouit à l’avance de l’application de ce programme. Une Suisse de l’entre soi fonctionnera mieux que l’actuelle ouverture sur un monde compliqué et offensif. En terminant, peut-on suggérer d’ajouter des mesures protectrices des racines judéo-chrétiennes de ce pays, menacées par l’invasion de l’islamisme. A quoi sert d’interdire seulement les minarets, si restent ouvertes des mosquées où des prêches radicaux sont prononcés ?

 

 

Il n’y qu’une seule science au monde

 

Dans le blocage actuel des négociations entre la Confédération et l’UE, les relations bilatérales risquent de disparaître. Auparavant, l’UE exercera une pression, non seulement sur la bourse suisse, mais aussi sur la science et la formation en excluant la Suisse des programmes Erasmus et Horizon 20. Or, il n’y a pas de science possible sans libre communication et échange de tous ses acteurs. Une bonne université comporte plus de chercheurs étrangers que nationaux. Un bon chercheur a séjourné longuement à l’étranger.

Durant les années 70 et 80, lors des colloques qui se tenaient dans le monde libre, les pays communistes brillaient par leur absence. Quelques rares délégués hongrois ou polonais, jamais aucun de l’Allemagne de l’Est, un seul représentant de l’URSS en mission commandée pour collecter des informations, probablement mises stupidement sous secret dès sa rentrée. En retour pas ou peu de publications d’au-delà du rideau de fer dans les revues scientifiques occidentales. La contrainte était simple : si un savant franchissait le rideau de fer, il risquait de ne jamais revenir. Cette politique de fermeture mena à l’asphyxie la science russe issue pourtant d’une longue tradition. Elle entraina un retard technique et une stagnation économique et finalement la chute de l’empire soviétique, minée par ses contradictions.

La Chine communiste suivit une voie inverse. A la même période elle envoyait des stagiaires à l’étranger, en particulier à l’EPFL. Ce n’étaient pas tous des espions : certains travaillaient sérieusement dans leur domaine et bénéficiaient de la convivialité de leurs collègues suisses. Rentrés en Chine, ils furent promus à des postes de responsabilité scientifique et technique. Le démarrage de la Chine actuelle a ainsi été préparé de longue date, de façon intelligente par un peuple, qui en a compris les règles imprescriptibles : pas de science, pas de technique, pas de culture sans une ouverture maximale. A la fin du Moyen-Age, la Chine était plus avancée que l’Europe et elle stagna par la politique de fermeture de certains empereurs. Elle a retenu cette leçon.

Les Etats-Unis, modestes contributeurs à la science avant 1930, (premier prix Nobel de physique en 1927) bénéficièrent de leur ouverture. En 1932, dès l’accession d’Hitler au pouvoir, Albert Einstein quitta l’Allemagne. En 1939, il envoya une lettre célèbre à Franklin Roosevelt pour l’avertir de la possibilité de fabriquer une bombe nucléaire. Dans le bureau voisin de celui d’Einstein à Princeton, se trouvait John von Neumann, juif hongrois qui apporta l’informatique à son pays d’adoption. Peu de temps après Werner von Braun, inventeur visionnaire de l’astronautique, passa sans états d’âme du service d’Hitler à celui de Truman. L’arme nucléaire transportée par des missiles intercontinentaux munis d’un guidage informatisé donna aux Etats-Unis l’imperium mondial grâce à la collaboration de deux juifs exilés et d’un transfuge du nazisme.

Telles sont les règles obligatoires du jeu scientifique. En 2014, l’UE retira déjà à la Suisse la participation à Erasmus et à Horizon 2020. C’était une mise en garde que comprirent instantanément tous les initiés. Sans une participation pleine et entière à la science de l’Europe voisine, la Suisse s’étiolerait et perdrait sa supériorité. Il s’ensuivrait un affaiblissement de l’industrie de pointe, une stagnation économique et un appauvrissement du pays. On peut déplorer cette forme de chantage de l’UE, mais elle fait partie des règles d’une négociation. Le plus fort peut dicter sa conduite à l’autre. Il ne sert à rien de pleurnicher, il faut tenir compte de cette réalité. On ne nous fera pas de cadeaux. Nous sommes vraiment engagés dans une compétition.

Une partie de l’opinion publique suisse s’imagine encore que des universités et des laboratoires industriels, peuplés principalement de nationaux, seraient viables, avec peut-être une dose homéopathique d’étrangers dûment intégrés. Or, sur une population de huit millions d’habitants, il n’y a qu’une fraction insuffisante de jeunes capables et motivés pour faire de la recherche. C’est en recrutant dans le vaste monde que les Etats-Unis ont réussis à se hisser dans leur position actuelle. C’est en suivant la même politique sous l’égide de Patrick Aebischer que l’EPFL est devenue une université technique de pointe: le passeport d’un candidat n’a aucune importance ; il faut recruter le meilleur dans sa branche. Il n’y a qu’une seule science au monde, indépendante des idéologies, des nationalismes, des religions.