L’étrange persistance de la fumée dans les restaurants japonais

De l’interdiction de parler trop fort ou de téléphoner dans les trains aux règles d’étiquette complexes dans les bains publics, le Japon attache une énorme importance aux égards envers autrui. L’expression « je m’excuse de vous déranger » (shitsurei shimasu) est l’une des plus utilisées de la langue de l’archipel et conclut tout appel téléphonique hors de la famille ou des proches. Il est donc très surprenant qu’il soit ici toujours permis de fumer dans les cafés, bars et restaurants.

 

Le paradis des fumeurs

La lutte contre la fumée passive et le respect des droits des non-fumeurs sont à la base de la restriction de la fumée dans les lieux publics de plus en stricte presque partout en Occident, mais ces arguments n’ont que peu d’impact au Japon. La plupart des restaurants et des cafés sont divisés en espaces fumeur et non-fumeur sans séparation hermétique, et on peut fumer dans la majorité des bars et izakayas (l’équivalent japonais des restaurants à tapas où la plupart des verrées entre amis ou collègues ont lieu), surtout s’ils sont petits et traditionnels.

La proportion de fumeurs au Japon n’est pourtant pas particulièrement élevée (21.7% en 2015 selon les chiffres de l’Organisation Mondiale de la Santé, comparé à une moyenne européenne de 27.3%), et la différence entre les sexes est particulièrement frappante – on voit très peu de femmes avec une cigarette à la main. De plus, les Japonais non-fumeurs sont, selon mon expérience, tout aussi contrariés de devoir fréquenter des lieux enfumés que l’étaient mes amis suisses. On peut donc se demander pourquoi les intérêts du cinquième de la population sont ainsi privilégiés par rapport à ceux d’une large majorité.

 

Le poids de la tradition

Comment donc expliquer que le Japon n’ait pas suivi les pays occidentaux dans l’interdiction de la fumée en intérieur ? On peut d’abord mentionner une certaine réticence à briser une longue tradition. Les izakayas en particulier ont, depuis l’aube du Japon moderne, été le lieu où les travailleurs (masculins) japonais se retrouvaient pour fraterniser autour d’un verre ; fumer du tabac faisait partie intégrante de cette expérience. Même si le nombre de fumeurs a diminué et que le public des izakayas a beaucoup changé, les hommes politiques qui continuent de diriger le pays restent attachés à cette tradition. De plus, toute critique de l’immobilisme du Japon en la matière par ses partenaires occidentaux ou une organisation internationale tend à provoquer un blocage et une revendication du particularisme culturel de l’archipel qui rend toute réforme plus difficile.

 

Une seconde raison, peut-être plus importante encore, est le poids politique de Japan Tobacco, qui a longtemps eu un monopole sur les ventes de cigarettes dans le pays, et qui était, jusqu’en 1994, entièrement contrôlée par l’Etat. Aujourd’hui encore, la compagnie contrôle les deux tiers du marché du tabac au Japon et le Ministère des Finances détient un tiers des actions de la compagnie.

Cette domination et ces liens étroits avec le gouvernement confèrent à Japan Tobacco une grande capacité à influencer la politique de santé japonaise par le biais de ses superviseurs dans l’administration et des nombreux parlementaires qui sont prêts à défendre ses intérêts. Résultat, en plus de la non-interdiction de la fumée en intérieur, les taxes à la consommation, et donc le prix de vente des cigarettes, sont au Japon beaucoup plus bas qu’en Europe, et la législation sur les règles d’emballage et d’autres aspects techniques est plus souple.

 

Merci les JO

Heureusement pour les non-fumeurs, japonais comme visiteurs, la situation semble sur le point de changer, et ce grâce aux Jeux Olympiques que Tokyo accueillera en 2020. En effet, le Ministère de la Santé a récemment indiqué sa volonté d’interdire la fumée en intérieur à temps pour les Jeux. Malgré la résistance que cette initiative rencontrera, il est fort probable que le désir d’éviter des critiques embarrassantes et de présenter le pays sous le meilleur jour possible quand l’attention du monde entier sera tournée vers lui triomphera en fin de compte. Quel que soit l’impact général des Jeux Olympiques sur le pays, ils auront donc sur ce point en tout cas un effet que beaucoup trouveront bienvenu.

 

La fièvre des séries façon chinoise

« Game of Thrones » est probablement la série télévisée américaine la plus regardée au monde. Il est difficile de trouver des chiffres globaux, mais son audience est estimée à plus de 20 millions, voire 30 millions de personnes autour du globe (y compris de nombreux fans chinois), et c’est sans compter les téléchargements illégaux. Ces chiffres semblent cependant ridicules quand on les compare à l’audience des séries télévisées chinoises les plus populaires.

Peut-être la plus célèbre d’entre elles cette année est « Ode à la joie », et les chiffres sont étourdissants. En effet, chaque épisode a été regardé plus de 315 millions de fois en ligne (chiffres auxquels il faut ajouter les téléspectateurs classiques), pour un grand total qui excède les 13 milliards de visionnages! Même à l’échelle de la Chine, voilà qui est impressionnant. Quelle est donc cette série qui a su ainsi séduire les foules ?

 

Une ode à la vie de la jeunesse urbaine

« Ode à la joie » raconte les aventures de cinq jeunes femmes d’une trentaine d’années issues de la classe moyenne plus ou moins aisée et vivant dans des appartements voisins d’un immeuble résidentiel (qui donne son nom à la série) au cœur d’une grande ville chinoise (le premier épisode est disponible sur Youtube avec des sous-titres anglais en « closed-caption »).

On comprend vite pourquoi ces personnages et le tableau de leur vie quotidienne plaisent tellement. Nombre de jeunes citadins chinois peuvent en effet facilement s’identifier à elles et aux joies, chagrins et problèmes auxquelles elles font face. Elles cherchent à faire un bon mariage et une bonne carrière, mais également à s’amuser et à profiter de la vie.

Le ton est réaliste, et la série traite des grands thèmes universels – statut et règles sociales, amitié, amour, famille, travail… – dans des termes naturellement propres à la culture chinoise et à une société où les valeurs traditionnelles (piété filiale, patriarcat, responsabilité citoyenne) se heurtent au désir de liberté et à l’hédonisme d’une jeunesse qui n’a connu que les années de boom économique, tout cela dans un environnement caractérisé par une course à la consommation souvent effrénée et par des rapides changements technologiques.

 

Le boom du streaming

L’ampleur du phénomène « Ode à la joie » est exceptionnelle, mais cette série n’est pas la seule à avoir connu un grand succès. Il est de plus en plus fréquent que l’une d’elles s’approche du milliard de vues. La popularité grandissante des séries est un phénomène mondial, et, en Chine comme ailleurs, elle est favorisée par la croissance rapide des services de streaming (iQIYI, souvent surnommé le Netflix chinois, est le plus grand d’entre eux), sur lesquels certaines sont diffusées en exclusivité.

Rien de très surprenant ici, mais une dimension supplémentaire du phénomène en Chine est la censure, et la plus grande liberté dont bénéficient, du moins jusqu’à maintenant, les services en ligne par rapport à leurs collègues de la télévision. Sur les chaînes classiques, les drames historiques ayant pour cadre la guerre de résistance contre le Japon dans les années 1930 et 1940 sont omniprésents. Leur popularité n’est pas surprenante vu le mélange de tension, de tragédie et d’héroïsme patriotique qu’un tel contexte fournit, mais l’approbation du Parti Communiste, toujours heureux de rappeler au peuple chinois son rôle dans la lutte de libération nationale, rend également de telles séries politiquement très sûres. De manière générale, la programmation des chaînes télévisuelles publiques (il n’existe pas de chaîne privée) est très sage et prend bien garde à ne pas promouvoir des comportements « amoraux ».

Les plateformes de streaming sur Internet peuvent se permettre plus de liberté. Un exemple récent est « Yu le pécheur », une série à grand succès qui a pour personnage principal l’inspecteur Yu, chargé d’infiltrer un gang criminel. Il jure, triche, et se comporte comme les voyous qu’il doit côtoyer. Cela ne surprendrait guère des téléspectateurs occidentaux, mais en Chine Yu brise l’image très propre et lisse des policiers dans les séries traditionnelles.

 

Le Parti n’est jamais loin

La plupart des internautes chinois s’en réjouissent, mais il n’est pas certain que l’espace de liberté relative qui existe sur les plateformes de streaming subsiste encore longtemps. En effet, non contents de leur ordonner de soumettre toutes leurs productions au censeur et de maintenir une cellule du Parti Communiste au sein de l’entreprise – des procédures normales affectant tout producteur de contenu médiatique et toute entreprise privée –, le gouvernement chinois a annoncé récemment son intention d’acheter des parts d’actionnariat dans toutes les grandes entreprises de l’ère digitale, plateformes de streaming compris.

Le Parti Communiste est tout à fait conscient de l’importance croissante de l’Internet dans le discours public, le paysage médiatique, etla diffusion de la culture. Plusieurs articles récents ont souligné l’importance de l’espace digital comme théâtre principal de la « guerre idéologique » que beaucoup dans l’élite politique sont convaincus de mener contre l’Occident et contre les citoyens chinois qu’ils accusent de vouloir saper l’autorité du Parti. S’impliquer plus activement dans la direction des acteurs principaux de l’Internet du pays est donc un moyen de renforcer la capacité du gouvernement à influencer le développement de l’espace digital chinois. Les créateurs de séries dramatiques ne seront pas les seuls à en pâtir.

 

 

La révolte d’Okinawa

Okinawa est aujourd’hui la province la plus au sud de l’archipel nippon, mais elle fut pendant longtemps un royaume indépendant, au cœur des réseaux culturels et commerciaux de l’Asie de l’Est. Sa position stratégique, plus proche de Taiwan et de la côte chinoise que de Tokyo, en faisait un lieu de rencontres et d’échanges prisé. Cette géographie avantageuse est de nos jours un facteur important dans la grande controverse qui agite la province depuis plus de deux décennies, à savoir la présence sur son petit territoire de la plupart des troupes américaines stationnées au Japon.

 

Une situation volatile

Cette controverse s’est enflammée en 1995 après que trois soldats américains eurent enlevé et violé une enfant japonaise. Ce crime abject causa une telle rage sur l’île que les gouvernements japonais et américains s’accordèrent après de longues négociations pour fermer l’une des bases les plus encombrantes (la base de Futenma, au cœur de la petite ville de Ginowan), à déplacer une partie de son personnel vers un coin moins peuplé de l’île et à réduire au maximum l’empreinte américaine à Okinawa.

Peu de progrès a cependant été fait depuis pour implémenter cet accord, et la frustration des habitants d’Okinawa a continué de croître. La province est maintenant en révolte ouverte contre le gouvernement central. Le gouverneur ainsi que la quasi-totalité des autres élus locaux sont opposés au projet de relocation de Futenma (ils demandent la fermeture pure et simple de la base), qui a été bloqué sur le terrain par des activistes très déterminés. Tous demandent que le nombre total de troupes à Okinawa soit fortement réduit et que les crimes commis par des soldats américains soient traités au Japon par le système de justice japonais. Un nouvel incident de viol et de meurtre d’une jeune japonaise par un ressortissant américain en mai de cette année n’a fait que renforcer leur détermination.

 

Un sentiment de discrimination et d’abandon

Les doléances des habitants d’Okinawa ne sont cependant pas limitées à ce genre de crimes et d’autres incidents (un avion américain s’est une fois écrasé sur un campus universitaire). Elles trouvent leur source dans un ressentiment plus profond envers la façon dont le gouvernement central de Tokyo a traité l’île au cours des décennies.

Durant la Seconde Guerre Mondiale déjà, pour prévenir une invasion des îles principales de l’archipel nippon, l’armée impériale avait monté une féroce défense d’Okinawa face au débarquement américain, défense dont ses habitants avaient payé le prix. Plus de 100'000 d’entre eux avaient péri (certaines estimations sont bien plus élevées), dont une partie non négligeable à cause des troupes japonaises qui les avaient forcés à entreprendre des missions dangereuses, les avaient utilisés comme boucliers humains, avaient réquisitionné le peu de nourriture qu’ils possédaient et avaient commis d’autres atrocités.

Okinawa a ensuite passé près de trente ans sous administration directe américaine (la seule province de l’archipel à subir ce sort) et continue aujourd’hui encore de supporter la majeure partie du fardeau de la présence américaine au Japon, qui en dépend pour sa défense. Okinawa reste également la province la plus pauvre du pays. Il n’est donc pas surprenant que ses habitants puissent avoir le sentiment d’être des citoyens de seconde zone, aisément sacrifiés pour le « bien du pays » et négligés par la lointaine et arrogante élite de Tokyo.

 

De vraies solutions difficiles à mettre en œuvre

Le résultat de décennies de frustration et de ressentiment est aujourd’hui un ras-le-bol général et une forte détermination à faire cette fois respecter la volonté de la population de l’île. Tokyo et Washington s’évertuent à tenter d’apaiser la colère de celle-ci, mais on peut douter que les mesures proposées soient suffisantes. Le Pentagone a promis plus de discipline parmi ses troupes et a accepté de discuter de la levée des protections dont bénéficie le personnel américain en cas de crimes commis sur territoire japonais, tandis que le gouvernement japonais s’est résigné à suspendre temporairement la construction de la base sensée remplacer Futenma.

Les habitants d’Okinawa ne sont pas pour autant prêts de renoncer à leurs demandes. Celles-ci se heurtent à une réalité inéluctable, à savoir l’emplacement stratégique de l’île. A l’heure ou la Chine étend son domaine d’activité militaire en ignorant largement les inquiétudes de ses voisins, Japon y compris, la présence américaine sur une île qui reste idéalement placée au cœur de l’Asie maritime est considérée par le gouvernement japonais comme par ses voisins coréens, taïwanais et philippins, comme plus nécessaire que jamais.

 

Un compromis encore lointain

Une solution capable de satisfaire les habitants d’Okinawa est-elle donc possible ? Plusieurs experts américains ont proposé des alternatives visant à éviter la construction d’une nouvelle base et à réduire et à reconfigurer le nombre de troupes étrangères au Japon, en s’appuyant sur d’autres installations militaires américaines à travers l’océan Pacifique. Cependant, le capital politique utilisé par Washington et par Tokyo pour promouvoir le plan actuel a été considérable, et les deux gouvernements sont sans surprise très réticents à reprendre à zéro des négociations qui furent déjà si longues et pénibles.

Difficulté supplémentaire, les citoyens d’Okinawa ont plus ou moins éjecté de leur province le Parti libéral-démocrate, le parti au pouvoir sur le plan national, ce qui les privent d’ambassadeurs ayant l’oreille du gouvernement central. Les tentatives de leurs élus de convaincre Washington directement semblent également vouées à l’échec. Il est donc difficile d’être optimiste quant aux chances que le contentieux trouve prochainement une résolution. L’alliance entre les Etats-Unis et le Japon ne pourra pourtant pas se passer éternellement du soutien de la population de l’île qui en est la base.

 

Début d’adieu à un homme admirable

Akihito, l’Empereur du Japon est très âgé (82 ans) et a plusieurs soucis de santé, qui l’ont empêché de remplir ses fonctions officielles autant qu’il le désire. Il n’est donc pas étonnant qu’Akihito ait annoncé son intention d’abdiquer et de céder le trône à son fils ainé, Naruhito. L’annonce a néanmoins pris le pays par surprise, d’autant plus qu’une telle décision ne s’est encore jamais produite depuis la restauration de la maison impériale au 19e siècle (et nécessitera donc l’adoption d’une nouvelle loi). Beaucoup seront tristes de lui dire au revoir.

 

L’empereur du petit peuple

Pour tout républicain, le système impérial japonais est un anachronisme, relique d’un passé tout sauf glorieux (vu le rôle qu’il jouait dans l’idéologie néfaste du Japon des années 30 et 40), qui a perdu son sens dans un pays moderne et démocratique.

Akihito serait probablement sensible à ce point de vue. Il a insisté sur le fait que le statut divin de l’empereur est une idée révolue, et dans toutes ses actions a montré une humilité toute japonaise, bien que peu en accord avec son statut supposément exalté. Il n’a jamais hésité à s’incliner devant ses interlocuteurs (une amie a pu en faire l’expérience de première main lors d’une cérémonie d’ouverture d’année universitaire présidée par l’Empereur), et à interagir avec les citoyens japonais d’égal à égal.

Il a aussi demandé à ne pas être enterré après sa mort, mais plutôt à être incinéré comme le commun des Japonais – un symbole fort dans un pays aux zones habitées extrêmement denses, où la terre est précieuse et où les enterrements font l’objet de règles très restrictives.

 

Un symbole moral pour le pays

 Au-delà de son humilité, Akihito a su tirer le meilleur de son statut exceptionnel et devenir un véritable guide moral pour son pays. Très vite après son ascension au trône, il avait exprimé son désir de travailler pour la réconciliation entre le Japon et ses voisins. Par ses visites à l’étranger et les discours qu’il a donnés au fil des années, l’Empereur est resté fidèle à cette mission, appelant à l’expiation et au respect de la mémoire des victimes des crimes passés du Japon, et offrant des gestes de réconciliation toujours très apprécié de ses hôtes.

Au Japon même, il a également tenté d’apporter du réconfort aux plus vulnérables. Après le terrible tremblement de terre et tsunami de mars 2011, il avait pour la première fois parlé en direct à la télévision nationale pour exprimer son respect aux victimes, appeler à la solidarité nationale, et assurer ses concitoyens que leur pays allait surmonter la catastrophe qu’il avait subie. Dans les années qui ont suivi, lui et sa femme ont régulièrement rendu visite et offert leur soutien aux personnes déplacées.

 

La frustration des nationalistes

L’humilité, la compassion et le désir de réconciliation d’Akihito sont une source de frustration pour les nationalistes japonais, qui sont censés être ses plus grands défenseurs. Ceux-ci appellent en effet au rétablissement du statut divin de l’Empereur et au renforcement de son rôle de symbole de la nation, trônant bien au-dessus du commun des mortels. Ils voient cela comme un moyen de redonner sa « fierté » au pays qu’ils considèrent comme déchu depuis la défaite face aux Etats-Unis et la fin de la Seconde Guerre Mondiale.

Malheureusement pour eux, l’Empereur actuel ne partage absolument pas leur opinion et ne le cache pas. Cela complique la tâche des nationalistes désireux de se présenter comme les champions d’un homme qui adopte une rhétorique radicalement opposée à la leur, et qui rejette le rôle qu’ils veulent lui attribuer. Leur réponse à ce problème : Akihito n’est qu’un seul homme, mortel, mais l’institution impériale est éternelle, et le prochain occupant du trône nous sera peut-être plus favorable.

Certains nationalistes se sont donc peut-être réjouis de l’annonce de l’abdication prochaine d’Akihito. Rien n’indique cependant que Naruhito est différent de son père, et ils risquent donc de continuer à être déçus du peu de soutien qu’ils obtiennent de la maison impériale. La plupart des Japonais espèrent au contraire que Naruhito continuera de suivre le chemin tracé par un Empereur qui a su obtenir l’affection et l’admiration de la grande majorité des Japonais.

 

Shinzo Abe, titan aux pieds d’argiles

Shinzo Abe, le premier ministre japonais, est décidément imbattable. Le week-end dernier, le Japon a élu ses représentants pour la Chambre des Conseillers, la chambre haute du Parlement (ou plutôt la moitié d’entre eux, l’autre moitié devra renouveler son mandat dans trois ans), et le Parti Libéral Démocrate (PLD) de M. Abe a encore renforcé sa majorité en gagnant six nouveaux sièges, à ajouter aux quatre nouveaux sièges gagnés par son partenaire de coalition le Kōmeitō. Le principal parti d’opposition, le Parti Démocrate (PD), a quant à lui perdu onze délégués.

 

La Constitution au cœur des discussions

La plupart des commentateurs se sont concentrés sur le fait que le PLD dispose désormais, avec le Kōmeitō et d’autres petits partis aux préférences similaires, d’une majorité de deux tiers permettant de lancer la procédure d’amendement de la Constitution (qui doit ensuite être soumis à référendum populaire). La situation est similaire dans la chambre basse du Parlement. La révision de la Constitution, objectif déclaré du PLD depuis sa création en 1955, est donc à portée de main pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale.

Cette perspective fait frémir ceux qui craignent que le pacifisme du Japon d’après-guerre (symbolisé par l’article 9 de la Constitution) soit menacé par un PLD triomphant et un Premier ministre nationaliste et désireux de rendre au pays sa liberté dans l’usage de ses forces armées.

 

« C’est l’économie, stupide »

Cependant, et malgré toute l’attention qu’on lui accorde, il est peu probable que la question de la révision constitutionnelle avance beaucoup dans l’immédiat. Durant la campagne électorale, le PLD s’est montré très discret sur la question et son partenaire le Kōmeitō émet des sérieux doutes quant à la nécessité d’amender une charte restée inchangée depuis sa rédaction sous la direction des occupants américains.

De plus, tous partis qui soutiennent en théorie un révision de la Constitution ont en réalité des idées très différentes sur le contenu de ladite révision : faut-il décentraliser l’administration du pays ou au contraire renforcer le pouvoir central ? Faut-il renforcer le libéralisme de la Constitution ou au contraire mettre l’accent sur les “valeurs traditionnelles japonaises” ? Quant au public, il est loin d’être enthousiaste – les sondages varient, mais la plupart montrent que seul un tiers de la population y est favorable, et que la même proportion s’y oppose. En bref, il n’existe aucun consensus quant au type de Constitution qui reflèterait les désirs et besoins du Japon d’aujourd’hui.

Non, la question qui figure en tête des préoccupations des citoyens japonais est sans surprise l’état de l’économie et du système de sécurité sociale. Tous attendent maintenant que le gouvernement de M. Abe agisse de façon décisive pour tenir enfin les promesses d’“Abenomics”, le programme de réforme que le premier ministre promeut depuis des années sans grand impact positif sur l’économie ou sur les finances publiques.

 

Une victoire moins complète qu’il n’y paraît

La victoire du LDP aux élections de ce week-end peut d’ailleurs paraître surprenante vu le peu de succès du gouvernement dans le traitement des problèmes économiques et sociaux du pays. Lorsqu’ils sont interrogés, la plupart des Japonais sont peu impressionnés par les accomplissements de M. Abe et de son programme de réforme, et sceptiques quant à ses chances de faire mieux à l’avenir. Les citoyens de l’archipel sont prêts à voter pour le LDP et à exprimer leur soutien au gouvernement de M. Abe, mais approuvent en réalité peu sa gestion des différents problèmes auxquels le Japon fait face.

La source de la domination politique du premier ministre et de son parti n’est donc pas son aptitude à administrer le pays, mais plutôt sa capacité à se poser comme “parti naturel de gouvernement” après près de sept décennies au pouvoir, son fort réseau de soutien dans les campagnes japonaises et la faiblesse de l’opposition. Celle-ci continue à être divisée et peine à articuler des politiques alternatives à celles du PLD et capables d’attirer le soutien du public. Le message purement négatif adopté par le PD durant la campagne – critiquant la faillite d’“Abenomics” et soulignant le danger d’accorder une majorité de deux tiers au LDP et à ses alliés – n’a pas su convaincre.

 

M. Abe l’a donc emporté surtout parce que les citoyens japonais ne voyaient aucune alternative crédible à son parti – une victoire par défaut en somme. Compte tenu de cette situation, les résultats des élections contiennent de quoi inquiéter le premier ministre. Son parti a certes gagné des sièges, mais n’est pas parvenu à atteindre un nombre suffisant pour lui garantir une majorité dans la chambre haute. Il reste donc dépendant de son partenaire de coalition et ne peut gouverner seul, comme nombre de membres l’espéraient sans doute.

Deuxièmement la coalition n’a pas obtenu à elle seule une majorité de deux tiers comme le prédisaient certains, ce qui rendra toute négociation d’une révision de la Constitution d’autant plus complexe. Enfin, même si le PD s’est fait dérober des sièges, ces pertes n’étaient pas aussi sévères que prévu compte tenu de la domination du PLD dans les sondages. Une alliance tactique avec trois autres partis d’opposition (dont le Parti Communiste) semble avoir contribué à limiter la casse et même à gagner du terrain dans le nord du Japon. Cette alliance, même si elle reste très superficielle, pourrait signifier une opposition plus vive au PLD dans les deux chambres du Parlement.

 

En prenant tous ces éléments en compte, on peut commencer à douter que l’élection de ce week-end ait été pour M. Abe un triomphe aussi grand que certains journaux ont pu le déclarer. Il ne peut ignorer les signes de la fragilité relative du soutien à son parti. Une chose est sûre, il doit redoubler d’effort pour convaincre les Japonais qu’il a vraiment les capacités à améliorer la situation économique et à leur garantir une retraite stable. La révision de la Constitution n’est en fin de compte qu’une distraction face aux attentes du public.

Le Japon face au « Brexit »

L’Europe n’est pas seule à être sous le choc de la décision britannique de quitter l’Union Européenne. L’impact du vote fatidique c’est fait ressentir jusqu’au Japon, qui a en réalité été l’un des premiers pays à être affecté. En effet, les résultats du référendum britannique ont commencé à paraître alors que la matinée était ici déjà bien avancée, rendant les marchés japonais particulièrement vulnérables à la panique qui a suivi la victoire surprise des « Brexiters ».

Avant vendredi, les Japonais me semblaient peu concernés par la question qui a agité l’Europe ces derniers mois. Pour les citoyens de l’archipel, cela semblait être une question interne à notre continent, qui touchait peu leur pays. Il ne leur venait de plus pas à l’idée que les Anglais puissent prendre une décision aussi dommageable et irrationnelle qu’un « Brexit ». Ils ont cependant vite dû déchanter.

 

Situation de crise

Non seulement l’impensable s’est produit, mais son impact sur l’économie japonaise s’est vite révélé bien réel. La bourse de Tokyo a perdu 8% dans la journée de vendredi et le yen, généralement considéré une valeur refuge bien que la dette publique japonaise soit la plus élevée au monde, a grimpé jusqu’à atteindre la parité avec le dollar – un renforcement très inquiétant pour une économie nippone encore tournée vers l’exportation.

Le Premier Ministre japonais a convoqué une session d’urgence de son cabinet, le Ministre des Finances s’est trouvé assailli par les journalistes, et a dû répéter à plusieurs reprises que le gouvernement suivait attentivement la situation et était prêt à intervenir si besoin était. Pendant ce temps, toutes les chaînes de télévision ont tenté de répondre aux mêmes questions qui dominent les ondes autour du monde, à savoir comment les « Brexiteers » l’ont emporté et quel sera l’impact du vote de jeudi sur les entreprises japonaises présentes en Europe.

 

Le Japon est par ailleurs en pleine campagne électorale pour la Chambre haute du Parlement (le vote aura lieu le mois prochain), et tous les chefs de parti ont dû consacrer leurs discours du week-end au « Brexit ». Les membres de la coalition au pouvoir ont souligné le besoin de stabilité à la tête du pays face aux risques pour l’économie mondiale créés par le vote britannique, tandis que les partis d’opposition ont accusé le gouvernement d’avoir rendu le Japon vulnérable au choc dudit vote par sa politique économique défaillante. En bref, les réactions ici montrent bien l’impact mondial de la victoire des « Brexiters ».

 

Incompréhension

La plupart des Japonais sont plus flegmatiques que leurs dirigeants politiques et ne sont pas touchés outre mesure par cette victoire au delà de son impact négatif sur l’économie japonaise. Le sentiment qui domine est plutôt de l’incompréhension devant une telle blessure auto-infligée. Comme m’a demandé une amie incrédule : « Mais à qui profite donc ce vote ?! » Une chose est sûre, l’Angleterre ne sortira pas grandie de l’expérience aux yeux des Japonais.

L’émotion l’emporte sur la raison : la réception au Japon du discours d’Obama à Hiroshima

Cela fait maintenant un peu plus de deux semaines que Barack Obama est devenu le premier président américain à visiter Hiroshima, site de l’un des deux bombardements atomiques durant la Seconde Guerre Mondiale. L’importance du moment n’a échappé à personne, et le discours prononcé par le président dans le Parc de la Paix a fait la Une de la presse mondiale. Mais comment les mots du président ont-ils été perçus par les premiers intéressés, les Japonais eux-mêmes ?

A première vue, ils étaient extatiques. En effet, les résultats d’un sondage publié la semaine dernière ont révélé que 98% de la population nippone était heureuse de la visite et du discours. Cette unanimité impressionnante peut être vue comme toute naturelle : la visite de M. Obama était effectivement sans précédent, et il était porteur d’un message de paix qui résonne très fort ici. D’autres pourraient cependant trouver cette approbation universelle étonnante : après tout c’est un avion américain qui a lâché la bombe, et les espoirs de beaucoup de Japonais d’abolir à tout jamais l’arme atomique restent très lointains (les Etats-Unis ont en réalité modernisé leur arsenal sous la présidence d’Obama).

 

Une certaine frustration

Il faut donc creuser un peu mieux pour comprendre la réaction des Japonais à la visite de M. Obama. De par les conversations que j’ai pu avoir sur le sujet et ce que j’ai pu lire sur les forums internet, j’ai pu ressentir une certaine frustration. Celle-ci est certes en partie due au fait que le président n’a pas présenté d’excuse officielle pour l’horreur que son pays a infligée il y a 60 ans à la population d’Hiroshima – un nombre non négligeable mais de loin pas majoritaire d’internautes se sont plaint de ce fait – mais il me semble que la plupart des Japonais sont tout à fait conscients et de la responsabilité du Japon dans le déclanchement de la guerre et des contraintes politiques auxquelles M. Obama faisait face. Une excuse officielle aurait en effet suscité la colère de beaucoup d’Américains ainsi que de vives protestations de la Chine et de la Corée du Sud, qui voient le Japon comme un bourreau et non comme une victime.

 

Non, la source principale de la frustration de certains Japonais est à trouver ailleurs, dans une impression de décalage entre les mots du président et la réalité d’une part, et dans un manque de promesses concrètes d’autre part. Concernant le premier point, la condamnation par M. Obama de l’arme atomique et de la barbarie humaine qu’elle symbolise pouvait sembler quelque peu hypocrite compte tenu du fait que ni les Etats-Unis, ni aucune autre grande puissante ne semble être prête à faire quoi que ce soit pour y renoncer. La « leçon » que la souffrance d’Hiroshima offre au monde, évoquée par le président, a été tristement ignorée, et rien dans le discours du président n’indiquait une reconnaissance de cet échec.

Une seconde source de frustration, liée à la première, est le manque de vision claire sur la façon d’aller de l’avant sur le chemin du désarmement nucléaire. Nombre de Japonais regrettent le fait que le rejet rhétorique de l’arme atomique par M. Obama n’a été suivi d’aucune promesse d’action concrète, ou même d’appel à une intensification du dialogue entre puissances nucléaires. Venant d’un président en fin de mandat et conscient plus que quiconque de la difficulté de faire progresser les négociations sur le sujet avec la Chine ou la Russie, cela n’a rien de surprenant. Mais si une occasion aussi importante et symbolique qu’une visite à Hiroshima n’a pas été utilisée pour lancer un clair appel à l’action, quel espoir y a-t-il, s’interrogent beaucoup, quant à la lutte contre l’arme nucléaire ?

 

Un moment très fort malgré tout

Vu ce genre de critiques du discours de M. Obama, on finit par se demander pourquoi les Japonais ont tout de même unanimement déclaré leur approbation après sa visite. Une première réponse simple est le pouvoir oratoire du président et la qualité générale du texte préparé par lui et ses aides. Malgré les failles relevées plus haut, il reste indubitable que M. Obama a fait un beau discours faisant honneur à la circonstance, exprimant sa sympathie pour les victimes des horreurs du passé ainsi que son espoir quant à la capacité du genre humain à avancer sur le chemin de la paix et à combattre la barbarie.

Plus que le discours lui-même, c'est je pense la tenue du président et sa gestuelle devant les caméras qui ont séduit et ému le public nippon. Sa dignité lorsqu'il est venu poser une couronne de fleurs et s'incliner devant le monument aux victimes, et surtout la chaleur humaine qu'il a ensuite manifesté à l’égard des hibakusha, les survivants de la bombe encore parmi nous, ont su convaincre. Qu’importe la déception face à l’absence d’excuse ou de promesse de réduction de l’arsenal atomique américain lorsque les Japonais ont pu voir en direct M. Obama embrasser longuement les derniers survivants de la bombe et échanger avec eux des mots d’amitié (instant saisi par la photo ci-dessus). Durant ce moment émouvant, les habitants de l’archipel n’ont pu ressentir que de la gratitude pour le président qui a su leur offrir un tel geste de compassion. 

Le G7, le sanctuaire d’Ise et la croisade de Monsieur Abe

Pour les habitants de Tokyo, le signe le plus visible que les chefs d’Etat du G7 se sont réunis au Japon cette semaine était l’impressionnante présence policière. Généralement cantonnés à leurs Kōban (les petits postes de police de quartier, très nombreux ici), les forces de l’ordre étaient cette semaine omniprésentes dans toutes les gares et autres lieux publics, à tel point qu’on peut se demander si les autres provinces japonaises n’ont pas dû envoyer des renforts vers la capitale pour l’événement.

Le G7 s’est cependant déroulé sans le moindre heurt, les chefs d’Etat ont maintenant quitté le pays, et les policiers sont retournés à leurs postes habituels. Le sommet aura en réalité été éclipsé par la visite sans précédent du président américain Barack Obama au parc de la paix d’Hiroshima, qui a fait la une tout autour du monde. Accueillir le G7 était néanmoins pour le gouvernement de Shinzo Abe une occasion elle-même très importante, en raison notamment du lieu où la rencontre a pris place.

 

Au cœur du shintoïsme

Le sommet du G7 a en effet eu lieu à Ise-Shima, tout près du plus important sanctuaire shinto du Japon. Le shintoïsme est la religion animiste traditionnelle de l’archipel, aux origines très anciennes, mais qui fut, après la Restauration Meiji et l’entrée du Japon dans le monde moderne au milieu du 19e siècle, étroitement associée au pouvoir de l’Empereur – une association rompue de force par les Américains après la Seconde Guerre Mondiale.

M. Abe était déterminé à organiser le G7 près du sanctuaire – la préfecture qui l’accueille ne comptait même pas se proposer comme hôte, mais fut fortement encouragée par Tokyo à le faire – et à y amener ses pairs pour une visite officielle. Pourquoi-donc le Premier Ministre considérait-il cela comme si important ? La réponse est liée à ses tendances nationalistes et révisionnistes.

 

L’obsession des nationalistes

M. Abe s’était attiré les foudres de la communauté internationale en décembre 2013 lorsqu’il avait visité le sanctuaire Yasukuni, un autre haut lieu du shintoïsme au cœur de Tokyo, qui héberge les âmes de tous les soldats morts pour leur patrie depuis l’ère Meiji, y compris des criminels de guerre de la Seconde Guerre Mondiale. Le Premier Ministre a eu le bon sens de ne pas répéter l’exercice une seconde fois et d’adopter une attitude conciliante envers les voisins du Japon, prompts à s’offusquer devant de tels gestes provocateurs, mais ses sentiments n’ont pas changé.

Il reste en effet convaincu que son pays doit retrouver sa « fierté » d’antan et, pour cela, amender l’ordre constitutionnel d’après-guerre imposé par l’occupant américain et retrouver les « valeurs traditionnelles » du Japon, y compris la prééminence de l’Empereur (qu’importe le fait que celui-ci rejette entièrement la vision de M. Abe et prône au contraire le pacifisme et la réconciliation avec les victimes du passé) et de la religion shinto. Emmener les chefs d’état des grands pays occidentaux à Ise est un moyen fort d’apporter prestige et respectabilité à sa vision du shintoïsme comme symbole officiel du Japon traditionnel.

 

La base de M. Abe

La grande majorité des Japonais était en réalité peu touchée par le symbolisme du sommet d’Ise, n’a aucune patience pour les singeries nationalistes du Premier Ministre ou pour la politisation de leur religion ancestrale, et préfèrerait que son gouvernement se consacre à redonner des couleurs à l’économie et à assurer l’avenir du système de sécurité sociale.  Le retour du Japon à sa « gloire d’antan » tient cependant très à cœur à un segment de l’élite politique (avec la Nippon Kaigi ou « Conférence du Japon » comme porte-étendard), qui est une importante source de soutien pour M. Abe et a une influence non négligeable dans son parti (le LDP, ou Parti Libérale-démocrate).

Il se trouve également que l’association faitière des sanctuaires shintos a des liens étroits avec la Nippon Kaigi et fait campagne pour affaiblir la stricte séparation entre Etat et religion dans la Constitution japonaise. Elle s’aligne donc étroitement avec M. Abe et le LDP, qui réclament depuis longtemps la révision du document, et qui trouvent tout naturel d’enrôler la hiérarchie shinto dans leur quête de « renouveau du pays » vu le rôle important que la religion jouait dans l’impérialisme d’avant-guerre.

Le Premier Ministre, ayant admis l’impossibilité de retourner au sanctuaire Yasukuni et choisi Ise comme nouveau symbole de sa croisade nationaliste, a donc adroitement utilisé le G7 pour promouvoir son agenda et pour satisfaire ses partisans. Il sait qu’il aura besoin de tout leur soutien s’il veut avoir une chance de convaincre la majorité des Japonais, plutôt indifférente à la question, de la nécessité de s’engager dans un processus de révision constitutionnelle plein de périls. 

Le manque de main d’oeuvre se fait ressentir au Japon

On ne peut pas les manquer. Partout dans les magasins et restaurants, des posters offrant des emplois. Cela n’a rien d’étonnant : la population japonaise est en train de diminuer, et les jeunes gens qui auparavant faisaient des petits boulots pour financer en partie leurs études se font plus rares et ont l’embarras du choix. Pourquoi servir dans un restaurant ou être caissier dans une supérette quand d’autres opportunités, offrant meilleures conditions et meilleur salaire, se multiplient ?

Le taux de chômage au Japon, qui a toujours été très bas, l’est encore davantage (3,2%). Le salaire horaire pour un petit boulot typique a augmenté, de ce que j’ai pu observer, de 30% ou plus. Certains commerces qui opéraient jusque tard le soir ou toute la nuit doivent réduire leurs heures d’ouverture. Et en tout cas dans le quartier central de Shinjuku, où je réside, la proportion d’employés chinois dans les commerces est impressionnante.

 

Les femmes à la rescousse?

Ce phénomène de baisse de la main d’œuvre active peut que s’aggraver, et pose au gouvernement japonais un dilemme difficile à résoudre. Le Premier Ministre, Shinzo Abe, veut promouvoir la présence des femmes dans le monde du travail, mais en réalité la plupart d’entre elles sont déjà professionnellement actives. Leur potentiel est certes fortement sous-exploité – elles font face à de grosses disparités de salaire, à une réticence certaine à leur donner des postes à responsabilité due aux probables interruptions de carrière liées à la maternité, et à une culture des affaires machiste. Remédier à ces problèmes serait indubitablement bénéfique pour la société japonaise dans son ensemble, mais même si cela pouvait se faire rapidement – ce dont l’on peut fortement douter –  le problème général du manque de main d’œuvre n’en serait pas résolu pour autant.

 

Ou les robots ?

Beaucoup de têtes pensantes japonaises placent leurs espoirs dans l’avancée de la robotique pour remplacer les humains dans toujours plus de domaines. Cela vaut bien entendu pour le secteur industriel, qui représente au Japon une bien plus grande partie de l’économie que dans la plupart des pays développés, mais également pour celui des services.

Les Japonais ont toujours eu une vision très positive des robots comme compagnons et protecteurs des humains – très loin, donc, de la menace qu’ils représentent souvent dans la culture populaire occidentale, comme on peut le voir dans des films tels que Terminator ou The Matrix. Beaucoup d’habitants de l’archipel espèrent donc que dans un avenir proche des robots pourront apporter réconfort et soins à une population vieillissante, accueillir les clients dans les commerces (un hôtel dont le personnel est presque entièrement robotique a déjà ouvert sur l’île de Kyushu dans le sud du pays), ou répondre aux demandes administratives des citoyens.

 

L’éternel problème de l’immigration

Là encore, cependant, il est difficile d’imaginer que les développements de la robotique pourront totalement répondre aux demandes de l’économie et de la société japonaise, ou résoudre le problème du manque de main d’œuvre. Reste donc la solution la plus évidente, accroître l’immigration.

Le gouvernement japonais est cependant réticent à faire le pas. J’ai parlé ailleurs de l’attitude ambiguë des habitants de l’archipel envers l’immigration et de la crainte que certains éprouvent quant à l’impact que l’internationalisation du Japon pourrait avoir sur la cohésion et l’ordre social du pays. En termes purement économiques, cependant, les avantages d’accueillir plus de travailleurs étrangers sont indubitables. Le gouvernement en est conscient, et a par exemple lancé un programme d’accueil d’infirmières venant d’Asie du Sud-Est pour travailler dans les maisons de retraite du pays. Cependant, les conditions d’entrée dans ce programme restent très contraignantes et cet exemple isolé.

M. Abe et son parti donnent donc encore la priorité à leur désir de préserver la société japonaise traditionnelle, et craignent l’impact potentiel de plus de multiculturalisme. Le problème du manque de main d’œuvre pour la bonne marche de l’économie reste pourtant pressant.

 

La solution chinoise

Un début de solution est cependant à mon sens à portée de main. J’ai dit plus haut avoir été impressionné par le nombre d’employés chinois dans les commerces autour de chez moi. Leur immense pays d’origine regorge encore d’hommes et femmes qui seraient ravis de pouvoir fuir la pollution des villes chinoises et de venir étudier et travailler au Japon. Leur intégration pourrait se faire sans grand heurt. Ils ont en effet selon mon expérience de la facilité à apprendre la langue et, même si la culture des affaires chinoise et japonaise diffère, beaucoup ont déjà relativement aisément intégré le monde du travail, surtout s’ils ont auparavant obtenu un diplôme ici.

Il est fort regrettable que le gouvernement japonais soit aussi méfiant face à l’immigration en général, mais cette politique ne semble pas prête de changer. Ouvrir les portes à l’immigration chinoise pourrait être un premier compromis, qui aurait peu d’effets perturbateurs sur la cohésion sociale japonaise et servirait de surcroît à renforcer les liens entre les deux pays, qui ont bien besoin de ce socle de stabilité dans leurs relations. Le gouvernement japonais aurait donc tout intérêt à simplifier les règles d’obtention de visas pour les Chinois et à tenter d’attirer encore plus d’étudiants (déjà omniprésents). Faute d’adopter une attitude plus ouverte envers le reste du monde, on peut au moins espérer qu’il saura saisir cette première opportunité.

 

L’amour des Chinois pour les slogans

Les « quatre compréhensifs ». Les « trois strictes, trois honnêtes ». Les « huit devoirs ». Et dernièrement les « deux études, une action ». Depuis son accession à la tête du pouvoir, le Président de la République Populaire de Chine, Xi Jinping, a multiplié les campagnes idéologiques visant à guider le Parti Communiste (PCC) et le pays sur la « correcte » voie politique et économique.

Il s’inscrit dans une longue tradition d’amour des dirigeants chinois pour ce genre de slogans. Son prédécesseur, Hu Jintao, avait adopté l’idée d’une « société harmonieuse » balançant croissance économique et égalité sociale, et dans les années 90 le Président Jiang Zemin, avait promu les « trois représentants », faisant référence à l’importance pour le Parti de représenter non seulement la classe ouvrière, mais également les forces de production de l’économie capitaliste et la société chinoise dans son ensemble.

 

La tradition marxiste-léniniste

Pourquoi donc les dirigeants chinois sont-ils si friands de ces slogans qui paraissent si lourds quand ils sont traduits en anglais ou en français ? Ce type de vocabulaire est d’abord typique de la tradition marxiste-léniniste du PCC, notamment dans son insistance à lister un petit nombre d’actions à entreprendre, où de principes à respecter. Si le Parti n’a plus de communiste que le nom, il n’en reste en effet pas moins très fidèle à ses racines. Cela signifie entre autre qu’il garde une obsession pour le contrôle, le développement et la promotion de l’idéologie étatique.

L’élaboration de slogans est donc impérative pour les têtes pensantes du régime, comme moyen de contrôler le discours public, d'alimenter l'appareil de propagande étatique, et d'apporter leur pierre à l’édifice idéologique du Parti. Ces slogans sont destinés parfois à la population chinoise dans son ensemble mais plus important encore à l’immense appareil bureaucratique du pays. Ils servent à mobiliser celle-ci, apposant un entête facile à retenir aux vastes programmes de réforme que le régime doit constamment mettre en place pour soutenir la croissance économique et tenter de contrôler une société en permanente évolution.

Ces programmes peuvent ensuite être promus dans des campagnes médiatiques auxquelles tous les journaux participent en soulignant l’importance de suivre la dernière campagne en cours, et dans une série de séances d’étude auxquelles tous les membres du PCC doivent participer (mes amis qui en font partie n’hésitent d’ailleurs pas à se plaindre de la lourdeur et de l’ennui de ces campagnes d’éducation).

 

Une tradition millénaire

Les campagnes idéologiques accompagnées de slogans sont donc un important outil de la gouvernance chinoise. Ces slogans ont cependant une résonnance culturelle bien plus profonde, liée à la nature du langage chinois lui-même. En effet, grâce à la richesse symbolique et à la flexibilité des idéogrammes, celui-ci se prête particulièrement aux idiomes (chengyu) concis et évocateurs.

Un exemple célèbre en est « le ciel est haut et l’empereur et loin », qui en chinois s’écrit shan gao huangdi yuan (山高皇帝远, littéralement « montagnes hautes, empereur loin »), et fait référence au fait que le pouvoir de l’empereur chinois a toujours été difficile à imposer sur les autorités des provinces éloignées. Encore aujourd’hui, l’idiome est fréquemment utilisé en allusion à la difficulté pour le pouvoir central de Pékin de faire appliquer ses politiques par la bureaucratie aux quatre coins du vaste pays. La langue chinoise contient une quantité étourdissante d’expressions de la sorte, qui font partie de l’imaginaire collectif de la population.

 

La politique par slogans

Il est donc naturel pour les dirigeants d’aujourd’hui de faire appel à cette tradition et d’élaborer leurs propres idiomes, faciles à retenir et à communiquer, et – espèrent-ils – à faire entrer dans le langage commun.

Il ne faut donc pas s’étonner de voir les responsables chinois faire appel de façon répétée à des expressions telles que « un nouveau type de relations entre grandes puissances » en matière de diplomatie (xinxing daguo guanxi, l’idée que la Chine et les Etats-Unis surtout doivent éviter les antagonismes des grandes puissances du passé et respecter leurs intérêts respectifs) ou « sévir contre les tigres comme les mouches » en politique intérieure (laohu cangyin yiqi da, l’idée que la campagne anti-corruption en cours doit toucher les petits fonctionnaires comme les hauts dirigeants). Ce genre de slogans viennent naturellement aux Chinois, et s’introduisent facilement dans l’imaginaire collectif promu par le régime. Le PCC ne fait en somme que récupérer et amplifier une tradition millénaire.