Reiwa : Que signifie le nom de la nouvelle ère japonaise ?

Dans moins d’un mois, l’Empereur du Japon Akihito abdiquera au profit de son fils Naruhito. Cette succession marquera la fin d’un processus amorcé en août 2016, lorsqu’Akihito annonça son envie de quitter des fonctions, que sa santé déclinante ne lui permettait plus de remplir de façon satisfaisante. En préparation au couronnement de Naruhito, le gouvernement japonais vient d’annoncer le nom de la nouvelle ère, Reiwa (令和), qui accompagnera son règne et succèdera à l’ère Heisei (平成) actuelle. Ce sera la 248ème ère de l’histoire du Japon, poursuivant une tradition que l’on a pu tracer jusqu’en 648 après J.C.

 

Ces ères impériales continuent de coexister avec le calendrier grégorien et de marquer le rythme de la vie des Japonais de façon très concrète et immédiate. Elles figurent dans la plupart des documents officiels et représentent dans l’imaginaire collectif le caractère des différentes époques qu’a traversées l’archipel. L’annonce de l’ère Reiwa est donc un moment d’une grande importance qui passionne toute la population.

 

Premier nom d’origine japonaise

Beaucoup de Japonais ont été initialement surpris de découvrir le nom de la nouvelle ère, d’abord parce qu’il commence par le son « rei », peu familier dans ce contexte puisqu’il n’apparaît que dans l’un des 247 noms précédents. Reiwa est surtout le premier nom tiré d’un ouvrage classique japonais, le Manyōshū (littéralement le « recueil des dix milles feuilles »), première anthologie de poésie de l’histoire nippone datant d’environ 760 après J.C. Toutes les ères précédentes avaient tiré leur nom des classiques de littérature chinoise qui ont fortement influencé la culture japonaise.

Le Premier Ministre Shinzo Abe avait à plusieurs reprises évoqué son espoir que la prochaine ère tirerait son nom d’une œuvre japonaise pour mieux exprimer l’unicité de l’héritage de l’archipel. Ce sentiment est peu surprenant vu ses inclinations nationalistes bien connues et son penchant pour chanter la gloire du « pays du riz abondant » (mizuho no kuni), l’un des noms traditionnels du Japon. En réalité, la citation du Manyōshū choisie est elle-même une référence à une œuvre chinoise antérieure, ce qui ne fait que révéler encore plus à quel point le Japon avait embrassé le langage et l’imaginaire de son voisin.

La décision de rompre avec la tradition et de choisir un nom de lignée japonaise a néanmoins suscité les critiques de certains qui estiment que les préférences du gouvernement en fonction ne devraient pas peser sur un choix qui touche de si près l’ensemble des citoyens de l’archipel et qui a une si grande portée dans le temps.

Si l’adoption du nom Reiwa s’accorde avec les préférences de M. Abe, elle reflète cependant aussi un consensus bien plus large qui s’est établi au cours des dernières semaines au sein de son cabinet et parmi les experts et érudits assemblés pour offrir leurs conseils au gouvernement. Qui plus est, le choix semble populaire, puisque des sondages conduits ces derniers jours par de grands organes de presse indiquent qu’environ deux tiers des répondants ont une impression favorable du nom Reiwa et que plus de 85% approuvent le fait de l’avoir tiré du Manyōshū. Il ne faut cependant pas voir là un quelconque signe de nationalisme populaire. La majorité des gens ont probablement appris avec surprise que c’était la première fois qu’une œuvre japonaise avait été choisie, et approuver un tel geste semble des plus naturels.

 

« Paix ordonnée » ou « douceur propice » ?

Que signifie donc Reiwa ? Le sens du second idéogramme qui compose le mot, wa (和), est clair et son choix peu surprenant. Il signifie harmonie ou paix et est souvent associé au Japon lui-même. Il a fait de nombreuses apparitions dans des noms d’ères passées, et notamment dans l’ère Shōwa (昭和) qui a précédé Heisei. Le premier idéogramme, rei (令), est quant à lui une nouvelle adjonction au système des noms d’ères. Il est plus unique et ambigu, et possède deux sens distincts. Le premier, qui reflète les éléments qui le compose – le chapeau qui signifie rassemblement et un homme agenouillé en dessous – est celui d’un ordre donné par un supérieur à des inférieurs. On pourrait donc voir dans Reiwa une connotation quelque peu autoritaire, que l’on pourrait traduire par exemple par « paix ordonnée » et qui suggérerait un désir du gouvernement de voir les citoyens japonais respecter diligemment l’ordre social pour maintenir la paix du pays.

Cela n’est cependant certainement pas le sens qui ressort du passage du Manyōshū dont sont tirés les deux idéogrammes. Rei a en effet une autre signification, celle de la « figure plaisante » que représente par exemple une cérémonie de cour bien ordonnée. C’est bien ce sens à connotation positive que prend l’idéogramme dans le passage du Manyōshū en question, le prologue d’un livre dédié aux pruniers. Celui-ci se lit : « C’était un mois propice (rei) de début de printemps, l’air était pur et le vent doux (wa). » Dans ce passage, Reiwa prend donc plutôt le sens de « douceur propice ». C’est bien ce message d’espoir que voulaient apporter aux Japonais les érudits qui ont proposé ce nom.

C’est également celui évoqué par M. Abe dans son annonce de Reiwa. Il a alors exprimé son désir de voir chaque Japonais trouver dans la nouvelle ère l’espoir d’un beau lendemain et la possibilité de s’épanouir comme les fleurs de pruniers s’éveillant après un long hiver que décrit le poème du Manyōshū.

Il faut en effet dire que l’ère Heisei (qui a commencé en 1989 après la mort d’Hirohito, le père et prédécesseur d’Akihito) ne fut pas des plus heureuses pour le Japon. Dans les trente années qui ont suivi, le pays a en effet connu deux tremblements de terre dévastateurs, à Kobe en 1995 et dans le nord-est en 2011, une attaque terroriste au gaz sarin perpétrée à Tokyo par une secte fanatique en 1995, l’éclatement d’une bulle économique dans les années 1990 suivie d’une longue période de stagnation, la crise financière mondiale de 2007-2008, et un environnement international incertain en raison de la montée de la Chine et de la menace nucléaire nord-coréenne. On peut donc comprendre l’espoir exprimé dans le choix de Reiwa que la prochaine ère sera plus clémente, et que les Japonais se disent satisfaits de cette décision. En fin de compte, ce sera leur expérience vécue au quotidien dans les années et décennies à venir qui donnera son sens à la nouvelle ère.

Antoine Roth

Antoine Roth

Antoine Roth suit des études doctorales à l’Université de Tokyo, Japon. Il a auparavant obtenu un Bachelor en Relations Internationales à l’Université de Genève ainsi qu'un Master en Etudes Asiatiques à l’Université George Washington, et effectué un stage de six mois à l'Ambassade de Suisse au Japon. Il se passionne pour les questions sociales et politiques qui touchent le Japon et l’Asie de l’Est en général.

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