La forte présence japonaise en Asie du Sud-Est

Devant le monument national, un homme en costume de Doraemon, l’un des personnages pour enfants les plus célèbres du Japon, offre de poser en photo avec les touristes ; dans les gares routières, les télévisions diffusent des épisodes de Naruto, un manga et “anime“ (dessin animé) populaire ; dans les librairies, la section manga rivalise en taille celle qu’on trouve à la Fnac ou ailleurs ; sur les routes, les marques japonaises de moto et de voiture dominent ; à tous les coins de rues des grandes villes, des supérettes 7-eleven vendant une multitude de produits japonais, des thés froids Oishi aux biscuits Pocky

Lors d’un récent voyage en Indonésie, j’ai pu observer quantité de signes révélateurs de la grande influence économique et culturelle du Japon en Asie du Sud Est. J’avais pu faire un constat similaire lors de précédents voyages en Thaïlande ou à Singapour. Partout où je suis allé, à en juger par les conversations que j’ai pu avoir avec les habitants de ces pays, mon pays d’accueil m’a semblé jouir d’une image très positive. De nombreuses statistiques démontrent que les rapports forts entre le Japon et les pays de la région ont d’abord une solide base économique.

 

Un partenaire économique essentiel

Dès les années 1980 déjà, les entreprises japonaises ont investi des sommes considérables dans divers pays d’Asie du Sud Est. La Thaïlande, par exemple, est devenue le plus grand centre de manufacture des grandes marques automobiles de l’archipel. Après une pause dans les années 2000, durant lesquelles la Chine était devenue la destination de choix, ces flots financiers ont désormais repris, maintenant que l’Empire du Milieu est devenu moins attrayant pour des raisons politiques (les tensions sino-japonaises autour des questions territoriales et historiques) et économiques (les salaires des ouvriers chinois en forte hausse).

L’Asie du Sud-Est, avec ses taux de croissance économique rapide et ses classes moyennes en expansion rapide, est également devenue de plus en plus importante pour le Japon commercialement. Un accord de libre échange avec l’Association des Nations d’Asie du Sud-Est (ASEAN selon son acronyme anglais) a pris effet en 2008 et a encore accéléré des flots de marchandises (dans les deux sens) déjà très importants. ASEAN est désormais le deuxième plus grand partenaire commercial du Japon après la Chine.

 

Une affinité culturelle surprenante

Il est donc peu étonnant de retrouver tant de produits japonais dans les rues des pays du Sud-Est asiatique. Plus surprenant, peut-être, est le fait que les populations de la région ont une image positive du pays du soleil levant, et sont friands de ses produits culturels, lorsque l’on sait que la région avait, tout comme la Chine et la Corée, été victime de l’agression du Japon impérial lors de la Seconde Guerre Mondiale.

Le rapport à ce passé douloureux cause régulièrement des tensions entre le Japon et ses deux voisins les plus proches. Pourquoi donc n’est-ce pas le cas en Asie du Sud-Est ? Trois explications peuvent être proposées. La première a trait aux relations diplomatiques entre le Japon d’une part et la Chine et la Corée du Sud de l’autre. Celles-ci sont plus intenses et complexes que les liens avec l’Asie du Sud Est, les sujets de tension sont plus nombreux, et les disputes territoriales qui existent entre les trois pays, notamment, renforcent les passions nationalistes.

 

Les deux autres explications ont trait à l’histoire de la Seconde Guerre Mondiale elle-même. D’abord, la marine impériale japonaise, en charge de la conquête de Taiwan et de l’Asie du Sud Est, a certes commis des crimes terribles durant son avancée sur ces territoires, mais les historiens s’accordent à dire que l’administration coloniale qu’elle avait ensuite mis en place était moins cruelle que celle de l’armée terrestre chargée de contrôler la Chine et la péninsule coréenne.

La dernière explication est à mon sens la plus convaincante : lorsque l’empire japonais lança sa campagne d’expansion en Asie du Sud Est, les pays de la région étaient déjà sous le joug des pouvoirs coloniaux européens. L’argument avancé par le Japon à l’époque – le pays se présentait comme le libérateur de l’Asie, qui allait bannir les grandes puissances occidentales – avait donc résonné là-bas plus qu’ailleurs.

De plus, après la défaite du Japon, nombre de nations durent obtenir dans la souffrance et dans le sang leur libération de la domination de ces mêmes grandes puissances qui s’étaient empressées de récupérer leurs colonies d’outre-mer. Les souvenirs de ces luttes de libération nationale ont donc dans une certaine mesure supplanté ceux de la courte période d’occupation japonaise.

 

L’ombre grandissante de la Chine

Quelle que soit la raison de l’affinité des populations d’Asie du Sud Est pour le Japon, elle est aujourd’hui bien réelle. L’attitude accueillante des pays de l’ASEAN est désormais de plus en plus alimentée par un désir d’inviter les acteurs externes d’importance comme le Japon ou encore les Etats-Unis et l’Inde à étendre leur présence dans la région pour contrebalancer l’influence grandissante de la Chine, qui inquiète nombre de ces voisins.

Aucun pays d’Asie du Sud Est ne cherche bien entendu à causer des frictions inutiles avec leur grand voisin du Nord. Tous prennent grand soin à maintenir des relations diplomatiques aussi cordiales que possible avec la Chine, et sont désireux de tirer profit de liens économiques toujours plus étroits avec elle.

Cependant, les tensions territoriales en Mer de Chine méridionale, et l’attitude intransigeante de la Chine dans ces disputes, amènent toutes les capitales de la région à chercher des moyens de se prémunir contre une éventuelle future tentative chinoise de dominer la région. Il est donc peu étonnant que le Japon, jadis un conquérant impérialiste, aujourd’hui un grand défenseur de la paix et de la stabilité internationale, soit accueilli à bras ouverts.

Antoine Roth

Antoine Roth est professeur assistant à l'Université du Tohoku à Sendai, au Japon. Genevois d'origine, il a obtenu un Master en Etudes Asiatiques à l’Université George Washington, et un Doctorat en Politique Internationale à l'Université de Tokyo. Il a également effectué un stage de six mois à l'Ambassade de Suisse au Japon. Il se passionne pour les questions sociales et politiques qui touchent le Japon et l’Asie de l’Est en général.

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