La seconde vie des voitures japonaises

Parmi les populations des pays développés, les Japonais sont probablement ceux qui remplacent leur voiture le plus fréquemment. Les raisons de ce phénomène sont sociales et économiques. Tout d’abord, les voitures sont souvent considérées comme un symbole de statut social par les habitants de l’archipel, et beaucoup tirent une grande fierté de maintenir leur voiture en parfait état – il est en effet très rare de voir des véhicules à la carrosserie endommagée – et à acquérir des modèles de dernier cri.

Une seconde raison, probablement plus importante, est l’exigence et le coût élevé des inspections périodiques auxquelles toutes les voitures doivent se soumettre. Guidées par leur obsession de la sécurité publique, les autorités imposent en effet des contrôles particulièrement sévères pour s’assurer qu’aucun véhicule avec le moindre risque de défaillance ne se retrouve sur les routes japonaises. Ces exigences et les coûts associés, déjà importants à la base, augmentent avec l’âge du véhicule, ce qui rend dans de nombreux cas son remplacement plus économique après cinq ou six ans.

 

Un commerce d’exportation des plus actifs

Cette situation profite bien sûr aux entreprises automobiles domestiques autant qu’importées et rendent le marché nippon très attrayant. Elle a cependant également pour résultat un nombre particulièrement élevé de véhicules de seconde main qui trouveront difficilement preneur dans l’archipel. Ces voitures sont donc exportées de par le monde, à hauteur de plus d’un million par année. Le Japon faisant partie d’une minorité de pays qui conduisent à gauche « à l’anglaise », les destinations possibles sont cependant limitées.

Le Myanmar était jusqu’à récemment l’une des plus importantes, malgré le fait que l’on y roule à droite, à tel point que les voitures japonaises d’occasion constituaient la plus grande partie du marché automobile birman. Cela s’est révélé particulièrement profitable pour les exportateurs japonais après l’ouverture du pays en 2011 et l’augmentation du pouvoir d’achat d’une partie de ses habitants. Dans les années qui ont suivi, le Myanmar était souvent leur premier marché. En 2017, le gouvernement a cependant imposé des limites à ces importations pour des raisons de sécurité routière et pour tenter de stimuler la production locale.

Comme j’ai pu le constater de mes propres yeux lors d’un récent séjour à Yangon, ces restrictions n’ont en réalité pas encore eu un impact notable. Les routes de la capitale économique birmane restent effectivement envahies de véhicules de marques japonaises – grand nombre d’entre elles avec le volant à droite –, à tel point qu’il est rare d’apercevoir une voiture d’un autre pays. Les restrictions ont donc dans un premier temps simplement poussé le marché dans la clandestinité.

 

Un plus pour l’image du Japon

D’aucuns déploreront le trafic très dense et la pollution que l’explosion du nombre de voitures sur les routes de Yangon a provoqués – le changement dans ce domaine par rapport à ma dernière visite il y a plus de dix ans est assez saisissante – mais les Birmans qui peuvent se le permettre sont sans aucun doute ravis de pouvoir se procurer ainsi des voitures de bonne facture et avec relativement peu de kilomètres au compteur. Les compagnies automobiles japonaises, dont plusieurs s’apprêtent à construire des usines de production au Myanmar, vont sûrement continuer de profiter de cette bonne image alors que le marché automobile du pays est voué à se régulariser et à continuer de croître.

Les bénéfices pour le Japon de ces exportations de voitures d’occasion ne sont d’ailleurs pas uniquement économiques. Grâce à elles, le pays est associé aux yeux des consommateurs birmans avec des produits de qualité et désirables. C’est d’ailleurs une image répandue en Asie du Sud-Est. On m’a a plusieurs reprises dit dans des pays voisins du Myanmar, visités au cours du même voyage, à quel point les produits japonais avaient bonne réputation et étaient comparés positivement à ceux venus de Chine, jugés de moins bonne facture. Les exportations japonaises vers l’Asie du Sud-Est contribuent donc à l’image positive dont le pays bénéficie dans la région, comme je l’avais déjà noté dans un billet précédent.

 

 

Abe accueille Trump dans la surenchère

Si 2017 était l’année où l’approche obséquieuse choisie par le Premier Ministre japonais Abe Shinzo pour traiter avec Donald Trump paraissait couronnée de succès et 2018 l’année du désenchantement face au manque total de fiabilité du Président, 2019 est peut-être l’année de la résignation. Quels que soient les dangers posés par la politique de « l’Amérique d’abord », les États-Unis restent le partenaire le plus important du Japon et maintenir des relations stables et amicales avec eux est une priorité pour Tokyo aussi difficile soit l’occupant de la Maison Blanche

Le but affiché de M. Abe en invitant M. Trump au Japon la semaine dernière était donc de réaffirmer et de démontrer en grande pompe la solidité des liens entre les deux pays. Peu de résultats concrets étaient attendus des discussions entre les deux dirigeants, et peu furent annoncés. Le programme élaboré pour le président américain, entre dîner d’État, revue des troupes, entretien avec l’empereur Naruhito récemment intronisé, lunch de cheeseburgers et tournoi de lutte sumo, visait surtout à célébrer une alliance cruciale à la sécurité du Japon et à entretenir les liens étroits que M. Abe est parvenu à tisser avec un homme qui semble résolu à se brouiller avec tous les autres partenaires traditionnels des États-Unis. Les deux chefs d’État restent d’ailleurs en communication très fréquente, ce qui donne à Mr. Abe des occasions répétées de faire part de ses préoccupations à son homologue, dans l’espoir probablement un peu vain que celui-ci finira par les enregistrer et les prendre en compte.

 

Une concession à M. Abe, aucune au Japon

Si l’on en croit le sourire béat de M. Trump à Tokyo lorsqu’il remit au gagnant du tournoi de sumo un trophée spécial préparé en son honneur – qui contraste avec l’air misérable qu’il semble prendre chaque fois que ses obligations officielles l’obligent à quitter Washington pour l’un ou l’autre sommet international – l’opération de séduction fut couronnée de succès. Son premier résultat concret est le consentement apparemment donné par M. Trump à la demande de M. Abe de suspendre les négociations entre les deux pays en vue de la conclusion d’un nouvel accord économique jusqu’aux élections pour la chambre haute de la Diète japonaise, qui auront lieu en juillet. Cette concession ne sert cependant pas les intérêts nationaux du Japon, mais bien ceux du Premier Ministre et de son parti, qui évitent ainsi de devoir expliquer une quelconque concession accordée aux États-Unis.

On peut douter que M. Trump soit disposé à prendre en compte plus largement les préoccupations japonaises, que ce soit en matière de relations commerciales ou au sujet de la Corée du Nord. Durant leur conférence de presse commune, le président américain s’est en effet dit « indifférent » à la reprise des essais de missiles par Pyongyang, que M. Abe a pour sa part qualifié de « très regrettable » et de contraire aux résolutions du Conseil de Sécurité. Il avait auparavant condamné bien plus fermement des actes qui présentent une menace réelle pour l’archipel nippon. Quant aux demandes d’une ouverture plus large du marché agricole nippon – sous menace d’imposition d’une taxe à l’importation des voitures assemblées dans l’archipel – le président américain, toujours aussi obsédé par le déficit commercial de son pays, ne semble pas prêt à les réviser.

 

La moins mauvaise solution

Dans cette situation, à quoi bon s’évertuer à plaire à M. Trump, dira-t-on ? M. Abe est tout de même un vrai homme d’État qui se targue de représenter adroitement les intérêts japonais sur la scène internationale. Il a probablement conclu que sa stratégie, malgré son efficacité limitée, reste le meilleur moyen de gérer une Maison Blanche colérique jusqu’aux prochaines élections américaines. C’est bien parce que M. Trump – et son équipe, car il n’est pas le seul à se comporter comme une brute sur la scène internationale – se plait tant à dénoncer les engagements pris par ses prédécesseurs et à déstabiliser l’ordre international que M. Abe redouble d’efforts pour démontrer que l’alliance Japon-USA, pilier de la présence américaine en Asie de l’Est, reste forte au milieu de la tourmente.

Les pompes et cérémonies qui ont accompagné le sommet de Tokyo visaient donc à imposer une impression de normalité et de stabilité dans une situation fragile et anormale. Durant leur conférence de presse commune, le Premier Ministre s’est d’ailleurs permis une petite remarque impromptue au sujet des tensions économiques entre Washington et Pékin, pour noter l’importance systémique de leur relation et appeler à un retour à la stabilité. Tant que l’Amérique sera menée par un homme imprévisible et égocentrique, jouer le rôle de confident et d’ami est probablement considéré par M. Abe comme l’unique moyen de préserver ce qui peut l’être, même si les limites de cette approche sont évidentes.

Reiwa : Que signifie le nom de la nouvelle ère japonaise ?

Dans moins d’un mois, l’Empereur du Japon Akihito abdiquera au profit de son fils Naruhito. Cette succession marquera la fin d’un processus amorcé en août 2016, lorsqu’Akihito annonça son envie de quitter des fonctions, que sa santé déclinante ne lui permettait plus de remplir de façon satisfaisante. En préparation au couronnement de Naruhito, le gouvernement japonais vient d’annoncer le nom de la nouvelle ère, Reiwa (令和), qui accompagnera son règne et succèdera à l’ère Heisei (平成) actuelle. Ce sera la 248ème ère de l’histoire du Japon, poursuivant une tradition que l’on a pu tracer jusqu’en 648 après J.C.

 

Ces ères impériales continuent de coexister avec le calendrier grégorien et de marquer le rythme de la vie des Japonais de façon très concrète et immédiate. Elles figurent dans la plupart des documents officiels et représentent dans l’imaginaire collectif le caractère des différentes époques qu’a traversées l’archipel. L’annonce de l’ère Reiwa est donc un moment d’une grande importance qui passionne toute la population.

 

Premier nom d’origine japonaise

Beaucoup de Japonais ont été initialement surpris de découvrir le nom de la nouvelle ère, d’abord parce qu’il commence par le son « rei », peu familier dans ce contexte puisqu’il n’apparaît que dans l’un des 247 noms précédents. Reiwa est surtout le premier nom tiré d’un ouvrage classique japonais, le Manyōshū (littéralement le « recueil des dix milles feuilles »), première anthologie de poésie de l’histoire nippone datant d’environ 760 après J.C. Toutes les ères précédentes avaient tiré leur nom des classiques de littérature chinoise qui ont fortement influencé la culture japonaise.

Le Premier Ministre Shinzo Abe avait à plusieurs reprises évoqué son espoir que la prochaine ère tirerait son nom d’une œuvre japonaise pour mieux exprimer l’unicité de l’héritage de l’archipel. Ce sentiment est peu surprenant vu ses inclinations nationalistes bien connues et son penchant pour chanter la gloire du « pays du riz abondant » (mizuho no kuni), l’un des noms traditionnels du Japon. En réalité, la citation du Manyōshū choisie est elle-même une référence à une œuvre chinoise antérieure, ce qui ne fait que révéler encore plus à quel point le Japon avait embrassé le langage et l’imaginaire de son voisin.

La décision de rompre avec la tradition et de choisir un nom de lignée japonaise a néanmoins suscité les critiques de certains qui estiment que les préférences du gouvernement en fonction ne devraient pas peser sur un choix qui touche de si près l’ensemble des citoyens de l’archipel et qui a une si grande portée dans le temps.

Si l’adoption du nom Reiwa s’accorde avec les préférences de M. Abe, elle reflète cependant aussi un consensus bien plus large qui s’est établi au cours des dernières semaines au sein de son cabinet et parmi les experts et érudits assemblés pour offrir leurs conseils au gouvernement. Qui plus est, le choix semble populaire, puisque des sondages conduits ces derniers jours par de grands organes de presse indiquent qu’environ deux tiers des répondants ont une impression favorable du nom Reiwa et que plus de 85% approuvent le fait de l’avoir tiré du Manyōshū. Il ne faut cependant pas voir là un quelconque signe de nationalisme populaire. La majorité des gens ont probablement appris avec surprise que c’était la première fois qu’une œuvre japonaise avait été choisie, et approuver un tel geste semble des plus naturels.

 

« Paix ordonnée » ou « douceur propice » ?

Que signifie donc Reiwa ? Le sens du second idéogramme qui compose le mot, wa (和), est clair et son choix peu surprenant. Il signifie harmonie ou paix et est souvent associé au Japon lui-même. Il a fait de nombreuses apparitions dans des noms d’ères passées, et notamment dans l’ère Shōwa (昭和) qui a précédé Heisei. Le premier idéogramme, rei (令), est quant à lui une nouvelle adjonction au système des noms d’ères. Il est plus unique et ambigu, et possède deux sens distincts. Le premier, qui reflète les éléments qui le compose – le chapeau qui signifie rassemblement et un homme agenouillé en dessous – est celui d’un ordre donné par un supérieur à des inférieurs. On pourrait donc voir dans Reiwa une connotation quelque peu autoritaire, que l’on pourrait traduire par exemple par « paix ordonnée » et qui suggérerait un désir du gouvernement de voir les citoyens japonais respecter diligemment l’ordre social pour maintenir la paix du pays.

Cela n’est cependant certainement pas le sens qui ressort du passage du Manyōshū dont sont tirés les deux idéogrammes. Rei a en effet une autre signification, celle de la « figure plaisante » que représente par exemple une cérémonie de cour bien ordonnée. C’est bien ce sens à connotation positive que prend l’idéogramme dans le passage du Manyōshū en question, le prologue d’un livre dédié aux pruniers. Celui-ci se lit : « C’était un mois propice (rei) de début de printemps, l’air était pur et le vent doux (wa). » Dans ce passage, Reiwa prend donc plutôt le sens de « douceur propice ». C’est bien ce message d’espoir que voulaient apporter aux Japonais les érudits qui ont proposé ce nom.

C’est également celui évoqué par M. Abe dans son annonce de Reiwa. Il a alors exprimé son désir de voir chaque Japonais trouver dans la nouvelle ère l’espoir d’un beau lendemain et la possibilité de s’épanouir comme les fleurs de pruniers s’éveillant après un long hiver que décrit le poème du Manyōshū.

Il faut en effet dire que l’ère Heisei (qui a commencé en 1989 après la mort d’Hirohito, le père et prédécesseur d’Akihito) ne fut pas des plus heureuses pour le Japon. Dans les trente années qui ont suivi, le pays a en effet connu deux tremblements de terre dévastateurs, à Kobe en 1995 et dans le nord-est en 2011, une attaque terroriste au gaz sarin perpétrée à Tokyo par une secte fanatique en 1995, l’éclatement d’une bulle économique dans les années 1990 suivie d’une longue période de stagnation, la crise financière mondiale de 2007-2008, et un environnement international incertain en raison de la montée de la Chine et de la menace nucléaire nord-coréenne. On peut donc comprendre l’espoir exprimé dans le choix de Reiwa que la prochaine ère sera plus clémente, et que les Japonais se disent satisfaits de cette décision. En fin de compte, ce sera leur expérience vécue au quotidien dans les années et décennies à venir qui donnera son sens à la nouvelle ère.

L’affaire Ghosn vue du Japon

L’arrestation de Carlos Ghosn la semaine dernière a eu un grand retentissement et a fait la Une de la presse internationale. En Occident, certains commentateurs ne se privent pas de décrire l’affaire comme un complot industriel formenté à l’intérieur de Nissan avec la complicité des autorités japonaises qui maltraitent le détenu et démontrent ainsi la xénophobie persistante de leur pays. Qu’en est-il dans la presse japonaise ?

 

Du blâme pour tout le monde

On ne met d’abord pas en doute la culpabilité de M. Ghosn, accusé par des dénonciateurs internes d’avoir caché une large partie de ses revenus au fisc nippon et par là-même de grande trahison de confiance. Les douloureuses coupes budgétaires qu’il avait imposées à Nissan sont une source de ressentiments encore bien présents et ses excès personnels sont aujourd’hui critiqués avec une certaine satisfaction. La preuve, dit-on, des risques de son style de « leadership charismatique » dictatorial, peu respectueux de la culture de l’entreprise qu’il dirigeait, et de sa détermination à pousser Nissan à se conformer aux standards de l’industrie automobile internationale en matière de rémunération et ailleurs.

 

Les critiques sont également vives envers le conseil d’administration de l’entreprise. On se demande comment les détournements de M. Ghosn ont pu passer inaperçues si longtemps, et on soupçonne des complicités et un manquement au devoir envers les actionnaires bien plus larges qu’il n’a été admis. Les appels à une grande enquête, à d’importantes réformes et à un compte rendu transparent et exhaustif fusent (et sont repris par le Ministre de l’Economie). Il faut dire que la réputation de Nissan était déjà bien atteinte dans l’archipel en raison d’un scandale l’année dernière autour de mauvaises pratiques de certification des véhicules en sortie d’usine.

 

Solidarité avec les employés

Parmi les internautes, deux types de réactions sont particulièrement visibles. D’abord surprise et scepticisme quant à la façon dont l’affaire s’est déroulée : l’arrestation théâtrale de M. Ghosn à son arrivée au Japon devant les caméras; les spéculations et les théories du complot qui circulent ; le fait que les révélations reposent sur les dénonciations d’employés plutôt que sur le processus de supervision interne normale d’une entreprise ; la mise en place, presque sans précédent au Japon, d’une négociation de peine avec les dénonciateurs ; autant d’éléments qui renforcent le côté dramatique des événements et créent bien plus d’émoi que nécessaire, critiquent certains.

 

Le sentiment dominant, cependant, est la compassion et la solidarité avec les employés de Nissan, qui ont bien souffert ces dernières années, et l’inquiétude pour le sort de tous les jeunes gens qui viennent d’entrer dans l’entreprise ou qui s’apprêtent à le faire. A quoi bon toutes ces coupes et ces licenciements qui ont affecté tant de familles si le conseil d’administration ne fait pas son travail et si le président commet de telles exactions ? Et quel sera l’avenir d’une compagnie qui enchaîne les scandales ? Le « redressement » accomplit par M. Ghosn paraît aujourd’hui illusoire, et il est difficile de trouver beaucoup de sympathie pour le détenu.

 

Les pêchés de M. Ghosn

En fin de compte, M. Ghosn a commis aux yeux des Japonais deux pêchés qui rendaient sa chute inévitable. D’abord une faillite morale en tant que dirigeant d’une entreprise qui tient une place importante dans la société nippone. Alors que celle-ci traversait une phase difficile, il s’arrogeait des compensations démesurées dans le contexte de l’archipel et se vantait de son succès d’homme d’affaires. Il manquait ainsi à son devoir de montrer de la compassion envers ses employés et d’offrir un exemple positif capable de les motiver et de les guider. Arrogance, ensuite, en affirmant que seul son leadership permettait à Nissan de rester viable. En ignorant le ressentiment grandissant que ces fautes généraient à Tokyo, et par sa trop grande confiance en soi, il s’est ouvert à la vengeance de l’establishment japonais.

 

Ghosn n’est probablement pas le seul chef d’entreprise japonais à commettre le type de manœuvres salariales dont il est accusé. Que lui seul a été arrêté est clairement le résultat d’une décision politique prise collectivement par l’autorité japonaise, comprise ici au sens large en incluant toutes les élites tokyoïtes qui gouvernent le pays – bureaucrates, politiciens et grandes entreprises, dont l’alliance formait le fameux « triangle de fer » qui dominait le système d’après-guerre. Ce triangle n’est plus ce qu’il était, mais il sait encore s’unir contre un individu qui menace trop le statu quo.

 

L’establishment contre-attaque

Certains voient ici de la xénophobie, vu le statut d’étranger de M. Ghosn, mais cette interprétation est à mon sens inexacte. Le sort de M. Ghosn rappelle celui de figures japonaises comme Takafumi Horie, un entrepreneur arrêté pour fraudes en valeurs mobilières en 2006, ou Ichiro Ozawa, un politicien objet de poursuites pour dons illégaux en 2009. Dans les deux cas, le crime en question n’est pas rare et les punitions sont sélectives. Les problèmes judiciaires de ces deux personnes sont plutôt dus à la façon dont ils contrevenaient aux traditions dans le monde des affaires ou la vie politique et se vantaient de leur rôle de« disrupteurs ».

 

C’est bien pour ces mêmes raisons que M. Ghosn s’est attiré les foudres de l’establishment. Il rejetait les coutumes de son milieu et a ignoré les signaux de mécontentement général quant à son projet d’alliance plus étroite entre Nissan et Renault, qui accordait un pouvoir décisionnel démesuré à cette dernière. Il a également sous-estimé les moyens de représailles dont disposaient les autorités. Il en paie maintenant le prix.

Pourquoi nombre de Chinois continuent d’admirer Donald Trump

C’est un euphémisme de dire que Donald Trump est impopulaire hors de son pays. Un sondage (en anglais) réalisé récemment par le Pew Research Center dans vingt-cinq pays révèle qu’une moyenne de seulement 27% lui font confiance pour bien agir sur la scène internationale. L’image des Etats-Unis a également beaucoup souffert après les années fastes de la présidence de Barack Obama. Les lecteurs seront donc peut-être surpris d’apprendre que l’image de l’occupant de la Maison Blanche reste assez positive dans un endroit où on ne l’attendrait pas, à savoir en Chine.

 

Trump le « gagnant »

Les sondages sur les questions internationales sont rares dans ce pays. Il devient cependant vite clair en se baladant sur WeChat, ou à travers des comptes rendus de chercheurs ayant récemment séjourné à Pékin (et à travers mes conversations personnelles avec des amis chinois), que, malgré la guerre commerciale lancée par M. Trump contre la Chine, les internautes, tout comme les élites politiques, continuent de vouer une certaine admiration à l’homme que la plupart des Européens abhorrent.

C’était déjà le cas au moment de son élection il y a deux ans. Les raisons de ces opinions positives, que j’avais évoquées dans un billet écrit à l’époque, continuent d’expliquer en partie ce phénomène : M. Trump a démontré, en gagnant la course présidentielle malgré l’opposition d’élites méprisées, son habileté politique, que beaucoup, peut-être peu familiers avec son vocabulaire et sa façon de parler, prennent pour de l’intelligence ; nombre de Chinois respectent également les hommes d’affaires à succès et les célébrités pour avoir « réussi dans la vie » (ignorant probablement à quel point le succès de Donald Trump est en réalité très douteux et bâti sur des fraudes en tout genre).

 

Une vision sombre de l’hégémonie américaine

On pourrait cependant s’attendre à ce que les attaques commerciales du Président contre la Chine et le virage vers une attitude très hostile parmi les élites américaines, encouragé par son administration, diminuent quelque peu cette positivité initiale. Pour comprendre pourquoi ce n’est pas le cas, il faut prendre en compte la vision cynique et négative des Etats-Unis et de la politique internationale qui est courante en Chine.

La rhétorique officielle chinoise présente en effet les Etats-Unis comme un pouvoir hégémonique toujours prêt à utiliser la force pour obtenir ce qu’il désire ou pour forcer autrui à se comporter conformément à ses attentes. Les appels des précédents présidents américains aux idéaux de démocratie et de liberté ne sont dès lors rien d’autre qu’un masque hypocrite cachant une mentalité de brute.

 

Qui plus est, l’irruption des puissances impériales occidentales en Asie de l’Est au 19e siècle et leurs actes d’agression et de colonisation envers les pays de la région ont marqué au fer rouge l’esprit des Chinois. Cette période douloureuse les a convaincus que malgré l’attachement proclamé de ces puissances au droit international et à la coopération multilatérale, ce sont bien la loi du plus fort et les luttes de pouvoir qui règnent dans le système étatique dominé par l’Ouest.

Cette vision dure de la politique internationale contemporaine reste fortement ancrée jusqu’à ce jour, alimentée par un système éducatif qui souligne le « siècle d’humiliation » vécu par le pays aux mains des puissances impériales. Cette expérience est utilisée pour justifier la nécessité de soutenir le Parti Communiste dans sa lutte pour rendre à la Chine sa sécurité et sa grandeur d’antan face aux Etats-Unis. Ceux-ci sont vus comme l’héritier de la néfaste tradition impérialiste occidentale, prêts à tout pour empêcher l’Empire du Milieu de retrouver sa juste position parmi des grandes nations de ce monde.

 

Confirmation des images préconçues

Avec cela en tête, on comprend mieux pourquoi la présidence de M. Trump peut être vue comme un succès de l’autre côté du Pacifique. Contrairement à ses prédécesseurs, il a laissé tomber le masque d’hypocrisie, parle peu de démocratie et de droits de l’homme et assume totalement son rôle de fier-à-bras de la société internationale, prêt à toutes les menaces pour « battre » les autres pays. Pour certains Chinois, cette honnêteté est rafraîchissante.

Le Président insiste de plus sur le besoin d’augmenter les dépenses militaires pour assurer la suprématie américaine et ses attaques commerciales envers la Chine la touche à l’endroit le plus douloureux, le porte-monnaie. Son administration décrit ouvertement la Chine comme un « concurrent stratégique ». Pour ceux qui considèrent la puissance militaire et économique comme la plus importante mesure du succès d’un pays et voient les relations entre Etats comme une compétition pour la survie et la domination, M. Trump semble donc avoir judicieusement recentré son pays sur ce qui compte le plus en politique internationale, faisant de lui un redoutable adversaire.

 

Un adversaire avant tout

En effet, si le Chinois moyen peut se contenter de profiter du spectacle d’un président confirmant tous les clichés de l’Américain comme cow-boy rustre et sans foi ni loi, pour les élites politiques, M. Trump représente, quel que soit le respect qu’elles pourraient lui vouer, avant tout une menace. Si certains voient en lui un fin stratège, c’est bien pour avoir précipité une confrontation avec la Chine – probablement inévitable de par les lois de la lutte des puissances – avant que celle-ci ne devienne trop forte pour être contenue. Il est ainsi le chef de file de forces américaines hostiles, jalouses du succès de la Chine et prêtes à tout pour l’amoindrir.

Même s’il est applaudi pour avoir l’honnêteté et le réalisme de déclarer ouvertement sa détermination à voir son pays « battre » tous ses adversaires, M. Trump reste donc le plus grand obstacle à l’accomplissement des rêves chinois. Si le Président espère calmer les tensions par des appels personnels aux élites de Pékin, il va vite déchanter.

Quel héritage pour Shinzo Abe ?

La victoire de Shinzo Abe à l’élection présidentielle de son parti, le Parti libéral-démocrate (PLD) qui domine la Diète nippone, la semaine dernière, ne faisait aucun doute. Elle permet au Premier Ministre de continuer de régner trois ans encore sur la politique japonaise. La question est désormais de savoir ce qu’il compte faire de ce troisième et dernier mandat.

 

Une tâche domestique bien ardue

Les projets le plus souvent mentionnés (outre le processus de succession impériale qui culminera en début d’année prochaine et les Jeux Olympiques de Tokyo 2020), sont la réalisation de son programme de relance économique et son éternel projet d’amender la Constitution japonaise. Le Premier Ministre a également promis d’améliorer la qualité de vie des Japonais par un renforcement des prestations sociales de l’État et de faire face aux importants défis fiscaux et démographiques qui hantent l’archipel.

Même sans la question de la révision de la Constitution, M. Abe aurait donc une tâche imposante devant lui. Le Premier Ministre est cependant obsédé par cette révision, objectif avoué de son parti depuis sa fondation en 1955, qui d’une part a peu de chance de succès et d’autre part risque de détourner l’attention d’autres questions plus importantes. Bien que le PLD et ses alliés et sympathisants disposent de la majorité des deux tiers nécessaire pour faire voter un projet d’amendement dans les deux chambres de la Diète, ils ne semblent pas prêts de résoudre un défi de taille : convaincre la population japonaise de la sagesse dudit projet.

 

Le mirage de la révision constitutionnelle

Les propositions de modifications du PLD sont d’ailleurs encore très imprécises. Il est question de renforcer le droit à l’éducation et la représentativité électorale, deux objectifs louables qui peuvent cependant être atteints par la voie législative. Une troisième proposition, le renforcement des pouvoirs du gouvernement pour faire face aux urgences nationales, pourrait se justifier en vue des risques élevés de catastrophes naturelles auxquels fait face l’archipel mais suscite des soupçons de dérive autoritaire et a été plus ou moins abandonné.

Il reste donc la révision de l’article 9 de la Constitution, sa fameuse clause pacifiste. C’est cette modification qui soulève le plus de questions. La proposition de M. Abe est pourtant on ne peut plus modeste: laisser l’article inchangé, mais y adjoindre un troisième alinéa mentionnant explicitement les Forces d’Auto-Défense Japonaises afin d’assurer leur constitutionalité. L’amendement en devient cependant inutile, puisque cette constitutionalité a été maintes fois reconnue en pratique et dans l’interprétation du puissant Bureau Législatif du Cabinet, qui se prononce sur les projets législatifs majeurs.

Abe parviendra-t-il à convaincre la Diète et le public de la nécessité, pour une raison si faible, d’un grand débat national qui risque d’être conflictuel? Rien n’est moins sûr. Toute discussion sur l’article 9 reste sensible, en particulier lorsqu’elle est lancée par un politicien aux tendances nationalistes connues. La singulière difficulté que rencontre le Premier Ministre à obtenir le soutien de la population pour ses initiatives concrètes (économiques ou sécuritaires), malgré la relative popularité de son cabinet, diminue encore ses chances. Un échec lors d’un vote national sur la Constitution le forcerait à démissionner, apportant une fin peu glorieuse à un passage au pouvoir par ailleurs remarquablement long et stable.

 

Promesses diplomatiques

Les perspectives de victoire constitutionnelle pour M. Abe sont donc très incertaines, et ce mirage risque de compliquer encore une tâche déjà imposante. Il reste cependant un domaine où le Premier Ministre a de meilleures chances de succès, à savoir la diplomatie. Il a maintes fois exprimé son ambition de redonner au Japon une stature internationale de premier rang, ambition à laquelle est liée l’obsession de la révision constitutionnelle en tant qu’acte même – indépendamment de son contenu – visant à rendre au Japon sa « dignité » après l’imposition du document par les Etats-Unis il y a plus de soixante ans.

Son raisonnement sur ce point est quelque peu douteux. Le lien entre révision et nationalisme nippon dans l’imaginaire de la communauté internationale est trop ancré pour que le Premier Ministre gagne beaucoup de crédit à l’étranger par ce biais. Il a cependant d’autres idées plus productives en la matière. Il est notamment heureux aujourd’hui de se poser en défenseur du libre-échange et des institutions internationales face aux assauts de l’occupant de la Maison Blanche et aux anxiétés liées à la montée de la Chine.

Abe a récemment affirmé sa détermination à continuer sur cette lancée, déclarant lors d’un discours à ses partisans son espoir de voir son pays devenir un faiseur de règles internationales, notamment en matière d’environnement et de droit du travail. Son but avoué est de gagner la « compétition » qu’est la création de nouvelles normes et d’affirmer la position de leader du Japon.

 

Sera-t-il possible à M. Abe de se poser ainsi en leader progressiste sur la scène internationale, tout en privilégiant sur le plan interne la révision de la Constitution ? On peut en douter. Le Premier Ministre ferait donc mieux de se concentrer sur l’amélioration de la qualité de vie des Japonais – l’une de ses priorités déclarées – et d’utiliser tout succès législatif dans ce domaine pour promouvoir des règles similaires sur le plan international. C’est bien par ce biais qu’il pourra achever son mandat sur une note positive et s’attirer la reconnaissance dont il a manifestement soif.

La police japonaise a trop de temps libre

Un drame qui a tenu le Japon en haleine pendant plusieurs semaines ce printemps s’est récemment conclu. Un délinquant emprisonné pour avoir cambriolé plusieurs appartements s’était échappé début avril d’une prison à basse sécurité et plus d’un millier de policiers avaient été mobilisés pour l’appréhender. Ils ont finalement convergé vers une petite île dans la mer intérieure du Japon, qu’ils ont fouillée de fond en comble pendant presque trois semaines, enrôlant même des résidents pour faire la battue. Le malfaiteur a finalement été arrêté à Hiroshima toute proche, qu’il avait rejointe à la nage. L’affaire a été suivie presque quotidiennement par les médias nationaux.

 

Une réaction excessive, direz-vous ? Certainement. Il paraîtra en effet absurde à beaucoup de lecteurs de mobiliser de tels effectifs pour capturer un seul délinquant non-violent. C’est en réalité un symptôme du décalage entre le taux de criminalité japonaise et les ressources policières. Le fait que les médias se sont autant intéressés à un incident finalement peu dramatique est, quant à lui, révélateur des préoccupations des Japonais.

 

Criminalité infime, trop de policiers

Il faut commencer par un constat : le taux de criminalité au Japon est probablement le plus bas au monde, avec un taux d’homicides de 0,3 pour 100’000 habitants en 2014 et un taux de cambriolages également bas. N’importe quel voyageur aura remarqué à quel point les rues japonaises sont sûres, et beaucoup de mes amis européens sont surpris par l’habitude qu’ont les gens de réserver une table dans les cafés en y laissant leur sac à dos ou sac à main, ou même leur téléphone portable, avant d’aller passer commande. C’est pour beaucoup de résidents étrangers (moi compris) l’un des grands bonheurs de la vie au Japon.

Seulement voilà, le nombre de policiers n’a pas été réduit en conséquence. Au contraire, les effectifs ont continué de croître en même temps que la criminalité baissait, et il y avait l’année dernière environ 230 policiers pour 100’000 habitants – plus qu’en Suisse. Et effectivement, les policiers sont omniprésents étant donné le modèle japonais de police de proximité parquée dans des “boîtes de police” (koban), des mini-commissariats distribués densément dans tous les quartiers. Leurs occupants n’ont en général pas grand-chose à faire, et leurs tâches quotidiennes consistent principalement à orienter les passants et à réprimander les cyclistes sans lumière sur leur vélo ou les piétons traversant au rouge.

Etant donné les excès d’effectifs de la police, il ne faut pas s’étonner de la sur-mobilisation qui a lieu au moindre incident ou événement important. Lors du G7 dans la petite ville d’Ise il y a deux ans, beaucoup de journalistes avaient remarqué le nombre élevé de policiers patrouillant tout le centre du pays, y compris la capitale pourtant à des centaines de kilomètres du sommet. En réalité, tout événement public est très encadré, surtout lorsqu’il provoque une manifestation (ce qui est au demeurant rare). Non pas que les relations entre le public et la police soient conflictuelles. Au contraire, même lors des manifestations lorsqu’elles ont lieu, l’esprit reste très coopératif. La présence policière est cependant toujours impressionnante et peut paraître démesurée. La chasse à l’homme du mois dernier suit la même logique : il faut bien occuper tous ces gendarmes.

 

L’obsession de l’ordre et de la sécurité

Il faut dire que les Japonais ne voient pour la plupart rien à redire aux grands déploiements. Si l’affaire du cambrioleur évadé a autant attiré l’attention des médias, c’est d’abord parce que comme partout, le drame attire les spectateurs, mais également parce que les citoyens de l’archipel attachent une grande valeur à l’ordre public. Ils se préoccupent quand celui-ci est perturbé et sont heureux que les autorités fassent tout pour rétablir une situation normale.

Même si le cambrioleur ne posait probablement aucun danger, il fallait donc l’appréhender au plus vite pour que les habitants de la région puissent dormir l’esprit tranquille. La mobilisation de plus de 1000 policiers était peut-être une réaction excessive, mais le gouvernement se serait exposé aux critiques s’il n’avait pas pris l’affaire au sérieux ; il a probablement estimé plus prudent d’en faire trop que pas assez. Et en effet, les amis japonais avec qui j’ai pu parler de l’affaire ne questionnaient pas outre mesure la réaction des autorités publiques.

 

En fin de compte, les autorités et la population sont sur la même longueur d’onde. Si le taux de criminalité continue de baisser et que le gouvernement réagit fortement à tout incident, c’est probablement bien en raison de l’attachement commun à tous les Japonais pour l’ordre public. La vie quotidienne dans l’archipel est stable et prévisible, les relations entre citoyens basées sur la certitude que tous, ou presque, respecteront les codes sociaux et se comporteront de façon courtoise. Dans un monde chaotique où les nouvelles venant de l’étranger concernent le plus souvent les conflits sociaux, les tensions politiques, ou pire, on ne doit pas s’étonner que les Japonais soient de plus en plus attachés à leur propre vie paisible. Les cas isolés comme celui du cambrioleur en fuite servent de rappel, souligné par les autorités, que cette stabilité dépend de la coopération – de la docilité diront certains – de tous les citoyens. Ce message est clairement entendu.

Des limites de la politique de l’amitié avec un narcissique capricieux

Si 2017 était l’année où le gouvernement japonais pouvait se féliciter d’avoir bien géré le « risque Trump », 2018 s’annonce comme l’année du désenchantement. Dans un billet écrit à l’automne dernier, je me mettais dans les bottes de Shinzo Abe, le Premier Ministre japonais, donnant des conseils à ses homologues européens pour établir une bonne relation avec le capricieux et erratique président américain. Sa recette, pour faire bref : flatter son égo et éviter les critiques. Cette tactique à la limite de l’obséquiosité semblait jusqu’à récemment avoir porté ses fruits en évitant les retombées trop négatives pour l’archipel de la politique de « l’Amérique d’abord ». Malgré les avertissements du Ministère des Affaires Etrangères (plus méfiant des risques posés par la nouvelle administration américaine), la plupart des Japonais approuvaient l’approche choisie par le Premier Ministre.

 

Tentative d’intimidation économique

Ils doivent aujourd’hui déchanter pour deux raisons. D’abord, le Japon est le seul allié des Etats-Unis à ne pas bénéficier d’exemption des taxes à l’importation de l’aluminium et de l’acier récemment annoncés par la Maison Blanche. La raison est simple : M. Trump veut négocier un accord de libre-échange avec le Japon pour accroître l’ouverture du marché nippon aux produits américains et réduire le déficit commercial de son pays par rapport à l’archipel, une obsession de longue date.

L’imposition de taxes vise donc à faire pression sur le Japon pour obtenir des concessions commerciales. La réponse de Tokyo face à cette tentative d’intimidation a été ferme, le gouvernement étant prêt à encaisser le coup des tarifs pour éviter des négociations avec un Maison Blanche déterminée à se comporter comme un fier-à-bras. L’affaire est cependant la preuve de la difficulté à apaiser un président en colère contre le monde entier, quelles que soient les tactiques de séduction employées.

 

Et l’allié modèle alors ?

Plus inquiétant pour Tokyo est la perspective de se voir exclue des récentes activités diplomatiques autour de la Corée du Nord. La Corée du Sud a jusqu’à maintenant mené la manœuvre avec habileté, la Chine a réaffirmé son importance avec la visite surprise de Kim Jong Un à Pékin, et M. Trump se prépare à rencontrer celui qu’il nommait il y a quelques mois « petit homme-fusée ». M. Abe n’a pu être que spectateur de ces développements. En particulier, le fait de ne pas avoir été consulté par Washington avant la décision d’accepter une rencontre avec Kim Jong Un passe mal, d’autant plus que Tokyo s’était comportée en alliée modèle, soutenant la Maison Blanche dans sa campagne de « pression maximale » alors que les autres acteurs régionaux appelaient à plus de retenue.

Beaucoup voient là une preuve de plus du manque de fiabilité de M. Trump. Le Japon craint maintenant que sa sécurité soit sacrifiée dans des éventuelles négociations directes entre la Corée du Nord et les Etats-Unis. Après tout, l’objectif avoué de Washington est d’éliminer la menace nucléaire contre son territoire. Les intérêts de ses alliés sud-coréens et japonais, beaucoup plus vulnérables face à l’arsenal de Pyongyang, sont secondaires.

 

Pour mitiger ce risque, M. Abe continue sur sa lancée : il se rend aujourd’hui à Mar-a-Lago pour une réunion avec M. Trump sur son terrain préféré (à savoir l’un de ses clubs de golf). Le Premier Ministre espère renforcer sa relation avec le Président et recevoir des assurances que les Etats-Unis ne feront pas à la Corée du Nord des concessions pouvant porter atteinte à la sécurité japonaise. Il sera cette fois probablement plus lucide sur la crédibilité de toute promesse faite par son homologue.

 

Diversifier ses options 

Le comportement erratique de M. Trump a dans tous les cas encouragé le Japon a renforcer ses liens avec ses autres partenaires. Le pays a récemment conclu un accord de libre échange avec l’Union Européenne, et a joué un rôle central dans la survie et la signature de l’ambitieux Accord de Partenariat Transpacifique après que les Etats-Unis se sont retirés à la dernière minute – l’une des premières décisions officielles de M. Trump qu’il fait maintenant mine de vouloir ré—examiner.

Le Japon a également redoublé d’efforts dans sa politique de rapprochement avec la Chine et avec la Corée du Sud malgré les difficultés posées par les questions territoriales dans le premier cas et historiques dans le second. Avec Pékin, Tokyo partage un intérêt à maintenir l’ouverture du système de commerce international ; avec Séoul, le sentiment de vulnérabilité face à la Corée du Nord voisine et la détermination à préserver la garantie de sécurité américaine envers la région.

Si la présidence Trump a une conséquence positive pour le Japon, donc, c’est de renforcer le désir du pays à adopter une position plus active et positive sur la scène internationale. Les bénéfices de cette ouverture se feront espérons-le sentir bien après que l’homme au visage orange aura quitté la Maison Blanche.

Le scandale qui ne veut pas disparaître

J’avais écrit il y a presqu’un an un billet concernant un scandale tournant autour de la construction sur un terrain acquis dans des conditions louches d’un jardin d’enfant aux idéaux tout aussi douteux, scandale touchant de près le Premier Ministre Shinzo Abe. Si M. Abe espérait s’en être tiré sans trop de dommages, il doit aujourd’hui déchanter. En effet, le scandale de « l’école Moritomo » est revenu en force chambouler la politique du pays.

 

Documents falsifiés

Brève récapitulation des faits : l’école Moritomo s’est trouvée au centre de la tourmente pour avoir obtenu du gouvernement un terrain à prix excessivement bas. Le Premier Ministre s’est trouvé impliqué par les sympathies nationalistes qu’il partage avec le fondateur de l’établissement et à travers sa femme, nommée directrice honoraire. Le retour de l’affaire sur le devant de la scène est dû à un reportage du journal Asahi Shimbun, confirmé par le Ministre des Finances, révélant que des documents présentés au Parlement l’année dernière avaient été falsifiés pour éliminer toute référence au couple Abe et à leurs liens avec l’organisation Moritomo. L’ouragan qui a suivi et qui a bloqué toute autre activité au Parlement ne fait pas mine de retomber de sitôt, et un bureaucrate haut placé a été appelé à témoigner.

La question du degré d’implication de l’office du Premier Ministre et du Cabinet est maintenant au centre des spéculations. Il se peut que certains bureaucrates aient agi de leur propre initiative pour protéger le Cabinet, mais les rivaux politiques de M. Abe, certains au sein de son propre parti, se demandent à voix haute à quel point il est vraisemblable que les aides du Premier Ministre n’aient rien fait pour étouffer l’affaire.

 

Quoi qu’il en soit, le scandale pèse déjà lourdement sur plusieurs personnes sacrifiées pour protéger M. Abe. Le fondateur de l’école Moritomo et sa femme sont maintenant en prison pour « fraude aux subventions »; le chef de l’administration fiscale, appelé à témoigner prochainement, a vu sa carrière détruite ; et, plus tragiquement, un employé du Ministère des Finances qui avait effectué certaines des falsifications s’est suicidé, laissant derrière lui une note exprimant son désespoir de se retrouver désigné comme bouc émissaire, alors qu’il ne faisait que suivre les ordres de ses supérieurs.

 

Le futur du Cabinet peu clair

On peut donc comprendre le mécontentement du public, conduisant à une chute de popularité importante dans les sondages et à plusieurs manifestations contre le gouvernement (un fait relativement rare au Japon). Une grande majorité des personnes interrogées réclame déjà la démission du Ministre des Finances. Celui-ci, Taro Aso (en photo ci-dessus avec M. Abe), est cependant un ancien premier ministre, le descendant d’une des plus grandes dynasties politiques du pays, chef de la seconde plus grande faction du Parti libéral-démocrate (PLD), le parti au pouvoir. Son soutien est donc vital pour M. Abe, et sa position au sein du parti solide. Il affirme pour le moment sa détermination à rester à son poste, mais la pression continue de monter.

 

Quant à M. Abe lui-même, il a jusqu’à maintenant fait preuve d’une impressionnante résilience, donnant tort, au fil des dernières années, aux analystes qui ont à plusieurs reprises prédit la fin de sa vie politique. Dans un système politique caractérisé par la brévité des mandats de la plupart des Premiers Ministres (32 se sont succédé depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale), il a en effet réussi à s’imposer en tant qu’homme incontournable, aidé par ses succès électoraux, sa bonne lecture des vents politiques, et sa forte conviction d’avoir été investi de la mission quasi-divine de revitaliser le Japon. Il semble aujourd’hui encore peu probable que M. Abe soit poussé à la démission (même si des nouvelles révélations l’impliquant directement pourraient changer la donne). L’impact du scandale sur son agenda est cependant très important. Le budget pour l’année 2018 est bloqué au Parlement, et la révision de la Constitution japonaise, l’ambition la plus importante du Premier Ministre, paraît à nouveau hors de portée malgré plusieurs mois d’intense activité.

M. Abe doit également obtenir sa réélection à la tête du PLD au plus tard en septembre de cette année, sans quoi il sera forcé de quitter son poste. Cette réélection paraissait acquise d’avance – le parti avait même changé ses statuts pour abolir la limitation à deux mandats qui faisait obstacle au Premier Ministre. Tant que le scandale Moritomo continue de dominer l’actualité, cependant, il est facile d’imaginer que le PLD se fatigue des controverses de plus en plus fréquentes suscitées par l’administration de M. Abe et cherche un remplaçant plus sobre et moins compromis. Toute rumeur en ce sens serait mortelle pour son autorité. Les talents de survivant du Premier Ministre vont être mis à rude épreuve.

Le permis de conduire et l’amour du Japon pour les procédures

Passer son permis de conduire n’est pas forcément l’expérience la plus plaisante qui soit. Le processus est long et onéreux et passer un examen est toujours stressant. Les jeunes Suisses, cependant, sont libres de pratiquer avec leurs parents ou amis autant qu’ils le désirent avant de passer ledit examen. Au Japon il n’en est rien, et la façon dont le pays gère l’apprentissage de la conduite révèle beaucoup sur la culture nippone.

 

Sécurité et politesse avant tout

Tout d’abord, pas question ici de lâcher tout de suite les jeunes conducteurs dans la circulation urbaine. Avant cela, ils devront passer de nombreuses heures avec un instructeur accrédité à s’entraîner dans un modèle de mini-quartier construit par les différentes écoles de conduite. Il est vrai que les rues japonaises sont très étroites, et le quartier urbain typique très compact. Apprendre à effectuer ne serait-ce que de simples virages peut donc se révéler plus difficile qu’en Europe. Ces règles strictes reflètent cependant également le grand souci de sécurité des Japonais. Pas question de laisser des parents non qualifiés superviser seuls des novices et risquer un accident – et pour garantir la sécurité des autres usagers de la route, et pour éviter les problèmes d’assurance.

 

Les questions de l’examen théorique japonais sont également un peu différentes de celles posées en Suisse. En effet, elles ne se limitent pas au code de la route, mais incluent également des règles de politesse ou de simple bon sens. Un exemple : « Puisque je suis en voiture, qui est plus grande qu’un vélo ou un piéton, je peux m’imposer et sortir d’un garage ou autre sans prendre garde aux autres usagers, qui n’ont qu’à s’écarter. Vrai ou faux ? » Ou encore : « Puisque tout véhicule est muni d’une assurance accident, je peux conduire de façon insouciante et brusque. Vrai ou faux ? »

Ces questions peuvent sembler bizarres, les réponses évidentes. Le but n’est cependant pas vraiment de tester les jeunes Japonais, mais plutôt de leur inculquer à force de rappels constants – les réponses à ces questions dans les logiciels et manuels d’apprentissage sont l’occasion d’une mini leçon de morale – à quel point il est important de bien se comporter sur la route et d’être prévenant envers autrui. Cela symbolise bien le fait que, si la société japonaise est la plus policée du monde, c’est aussi parce que les autorités sont déterminées à transformer les habitants de l’archipel en bons citoyens.

 

Une marche à suivre détaillée

Tout aussi révélateur est le processus d’obtention de permis lui-même. Comme dit plus haut, les règles sont strictes. Les jeunes Japonais doivent s’inscrire à un cours complet dans une école de conduite accréditée. Ils doivent ensuite suivre un programme très détaillé, comme on peut voir sur la fiche en photo ci-dessus, divisé en deux curriculums de leçons précises (par exemple une portant sur les virages, elle-même divisée en deux étapes, et une concernant les intersections, divisée en trois) entrecoupées de plusieurs tests pratiques et théoriques. Ce n’est qu’après avoir achevé le cours complet et passé un examen final que les « diplômés » pourront se présenter au bureau des autos pour obtenir leur permis.

L’obtention du permis à la japonaise a ses défauts et ses qualités. D’un côté, la procédure à suivre est claire et détaillée (la fiche en photo précise également toutes les règles de passage d’examen, ou quoi faire en cas d’échec ou d’annulation, tout cela en un seul document très bien fait), et les élèves sont assurés d’obtenir leur permis s’ils la suivent correctement. D’un autre côté, le processus est coûteux (l’inscription aux écoles de conduite coûte en général plus de 3000 francs), et vu les barrières d’entrée – ouvrir une école demande énormément de ressources et d’organisation – les écoles en place bénéficient souvent d’un quasi-monopole local, et le service qu’elles fournissent laisse beaucoup à désirer si l’on en croit la plupart des commentaires très négatifs des usagers sur le web.

 

Société bureaucratique

Dans ses qualités – excellente organisation – et ses défauts – rigidité, trop de pouvoir accordés aux personnes en position d’autorité – le processus d’apprentissage de la conduite dans l’archipel reflète donc son organisation sociale. Le Japon est très bureaucratique, et garantir l’ordre public auquel ses habitants tiennent tant signifie établir des procédures claires pour toutes les interactions entre citoyens, et entre citoyens et autorités. Basées sur une longue tradition d’administration étatique de grande qualité, ces procédures sont souvent minutieuses et bien pensées, et donc faciles à suivre.

Gare à celui qui tentera de les contourner, cependant, ou qui demandera que l’on prenne en considération une situation spéciale ou imprévue. Il lui sera alors très difficile d’obtenir ce qu’il désire. La gouvernance à la japonaise est une machine extrêmement bien rodée, mais qui laisse peu de place à l’improvisation. Pour les habitants de l’archipel, elle est un cocon confortable et rassurant. Elle pousse également à un conformisme que nombre de Japonais trouvent étouffant. Le classique dilemme entre sécurité et liberté à la sauce nippone, en somme.