La politique japonaise chamboulée ?

Jusqu’à récemment, Shinzo Abe, le Premier Ministre japonais, semblait invulnérable. Il domine la politique du pays depuis le début de sa seconde administration en 2012 (la première, en 2007, c’était terminée dans l’ignominie) et ni le scandale occasionnel ni les controverses politiques autour des mesures impopulaires comme l’introduction du droit à l’auto-défense collective n’avaient réussi à endommager sérieusement et durablement son soutien populaire. Il semble cependant que sa bonne fortune l’ait finalement abandonné.

 

Le scandale de trop ?

La première profonde blessure est le dernier scandale en date, concernant la création par un ami du Premier Ministre d’une nouvelle école de vétérinaires. Faisant face à un surplus de pratiquants dans la profession, le gouvernement avait en effet interdit l’ouverture de tout nouveau programme d’enseignement. L’ami de M. Abe avait donc visiblement bénéficié d’appuis en haut lieu pour échapper à ce moratoire et le Premier Ministre lui-même a été pointé du doigt par un ex-bureaucrate.

Le gouvernement a tenté de répondre de sa façon habituelle – « circulez, il n’y a rien à voir » – mais les journaux et les partis d’opposition n’ont pas lâché l’affaire et M. Abe n’a pas réussi à éviter les accusations de favoritisme et de copinage. Le scandale, ainsi que le passage récent d’une loi de prévention anti-terrorisme jugée par beaucoup comme trop draconienne et floue dans les nouveaux pouvoirs qu’elle accorde au gouvernement, ont entraîné une chute dans le soutien au cabinet du Premier Ministre de 10% ou plus dans les derniers sondages.

 

La révolution à Tokyo

Ces problèmes ne sont cependant rien face au plus grand défi auquel M. Abe et son parti, le Parti Libéral-démocrate (PLD), font face, à savoir le mouvement lancé par la gouverneure de Tokyo Yuriko Koike (en photo ci-dessus célébrant la récente victoire électorale de son parti). Celle-ci était en réalité un membre du PLD avant qu’elle ne décide de se porter candidate à la mairie de la capitale sans le consentement de sa section locale. Sa plateforme : mettre fin à l’immobilisme et au manque de transparence de l’administration municipale, combattre le copinage entre politiciens et chefs d’entreprises, ainsi que le manque de transparence dans l’assemblée municipale (dominée par le PLD), et créer un gouvernement plus proche des citoyens.

 

Si ce programme semble familier, c’est qu’il évoque en partie celui des mouvements populistes occidentaux et en partie celui de « la République en marche » d’Emmanuel Macron. Mme Koike promet en effet de balayer une classe politique qu’elle décrit comme ossifiée et égoïste et de se battre pour les citoyens ordinaires, mais est plutôt libérale économiquement et n’adopte pas de rhétorique anti-immigrants, se disant représentante de tous les Tokyoïtes sans distinction. Elle est également, tout comme les figures de proue de ces mouvements, charismatique, capable de sentir dans quel sens va l’opinion publique et très habile dans son utilisation des médias.

A l’opposé des déconvenues récentes des populistes européens, cependant, elle a connu un succès impressionnant après sa victoire dans la course à la mairie, gardant le soutien de la grande majorité des Tokyoïtes grâce à des mesures populaires tels que ses efforts pour réduire les coûts des Jeux Olympiques de 2020, le délai du déplacement du marché au poisson de Tsukiji pour des raisons sanitaires, ou une initiative visant à améliorer l’équilibre entre travail et vie privée des employés de l’administration.

 

Après le triomphe électoral ?

Ces succès ont culminé ce week-end en une éclatante victoire aux élections législatives de la ville. Le nouveau parti politique de Mme Koike, « les habitants de Tokyo d’abord », formé il y a un mois seulement et composé principalement de novices et de transfuges, est devenu le plus le plus grand parti dans l’assemblée métropolitaine. Il a délogé le PLD, qui a perdu plus de la moitié de ses sièges, et formé une alliance avec le Komeito – allié de longue date du PLD au niveau national – offrant à Mme Koike une confortable majorité. Qui plus est, cette majorité se repose sur un taux de participation qui a augmenté de presque dix points par rapport aux dernières élections, en atteignant 51%.

 

Tous s’interrogent maintenant sur les conséquences de ce grand chamboulement pour la politique nationale. Dans l’immédiat, ces conséquences seront probablement négligeables. La défaite cinglante du PLD suscite bien entendu beaucoup d’introspection et de récriminations mutuelles au sein du parti, mais le cabinet de M. Abe ne changera probablement pas son agenda pour si peu. C’est cependant un nouveau cou dur pour lui, surtout que le scandale mentionné plus haut est l’objet d’une attention renouvelée maintenant que son parti montre des signes de faiblesse. A plus long terme, l’émergence d’une nouvelle force politique à Tokyo aura un impact non négligeable.

Mme Koike a probablement des ambitions nationales pour son nouveau parti, même si elle se concentrera elle-même sur l’administration de Tokyo au moins jusqu’à la tenue des Jeux Olympiques. Malgré ce répit temporaire, les calculs des autres partis sont devenus plus compliqués. Tokyo est désormais comme Osaka, la seconde plus grande ville du Japon, entre les mains d’un mouvement local, ce qui diminue considérablement les chances de ces partis d’obtenir des sièges au Parlement nationale comme aux assemblées locales dans les deux régions les plus peuplées du pays. Il est trop tôt pour prédire à quel point la carte électorale sera transformée lors des prochaines élections nationales (avant la fin de l’année prochaine), mais une chose est sûre : le pouvoir du gouvernement central, traditionnellement très fort dans l’archipel, se retrouve diminué au profit des autorités régionales.

« Heureusement que c’était le Tohoku ! »

Tout a commencé, fin avril, avec une allocution maladroite de Masahiro Namamura, alors Ministre de la Reconstruction. S’adressant à des membres de son parti, celui-ci avait affirmé au sujet du grand tremblement de terre de mars 2011 que le Japon avait encore été chanceux que la catastrophe aie touché la région du Tohoku (le nord-est du pays) et non les environs de la capitale, où les dégâts auraient été beaucoup plus importants.

On peut comprendre son raisonnement, mais ces paroles montraient très peu d’égards aux habitants du Tohoku, que M. Namamura semblait prêt à sacrifier simplement parce que leur région est moins peuplée et moins développée économiquement. La réaction ne s’est pas fait attendre. Le Premier Ministre, Shinzo Abe, qui s’exprimait directement après M. Namamura, a immédiatement condamné les remarques inappropriées de ce dernier et a offert ses excuses. M. Namamura a présenté sa démission le jour suivant.

 

Le pouvoir de Twitter

Ce n’était cependant pas la fin de l’affaire. Des utilisateurs de Twitter ont vite récupéré la formule « heureusement que c’était le Tohoku » dans un but plus positif, l’apposant à des images célébrant la région, ses sites culturels, sa beauté naturelle et sa nourriture délicieuse (l’image ci-dessus est un exemple utilisant une statue de Date Masamune, personnage historique célèbre, dans la ville de Sendai capitale du Tohoku). Le hashtag a vite pris et reste très populaire, apposé à toute sorte de tweets évoquant des bonnes expériences liées à la région.

Une bourde d’un politicien a donc été transformée en célébration du Tohoku par le pouvoir de l’internet. Ses habitants ne pouvaient que s’en réjouir, d’autant plus qu’ils se sont souvent sentis négligés suite à la catastrophe de mars 2011.

 

Sentiment d’abandon

Après le grand mouvement initial de solidarité nationale, le reste du pays est en effet vite retourné à ses propres affaires. C’est particulièrement vrai pour l’ouest de l’archipel (d’où vient M. Namamura), pour lequel le Tohoku est bien lointain et qui s’est plusieurs fois retrouvé opposé à l’est dans les luttes politiques du passé. Quoi qu’il en soit, les membres des communautés affectées par le tsunami et par la catastrophe nucléaire de Fukushima ont du s’atteler seuls à la tâche de reconstruire leur vie tant bien que mal.

 Le gouvernement national a investi beaucoup d’argent dans la reconstruction mais ses efforts ont été entravés par une direction instable (M. Namamura était le sixième Ministre de la Reconstruction en six ans), un manque de consultation avec les communautés locales et un excès de projets d’infrastructures grandioses mais peu utiles (comme une nouvelle « route de la renaissance » aujourd’hui peu fréquentée). Le traitement des personnes évacuées suite à l’accident de Fukushima a aussi beaucoup laissé à désirer.

 

Campagne publicitaire bienvenue

Un autre problème est que le Tohoku, déjà moins populaire parmi les touristes que les régions plus connues autour de Tokyo, de Kyoto ou d’Hiroshima, a eu de la peine à attirer les visiteurs après mars 2011. Pour les touristes étrangers, cela est en partie dû à l’association fausse de tout le nord-est du Japon avec la catastrophe nucléaire de Fukushima, alors qu’en réalité seule une partie de la province en question a été affectée.

Le mouvement spontané de célébration des attraits du Tohoku sur internet ne peut qu’être bénéfique de ce point de vue en rappelant aux Japonais (et espérons-le aux touristes étrangers) que la région est magnifique et accueillante. Pour ma part, je m’y rends souvent et peut attester de tous ses charmes.

Le Japon à nouveau face à la menace nord-coréenne

La Corée du Nord fait une fois de plus la une des journaux ces dernières semaines suite aux multiples essais de lancement de missiles balistiques que le régime de Kim Jong Un a récemment effectués avec plus ou moins de succès et à la guerre des mots de plus en plus intense entre Pyongyang et Washington. Le Japon, sous la menace directe des missiles nord coréens est bien entendu concerné au premier chef.

J’avais déjà publié en septembre dernier, lors d’un précédent épisode de tensions suite à un test nucléaire, un billet sur la réaction des citoyens de l’archipel face à cette menace ; les sentiments de la population nippone ont peu changé depuis : il règne aujourd’hui encore un sentiment de résignation face à un voisin capricieux et déraisonnable, et la menace nord-coréenne justifie les efforts du gouvernement japonais pour renforcer ses capacités de défense.

 

L’allié modèle

Le grand changement, depuis septembre dernier, est bien sûr la transition de la présidence de Barack Obama à celle de Donald Trump. Ce dernier a été critiqué pour sa rhétorique belliqueuse qui contribue à la montée des tensions, et pour s’être ensuite couvert de ridicule en annonçant de façon prématurée le déploiement d’un groupe naval de combat au large de la péninsule coréenne, alors que les vaisseaux en question étaient encore en mission à l’autre bout du continent.

Le Japon officiel ne s’est cependant pas joint aux critiques. Au contraire, Tokyo continue de suivre la politique choisie après le choc de l’élection de Donald Trump, à savoir se comporter en allié modèle et redoubler son engagement avec la nouvelle administration dans l’espoir d’éviter les potentielles retombées négatives du protectionnisme et du nationalisme affichés du président américain. Le bon contact lié par Shinzo Abe, le premier ministre japonais, avec ce dernier a semble-t-il contribué à éviter toute tension entre Tokyo et Washington (aidé en cela par les pragmatiques choisis par M. Trump pour s’occuper de la sécurité nationale) et l’alliance entre les deux pays est aujourd’hui plus solide que jamais.

 

Dans la crise coréenne actuelle, donc, le gouvernement japonais est pour le moment resté plutôt silencieux, déclarant simplement qu’il était en coordination étroite avec son allié et qu’il avait demandé à être consulté avant que le Pentagone ne lance une quelconque opération. Le Japon a également profité de l’arrivée du groupe naval de combat mentionné plus haut pour invoquer pour la première fois le droit à l’auto-défense collective, établi après une grande controverse il y a bientôt deux ans, et envoyer quelques vaisseaux assister les Américains.

 

Un sentiment de menace réelle

La politique agressive de la nouvelle administration américaine reçoit également le soutien d’une (relativement faible) majorité de la population japonaise selon des sondages récents. Cela n’est pas surprenant puisque les mêmes sondages montrent que plus de 90% des habitants de l’archipel se sentent menacés par les actions du régime de Pyongyang. La menace est telle qu’une partie du public est même prête à envisager l’acquisition, par le Japon, de moyens permettant de lancer une attaque préventive contre les installations militaires nord-coréennes – ce qui aurait été impensable il y a dix ans encore. L’inquiétude à l’égard de la belligérance du royaume ermite est donc bien réelle.

La plupart des Japonais préfèrent cependant encore la voie diplomatique pour tenter de résoudre la question nord-coréenne, et seulement 21% sont favorables à plus de pression militaire. Tout comme leurs voisins sud-coréens, encore plus exposés à la menace du nord, les habitants de l’archipel seraient donc certainement opposés à une attaque initiée par les Etats-Unis. Les risques de représailles que pourraient lancer Pyongyang contre les alliés de Washington font en effet froid dans le dos.

 

Cela n’empêche pourtant pas la vie de continuer de suivre son cours comme si de rien n’était dans l’archipel. La Corée du Nord fait certes souvent la une des nouvelles, et toute mention du sujet suscite une expression mélangeant inquiétude, exaspération, résignation et lassitude. Cependant, après plus de vingt ans d’un problème nucléaire nord-coréen que personne ne semble savoir résoudre mais qui ne s’est encore jamais transformé en crise aigüe, les habitants de la région ont appris à “vivre avec” et à ne pas laisser la question les déranger outre mesure. Pour les paisibles Japonais, les déclarations guerrières grand-guignolesques de Pyongyang pourraient tout autant venir d’une autre planète

Boires et déboires des nationalistes japonais

Les tendances nationalistes d’une partie de la classe politique japonaise – surtout au sein du parti dominant, le Parti libéral-démocrate (PLD) – sont bien connues. Un scandale qui fascine le Japon depuis plusieurs semaines met en lumière ces tendances, mais également les obstacles auxquels font face les politiciens qui tentent de transformer leurs idées en politiques publiques.

 

Le jardin d’enfant militariste

Le scandale en question tourne autour d’une organisation privée dédiée à l’éducation, Moritomo Gakuen, aux idées extrêmement traditionalistes et révisionnistes. Le Asahi Shimbun, le grand journal de centre-gauche japonais, avait révélé début février que Moritomo avait obtenu à prix extrêmement bas un terrain dans la ville d’Osaka pour y construire une école primaire.

L’organisation compte y propager une idéologie rétrograde déjà en évidence dans un jardin d’enfants sous sa direction. Des vidéos ont révélé des jeunes enfants entraînés à se comporter comme des petits soldats, à réciter des textes d’avant-guerre et à jurer allégeance à l’empereur, tandis que l’administration de l’établissement est accusée d’utiliser des termes dénigrants envers les Chinois et les Coréens dans sa correspondance avec les parents.

 

Jusqu’au sommet du gouvernement

On peut déjà se demander comment de telles pratiques ont été jusqu’à présent possibles sans réaction de l’administration publique – ce qui n’est peut-être pas étonnant lorsque l’on sait que le Ministère de l’éducation lui-même compte en son sein nombre d’idéologues révisionnistes. Plus grave encore, Moritomo s’est révélé être directement relié au Premier Ministre, Shinzo Abe, et à ses proches.

La femme du Premier Ministre a en effet été nommée « directrice honoraire » du jardin d’enfants (elle dit que sa main avait été forcée) et y a donné un discours en septembre 2015. La ministre de la défense, Tomomi Inada, a également été en correspondance avec l’organisation et a même servi d’avocate pour elle il y a plus de dix ans – un fait qu’elle avait initialement omis (oublié dit-elle) de divulguer lors d’une déposition au Parlement. Quant au Premier Ministre lui-même, il se trouve impliqué personnellement par le fait que Moritomo comptait nommer la nouvelle école primaire en son honneur et par les accusations du directeur de l’organisation, Yasunori Kagoike, qui prétend que M. Abe lui a fait un don, ce que conteste vivement l’intéressé.

 

Ambitions frustrées

Rien ne prouve à ce jour que le Premier Ministre ait été directement impliqué dans la vente douteuse du terrain pour l’école primaire, et il a promis de démissionner si une telle preuve était découverte. Les liens existants entre Moritomo et les hauts échelons du pouvoir n’en restent pas moins frappants. Cela n’a en réalité rien de surprenant : M. Abe, Mme Inada et M. Kagoike (ainsi qu’une bonne partie de la délégation parlementaire du PLD) sont tous membres de Nippon Kaigi, une association nationaliste qui fait de plus en plus parler d’elle.

Ces liens n’ont cependant pas empêché MM. Abe et Kagoike de se disputer publiquement et on doute qu’ils renouent désormais leur partenariat quel qu’il fut. Toutes les personnes impliquées dans le scandale ont déjà payé un prix fort : la supervision des activités de Moritomo est en cours de révision, de même que la vente du terrain, et les inscriptions pour la nouvelle école primaire sont en chute libre. Quant au Premier Ministre, il a vu son taux d’approbation chuter fortement, une rare blessure pour un homme qui domine totalement le paysage politique japonais.

 

L’affaire a donc également révélé les résistances auxquelles font face ceux qui désireraient réhabiliter les idées néfastes d’une époque révolue. Le public japonais proteste dès que leurs activités sont mises à jour, et leur base de soutien est certes politiquement puissante, mais finalement très étroite. Malgré les controverses qu’ils causent régulièrement, on peut donc fortement douter que les révisionnistes japonais parviennent de sitôt à refaçonner le pays à leur goût.

La presse japonaise face aux défis d’aujourd’hui

La tragique disparition de l’Hebdo – qui a ma sincère gratitude pour m’avoir permis de créer ce blog maintenant hébergé par Le Temps – soulève de grandes questions sur l’avenir de la presse suisse romande. Peut-on trouver au Japon des éléments de réponse à ces questions? Moins qu’il peut paraître à première vue, mais l’expérience japonaise reste intéressante.

 

Tomber de bien plus haut

Un premier élément qui rend la comparaison entre le Japon et la Suisse romande difficile est bien sûr la différence d’échelle. En effet, la petitesse de notre territoire fait que la diminution progressive du lectorat, un phénomène observé partout dans le monde, laisse très peu de marge de manœuvre aux publications qui tentent de rester commercialement viables.

 

Les journaux japonais sont sous cet aspect plus chanceux, d’une part bien entendu de par la taille du pays, mais également parce que la tradition de lire des journaux papiers est plus profondément ancrée qu’ailleurs. Les deux plus grands quotidiens du pays, le Yomiuri Shimbun et le Asahi Shimbun, restent en tête du classement mondial des journaux sous l’angle de la circulation. En 2014, le Yomiuri distribuait plus de 9,2 millions de copies par jour et le Asahi plus de 7,2 millions.

Voilà des chiffres à faire pâlir d’envie n’importe quel éditeur. La presse japonaise fait cependant face aux mêmes problèmes que celle des pays européens et américains. Si le nombre de copies en circulation tous journaux confondus reste très élevé, plus de 39,8 millions par jour en 2016, cela constitue cependant une forte baisse par rapport au plus de 47 millions qui était distribués dix ans auparavant. De plus, les jeunes Japonais sont tout aussi disposés que les jeunes occidentaux à abandonner la presse papier et à aller chercher leurs nouvelles sur internet.

 

Même s’ils disposent de plus de temps et de marge de manœuvre que leurs homologues d’ailleurs, les journaux japonais font face aux mêmes défis, et peinent tout autant à trouver un modèle économique viable sur le web. La fidélité du lectorat d’âge moyen ou avancé (particulièrement important dans un pays vieillissant) et les amples ressources financières dont disposent encore les grands groupes médiatiques, auxquels appartiennent la plupart des journaux, les placent en meilleure position que d’autres pour affronter ces problèmes, mais leur expérience n’est pas particulièrement porteuse d’espoir pour les journalistes ailleurs.

 

Des “médias poubelles” ?

Après l’annonce de la fermeture de l’Hebdo, des politiciens de droite, et des publications internet soutenant leurs idées, se sont réjouis de la disparition d’un hebdomadaire dont ils critiquaient la ligne éditoriale. Ce spectacle fut déplorable, non seulement parce que lesdites critiques caricaturaient les positions politiques nuancées du magazine romand, mais aussi parce qu’ils évoquaient une vision du débat politique où l’argument doit être gagné en détruisant l’adversaire.

 

Au Japon, certains internautes sont plus généraux dans leurs accusations, traitant tous les médias dominants de “médias poubelles” et mettant en doute leur crédibilité. Il est vrai qu’au-delà des claires différences de lignes éditoriales entre les grands journaux, les journalistes entretiennent souvent des liens étroits avec les bureaucrates qu’ils sont chargés de couvrir dans les différents ministères et avec les politiciens. Cela décourage une couverture trop critique du gouvernement de peur de se brouiller avec ses sources et de perdre l’accès aux informations importantes, ce qui renforce le “courant dominant” et donne une certaine validité aux accusations de timidité et de conformisme.

 

Une satisfaction mal placée

Certains politiciens nationalistes et leurs supporters sont cependant prêts à aller plus loin et à accuser de trahison les publications critiques de leurs idées. Un exemple flagrant des excès de ce type d’accusations eut lieu en 2014 quand le Asahi Shimbun fut forcé de retirer une série d’articles au sujet des “femmes de confort”, ces femmes en majorité coréennes et chinoises qui furent forcées de travailler dans des maisons closes tenues par l’armée impériale japonaise durant la Seconde Guerre Mondiale, parce qu’une source importante de ces articles publiés au cours des décennies précédentes s’était avérée mensongère.

Le journal fut l’objet d’un torrent de critiques ne s’arrêtant pas au manque de professionnalisme dans ce cas particulier et l’accusant d’endommager l’honneur du Japon et d’être antipatriotique. Ces critiques ne provenaient pas seulement des milieux internet d’extrême-droite et des politiciens conservateurs, puisque même le grand quotidien de droite Yomiuri Shimbun prit part avec joie à la mise au pilori. Le Asahi Shimbun fut forcé de faire profil bas et s’est depuis fait plus prudent dans sa critique du gouvernement.

 

Gardiens de la modération

L’intensité des attaques contre le journal n’a cependant fait que donner des munitions à ceux qui sont prêts à traiter la presse entière de menteurs. Pour le Yomiuri, participer aux condamnations violentes revenait donc à se tirer une balle dans le pied. Quant aux politiciens qui se sont félicités d’avoir intimidé le Asahi, ils devraient se souvenir que la santé des grands organes de presse, si critiques soient-ils, est également une protection contre la polarisation du débat public qui affecte aujourd’hui plusieurs grandes démocraties occidentales.

 

C’est peut-être là la leçon que le Japon a à offrir. Comme je l’avais expliqué dans un billet précédent, le pays n’a pour l’instant pas été affecté par la vague populiste qui a déferlé sur l’Europe et les Etats-Unis, et la civilité du discours public contribue à cette immunité. La relative santé des grands organes de presse – et leurs liens (trop?) étroits avec l’élite politique – n’y sont sûrement pas pour rien. Les attaques débridées contre le Asahi Shimbun mettent cet état de fait en danger.

Dans le cas de l’Hebdo, sa fermeture est le résultat de décisions prises par la direction de Ringier à cause des pertes financières de la publication et sans grande considération des réalités politiques romandes. Il n’en reste pas moins que cette fermeture risque de porter un coup regrettable à la modération du débat public que, je l’espère, la Suisse continue de priser.

Pourquoi le populisme ne prend pas au Japon

La vague populiste qui déferle sur les démocraties occidentales cause beaucoup d’émois et de débats, au Japon comme ailleurs, mais ne paraît pas toucher directement l’archipel. Pourquoi donc le Japon se montre-t-il immunisé (du moins jusqu’à maintenant) au courant politique qui a causé le « Brexit » et l’élection de Donald Trump?

 

Moins de forces disruptives

Une première explication s’impose : la société japonaise reste beaucoup plus homogène que celle des démocraties européennes et américaines. Les frontières du Japon sont fortement contrôlées et le gouvernement reste opposé à l’immigration. Le peu d’étrangers résidant au Japon (moins de 3% de la population) est en grande majorité originaire des pays voisins et s’intègre facilement. Les frictions liées à l’immigration, une importante source de soutien aux partis populistes occidentaux, restent donc marginales ici.

La cohésion sociale japonaise est également économique. Bien que les inégalités aient augmenté ces dernières décennies dans l’archipel comme dans les autres pays développés, elles restent moins importantes qu’ailleurs. Le salaire d’un chef d’entreprise est au Japon 67 fois plus élevé que celui de son employé le moins bien payé. En Suisse il est 148 fois plus élevé et aux Etats-Unis, 354 fois. Le marché de l’emploi est également plus stable, et beaucoup d’hommes japonais maintiennent des bonnes conditions de travail dans des grandes entreprises (la situation pour les femmes est malheureusement plus précaire).

 

La cohésion sociale avant tout

Le Japonais moyen a donc moins de raisons de se plaindre que son statut économique et social se dégrade et de blâmer des élites égoïstes ou des « étrangers envahissants ». Le discours public dans les médias et dans les sphères politiques du pays  encourage également la modération. Le Japonais moyen a donc moins de raisons de se plaindre que son statut économique et social se dégrade et de blâmer des élites égoïstes ou des « étrangers envahissants ». La globalisation n’est également pas devenu un sujet de discorde.

Le discours public dans les médias et dans les sphères politiques du pays  encourage la modération. On observe en effet peu ici la polarisation et le ressentiment acrimonieux envers l’autre camp qui divise les Etats-Unis ou l’Angleterre. On observe en effet peu ici la polarisation et le ressentiment acrimonieux envers l’autre camp qui divise les Etats-Unis ou l’Angleterre.

Cela est dû d’abord au fait que la préservation de la cohésion sociale et de la solidarité entre citoyens sont des objectifs chers à la grande majorité des Japonais, et un sine qua non pour tout politicien. On évite donc d’adopter une rhétorique de la division. Les grands journaux du pays continuent également de dominer le paysage médiatique et évitent de critiquer trop fortement les politiques publiques pour préserver leur accès aux politiciens et aux bureaucrates. Cela renforce la solidité du « courant dominant » japonais. Même les discussions sur les médias sociaux restent en général relativement modérées – ce qui est en partie dû à la politesse inhérente au langage japonais et au respect profondément ancré pour les bonnes manières.

Certes, le Japon a son lot de groupes d’extrême-droite qui sont bien établis et savent tirer profit de la facilité de se retrouver et de s’organiser en ligne. Cependant, ils n’ont pas quitté leur niche et contaminé le centre au même point qu’ils ont pu le faire ailleurs.

 

La très grande tente du Parti libéral-démocrate

La solidité du centre politique est grandement due à la domination du Parti libéral-démocrate (PLD). En effet, le parti au pouvoir héberge des courants de pensée très divers. Si certains seraient identifiés comme de gauche en Europe, et se veulent progressifs et inclusifs, d’autres seraient plus proches d’une droite nationaliste. La rhétorique de certains membres prééminents du parti est évocatrice : on parle de permettre au Japon de retrouver sa fierté, de promouvoir le patriotisme du public, de retrouver les valeurs traditionnelles japonaises et de s’opposer au libéralisme excessif à l’anglo-saxonne…

Le premier ministre Shinzo Abe réunit en réalité les deux tendances. Sous sa direction, le PLD se pose en représentant de l’ensemble de la société japonaise, mais annonce également sa volonté de « reprendre le Japon », comme le proclamaient ses affiches électorales en 2012 et en 2013. La formule peut paraître curieuse : certes, en 2012, le parti comptait retourner au pouvoir après un bref interlude de gouvernement par le Parti démocrate du Japon. En 2013, cependant, le PLD avait rétabli sa domination de la scène politique, et on pouvait donc se demander à qui il s’agissait de « reprendre le pays ».

 

Peu de place pour un mouvement d’opposition nationaliste

Pour comprendre ce message, il faut revenir aux obsessions d’un grand nombre de politiciens conservateurs japonais : la révision d’une constitution imposée par les occupants américains après le Seconde Guerre Mondiale et avec le retour des valeurs traditionnelles du pays, supposément endommagées par une association trop proche avec les Etats-Unis. Au Japon, ce sont donc certains membres de l’élite politique eux-mêmes qui se réclament porte-étendards du nationalisme, et non un quelconque parti d’insurgés contre le régime en place.

Cependant, l’influence de ces politiciens nationalistes est compensée par celle de leurs collègues plus centristes au sein du PLD et par le besoin du parti de conserver un équilibre entre ses différentes factions pour maintenir sa cohésion et sa place au cœur du monde politique. Certains citoyens japonais votent peut-être pour la partie nationaliste du programme du parti, mais comment les distinguer de la majorité qui le soutient surtout parce qu’il garde son image de parti naturel de gouvernement ?

 

Stabilité à quel prix ?

La nature du monde politique japonais rend donc très difficile l’établissement d’un parti populiste. De plus, l’absence des frictions sociales qui alimentent le soutien à ce type de parti en Europe fait qu’il lui serait dans tous les cas très difficile de gagner le cœur des votants dans l’archipel. Le Japon semble donc bien être le plus stable des grands pays démocratiques.

 

Cette stabilité a cependant un prix. La fermeture à l’immigration n’est pas à l’honneur du Japon à l’heure où le nombre de réfugiés fuyant la guerre ou la détresse de par le monde est plus élevé que jamais et prive un pays vieillissant d’une importante source de vitalité. La dominance excessive du PLD et la timidité des grands médias privent le Japon d’une saine diversité de voix dans la sphère politique et de contraintes efficaces sur le pouvoir du gouvernement.

Il est utile ici de citer un autre grand pays démocratique qui est parvenu à maintenir la même stabilité d’une façon totalement différente. Le Canada, sous le gouvernement de Justin Trudeau et du Parti Libéral (de gauche), reste ouvert et positif face à l’immigration, proclame son soutien au multiculturalisme et se veut libéral politiquement et économiquement, tout cela sans éveiller le genre de révolte populiste qui secoue son voisin du sud. La preuve, peut-être, que le Japon pourrait également s’ouvrir d’avantage et croire en sa capacité d’en faire une expérience positive.

L’étrange attrait des internautes chinois pour Donald Trump

L’élection de Donald Trump à la présidence américaine est pleine de risques comme de promesses pour la Chine, comme l’explique Julie Zaugg ailleurs sur ces pages. Une chose est sûre, la lumière peu flatteuse que jette cette élection sur la démocratie américaine ne peut que réjouir Pékin.

 

Grand intérêt sur le web

En effet, de même que pour le vote pro-Brexit en Angleterre en juin, la première réaction de mes amis chinois ici à Tokyo est de voir dans l’élection de M. Trump une preuve que l’on ne peut laisser une population souvent mal informée et gouvernée par les émotions plutôt que par la raison décider de questions cruciales pour l’avenir du pays et du monde. Voilà un sentiment qui ravirait les dirigeants de Pékin cherchant à tout prix à préserver la dictature du Parti Communiste.

Cependant, si l’intelligentsia chinoise peut éprouver un mélange de répulsion et de Schadenfreude face à la victoire de M. Trump, il n’en va pas de même pour une majorité des internautes chinois, qui ont été tout aussi séduits par le populiste au teint orange que les habitants de l’Amérique profonde. En effet le phénomène Telangpu (comme le nom Trump est retranscrit en mandarin) fait grand débat sur les sites internet chinois, et suscite un intérêt incomparable à celui qu’avaient déclenché par exemple les faits et gestes de Barack Obama. Nombreux sont ceux qui se sont réjouis de sa victoire.

 

Les élites ne sont pas populaires en Chine non plus

Comme l’explique le bloggeur Ma Tianjie dans un excellent billet (en anglais), cette popularité de M. Trump de l’autre côté du Pacifique a plusieurs sources. L’une est bien sûr l’espoir que la « contraction stratégique » des Etats-Unis sous sa présidence laissera la place libre aux ambitions chinoises (en Asie surtout), ou que le businessman sera plus pragmatique dans ses échanges avec Pékin et moins désireux d’aborder la question des droits humains ou de défendre les alliés asiatiques de son pays.

Une autre source est cependant un anti-élitisme qui rappelle beaucoup les raisons du succès de M. Trump en Amérique. Ces élites, ce sont, selon les supporters chinois de Trump, d’abord les dirigeants occidentaux (et les citadins éduqués qui les soutiennent) refusant de reconnaître la menace posée par l’immigration et par le terrorisme islamiste et ayant perdu le contact avec les classes ouvrières en s’enfermant dans un libéralisme social bien pensant. Ce sont également les « gauchistes blancs », un terme méprisant utilisé pour désigner les jeunes et riches Chinois éduqués en Occident ou « contaminés » par des valeurs jugées par certains comme nocives pour la société chinoise.

 

Comment expliquer le fait que nombre de Chinois se sont également laissés convaincre par les propos si négatifs, en grande partie mensongers et largement répugnants de M. Trump et d’autres politiciens populistes ? Une première raison tient à la propagation jusqu’en Chine de la désinformation et des nouvelles fictives diffusées par des sites pseudo-journalistiques d’extrême-droite comme Breitbart – mensonges et grossières exagérations prises au mot par des internautes qui ont peu de moyens de se faire leur propre idée du véritable état de la situation dans les pays occidentaux.

Certains détectent également sur les forums de discussion chinois un mélange de sentiments quelque peu contradictoire. D’un côté une certaine empathie, vestige d’un passé où l’idéologie communiste dominait, avec la classe ouvrière en Chine et ailleurs, maltraitée par les changements technologiques et (dans certains cas) par la globalisation. De l’autre, une conversion, causée par les années de croissance économique débridée, à un darwinisme social dur qui consacre la loi du plus fort et rend certains Chinois sensibles au prétendu succès en affaires de M. Trump et à sa rhétorique de la division entre les « citoyens méritants » et les autres.

 

L’émergence d’un agenda conservateur en Chine ?

Comme le dit Ma Tianjie, à travers la fascination pour M. Trump, on peut donc voir se coaguler une partie de l’opinion publique chinoise qui embrasse un agenda proche de celui des Républicains américains d’aujourd’hui : fermeture à l’immigration, préservation de la base industrielle, promotion de la mobilité sociale et conservatisme sur les questions d’identité sexuelle. L’élection américaine aura donc peut-être servi de catalyseur des deux côtés du Pacifique, mais comme aux Etats-Unis, cela présage également plus de confrontation entre différents courants sociaux.

En effet, si l’élection de Donald Trump a mis en lumière le conservatisme d’une partie de la population chinoise, elle n’en a pas pour autant fait disparaître une autre partie de cette population qui reste libérale du moins sur les questions économiques et sociales, et partisane d’une plus grande ouverture de la société chinoise. En plus des clivages entre réformateurs et communistes qui ont depuis les années 1980 animé la politique chinoise, nous sommes donc peut-être en train d’assister à l’émergence de nouvelles lignes de bataille très familières pour ceux qui ont suivi les développements politiques récents en Occident. Ici comme ailleurs, la Chine semble pressée de fermer l’écart avec les pays développés.

Le Japon face à Donald Trump

Impossible ces jours-ci de parler d’autre chose que de la victoire surprise de Donald Trump durant l’élection présidentielle américaine, qui a plongé le monde entier dans l’incertitude. Qu’en est-il au Japon ? En bref, les habitants de l’archipel sont tout aussi sidérés et horrifiés que le reste de la planète.

Les grands journaux expriment leur inquiétude pour la stabilité économique et politique internationale, et pour le sort des minorités ethniques, religieuses et sexuelles aux Etats-Unis. Sur Internet, on est fasciné par le succès de M. Trump malgré son manque total d’expérience, sa rustrerie et une flagrante absence d’empathie pour beaucoup de ses concitoyens. Tout cela va complètement à l’encontre des valeurs sociales japonaises – respect pour la séniorité, importance de la cohésion sociale, bonnes manières… L’opinion publique japonaise est donc largement en accord avec la majorité des Européens.

 

Les éloges de M. Abe

Quid du monde politique ? Le Premier Ministre Shinzo Abe s’est empressé de féliciter chaleureusement M. Trump. Il est même allé jusqu’à faire l’éloge de son succès comme « businessman aux talents extraordinaires » et à exprimer sa confiance que l’Amérique deviendrait « encore plus grande » grâce à son « leadership fort ». M. Abe sera l’un des premiers dirigeants étrangers à rencontrer M. Trump cette semaine à New York.

Cette surprenante démonstration d’enthousiasme n’est cependant pas le signe d’une quelconque affinité politique entre les deux hommes. Au contraire, le gouvernement japonais a beaucoup à craindre de l’Amérique sous la présidence de M. Trump, et leurs relations risquent d’être difficiles. Il faut plutôt voir là une démonstration du pragmatisme de M. Abe, héritier d’une longue tradition dans la politique étrangère du Japon.

 

Pragmatisme et engagement

En effet, si le pays est aujourd’hui un sincère avocat du pacifisme et du respect pour les règles et les institutions de la société internationale, il ne partage pas pour autant l’ambition des grands pays occidentaux de promouvoir la démocratie et les droits humains chez ses partenaires, préférant faire valoir que les relations continues même avec des régimes parfois peu ragoutants auront un impact positif sur le long terme.

C’est pourquoi le Japon était par exemple bien plus actif que les pays occidentaux au Myanmar avant son ouverture et sa démocratisation partielle en 2007, ou fut l’un des premiers à renouer avec la Chine communiste dans les années 1970. Bien entendu, la poursuite des opportunités économiques et les froids calculs de l’intérêt national du Japon comptent également pour beaucoup dans ce genre de décisions.

 

M. Abe n’hésite donc pas aujourd’hui aussi à fraterniser avec des dirigeants autoritaires s’il y voit un clair intérêt pour son pays. Il a par exemple longtemps tenté de se rapprocher de Vladimir Poutine – et n’a suivi qu’avec réticence les pays occidentaux dans l’application de sanctions après la crise en Ukraine – dans l’espoir de résoudre enfin la dispute territoriale autour de quatre îles qui oppose le Japon à la Russie depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale et qui empêche encore aujourd’hui la signature d’un véritable traité de paix.

M. Abe a également déroulé le tapis rouge pour Rodrigo Duterte, le président populiste des Philippines, élu l’année dernière et souvent surnommé le « Trump de l’Asie », et a évité de critiquer ses dérives autoritaires afin de préserver la bourgeonnante relation qu’ont développée les deux pays en termes de commerce et de sécurité.

 

A quel point la flatterie aidera-t-elle ?

C’est sous ce même angle qu’il faut voir les éloges du Premier Ministre japonais envers M. Trump. Il a calculé, probablement à juste titre, qu’ignorer les controverses suscitées par le nouveau président américain et flatter son égo fragile et surdimensionné facilitera l’entente entre les deux chefs d’Etats, et permettra peut-être de diminuer le prix à payer par le Japon pour préserver une bonne relation avec les Etats-Unis.

En effet, si l’on prend au mot les déclarations de M. Trump durant la course à la présidence, Tokyo a beaucoup à craindre dans ses relations avec sa future administration. Bien qu’il s’attaque aujourd’hui plutôt à la Chine et au Mexique, le nouveau président avait auparavant longtemps traité le Japon de « voleur » en raison du surplus commercial avec les Etats-Unis que généraient ses exportations de produits en tous genres. Encore plus inquiétant, M. Trump a menacé d’abroger la garantie de sécurité offerte par les Etats-Unis à ses alliés si ceux-ci ne paient pas « une part équitable » du coût de leur défense et n’a pas exprimé beaucoup d’inquiétude face au programme nucléaire nord-coréen, suggérant même durant une interview que le Japon devrait peut-être lui-même acquérir la bombe atomique.

Etant donné l’importance du commerce avec les Etats-Unis pour l’économie japonaise et le fait que l’alliance entre les deux pays est au centre de la politique étrangère et sécuritaire nippone, ces propos ont de quoi susciter l’inquiétude. Certains conseillers de M. Trump ont déjà tenté de rassurer en soulignant l’importance de ses alliances pour les Etats-Unis, et en promettant même une augmentation de la présence militaire américaine en Asie pour contrer la Chine montante et maintenir une « paix par la force », mais nul ne peut aujourd’hui deviner quelle politique le nouveau président adoptera. Ni un regain de tension avec la Chine ni un retrait américain hors de l’Asie ne seraient les bienvenus pour les autres pays de la région.

 

Vu ces incertitudes, on peut comprendre que M. Abe veuille prendre les devants et s’assurer le plus possible les bonnes grâces d’un nouveau président que l’on sait extrêmement capricieux et vindicatif. Reste à savoir si les flatteries seront suffisantes pour éviter une dégradation de l’alliance entre le Japon et les Etats-Unis. Il est dans tous les cas possible que Tokyo se voie forcé de s’opposer à M. Trump si celui-ci menace d’abjurer ou de porter atteinte aux institutions qui garantissent une certaine stabilité à la vie internationale et que le Japon est déterminé à préserver.

 

Gouverneure Koike bouleverse Tokyo

Avant de devenir gouverneur de Tokyo, Yuriko Koike avait déjà une impressionnante carrière politique à son actif – d’autant plus notable de par son statut de femme dans un environnement encore très masculin et machiste. Elle est surnommée par certains le « papillon de fer » pour avoir voleté de parti en parti avant de rejoindre le Parti Libéral Démocrate (PLD) en 2002, mais également pour son libéralisme économique et pour ses opinions conservatrices, voire nationalistes, concernant la défense nationale et les questions historiques.

Ce n’est cependant pas uniformément une politicienne de droite : Elle a ardemment défendu les droits des femmes dans le monde professionnel, et son intérêt pour les questions écologiques est bien connu – en tant que Ministre de l’Environnement, elle fut en 2005 à l’origine de l’initiative « cool biz » visant à permettre aux employés de bureau japonais de se vêtir plus légèrement en été et en contrepartie à diminuer l’utilisation de l’air conditionné.

 

Une gouverneure déterminée et populaire

Mme Koike est entrée dans la course au gouvernorat de Tokyo sans le soutien de son parti, qui avait nommé un rival comme porte-étendard. Qu’à cela ne tienne, elle a largement triomphé grâce à sa renommée déjà bien établie et à sa capacité à créer des liens avec les citoyens. Elle a gardé son sens de la volonté populaire une fois élue, suspendant par exemple le projet, mal vu par beaucoup, de déplacer le célèbre marché au poisson de Tsukiji hors de son emplacement traditionnel et pittoresque.

Son administration a également convaincu le Comité Olympique International de réduire les coûts montants de Tokyo 2020, et, répondant à la frustration de beaucoup, elle s’est faite l’avocate d’un meilleur équilibre entre vie privée et travail pour les salaryman japonais souvent poussés à dédier leur vie à leur entreprise aux dépens de leur famille. Elle a par exemple interdit aux employés de la ville de rester au bureau le soir jusqu’à des heures déraisonnables.

 

Promesse de grand nettoyage

Avec autant d’initiatives bienvenues moins de trois mois après son élection, il n’est pas surprenant que Mme Koike soit très populaire auprès des habitants de Tokyo. Ce soutien sera-t-il cependant suffisant pour l’emporter en cas d’affrontement avec l’élite politique de la ville ? En effet, elle a choisi comme mission principale de rendre l’administration municipale plus transparente et plus réactive, et de réexaminer son budget pour éliminer les dépenses inutiles ou douteuses – à commencer par son propre salaire qu’elle a promis de diviser par deux.

Ce « grand nettoyage » risque fort de mettre Mme Koike en conflit avec les membres de l’assemblée municipale et autres politiciens de la ville qui risquent de perdre plusieurs avantages dont ils jouissent aujourd’hui (par exemple l’usage de voitures de fonction). De plus, les critiques de la gouverneure envers les coûts élevés et montants des Jeux Olympiques de 2020 sont en partie dirigées contre le copinage entre politiciens, bureaucrates et chefs d’entreprises, notamment dans le domaine de la construction, qui est une spécialité japonaise. Ces arrangements conduisent à des contrats de construction publique surévalués et à des excès d’investissement dans les infrastructures, ce dont le comité de préparation des Jeux est clairement coupable.

 

Un affrontement avec l’établissement inévitable ?

Ajouté au fait que Mme Koike a fait campagne contre le désir de son parti qui domine l’élite politique du pays, ces attaques contre la façon traditionnelle de faire les choses sont vouées à provoquer de la résistance. La gouverneure doit faire preuve d’une probité exemplaire pour éviter qu’un écart de conduite ne la mette en situation périlleuse et ne permette à ses adversaires de demander sa démission – le sort de ses deux prédécesseurs.

Elle aura également besoin de tout son soutien populaire. Ce soutien compte beaucoup pour l’instant et a facilité la réconciliation de Mme Koike avec le Premier Ministre Shinzo Abe, avec qui elle partage nombre d’opinions politiques et qui est récemment apparu tout souriant en sa compagnie. Cependant, dans le monde fermé de la politique japonaise, il est difficile de savoir quelle protection sa popularité offrira à Mme Koike si elle doit faire face à une crise. On ne peut qu’espérer qu’elle soit suffisante pour lui permettre de mettre en place les fort louables réformes dont elle s’est fait l’avocate.

L’étrange persistance de la fumée dans les restaurants japonais

De l’interdiction de parler trop fort ou de téléphoner dans les trains aux règles d’étiquette complexes dans les bains publics, le Japon attache une énorme importance aux égards envers autrui. L’expression « je m’excuse de vous déranger » (shitsurei shimasu) est l’une des plus utilisées de la langue de l’archipel et conclut tout appel téléphonique hors de la famille ou des proches. Il est donc très surprenant qu’il soit ici toujours permis de fumer dans les cafés, bars et restaurants.

 

Le paradis des fumeurs

La lutte contre la fumée passive et le respect des droits des non-fumeurs sont à la base de la restriction de la fumée dans les lieux publics de plus en stricte presque partout en Occident, mais ces arguments n’ont que peu d’impact au Japon. La plupart des restaurants et des cafés sont divisés en espaces fumeur et non-fumeur sans séparation hermétique, et on peut fumer dans la majorité des bars et izakayas (l’équivalent japonais des restaurants à tapas où la plupart des verrées entre amis ou collègues ont lieu), surtout s’ils sont petits et traditionnels.

La proportion de fumeurs au Japon n’est pourtant pas particulièrement élevée (21.7% en 2015 selon les chiffres de l’Organisation Mondiale de la Santé, comparé à une moyenne européenne de 27.3%), et la différence entre les sexes est particulièrement frappante – on voit très peu de femmes avec une cigarette à la main. De plus, les Japonais non-fumeurs sont, selon mon expérience, tout aussi contrariés de devoir fréquenter des lieux enfumés que l’étaient mes amis suisses. On peut donc se demander pourquoi les intérêts du cinquième de la population sont ainsi privilégiés par rapport à ceux d’une large majorité.

 

Le poids de la tradition

Comment donc expliquer que le Japon n’ait pas suivi les pays occidentaux dans l’interdiction de la fumée en intérieur ? On peut d’abord mentionner une certaine réticence à briser une longue tradition. Les izakayas en particulier ont, depuis l’aube du Japon moderne, été le lieu où les travailleurs (masculins) japonais se retrouvaient pour fraterniser autour d’un verre ; fumer du tabac faisait partie intégrante de cette expérience. Même si le nombre de fumeurs a diminué et que le public des izakayas a beaucoup changé, les hommes politiques qui continuent de diriger le pays restent attachés à cette tradition. De plus, toute critique de l’immobilisme du Japon en la matière par ses partenaires occidentaux ou une organisation internationale tend à provoquer un blocage et une revendication du particularisme culturel de l’archipel qui rend toute réforme plus difficile.

 

Une seconde raison, peut-être plus importante encore, est le poids politique de Japan Tobacco, qui a longtemps eu un monopole sur les ventes de cigarettes dans le pays, et qui était, jusqu’en 1994, entièrement contrôlée par l’Etat. Aujourd’hui encore, la compagnie contrôle les deux tiers du marché du tabac au Japon et le Ministère des Finances détient un tiers des actions de la compagnie.

Cette domination et ces liens étroits avec le gouvernement confèrent à Japan Tobacco une grande capacité à influencer la politique de santé japonaise par le biais de ses superviseurs dans l’administration et des nombreux parlementaires qui sont prêts à défendre ses intérêts. Résultat, en plus de la non-interdiction de la fumée en intérieur, les taxes à la consommation, et donc le prix de vente des cigarettes, sont au Japon beaucoup plus bas qu’en Europe, et la législation sur les règles d’emballage et d’autres aspects techniques est plus souple.

 

Merci les JO

Heureusement pour les non-fumeurs, japonais comme visiteurs, la situation semble sur le point de changer, et ce grâce aux Jeux Olympiques que Tokyo accueillera en 2020. En effet, le Ministère de la Santé a récemment indiqué sa volonté d’interdire la fumée en intérieur à temps pour les Jeux. Malgré la résistance que cette initiative rencontrera, il est fort probable que le désir d’éviter des critiques embarrassantes et de présenter le pays sous le meilleur jour possible quand l’attention du monde entier sera tournée vers lui triomphera en fin de compte. Quel que soit l’impact général des Jeux Olympiques sur le pays, ils auront donc sur ce point en tout cas un effet que beaucoup trouveront bienvenu.