Boires et déboires des nationalistes japonais

Les tendances nationalistes d’une partie de la classe politique japonaise – surtout au sein du parti dominant, le Parti libéral-démocrate (PLD) – sont bien connues. Un scandale qui fascine le Japon depuis plusieurs semaines met en lumière ces tendances, mais également les obstacles auxquels font face les politiciens qui tentent de transformer leurs idées en politiques publiques.

 

Le jardin d’enfant militariste

Le scandale en question tourne autour d’une organisation privée dédiée à l’éducation, Moritomo Gakuen, aux idées extrêmement traditionalistes et révisionnistes. Le Asahi Shimbun, le grand journal de centre-gauche japonais, avait révélé début février que Moritomo avait obtenu à prix extrêmement bas un terrain dans la ville d’Osaka pour y construire une école primaire.

L’organisation compte y propager une idéologie rétrograde déjà en évidence dans un jardin d’enfants sous sa direction. Des vidéos ont révélé des jeunes enfants entraînés à se comporter comme des petits soldats, à réciter des textes d’avant-guerre et à jurer allégeance à l’empereur, tandis que l’administration de l’établissement est accusée d’utiliser des termes dénigrants envers les Chinois et les Coréens dans sa correspondance avec les parents.

 

Jusqu’au sommet du gouvernement

On peut déjà se demander comment de telles pratiques ont été jusqu’à présent possibles sans réaction de l’administration publique – ce qui n’est peut-être pas étonnant lorsque l’on sait que le Ministère de l’éducation lui-même compte en son sein nombre d’idéologues révisionnistes. Plus grave encore, Moritomo s’est révélé être directement relié au Premier Ministre, Shinzo Abe, et à ses proches.

La femme du Premier Ministre a en effet été nommée « directrice honoraire » du jardin d’enfants (elle dit que sa main avait été forcée) et y a donné un discours en septembre 2015. La ministre de la défense, Tomomi Inada, a également été en correspondance avec l’organisation et a même servi d’avocate pour elle il y a plus de dix ans – un fait qu’elle avait initialement omis (oublié dit-elle) de divulguer lors d’une déposition au Parlement. Quant au Premier Ministre lui-même, il se trouve impliqué personnellement par le fait que Moritomo comptait nommer la nouvelle école primaire en son honneur et par les accusations du directeur de l’organisation, Yasunori Kagoike, qui prétend que M. Abe lui a fait un don, ce que conteste vivement l’intéressé.

 

Ambitions frustrées

Rien ne prouve à ce jour que le Premier Ministre ait été directement impliqué dans la vente douteuse du terrain pour l’école primaire, et il a promis de démissionner si une telle preuve était découverte. Les liens existants entre Moritomo et les hauts échelons du pouvoir n’en restent pas moins frappants. Cela n’a en réalité rien de surprenant : M. Abe, Mme Inada et M. Kagoike (ainsi qu’une bonne partie de la délégation parlementaire du PLD) sont tous membres de Nippon Kaigi, une association nationaliste qui fait de plus en plus parler d’elle.

Ces liens n’ont cependant pas empêché MM. Abe et Kagoike de se disputer publiquement et on doute qu’ils renouent désormais leur partenariat quel qu’il fut. Toutes les personnes impliquées dans le scandale ont déjà payé un prix fort : la supervision des activités de Moritomo est en cours de révision, de même que la vente du terrain, et les inscriptions pour la nouvelle école primaire sont en chute libre. Quant au Premier Ministre, il a vu son taux d’approbation chuter fortement, une rare blessure pour un homme qui domine totalement le paysage politique japonais.

 

L’affaire a donc également révélé les résistances auxquelles font face ceux qui désireraient réhabiliter les idées néfastes d’une époque révolue. Le public japonais proteste dès que leurs activités sont mises à jour, et leur base de soutien est certes politiquement puissante, mais finalement très étroite. Malgré les controverses qu’ils causent régulièrement, on peut donc fortement douter que les révisionnistes japonais parviennent de sitôt à refaçonner le pays à leur goût.

Antoine Roth

Antoine Roth

Antoine Roth suit des études doctorales à l’Université de Tokyo, Japon. Il a auparavant obtenu un Bachelor en Relations Internationales à l’Université de Genève ainsi qu'un Master en Etudes Asiatiques à l’Université George Washington, et effectué un stage de six mois à l'Ambassade de Suisse au Japon. Il se passionne pour les questions sociales et politiques qui touchent le Japon et l’Asie de l’Est en général.

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