Succès et impopularité du gouvernement japonais

L’état d’urgence déclaré début avril pour freiner la propagation du coronavirus a été levé aujourd’hui pour l’ensemble du Japon. Il aura atteint son but, puisque la courbe de progression du virus a été aplatie. La plupart des provinces de l’archipel n’ont pas enregistré de cas depuis plusieurs semaines et même Tokyo, épicentre de l’épidémie, a vu son total journalier retomber à près de zéro. Les autorités japonaises peuvent donc se féliciter d’être parvenues à contenir l’épidémie, et ce avec des mesures de confinement bien moins lourdes que celles prises dans beaucoup de pays européens.

Malgré ce succès, le taux d’approbation pour le gouvernement d’Abe Shinzo est en chute libre. Le Premier Ministre est en effet l’un des seuls dirigeants au monde à avoir vu sa popularité diminuer au cours de la crise. La proportion de Japonais qui le soutiennent est selon certains sondages descendue au-dessous de 30%, un chiffre qui a coûté leur poste à nombre de ses prédécesseurs. Comment donc expliquer ce paradoxe entre succès épidémiologique et impopularité grandissante ?

 

Succès relatif

Il faut d’abord reconnaître que, si la réponse du Japon face au coronavirus peut être comparée favorablement à celles des pays occidentaux, il suffit aux citoyens de l’archipel d’observer la situation chez leurs voisins asiatiques comme Taiwan, Hong Kong ou le Vietnam pour relativiser le succès de leur gouvernement dans ses mesures de contrôle. Le Japon a certes maitrisé l’épidémie, mais d’autres pays asiatiques sont parvenus à l’étouffer dans l’œuf. Les médias japonais ne se sont par ailleurs pas privés d’examiner de façon critique la relativement faible capacité de tests du pays, les problèmes d’approvisionnement en équipements de protection, ou encore les signes de tensions et d’épuisement dans certains secteurs du système de santé.

Face à ces difficultés, le gouvernement central était largement absent. Il a par exemple beaucoup tergiversé avant de déclarer une situation d’urgence. Ce sont plutôt la bureaucratie, les autorités locales, le secteur privé et les citoyens japonais qui ont pris sur eux de faire face à la crise. Les fonctionnaires des agences de santé publique se sont révélés d’excellents « traceurs de contacts », capables d’interrompre les chaines de transmission du virus relativement tôt. Les maires et gouverneurs se sont montrés compétents et transparents, communiquant fréquemment avec le public et le guidant de façon calme et rassurante. La plupart des commerces japonais ont fait leur part pour freiner la propagation du virus, fermant temporairement boutique et s’adaptant à un monde de télétravail et de livraisons à domicile – une transition particulièrement difficile dans un pays très attaché à ses façons de faire habituelles – malgré les coûts et chamboulements que cela représentait. Les citoyens, enfin, se sont montrés responsables, adoptant rapidement les habitudes d’hygiène nécessaires et respectant les instructions des experts d’éviter les endroits fermés, très fréquentés et à l’étroit.

 

Malgré M. Abe, pas grâce à lui

Non seulement M. Abe n’a pas été d’une grande aide dans ces tâches, mais lorsqu’il a tenté de démontrer son pouvoir de décision il s’est plutôt attiré les foudres du public. Sa décision soudaine de demander la fermeture des écoles tôt dans l’épidémie était probablement judicieuse, mais fut largement critiquée sur le moment. L’annonce quelques semaines plus tard que, face à la pénurie de masques, le gouvernement allait en envoyer deux, lavables, à tous les foyers fut quant à elle reçue comme ridicule et a depuis tourné au désastre. Ces masques – insuffisants dès le départ pour toute famille de plus de deux membres – ont commencé à être distribués trop tard pour être utiles (la pénurie est terminée) et beaucoup sont arrivés en mauvais état ou étaient trop petits pour être utilisables.

Sur le plan économique également, la politique phare du gouvernement a été beaucoup critiquée. Elle prévoyait d’abord un paiement d’environ 300’000 yens (environ 2700 francs suisses) aux familles atteintes financièrement par la crise, mais les critères d’éligibilité étaient peu clairs et la mise en œuvre trop complexe. Ce n’est que sous la pression intense de son partenaire minoritaire de coalition que M. Abe s’est vu forcé de remplacer ce programme par un paiement universel de 100’000 yens. Les procédures d’obtention viennent seulement d’être dévoilées, plus d’un mois après l’annonce de la mesure. Beaucoup jugent celle-ci et les autres politiques économiques annoncées par le gouvernement tout à fait insuffisantes pour faire face à l’ampleur de la crise. L’économie japonaise était en effet déjà en récession avant même que le coût de l’épidémie ne se précise, à cause d’une impopulaire hausse de la TVA à l’automne dernier.

 

Jeux politiques habituels

Le public japonais avait donc déjà d’amples raisons d’être mécontent de la performance de M. Abe et de son cabinet. La goutte d’eau qui a fait déborder le vase n’est cependant pas liée directement à la pandémie, mais plutôt aux jeux d’influence à la limite de l’illicéité dont a souvent été accusé le Premier Ministre. Cette fois la controverse tourne autour d’une tentative de faire passer à la Diète une mesure visant à augmenter l’âge de la retraite pour les procureurs. Beaucoup soupçonnent là une tentative de maintenir en fonction des personnes proches de M. Abe.

Les critiques montantes, soulignant notamment à quel point il était inapproprié de pousser la Diète à adopter une telle réforme au beau milieu de la crise du coronavirus, avaient déjà forcé le parti de M. Abe à reporter le débat à son sujet. Il a ensuite été révélé que le Procureur général de Tokyo, un allié du Premier Ministre, était allé jouer à des jeux d’argent en plein état d’urgence. Il a rapidement dû donner sa démission, mais le scandale n’a fait qu’accroître la pression sur M. Abe lui-même.

 

Avec son taux d’approbation en chute libre et le taux de soutien à son parti également en baisse, les rumeurs et spéculations quant à une fin précipitée de son mandat fusent. Ce n’est cependant pas la première fois que le Premier Ministre se retrouve en difficulté, et il a auparavant toujours réussi à se rétablir. Il est trop tôt pour affirmer que ce scandale sera différent. Il est cependant intéressant de noter que ce n’est en fin de compte pas sa réponse défaillante à l’épidémie, mais plutôt une forme de « politique habituelle » qui a plongé son gouvernement dans la tourmente. Un signe de plus, peut-être, que le Japon est bien parvenu à maîtriser le virus.

Antoine Roth

Antoine Roth

Antoine Roth est professeur assistant à l'Université du Tohoku à Sendai, au Japon. Genevois d'origine, il a obtenu un Master en Etudes Asiatiques à l’Université George Washington, et un Doctorat en Politique Internationale à l'Université de Tokyo. Il a également effectué un stage de six mois à l'Ambassade de Suisse au Japon. Il se passionne pour les questions sociales et politiques qui touchent le Japon et l’Asie de l’Est en général.

4 réponses à “Succès et impopularité du gouvernement japonais

  1. Excellente synthèse, merci. Récemment installé au Japon, je ne comprends pas encore bien le paysage politique mais Abe semble dépassé, usé jusqu’à la corde et il pâlit de la comparaison, médiatiquement au moins, avec les gouverneurs de Tokyo, Osaka, Hokkaido.
    J’ai lu ici et là que le coup du procureur avait amené plusieurs célébrités à s’engager politiquement et à faire campagne contre le gouvernement, chose très rare ici paraît il.

  2. “Face à ces difficultés, le gouvernement central était largement absent. Il a par exemple beaucoup tergiversé avant de déclarer une situation d’urgence”… En effet.
    A ce propos, l’imminence des Jeux Olympiques de Tokyo 2020, les longues et irresponsables tergiversations du CIO, puis le report avec ses implications politiques et économiques, serait une donnée incontournable de l’analyse, me semble-t-il.

    1. L’obsession avec les JO durant le mois de mars a été une distraction dommageable en effet, mais une fois que le report est devenu inévitable à la fin de ce mois (soit deux semaines avant la déclaration d’urgence), je ne pense pas qu’ils aient été un facteur si important dans les tergiversations d’Abe. S’il a été lent à déclarer une situation d’urgence, c’est surtout par peur de son coût économique.

  3. Je pense que l’impopularité du gouvernement japonais est majoritairement liée à la situation économique du pays et non à la gestion de la crise sanitaire. Même si je comprends que la question de la dette japonaise est une problématique complexe qui n’est peut-être pas aussi grave que la situation peut le laisser apparaître de prime abord, j’imagine l’inquiétude des japonais quand on lit que le pays traverse sa pire période de récession depuis la seconde guerre mondiale.

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