L’UTMB, version longue et bonus *

* Ce billet de blog est une version mise à jour et complétée du récit de ma participation à l’UTMB paru dans le Temps du 2 septembre.

«On dit mariage pluvieux, mariage heureux, c’est un signe que la course va bien se passer», plaisante le speaker alors qu’une grosse averse s’abat sur les centaines de coureurs déjà rassemblés sur la place du Triangle de l’Amitié, à Chamonix. Pas de chance. L’application Météo France, que j’ai consulté une bonne demi-douzaine de fois depuis ce matin, ne prévoyait pourtant pas de précipitations. Chacun tire du sac sa gore-tex, pièce maîtresse de l’équipement obligatoire dûment vérifié par les organisateurs à la remise des dossards.

Même si l’imperméabilité de la mienne laisse à désirer, ce n’est pas tant la météo qui me pose un problème à cet instant mais plutôt un besoin pressant de faire pipi qui m’empêche de penser à quoi que ce soit d’autre. La foule est trop dense, je suis coincé. Enhardi par l’urgence de la situation, je m’accroupis pour attraper une bouteille vide entre les jambes du coureur chinois qui se trouve juste devant moi. Je me remets debout, bricole un urinoir de poche dans mon short et me soulage en riant intérieurement de ce début de course. On est de toute façon partis pour la guerre, alors…

Chair de poule sous la gore-tex

De la brume émergent les cimes des aiguilles de Chamonix. Le Mont-Blanc se dévoile, seigneurial. J’ai quarante-six heures et trente minutes au maximum pour en faire le tour. A 18 heures, Conquest of Paradise de Vangelis, diffusé à plein volume, sonne le départ. Dans mes écouteurs, la musique électronique est encore plus forte. Je sens comme une décharge d’adrénaline couler dans mes veines alors que je m’élance dans cette nouvelle aventure qui s’annonce épique. Des centaines de spectateurs nous applaudissent et nous encouragent. Je profite des premiers kilomètres sur le bitume pour dépasser autant que je peux et éviter les embouteillages qui ne manqueront pas de se former plus loin.

Après Les Houches, le béton cède la place au gravier. Le ciel gronde pendant qu’on monte en bataillon rangé vers le col de Voza. A trois mètres au plus du chemin, un coureur s’essuie les fesses avec des touffes d’herbe sèche. On peine à ne pas pouffer de rire. Une lueur rose orangée baigne le paysage d’une beauté surnaturelle. Beaucoup de participants n’ont jamais vu le plus haut sommet d’Europe. J’essaie de me mettre à la place des Chinois, la cinquième nation représentée cette année avec presque 400 coureurs. Que se disent-ils? Que pensent-ils de cette nature dont la beauté me transporte?

Si l’ambiance à Chamonix était folle, à Saint-Gervais on est proche du délire. Toute la population semble être descendue dans la rue pour nous encourager. Sur les terrasses des cafés, les clients lèvent leur verre à notre santé en nous criant bonne chance. Je pense à la traditionnelle bière de l’arrivée, mais 150 kilomètres m’en séparent encore. Je repars du ravitaillement avec un gobelet de bouillon brûlant dans la main, du fromage et du saucisson dans l’autre. Dans les courses de longue distance, rien de tel que la vraie nourriture. A mon goût, les barres, gels et autres aliments sucrés sont trop  écœurants. Sauf fringale de degré 5, je n’y touche pas.

La pente se redresse à l’approche du col du Bonhomme qu’on passe après 1 heure du matin. Je suis déjà venu me balader par ici, mais c’était il y a longtemps. Le paysage, pour ce que j’en distingue à la lueur de ma lampe, est rocheux et sauvage. A part les lumières de nos frontales qui dansent dans l’obscurité, tout est calme, immobile. Neuf cents mètres plus bas, le village des Chapieux ne dort pas. Musique techno, vuvuzelas, grosse ambiance. On repart à bloc pour l’ultime montée de cette première nuit, le col de la Seigne. Derrière, c’est l’Italie! L’envie de faire un somme me fait ralentir, mais je ne veux pas m’arrêter. Ici et là, des coureurs se sont étendus par terre pour quelques minutes de repos. J’ai faim mais hélas pas grand-chose à manger dans mon sac. Je m’accroche en pensant que le jour ne va plus tarder.

Un orage qui coûte 400 places

A 5h30, je vois enfin briller le feu de camp allumé au col. Le ciel a encore la couleur de l’encre, mais on devine la silhouette de l’Aiguille Noire de Peuterey qui se découpe sur ce fond bleu nuit. Dans la montée au col des Pyramides calcaires, qu’on enchaîne sans transition, je rêve debout, à moins que je ne marche en dormant. Décidément, pas de répit sur cet UTMB. L’aube naissante me tire heureusement de cet état de torpeur. Et puis c’est tellement beau! Au ravitaillement du lac de Combal, les traits sont tirés. Dans un coin, un coureur vomit en silence son bouillon.

En arrivant à Courmayeur, au kilomètre 81, je sais que beaucoup de difficultés sont derrière moi. Je me dirige vers l’espace de repos pour vingt minutes d’une sieste réparatrice. Encore un peu endormi, je remets de l’ordre dans mon sac et repars. J’achète un peu de focaccia et un thé glacé dans une épicerie, que je savoure en marchant. Pour l’avoir parcouru dans tous les sens, notamment sur d’autres courses, je connais bien la suite de l’itinéraire qui remonte en balcon tout le val Ferret italien. Ce versant du Mont-Blanc est très sauvage, avec ses glaciers suspendus et des vues inhabituelles sur l’envers des sommets mythiques du massif.

Dans le ciel, les cumulus commencent à bourgeonner de façon inquiétante. Des orages violents sont annoncés. Je me hâte autant que je peux, profitant des rares sections qui ne sont pas trop pentues pour trottiner jusqu’à Arnouvaz, où débute la montée vers le grand col Ferret, porte d’entrée vers la Suisse. Quelques gouttes commencent à tomber alors que j’attaque la descente vers La Fouly. D’abord timides, elles se changent en grêlons juste au moment où j’arrive à l’alpage de la Peule, tenu par des amis. Je préfère attendre à l’abri que ça se calme, et tant pis pour le classement – je verrai plus tard que ces deux heures de pause imprévue m’ont fait reculer de 400 places. Il faut dire que j’ai fait deux siestes et mangé une énorme croûte au fromage, la meilleure de toute ma vie.

Trop fatigué pour dormir

Calé par cette nourriture réconfortante, je dépasse le ravitaillement de la Fouly sans m’arrêter. L’envie de dormir revient plus forte que jamais dans la montée vers Champex. Je m’allonge plusieurs fois dans la forêt, mais je suis trop fatigué pour sombrer. Au-dessus de moi, le ciel est constellé d’étoiles. J’admire le spectacle enveloppé d’un silence magique. C’est souvent dans ces moments qu’on se demande: pourquoi? Les réponses varient selon les jours, l’humeur, le nombre de kilomètres dans les jambes, l’état de fatigue… Mais une chose est sûre: si ces courses n’étaient pas aussi longues et aussi difficiles, ce ne serait pas pareil. Pour moi, un ultra est un voyage qui condense d’une manière unique beaucoup de choses importantes à mes yeux: la montagne, l’effort, le partage, l’émotion.

Sur le moment, je me dis surtout que cette deuxième nuit sans sommeil est difficile. Mais le but se rapproche. Il manque 35 kilomètres maintenant, moins d’un marathon! Loin de me décourager, cette pensée me redonne de l’énergie. De la même manière que toutes les choses, agréables ou non, passent, l’aube naissante gomme l’obscurité. Comme par enchantement, il fait à nouveau jour. C’est une petite résurrection comme on en connaît parfois au long des courses.

La dernière montée vers la Flégère est coriace. A force de s’entendre répéter au bord du chemin: «Vous êtes bientôt à Chamonix», je sais que je vais finir par y arriver, même si cette perspective a encore un petit quelque chose d’irréel. Sur le sentier, il y a de plus en plus de monde. Encouragé par la perspective de finir, j’allonge la foulée pour faire fondre un peu plus vite les derniers kilomètres.

Longeant l’Arve, je dépasse le gymnase où j’ai retiré mon dossard 48 heures plus tôt. J’accélère encore dans la rue qui mène vers le finish. Ma femme et mes enfants m’attendent, de chers amis sont aussi là. L’aîné de mes fils à mes côtés, je parcours les derniers mètres en poussant le landau du petit dernier qui dort, indifférent à la musique et aux hurlements du speaker. Quelle scène surréaliste! Je vois des visages souriants, j’entends crier mon prénom, encore des applaudissements. Je franchis la ligne d’arrivée avec un temps de 44 heures et 25 minutes qui m’importe peu. La satisfaction que je ressens est au-delà du classement et des mots. Je suis sur un nuage. Et puis je vais enfin avoir droit à ma bière.

Dans la tête d’un coureur à cinq jours de l’UTMB

Les jours qui précèdent les courses sont toujours particuliers. Un peu comme avant de partir en vacances, mais en pire. Mille choses à faire à la dernière minute s’ajoutent au stress habituel d’un quotidien surchargé où, comme tout le monde, je jongle du mieux que je peux entre obligations professionnelles et vie familiale, le tout saupoudré d’un mélange d’euphorie et d’appréhension. Cette fois, c’est encore plus palpable, parce que je vais participer à l’UTMB et que cette boucle autour du plus haut sommet d’Europe est mythique.

 

Je ne me voile pas la face: je ne me suis pas assez entraîné pour m’attaquer sereinement à un morceau pareil. Cette année a été intense à tous points de vue et comme je l’ai déjà écrit dans ce blog à plusieurs reprises, je n’ai pas réussi à m’installer dans une routine d’entraînement régulière. J’ai fait entre deux et trois sorties hebdomadaires les semaines où j’étais le plus assidu, mais sur des distances qui excédaient rarement 20 km.

Sachant que l’UTMB, c’est 170 km pour 10’000 mètres de dénivelé, c’est plutôt léger. Je compte sur l’élan que me donnera le plaisir de participer à cette grande aventure pour compenser la forme que je n’ai pas. Et puis, soyons honnêtes, je suis souvent du côté des canards boiteux pour ce qui est de se préparer correctement, donc pas de panique.

Si mon entraînement insuffisant ne m’inquiète pas plus que ça, le travail c’est autre chose. Je passe en revue toutes les tâches urgentes à faire dans la semaine avant de pouvoir boucler mon sac à toute vitesse vendredi midi et partir pour Chamonix. Comment je vais y arriver? C’est encore un mystère. J’essaie de me rassurer en me disant que ça se passera aussi bien que les autres fois. Sûrement, oui, à condition de ne pas trop penser au retour au bureau lundi, après 48 heures sans dormir…

Le départ de la course aura lieu vendredi 29 août à 18 heures, sur la place du Triangle de l’Amitié, d’où je me suis élancé il y a deux mois pour les 90 km du Marathon du Mont-Blanc. En début d’après-midi, je vais faire la queue avec des centaines d’autres coureurs pour récupérer mon précieux dossard et présenter le matériel obligatoire, dans un Chamonix transformé en capitale assiégée du trail. Je vais essayer de ne pas attendre jeudi soir – ça sent déjà le vœu pieux! – pour sortir de mes armoires les indispensables que chaque participant doit avoir dans son sac pour cette longue virée en semi-autonomie dans les montagnes.

Le temps maximum pour boucler l’épreuve est de 46 heures 30. Pour être finisher, il faut être de retour à Chamonix dimanche avant 16 h 30. Je n’ai pas encore fait mes calculs mais il est évident que comme le gros du peloton, je passerai deux nuits d’affilée sur les sentiers. L’expérience du Tor des Géants me sera bien utile pour gérer la fatigue et le manque de sommeil durant la course. Je ne me fais pas trop de souci pour ça. En revanche, la météo, c’est autre chose. Pour le moment, MétéoFrance annonce du soleil toute la semaine jusqu’à jeudi et dès vendredi… des averses orageuses.

Soyons philosophes, inutile de s’inquiéter pour ce qu’on ne peut pas maîtriser. Hier, j’ai fait une petite sortie sur les crêtes de La Clusaz pour évacuer un peu de la pression qui commençait à s’accumuler dans ma tête. La semaine peut commencer, je suis d’attaque. D’ici quelques jours, je vous raconterai la suite de l’aventure. UTMB à nous deux, jour J-5!

 

Ne laissez pas vos baskets s’encrasser

Tous les coureurs connaissent des périodes où la motivation est moins grande. D’autres priorités prennent alors le dessus, qu’elles soient familiales ou professionnelles. Le monologue intérieur constant entre le moi aventureux de chacun et son pendant rangé tourne généralement au désavantage du premier, qui s’incline face à la raison. Si demain je dois me lever à 6 h pour aller travailler, est-ce que je peux vraiment m’en vouloir de ne pas avancer la sonnerie fatidique d’une heure trente ou de deux heures pour aller faire un long footing dans la nuit?

Plusieurs mois ont passé ainsi et je n’ai pas réussi à reprendre une routine d’entraînement continue. Concentré sur d’autres objectifs, j’ai laissé mes baskets dans l’armoire durant presque tout l’hiver. J’ai bien sûr fait plusieurs sorties, en montagne comme en plaine, avec une participation au dernier Marathon de Genève décidée à la dernière minute, mais globalement tout cela était plutôt décousu. Une tension persistante dans le muscle antérieur de la cuisse n’a pas arrangé les choses, il faut le dire.

La météo du weekend dernier, qu’on peut qualifier de catastrophique, m’a paradoxalement donné très envie d’aller courir au Salève. Certain d’avoir les sentiers pour moi, j’y suis monté en fin de journée le lundi de Pentecôte. Avec le murmure de la pluie comme bande-son, les cinq kilomètres de plat qui me séparent du village de Veyrier ont passé sans que je m’en aperçoive. L’air était humide, chaud, presque tropical. J’ai attaqué le début de la montée en douceur mais avec détermination, et moins d’une heure après être parti de chez moi, j’étais en haut du Petit Salève.

La dernière portion de la montée est raide et se fait en sous-bois. Dans le jour finissant, la brume paraissait encore plus blanche, absorbant quasi tout le paysage avec application. Enveloppé dans ce cocon, j’ai refait le chemin inverse en descente. Tout à coup, dans un amas de feuilles sur le côté du sentier, une tache noire et jaune vif a attiré mon attention. J’ai tout de suite su que c’était la salamandre que je croise régulièrement quand les conditions sont pluvieuses.

Je me suis arrêté pour l’admirer. Elle me semblait en forme. Un peu pataude, elle a quand même dû faire plusieurs tentatives pour venir à bout de la pente qu’elle s’acharnait à gravir. Après l’avoir observée sous toutes les coutures, je suis reparti, déjà comblé par cette sortie que j’ai savouré jusqu’au dernier kilomètre. Arrivé chez moi, j’ai éprouvé comme à chaque fois cette merveilleuse sensation combinée de bien-être physique et de délassement mental. En buvant une bière bien fraîche, je me suis promis que cette fois, je n’allais pas attendre deux semaines avant la prochaine sortie.

 

Un nouveau challenge se profile: l’UTMB!

“BONJOUR ALEXANDER, NOUS VOUS CONFIRMONS L’ATTRIBUTION DE VOTRE DOSSARD POUR L’UTMB”. Les yeux écarquillés, j’ai lu et relu plusieurs fois la première ligne du mail validant ma demande d’accréditation pour l’une des courses les plus mythiques du monde, en août 2019: l’Ultra Trail du Mont-Blanc.

En hibernation sportive depuis la fin du Tor des Géants, je savais que tôt ou tard l’envie de courir reviendrait. Mais là, en l’espace de quelques secondes, je suis passé du mode veille à full power. Comment aurait-il pu en être autrement avec un tel objectif soudainement en ligne de mire? Pour ceux qui ne connaissent pas encore ce monument de la course de montagne, l’UTMB c’est une boucle de 171 km autour du Mont-Blanc, à cheval sur trois pays. Elle fait rêver autant les amateurs que les professionnels, qui se livrent chaque année des batailles épiques pour remporter la victoire et entrer dans la légende.

 

 

Le tracé est évident et parfait. Au départ de Chamonix, on file sur les Houches, Saint-Gervais, Les Contamines-Montjoie, Les Chapieux puis, via le col de la Seigne, on passe la frontière italienne. Après la descente intégrale du grandiose Val Veny, qui offre des vues à couper le souffle sur le versant italien du massif, on entre dans Courmayeur. De là, on remonte le Val Ferret, somptueux aussi, jusqu’au Grand Col Ferret qui marque la frontière avec la Suisse. Côté valaisan, on passe par la Fouly, Champex-Lac, puis Trient. Après une dernière montée au Catogne, on entre en France pour la dernière ligne droite. Temps limite: 46 h 30, quand il faut à des randonneurs normalement entraînés 7 jours pour parcourir cet itinéraire.

Mais si la course est ardue, l’obtention d’un dossard l’est tout autant. Tout d’abord, il faut avoir glané 15 points ITRA au cours des deux années précédant l’épreuve. Cela équivaut à devoir terminer avec succès 3 trails de plus de 100 km. Ayant fait une bonne saison 2018 et emmagasiné assez de points, je me suis donc inscrit fin 2018 au tirage au sort officiel. L’affluence a été exceptionnelle sur cette édition 2019 et sur 7861 prétendants, seuls 2300 coureurs ont été retenus. N’en faisant pas partie, j’ai décidé de tenter ma chance par la voie presse, en proposant une série de reportages à paraître dans différents titres ainsi qu’un compte rendu régulier de la préparation sur ce blog. Oui, je sais, les journalistes sont des privilégiés…

Je vais donc partager avec vous les grands moments de cette préparation qui débute tout juste et je m’en réjouis. La course est dans 5 mois, largement de quoi se remettre en forme. Ayant moins de temps à consacrer à l’entraînement cette année pour des raisons aussi bien familiales que professionnelles, je vais devoir être efficace et miser sur la qualité de l’entraînement plus que sur la quantité. Ce sera l’occasion de tester de nouvelles approches, dont le vélo de route, et peut-être que pour la première fois de ma vie, je ferai sérieusement du gainage, mon cauchemar… mais c’est une autre histoire!

 

 

 

Je ne cours plus, c’est grave docteur?

Nous sommes le 24 janvier et cela fait depuis début décembre que je n’ai pas couru. J’ai pensé que la cure Murakami – 10 kilomètres quotidiens, six jours sur sept pendant un mois – me redonnerait l’élan pour me lancer dans de nouveaux projets, mais cela n’a pas été le cas. Sitôt terminée la Course de l’Escalade, j’ai remisé les baskets au placard. Elles s’y ennuient sans doute, car hormis quelques sorties épisodiques, je n’ai pas été très actif depuis.

Boucler le Tor des Géants en automne de l’année passée a été pour moi un achèvement. Récemment, je me suis remémoré mes débuts dans le trail, il y a une dizaine d’années. Ma première expérience, au marathon de Zermatt, n’a pas été glorieuse: mal préparé, j’ai boité du 18ème au 41ème kilomètre… Après une petite parenthèse sur route, quelques marathons et deux ironman, qui m’ont appris ce que voulait dire le mot entraînement, je suis passé à des courses de montagne plus longues, de 100 kilomètres et davantage, en y prenant de plus en plus de plaisir. Quand j’ai entendu parler du Tor, je me suis dit que c’était LA course ultime. Une folie impossible. A moins que…

Il m’aura fallu trois tentatives mais quelle satisfaction d’avoir franchi cette ligne d’arrivée. Ce moment magique a toutefois été suivi d’un grand vide. Était-ce la conclusion d’une quête que je poursuivais depuis longtemps sans m’en rendre compte? Une chose est sûre: le retour à la routine sportive ordinaire a été dur. Pas parce que je n’avais plus envie de courir – je pense aimer profondément cette activité pour mille raisons – mais parce que toute sortie me paraissait d’avance fade et sans intérêt. Quand on passe une semaine entière non stop sur des sentiers de montagne, au coeur de paysages à couper le souffle, on éprouve des émotions extraordinaires qu’on a ensuite beaucoup de peine à retrouver.

Mais il y a un temps pour tout. Après deux mois passés à gamberger, mes pieds me chatouillent à nouveau. Je le prends comme un bon présage. Mardi, j’ai d’ailleurs mis le réveil à 4 heures pour admirer l’éclipse totale de lune depuis le sommet du Salève. Je me suis réveillé comme prévu mais au moment d’enfiler mes baskets, j’ai commencé à cogiter et j’ai fini par renoncer à ma sortie. En buvant le café et en regardant les images prises par des photographes amateurs de ce phénomène spectaculaire, quelques heures plus tard, j’ai regretté ce manque de motivation et je me suis promis d’y remédier.

L’hiver est une saison qui fait naître beaucoup de frustrations chez le coureur de montagne. Les possibilités de sortie sont limitées. On ne peut pas aller très haut. Mais je vais essayer d’en faire abstraction ces prochaines semaines et me remettre sérieusement au travail. Tiens, on dirait presque une bonne résolution pour 2019…

Cure de course à la japonaise, jour 13

Je me doutais que ce ne serait pas facile, mais suivre le régime Murakami m’a donné du fil à retordre. Pas tant pour l’enchaînement de la distance couverte quotidiennement par l’auteur japonais – soit 10 km, six jours sur sept -, mais pour l’organisation. Disons que j’ai dû parfois sortir à des heures plutôt incongrues pour réussir à tenir mon pari de faire comme lui pendant un mois.

Je n’ai pas tenu de journal de bord. Aussi, je ne peux dire avec certitude quel soir de la semaine dernière j’ai dû enfiler mes baskets à 23 h 15 pour me glisser dans la nuit, après un bon repas, quelques verres de vin et un film. Mais si j’avais cédé au sommeil plutôt que d’aller courir, le côté inéluctable qui fait tout le sel de ce défi aurait été brisé, et je l’aurais aussitôt regretté.

Dans “Autoportrait de l’auteur en coureur de fond”, Murakami parle de ses muscles comme d’animaux au travail, très consciencieux, à qui il faut parler, rafraîchir la mémoire et qui ont parfois besoin qu’on leur montre qui commande. Le soir où je suis sorti faire mes boucles après le dîner, c’est ma volonté que j’ai dû mettre au pas.

Il n’a pas fait spécialement froid mais il a souvent plu ces derniers jours. J’en viens à me demander si ce n’est pas moi qui attire les gouttes. Quand je suis au bureau, je regarde par la fenêtre, le ciel est clair. Je rentre chez moi, toujours pas de menace à l’horizon. Je me change, je descends l’escalier et qu’est-ce que je trouve sur le pas de ma porte ? La pluie! Au final, peu m’importe, d’autant que je sors à peine pour une heure de course. Il n’empêche que dans ces moments, on se sent un peu comme Calimero…

Mais le plus dur c’est de répéter encore et encore ce parcours de l’Escalade qui passe à travers les ruelles de la Vieille-Ville et le parc des Bastions. Je connais maintenant par coeur chaque détail de ce tracé sinueux et difficile, qui demande au coureur de véritables qualités de pilote. C’est un mini circuit de F1. Il y a des virages serrés, des montées sèches, des longs bouts droits, des descentes, des alternances de revêtement entre l’asphalte et les pavés. Débile, me direz-vous, de tourner comme un poisson dans un aquarium. Peut-être, oui, sauf que l’expérience en vaut quand même la peine.

Aucune sortie ne ressemble à la précédente. Je cours essentiellement aux petites heures du matin. Vers 5 ou 6 heures, je suis toujours seul. En deux semaines, je n’ai même pas croisé dix coureurs. Le parcours m’appartient, il n’y a pas de trafic, guère de passants. Petite exception: il y a quelques jours, peu avant 6 heures du matin, j’ai presque embouti une agente du Service du stationnement, à l’angle de la rue Jean-Calvin et de la Grand-Rue. Je ne sais pas qui de nous deux a eu le plus peur. Elle m’a conseillé de prendre mes virages moins serrés. Je lui ai dit qu’elle avait bien raison et je suis reparti.

Le soir, c’est différent. La Vieille-Ville est animée. Je guigne à travers les fenêtres de certains appartements qui me font rêver. Les lampes sont allumées. Une douce lumière baigne les espaces que je devine magnifiques. Je passe devant la Clémence, en me rappelant toutes les bières que j’y ai bues, et devant des restaurants où j’aime manger, comme l’Osteria della Bottega. Je m’engouffrerais bien à l’intérieur pour commander un bon petit plat et un verre de vin toscan. Mais non, il faut continuer. Morale de l’histoire: c’est plus dur de courir à l’heure de l’apéro.

Quand je rentre chez moi, je suis toujours content. Cet étrange rituel commence à prendre la forme de quelque chose et cela me plaît. J’en suis à mon quatorzième jour, dont douze de course. Presque la moitié. Certains jours j’ai plus de mal que d’autres, mais jusqu’ici je n’ai flanché qu’une fois. C’était avant-hier. J’ai fait deux boucles au lieu de trois avec mon fils qui a eu la gentillesse de m’accompagner. C’est lui aussi qui a pris cette photo, sous une pluie battante. Trempé jusqu’à l’os, je me suis dit que je pouvais bien faire l’impasse sur le troisième tour, en le remettant au lendemain bien sûr. Carpe diem !

Courir à Genève avec Haruki Murakami

En 2007, le Japonais Haruki Murakami a publié “Autoportrait de l’auteur en coureur de fond”. Il y raconte ses débuts dans l’écriture, intrinsèquement liés à la pratique de la course à pied. Avant de devenir l’auteur célèbre que l’on connaît, Murakami gérait un club de jazz à Tokyo. Il a achevé son premier livre, “Ecoute le chant du vent”, enchaînant les nuits blanches et fumant un paquet de cigarettes par jour.

Sorti en 1979, l’ouvrage reçoit un excellent accueil de la critique. Pour se consacrer pleinement à l’écriture, Murakami vend son enseigne et change complètement de vie. Durant plusieurs mois, il ne quitte pas sa table de travail. Un écrivain est en train de naître. Mais ses poumons continuent de s’encrasser et les kilos s’accumulent. Du jour au lendemain, les cigarettes finissent à la poubelle. Murakami achète sa première paire de baskets et commence à courir.

Courir, écrire. Courir, écrire… cette routine est rapidement devenue indissociable de la vie de Murakami. Si le Japonais n’a jamais été un athlète de haut niveau – il a toutefois participé à de nombreux marathons, à des triathlons et même à une course de 100 kilomètres -, je l’admire pour son incroyable assiduité. Qu’il soit chez lui ou à l’étranger, occupé à la promotion d’un nouvel ouvrage, invité par une université à donner des cours ou en vacances, il a fait en sorte de courir quotidiennement 10 kilomètres minimum et cela six jours par semaine… durant plus de trois décennies!

L’histoire de Murakami m’a inspiré un nouveau défi. Pour les prochaines semaines, je vais essayer de faire comme lui en parcourant chaque jour 10 kilomètres, sa distance. Il pourra venter, pleuvoir ou même neiger, peu importe. Je sortirai en pensant à l’écrivain japonais. La Course de l’Escalade approche. C’est sur ce parcours que je vais user les semelles de mes chaussures et laisser cette expérience, inhabituelle pour moi qui aime courir longtemps en montagne, prendre forme.

Nous sommes dimanche et j’en suis à ma cinquième sortie consécutive. J’aime particulièrement le petit matin, quand la vieille-ville est encore endormie. J’ai l’impression que l’espace aussi bien que le temps m’appartiennent. Rien ne me distrait de mes rêveries, auxquelles les ruelles de la vieille-ville font écho. Je flotte dans un temps qui n’est ni celui d’hier, ni celui d’aujourd’hui. En seulement cinq jours, j’ai vu et enregistré de belles choses. Les vols d’étourneaux le soir. Les derniers feux de l’été indien. Le vent, la pluie. Les premières sensations de froid. Cela ne me gêne pas. Avec Murakami, je suis en bonne compagnie.

Il est temps de courir après de nouveaux rêves

J’avais échoué en 2016 et en 2017. La troisième tentative aura été la bonne. Samedi 15 septembre à 13 h 22, j’ai franchi la ligne d’arrivée du Tor des Géants, après un voyage de 339 kilomètres pour 31 000 mètres de dénivelé positif, bouclés en un peu plus de 145 heures.

J’en ai tant rêvé, de ce parcours magnifique qui sillonne les principales vallées de la région d’Aoste. Cent fois, mille fois, j’ai gravi dans ma tête les cols, trottiné dans les descentes vertigineuses, joué à l’équilibriste dans les pierriers instables, longé des lacs beaux comme des diamants, passé au pied de montagnes grandioses, traversé des villages de pierre. J’ai revu les ciels changeants, les levers et les couchers de soleil, la lune, les animaux qui peuplent les montagnes, les bouquetins, les aigles, les marmottes et les renards.

Cette année, le Tor a été magnifique. Un cadeau. La fatigue des jours et des nuits sans sommeil a été légère. Je suis entré doucement dans le rythme, jusqu’à n’avoir plus aucun autre désir que celui d’avancer en profitant du chemin, comme un authentique pèlerin.

Je me suis fait emporter. J’ai savouré chaque jour, chaque instant, chaque gorgée de café, chaque lever de soleil, chaque rencontre, chaque nouveau paysage. Je n’ai pas cherché à résister. Quand il fallait monter, j’ai obtempéré. Quand il fallait descendre, je l’ai fait aussi. Je n’ai pas maudit le dénivelé. Je n’ai pas laissé mon esprit se rebeller contre le parcours. Je ne me suis pas dit que le Tor était interminable, trop long, tordu… J’ai accepté les choses comme elles étaient.

Le Tor peut être doux, mais il peut surtout être cruel. Il vous fait rêver et l’instant d’après il vous broie. Il épuise les coureurs, il les abime, il leur fait mal. Il les dépossède de leur espoir de finir. Il les abandonne au bord du chemin, seuls, pleins de regrets, en proie à un sentiment de vide. Pendant deux ans, je n’ai eu qu’une envie. Que les mois défilent, que l’hiver s’en aille, que le printemps passe et que l’été m’ouvre à nouveau les portes de la montagne, en attendant septembre, et le Tor. 

Deux semaines après la fin du voyage, j’y repense comme à un songe dont les contours sont en train de devenir flous. Quoiqu’il en soit, c’est derrière maintenant. Je pourrai désormais penser au Tor de façon plus apaisée. Je le referai probablement un jour. Mais d’abord, je vais laisser mon esprit profiter de sa liberté retrouvée. L’automne s’installe. En montagne, les lumières sont magnifiques. Les journées sont encore chaudes et ensoleillées. 

Je me réjouis de retourner sur les sentiers. De retrouver le plaisir de courir. A la poursuite de nouveaux rêves, que je ne connais pas encore. 

Tor des Géants, le voyage au bout de la nuit

Tic tac, tic tac, le compte à rebours a commencé. Il ne reste plus que deux semaines avant le départ du Tor des Géants. Recensée dans le top 10 des ultra-trails les plus difficiles du monde par Red Bull, la “Course des masochistes” rassemble chaque année 750 coureurs désireux de relever ce défi XXL: 336 kilomètres à parcourir en boucle depuis Courmayeur, quasi 31000 mètres de dénivelé, 25 cols à plus de 2000 mètres, des conditions météo souvent dantesques, une privation constante de sommeil…

 

 

J’ai participé aux deux dernières éditions, c’est vraiment du costaud. La première année, j’ai dû abandonner au 280ème kilomètre, après avoir évité de justesse le déchirement de mon quadriceps. En 2017, une double tendinite tibiale m’a contraint à jeter l’éponge au 220ème. Paradoxalement, je n’en garde que de très bons souvenirs.

En fait, c’est une course qui m’a tellement marqué qu’elle fait désormais partie intégrante de ma vie. En septembre, beaucoup se réjouissent des désalpes, des vendanges, des fêtes qui vont avec, de la venue de l’automne. Moi, c’est le Tor que j’attends avec impatience. J’aime l’idée que ce voyage puisse durer jusqu’à 7 jours et 6 nuits. Une course de 100 km, voire de 100 miles comme l’UTMB, a un début et une fin qu’on peut clairement appréhender. Avec le Tor, c’est impossible. On ne peut jamais tout prévoir. C’est une aventure, une vraie.

Nicolas Bouvier disait que le voyage vous fait ou vous défait. C’est la même chose avec cette course. On peut se projeter à deux voire trois jours, et encore. Tant d’éléments peuvent venir chambouler le programme: un pépin de santé, la météo, le moral, un problème de matériel… Le premier jour, on est valide, tout semble faisable. Après 150 ou 200 km, plus rien n’est sûr. La fatigue fait son travail de sape. Elle joue avec les nerfs, triture les émotions. Beaucoup de coureurs ont des hallucinations. Ils voient des choses et des gens qui n’existent pas.

 

 

Je comprends qu’on puisse trouver pareille entreprise démesurée, voire stupide. Je pense pour ma part que c’est justement la longueur de la course qui lui confère toute sa beauté. Dans nos existences millimétrées, où tant de choses sont mesurées et évaluées, le Tor offre une opportunité unique de sortir du temps. Jour après jour, on entre dans une dimension parallèle. Il n’y a plus de jour, plus de nuit. On incarne la progression. On devient le paysage.

Cette année, je me suis mieux entraîné mais à deux semaines du départ, je sais bien que cela ne me donne aucune garantie. Je suis néanmoins impatient de partir pour ce voyage vers les montagnes et de laisser mon esprit vagabonder aussi librement que mes pas à travers les montagnes du val d’Aoste. Quelques jours durant, je serai un pèlerin en baskets qui essaiera de marcher jusqu’au bout de lui-même, au-delà de la nuit.

 

 

Attention à ne pas jeter l’éponge trop vite

Il y a deux semaines, j’ai participé au Gran Trail Courmayeur, une épreuve de 105 km pour 7000 mètres de dénivelé positif. La météo annonçait un grand soleil pour la première partie du weekend et c’est donc avec un matériel obligatoire minimaliste que je me suis aligné au départ à 7 heures, le samedi 14 juillet. Le début de course s’est bien passé et j’ai pu faire les premières dizaines de kilomètres en me maintenant sans trop de difficulté aux abords de la quarantième place. Jusque là, tout allait bien.

A peu près tous les organisateurs présentent leur événement comme “Le plus beau”, “Le plus sauvage”, “Le plus dur”, etc. Le Gran Trail ne déroge pas à la règle, mais contrairement à bien des compétitions, tous ces superlatifs correspondent à la réalité. Pour commencer, le parcours est vraiment somptueux. On traverse d’abord le vallon de la Thuile puis tout le Val Veny, en passant par plusieurs cols très peu fréquentés. Longeant le fil d’arêtes aériennes, on accède à des belvédères offrant des vues renversantes sur le versant italien de la chaîne du Mont-Blanc.

Malheureusement, nous n’avons pas pu profiter longtemps de ce décor de carte postale. Très vite, le ciel s’est obscurci et des nuages de mauvais augure se sont amoncelés dans le ciel. Les premières gouttes ont commencé à tomber en début d’après-midi, sous le col de Youlaz. Le vent s’est levé, la pluie a forci et bientôt le ciel s’est empli de grondements menaçants. J’ai continué ma progression trempé, le moral dans mes chaussettes humides. Vers le milieu d’après-midi, il y a bien eu une accalmie, mais elle a été de courte durée.

Un autre orage s’est abattu sur la vallée en début de soirée, juste au moment où je pointais au contrôle de Dolonne, au 75e kilomètre. Après avoir mangé un copieux plat de pâtes et repris des forces, j’ai commencé à douter. Comment allais-je survivre aux trente prochains kilomètres sans vêtements de pluie sérieux ? Le ciel continuait d’être zébré d’éclairs et à mesure que passaient les minutes, je sentais s’envoler ma motivation. Pourtant, autour de moi, d’autres coureurs repartaient dans la nuit, indifférents à ces conditions dantesques.

Dans ma tête, une petite voix continuait de me répéter que je n’étais pas suffisamment équipé pour une nuit en montagne. Parfaitement d’accord avec ce constat, je ne me voyais pas continuer. D’un autre côté, je savais pour l’avoir déjà vécu qu’un abandon n’était pas sans conséquences. Dans le cas où c’est à cause d’une douleur ou d’une blessure, cela peut-être un soulagement de s’arrêter. Mais après quelques heures de repos, le doute revient comme un boomerang. Est-ce que c’était vraiment justifié? N’aurait-il pas quand même fallu pousser encore, quitte à finir vraiment blessé?

Sur le moment, c’est difficile de faire la part des choses. Après 75, 100 ou 200 kilomètres de course, on n’est plus en état de raisonner avec logique. N’importe quelle personne censée dirait que quand on n’en peut plus, il faut abandonner. Mais les courses de longue distance comportent une part d’irrationnel qui fait qu’on ne peut pas penser comme dans la vie de tous les jours. Parfois, après des passages à vide qui paraissent interminables, on revient à la vie. Littéralement.

J’avais l’impression de m’engluer et je sentais que plus j’attendais, plus j’aurais de la peine à repartir. C’est justement à ce moment que mon ami Franco, responsable de la communication de la course, est passé me demander quand je comptais y aller. Je lui ai répondu que j’envisageais presque de jeter l’éponge, n’ayant pas d’habits chauds pour affronter le mauvais temps dans la montagne. Il m’a répondu avec son sens de l’humour habituel: “Tu ne vas quand même pas te laisser abattre par deux gouttes de pluie?” Alors que l’averse redoublait, il a corrigé: “D’accord, trois gouttes!” Puis, spontanément, il a enlevé la polaire qu’il portait et me l’a tendue. “Tu la veux? Prends-la!”

Je n’avais plus d’excuse. Je me suis levé d’un bond, j’ai fait mon sac, rempli mes gourdes, et je suis reparti le moral gonflé à bloc, alors que quelques minutes plus tôt, j’étais quasi certain de ne pas finir la course. Etant sorti du top 50 après cette longue interruption, j’ai effectué sans me presser les trente derniers kilomètres, m’accordant même le luxe d’une sieste de 45 minutes sur un banc, à un ravitaillement. Emmitouflé dans la polaire de Franco, je n’avais plus peur de rien.

Le jour s’est levé lentement et avec lui j’ai pu admirer le Mont-Blanc paré de lueurs roses. Les montées et descentes interminables de la fin de course ont laissé la place à un sentier filant droit vers le centre de Courmayeur. J’ai atteint les premières maisons du village puis, au bout d’un virage, j’ai aperçu le clocher de l’église. J’étais arrivé.

J’ai été submergé par une immense émotion. On est toujours heureux de finir des courses aussi longues. Mais après avoir repassé des dizaines de fois dans ma tête ce moment où j’avais tellement envie d’abandonner, passer la ligne d’arrivée avait une saveur particulière. En regardant vers le ciel parfaitement bleu, j’ai réalisé à quel point je me serais mordu les doigts d’avoir jeté l’éponge. J’espère ne jamais oublier cette leçon: il faut faire très attention de ne pas abandonner trop vite.