Le plaisir de courir avec la tête

Hier, c’était échauffement 2-3k + 8 x 300m en 60”, r 100 en 45” + retour au calme 2-3k. Après demain, ce sera plus long et plus dur: 3 x 8k vitesse marathon, récup 3′ + retour au calme 3k en EB. Voilà mon quotidien depuis deux mois: déchiffrer, quatre fois par semaine, les instructions du coach sportif Olivier Baldacchino.

En décembre, je suis allé voir ce pro de la course à pied pour lui demander de me préparer un plan d’entraînement personnalisé, adapté à mon prochain objectif: courir le marathon de Genève en moins de 3 heures. A la maison, sur la porte d’un placard, j’ai affiché une impression A3 de son programme intensif de 22 semaines, qui comprend exactement 75 entraînements.

J’en suis à 51, soit les deux tiers du chemin. Pour le moment – je touche du bois -, je ne me suis pas blessé et je progresse de mois en mois – même si courir à 14 km/h pendant 3 heures est encore hors de ma portée. Olivier Baldacchino, qui accompagne entre autres coureurs le Genevois Tadesse Abraham, le meilleur marathonien du pays, y croit. Moi aussi.

Le plus surprenant dans toute cette aventure est de voir à quel point on peut prendre goût à un programme aussi rigide. Moi l’hédoniste qui vante à qui veut bien m’écouter les vertus de la course à pied pour le plaisir comme premier moteur, je me retrouve à tourner plusieurs fois par semaine au stade comme un hamster dans sa cage. Que m’est-il donc arrivé?

Comme beaucoup de défis, celui-ci est né d’une bête conversation. J’entends encore mon ami Marco me lancer, tandis qu’on papotait en redescendant une énième fois du Salève: “C’est impossible qu’on arrive pas à passer en-dessous des 3 heures au marathon si on s’entraîne sérieusement.” Il n’a pas fallu longtemps pour qu’on se tape dans la main: “Chiche, on fait ça?”.

Quelques semaines plus tard, on suait sur un tapis de course, un masque à oxygène sur le visage. Suivant sur un écran la réponse de notre organisme à l’augmentation progressive de la cadence, de 10 à 18 km/h, Olivier Baldacchino nous a fait passer un test d’ergospirométrie pour définir avec précision notre potentiel en endurance, estimer nos performances et optimiser la planification de l’entraînement en définissant pour cela des zones d’intensité en fonction des différents seuils et les temps de maintien dans ces mêmes zones.

Comme un cadeau de Noël un peu empoisonné, on a reçu par mail notre plan d’entraînement, que l’on suit religieusement depuis. Finies les sorties au Salève, bonjour les séances sur piste. Au début, comme un cheval que l’on débourre, je me suis cabré devant cette routine millimétrée. Mais au fil des jours et des semaines, j’en suis venu à me réjouir à l’idée de reprendre le chemin du stade.

La cendrée est mon nouveau terrain de jeu. Qu’il fasse beau, qu’il pleuve ou qu’il vente, je viens y faire mes tours. Je ne tiens pas le compte, mais l’unité de mesure est la centaine. Conséquent, l’effort à fournir me force à me concentrer sur ma foulée, ma respiration, ma gestuelle. Dès que mes pensées commencent à divaguer, le chrono le relève.

J’aime être obligé de penser au fait que je suis en train de courir et à rien d’autre. C’est l’instant présent puissance 10. En manque d’oxygène, mon cerveau se replie sur l’essentiel: faire au mieux de mes capacités du jour, que ce soit sur 100, 300 ou 5000 mètres.

De l’extérieur, je conçois que cela paraît (très) ennuyeux. Pourtant, s’entraîner de cette façon est passionnant. Tour à tour, on travaille l’endurance ou la vitesse, voire la combinaison des deux… Dans cette approche, chaque séance est utile.

Accepter la routine et la souffrance induit une progression quasi mathématique. C’est physique autant que cérébral. Une jolie manière de rappeler qu’on peut trouver de la poésie en toutes choses, dans les battements du coeur comme au passage des minutes et des secondes qui s’égrènent. En attendant un nouveau tour de piste.

Alexander Zelenka

Alexander Zelenka

La nuit, Alexander Zelenka enfile ses baskets et allume sa lampe frontale pour voir autrement les montagnes suisses ou plus lointaines. L'obscurité amène le coureur dans un univers onirique où le paysage est transformé, propice aux plus belles aventures. Le jour, Alexander Zelenka est rédacteur en chef du magazine Terre&Nature.

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