A saute-volcan sur l’île de Tenerife

Me voilà de retour sur terre, quatre jours après avoir terminé le Tenerife Bluetrail, un ultra de 102 km pour 6400 mètres de dénivelé positif. C’est drôle comme la mémoire fonctionne. J’ai presque l’impression aujourd’hui que ces 19 heures et trois minutes de montées, de descentes, d’exaltation, de fatigue, de chaleur et de visions n’ont jamais existé.

Sur la ligne de départ, donné vendredi 8 juin à 23 h 30 sur la plage de Fanabe, on était près de 400. Il y avait surtout des Espagnols, pour la plupart membres de clubs locaux. Pas de star internationale, mais des coureurs capables de couvrir cette distance à un train d’enfer. Réputé autant pour sa difficulté que pour sa beauté, cet ultra n’attire paradoxalement pas encore les foules. Le parcours traverse l’île du sud au nord, en passant par le sommet du Teide, un volcan qui a donné son nom à un site naturel exceptionnel inscrit au Patrimoine mondial de l’Unesco.

Parti dans le groupe des cent premiers, je suis vite rentré dans le rythme de la course. On a laissé derrière nous cette partie très touristique de l’île pour gagner les contreforts des montagnes. 102 kilomètres, c’est une distance impressionnante mais qui fond comme un morceau de sucre dans une tasse de café. Après 7 ou 8 km au pas de charge, il n’en restait déjà plus que 90 et des poussières.

Venga, chicos, animo!

Passé le premier ravitaillement, je me suis accroché à un groupe d’Espagnols que j’ai suivi durant près de deux heures dans un silence seulement troublé par les “Venga, chicos, animo!” échangés par les coureurs se croisant ou se dépassant dans l’obscurité. Il y a des moments, surtout la nuit, où l’on est littéralement hypnotisé par de petits détails, comme la couleur des chaussettes de celui qui vous précède, la façon dont il pose les pieds ou encore la manière avec laquelle il s’appuie sur ses bâtons pour progresser. Sans presque m’en rendre compte, j’ai passé le cap du 20è puis du 30è kilomètre.

J’étais trop pris par l’envie d’avancer pour chercher à contempler le paysage nocturne, mais pour être passé dans cette zone de jour, la veille, je pouvais parfaitement visualiser le décor lunaire façonné par les éruptions volcaniques successives. Trottinant au milieu des pins des Canaries, j’ai poursuivi mon chemin, surpris par la quantité de sueur que mon corps pouvait produire. J’étais littéralement trempé. On se serait cru dans la jungle tellement l’air était humide. Un épais brouillard s’est levé, ajoutant encore à l’irréalité du moment.

Sachant que la nuit ne durerait pas, j’ai profité des rares sections plates pour éteindre de temps à autre ma frontale et admirer les étoiles. Le temps a continué à filer. A 4 heures du matin, j’ai écouté un peu de musique pour penser à autre chose qu’à mon envie de dormir. Parvenu à un plateau, vers 2000 mètres d’altitude, la lueur du jour, d’abord très faible mais tout de même visible, a percé les ténèbres. Les silhouettes des arbres ont commencé à se détacher progressivement sur un ciel de plus en plus bleu. En contrebas, une mer de nuages cotonneux flottait au-dessus de la forêt.

A un détour du sentier, le soleil s’est levé pour de bon et au même moment, j’ai aperçu pour la première fois la pyramide massive du Teide, le plus haut sommet des Canaries, mais aussi d’Espagne. Un colosse de 3718 mètres! Encore quelques heures et je serais moi aussi en haut. Depuis le temps que j’attendais ce moment…

Au ravitaillement du 48è, j’ai trouvé des pâtes, des fruits frais, du café bien chaud, une vraie oasis. C’est le seul moment de la course où je me suis octroyé une pause assise de dix minutes. Mais étant bien parti, je voulais vite me remettre en chemin. Je peux l’avouer maintenant, le gros morceau à venir me préoccupait un peu. Car en termes d’acclimatation à l’altitude, j’aurais pu mieux faire que de passer trois jours au bord de l’océan à boire des cervezas et à manger du poisson.

Un cosmonaute en baskets

Je me suis remis en route dans une lumière orange éblouissante. Les 500 premiers mètres de la montée ont été vite avalés, mais dès 2500 mètres d’altitude, j’ai dû ralentir. Plusieurs coureurs m’ont dépassé. Je continuais d’avancer du mieux que je pouvais en composant avec une sensation de vertige persistante, qui me faisait vaciller à chaque fois que je regardais de côté ou derrière moi. Mais un pas après l’autre, tout finir par passer, y compris les moments les plus pénibles.

Peu après 3300 mètres d’altitude, après une dernière épaule rocheuse, j’ai entrevu enfin les pylônes de la gare d’arrivée du téléphérique du Teide, où se trouvait le ravitaillement du 58è kilomètre. Le chaos de blocs rocheux que j’escaladais péniblement a cédé la place à un sentier pierreux bien aménagé. J’ai pu reprendre une cadence plus rapide et je suis enfin arrivé à la cabane où d’autres coureurs reprenaient des forces.

Sans traîner, j’ai rempli mes gourdes, avalé une demi assiette de pâtes debout et je suis reparti, en me réjouissant de reprendre un peu mes esprits une fois redescendu de quelques centaines de mètres. Le vent qui soufflait avec force est tombé comme par enchantement de l’autre côté de la montagne. Un nouveau panorama s’est ouvert devant moi, époustouflant. Mille mètres plus bas, je pouvais voir s’étendre à perte de vue un autre haut plateau, seulement zébré par le trait blanc d’une route en gravier pour les jeeps. J’ai pensé à l’émoji de l’astronaute sur mon smartphone. Parfait pour résumer mon sentiment en une image.

Il faisait de plus en plus chaud. J’ai jeté un coup d’oeil à ma montre: Midi et demi. Presque l’heure de la sieste, mais malheureusement pas pour moi. J’ai enchaîné les lacets jusqu’au bas de la pente. Personne derrière, personne devant, j’étais seul au monde. J’ai rejoint bientôt une piste que j’ai suivie durant quelques kilomètres. J’ai pu recommencer à courir librement sans regarder chaque caillou susceptible de me faire trébucher. Une option peu recommandée sur les roches volcaniques aussi abrasives que du papier de verre.

La piste est devenue sentier et je l’ai suivi en serpentant à travers des buissons épineux. Plus aucun souffle de vent ne traversait l’air. Le soleil était toujours plus inamical. L’eau des gourdes était entre tiède et chaude. Ma montre s’est éteinte. Je me suis lancé dans un petit calcul mental pour savoir où j’en étais dans cette longue descente de 25 kilomètres. Une opération a priori toute simple qui m’a néanmoins occupé durant plusieurs minutes.

La tentation de la pastèque

J’ai continué ma progression à un bon rythme. Un coureur rencontré en chemin a pointé du doigt une forêt de pins au loin. J’avais de la peine à croire que c’est là que nous devions aller et pourtant, une heure plus tard, les arbres sont devenus autre chose que de vagues formes dans un paysage. Après ce qui m’a semblé une éternité dans la fournaise, j’ai enfin trouvé l’ombre bienfaisante sous leur couvert.

Je n’ai presque pas regardé une seule fois derrière moi pour voir le chemin parcouru mais je l’ai fait avant que le Teide ne disparaisse tout à fait de ma vue. Je me trouvais alors à une quinzaine de kilomètres de la mer, et donc de l’arrivée. Au ravitaillement du 85è, il y avait de la pastèque, coupée en morceaux et plongée dans des bacs de glace. A la troisième tranche, j’ai pensé à Ulysse cédant au chant des sirènes et je me suis forcé à repartir.

Pendant plusieurs kilomètres, j’ai suivi une piste forestière, avançant à près de 10 km/heure, ce qui m’a semblé assez incroyable après une bonne quinzaine d’heures de course. J’ai continué à descendre dans la forêt et dans les nuages, définitivement à l’abri des rayons impitoyables du soleil. Mais si la distance à parcourir n’était plus très grande, je n’en avais pas fini pour autant avec les surprises. Il me restait encore une dernière montée de 600 mètres à gravir. Un escalier vers le ciel, avec des marches qui semblaient davantage taillées pour des géants que pour les hommes.

Mais comme pour le Teide, je me suis hissé pas à pas vers le haut jusqu’à ce que j’aperçoive la jeep d’une équipe médicale présente pour contrôler l’état de santé des coureurs avant la descente. J’étais tellement fatigué que je prêtais à peine attention à la pluie qui s’était transformée en déluge. En voyant patiner les coureurs dans la boue, j’ai compris que ce n’était pas encore gagné. Certains étaient tellement désespérés par l’état du terrain qu’ils préféraient se laisser glisser sur les fesses que de retomber une énième fois par terre.

Heureusement, aidé par mes bâtons et par une certaine habitude à composer avec la boue, je m’en suis mieux sorti, glanant une dizaine de places au passage. Je voyais la mer à présent. L’arrivée était toute proche. Sur la fin, le tracé n’était pas des plus élégants, mais j’ai essayé d’en faire abstraction. Dans ces moments, de telles pensées peuvent devenir un fardeau. Il ne faut pas leur laisser trop de place. J’ai remis mes écouteurs et continué de me laisser porter par la musique.

A mesure que j’approchais du centre-ville de Puerto de la Cruz, ma foulée est devenue plus souple. J’ai accéléré. Je voulais donner tout ce que j’avais. Je regardais devant moi, savourant la dernière ligne droite. 100 kilomètres derrière, plus qu’un à parcourir. Le meilleur moment de la course. Des passants et des spectateurs ont commencé à applaudir, de plus en plus nombreux à mesure que je me frayais un chemin vers l’arrivée. A 18 h 33, je sautais de joie en passant la ligne symbolique tant attendue, à la 70è place.

Je suis resté quelques instants debout au milieu du vacarme, de la musique, des gens, avant de m’asseoir. C’était un sentiment fantastique. Parce que cette fois, je savais que je pouvais rester là aussi longtemps que je le voudrais. Le temps s’était arrêté de courir en même temps que moi.

Photo: Jordi de la Fuente

Quand coureur rime avec cueilleur

Au moment où j’ai aperçu le premier, je me suis vraiment demandé si ce n’était pas une hallucination. Un bolet ici, sur les hauts du Salève, fin mai?

Je me suis accroupi, transpirant, le regard légèrement brouillé par l’effort, pour le toucher. C’était un de ces spécimens qu’on rêve tous de cueillir un jour: magnifique chapeau brun foncé, pied rebondi, dur comme du béton.

J’ai balayé l’herbe du regard… un deuxième! Une réplique du premier en miniature, pareil aux champignons en massepain qu’on voit dans les vitrines des chocolatiers. J’ai tourné la tête: un troisième, puis un quatrième. En moins d’une minute, j’en avais trouvé six.

J’ai transformé mon t-shirt en baluchon, enfilé avec précaution les bolets dedans et au galop direction la maison. Le sentier était boueux, les pierres glissantes, et j’ai plusieurs fois craint de m’étaler avec mon précieux chargement mais je suis finalement arrivé en un morceau – et les champignons aussi – au pied du Salève.

C’est votre droit de ne pas me croire si je vous dis que juste avant le parking où les randonneurs garent leurs voitures j’ai dû faire un bond d’antilope pour esquiver une couleuvre que j’ai vu un dixième de seconde avant de lui marcher dessus. Deux cent mètres plus loin, dans une zone villas, c’est un lapin qui a sauté hors d’une haie de tuyas juste devant moi, un garçon à ses trousses…

A ce point, je peux bien vous raconter encore ceci: cinq minutes plus tard, en passant devant une station service, j’ai vu briller deux pièces de deux euros par terre, juste à côté du trottoir. C’était vraiment trop. J’avais l’impression d’être François d’Assise, doublé du type qui pourrait bien gagner 100 millions au loto.

Je suis rentré en courant aussi vite que je pouvais, tenant à bout de bras le t-shirt dissimulant tous mes trésors. Avant même de prendre une douche, j’ai jeté une noix de beurre dans une poële et fait revenir quelques secondes à feu vif deux bolets coupés en lamelles d’un demi-centimètre. Ce fut bien sûr délicieux. Cette cueillette est un souvenir que je ne suis pas prêt d’oublier. Quelle chance! Peut-être que je devrais vraiment aller jouer une grille?

Une petite partie de roulette russe

J’y vais ou pas ? C’est LA question qui taraude les coureurs de trail en ces jours de météo instable et souvent orageuse.

Je me la suis posée encore hier après-midi, après avoir vu pour la énième fois sur mon smartphone l’icône d’un éclair menaçant virtuellement la région d’Annecy, où je pensais aller faire un tour à la tombée de la nuit. J’ai hésité: d’un côté la perspective de faire une belle sortie. De l’autre, une vision de moi recroquevillé quelque part en montagne avec l’enfer qui se déchaîne autour de moi. Le non l’a finalement emporté.

Bien m’en a pris car quelques heures plus tard, un violent orage s’est abattu sur l’arc lémanique, avec tonnerre, éclairs et pluie diluvienne. Pour cette fois, j’étais bien content de pouvoir contempler le spectacle depuis ma fenêtre plutôt qu’en direct de Dieu sait quelle crête exposée.

Mais je me suis dit aussi que ça commençait à bien faire. J’ai passé la semaine dernière l’oeil rivé aux applications météo suisses et françaises que je consulte habituellement. Hélas, d’un côté comme de l’autre de la frontière, les devins du temps prédisaient la même chose: des orages, des orages, et encore des orages. Du coup, il a fallu se contenter de petites sorties de dix kilomètres par-ci, vingt kilomètres par là, faute de mieux météorologique.

En l’espace de dix jours, j’ai ainsi remis à plus tard une montée à la Dent de Jaman depuis Montreux, une autre au Grammont – un sommet que j’affectionne tout particulièrement -, sans oublier celle de la Tournette, au-dessus d’Annecy, que j’espérais faire hier. Je tiens les comptes parce que ce n’est vraisemblablement pas terminé. La semaine à venir s’annonce tout aussi instable. L’icône de l’éclair n’est pas près de quitter mon ciel numérique.

Cette immobilité forcée aura eu au moins un mérite: celui de me permettre de réviser mes fondamentaux sur le bon comportement à adopter en cas d’orage, en consultant plusieurs sites spécialisés, dont celui de Suisse Mobile. Je vous passe les conseils du genre “Ne vous aventurez pas en montagne si des orages sont annoncés”. Le pire survient parfois et il faut alors y faire face.

Je vous livre ici le résumé du résumé, en espérant que vous n’ayez jamais à passer de la théorie à la pratique (je me dis la même chose!). Imaginons donc que vous êtes surpris par un grain inattendu dans un endroit exposé, sans échappatoire possible. Jetez au loin vos bâtons de marche, de même que toute pièce d’équipement contenant des parties métalliques, comme une gourde. Puis asseyez-vous sur votre sac, si vous en avez un bien sûr, et tenez-vous accroupi ainsi, les bras entourant vos genoux serrés, de manière à ce que votre contact avec le sol soit réduit au minimum.

Il ne reste alors plus qu’à attendre que ça passe. Plus facile à dire qu’à faire, c’est sûr. Plutôt que de jouer à la roulette russe, le mieux est encore de ronger un peu son frein. Sur nos smartphones, l’icône soleil finira bien par revenir.

A bord du Môle express de 23 h 55

Le Môle est une une montagne idéale, telle qu’aurait pu la dessiner un enfant: un triangle vert coiffé d’une petite pointe de blanc, et c’est tout.

Malgré son allure, peu le regardent. Depuis Genève, on n’a d’yeux que pour le Mont-Blanc et ses satellites. D’ailleurs, je parie que si vous demandez à des connaissances de le nommer, beaucoup donneront leur langue au chat.

Le Môle mérite pourtant toute notre considération, et pas seulement pour sa forme. C’est aussi un terrain rêvé pour la course en montagne. On y trouve de nombreux sentiers, qui permettent de faire des boucles plus ou moins longues, un tour complet ou des montées sèches de type kilomètre vertical.

Hier, après avoir consulté la météo une bonne vingtaine de fois au cours de l’après-midi et imploré autant de fois environ les dieux de la météo de garder pour eux leurs orages, je suis tombé d’accord avec mon acolyte Marco pour tenter une expédition nocturne au lac d’Anterne, un diamant aux eaux émeraude niché sur un plateau au-dessus de Sixt-Fer-à-Cheval.

Mais c’était sans compter avec le Môle, qui a commencé à nous faire de l’oeil dès les premiers kilomètres de l’Autoroute blanche. Tel Ulysse charmé par les sirènes, j’avais déjà oublié notre projet initial. Je n’avais qu’une envie, me retrouver sur la crête sommitale et contempler la plaine en contrebas.

Après un bref conciliabule, on a mis de côté le lac d’Anterne et on s’est déroutés vers La Tour, un petit hameau à l’ouest du Môle, point de départ d’une grimpette de 1200 mètres. Malgré les prévisions, le ciel n’avait plus rien de menaçant, il ne restait donc plus qu’à… monter!

Pour l’anecdote, la dernière fois qu’on avait emprunté ce chemin, c’était il y a trois ans. On était partis depuis Genève, pour une trotte de plus de 30 kilomètres avant d’attaquer la montée proprement dite. Un sacré souvenir, notamment de tous ces cars qui nous klaxonnaient tandis qu’on galopait sur le bas côté d’une nationale un peu trop fréquentée. C’était le mois de mars et la neige nous avait bloqués vers l’altitude de 1500 mètres. On s’y enfonçait jusqu’aux cuisses. Pas très agréable quand on est en shorts…

La forêt nous a avalé comme deux insectes. Sous le couvert des arbres, il faisait chaud et humide. Le sol était recouvert de pollen d’épicéas et de sapins. On aurait dit qu’un géant s’était amusé à le saupoudrer d’un vert fluorescent et pelucheux. On a progressé en silence, le bruit de nos pas amorti par le tapis d’aiguilles du sentier.

On est montés rapidement, et une heure plus tard, on était sur le plateau donnant accès à la crête sommitale, vite avalée elle aussi. De la neige, il n’en restait plus beaucoup, hormis un pan de la corniche géante qui ourle le sommet durant l’hiver.

Une fois qu’on est en haut du Môle, on est comme dans le ciel. Tout en bas, il y a la vallée de l’Arve, et au loin Genève, avec toutes ses lumières, qui scintille. Il n’y avait pas un souffle de vent. Tout était presque trop calme. Quelques gouttes de pluie ont commencé à tomber et avec elles a fondu notre certitude que l’orage n’était plus une menace.

Alors on a dit au revoir à la chauve-souris qui nous tournait autour depuis un moment, et on s’est lancés dans la descente. Juste avant minuit, on était de retour à la voiture. L’aller-retour n’aura guère duré plus de deux heures. Express mais tellement dépaysant!

Gravir un volcan pour toucher les étoiles

Dans 30 jours, si tout va bien, je suis là-haut. Je me suis inscrit au Tenerife Bluetrail, tenté par la perspective de découvrir des paysages grandioses et de vivre une aventure qui s’annonce excitante. La course traverse cette île de l’archipel des Canaries sur un axe sud-nord avec comme cerise sur le gâteau, un passage par le sommet du volcan Teide, sa plus haute éminence, qui culmine à 3718 mètres d’altitude au-dessus du niveau de la mer.

Il faudrait être blasé pour ne pas être emballé à l’idée de gravir un volcan, qui plus est sur une île. Pour moi qui ai lu et relu Voyage au centre de la terre, de Jules Verne, qui ai vu tous les documentaires de Haroun Tazieff – enfant je me rappelle d’ailleurs avoir voulu faire le même métier, volcanologue ! -, ces montagnes qui crachent (potentiellement) du feu font rêver.

Pour revenir à des considérations plus terre à terre, le format ultra de l’épreuve à laquelle je vais participer est de 102 kilomètres pour un dénivelé positif de 6784 mètres et autant en négatif, soit plus de 13 500 mètres de dénivelé cumulé. Je l’avoue, au moment de m’inscrire, j’avais regardé ces chiffres d’un oeil distrait. Jusqu’à ce post qui m’a amené à les examiner de plus près, je pensais que les montées ne dépassaient pas les 3500 mètres… Mais bon, quand on aime on ne compte pas, dit l’adage.

Le départ de la course sera donné à 23 h 30. Sur l’archipel des Canaries, le ciel est d’une limpidité inouïe. En l’absence de pollution lumineuse, la nuit prend vie, devient tridimensionnelle. Quand on la regarde couché sur le dos, on a l’impression d’être dans un cinéma imax. Les étoiles donnent le vertige. Les astronomes assurent que depuis Tenerife, on peut observer 83 des 88 constellations répertoriées. C’est peu dire que je me réjouis.

Pour profiter du spectacle et pouvoir regarder autre chose que mes baskets, il faudra être en forme. Il ne me reste donc plus que quatre semaines pour peaufiner l’entraînement réalisé tout au long de l’hiver, en diminuant la charge sur les derniers jours. Le challenge va être d’accumuler un maximum d’heures de course et de dénivelé, sans trop en faire non plus pour éviter de se blesser. C’est exaltant de sentir une telle échéance se rapprocher.

Sur nos montagnes, la neige a enfin commencé à fondre, ce qui permet de commencer à envisager, selon les secteurs, des sorties à 2000 mètres d’altitude. Il y a quelques jours, j’ai fait un repérage à Chamonix, où je n’avais pas couru depuis l’automne dernier. Quel bonheur de cavaler au coeur de cette carte postale, la chaîne du Mont-Blanc devant soi. Sur les sentiers, personne. Ce sentiment formidable d’être complètement seul, dans un entre-saison où le monde d’en haut semble tout neuf.

Interdit de cueillir les fleurs de pierre

Elle est belle, cette fleur de pierre édifiée au sommet du Monte Generoso par l’architecte Mario Botta. Indifférente à la neige qui recouvre encore les sommets du Tessin en ce mois d’avril, elle dévoile sans pudeur la beauté de ses corolles de béton parfaitement symétriques aux centaines de visiteurs qui montent chaque jour en train à crémaillère pour l’admirer.

Pour me l’approprier différemment, j’ai voulu aller la voir en courant pendant le weekend de Pâques. Avant de me mettre en route, j’ai dû attendre patiemment la fin d’une perturbation. Trois jours de pluie plus tard, la météo a enfin daigné m’offrir une éclaircie.

Je suis parti de Melide léger – en fait sans rien du tout -, pensant faire l’aller retour en moins de cinq heures. Sitôt passé Bissone et ses jolies maisons colorées qui se reflètent dans les eaux du lac de Lugano, j’ai pu rapidement attaquer la montée menant à Arogno.

En coup de vent, j’ai traversé ce charmant village lové au creux des collines et j’ai poursuivi la montée à travers une magnifique châtaigneraie. Passé l’alpage de Pianca, j’ai accéléré, grisé par la perspective de déboucher bientôt sur la crête sommitale.

Si la plupart du temps les choses se passent comme on les prévoit, cela n’a pas été le cas cette fois. Le sentier est devenu plus raide et, en le voyant se couvrir de neige vers 1100 mètres d’altitude, j’ai eu soudain la prémonition que c’était loin d’être gagné.

Vingt minutes plus tard, je me retrouvais à traverser des pentes de plus en plus raides, de la neige jusqu’aux mollets, avec deux bouts de bois en lieu et place des bâtons que je n’avais pas pris la précaution d’emporter. Ma progression devenait hasardeuse et plus d’une fois mes pieds ont ripé sur une portion de neige verglacée.

Appuyé à un arbre, j’ai fait le point. Il me restait bien deux kilomètres d’arête à faire, et au vu des conditions, mon entreprise semblait compromise. Je n’ai pas réfléchi longtemps avant de décider de faire demi-tour. J’ai dévalé le sentier à toute vitesse, regagné Arogno, toujours endormi, et tiré tout droit vers Rovio, un autre village d’où je pensais pouvoir reprendre mon ascension, par un sentier plus facile et surtout moins enneigé.

J’en étais à deux heures trente de course et plus de 1000 mètres de dénivelé quand j’ai abordé la seconde montée. Le début s’est passé sans accrocs. Des châtaigneraies, encore. Le chuintement de mes pas foulant le tapis de feuilles brun-roux au sol. Un renard, en chasse, qui a filé comme le vent dès qu’il m’a entendu arriver. Puis à nouveau le silence, comme une musique. J’ai dû parfois chercher mon chemin en même temps que le sentier devenait plus abrupt.

Quelques minutes plus tard, j’ai retrouvé la neige, puis la glace. Agrippé à des racines, j’ai tenté de couper dans la pente pour éviter les passages les plus scabreux, évitant de trop réfléchir au vide qui se creusait sous mes pieds. J’ai poursuivi en me disant que j’affrontais sans doute les dernières difficultés avant la gare intermédiaire de Bellavista, qui devait maintenant être toute proche.

Mais ce n’est pas parce qu’on touche au but que l’échec est définitivement écarté. Voilà à peu près ce que je me suis dit en voyant le sentier soudainement mangé par la neige et par des rochers éboulés. J’ai fait une timide tentative pour traverser ce passage armé de deux nouveaux bâtons de bois, mais le coeur n’y était plus. Je suis resté là un moment, le temps d’accepter que je ne passerais pas non plus cette fois, puis j’ai rebroussé chemin.

D’un coup, la faim et la soif me sont tombés dessus. Je me suis arrêté près d’un torrent pour boire tout mon saoul. Je suis redescendu avec un étrange sentiment d’inachevé, malgré les 30 kilomètres et 2000 mètres de dénivelé de cette épopée. Arrivé en bas de la montagne, je me sentais bien, presque philosophe malgré moi. La fleur de pierre ne s’était pas laissée cueillir cette fois. Et si c’était bien comme ça ?

De retour à Genève, j’ai retrouvé mon Salève avec plaisir et j’y ai fait plusieurs belles sorties. Mais je continue de suivre avec attention l’évolution des températures au Tessin. Sur les cimes, la neige est en train de fondre à grande vitesse. Bientôt, je pourrai retourner voir ma fleur de plus près.

Un p’tit col en rêve pour dire au revoir à l’hiver

C’est le printemps. Enfin.

Les températures sont plus douces, les jours s’allongent, l’air sent autre chose que le froid. Bientôt, il y aura des fleurs et des insectes à la place de la neige même sur les plus hauts pâturages.

Cette nuit, avant que le réveil ne me tire de mon sommeil, j’ai rêvé de la sortie la plus épique de cet hiver. Il serait plus juste de dire que c’était la pire de toutes, et de loin.

En plein trip “Un p’tit col pour la route”, Marco (il faut que je fasse son portrait ces prochains jours, histoire de faire enfin les présentations comme il faut) et moi avons mis le cap sur les Voirons, pour monter en courant le col de Saxel.

Un soir après le travail, on s’est donc mis en route vers ce massif à l’est du canton de Genève, connu pour son monastère Notre-Dame de la Gloire-Dieu, où sont accueillies des jeunes sœurs pour leurs premières années de vie monastique.

De la foi, on en avait nous aussi à revendre, au moment d’attaquer le début de la montée sous une de ces pluies battantes qui ne vous laissent aucune chance. Sans parler des bourrasques de vent (on était, je crois, dans la queue de comète de la tempête Evi)!

C’est simple, au bout de la première ligne droite, on était trempés. Jusqu’à l’os. Et le gore-tex, direz-vous? Eh bien oui, c’est une matière qui protège plutôt bien de la pluie. Mais pour que ça marche, il ne faut pas laisser la veste imperméable à la maison.

Seuls, on aurait probablement jeté l’éponge. Mais là, mutuellement encouragés par quelques plaisanteries stupides sur ce temps magnifique, on a surmonté l’absurdité de la situation et continué d’enchaîner les lacets, virage après virage.

A mi-parcours, nous avons rencontré sur la route une neige à la texture de soupe, qui a achevé de tremper nos pieds. Pour qu’ils le soient davantage, il aurait fallu sauter dans l’eau.

En hiver, quand on a les pieds, la tête et les mains mouillés, on a vite froid. Ajoutez à cela une bise décapante et une deuxième tournée d’averses de pluie mêlées de neige, et vous avez réuni les conditions pour tomber rapidement en hypothermie.

Aujourd’hui, on en rigole, mais sur le moment, c’était vraiment limite. On s’est encore une fois posé la sempiternelle question “On continue ou pas?”, mais comme il ne restait plus que deux kilomètres sur les huit de la montée, on a serré les dents et accéléré la cadence.

En haut, personne pour nous tendre une tasse de thé, évidemment. Le col de Saxel est à 943 mètres, mais on se serait crus sur l’Everest.

On a tenté de faire une photo-souvenir avant de filer. Pour changer, le compact n’a même pas daigné s’allumer. Le smartphone était mieux protégé du froid, et a bien voulu faire deux clichés flous. Craignant vraiment pour mes doigts, je n’ai pas insisté, j’ai remis mes gants mouillés et on est repartis ventre à terre.

On a été le plus vite possible, mais dans les premières centaines de mètres, on commençait presque à se demander si le froid n’allait pas avoir raison de nous. Petit à petit mais pas assez vite, les lumières de Bons-en-Chablais ont fini par se rapprocher.

Arrivés dans le village, on a été envahis par un sentiment de jubilation vraiment intense, de ceux qu’on ne ressent pas tous les jours. On est repartis vers Genève le sourire jusqu’aux oreilles et le chauffage à fond dans la voiture. Pour avoir à nouveau si froid, il faudra aller taquiner en courant les sommets, pour le moment encore bien enneigés.

Mais patience. Tout vient à point à qui sait attendre!

Sainte Vierge de la Grande Gorge, veille sur nous

Accorde-nous de gravir encore de nombreuses montagnes

Veille-sur nous pour que nous en redescendions sains et saufs

Protège-nous des chutes de pierre, de la foudre et de ces racines qui nous font parfois trébucher

Offre-nous des instants de grâce dans la contemplation de l’œuvre que la Nature a créé

Permets-nous de rencontrer fréquemment les animaux et les oiseaux qui peuplent nos massifs

Préserve-nous des attaques de la gent canine – surtout des chiens de troupeau

Aide-nous à être plus forts

Ne nous soumets pas à l’épreuve cruelle du point de côté

Ne nous inflige pas non plus de crampes ni de courbatures trop douloureuses

Accorde-nous d’avoir un cœur fort et de ne jamais connaître la fibrose ou l’arythmie

Fais que notre VMA et notre VO2 max augmentent

De même que notre capacité pulmonaire (celle de Kilian Jornet est de 5,3 litres)

A défaut, permets-nous de gravir au moins une fois dans notre vie les marches d’un podium – même de la plus obscure des courses

Enfin, ralentis dans la mesure du possible l’usure des semelles de nos baskets, jamais assez résistantes quoiqu’en disent les fabricants

Amen

13 km de philosophie au pied du Mont-Blanc

Samedi 2 mars, 17 h 56. Vite, vite, vite! Plus que 4 minutes ou je vais louper le départ de la Courmayeur Winter Eco Trail by Night!

Ce serait tellement affreux d’arriver trop tard et d’être condamné à regarder les autres coureurs attaquer sans moi cette course de 13 km pour 1300 mètres de dénivelé, qui se déroule chaque hiver sur les pistes de la station valdôtaine…

Je sprinte à travers les rues du hameau de Dolonne. Tic tac, tic tac, plus que deux minutes. J’enfile à la hâte les crampons qui me permettront de ne pas glisser sur la neige et la glace.

Zut, ils sont à l’envers. Je les remets aussi vite que possible et fonce vers la ligne du start, pour me glisser parmi les premiers. Le speaker égrène le compte à rebours. 10, 9, 8… décidément, je suis vraiment mal organisé aujourd’hui… 3, 2 – j’avale un gel au miel -, 1… c’est parti!

Je m’élance avec le peloton de tête. La neige est profonde, et surtout plus meuble que prévu, ce qui me coûte une énergie folle.

Heureusement, on est tous logés à la même enseigne. Hormis les trois coureurs de tête, qui ont survolé le premier plat rébarbatif et s’élancent déjà à l’attaque de la première pente qui mène au plan Checrouit, 500 mètres plus haut.

La compétition me sort totalement de ma zone de confort. Pas de place pour la contemplation. A chaque instant, mon corps me rappelle ses limites, alors que mon cerveau tente de les contourner en me poussant à aller plus vite. J’oscille entre l’envie d’abandonner et celle d’être le premier.

Je me positionne dans le top 15. La pente est impitoyable, je suis à fond, mon coeur va éclater. Je lutte avec un autre coureur pour ne pas me faire distancer. Au sommet de la première bosse, j’ai gagné 50 centimètres.

Cette mini victoire ne dure pas. Je n’arrive pas à repousser l’assaut d’un trio de coureurs qui me double. Tant pis. Je suis toujours dans les vingt premiers, il faut que je m’accroche. La pente est moins raide, je récupère sur le faux plat qui mène à Plan Chécrouit.

Je passe sans m’arrêter devant le ravitaillement de peur de perdre de précieuses secondes. Un DJ passe un remix de “It’s my life”. Les basses résonnent, c’est bateau mais je me fais emporter par le rythme et j’arrive à accélérer un peu.

Deux autres coureurs me talonnent. Je reste à leur hauteur quelques minutes, puis les laisse partir, en me disant qu’il faut que je garde des forces pour la fin. J’apprécie la vue sur la chaine du Mont Blanc, et en particulier sur l’Aiguille noire de Peuterey, qui se drape de lueurs bleutées. Le ciel est sans nuages, des étoiles s’allument dans le ciel. Magique!

La dernière montée est bientôt finie. En fait, cette année, à cause des chutes de neige abondantes et du froid, le parcours a été modifié à la dernière minute. On ne montera donc pas au col Chécrouit comme c’était prévu.

Je me brûle la gorge avec le thé chaud qu’on me tend au ravito, recrache le biscuit sec qui menaçait de m’étouffer et m’élance dans la descente abrupte de 1000 mètres vers Courmayeur.

Dérapant, glissant, je cours le plus vite que je peux pour ne pas me faire rattraper. Personne derrière pour le moment. Quelques spectateurs m’encouragent, je commence à voir le bout du tunnel.

Plus que 500 mètres de dénivelé et je serai en bas. Mes chevilles commencent à souffrir de toutes les torsions que la texture changeante de la neige leur fait subir. Pas grave. Je débouche sur le plat qui précède l’arrivée.

J’ai enfin réussi à rattraper le coureur qui était devant moi, mais il y en a un autre qui me talonne à présent. Je vois la lumière de sa frontale qui lèche la neige autour de moi.

Je ne serai pas sa proie. Je rassemble mes dernières forces et passe l’arrivée le premier en poussant un cri inattendu venu du fond de mes tripes. Sur les derniers mètres, j’ai vraiment tout donné.

A bout de souffle, je m’écroule sur une chaise. Je suis dix-neuvième. Et vraiment content de cette fin de course.

En buvant un vin chaud qui m’enveloppe dans une douce torpeur, je me prends à rêver d’être plus rapide, plus endurant, plus déterminé. Finalement, c’est peut-être bien de participer de temps en temps à une compétition si c’est pour rentrer chez soi motivé à faire mieux la prochaine fois?

Chasse-neige dans les rues blanches de Genève

Décidément, cette semaine on est gâtés: après le froid polaire, la neige!

Ce matin, à 5 heures, tout était blanc dehors. Ce n’était pas une de ces minces couches qui fondent toujours trop vite, laissant un sentiment d’inachevé, non. On se serait vraiment cru ailleurs. Dans un autre pays, plus au nord. Ou quelque part en montagne. Bien plus haut en tout cas que les modestes 400 mètres d’altitude de la Cité de Calvin.

Sur les trottoirs, il devait bien y en avoir 10 centimètres. Cette belle neige avait une texture de meringue, légère, que mes pieds déplaçaient comme des lames de chasse-neige en version miniature.

Je me suis dirigé vers le bord de l’Arve, certain d’y trouver mon bonheur. Le sentier était vierge d’empreintes humaines. J’étais le premier ce matin à passer par les bois qui bordent l’eau, avec quelques lièvres dont les empreintes étaient bien visibles.

Habituellement audible à cet endroit, le bruit des voitures qui roulaient au pas était réduit à un murmure insignifiant. Dans le ciel, la lueur rose, caractéristique des aubes neigeuses. Tout était magnifiquement silencieux et figé.

J’ai poursuivi ma course le long des champs, passant par Villette et Chêne-Bourg où j’ai rejoint un nouveau tronçon récemment ouvert du cheminement piétonnier du Ceva. Dans le jour naissant, on pouvait distinguer quelques silhouettes vaguement éclairées par les réverbères. Une vision en noir et blanc.

J’ai dépassé un cycliste en difficulté, puis un autre. Même sans forcer l’allure, ce matin, c’était moi le plus rapide. En ville, j’ai remonté de longues files de voitures à l’arrêt, dans un état de jubilation intense tandis que quelques coups de klaxons rageurs se faisaient entendre ici et là.

Les rues de Genève sont toujours blanches. Si vous en avez l’occasion, à midi ou ce soir, prenez vos baskets et allez faire un tour. Que ce soit pour quinze minutes ou deux heures, ce sera forcément magique!