Tor des Géants, le voyage au bout de la nuit

Tic tac, tic tac, le compte à rebours a commencé. Il ne reste plus que deux semaines avant le départ du Tor des Géants. Recensée dans le top 10 des ultra-trails les plus difficiles du monde par Red Bull, la “Course des masochistes” rassemble chaque année 750 coureurs désireux de relever ce défi XXL: 336 kilomètres à parcourir en boucle depuis Courmayeur, quasi 31000 mètres de dénivelé, 25 cols à plus de 2000 mètres, des conditions météo souvent dantesques, une privation constante de sommeil…

 

 

J’ai participé aux deux dernières éditions, c’est vraiment du costaud. La première année, j’ai dû abandonner au 280ème kilomètre, après avoir évité de justesse le déchirement de mon quadriceps. En 2017, une double tendinite tibiale m’a contraint à jeter l’éponge au 220ème. Paradoxalement, je n’en garde que de très bons souvenirs.

En fait, c’est une course qui m’a tellement marqué qu’elle fait désormais partie intégrante de ma vie. En septembre, beaucoup se réjouissent des désalpes, des vendanges, des fêtes qui vont avec, de la venue de l’automne. Moi, c’est le Tor que j’attends avec impatience. J’aime l’idée que ce voyage puisse durer jusqu’à 7 jours et 6 nuits. Une course de 100 km, voire de 100 miles comme l’UTMB, a un début et une fin qu’on peut clairement appréhender. Avec le Tor, c’est impossible. On ne peut jamais tout prévoir. C’est une aventure, une vraie.

Nicolas Bouvier disait que le voyage vous fait ou vous défait. C’est la même chose avec cette course. On peut se projeter à deux voire trois jours, et encore. Tant d’éléments peuvent venir chambouler le programme: un pépin de santé, la météo, le moral, un problème de matériel… Le premier jour, on est valide, tout semble faisable. Après 150 ou 200 km, plus rien n’est sûr. La fatigue fait son travail de sape. Elle joue avec les nerfs, triture les émotions. Beaucoup de coureurs ont des hallucinations. Ils voient des choses et des gens qui n’existent pas.

 

 

Je comprends qu’on puisse trouver pareille entreprise démesurée, voire stupide. Je pense pour ma part que c’est justement la longueur de la course qui lui confère toute sa beauté. Dans nos existences millimétrées, où tant de choses sont mesurées et évaluées, le Tor offre une opportunité unique de sortir du temps. Jour après jour, on entre dans une dimension parallèle. Il n’y a plus de jour, plus de nuit. On incarne la progression. On devient le paysage.

Cette année, je me suis mieux entraîné mais à deux semaines du départ, je sais bien que cela ne me donne aucune garantie. Je suis néanmoins impatient de partir pour ce voyage vers les montagnes et de laisser mon esprit vagabonder aussi librement que mes pas à travers les montagnes du val d’Aoste. Quelques jours durant, je serai un pèlerin en baskets qui essaiera de marcher jusqu’au bout de lui-même, au-delà de la nuit.

 

 

Attention à ne pas jeter l’éponge trop vite

Il y a deux semaines, j’ai participé au Gran Trail Courmayeur, une épreuve de 105 km pour 7000 mètres de dénivelé positif. La météo annonçait un grand soleil pour la première partie du weekend et c’est donc avec un matériel obligatoire minimaliste que je me suis aligné au départ à 7 heures, le samedi 14 juillet. Le début de course s’est bien passé et j’ai pu faire les premières dizaines de kilomètres en me maintenant sans trop de difficulté aux abords de la quarantième place. Jusque là, tout allait bien.

A peu près tous les organisateurs présentent leur événement comme “Le plus beau”, “Le plus sauvage”, “Le plus dur”, etc. Le Gran Trail ne déroge pas à la règle, mais contrairement à bien des compétitions, tous ces superlatifs correspondent à la réalité. Pour commencer, le parcours est vraiment somptueux. On traverse d’abord le vallon de la Thuile puis tout le Val Veny, en passant par plusieurs cols très peu fréquentés. Longeant le fil d’arêtes aériennes, on accède à des belvédères offrant des vues renversantes sur le versant italien de la chaîne du Mont-Blanc.

Malheureusement, nous n’avons pas pu profiter longtemps de ce décor de carte postale. Très vite, le ciel s’est obscurci et des nuages de mauvais augure se sont amoncelés dans le ciel. Les premières gouttes ont commencé à tomber en début d’après-midi, sous le col de Youlaz. Le vent s’est levé, la pluie a forci et bientôt le ciel s’est empli de grondements menaçants. J’ai continué ma progression trempé, le moral dans mes chaussettes humides. Vers le milieu d’après-midi, il y a bien eu une accalmie, mais elle a été de courte durée.

Un autre orage s’est abattu sur la vallée en début de soirée, juste au moment où je pointais au contrôle de Dolonne, au 75e kilomètre. Après avoir mangé un copieux plat de pâtes et repris des forces, j’ai commencé à douter. Comment allais-je survivre aux trente prochains kilomètres sans vêtements de pluie sérieux ? Le ciel continuait d’être zébré d’éclairs et à mesure que passaient les minutes, je sentais s’envoler ma motivation. Pourtant, autour de moi, d’autres coureurs repartaient dans la nuit, indifférents à ces conditions dantesques.

Dans ma tête, une petite voix continuait de me répéter que je n’étais pas suffisamment équipé pour une nuit en montagne. Parfaitement d’accord avec ce constat, je ne me voyais pas continuer. D’un autre côté, je savais pour l’avoir déjà vécu qu’un abandon n’était pas sans conséquences. Dans le cas où c’est à cause d’une douleur ou d’une blessure, cela peut-être un soulagement de s’arrêter. Mais après quelques heures de repos, le doute revient comme un boomerang. Est-ce que c’était vraiment justifié? N’aurait-il pas quand même fallu pousser encore, quitte à finir vraiment blessé?

Sur le moment, c’est difficile de faire la part des choses. Après 75, 100 ou 200 kilomètres de course, on n’est plus en état de raisonner avec logique. N’importe quelle personne censée dirait que quand on n’en peut plus, il faut abandonner. Mais les courses de longue distance comportent une part d’irrationnel qui fait qu’on ne peut pas penser comme dans la vie de tous les jours. Parfois, après des passages à vide qui paraissent interminables, on revient à la vie. Littéralement.

J’avais l’impression de m’engluer et je sentais que plus j’attendais, plus j’aurais de la peine à repartir. C’est justement à ce moment que mon ami Franco, responsable de la communication de la course, est passé me demander quand je comptais y aller. Je lui ai répondu que j’envisageais presque de jeter l’éponge, n’ayant pas d’habits chauds pour affronter le mauvais temps dans la montagne. Il m’a répondu avec son sens de l’humour habituel: “Tu ne vas quand même pas te laisser abattre par deux gouttes de pluie?” Alors que l’averse redoublait, il a corrigé: “D’accord, trois gouttes!” Puis, spontanément, il a enlevé la polaire qu’il portait et me l’a tendue. “Tu la veux? Prends-la!”

Je n’avais plus d’excuse. Je me suis levé d’un bond, j’ai fait mon sac, rempli mes gourdes, et je suis reparti le moral gonflé à bloc, alors que quelques minutes plus tôt, j’étais quasi certain de ne pas finir la course. Etant sorti du top 50 après cette longue interruption, j’ai effectué sans me presser les trente derniers kilomètres, m’accordant même le luxe d’une sieste de 45 minutes sur un banc, à un ravitaillement. Emmitouflé dans la polaire de Franco, je n’avais plus peur de rien.

Le jour s’est levé lentement et avec lui j’ai pu admirer le Mont-Blanc paré de lueurs roses. Les montées et descentes interminables de la fin de course ont laissé la place à un sentier filant droit vers le centre de Courmayeur. J’ai atteint les premières maisons du village puis, au bout d’un virage, j’ai aperçu le clocher de l’église. J’étais arrivé.

J’ai été submergé par une immense émotion. On est toujours heureux de finir des courses aussi longues. Mais après avoir repassé des dizaines de fois dans ma tête ce moment où j’avais tellement envie d’abandonner, passer la ligne d’arrivée avait une saveur particulière. En regardant vers le ciel parfaitement bleu, j’ai réalisé à quel point je me serais mordu les doigts d’avoir jeté l’éponge. J’espère ne jamais oublier cette leçon: il faut faire très attention de ne pas abandonner trop vite.

Soleil de minuit sur les crêtes de la Vallée verte

L’été, ceux qui vivent au nord du 66ème parallèle ont de la chance. Le soleil ne se couchant pas durant la belle saison, ils peuvent faire ce qui leur plaît dehors, en bénéficiant quasi 24 heures sur 24 d’une luminosité naturelle.

Si nous autres Romands ne sommes qu’au 46ème parallèle, nous pouvons tout de même profiter à cette période de l’année de journées qui s’étirent et admirer au passage des couchers de soleil absolument spectaculaires. Pour cela, pas besoin d’aller loin. Une éminence avec un horizon dégagé suffit. Situé à 45 minutes environ de Genève, le pic de Marcelly est l’un de ces belvédères privilégiés que je ne peux que vous recommander de gravir.

L’accès est facile. Entrez Mieussy dans le GPS. Depuis Genève, il y a un petit bout d’autoroute (sortir à la Vallée verte), puis vingt-cinq minutes de départementale. D’entrée, le sentier grimpe droit dans la forêt en suivant un chemin de croix qui mène à la grotte du Jourdy. Cette vaste cavité abrite le sanctuaire de la Sainte Famille, érigé en 1881 afin de protéger les villageois contre les chutes de pierres, fréquentes dans le massif.

Devenant encore un peu plus abrupt, le sentier passe dans une falaise équipée de câbles – rassurez-vous, on est loin de la face Nord de l’Eiger! On atteint ensuite le replat de Roche-Pallud. Un petit paradis, avec des pâturages en pente, quelques fermes rénovées avec soin, des potagers et des terrasses parfaitement entretenues. De là, on gagne le début de la crête qui s’étire sur près de deux kilomètres jusqu’au pic Marcelly, flanqué d’une croix géante, véritable phare alpin que même le plus myope des coureurs ne pourrait manquer.

A cheval sur ces vagues herbeuses, comment ne pas être envahi par un immense sentiment de bonheur et de liberté? On n’a pas tous les jours l’occasion de courir entre ciel et terre, avec une vue à 360 degrés sur les massifs environnants. En toile de fond, le Mont-Blanc, drapé dans des lueurs roses et bleues, assure une partie du spectacle.

Là-haut, pas un bruit, juste le souffle des herbes hautes et les fleurs que le vent caresse, emplissant l’air de fragrances sauvages. On aimerait que ça ne se termine jamais. L’effort n’est pas pénible, on navigue sur un sentier étroit mais facile. L’arrivée au pic Marcelly est hollywoodienne, avec cette croix qui, vue de près, semble encore plus surdimensionnée.

La frontale étant restée à la maison, on n’a malheureusement pas pu prendre le temps de s’asseoir pour contempler le paysage et regarder le soleil descendre lentement à l’horizon. Non, c’est au pas de charge qu’il a fallu redescendre. La crête en sens inverse, le hameau de Roche-Pallud, un bout de forêt, la falaise et le chemin de croix, envahi de mille cailloux et de branches invisibles. Quand on est arrivés à la voiture, il faisait nuit noire alors que 45 minutes plus tôt, on était des chocards planant dans le soleil de minuit.

Marre du Mondial? Regardez plutôt le trail!

Après la navrante défaite de l’équipe suisse face à la Suède, vous serez sans doute nombreux à venir grossir le flot des mécontents qui ne veulent plus entendre parler du Mondial. Si vous en avez assez de toute cette ferveur footballistique, sachez que le ballon rond n’est pas le seul sport digne d’être regardé sur le petit écran durant l’été.

Vous me voyez venir, je veux parler… du trail, bien sûr! De plus en plus populaire, cette discipline fait désormais l’objet de suivis «live», qui rassemblent des dizaines de milliers d’internautes. Dimanche dernier, le Marathon du Mont-Blanc a ainsi été retransmis du premier au dernier kilomètre par la société Euro Media, qui filme entre autres le Tour de France chaque été.

On est loin de la vidéo amateur et des images qui tanguent au point que vous finissez par en avoir la nausée. Hélicoptères, VTT électriques, drones et cameramen ont en effet été mobilisés pour talonner les coureurs y compris sur les sentiers les plus sinueux (et à près de 20 km/h dans certaines descentes), offrant à tous ceux qui n’avaient pu faire le déplacement un spectacle haletant.

Pour sa 40ème édition, le Marathon du Mont-Blanc a vu s’affronter plusieurs cracks, dont Kilian Jornet. Tenu éloigné des circuits durant trois mois suite à une fracture du péroné survenue durant une compétition de ski-alpinisme, le Catalan a fait son come-back en seigneur, parvenant à s’imposer en 3 h 54, avec 4 minutes d’avance sur ses poursuivants: le Neuchâtelois Marc Lauenstein, qui a terminé 2ème en 3 h 58, et le Norvégien Stian Angermund-Vik, 3ème en 4 h 00.

Sans l’air d’y toucher, comme à son habitude – trois jours avant la course il escaladait le Mont-Blanc en solo par une voie particulièrement difficile sur le versant italien -, Kilian Jornet a contribué à ajouter la dimension épique qui distingue les plus belles courses. Les yeux rivés sur mon écran, tasse de café en main, je l’ai regardé partir vite, très vite, dans le groupe de tête comprenant une dizaine de coureurs. En bon fan, je murmurais de temps à autre “allez, Kilian, allez”, à mesure que le champion remontait les places les unes après les autres, jusqu’à se retrouver seul en tête.

C’était la première fois que je regardais une course de montagne comme à la télévision. Cela m’a plu et captivé. La médiatisation croissante du trail ne fait pas que des heureux, mais elle a ceci de bon qu’elle permet aux spectateurs novices de mettre un visage sur le nom des coureurs au top de la discipline. Morale de l’histoire: il n’y a pas que le foot dans la vie… et pas que Kilian Jornet qui mérite d’être toujours sous le feu des projecteurs!

Photo: David Gonthier

 

 

A saute-volcan sur l’île de Tenerife

Me voilà de retour sur terre, quatre jours après avoir terminé le Tenerife Bluetrail, un ultra de 102 km pour 6400 mètres de dénivelé positif. C’est drôle comme la mémoire fonctionne. J’ai presque l’impression aujourd’hui que ces 19 heures et trois minutes de montées, de descentes, d’exaltation, de fatigue, de chaleur et de visions n’ont jamais existé.

Sur la ligne de départ, donné vendredi 8 juin à 23 h 30 sur la plage de Fanabe, on était près de 400. Il y avait surtout des Espagnols, pour la plupart membres de clubs locaux. Pas de star internationale, mais des coureurs capables de couvrir cette distance à un train d’enfer. Réputé autant pour sa difficulté que pour sa beauté, cet ultra n’attire paradoxalement pas encore les foules. Le parcours traverse l’île du sud au nord, en passant par le sommet du Teide, un volcan qui a donné son nom à un site naturel exceptionnel inscrit au Patrimoine mondial de l’Unesco.

Parti dans le groupe des cent premiers, je suis vite rentré dans le rythme de la course. On a laissé derrière nous cette partie très touristique de l’île pour gagner les contreforts des montagnes. 102 kilomètres, c’est une distance impressionnante mais qui fond comme un morceau de sucre dans une tasse de café. Après 7 ou 8 km au pas de charge, il n’en restait déjà plus que 90 et des poussières.

Venga, chicos, animo!

Passé le premier ravitaillement, je me suis accroché à un groupe d’Espagnols que j’ai suivi durant près de deux heures dans un silence seulement troublé par les “Venga, chicos, animo!” échangés par les coureurs se croisant ou se dépassant dans l’obscurité. Il y a des moments, surtout la nuit, où l’on est littéralement hypnotisé par de petits détails, comme la couleur des chaussettes de celui qui vous précède, la façon dont il pose les pieds ou encore la manière avec laquelle il s’appuie sur ses bâtons pour progresser. Sans presque m’en rendre compte, j’ai passé le cap du 20è puis du 30è kilomètre.

J’étais trop pris par l’envie d’avancer pour chercher à contempler le paysage nocturne, mais pour être passé dans cette zone de jour, la veille, je pouvais parfaitement visualiser le décor lunaire façonné par les éruptions volcaniques successives. Trottinant au milieu des pins des Canaries, j’ai poursuivi mon chemin, surpris par la quantité de sueur que mon corps pouvait produire. J’étais littéralement trempé. On se serait cru dans la jungle tellement l’air était humide. Un épais brouillard s’est levé, ajoutant encore à l’irréalité du moment.

Sachant que la nuit ne durerait pas, j’ai profité des rares sections plates pour éteindre de temps à autre ma frontale et admirer les étoiles. Le temps a continué à filer. A 4 heures du matin, j’ai écouté un peu de musique pour penser à autre chose qu’à mon envie de dormir. Parvenu à un plateau, vers 2000 mètres d’altitude, la lueur du jour, d’abord très faible mais tout de même visible, a percé les ténèbres. Les silhouettes des arbres ont commencé à se détacher progressivement sur un ciel de plus en plus bleu. En contrebas, une mer de nuages cotonneux flottait au-dessus de la forêt.

A un détour du sentier, le soleil s’est levé pour de bon et au même moment, j’ai aperçu pour la première fois la pyramide massive du Teide, le plus haut sommet des Canaries, mais aussi d’Espagne. Un colosse de 3718 mètres! Encore quelques heures et je serais moi aussi en haut. Depuis le temps que j’attendais ce moment…

Au ravitaillement du 48è, j’ai trouvé des pâtes, des fruits frais, du café bien chaud, une vraie oasis. C’est le seul moment de la course où je me suis octroyé une pause assise de dix minutes. Mais étant bien parti, je voulais vite me remettre en chemin. Je peux l’avouer maintenant, le gros morceau à venir me préoccupait un peu. Car en termes d’acclimatation à l’altitude, j’aurais pu mieux faire que de passer trois jours au bord de l’océan à boire des cervezas et à manger du poisson.

Un cosmonaute en baskets

Je me suis remis en route dans une lumière orange éblouissante. Les 500 premiers mètres de la montée ont été vite avalés, mais dès 2500 mètres d’altitude, j’ai dû ralentir. Plusieurs coureurs m’ont dépassé. Je continuais d’avancer du mieux que je pouvais en composant avec une sensation de vertige persistante, qui me faisait vaciller à chaque fois que je regardais de côté ou derrière moi. Mais un pas après l’autre, tout finir par passer, y compris les moments les plus pénibles.

Peu après 3300 mètres d’altitude, après une dernière épaule rocheuse, j’ai entrevu enfin les pylônes de la gare d’arrivée du téléphérique du Teide, où se trouvait le ravitaillement du 58è kilomètre. Le chaos de blocs rocheux que j’escaladais péniblement a cédé la place à un sentier pierreux bien aménagé. J’ai pu reprendre une cadence plus rapide et je suis enfin arrivé à la cabane où d’autres coureurs reprenaient des forces.

Sans traîner, j’ai rempli mes gourdes, avalé une demi assiette de pâtes debout et je suis reparti, en me réjouissant de reprendre un peu mes esprits une fois redescendu de quelques centaines de mètres. Le vent qui soufflait avec force est tombé comme par enchantement de l’autre côté de la montagne. Un nouveau panorama s’est ouvert devant moi, époustouflant. Mille mètres plus bas, je pouvais voir s’étendre à perte de vue un autre haut plateau, seulement zébré par le trait blanc d’une route en gravier pour les jeeps. J’ai pensé à l’émoji de l’astronaute sur mon smartphone. Parfait pour résumer mon sentiment en une image.

Il faisait de plus en plus chaud. J’ai jeté un coup d’oeil à ma montre: Midi et demi. Presque l’heure de la sieste, mais malheureusement pas pour moi. J’ai enchaîné les lacets jusqu’au bas de la pente. Personne derrière, personne devant, j’étais seul au monde. J’ai rejoint bientôt une piste que j’ai suivie durant quelques kilomètres. J’ai pu recommencer à courir librement sans regarder chaque caillou susceptible de me faire trébucher. Une option peu recommandée sur les roches volcaniques aussi abrasives que du papier de verre.

La piste est devenue sentier et je l’ai suivi en serpentant à travers des buissons épineux. Plus aucun souffle de vent ne traversait l’air. Le soleil était toujours plus inamical. L’eau des gourdes était entre tiède et chaude. Ma montre s’est éteinte. Je me suis lancé dans un petit calcul mental pour savoir où j’en étais dans cette longue descente de 25 kilomètres. Une opération a priori toute simple qui m’a néanmoins occupé durant plusieurs minutes.

La tentation de la pastèque

J’ai continué ma progression à un bon rythme. Un coureur rencontré en chemin a pointé du doigt une forêt de pins au loin. J’avais de la peine à croire que c’est là que nous devions aller et pourtant, une heure plus tard, les arbres sont devenus autre chose que de vagues formes dans un paysage. Après ce qui m’a semblé une éternité dans la fournaise, j’ai enfin trouvé l’ombre bienfaisante sous leur couvert.

Je n’ai presque pas regardé une seule fois derrière moi pour voir le chemin parcouru mais je l’ai fait avant que le Teide ne disparaisse tout à fait de ma vue. Je me trouvais alors à une quinzaine de kilomètres de la mer, et donc de l’arrivée. Au ravitaillement du 85è, il y avait de la pastèque, coupée en morceaux et plongée dans des bacs de glace. A la troisième tranche, j’ai pensé à Ulysse cédant au chant des sirènes et je me suis forcé à repartir.

Pendant plusieurs kilomètres, j’ai suivi une piste forestière, avançant à près de 10 km/heure, ce qui m’a semblé assez incroyable après une bonne quinzaine d’heures de course. J’ai continué à descendre dans la forêt et dans les nuages, définitivement à l’abri des rayons impitoyables du soleil. Mais si la distance à parcourir n’était plus très grande, je n’en avais pas fini pour autant avec les surprises. Il me restait encore une dernière montée de 600 mètres à gravir. Un escalier vers le ciel, avec des marches qui semblaient davantage taillées pour des géants que pour les hommes.

Mais comme pour le Teide, je me suis hissé pas à pas vers le haut jusqu’à ce que j’aperçoive la jeep d’une équipe médicale présente pour contrôler l’état de santé des coureurs avant la descente. J’étais tellement fatigué que je prêtais à peine attention à la pluie qui s’était transformée en déluge. En voyant patiner les coureurs dans la boue, j’ai compris que ce n’était pas encore gagné. Certains étaient tellement désespérés par l’état du terrain qu’ils préféraient se laisser glisser sur les fesses que de retomber une énième fois par terre.

Heureusement, aidé par mes bâtons et par une certaine habitude à composer avec la boue, je m’en suis mieux sorti, glanant une dizaine de places au passage. Je voyais la mer à présent. L’arrivée était toute proche. Sur la fin, le tracé n’était pas des plus élégants, mais j’ai essayé d’en faire abstraction. Dans ces moments, de telles pensées peuvent devenir un fardeau. Il ne faut pas leur laisser trop de place. J’ai remis mes écouteurs et continué de me laisser porter par la musique.

A mesure que j’approchais du centre-ville de Puerto de la Cruz, ma foulée est devenue plus souple. J’ai accéléré. Je voulais donner tout ce que j’avais. Je regardais devant moi, savourant la dernière ligne droite. 100 kilomètres derrière, plus qu’un à parcourir. Le meilleur moment de la course. Des passants et des spectateurs ont commencé à applaudir, de plus en plus nombreux à mesure que je me frayais un chemin vers l’arrivée. A 18 h 33, je sautais de joie en passant la ligne symbolique tant attendue, à la 70è place.

Je suis resté quelques instants debout au milieu du vacarme, de la musique, des gens, avant de m’asseoir. C’était un sentiment fantastique. Parce que cette fois, je savais que je pouvais rester là aussi longtemps que je le voudrais. Le temps s’était arrêté de courir en même temps que moi.

Photo: Jordi de la Fuente

Quand coureur rime avec cueilleur

Au moment où j’ai aperçu le premier, je me suis vraiment demandé si ce n’était pas une hallucination. Un bolet ici, sur les hauts du Salève, fin mai?

Je me suis accroupi, transpirant, le regard légèrement brouillé par l’effort, pour le toucher. C’était un de ces spécimens qu’on rêve tous de cueillir un jour: magnifique chapeau brun foncé, pied rebondi, dur comme du béton.

J’ai balayé l’herbe du regard… un deuxième! Une réplique du premier en miniature, pareil aux champignons en massepain qu’on voit dans les vitrines des chocolatiers. J’ai tourné la tête: un troisième, puis un quatrième. En moins d’une minute, j’en avais trouvé six.

J’ai transformé mon t-shirt en baluchon, enfilé avec précaution les bolets dedans et au galop direction la maison. Le sentier était boueux, les pierres glissantes, et j’ai plusieurs fois craint de m’étaler avec mon précieux chargement mais je suis finalement arrivé en un morceau – et les champignons aussi – au pied du Salève.

C’est votre droit de ne pas me croire si je vous dis que juste avant le parking où les randonneurs garent leurs voitures j’ai dû faire un bond d’antilope pour esquiver une couleuvre que j’ai vu un dixième de seconde avant de lui marcher dessus. Deux cent mètres plus loin, dans une zone villas, c’est un lapin qui a sauté hors d’une haie de tuyas juste devant moi, un garçon à ses trousses…

A ce point, je peux bien vous raconter encore ceci: cinq minutes plus tard, en passant devant une station service, j’ai vu briller deux pièces de deux euros par terre, juste à côté du trottoir. C’était vraiment trop. J’avais l’impression d’être François d’Assise, doublé du type qui pourrait bien gagner 100 millions au loto.

Je suis rentré en courant aussi vite que je pouvais, tenant à bout de bras le t-shirt dissimulant tous mes trésors. Avant même de prendre une douche, j’ai jeté une noix de beurre dans une poële et fait revenir quelques secondes à feu vif deux bolets coupés en lamelles d’un demi-centimètre. Ce fut bien sûr délicieux. Cette cueillette est un souvenir que je ne suis pas prêt d’oublier. Quelle chance! Peut-être que je devrais vraiment aller jouer une grille?

Une petite partie de roulette russe

J’y vais ou pas ? C’est LA question qui taraude les coureurs de trail en ces jours de météo instable et souvent orageuse.

Je me la suis posée encore hier après-midi, après avoir vu pour la énième fois sur mon smartphone l’icône d’un éclair menaçant virtuellement la région d’Annecy, où je pensais aller faire un tour à la tombée de la nuit. J’ai hésité: d’un côté la perspective de faire une belle sortie. De l’autre, une vision de moi recroquevillé quelque part en montagne avec l’enfer qui se déchaîne autour de moi. Le non l’a finalement emporté.

Bien m’en a pris car quelques heures plus tard, un violent orage s’est abattu sur l’arc lémanique, avec tonnerre, éclairs et pluie diluvienne. Pour cette fois, j’étais bien content de pouvoir contempler le spectacle depuis ma fenêtre plutôt qu’en direct de Dieu sait quelle crête exposée.

Mais je me suis dit aussi que ça commençait à bien faire. J’ai passé la semaine dernière l’oeil rivé aux applications météo suisses et françaises que je consulte habituellement. Hélas, d’un côté comme de l’autre de la frontière, les devins du temps prédisaient la même chose: des orages, des orages, et encore des orages. Du coup, il a fallu se contenter de petites sorties de dix kilomètres par-ci, vingt kilomètres par là, faute de mieux météorologique.

En l’espace de dix jours, j’ai ainsi remis à plus tard une montée à la Dent de Jaman depuis Montreux, une autre au Grammont – un sommet que j’affectionne tout particulièrement -, sans oublier celle de la Tournette, au-dessus d’Annecy, que j’espérais faire hier. Je tiens les comptes parce que ce n’est vraisemblablement pas terminé. La semaine à venir s’annonce tout aussi instable. L’icône de l’éclair n’est pas près de quitter mon ciel numérique.

Cette immobilité forcée aura eu au moins un mérite: celui de me permettre de réviser mes fondamentaux sur le bon comportement à adopter en cas d’orage, en consultant plusieurs sites spécialisés, dont celui de Suisse Mobile. Je vous passe les conseils du genre “Ne vous aventurez pas en montagne si des orages sont annoncés”. Le pire survient parfois et il faut alors y faire face.

Je vous livre ici le résumé du résumé, en espérant que vous n’ayez jamais à passer de la théorie à la pratique (je me dis la même chose!). Imaginons donc que vous êtes surpris par un grain inattendu dans un endroit exposé, sans échappatoire possible. Jetez au loin vos bâtons de marche, de même que toute pièce d’équipement contenant des parties métalliques, comme une gourde. Puis asseyez-vous sur votre sac, si vous en avez un bien sûr, et tenez-vous accroupi ainsi, les bras entourant vos genoux serrés, de manière à ce que votre contact avec le sol soit réduit au minimum.

Il ne reste alors plus qu’à attendre que ça passe. Plus facile à dire qu’à faire, c’est sûr. Plutôt que de jouer à la roulette russe, le mieux est encore de ronger un peu son frein. Sur nos smartphones, l’icône soleil finira bien par revenir.

A bord du Môle express de 23 h 55

Le Môle est une une montagne idéale, telle qu’aurait pu la dessiner un enfant: un triangle vert coiffé d’une petite pointe de blanc, et c’est tout.

Malgré son allure, peu le regardent. Depuis Genève, on n’a d’yeux que pour le Mont-Blanc et ses satellites. D’ailleurs, je parie que si vous demandez à des connaissances de le nommer, beaucoup donneront leur langue au chat.

Le Môle mérite pourtant toute notre considération, et pas seulement pour sa forme. C’est aussi un terrain rêvé pour la course en montagne. On y trouve de nombreux sentiers, qui permettent de faire des boucles plus ou moins longues, un tour complet ou des montées sèches de type kilomètre vertical.

Hier, après avoir consulté la météo une bonne vingtaine de fois au cours de l’après-midi et imploré autant de fois environ les dieux de la météo de garder pour eux leurs orages, je suis tombé d’accord avec mon acolyte Marco pour tenter une expédition nocturne au lac d’Anterne, un diamant aux eaux émeraude niché sur un plateau au-dessus de Sixt-Fer-à-Cheval.

Mais c’était sans compter avec le Môle, qui a commencé à nous faire de l’oeil dès les premiers kilomètres de l’Autoroute blanche. Tel Ulysse charmé par les sirènes, j’avais déjà oublié notre projet initial. Je n’avais qu’une envie, me retrouver sur la crête sommitale et contempler la plaine en contrebas.

Après un bref conciliabule, on a mis de côté le lac d’Anterne et on s’est déroutés vers La Tour, un petit hameau à l’ouest du Môle, point de départ d’une grimpette de 1200 mètres. Malgré les prévisions, le ciel n’avait plus rien de menaçant, il ne restait donc plus qu’à… monter!

Pour l’anecdote, la dernière fois qu’on avait emprunté ce chemin, c’était il y a trois ans. On était partis depuis Genève, pour une trotte de plus de 30 kilomètres avant d’attaquer la montée proprement dite. Un sacré souvenir, notamment de tous ces cars qui nous klaxonnaient tandis qu’on galopait sur le bas côté d’une nationale un peu trop fréquentée. C’était le mois de mars et la neige nous avait bloqués vers l’altitude de 1500 mètres. On s’y enfonçait jusqu’aux cuisses. Pas très agréable quand on est en shorts…

La forêt nous a avalé comme deux insectes. Sous le couvert des arbres, il faisait chaud et humide. Le sol était recouvert de pollen d’épicéas et de sapins. On aurait dit qu’un géant s’était amusé à le saupoudrer d’un vert fluorescent et pelucheux. On a progressé en silence, le bruit de nos pas amorti par le tapis d’aiguilles du sentier.

On est montés rapidement, et une heure plus tard, on était sur le plateau donnant accès à la crête sommitale, vite avalée elle aussi. De la neige, il n’en restait plus beaucoup, hormis un pan de la corniche géante qui ourle le sommet durant l’hiver.

Une fois qu’on est en haut du Môle, on est comme dans le ciel. Tout en bas, il y a la vallée de l’Arve, et au loin Genève, avec toutes ses lumières, qui scintille. Il n’y avait pas un souffle de vent. Tout était presque trop calme. Quelques gouttes de pluie ont commencé à tomber et avec elles a fondu notre certitude que l’orage n’était plus une menace.

Alors on a dit au revoir à la chauve-souris qui nous tournait autour depuis un moment, et on s’est lancés dans la descente. Juste avant minuit, on était de retour à la voiture. L’aller-retour n’aura guère duré plus de deux heures. Express mais tellement dépaysant!

Gravir un volcan pour toucher les étoiles

Dans 30 jours, si tout va bien, je suis là-haut. Je me suis inscrit au Tenerife Bluetrail, tenté par la perspective de découvrir des paysages grandioses et de vivre une aventure qui s’annonce excitante. La course traverse cette île de l’archipel des Canaries sur un axe sud-nord avec comme cerise sur le gâteau, un passage par le sommet du volcan Teide, sa plus haute éminence, qui culmine à 3718 mètres d’altitude au-dessus du niveau de la mer.

Il faudrait être blasé pour ne pas être emballé à l’idée de gravir un volcan, qui plus est sur une île. Pour moi qui ai lu et relu Voyage au centre de la terre, de Jules Verne, qui ai vu tous les documentaires de Haroun Tazieff – enfant je me rappelle d’ailleurs avoir voulu faire le même métier, volcanologue ! -, ces montagnes qui crachent (potentiellement) du feu font rêver.

Pour revenir à des considérations plus terre à terre, le format ultra de l’épreuve à laquelle je vais participer est de 102 kilomètres pour un dénivelé positif de 6784 mètres et autant en négatif, soit plus de 13 500 mètres de dénivelé cumulé. Je l’avoue, au moment de m’inscrire, j’avais regardé ces chiffres d’un oeil distrait. Jusqu’à ce post qui m’a amené à les examiner de plus près, je pensais que les montées ne dépassaient pas les 3500 mètres… Mais bon, quand on aime on ne compte pas, dit l’adage.

Le départ de la course sera donné à 23 h 30. Sur l’archipel des Canaries, le ciel est d’une limpidité inouïe. En l’absence de pollution lumineuse, la nuit prend vie, devient tridimensionnelle. Quand on la regarde couché sur le dos, on a l’impression d’être dans un cinéma imax. Les étoiles donnent le vertige. Les astronomes assurent que depuis Tenerife, on peut observer 83 des 88 constellations répertoriées. C’est peu dire que je me réjouis.

Pour profiter du spectacle et pouvoir regarder autre chose que mes baskets, il faudra être en forme. Il ne me reste donc plus que quatre semaines pour peaufiner l’entraînement réalisé tout au long de l’hiver, en diminuant la charge sur les derniers jours. Le challenge va être d’accumuler un maximum d’heures de course et de dénivelé, sans trop en faire non plus pour éviter de se blesser. C’est exaltant de sentir une telle échéance se rapprocher.

Sur nos montagnes, la neige a enfin commencé à fondre, ce qui permet de commencer à envisager, selon les secteurs, des sorties à 2000 mètres d’altitude. Il y a quelques jours, j’ai fait un repérage à Chamonix, où je n’avais pas couru depuis l’automne dernier. Quel bonheur de cavaler au coeur de cette carte postale, la chaîne du Mont-Blanc devant soi. Sur les sentiers, personne. Ce sentiment formidable d’être complètement seul, dans un entre-saison où le monde d’en haut semble tout neuf.

Interdit de cueillir les fleurs de pierre

Elle est belle, cette fleur de pierre édifiée au sommet du Monte Generoso par l’architecte Mario Botta. Indifférente à la neige qui recouvre encore les sommets du Tessin en ce mois d’avril, elle dévoile sans pudeur la beauté de ses corolles de béton parfaitement symétriques aux centaines de visiteurs qui montent chaque jour en train à crémaillère pour l’admirer.

Pour me l’approprier différemment, j’ai voulu aller la voir en courant pendant le weekend de Pâques. Avant de me mettre en route, j’ai dû attendre patiemment la fin d’une perturbation. Trois jours de pluie plus tard, la météo a enfin daigné m’offrir une éclaircie.

Je suis parti de Melide léger – en fait sans rien du tout -, pensant faire l’aller retour en moins de cinq heures. Sitôt passé Bissone et ses jolies maisons colorées qui se reflètent dans les eaux du lac de Lugano, j’ai pu rapidement attaquer la montée menant à Arogno.

En coup de vent, j’ai traversé ce charmant village lové au creux des collines et j’ai poursuivi la montée à travers une magnifique châtaigneraie. Passé l’alpage de Pianca, j’ai accéléré, grisé par la perspective de déboucher bientôt sur la crête sommitale.

Si la plupart du temps les choses se passent comme on les prévoit, cela n’a pas été le cas cette fois. Le sentier est devenu plus raide et, en le voyant se couvrir de neige vers 1100 mètres d’altitude, j’ai eu soudain la prémonition que c’était loin d’être gagné.

Vingt minutes plus tard, je me retrouvais à traverser des pentes de plus en plus raides, de la neige jusqu’aux mollets, avec deux bouts de bois en lieu et place des bâtons que je n’avais pas pris la précaution d’emporter. Ma progression devenait hasardeuse et plus d’une fois mes pieds ont ripé sur une portion de neige verglacée.

Appuyé à un arbre, j’ai fait le point. Il me restait bien deux kilomètres d’arête à faire, et au vu des conditions, mon entreprise semblait compromise. Je n’ai pas réfléchi longtemps avant de décider de faire demi-tour. J’ai dévalé le sentier à toute vitesse, regagné Arogno, toujours endormi, et tiré tout droit vers Rovio, un autre village d’où je pensais pouvoir reprendre mon ascension, par un sentier plus facile et surtout moins enneigé.

J’en étais à deux heures trente de course et plus de 1000 mètres de dénivelé quand j’ai abordé la seconde montée. Le début s’est passé sans accrocs. Des châtaigneraies, encore. Le chuintement de mes pas foulant le tapis de feuilles brun-roux au sol. Un renard, en chasse, qui a filé comme le vent dès qu’il m’a entendu arriver. Puis à nouveau le silence, comme une musique. J’ai dû parfois chercher mon chemin en même temps que le sentier devenait plus abrupt.

Quelques minutes plus tard, j’ai retrouvé la neige, puis la glace. Agrippé à des racines, j’ai tenté de couper dans la pente pour éviter les passages les plus scabreux, évitant de trop réfléchir au vide qui se creusait sous mes pieds. J’ai poursuivi en me disant que j’affrontais sans doute les dernières difficultés avant la gare intermédiaire de Bellavista, qui devait maintenant être toute proche.

Mais ce n’est pas parce qu’on touche au but que l’échec est définitivement écarté. Voilà à peu près ce que je me suis dit en voyant le sentier soudainement mangé par la neige et par des rochers éboulés. J’ai fait une timide tentative pour traverser ce passage armé de deux nouveaux bâtons de bois, mais le coeur n’y était plus. Je suis resté là un moment, le temps d’accepter que je ne passerais pas non plus cette fois, puis j’ai rebroussé chemin.

D’un coup, la faim et la soif me sont tombés dessus. Je me suis arrêté près d’un torrent pour boire tout mon saoul. Je suis redescendu avec un étrange sentiment d’inachevé, malgré les 30 kilomètres et 2000 mètres de dénivelé de cette épopée. Arrivé en bas de la montagne, je me sentais bien, presque philosophe malgré moi. La fleur de pierre ne s’était pas laissée cueillir cette fois. Et si c’était bien comme ça ?

De retour à Genève, j’ai retrouvé mon Salève avec plaisir et j’y ai fait plusieurs belles sorties. Mais je continue de suivre avec attention l’évolution des températures au Tessin. Sur les cimes, la neige est en train de fondre à grande vitesse. Bientôt, je pourrai retourner voir ma fleur de plus près.