Interdit de cueillir les fleurs de pierre

Elle est belle, cette fleur de pierre édifiée au sommet du Monte Generoso par l’architecte Mario Botta. Indifférente à la neige qui recouvre encore les sommets du Tessin en ce mois d’avril, elle dévoile sans pudeur la beauté de ses corolles de béton parfaitement symétriques aux centaines de visiteurs qui montent chaque jour en train à crémaillère pour l’admirer.

Pour me l’approprier différemment, j’ai voulu aller la voir en courant pendant le weekend de Pâques. Avant de me mettre en route, j’ai dû attendre patiemment la fin d’une perturbation. Trois jours de pluie plus tard, la météo a enfin daigné m’offrir une éclaircie.

Je suis parti de Melide léger – en fait sans rien du tout -, pensant faire l’aller retour en moins de cinq heures. Sitôt passé Bissone et ses jolies maisons colorées qui se reflètent dans les eaux du lac de Lugano, j’ai pu rapidement attaquer la montée menant à Arogno.

En coup de vent, j’ai traversé ce charmant village lové au creux des collines et j’ai poursuivi la montée à travers une magnifique châtaigneraie. Passé l’alpage de Pianca, j’ai accéléré, grisé par la perspective de déboucher bientôt sur la crête sommitale.

Si la plupart du temps les choses se passent comme on les prévoit, cela n’a pas été le cas cette fois. Le sentier est devenu plus raide et, en le voyant se couvrir de neige vers 1100 mètres d’altitude, j’ai eu soudain la prémonition que c’était loin d’être gagné.

Vingt minutes plus tard, je me retrouvais à traverser des pentes de plus en plus raides, de la neige jusqu’aux mollets, avec deux bouts de bois en lieu et place des bâtons que je n’avais pas pris la précaution d’emporter. Ma progression devenait hasardeuse et plus d’une fois mes pieds ont ripé sur une portion de neige verglacée.

Appuyé à un arbre, j’ai fait le point. Il me restait bien deux kilomètres d’arête à faire, et au vu des conditions, mon entreprise semblait compromise. Je n’ai pas réfléchi longtemps avant de décider de faire demi-tour. J’ai dévalé le sentier à toute vitesse, regagné Arogno, toujours endormi, et tiré tout droit vers Rovio, un autre village d’où je pensais pouvoir reprendre mon ascension, par un sentier plus facile et surtout moins enneigé.

J’en étais à deux heures trente de course et plus de 1000 mètres de dénivelé quand j’ai abordé la seconde montée. Le début s’est passé sans accrocs. Des châtaigneraies, encore. Le chuintement de mes pas foulant le tapis de feuilles brun-roux au sol. Un renard, en chasse, qui a filé comme le vent dès qu’il m’a entendu arriver. Puis à nouveau le silence, comme une musique. J’ai dû parfois chercher mon chemin en même temps que le sentier devenait plus abrupt.

Quelques minutes plus tard, j’ai retrouvé la neige, puis la glace. Agrippé à des racines, j’ai tenté de couper dans la pente pour éviter les passages les plus scabreux, évitant de trop réfléchir au vide qui se creusait sous mes pieds. J’ai poursuivi en me disant que j’affrontais sans doute les dernières difficultés avant la gare intermédiaire de Bellavista, qui devait maintenant être toute proche.

Mais ce n’est pas parce qu’on touche au but que l’échec est définitivement écarté. Voilà à peu près ce que je me suis dit en voyant le sentier soudainement mangé par la neige et par des rochers éboulés. J’ai fait une timide tentative pour traverser ce passage armé de deux nouveaux bâtons de bois, mais le coeur n’y était plus. Je suis resté là un moment, le temps d’accepter que je ne passerais pas non plus cette fois, puis j’ai rebroussé chemin.

D’un coup, la faim et la soif me sont tombés dessus. Je me suis arrêté près d’un torrent pour boire tout mon saoul. Je suis redescendu avec un étrange sentiment d’inachevé, malgré les 30 kilomètres et 2000 mètres de dénivelé de cette épopée. Arrivé en bas de la montagne, je me sentais bien, presque philosophe malgré moi. La fleur de pierre ne s’était pas laissée cueillir cette fois. Et si c’était bien comme ça ?

De retour à Genève, j’ai retrouvé mon Salève avec plaisir et j’y ai fait plusieurs belles sorties. Mais je continue de suivre avec attention l’évolution des températures au Tessin. Sur les cimes, la neige est en train de fondre à grande vitesse. Bientôt, je pourrai retourner voir ma fleur de plus près.

Un p’tit col en rêve pour dire au revoir à l’hiver

C’est le printemps. Enfin.

Les températures sont plus douces, les jours s’allongent, l’air sent autre chose que le froid. Bientôt, il y aura des fleurs et des insectes à la place de la neige même sur les plus hauts pâturages.

Cette nuit, avant que le réveil ne me tire de mon sommeil, j’ai rêvé de la sortie la plus épique de cet hiver. Il serait plus juste de dire que c’était la pire de toutes, et de loin.

En plein trip “Un p’tit col pour la route”, Marco (il faut que je fasse son portrait ces prochains jours, histoire de faire enfin les présentations comme il faut) et moi avons mis le cap sur les Voirons, pour monter en courant le col de Saxel.

Un soir après le travail, on s’est donc mis en route vers ce massif à l’est du canton de Genève, connu pour son monastère Notre-Dame de la Gloire-Dieu, où sont accueillies des jeunes sœurs pour leurs premières années de vie monastique.

De la foi, on en avait nous aussi à revendre, au moment d’attaquer le début de la montée sous une de ces pluies battantes qui ne vous laissent aucune chance. Sans parler des bourrasques de vent (on était, je crois, dans la queue de comète de la tempête Evi)!

C’est simple, au bout de la première ligne droite, on était trempés. Jusqu’à l’os. Et le gore-tex, direz-vous? Eh bien oui, c’est une matière qui protège plutôt bien de la pluie. Mais pour que ça marche, il ne faut pas laisser la veste imperméable à la maison.

Seuls, on aurait probablement jeté l’éponge. Mais là, mutuellement encouragés par quelques plaisanteries stupides sur ce temps magnifique, on a surmonté l’absurdité de la situation et continué d’enchaîner les lacets, virage après virage.

A mi-parcours, nous avons rencontré sur la route une neige à la texture de soupe, qui a achevé de tremper nos pieds. Pour qu’ils le soient davantage, il aurait fallu sauter dans l’eau.

En hiver, quand on a les pieds, la tête et les mains mouillés, on a vite froid. Ajoutez à cela une bise décapante et une deuxième tournée d’averses de pluie mêlées de neige, et vous avez réuni les conditions pour tomber rapidement en hypothermie.

Aujourd’hui, on en rigole, mais sur le moment, c’était vraiment limite. On s’est encore une fois posé la sempiternelle question “On continue ou pas?”, mais comme il ne restait plus que deux kilomètres sur les huit de la montée, on a serré les dents et accéléré la cadence.

En haut, personne pour nous tendre une tasse de thé, évidemment. Le col de Saxel est à 943 mètres, mais on se serait crus sur l’Everest.

On a tenté de faire une photo-souvenir avant de filer. Pour changer, le compact n’a même pas daigné s’allumer. Le smartphone était mieux protégé du froid, et a bien voulu faire deux clichés flous. Craignant vraiment pour mes doigts, je n’ai pas insisté, j’ai remis mes gants mouillés et on est repartis ventre à terre.

On a été le plus vite possible, mais dans les premières centaines de mètres, on commençait presque à se demander si le froid n’allait pas avoir raison de nous. Petit à petit mais pas assez vite, les lumières de Bons-en-Chablais ont fini par se rapprocher.

Arrivés dans le village, on a été envahis par un sentiment de jubilation vraiment intense, de ceux qu’on ne ressent pas tous les jours. On est repartis vers Genève le sourire jusqu’aux oreilles et le chauffage à fond dans la voiture. Pour avoir à nouveau si froid, il faudra aller taquiner en courant les sommets, pour le moment encore bien enneigés.

Mais patience. Tout vient à point à qui sait attendre!

Sainte Vierge de la Grande Gorge, veille sur nous

Accorde-nous de gravir encore de nombreuses montagnes

Veille-sur nous pour que nous en redescendions sains et saufs

Protège-nous des chutes de pierre, de la foudre et de ces racines qui nous font parfois trébucher

Offre-nous des instants de grâce dans la contemplation de l’œuvre que la Nature a créé

Permets-nous de rencontrer fréquemment les animaux et les oiseaux qui peuplent nos massifs

Préserve-nous des attaques de la gent canine – surtout des chiens de troupeau

Aide-nous à être plus forts

Ne nous soumets pas à l’épreuve cruelle du point de côté

Ne nous inflige pas non plus de crampes ni de courbatures trop douloureuses

Accorde-nous d’avoir un cœur fort et de ne jamais connaître la fibrose ou l’arythmie

Fais que notre VMA et notre VO2 max augmentent

De même que notre capacité pulmonaire (celle de Kilian Jornet est de 5,3 litres)

A défaut, permets-nous de gravir au moins une fois dans notre vie les marches d’un podium – même de la plus obscure des courses

Enfin, ralentis dans la mesure du possible l’usure des semelles de nos baskets, jamais assez résistantes quoiqu’en disent les fabricants

Amen

13 kilomètres de philosophie au pied du Mont-Blanc

Samedi 2 mars, 17 h 56. Vite, vite, vite! Plus que 4 minutes ou je vais louper le départ de la Courmayeur Winter Eco Trail by Night!

Ce serait tellement affreux d’arriver trop tard et d’être condamné à regarder les autres coureurs attaquer sans moi cette course de 13 km pour 1300 mètres de dénivelé, qui se déroule chaque hiver sur les pistes de la station valdôtaine…

Je sprinte à travers les rues du hameau de Dolonne. Tic tac, tic tac, plus que deux minutes. J’enfile à la hâte les crampons qui me permettront de ne pas glisser sur la neige et la glace.

Zut, ils sont à l’envers. Je les remets aussi vite que possible et fonce vers la ligne du start, pour me glisser parmi les premiers. Le speaker égrène le compte à rebours. 10, 9, 8… décidément, je suis vraiment mal organisé aujourd’hui… 3, 2 – j’avale un gel au miel -, 1… c’est parti!

Je m’élance avec le peloton de tête. La neige est profonde, et surtout plus meuble que prévu, ce qui me coûte une énergie folle.

Heureusement, on est tous logés à la même enseigne. Hormis les trois coureurs de tête, qui ont survolé le premier plat rébarbatif et s’élancent déjà à l’attaque de la première pente qui mène au plan Checrouit, 500 mètres plus haut.

La compétition me sort totalement de ma zone de confort. Pas de place pour la contemplation. A chaque instant, mon corps me rappelle ses limites, alors que mon cerveau tente de les contourner en me poussant à aller plus vite. J’oscille entre l’envie d’abandonner et celle d’être le premier.

Je me positionne dans le top 15. La pente est impitoyable, je suis à fond, mon coeur va éclater. Je lutte avec un autre coureur pour ne pas me faire distancer. Au sommet de la première bosse, j’ai gagné 50 centimètres.

Cette mini victoire ne dure pas. Je n’arrive pas à repousser l’assaut d’un trio de coureurs qui me double. Tant pis. Je suis toujours dans les vingt premiers, il faut que je m’accroche. La pente est moins raide, je récupère sur le faux plat qui mène à Plan Chécrouit.

Je passe sans m’arrêter devant le ravitaillement de peur de perdre de précieuses secondes. Un DJ passe un remix de “It’s my life”. Les basses résonnent, c’est bateau mais je me fais emporter par le rythme et j’arrive à accélérer un peu.

Deux autres coureurs me talonnent. Je reste à leur hauteur quelques minutes, puis les laisse partir, en me disant qu’il faut que je garde des forces pour la fin. J’apprécie la vue sur la chaine du Mont Blanc, et en particulier sur l’Aiguille noire de Peuterey, qui se drape de lueurs bleutées. Le ciel est sans nuages, des étoiles s’allument dans le ciel. Magique!

La dernière montée est bientôt finie. En fait, cette année, à cause des chutes de neige abondantes et du froid, le parcours a été modifié à la dernière minute. On ne montera donc pas au col Chécrouit comme c’était prévu.

Je me brûle la gorge avec le thé chaud qu’on me tend au ravito, recrache le biscuit sec qui menaçait de m’étouffer et m’élance dans la descente abrupte de 1000 mètres vers Courmayeur.

Dérapant, glissant, je cours le plus vite que je peux pour ne pas me faire rattraper. Personne derrière pour le moment. Quelques spectateurs m’encouragent, je commence à voir le bout du tunnel.

Plus que 500 mètres de dénivelé et je serai en bas. Mes chevilles commencent à souffrir de toutes les torsions que la texture changeante de la neige leur fait subir. Pas grave. Je débouche sur le plat qui précède l’arrivée.

J’ai enfin réussi à rattraper le coureur qui était devant moi, mais il y en a un autre qui me talonne à présent. Je vois la lumière de sa frontale qui lèche la neige autour de moi.

Je ne serai pas sa proie. Je rassemble mes dernières forces et passe l’arrivée le premier en poussant un cri inattendu venu du fond de mes tripes. Sur les derniers mètres, j’ai vraiment tout donné.

A bout de souffle, je m’écroule sur une chaise. Je suis dix-neuvième. Et vraiment content de cette fin de course.

En buvant un vin chaud qui m’enveloppe dans une douce torpeur, je me prends à rêver d’être plus rapide, plus endurant, plus déterminé. Finalement, c’est peut-être bien de participer de temps en temps à une compétition si c’est pour rentrer chez soi motivé à faire mieux la prochaine fois?

Chasse-neige dans les rues blanches de Genève

Décidément, cette semaine on est gâtés: après le froid polaire, la neige!

Ce matin, à 5 heures, tout était blanc dehors. Ce n’était pas une de ces minces couches qui fondent toujours trop vite, laissant un sentiment d’inachevé, non. On se serait vraiment cru ailleurs. Dans un autre pays, plus au nord. Ou quelque part en montagne. Bien plus haut en tout cas que les modestes 400 mètres d’altitude de la Cité de Calvin.

Sur les trottoirs, il devait bien y en avoir 10 centimètres. Cette belle neige avait une texture de meringue, légère, que mes pieds déplaçaient comme des lames de chasse-neige en version miniature.

Je me suis dirigé vers le bord de l’Arve, certain d’y trouver mon bonheur. Le sentier était vierge d’empreintes humaines. J’étais le premier ce matin à passer par les bois qui bordent l’eau, avec quelques lièvres dont les empreintes étaient bien visibles.

Habituellement audible à cet endroit, le bruit des voitures qui roulaient au pas était réduit à un murmure insignifiant. Dans le ciel, la lueur rose, caractéristique des aubes neigeuses. Tout était magnifiquement silencieux et figé.

J’ai poursuivi ma course le long des champs, passant par Villette et Chêne-Bourg où j’ai rejoint un nouveau tronçon récemment ouvert du cheminement piétonnier du Ceva. Dans le jour naissant, on pouvait distinguer quelques silhouettes vaguement éclairées par les réverbères. Une vision en noir et blanc.

J’ai dépassé un cycliste en difficulté, puis un autre. Même sans forcer l’allure, ce matin, c’était moi le plus rapide. En ville, j’ai remonté de longues files de voitures à l’arrêt, dans un état de jubilation intense tandis que quelques coups de klaxons rageurs se faisaient entendre ici et là.

Les rues de Genève sont toujours blanches. Si vous en avez l’occasion, à midi ou ce soir, prenez vos baskets et allez faire un tour. Que ce soit pour quinze minutes ou deux heures, ce sera forcément magique!

Un p’tit col en Sibérie

“Avis de froid polaire sur la Suisse!”

C’est excité comme un enfant avant Noël que j’ai accueilli les derniers bulletins météo. Des températures sibériennes? Du jamais vu depuis la vague de froid de 2012, qui avait recouvert de glace les voitures, les arbres et les bords de lacs ?

Chic! Il n’en fallait pas plus pour me décider à entreprendre, dimanche soir, une petite expédition nocturne du côté des Glières avec mon fidèle acolyte Marco.

Situé à une cinquantaine de kilomètres de Genève, ce plateau montagneux du massif des Bornes est associé à l’histoire de la résistance française, qui a vu un demi millier de maquisards tenir couragement tête à la milice et à l’armée allemandes, au printemps 1944.

C’est resté un lieu de mémoire, mais aussi un site de loisirs prisé, qui accueille l’hiver venu des promeneurs et des fondeurs de toute la région.

Si plusieurs panneaux résument différents faits héroïques survenus à l’époque autour du village de Thorens-Glières – d’où on accède au Plateau des Glières via le col du même nom -, nous n’avons pas pris le temps de les lire pour cette fois.

A peine sortis de la voiture, on a été littéralement happés par le froid. Un froid enveloppant, mordant, fantastique… bref, total!

Sans traîner, on a attaqué les 10 kilomètres de montée menant au col dans le silence et l’obscurité. Au-dessus de nous, un ciel étoilé malgré le passage de quelques bancs de brume. Et à notre gauche, semblant presque vivante, la falaise du Pas du Roc, gardien de pierre massif et immobile.

Aucune voiture n’est venu perturber ce moment de grâce. Dans la forêt, le faisceau de nos frontales faisait scintiller les cristaux de givre comme des diamants. Des ruisselets gelés et des stalactites accrochés aux falaises achevaient de donner à ce décor irréel une touche de conte de fée.

Une heure dix plus tard, nous avons débouché sur le plateau dégagé conduisant au col, signalé par un panneau à demi mangé par la neige. Le vent s’est levé. Des nuées de brouillard sont descendues sur nous, légères et gracieuses. On a essayé de faire des photos mais il faisait trop froid. Même les barbes et les sourcils avaient commencé à geler!

Le compact s’est éteint. Le smartphone a été plus coopératif mais trente secondes plus tard, ce sont les doigts qui se sont mis en grève.

Les poings recroquevillés au fond des gants pour récupérer un peu de chaleur, on est repartis au pas de course, presque haletants à cause du froid. Il devait faire – 15 degrés là haut.

Dans la descente, nous n’avons pas traîné non plus. Monter puis descendre un col en courant est un peu comme détricoter une pelote de laine. Cela se fait presque machinalement, sans avoir besoin de réfléchir.

On a retrouvé la voiture, échouée en bordure de route comme un navire d’expédition polaire. On s’est engouffrés dedans avec reconnaissance, enfin au chaud après ces vingt kilomètres dehors.

Mercredi et jeudi, des températures encore plus glaciales sont annoncées. Avec un peu de chance, on pourra encore récidiver avant la fin de ce bref mais exceptionnel épisode de froid…

Dans la forêt de Blair Witch

Regardez bien cette photo.

Imaginez que vous êtes au coeur de la nuit, dans un coin perdu derrière le petit Salève. Cela fait plus d’une heure que vous courez. Il fait froid.

Au gré du vent qui forcit, vous commencez à entendre de drôles de bruits. Agités comme de simples roseaux, les troncs des arbres se mettent à gémir. Votre lampe frontale balaie les ténèbres à la recherche d’une présence qui pourrait expliquer ces grincements que votre cerveau est en train de transformer en bande-son de film d’horreur.

N’ayons pas honte de le dire, courir dans l’obscurité est parfois impressionnant. Il y a des nuits sereines, où l’on est en osmose avec son environnement. Et d’autres, plus agitées, où – sans qu’on parvienne vraiment à l’expliquer -, on est plus sensible au craquement d’une branche dans la forêt ou au bruit d’un animal invisible qui se déplace sur des feuilles mortes.

C’est une des raisons pour lesquelles les entraînements nocturnes sont si spéciaux. La nuit, c’est souvent plus dur de se motiver, mais c’est aussi plus intense. Mettre parfois un pied dans l’étrange fait qu’on n’en apprécie que plus de retrouver la normalité. A cet égard, aucune sortie n’est jamais quelconque.

Mais revenons à la forêt de Blairwitch. Une accalmie a rendu le bois soudain plus silencieux. Le froid est retombé. En quelques instants, l’ambiance a viré.

L’arrivée au petit trot à Monnetier-Mornex, étape bien connue des marcheurs se rendant au Salève par le Pas de l’Echelle (Veyrier), puis la descente, rapide et légère, sur Veyrier, ont achevé de chasser la rémanence du fantastique.

Vivement la prochaine aventure !

Le dimanche du blaireau

Quel bonheur de faire la grasse matinée le dimanche, après une semaine de travail intense et de réveils difficiles…

Mais d’abord, un petit footing. Courir avant le chant du coq ce jour-là conduit forcément à être taxé de malade, de drogué de l’effort et autres noms d’oiseaux. Heureusement, le risque est faible de croiser ses meilleurs amis ou ses voisins. On peut donc garder ces manies secrètes. Pourquoi vouloir toujours tout raconter ?

Bien décidé quand même à faire la grasse matinée et donc à rentrer à une heure suffisamment raisonnable pour cela – après l’effort, le réconfort ? – j’ai opté pour un circuit d’une quinzaine de kilomètres entre ville et campagne. Parti du pont du Mont-Blanc, j’ai longé le quai Gustave-Ador, les yeux fixés sur le lac, noir comme de l’encre. Sur ma lancée, j’ai attaqué la rampe de Vésenaz et bifurqué en direction de Cologny.

Comme une chauve-souris naviguant au sonar, j’ai poursuivi ma route entre les propriétés des hauts de Cologny et de Vandoeuvres, puis à travers champs. Dans une zone villa de Chêne-Bougeries, à deux cent mètres de la Voie verte du CEVA, j’étais mentalement en train de composer le menu du petit-déjeuner quand soudain je vois surgir d’une rue perpendiculaire… un blaireau !

Plutôt pataud, le plus grand membre de la famille des mustélidés – 70 centimètres de long quand même, et 90 si on compte la queue – sait se montrer rapide quand il le faut. Ni une ni deux, il a filé dans la direction opposée, ses griffes grattant bruyamment l’asphalte.

La suite a viré au tragi-comique. Après un sprint en ligne droite sur une dizaine de mètres, il a cherché à se faufiler dans un jardin en passant entre les piquets d’une clôture. C’était sans compter avec son embonpoint. Là où un écureuil serait passé tout droit, le blaireau s’est… coincé ! La deuxième tentative a été sanctionnée par un échec tout aussi retentissant.

Finalement, un trou lui a permis de se faufiler sous un grillage et de se fondre dans l’obscurité. Désolé de lui avoir causé tant de peur, j’ai repris mon chemin, songeant à cette rencontre aussi fortuite que chanceuse.

Trottinant le long de la voie verte du CEVA, un cheminement piétonnier et une piste cyclable reliant la gare de Genève-Eaux-Vives à la frontière, je me suis réjoui en pensant que la création de cet espace de détente ferait désormais aussi office de corridor écologique pour la faune.

D’ici quelques années, les rencontres entre les coureurs du dimanche matin et les blaireaux seront peut-être plus fréquentes. Ce serait en tout cas une belle perspective: un safari de proximité avant la grasse matinée, c’est plutôt pas mal !

Un p’tit col pour la route

En hiver, le coureur qui aime parcourir librement la montagne ronge son frein. Les journées sont courtes, il fait souvent mauvais et la neige recouvre ses terrains de jeux favoris. Mais avec un peu d’imagination, il est possible de trouver de quoi s’amuser, par exemple en se lançant dans de nouveaux défis.

En ce qui me concerne, l’illumination est arrivée il y a quelques semaines. Adepte de vélo de route, je me suis demandé ce que ça donnerait de faire des cols… en courant !

On est d’accord, le jour, ce n’est pas réaliste. Trop de voitures. Mais de nuit, le trafic devient quasi nul. On évolue dans une ambiance de montagne mais contrairement aux sorties nocturnes sur les sentiers, on ne court pas le risque de se prendre une gamelle ou de glisser sur une racine

On dit que c’est dans les vieilles marmites qu’on fait les meilleures soupes. Eh bien c’est vrai aussi pour la course à pied. Prenez une montagne que vous connaissez bien et où vous avez l’habitude de courir. Cherchez un peu, vous y trouverez probablement un col praticable même au coeur de l’hiver.

Sur le Salève, il y en a plusieurs. Le col de la Croisette est le plus connu des cyclistes. Le départ se fait depuis le parking du Coin, au-dessus de Collonges-sous-Salève. La montée est courte mais assez raide (6 km pour 675 m de dénivelé positif, avec deux portions à 12%). Une sorte de rampe de lancement qui vous propulse vers les hauteurs, vite fait bien fait.

Hier soir, les dieux de la météo étaient propices, le temps parfait pour un galop d’essai. Courir de nuit sur une route non éclairée s’avère plutôt agréable. Une fois que les yeux se sont habitués à l’obscurité, il n’y a même plus besoin de frontale. L’ouïe prend le pas sur la vue.

Tous les petits bruits de la forêt deviennent audibles. Des brindilles craquent. Quelques oiseaux font entendre leurs trilles musicales. Par moments, on n’entend rien. Que le silence.

La pente est régulière dans la première portion. On trouve vite un bon rythme et alors les pensées se remettent à vagabonder. C’est typiquement le genre de sortie qui donne des idées. Il y a tellement de cols mythiques autour du Léman. Pour celui qui mordrait à cet hameçon, il y a de quoi s’occuper.

On tire un peu la langue dans les deux sections les plus pentues mais ça fait partie du jeu. Après les lacets en forêt, on débouche sur les pâturages. Il ne reste plus qu’une longue ligne droite, et au fond les lumières du hameau de la Croisette. Le panneau du col se rapproche, vingt mètres, dix, cinq, touché !

Il fait cru. Le vent s’est levé, il y a du brouillard. Une petite pause pour souffler et c’est reparti dans l’autre sens. En contrebas, Genève luit, jaune et orange. Toujours pas besoin de frontale. On détricote les lacets comme une pelote de fil. Le parking est désert. Bientôt minuit, l’heure de rentrer à la maison.

 

 

Camel Trophy au pied du Salève

Hier matin, à 4 heures, la vue depuis la fenêtre de la cuisine n’était pas très engageante. Sous le réverbère, la pluie tombait en oblique sous l’effet du vent. Pas un chat dans la rue. Normal, qui aurait l’idée de mettre le nez dehors par un temps pareil ?

Dans des moments comme celui-ci, il ne faut surtout pas commencer à réfléchir. Café, chaussette, collant, t-shirt, veste, baskets et hop, dehors. Premières foulées en essayant tant bien que mal d’avaler une compote à l’avoine et une banane.

En mode pilote automatique, descente sur le stade du Bout du monde. Zigzags dans la zone villa de Vessy. Longue ligne droite à travers champs jusqu’à la douane de Bossey. Et la pluie, encore et toujours, comme si rien d’autre n’avait jamais existé.

Dans la forêt, le sol était tellement boueux qu’on* a commencé à patiner dangereusement. Des arbres déracinés et jetés en travers du sentier suite au passage de la tempête Evy, mi-janvier, ont encore ralenti notre progression.

Oubliant l’idée de monter au Salève par la Grande Gorge, on a opté pour un circuit alternatif longeant le pied de la montagne jusqu’aux bords de l’Arve.

La première chute est survenue dans la descente vers le Pas de l’Echelle. Un tapis de feuilles détrempées a fait office de peau de banane, et patatras, deux mètres de glissade sur les fesses. La suivante, quelques kilomètres plus loin, a été encore plus spectaculaire.

Au bord de l’Arve, à la hauteur de Conches, une racine mouillée, le pied qui ripe et boum badaboum, à plat ventre dans la gadoue! A moins de cent mètres de la route, il fallait le faire…

Est-ce que cela valait la peine de sortir ce matin? Sans aucun doute, même si le regard de certains passants croisés sur le chemin du retour semblait quelque peu dubitatif.

* “On” parce que j’étais accompagné par mon complice Marco, dont je vous reparlerai bientôt.