Ne laissez pas vos baskets s’encrasser

Tous les coureurs connaissent des périodes où la motivation est moins grande. D’autres priorités prennent alors le dessus, qu’elles soient familiales ou professionnelles. Le monologue intérieur constant entre le moi aventureux de chacun et son pendant rangé tourne généralement au désavantage du premier, qui s’incline face à la raison. Si demain je dois me lever à 6 h pour aller travailler, est-ce que je peux vraiment m’en vouloir de ne pas avancer la sonnerie fatidique d’une heure trente ou de deux heures pour aller faire un long footing dans la nuit?

Plusieurs mois ont passé ainsi et je n’ai pas réussi à reprendre une routine d’entraînement continue. Concentré sur d’autres objectifs, j’ai laissé mes baskets dans l’armoire durant presque tout l’hiver. J’ai bien sûr fait plusieurs sorties, en montagne comme en plaine, avec une participation au dernier Marathon de Genève décidée à la dernière minute, mais globalement tout cela était plutôt décousu. Une tension persistante dans le muscle antérieur de la cuisse n’a pas arrangé les choses, il faut le dire.

La météo du weekend dernier, qu’on peut qualifier de catastrophique, m’a paradoxalement donné très envie d’aller courir au Salève. Certain d’avoir les sentiers pour moi, j’y suis monté en fin de journée le lundi de Pentecôte. Avec le murmure de la pluie comme bande-son, les cinq kilomètres de plat qui me séparent du village de Veyrier ont passé sans que je m’en aperçoive. L’air était humide, chaud, presque tropical. J’ai attaqué le début de la montée en douceur mais avec détermination, et moins d’une heure après être parti de chez moi, j’étais en haut du Petit Salève.

La dernière portion de la montée est raide et se fait en sous-bois. Dans le jour finissant, la brume paraissait encore plus blanche, absorbant quasi tout le paysage avec application. Enveloppé dans ce cocon, j’ai refait le chemin inverse en descente. Tout à coup, dans un amas de feuilles sur le côté du sentier, une tache noire et jaune vif a attiré mon attention. J’ai tout de suite su que c’était la salamandre que je croise régulièrement quand les conditions sont pluvieuses.

Je me suis arrêté pour l’admirer. Elle me semblait en forme. Un peu pataude, elle a quand même dû faire plusieurs tentatives pour venir à bout de la pente qu’elle s’acharnait à gravir. Après l’avoir observée sous toutes les coutures, je suis reparti, déjà comblé par cette sortie que j’ai savouré jusqu’au dernier kilomètre. Arrivé chez moi, j’ai éprouvé comme à chaque fois cette merveilleuse sensation combinée de bien-être physique et de délassement mental. En buvant une bière bien fraîche, je me suis promis que cette fois, je n’allais pas attendre deux semaines avant la prochaine sortie.

 

Un nouveau challenge se profile: l’UTMB!

“BONJOUR ALEXANDER, NOUS VOUS CONFIRMONS L’ATTRIBUTION DE VOTRE DOSSARD POUR L’UTMB”. Les yeux écarquillés, j’ai lu et relu plusieurs fois la première ligne du mail validant ma demande d’accréditation pour l’une des courses les plus mythiques du monde, en août 2019: l’Ultra Trail du Mont-Blanc.

En hibernation sportive depuis la fin du Tor des Géants, je savais que tôt ou tard l’envie de courir reviendrait. Mais là, en l’espace de quelques secondes, je suis passé du mode veille à full power. Comment aurait-il pu en être autrement avec un tel objectif soudainement en ligne de mire? Pour ceux qui ne connaissent pas encore ce monument de la course de montagne, l’UTMB c’est une boucle de 171 km autour du Mont-Blanc, à cheval sur trois pays. Elle fait rêver autant les amateurs que les professionnels, qui se livrent chaque année des batailles épiques pour remporter la victoire et entrer dans la légende.

 

 

Le tracé est évident et parfait. Au départ de Chamonix, on file sur les Houches, Saint-Gervais, Les Contamines-Montjoie, Les Chapieux puis, via le col de la Seigne, on passe la frontière italienne. Après la descente intégrale du grandiose Val Veny, qui offre des vues à couper le souffle sur le versant italien du massif, on entre dans Courmayeur. De là, on remonte le Val Ferret, somptueux aussi, jusqu’au Grand Col Ferret qui marque la frontière avec la Suisse. Côté valaisan, on passe par la Fouly, Champex-Lac, puis Trient. Après une dernière montée au Catogne, on entre en France pour la dernière ligne droite. Temps limite: 46 h 30, quand il faut à des randonneurs normalement entraînés 7 jours pour parcourir cet itinéraire.

Mais si la course est ardue, l’obtention d’un dossard l’est tout autant. Tout d’abord, il faut avoir glané 15 points ITRA au cours des deux années précédant l’épreuve. Cela équivaut à devoir terminer avec succès 3 trails de plus de 100 km. Ayant fait une bonne saison 2018 et emmagasiné assez de points, je me suis donc inscrit fin 2018 au tirage au sort officiel. L’affluence a été exceptionnelle sur cette édition 2019 et sur 7861 prétendants, seuls 2300 coureurs ont été retenus. N’en faisant pas partie, j’ai décidé de tenter ma chance par la voie presse, en proposant une série de reportages à paraître dans différents titres ainsi qu’un compte rendu régulier de la préparation sur ce blog. Oui, je sais, les journalistes sont des privilégiés…

Je vais donc partager avec vous les grands moments de cette préparation qui débute tout juste et je m’en réjouis. La course est dans 5 mois, largement de quoi se remettre en forme. Ayant moins de temps à consacrer à l’entraînement cette année pour des raisons aussi bien familiales que professionnelles, je vais devoir être efficace et miser sur la qualité de l’entraînement plus que sur la quantité. Ce sera l’occasion de tester de nouvelles approches, dont le vélo de route, et peut-être que pour la première fois de ma vie, je ferai sérieusement du gainage, mon cauchemar… mais c’est une autre histoire!

 

 

 

Je ne cours plus, c’est grave docteur?

Nous sommes le 24 janvier et cela fait depuis début décembre que je n’ai pas couru. J’ai pensé que la cure Murakami – 10 kilomètres quotidiens, six jours sur sept pendant un mois – me redonnerait l’élan pour me lancer dans de nouveaux projets, mais cela n’a pas été le cas. Sitôt terminée la Course de l’Escalade, j’ai remisé les baskets au placard. Elles s’y ennuient sans doute, car hormis quelques sorties épisodiques, je n’ai pas été très actif depuis.

Boucler le Tor des Géants en automne de l’année passée a été pour moi un achèvement. Récemment, je me suis remémoré mes débuts dans le trail, il y a une dizaine d’années. Ma première expérience, au marathon de Zermatt, n’a pas été glorieuse: mal préparé, j’ai boité du 18ème au 41ème kilomètre… Après une petite parenthèse sur route, quelques marathons et deux ironman, qui m’ont appris ce que voulait dire le mot entraînement, je suis passé à des courses de montagne plus longues, de 100 kilomètres et davantage, en y prenant de plus en plus de plaisir. Quand j’ai entendu parler du Tor, je me suis dit que c’était LA course ultime. Une folie impossible. A moins que…

Il m’aura fallu trois tentatives mais quelle satisfaction d’avoir franchi cette ligne d’arrivée. Ce moment magique a toutefois été suivi d’un grand vide. Était-ce la conclusion d’une quête que je poursuivais depuis longtemps sans m’en rendre compte? Une chose est sûre: le retour à la routine sportive ordinaire a été dur. Pas parce que je n’avais plus envie de courir – je pense aimer profondément cette activité pour mille raisons – mais parce que toute sortie me paraissait d’avance fade et sans intérêt. Quand on passe une semaine entière non stop sur des sentiers de montagne, au coeur de paysages à couper le souffle, on éprouve des émotions extraordinaires qu’on a ensuite beaucoup de peine à retrouver.

Mais il y a un temps pour tout. Après deux mois passés à gamberger, mes pieds me chatouillent à nouveau. Je le prends comme un bon présage. Mardi, j’ai d’ailleurs mis le réveil à 4 heures pour admirer l’éclipse totale de lune depuis le sommet du Salève. Je me suis réveillé comme prévu mais au moment d’enfiler mes baskets, j’ai commencé à cogiter et j’ai fini par renoncer à ma sortie. En buvant le café et en regardant les images prises par des photographes amateurs de ce phénomène spectaculaire, quelques heures plus tard, j’ai regretté ce manque de motivation et je me suis promis d’y remédier.

L’hiver est une saison qui fait naître beaucoup de frustrations chez le coureur de montagne. Les possibilités de sortie sont limitées. On ne peut pas aller très haut. Mais je vais essayer d’en faire abstraction ces prochaines semaines et me remettre sérieusement au travail. Tiens, on dirait presque une bonne résolution pour 2019…

Cure de course à la japonaise, jour 13

Je me doutais que ce ne serait pas facile, mais suivre le régime Murakami m’a donné du fil à retordre. Pas tant pour l’enchaînement de la distance couverte quotidiennement par l’auteur japonais – soit 10 km, six jours sur sept -, mais pour l’organisation. Disons que j’ai dû parfois sortir à des heures plutôt incongrues pour réussir à tenir mon pari de faire comme lui pendant un mois.

Je n’ai pas tenu de journal de bord. Aussi, je ne peux dire avec certitude quel soir de la semaine dernière j’ai dû enfiler mes baskets à 23 h 15 pour me glisser dans la nuit, après un bon repas, quelques verres de vin et un film. Mais si j’avais cédé au sommeil plutôt que d’aller courir, le côté inéluctable qui fait tout le sel de ce défi aurait été brisé, et je l’aurais aussitôt regretté.

Dans “Autoportrait de l’auteur en coureur de fond”, Murakami parle de ses muscles comme d’animaux au travail, très consciencieux, à qui il faut parler, rafraîchir la mémoire et qui ont parfois besoin qu’on leur montre qui commande. Le soir où je suis sorti faire mes boucles après le dîner, c’est ma volonté que j’ai dû mettre au pas.

Il n’a pas fait spécialement froid mais il a souvent plu ces derniers jours. J’en viens à me demander si ce n’est pas moi qui attire les gouttes. Quand je suis au bureau, je regarde par la fenêtre, le ciel est clair. Je rentre chez moi, toujours pas de menace à l’horizon. Je me change, je descends l’escalier et qu’est-ce que je trouve sur le pas de ma porte ? La pluie! Au final, peu m’importe, d’autant que je sors à peine pour une heure de course. Il n’empêche que dans ces moments, on se sent un peu comme Calimero…

Mais le plus dur c’est de répéter encore et encore ce parcours de l’Escalade qui passe à travers les ruelles de la Vieille-Ville et le parc des Bastions. Je connais maintenant par coeur chaque détail de ce tracé sinueux et difficile, qui demande au coureur de véritables qualités de pilote. C’est un mini circuit de F1. Il y a des virages serrés, des montées sèches, des longs bouts droits, des descentes, des alternances de revêtement entre l’asphalte et les pavés. Débile, me direz-vous, de tourner comme un poisson dans un aquarium. Peut-être, oui, sauf que l’expérience en vaut quand même la peine.

Aucune sortie ne ressemble à la précédente. Je cours essentiellement aux petites heures du matin. Vers 5 ou 6 heures, je suis toujours seul. En deux semaines, je n’ai même pas croisé dix coureurs. Le parcours m’appartient, il n’y a pas de trafic, guère de passants. Petite exception: il y a quelques jours, peu avant 6 heures du matin, j’ai presque embouti une agente du Service du stationnement, à l’angle de la rue Jean-Calvin et de la Grand-Rue. Je ne sais pas qui de nous deux a eu le plus peur. Elle m’a conseillé de prendre mes virages moins serrés. Je lui ai dit qu’elle avait bien raison et je suis reparti.

Le soir, c’est différent. La Vieille-Ville est animée. Je guigne à travers les fenêtres de certains appartements qui me font rêver. Les lampes sont allumées. Une douce lumière baigne les espaces que je devine magnifiques. Je passe devant la Clémence, en me rappelant toutes les bières que j’y ai bues, et devant des restaurants où j’aime manger, comme l’Osteria della Bottega. Je m’engouffrerais bien à l’intérieur pour commander un bon petit plat et un verre de vin toscan. Mais non, il faut continuer. Morale de l’histoire: c’est plus dur de courir à l’heure de l’apéro.

Quand je rentre chez moi, je suis toujours content. Cet étrange rituel commence à prendre la forme de quelque chose et cela me plaît. J’en suis à mon quatorzième jour, dont douze de course. Presque la moitié. Certains jours j’ai plus de mal que d’autres, mais jusqu’ici je n’ai flanché qu’une fois. C’était avant-hier. J’ai fait deux boucles au lieu de trois avec mon fils qui a eu la gentillesse de m’accompagner. C’est lui aussi qui a pris cette photo, sous une pluie battante. Trempé jusqu’à l’os, je me suis dit que je pouvais bien faire l’impasse sur le troisième tour, en le remettant au lendemain bien sûr. Carpe diem !

Courir à Genève avec Haruki Murakami

En 2007, le Japonais Haruki Murakami a publié “Autoportrait de l’auteur en coureur de fond”. Il y raconte ses débuts dans l’écriture, intrinsèquement liés à la pratique de la course à pied. Avant de devenir l’auteur célèbre que l’on connaît, Murakami gérait un club de jazz à Tokyo. Il a achevé son premier livre, “Ecoute le chant du vent”, enchaînant les nuits blanches et fumant un paquet de cigarettes par jour.

Sorti en 1979, l’ouvrage reçoit un excellent accueil de la critique. Pour se consacrer pleinement à l’écriture, Murakami vend son enseigne et change complètement de vie. Durant plusieurs mois, il ne quitte pas sa table de travail. Un écrivain est en train de naître. Mais ses poumons continuent de s’encrasser et les kilos s’accumulent. Du jour au lendemain, les cigarettes finissent à la poubelle. Murakami achète sa première paire de baskets et commence à courir.

Courir, écrire. Courir, écrire… cette routine est rapidement devenue indissociable de la vie de Murakami. Si le Japonais n’a jamais été un athlète de haut niveau – il a toutefois participé à de nombreux marathons, à des triathlons et même à une course de 100 kilomètres -, je l’admire pour son incroyable assiduité. Qu’il soit chez lui ou à l’étranger, occupé à la promotion d’un nouvel ouvrage, invité par une université à donner des cours ou en vacances, il a fait en sorte de courir quotidiennement 10 kilomètres minimum et cela six jours par semaine… durant plus de trois décennies!

L’histoire de Murakami m’a inspiré un nouveau défi. Pour les prochaines semaines, je vais essayer de faire comme lui en parcourant chaque jour 10 kilomètres, sa distance. Il pourra venter, pleuvoir ou même neiger, peu importe. Je sortirai en pensant à l’écrivain japonais. La Course de l’Escalade approche. C’est sur ce parcours que je vais user les semelles de mes chaussures et laisser cette expérience, inhabituelle pour moi qui aime courir longtemps en montagne, prendre forme.

Nous sommes dimanche et j’en suis à ma cinquième sortie consécutive. J’aime particulièrement le petit matin, quand la vieille-ville est encore endormie. J’ai l’impression que l’espace aussi bien que le temps m’appartiennent. Rien ne me distrait de mes rêveries, auxquelles les ruelles de la vieille-ville font écho. Je flotte dans un temps qui n’est ni celui d’hier, ni celui d’aujourd’hui. En seulement cinq jours, j’ai vu et enregistré de belles choses. Les vols d’étourneaux le soir. Les derniers feux de l’été indien. Le vent, la pluie. Les premières sensations de froid. Cela ne me gêne pas. Avec Murakami, je suis en bonne compagnie.

Il est temps de courir après de nouveaux rêves

J’avais échoué en 2016 et en 2017. La troisième tentative aura été la bonne. Samedi 15 septembre à 13 h 22, j’ai franchi la ligne d’arrivée du Tor des Géants, après un voyage de 339 kilomètres pour 31 000 mètres de dénivelé positif, bouclés en un peu plus de 145 heures.

J’en ai tant rêvé, de ce parcours magnifique qui sillonne les principales vallées de la région d’Aoste. Cent fois, mille fois, j’ai gravi dans ma tête les cols, trottiné dans les descentes vertigineuses, joué à l’équilibriste dans les pierriers instables, longé des lacs beaux comme des diamants, passé au pied de montagnes grandioses, traversé des villages de pierre. J’ai revu les ciels changeants, les levers et les couchers de soleil, la lune, les animaux qui peuplent les montagnes, les bouquetins, les aigles, les marmottes et les renards.

Cette année, le Tor a été magnifique. Un cadeau. La fatigue des jours et des nuits sans sommeil a été légère. Je suis entré doucement dans le rythme, jusqu’à n’avoir plus aucun autre désir que celui d’avancer en profitant du chemin, comme un authentique pèlerin.

Je me suis fait emporter. J’ai savouré chaque jour, chaque instant, chaque gorgée de café, chaque lever de soleil, chaque rencontre, chaque nouveau paysage. Je n’ai pas cherché à résister. Quand il fallait monter, j’ai obtempéré. Quand il fallait descendre, je l’ai fait aussi. Je n’ai pas maudit le dénivelé. Je n’ai pas laissé mon esprit se rebeller contre le parcours. Je ne me suis pas dit que le Tor était interminable, trop long, tordu… J’ai accepté les choses comme elles étaient.

Le Tor peut être doux, mais il peut surtout être cruel. Il vous fait rêver et l’instant d’après il vous broie. Il épuise les coureurs, il les abime, il leur fait mal. Il les dépossède de leur espoir de finir. Il les abandonne au bord du chemin, seuls, pleins de regrets, en proie à un sentiment de vide. Pendant deux ans, je n’ai eu qu’une envie. Que les mois défilent, que l’hiver s’en aille, que le printemps passe et que l’été m’ouvre à nouveau les portes de la montagne, en attendant septembre, et le Tor. 

Deux semaines après la fin du voyage, j’y repense comme à un songe dont les contours sont en train de devenir flous. Quoiqu’il en soit, c’est derrière maintenant. Je pourrai désormais penser au Tor de façon plus apaisée. Je le referai probablement un jour. Mais d’abord, je vais laisser mon esprit profiter de sa liberté retrouvée. L’automne s’installe. En montagne, les lumières sont magnifiques. Les journées sont encore chaudes et ensoleillées. 

Je me réjouis de retourner sur les sentiers. De retrouver le plaisir de courir. A la poursuite de nouveaux rêves, que je ne connais pas encore. 

Tor des Géants, le voyage au bout de la nuit

Tic tac, tic tac, le compte à rebours a commencé. Il ne reste plus que deux semaines avant le départ du Tor des Géants. Recensée dans le top 10 des ultra-trails les plus difficiles du monde par Red Bull, la “Course des masochistes” rassemble chaque année 750 coureurs désireux de relever ce défi XXL: 336 kilomètres à parcourir en boucle depuis Courmayeur, quasi 31000 mètres de dénivelé, 25 cols à plus de 2000 mètres, des conditions météo souvent dantesques, une privation constante de sommeil…

 

 

J’ai participé aux deux dernières éditions, c’est vraiment du costaud. La première année, j’ai dû abandonner au 280ème kilomètre, après avoir évité de justesse le déchirement de mon quadriceps. En 2017, une double tendinite tibiale m’a contraint à jeter l’éponge au 220ème. Paradoxalement, je n’en garde que de très bons souvenirs.

En fait, c’est une course qui m’a tellement marqué qu’elle fait désormais partie intégrante de ma vie. En septembre, beaucoup se réjouissent des désalpes, des vendanges, des fêtes qui vont avec, de la venue de l’automne. Moi, c’est le Tor que j’attends avec impatience. J’aime l’idée que ce voyage puisse durer jusqu’à 7 jours et 6 nuits. Une course de 100 km, voire de 100 miles comme l’UTMB, a un début et une fin qu’on peut clairement appréhender. Avec le Tor, c’est impossible. On ne peut jamais tout prévoir. C’est une aventure, une vraie.

Nicolas Bouvier disait que le voyage vous fait ou vous défait. C’est la même chose avec cette course. On peut se projeter à deux voire trois jours, et encore. Tant d’éléments peuvent venir chambouler le programme: un pépin de santé, la météo, le moral, un problème de matériel… Le premier jour, on est valide, tout semble faisable. Après 150 ou 200 km, plus rien n’est sûr. La fatigue fait son travail de sape. Elle joue avec les nerfs, triture les émotions. Beaucoup de coureurs ont des hallucinations. Ils voient des choses et des gens qui n’existent pas.

 

 

Je comprends qu’on puisse trouver pareille entreprise démesurée, voire stupide. Je pense pour ma part que c’est justement la longueur de la course qui lui confère toute sa beauté. Dans nos existences millimétrées, où tant de choses sont mesurées et évaluées, le Tor offre une opportunité unique de sortir du temps. Jour après jour, on entre dans une dimension parallèle. Il n’y a plus de jour, plus de nuit. On incarne la progression. On devient le paysage.

Cette année, je me suis mieux entraîné mais à deux semaines du départ, je sais bien que cela ne me donne aucune garantie. Je suis néanmoins impatient de partir pour ce voyage vers les montagnes et de laisser mon esprit vagabonder aussi librement que mes pas à travers les montagnes du val d’Aoste. Quelques jours durant, je serai un pèlerin en baskets qui essaiera de marcher jusqu’au bout de lui-même, au-delà de la nuit.

 

 

Attention à ne pas jeter l’éponge trop vite

Il y a deux semaines, j’ai participé au Gran Trail Courmayeur, une épreuve de 105 km pour 7000 mètres de dénivelé positif. La météo annonçait un grand soleil pour la première partie du weekend et c’est donc avec un matériel obligatoire minimaliste que je me suis aligné au départ à 7 heures, le samedi 14 juillet. Le début de course s’est bien passé et j’ai pu faire les premières dizaines de kilomètres en me maintenant sans trop de difficulté aux abords de la quarantième place. Jusque là, tout allait bien.

A peu près tous les organisateurs présentent leur événement comme “Le plus beau”, “Le plus sauvage”, “Le plus dur”, etc. Le Gran Trail ne déroge pas à la règle, mais contrairement à bien des compétitions, tous ces superlatifs correspondent à la réalité. Pour commencer, le parcours est vraiment somptueux. On traverse d’abord le vallon de la Thuile puis tout le Val Veny, en passant par plusieurs cols très peu fréquentés. Longeant le fil d’arêtes aériennes, on accède à des belvédères offrant des vues renversantes sur le versant italien de la chaîne du Mont-Blanc.

Malheureusement, nous n’avons pas pu profiter longtemps de ce décor de carte postale. Très vite, le ciel s’est obscurci et des nuages de mauvais augure se sont amoncelés dans le ciel. Les premières gouttes ont commencé à tomber en début d’après-midi, sous le col de Youlaz. Le vent s’est levé, la pluie a forci et bientôt le ciel s’est empli de grondements menaçants. J’ai continué ma progression trempé, le moral dans mes chaussettes humides. Vers le milieu d’après-midi, il y a bien eu une accalmie, mais elle a été de courte durée.

Un autre orage s’est abattu sur la vallée en début de soirée, juste au moment où je pointais au contrôle de Dolonne, au 75e kilomètre. Après avoir mangé un copieux plat de pâtes et repris des forces, j’ai commencé à douter. Comment allais-je survivre aux trente prochains kilomètres sans vêtements de pluie sérieux ? Le ciel continuait d’être zébré d’éclairs et à mesure que passaient les minutes, je sentais s’envoler ma motivation. Pourtant, autour de moi, d’autres coureurs repartaient dans la nuit, indifférents à ces conditions dantesques.

Dans ma tête, une petite voix continuait de me répéter que je n’étais pas suffisamment équipé pour une nuit en montagne. Parfaitement d’accord avec ce constat, je ne me voyais pas continuer. D’un autre côté, je savais pour l’avoir déjà vécu qu’un abandon n’était pas sans conséquences. Dans le cas où c’est à cause d’une douleur ou d’une blessure, cela peut-être un soulagement de s’arrêter. Mais après quelques heures de repos, le doute revient comme un boomerang. Est-ce que c’était vraiment justifié? N’aurait-il pas quand même fallu pousser encore, quitte à finir vraiment blessé?

Sur le moment, c’est difficile de faire la part des choses. Après 75, 100 ou 200 kilomètres de course, on n’est plus en état de raisonner avec logique. N’importe quelle personne censée dirait que quand on n’en peut plus, il faut abandonner. Mais les courses de longue distance comportent une part d’irrationnel qui fait qu’on ne peut pas penser comme dans la vie de tous les jours. Parfois, après des passages à vide qui paraissent interminables, on revient à la vie. Littéralement.

J’avais l’impression de m’engluer et je sentais que plus j’attendais, plus j’aurais de la peine à repartir. C’est justement à ce moment que mon ami Franco, responsable de la communication de la course, est passé me demander quand je comptais y aller. Je lui ai répondu que j’envisageais presque de jeter l’éponge, n’ayant pas d’habits chauds pour affronter le mauvais temps dans la montagne. Il m’a répondu avec son sens de l’humour habituel: “Tu ne vas quand même pas te laisser abattre par deux gouttes de pluie?” Alors que l’averse redoublait, il a corrigé: “D’accord, trois gouttes!” Puis, spontanément, il a enlevé la polaire qu’il portait et me l’a tendue. “Tu la veux? Prends-la!”

Je n’avais plus d’excuse. Je me suis levé d’un bond, j’ai fait mon sac, rempli mes gourdes, et je suis reparti le moral gonflé à bloc, alors que quelques minutes plus tôt, j’étais quasi certain de ne pas finir la course. Etant sorti du top 50 après cette longue interruption, j’ai effectué sans me presser les trente derniers kilomètres, m’accordant même le luxe d’une sieste de 45 minutes sur un banc, à un ravitaillement. Emmitouflé dans la polaire de Franco, je n’avais plus peur de rien.

Le jour s’est levé lentement et avec lui j’ai pu admirer le Mont-Blanc paré de lueurs roses. Les montées et descentes interminables de la fin de course ont laissé la place à un sentier filant droit vers le centre de Courmayeur. J’ai atteint les premières maisons du village puis, au bout d’un virage, j’ai aperçu le clocher de l’église. J’étais arrivé.

J’ai été submergé par une immense émotion. On est toujours heureux de finir des courses aussi longues. Mais après avoir repassé des dizaines de fois dans ma tête ce moment où j’avais tellement envie d’abandonner, passer la ligne d’arrivée avait une saveur particulière. En regardant vers le ciel parfaitement bleu, j’ai réalisé à quel point je me serais mordu les doigts d’avoir jeté l’éponge. J’espère ne jamais oublier cette leçon: il faut faire très attention de ne pas abandonner trop vite.

Soleil de minuit sur les crêtes de la Vallée verte

L’été, ceux qui vivent au nord du 66ème parallèle ont de la chance. Le soleil ne se couchant pas durant la belle saison, ils peuvent faire ce qui leur plaît dehors, en bénéficiant quasi 24 heures sur 24 d’une luminosité naturelle.

Si nous autres Romands ne sommes qu’au 46ème parallèle, nous pouvons tout de même profiter à cette période de l’année de journées qui s’étirent et admirer au passage des couchers de soleil absolument spectaculaires. Pour cela, pas besoin d’aller loin. Une éminence avec un horizon dégagé suffit. Situé à 45 minutes environ de Genève, le pic de Marcelly est l’un de ces belvédères privilégiés que je ne peux que vous recommander de gravir.

L’accès est facile. Entrez Mieussy dans le GPS. Depuis Genève, il y a un petit bout d’autoroute (sortir à la Vallée verte), puis vingt-cinq minutes de départementale. D’entrée, le sentier grimpe droit dans la forêt en suivant un chemin de croix qui mène à la grotte du Jourdy. Cette vaste cavité abrite le sanctuaire de la Sainte Famille, érigé en 1881 afin de protéger les villageois contre les chutes de pierres, fréquentes dans le massif.

Devenant encore un peu plus abrupt, le sentier passe dans une falaise équipée de câbles – rassurez-vous, on est loin de la face Nord de l’Eiger! On atteint ensuite le replat de Roche-Pallud. Un petit paradis, avec des pâturages en pente, quelques fermes rénovées avec soin, des potagers et des terrasses parfaitement entretenues. De là, on gagne le début de la crête qui s’étire sur près de deux kilomètres jusqu’au pic Marcelly, flanqué d’une croix géante, véritable phare alpin que même le plus myope des coureurs ne pourrait manquer.

A cheval sur ces vagues herbeuses, comment ne pas être envahi par un immense sentiment de bonheur et de liberté? On n’a pas tous les jours l’occasion de courir entre ciel et terre, avec une vue à 360 degrés sur les massifs environnants. En toile de fond, le Mont-Blanc, drapé dans des lueurs roses et bleues, assure une partie du spectacle.

Là-haut, pas un bruit, juste le souffle des herbes hautes et les fleurs que le vent caresse, emplissant l’air de fragrances sauvages. On aimerait que ça ne se termine jamais. L’effort n’est pas pénible, on navigue sur un sentier étroit mais facile. L’arrivée au pic Marcelly est hollywoodienne, avec cette croix qui, vue de près, semble encore plus surdimensionnée.

La frontale étant restée à la maison, on n’a malheureusement pas pu prendre le temps de s’asseoir pour contempler le paysage et regarder le soleil descendre lentement à l’horizon. Non, c’est au pas de charge qu’il a fallu redescendre. La crête en sens inverse, le hameau de Roche-Pallud, un bout de forêt, la falaise et le chemin de croix, envahi de mille cailloux et de branches invisibles. Quand on est arrivés à la voiture, il faisait nuit noire alors que 45 minutes plus tôt, on était des chocards planant dans le soleil de minuit.

Marre du Mondial? Regardez plutôt le trail!

Après la navrante défaite de l’équipe suisse face à la Suède, vous serez sans doute nombreux à venir grossir le flot des mécontents qui ne veulent plus entendre parler du Mondial. Si vous en avez assez de toute cette ferveur footballistique, sachez que le ballon rond n’est pas le seul sport digne d’être regardé sur le petit écran durant l’été.

Vous me voyez venir, je veux parler… du trail, bien sûr! De plus en plus populaire, cette discipline fait désormais l’objet de suivis «live», qui rassemblent des dizaines de milliers d’internautes. Dimanche dernier, le Marathon du Mont-Blanc a ainsi été retransmis du premier au dernier kilomètre par la société Euro Media, qui filme entre autres le Tour de France chaque été.

On est loin de la vidéo amateur et des images qui tanguent au point que vous finissez par en avoir la nausée. Hélicoptères, VTT électriques, drones et cameramen ont en effet été mobilisés pour talonner les coureurs y compris sur les sentiers les plus sinueux (et à près de 20 km/h dans certaines descentes), offrant à tous ceux qui n’avaient pu faire le déplacement un spectacle haletant.

Pour sa 40ème édition, le Marathon du Mont-Blanc a vu s’affronter plusieurs cracks, dont Kilian Jornet. Tenu éloigné des circuits durant trois mois suite à une fracture du péroné survenue durant une compétition de ski-alpinisme, le Catalan a fait son come-back en seigneur, parvenant à s’imposer en 3 h 54, avec 4 minutes d’avance sur ses poursuivants: le Neuchâtelois Marc Lauenstein, qui a terminé 2ème en 3 h 58, et le Norvégien Stian Angermund-Vik, 3ème en 4 h 00.

Sans l’air d’y toucher, comme à son habitude – trois jours avant la course il escaladait le Mont-Blanc en solo par une voie particulièrement difficile sur le versant italien -, Kilian Jornet a contribué à ajouter la dimension épique qui distingue les plus belles courses. Les yeux rivés sur mon écran, tasse de café en main, je l’ai regardé partir vite, très vite, dans le groupe de tête comprenant une dizaine de coureurs. En bon fan, je murmurais de temps à autre “allez, Kilian, allez”, à mesure que le champion remontait les places les unes après les autres, jusqu’à se retrouver seul en tête.

C’était la première fois que je regardais une course de montagne comme à la télévision. Cela m’a plu et captivé. La médiatisation croissante du trail ne fait pas que des heureux, mais elle a ceci de bon qu’elle permet aux spectateurs novices de mettre un visage sur le nom des coureurs au top de la discipline. Morale de l’histoire: il n’y a pas que le foot dans la vie… et pas que Kilian Jornet qui mérite d’être toujours sous le feu des projecteurs!

Photo: David Gonthier