Attention à ne pas jeter l’éponge trop vite

Il y a deux semaines, j’ai participé au Gran Trail Courmayeur, une épreuve de 105 km pour 7000 mètres de dénivelé positif. La météo annonçait un grand soleil pour la première partie du weekend et c’est donc avec un matériel obligatoire minimaliste que je me suis aligné au départ à 7 heures, le samedi 14 juillet. Le début de course s’est bien passé et j’ai pu faire les premières dizaines de kilomètres en me maintenant sans trop de difficulté aux abords de la quarantième place. Jusque là, tout allait bien.

A peu près tous les organisateurs présentent leur événement comme “Le plus beau”, “Le plus sauvage”, “Le plus dur”, etc. Le Gran Trail ne déroge pas à la règle, mais contrairement à bien des compétitions, tous ces superlatifs correspondent à la réalité. Pour commencer, le parcours est vraiment somptueux. On traverse d’abord le vallon de la Thuile puis tout le Val Veny, en passant par plusieurs cols très peu fréquentés. Longeant le fil d’arêtes aériennes, on accède à des belvédères offrant des vues renversantes sur le versant italien de la chaîne du Mont-Blanc.

Malheureusement, nous n’avons pas pu profiter longtemps de ce décor de carte postale. Très vite, le ciel s’est obscurci et des nuages de mauvais augure se sont amoncelés dans le ciel. Les premières gouttes ont commencé à tomber en début d’après-midi, sous le col de Youlaz. Le vent s’est levé, la pluie a forci et bientôt le ciel s’est empli de grondements menaçants. J’ai continué ma progression trempé, le moral dans mes chaussettes humides. Vers le milieu d’après-midi, il y a bien eu une accalmie, mais elle a été de courte durée.

Un autre orage s’est abattu sur la vallée en début de soirée, juste au moment où je pointais au contrôle de Dolonne, au 75e kilomètre. Après avoir mangé un copieux plat de pâtes et repris des forces, j’ai commencé à douter. Comment allais-je survivre aux trente prochains kilomètres sans vêtements de pluie sérieux ? Le ciel continuait d’être zébré d’éclairs et à mesure que passaient les minutes, je sentais s’envoler ma motivation. Pourtant, autour de moi, d’autres coureurs repartaient dans la nuit, indifférents à ces conditions dantesques.

Dans ma tête, une petite voix continuait de me répéter que je n’étais pas suffisamment équipé pour une nuit en montagne. Parfaitement d’accord avec ce constat, je ne me voyais pas continuer. D’un autre côté, je savais pour l’avoir déjà vécu qu’un abandon n’était pas sans conséquences. Dans le cas où c’est à cause d’une douleur ou d’une blessure, cela peut-être un soulagement de s’arrêter. Mais après quelques heures de repos, le doute revient comme un boomerang. Est-ce que c’était vraiment justifié? N’aurait-il pas quand même fallu pousser encore, quitte à finir vraiment blessé?

Sur le moment, c’est difficile de faire la part des choses. Après 75, 100 ou 200 kilomètres de course, on n’est plus en état de raisonner avec logique. N’importe quelle personne censée dirait que quand on n’en peut plus, il faut abandonner. Mais les courses de longue distance comportent une part d’irrationnel qui fait qu’on ne peut pas penser comme dans la vie de tous les jours. Parfois, après des passages à vide qui paraissent interminables, on revient à la vie. Littéralement.

J’avais l’impression de m’engluer et je sentais que plus j’attendais, plus j’aurais de la peine à repartir. C’est justement à ce moment que mon ami Franco, responsable de la communication de la course, est passé me demander quand je comptais y aller. Je lui ai répondu que j’envisageais presque de jeter l’éponge, n’ayant pas d’habits chauds pour affronter le mauvais temps dans la montagne. Il m’a répondu avec son sens de l’humour habituel: “Tu ne vas quand même pas te laisser abattre par deux gouttes de pluie?” Alors que l’averse redoublait, il a corrigé: “D’accord, trois gouttes!” Puis, spontanément, il a enlevé la polaire qu’il portait et me l’a tendue. “Tu la veux? Prends-la!”

Je n’avais plus d’excuse. Je me suis levé d’un bond, j’ai fait mon sac, rempli mes gourdes, et je suis reparti le moral gonflé à bloc, alors que quelques minutes plus tôt, j’étais quasi certain de ne pas finir la course. Etant sorti du top 50 après cette longue interruption, j’ai effectué sans me presser les trente derniers kilomètres, m’accordant même le luxe d’une sieste de 45 minutes sur un banc, à un ravitaillement. Emmitouflé dans la polaire de Franco, je n’avais plus peur de rien.

Le jour s’est levé lentement et avec lui j’ai pu admirer le Mont-Blanc paré de lueurs roses. Les montées et descentes interminables de la fin de course ont laissé la place à un sentier filant droit vers le centre de Courmayeur. J’ai atteint les premières maisons du village puis, au bout d’un virage, j’ai aperçu le clocher de l’église. J’étais arrivé.

J’ai été submergé par une immense émotion. On est toujours heureux de finir des courses aussi longues. Mais après avoir repassé des dizaines de fois dans ma tête ce moment où j’avais tellement envie d’abandonner, passer la ligne d’arrivée avait une saveur particulière. En regardant vers le ciel parfaitement bleu, j’ai réalisé à quel point je me serais mordu les doigts d’avoir jeté l’éponge. J’espère ne jamais oublier cette leçon: il faut faire très attention de ne pas abandonner trop vite.

Alexander Zelenka

Alexander Zelenka

La nuit, Alexander Zelenka enfile ses baskets et allume sa lampe frontale pour voir autrement les montagnes suisses ou plus lointaines. L'obscurité amène le coureur dans un univers onirique où le paysage est transformé, propice aux plus belles aventures. Le jour, Alexander Zelenka est rédacteur en chef du magazine Terre&Nature.

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