La lutte des classes climatiques

Les métropoles d’Asie du Sud se réchauffent. Le changement climatique y contribue tout comme les îlots de chaleur urbains, qui s’accroissent dans des régions où l’urbanisation est galopante. Le Réseau de recherche sur le changement climatique urbain estime ainsi que la température moyenne dans les villes s’est accrue de 0.12 à 0.45 degré par décennie ces 50 dernières années. Si l’on parle passablement de “réfugiés climatiques”, on parle peu des inégalités climatiques dans ces villes. Certes, le climat est théoriquement le même pour tous, mais c’est sans compter le climate control, l’air conditionné auquel certains ont accès et d’autres pas. Certains passent leur vie dans des chaînes du froid, comme des poissons panés, entre leur logement, leur voiture, leur bureau et leur centre commercial, tous climatisés. D’autres vivent dans le changement climatique réel.
Bangkok, situé dans un pays où 1% de la population possède 66.9% de la richesse nationale, en est un exemple frappant. C’est une ville faite de bulles atmosphériques socialement différenciées. On en fait l’expérience la plus forte lorsqu’on entre dans l’un des malls du centre-ville, le IconSiam. N’entre pas qui veut: la sécurité du mall y veille à chaque entrée. La porte franchie, on passe du vacarme et de la chaleur moite du mois de juin (34 degrés), à l’extérieur du mall, aux quelques 20 degrés de l’intérieur. Ici, le conditionnement est total: du marbre blanc au sol sans un papier gras jusqu’à la musique d’ambiance en passant par la température.

C’est ce palais idéal de la consommation qu’a choisi Apple pour ouvrir son premier magasin en Thaïlande fin 2018. Apple y côtoie les suspects usuels du commerce de détail: Starbucks, H&M, Zara, etc. Les visiteurs s’y prennent en photo avec pour arrière-plan l’étalage des marques, les dorures et une architecture néo-Guggenheim.
Au rez, la direction du mall a conçu un condensé climatisé et idéalisé du Bangkok des rues. On y trouve l’équivalent de l’offre de streetfood pour laquelle la ville est célèbre. Plus loin, on trouve un marché aux fruits et légumes, l’équivalent d’un wet market, et la reconstitution d’un temple devant lequel deux femmes en costume effectuent une danse traditionnelle.

Or, dans le même temps, le gouvernement tente d’éliminer les vendeurs de rue: “le trottoir n’est pas un endroit où l’on doit faire de la vente” a déclaré au Bangkok Post le conseiller en chef de la municipalité. Cette dernière a ainsi déplacé 20’000 vendeuses et vendeurs de rue de près de 500 emplacements depuis 2016. Le mall propose donc une reconstitution, non seulement climatisée, mais politiquement acceptable du streetfood.
Lorsqu’on sort un peu groggy de cet étalage kitsch de richesse, on est saisi à nouveau par la chaleur étouffante. Un homme lustre les colonnes en mosaïque dorée du mall, plus bas un femme balaie les marches amenant à la rue. S’il y a beaucoup de signes d’inégalités à Bangkok, il y a peu de signes de luttes des classes dans un pays gouverné depuis 2014 par une junte militaire. Mais c’est un lieu où il est manifeste que les inégalités environnementales s’ajoutent aux inégalités sociales et que s’il y a lutte des classes, elle sera aussi climatique.

Ola Söderström

Ola Söderström est professeur de géographie sociale et culturelle à l'Université de Neuchâtel. Il observe les villes en mouvement depuis 25 ans, quand sa curiosité ne le mène pas ailleurs...

Une réponse à “La lutte des classes climatiques

  1. Ne suis pas retourné, il y a moins de 35 ans en Thaïlande, mais toujours ce souvenir d’un pays si aimable, accueillant et souriant et qui n’a jamais été, ni colonisé et encore moins colonisateur, avec une des meilleures cuisines du monde.

    Mais c’est le drame des bons humains et des grandes cultures, dans une mondialisation qui n’en est pas vraiment une, se faire bouffer sa cuisine par des Mac Do (comme le chivito, dans le pays où je vis actuellement)!

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