Culture grise pour une politique de routine

La langue n’est pas seulement un instrument de communication. Elle est le vecteur d’une conception du monde et donc de la politique. En scrutant la littérature, on se rend compte que la Suisse n’est plus un modèle exportable après l’avoir été de façon éminente autrefois.

Les écrivains romands font peu de politique aujourd’hui. Ce ne fut pas le cas jadis. Si l’on remonte à Jean-Jacques Rousseau, Benjamin Constant de Rebecque, Germaine de Staël, pour ne pas citer l’illustre émigré Voltaire, la Suisse romande a joué un rôle décisif dans le déclenchement de la Révolution française et l’émergence de l’Empire. Cela provenait du décalage politique entre la France, monarchie archaïque de droit divin, et les républiques helvétiques, qui servirent de modèle exportable à la jonction des XVIIIe et XIXe siècles. Depuis lors, on peut encore citer au siècle passé Gonzague de Reynold et Denis de Rougemont, aux deux extrémités de l’échiquier politique en 1940, respectivement à droite et à gauche, obligés de prendre position, car les temps étaient troublés et la démocratie en débat.

Et puis c’est tout. La politique est tenue à distance dans la république des lettres helvétiques. Jacques Chessex, Maurice Chappaz, Yvette Z’graggen, Nicolas Bouvier, Philippe Jaccottet, Georges Haldas, Daniel de Roulet, Anne Cuneo, Anne-Lise Grobéty, Etienne Barilier n’interviennent guère dans la politique de façon significative. Beaucoup d’écrivains apparaissent comme indifférent à la cité, ce que personne ne songe à leur reprocher en Suisse romande. Il n’y a au parlement fédéral que deux Romands qui avouèrent une vocation d’écrivain : Oskar Freysinger et le signataire de ces lignes. Ils furent dépréciés comme écrivains par suite de leur engagement politique et dévalués comme politiciens par la puérilité présumée de toute activité culturelle. Dans le contexte actuel, on ne peut pas être les deux à la fois, on ne peut pas jouer sur les deux tableaux.

Au contraire, en France, Victor Hugo et Emile Zola, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, Albert Camus et François Mauriac, Bernard-Henri Lévy et André Glucksmann n’ont pas cessé de battre l’estrade et d’influencer, sinon les événements, du moins l’opinion éclairée des bobos de droite et de gauche. Il y a encore plus significatif : les présidents de la République, Charles de Gaulle, Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand, Emmanuel Macron se seraient sentis inférieurs à leur destins s’ils n’avaient pas simultanément publié un ou plusieurs livres. Encore de nos jours, la politique est un sujet littéraire de choix en France. On doit se demander si certains hommes d’Etat français ne sont pas d’abord des romanciers ou des tragédiens, qui ont envie de se mettre en scène plutôt que d’agir en gestionnaires. La controverse récente sur un texte de Charles de Gaulle, proposé au baccalauréat, illustre cette ambiguïté. Fut-il un écrivain devenu président par une conjonction d’événements aléatoires ou bien un homme d’Etat utilisant sa plume comme outil décisif ?

En Suisse les conseillers fédéraux n’écrivent guère à l’exception récente de Didier Burkhalter. La plupart en seraient bien incapables et certains sont au bord de l’illettrisme ou de la dyslexie. Pourquoi cette différence entre France et Suisse ? Parce que la gouvernance suisse ne se prête pas à une mise en scène poétique, tragique ou comique. Il n’y a rien à en dire qui soit visible, palpable, imitable. L’acratie n’est pas un sujet de dissertation, puisque c’est une absence de pouvoir.

Le plus célèbre des imitateurs romands Yann Lambiel avoue que ses imitations cocasses des conseillers fédéraux Pascal Couchepin ou Moritz Leuenberger sont des créations de personnages fictifs, qui ne sont pas identiques aux originaux. Le pouvoir helvétique est à ce point diffus qu’il est impossible d’épingler une personnalité, qui en abuserait, puisque personne ne l’exerce.

Les institutions sont tellement archaïques et compliquées que personne ne les comprend vraiment et qu’il est inutile de railler à leur sujet. Et au fond, la Suisse est un pays qui ne connait pas son bonheur : hygiène et prospérité, ordre et consensus. Comment construire une intrigue captivante sur une réalité qui est la répétition inlassable d’une routine satisfaisante? Comment parler lorsqu’il n’y a rien à redire? Comment crier lorsque l’on a la bouche pleine?

Cela explique aussi l’incommensurable grisaille des romans ou des films suisses. Un artiste décrit la réalité au plus fin de sa perception. Et il n’y a à découvrir en Suisse romande que l’anorexie politique de citoyens, insatisfaits d’être tellement satisfaits. Pour le meilleur et pour le pire, les citoyens français -et du reste tous les francophones- jouissent d’une représentation théâtrale permanente entre Elysée, Matignon, palais Bourbon et Luxembourg. La politique est aussi une passion, plutôt que l’exercice de la raison pure.

Parabole pascale

Demain 22 mars la SNCF entamera sa grève perlée pour refuser la modification du statut des cheminots. Les CFF continueront de rouler comme si le personnel n’avait aucune revendication à arracher à la direction. C’est toujours comme cela : à intervalles réguliers les trains cessent de rouler en France et circulent en Suisse. Il est vain de chercher des explications dans les statuts respectifs des deux personnels. Cela n’a rien à voir avec la raison. C’est lié à la nature des deux peuples. Même s’ils parlent la même langue, même s’ils ont les mêmes ancêtres, même s’ils partagent les mêmes religions, les mêmes cuisines, les mêmes films, les uns sont mécontents, les autres sont béats.

C’est en fait une très vieille histoire. Tellement vieille qu’elle remonte à la création du monde. Selon la Genèse, le troisième jour de la création le Seigneur répartit les continents et les océans. Le récit, condensé en quatre versets, est assez sommaire. La découverte d’un commentaire dans le Talmud permet d’y voir un peu plus clair.

La France constitua le prototype. Bel équilibre entre la plaine fertile et la montagne pittoresque, entre des fleuves navigables et des mers harmonieusement disposées alentours, entre la Beauce prête à porter le blé et la Bourgogne la vigne, la Normandie les pommiers et la Provence l’olivier. Comme il y avait un peu trop de roches, qui auraient pu gêner l’agriculture et la pâture, le Seigneur les amassa sur ce coin de terrain voisin, qui allait devenir la Suisse. Au soir de ce troisième jour, le Seigneur envoya l’archange Gabriel pour relever un état des lieux. Après avoir voleté de-ci delà, Gabriel revint, à la fois extatique et inquiet.

« Seigneur, dit-il, vous avez créé un pays splendide, la France, mais son voisin la Suisse est beaucoup trop encombrée de montagnes. Quand vous y installerez les deux peuples, les pauvres habitants de la Suisse vont jalouser les Français opulents et leur mener une guerre perpétuelle. »

« C’est juste, accorda le Seigneur, je me suis trop investi sur le prototype au point de négliger son voisinage. Mais ce qui est fait est fait, on ne peut y revenir. Il faudrait un miracle. Je ne tiens pas à galvauder ce genre d’immixtions qui trahissent l’improvisation en exprimant des remords tardifs. »

Gabriel réfléchit un moment, eut une inspiration sublime et l’exprima :
« Seigneur, il vous reste encore à créer les habitants. Nous savons déjà que le premier couple d’humains sera raté, mais que des peuples différents surgiront par la suite, le meilleur et le pire pour respecter une moyenne. Placez en France des mécontents perpétuels et en Suisse des gens béatement satisfaits. »

Ainsi fit le Seigneur. Depuis, les Français, déçus d’être ce qu’ils sont, se plaignent avec aigreur, d’autant plus que la contemplation de leur pays de Cocagne constitue un démenti fâcheux .à leur sempiternel mécontentement. En revanche, les Suisses vivent une félicité d’autant plus méritée que le tiers de leur pays n’est même pas cultivable. Ils n’ont jamais envahi la France, qui en revanche ne s’est pas faute de franchir la frontière à deux ou trois reprises.

Le dimanche, le Seigneur se reposa dans la certitude d’avoir créé le meilleur des mondes possibles par un juste équilibre entre les territoires et les nations. Néanmoins, en tendant l’oreille, chaque 14 juillet il entend un chant guerrier monter de la France et chaque 1er août un hymne à sa gloire en Suisse. Il apprit ainsi la différence entre une réussite gâchée, la France, et un échec surmonté, la Suisse. Il cessa d’exercer sa toute-puissance. Le Royaume à venir à la fin des temps n’aura pas de Roi parce que l’exercice du pouvoir sera aboli. Comme en Suisse.

La suspicion du pouvoir

Deux élus vaudois sont soumis depuis plusieurs semaines à une campagne de presse déclenchée, très bizarrement, par le Tages Anzeiger dont on ne connaissait pas auparavant cet intérêt de détail pour la Suisse romande. Que leur reproche-t-on ? De ne pas payer leurs impôts comme la presse le souhaite, en prescrivant de nouvelles règles, qui vont bien plus loin que les lois. Ces deux personnalités paient tout ce que l’administration fiscale demande. Ils ne font l’objet d’aucune poursuite, d’aucun retard. Comme on ne peut leur reprocher de violer la loi, on leur reproche de l’utiliser au mieux de leurs intérêts.

Or, cette licence est réservée aux citoyens ordinaires, tenus de respecter la loi, toute la loi et rien que la loi. Un élu est soumis à une légalité plus exigeante : il doit faire des présents au fisc, ne pas déduire tous ses frais, anticiper les demandes de l’administration, désigner enfin celle-ci comme légataire universelle après avoir déshérité ses enfants.

Pourquoi ? Parce qu’il a le pouvoir politique, qui constitue une activité suspecte, voire carrément louche. L’exerce-t-il vraiment ? Non, car toutes les précautions ont été prises non seulement contre les abus du pouvoir, mais aussi contre l’usage de celui-ci.

Description du feuilleté des institutions. La Confédération réunit 26 cantons. L’équivalent d’un sénat fédéral est le Conseil des Etats, soit deux sénateurs par canton, comme aux Etats-Unis, quel que soit sa taille. Le canton d’Uri avec 35 694 habitants pèse autant que celui de Zurich avec 1 408 191 résidents. Un paysan de la montagne a un poids quarante fois supérieur à celui d’un citoyen de la plus policée des villes. Dès lors, les représentants aux Etats d’un dixième de la population nationale peuvent bloquer toute décision. Avant même de concevoir un moteur, la Constitution a prévu un frein. Le Conseil national est élu à la proportionnelle, mais il ne peut promulguer une loi que dans la mesure où le Conseil des Etats approuve le même texte. De même, toute réforme de la Constitution exige la double majorité. Les cantons urbains peuplés ne peuvent dicter leur volonté à la campagne. Le but n’est pas de gouverner en réponse aux nécessités, mais à la mesure des volontés populaires

Chacun des cantons possède son parlement, son gouvernement, ses tribunaux et sa Constitution. Les cantons exécutent les prescriptions de la Confédération, mais ils accomplissent leurs tâches de façon autonome en faisant preuve d’inertie, si la consigne fédérale leur déplait. Les 26 cantons sont subdivisés en 2222 communes.
Mais cette superstructure institutionnelle n’est pas la plus importante. En déposant une initiative populaire, les citoyens peuvent demander une modification de la Constitution, un référendum pour s’opposer à une nouvelle loi ou pour s’opposer à certains traités internationaux. Ce qui n’a pas l’aval du peuple est irréalisable.

En pratique cette structure, qui parait hautement décentralisée, est cependant arbitrée par des instances moins visibles. Un Conseil communal ne maîtrise souvent qu’une maigre fraction des dépenses que doit couvrir son budget. Il entérine des décisions qui lui échappent et qui sont prises soit par le canton, soit par les 1500 organismes intercommunaux gouvernés par des instances opaques. Un échelon plus haut, les cantons sont astreints à appliquer des décrets décidés par le niveau intercantonal : 22 conférences de gouvernements cantonaux, 500 conférences de fonctionnaires cantonaux et 311 concordats constituent l’armature de ce pouvoir interstitiel entre les niveaux fédéraux et cantonaux. Autant les institutions apparentes publient le contenu de leurs délibérations, autant ces lieux discrets de décision sont opaques. Enfin par un mécanisme dit de péréquation, les cantons riches soutiennent financièrement les cantons moins opulents, tout comme les communes fortunées subventionnent les agglomérations pauvres.

Dans cette superstructure qui ressemble à une usine à gaz, le pouvoir se dissout graduellement comme du sucre dans café. C’est l’impossibilité d’un chef à tous les niveaux. Dès qu’une tête risque de dépasser, tous se liguent pour la couper : malgré sa compétence et son dynamisme, ce candidat au pouvoir n’a pas compris l’essentiel : l’effacement du chef, sa discrétion, sa circonspection, son invisibilité, son renoncement sincère à exercer le pouvoir, mais son engagement à en simuler l’affairement avec vraisemblance.

Or, ces deux élus sont bons, l’un gestionnaire et l’autre législatrice. Ils ont fait usage du peu de pouvoir qui leur était conféré. Un responsable des finances qui réussit à éteindre ou presque la dette publique est trop habile. Il doit certainement utiliser sa compétence au service de son intérêt propre. Il est suspect parce qu’il est bon.

S’ils avaient été médiocres, le Tages Anzeiger ne se serait pas intéressé à eux et la presse vaudoise ne lui aurait pas emboité le pas. L’éligibilité devrait désormais être réservée aux seuls citoyens, connus pour leur insignifiance, si possible illettrés, obligatoirement dépourvus de tout diplôme ou certificat, sans permis de conduire, muets ou au moins bègues, tellement incapables de gagner leur vie qu’ils n’ont jamais payé d’impôts. Toute contestation, toute critique serait alors a priori exclue. Car après tout, mieux vaut ne pas gouverner que mal gouverner.

Si le monde devenait suisse

Pareille à ces vierges qui résistent au séducteur jusqu’à la dernière limite, la Suisse est entrée à l’ONU, parce qu’il était impossible de refuser plus longtemps. Cela commençait à faire sérieusement désordre. Comme seuls le Vatican et la Suisse se tenaient en dehors de cet aréopage, les citoyens finissaient par prendre l’Helvétie pour un pays transcendant, muni d’une ligne directe avec Dieu le Père, prêchant la morale à tout le monde, sorti de l’Histoire une fois pour toutes. A l’image historique de Jean-Paul II de plus en plus de Suisses achetaient des soutanes blanches pour se jeter à terre dès qu’ils avaient franchi une frontière. Cela faisait des lessives pas possibles. Puisque les catastrophes promises par les adversaires de l’ouverture ne se produisent pas, de fil en aiguille, la Suisse se muera en une nation de Ja-Sager. Qu’est-ce que cela donnera ?

Dans quelques années, notre armée, devenue professionnelle entre-temps, sera reconnue par Trump et Poutine comme la meilleure troupe à projeter dans les endroits les plus exotiques. La Suisse passe dans l’histoire comme la pacificatrice du Rwanda, de la Colombie et du Timor oriental. Sur la lancée de ces succès antérieurs comme président de l’Assemblée durant la 65e session, Joseph Deiss est élu secrétaire général des Nations Unies. Sous son patronage, le cor des Alpes est adopté comme instrument par les meilleurs orchestres de jazz de New-York qui exploitent les thèmes de l’abbé Bovet. Il faut entendre Adyu mon bi payi au Three Deuces de la 42e rue pour comprendre l’universalité de la culture fribourgeoise.

La nouvelle loi fédérale sur les étrangers est citée comme un exemple de tolérance : le jeune travailleur, qui débarque du Kirghizstan, reçoit, au moment de passer la frontière, le passeport à croix blanche sur fond rouge de façon à s’intégrer tout de suite et à faire la plonge dans un restaurant. Nous mentionnons le passeport suisse car la Suisse n’a pas eu besoin d’adhérer à l’Union européenne. L’ouverture helvétique sur le monde est devenue tellement exemplaire que c’est l’Union européenne qui a demandé son accueil dans la Confédération. On lui a accordé le statut de canton et deux sièges au Conseil des Etats. Au terme d’une période transitoire de cinquante ans, un Européen aura le droit d’accéder au Conseil fédéral.

La Suisse s’étend maintenant des Açores à la Mer Noire. Le secret bancaire est désormais rétabli dans toute l’Europe. Les meilleurs écrivains allemands et autrichiens apprennent le dialecte zurichois, qui supplante enfin la langue empesée de Luther. Swissmetro, glissant à six cent kilomètres à l’heure, met Rome, Paris et Berlin à moins d’une heure de Berne, que l’on songe sérieusement à promouvoir capitale de l’Europe, car il y pleut moins qu’à Bruxelles.

Sur les rives de nos lacs se rassemble la jeunesse du monde scientifique. On y découvre des remèdes pour le Parkinson et l’Alzheimer. Dans les mâchoires des plus augustes vieillards, les dents repoussent à partir de cellules-souches, enfin autorisées à l’emploi, suite à une révision constitutionnelle décidée à la quasi-unanimité. L’espérance de vie atteint le siècle. Comme il devient de plus en plus difficile de mourir, l’âge de l’AVS est reporté en conséquence à 75 ans.

Même les religions, trop enclines à se figer dans leurs traditions contradictoires, ont tendance à fusionner. Ainsi naît à Genève l’Eglise Abrahamique où voisinent juifs, chrétiens et musulmans. L’avantage majeur de cette conversion est la semaine de quatre jours, puisque vendredi on va à la mosquée, samedi à la synagogue et le dimanche à l’église. Lors d’une cérémonie pathétique sur la prairie du Grutli, le grand rabbin a mangé du jambon, les imams ont bu un blanc de chez nous tandis que prêtres et pasteurs se faisaient circoncire sans anesthésie.

Le tout s’est terminé par l’apparition simultanée au sommet du Cervin de Nicolas de Flue, Jean-Jacques Rousseau et Henri Dunant. Un grand festin à base de rösti, de papet vaudois et de raclette valaisanne a réuni tous les peuples de la planète. Et la Terre, devenue suisse, s’est arrêtée de tourner. CE fut la fin de l’Histoire.

Les têtes, qui dépassent, doivent être coupées

La presse romande fait ses délices de deux scandales imaginaires, visant deux têtes d’affiche du PLR vaudois, Pascal Broulis et Isabelle Moret. Les prétextes invoqués sont tellement minces qu’ils paraissent ridicules, sauf aux journaux qui en font leur titre de première page.

Que reprocher à Pascal Broulis ? Il paie ses impôts, mais pas comme certains moralistes l’exigeraient. Sa résidence principale est à Sainte-Croix et il a un pied à terre à Lausanne pour des raisons évidentes. Selon arrangement entre les deux communes, il paie un tiers de ses impôts communaux à Lausanne et les deux tiers à Sainte-Croix. Cela fait 100 CHF de moins par mois, que s’il payait tout à Lausanne. Circonstance aggravante : son épouse loge à Lausanne et leur fils y va à l’école ; c’est un autre scandale car il devrait être scolarisé à Sainte Croix, résidence principale de son père. La question cruciale est de savoir combien d’heures par an celui-ci passe à Lausanne. Ne serait-ce pas plus du tiers du temps ? Dans ce cas il serait coupable d’optimisation fiscale, il ne violerait pas la loi, mais il l’utiliserait à son profit. Il ne commettrait pas d’infraction, mais il ne respecterait pas une certaine morale. Ainsi un élu serait soumis à des lois non écrites, inventées pour les besoins de la cause, à savoir abattre un homme politique hors du commun, qui a réussi le tour de force de relever les finances cantonales. Beaucoup de bruit pour rien du tout. La question intéressante, à laquelle on n’aura pas de réponse, serait de savoir d’où vient le coup. Un affidé du PLR qui vise sa place, l’UDC qui veut affaiblir le PLR, un journaliste du Tages Anzeiger qui désire se faire mousser ?

Pour Isabelle Moret, le reproche est encore plus futé : elle ne paie que des acomptes en matière d’impôts parce que les services fiscaux ne lui adressent pas un décompte définitif, compte tenu d’une situation compliquée par un divorce. Ce n’est bien évidemment pas de sa faute, puisqu’elle ne demanderait pas mieux que le fisc fasse plus rapidement son travail. La question, insinuée dans l’article du Tages Anzeiger, est celle d’un lien éventuel avec le scandale précédent. Pascal Broulis était-il au courant et aurait-il influencé ses services dans un sens favorable à Isabelle Moret ? On n’en sait rien, on n’a pas le commencement d’un indice, mais en soulevant simplement la question, on suggère qu’elle pourrait se poser.

Le lecteur pressé de ce genre d’article en retire l’impression vague d’un complot fuligineux impliquant deux élus, qui ne paieraient pas tout à fait leurs impôts comme il faudrait. De là à considérer que toute la classe politique est pourrie, il n’y a qu’un pas. Tel est bien le mobile secret de cette campagne de presse. A qui profite le crime ? A ceux qui veulent utiliser les institutions pour les détruire et les medias pour les accaparer. Ils agitent le peuple avant de s’en servir. Ils sont déjà tellement puissants qu’il vaut mieux ne pas citer de nom.

Le défi de l’Islam

Même si on n’en est pas conscient, la religion est un problème éminemment politique en Suisse, comme elle l’est d’ailleurs toujours et partout, sans que cela se sache. Certes, on n’en est plus à sacraliser le pouvoir politique en le nantissant d’une religion d’Etat, pratiquée obligatoirement par tous les citoyens, sous peine de persécution. Alors que les Eglises établies ne font plus de politique aujourd’hui en s’abstenant d’influencer visiblement le pouvoir, les partis existants instrumentalisent les religions en tant que référence électorale.

La confession était et est encore un facteur politique tellement important, qu’il délimite les cantons. Le canton d’Appenzell s’est scindé en 1597 en deux demi-cantons pour une raison religieuse : Appenzell Rhodes-Intérieures est catholique, Appenzell Rhodes-Extérieures protestant. Lors de la création du nouveau canton du Jura par scission de celui de Berne en 1975, les trois districts catholiques sont devenus jurassiens, et les trois districts protestants et francophones ont choisi de rester bernois. La religion fut un facteur plus déterminant que la langue.

La Confédération suisse n’a pas de religion d’État. Cependant la réalité est plus subtile. Car les premiers mots inscrits dans la constitution fédérale sont “Au nom de Dieu Tout-Puissant!”, ce qui présume l’existence d’une ou de plusieurs religions, ou du moins que la majorité de la population soit théiste. La Suisse a très bien vécu avec deux religions chrétiennes, catholique et réformée, que subventionne sans protester un cinquième de la population, de sentiment agnostique.

L’arrivée de l’Islam a révélé le malentendu fondamental. Le christianisme dans ses deux versions nationales est l’équivalent dérobé d’une religion d’Etat. Les Suisses de souche, même s’ils pratiquent peu, se revendiquent comme chrétiens sociologiques. Le christianisme est transformé en marqueur identitaire.
En Pologne, en Slovaquie et en Hongrie, des majorités conservatrices invoquent les « valeurs nationales », prudemment non détaillées. En France, Marine Le Pen accéda au deuxième tour des élections présidentielles en 2017 sur un programme analogue. Les extrêmes droites néerlandaise, belge et allemande mènent le même combat.

Les partis populistes-nationalistes, défendent un seul thème obsessionnel : l’ennemi, c’est l’étranger, proche ou lointain ; le prototype étant l’Islam, qui affronte nos valeurs « judéo-chrétiennes ». Cette semi référence au judaïsme est particulièrement douteuse par des partis, qui sont des héritiers inavoués de leurs précurseurs du siècle précédent, organisateurs de la Shoah.

Or, que sont ces racines judéo-chrétiennes ? Les trois religions monothéistes partagent une même particularité : le respect de l’étranger. Loin d’être des religions tribales, elles possèdent une vocation universelle. En témoigne, parmi beaucoup d’autres, une citation de Deutéronome 24.17 : « tu ne tricheras pas avec le droit d’un étranger ». L’évangile de Matthieu 25.41 insiste : « allez loin de moi maudits, car j’étais un étranger et vous ne m’avez pas recueilli ». Et le Coran 49.13 ajoute : « nous avons fait de vous des nations et des tribus pour que vous vous entre-connaissiez. »

Certains Européens croient de bonne foi que l’invasion musulmane menace leurs « valeurs », de fait ignorées, puisqu’ils défendent celles-ci en les niant. Ils instrumentalisent le christianisme qu’ils ne connaissent, ni ne pratiquent. Les racines judéo-chrétiennes ne se distinguent pas de celles de l’Islam sur ce point crucial, parce que les trois religions abrahamiques se sont engendrées successivement dans le même terreau moyen-oriental. En prenant un recul suffisant, on peut considérer que ce sont trois variantes de la même religion, distinctes seulement par leurs origines chronologiques.

On se trouve ici au cœur de la contradiction de la société occidentale. Et cette contradiction n’est pas soluble dans l’avenir. Par centaine de milliers, par millions des peuples africains ne trouvent pas d’autre issue que l’émigration vers l’Europe prospère, pacifique, calme. Et l’exemple d’Angela Merkel, ouvrant l’Allemagne à un million de réfugiés, démontre qu’il est périlleux de les accueillir. Si on le risque, on accroit l’audience des partis populistes ; si on insiste, ils finiront par conquérir le pouvoir pour persécuter les immigrants.

Certains ne sont pas disposés à entendre la vérité, à savoir qu’on ne conserve pas des valeurs : on les transcende, transpose, ajuste sans cesse, sinon elles meurent d’elles-mêmes. Les mots d’unité, liberté, égalité, fraternité, solidarité sont vides de sens, s’ils ne sont pas fondés sur autre chose que leur proclamation. Dès lors une majorité du peuple souverain, oublieux du fondement même de sa Constitution, suit les frondeurs dans des combats aussi odieux que ridicules : l’interdiction des minarets, celle de la burqa. La mesquinerie érigée en valeur fondamentale.

Eloge de l’acratie helvétique

Pour respecter les droits de tous, à commencer par le souverain populaire origine et arbitre de toutes les décisions, la Suisse bénéficie du fédéralisme, du droit d’initiative, du referendum facultatif, de la concordance dans les exécutifs. En particulier, le Conseil fédéral, prototype des exécutifs, n’a ni chef, ni programme, ni équipe homogène, ni majorité stable

Dans cette superstructure qui ressemble à une usine à gaz, le pouvoir se dissout graduellement comme du sucre dans café. C’est l’impossibilité d’un chef à tous les niveaux. Dès qu’une tête risque de dépasser, tous se liguent pour la couper : malgré sa compétence et son dynamisme, ce candidat au pouvoir n’a pas compris l’essentiel : l’effacement du chef, sa discrétion, sa circonspection, son invisibilité, son renoncement sincère à exercer le pouvoir mais son engagement à en simuler avec vraisemblance l’affairement.

Comme dans la plupart des pays, comme dans la plupart des régimes, l’exécutif est composé en Suisse de ceux qui l’ont conquis, moins de haute lutte qu’à l’usure. Ce ne sont souvent ni les plus intelligents, ni les plus compétents, ni les plus dévoués. Ceux qui réussissent se sont consacrés en priorité à leur carrière dans le cadre étroit du système. Par réflexe, ils se fréquentent pour nouer des alliances occultes et combiner des tactiques subalternes. Ils n’ont pas de convictions parce qu’ils réfléchissent en terme de programmes, de manifestes et de harangues. Le temps de l’étude est sacrifié à des parlotes, où ils doivent s’exhiber.

Si la politique helvétique est singulière, les politiciens suisses ne se distinguent guère du modèle universel. Le défi consiste à construire le pays avec le tout-venant humain, à ramasser n’importe quel galet pour en faire la pierre angulaire, à incorporer le péché lui-même dans l’œuvre de salut. Et principalement à consentir tellement peu de pouvoir aux dirigeants qu’ils ne peuvent guère faire de tort.

Cette analyse de l’accès au pouvoir n’est pas propre à la Suisse. Selon le principe universel de Peter, chacun grimpe dans l’échelle sociale jusqu’à atteindre son niveau d’incompétence. Cependant en Suisse, ce principe souffre une exception : on peut non seulement atteindre, mais dépasser son niveau d’incompétence. Ailleurs cela est possible par la force : aujourd’hui encore, combien de généraux, combien de révolutionnaires, combien de milliardaires mènent brillamment leur pays à la déroute. Mais en Suisse, dans une démocratie directe, le pouvoir ne se conquiert pas par l’abus de la force. De façon paradoxale, il s’obtient par l’excès de faiblesse. Car il n’est pas très gratifiant de légiférer ou de gouverner lorsque le peuple peut défaire ce qui a été péniblement décidé ou négocié. Pour supporter cela, il faut avoir l’échine aussi souple que celle du serpent qui se déplace en rampant. La médiocrité constitue la meilleure aptitude pour feindre de diriger en s’abstenant de le faire.

Le 22 septembre 2010, l’Assemblée fédérale, réunissant les deux chambres, élut comme Conseiller fédéral Johann Niklaus Schneider-Ammann, parlementaire falot, qui ne s’imposait pas du tout face à Karin Keller-Sutter, brillante politicienne maîtrisant parfaitement, non seulement les dossiers mais aussi les trois langues nationales. L’élection ne fut pas décidée par la droite, qui présentait les deux candidats, mais par la gauche, désireuse de porter au pouvoir le moins compétent des deux candidats pour ne pas fournir un avantage à la droite.

Telle est la faille de la concordance dans l’exécutif. Les candidats les plus médiocres seront soutenus par une majorité de rencontre, rassemblée contre le parti dont ils sont les élus. Le Conseil fédéral n’est pas un gouvernement au sens habituel du terme, regroupé autour d’un programme ambitieux : il peut gérer les affaires courantes, il est recruté pour ce faire parmi les personnalités les plus consensuelles, les moins affirmées et les moins compétentes. Mieux vaut être David que Goliath.

L’exercice du pouvoir en Suisse mérite donc un nom particulier, car il n’a rien à voir avec la démocratie traditionnelle qui procède par délégation de compétence à des organes législatifs et exécutifs élus, une attribution des compétences du haut en bas. On peut parler d’ « acratie », terme inventé pour les besoins de la cause, sur le modèle de l’asymétrie qui est l’absence de symétrie ou de l’asepsie qui est l’absence de microbes.

C’est difficile à croire, mais la Suisse marche, même très bien. C’est la preuve qu’il n’est pas nécessaire d’exercer le pouvoir sinon pour faire plaisir à ceux qui l’occupent.

Berne fédérale et Berne réelle

En passant douze ans au parlement on collecte des souvenirs prenants, qui remontent à la surface en lisant la presse. Que se passe-t-il à Berne durant une session du parlement ?

La première impression du Conseil national est donc la suivante : un endroit bruyant et confus, où la parole est continue mais l’écoute faible ou nulle. Cela vient du plafond. C’est une verrière. Très mauvais pour l’acoustique. Le plus souvent, même si l’on entendait on ne comprendrait pas, parce que c’est de l’allemand. Enfin ce que l’orateur croit être de l’allemand. C’est très déprimant parce qu’on croit qu’on ne comprend pas l’allemand alors que c’est le contraire : on comprend l’allemand mais on ne comprend pas ce qui est dit parce que ce n’est pas vraiment de l’allemand..
Même quand, par exception, l’orateur parle en français, il vaut mieux mettre les écouteurs si on veut vraiment l’écouter plutôt que de continuer à discuter à haute voix avec soin voisin. Ce que dit le voisin est en général plus intéressant que ce que dit l’orateur. Et il y a donc cent conversations personnelles pour un discours officiel. Plus la rumeur augmente, plus chacun hausse le ton. On finit par ne plus rien entendre du tout. Même son voisin. Alors le président agite sa clochette. Cela s’arrête un instant et puis cela recommence. Le président agite à nouveau la clochette. Cela ne s’arrête plus. La cloche ajoute simplement son bruit à tous les autres.

Ces allées et venues durent de huit heures du matin à treize heures et cela recommence de trois heures à huit heures du soir, soit dix heures de présence. A cela on peut ajouter une séance de commission qui commence éventuellement à six heures et demie du matin ou qui prend les deux heures du déjeuner. Plus des séances d’information le soir. Il y a moyen de dormir entre onze heures du soir et six heures du matin, si on n’est pas trop énervé. Bref la quantité y est, l’engagement jusqu’au-delà des forces, l’épreuve d’endurance, le marathon. On court du reste pour la gloire, pas pour l’argent. Mais la qualité laisse à désirer.

La Berne fédérale repose sur le mythe de la milice. Le Parlement se réunit quatre fois par an durant trois semaines, chacune de celle-ci commençant le lundi midi et se terminant le jeudi midi afin que les avocats, les médecins, les paysans, les syndicalistes puissent continuer à gérer leurs affaires. De la sorte, on se suffit de parlementaires à quart temps, rémunérés en conséquence. A eux de gagner leur vie en exerçant un métier par ailleurs et de s’occuper du législatif à temps perdu, par dévouement, par désœuvrement ou par hobby. C’est un métier plus qu’à temps plein que ne peuvent vraiment exercer que les retraités, les gens très riches ou ceux, les plus nombreux, qui sont payés par un lobby quelconque pour défendre un intérêt particulier, une banque, un aéroport, un syndicat.

Pour faire tenir le travail législatif en l’espace de cinquante-deux demi-journées par an, le règlement limite ou interdit la prise de parole de la façon la plus stricte. Elle appartient essentiellement aux rapporteurs qui, comme leur nom l’indique, ne présentent pas leur opinion mais rapportent celle de la commission qu’ils représentent. Les représentants des partis déclament au nom de leur parti et le Conseiller fédéral dit ce que pense le Conseil fédéral qui est parfois le contraire de ce qu’il pense vraiment. Au mieux un parlementaire d’opinion dissidente, qui aurait une opinion personnelle, dispose de trois minutes, montre en main, pour expliquer son désaccord avec une proposition. Il déclamera devant un hémicycle quasiment vide, car ses collèges sont courbés sur les ordinateurs du voisinage afin de remplir les tâches de secrétariat pour lesquelles aucune aide ne leur est consentie.

On se rassure en sortant dans la vieille ville de Berne, si prenante. C’est là que se trouve la réalité.

Le Suisse sans mâchoire

Le canton de Vaud se prononcera le 3 mars sur une assurance dentaire obligatoire. Lors des débats au Grand Conseil la droite a refusé cette initiative Selon son idéologie, les citoyens soufrant de leur dentition n’ont pas à être soignés, sinon à leurs frais.

L’assurance maladie créée en 1959 a défini un patient helvétique démuni de mâchoire. Elle prend en charge le foie, les pieds, les yeux, un peu moins les oreilles, mais pas du tout les dents. On serait bien curieux de savoir pourquoi, quelles considérations vaseuses ont induit le législateur du siècle passé à exclure les soins dentaires. On n’en n’imagine que deux.

Pour certains esprits, les caries dentaires sont le résultat d’une addiction coupable au sucre et d’une négligence de la brosse à dent. La communauté n’a pas à encourager les vicieux et les imprévoyants. Qu’ils perdent leurs dents ou qu’ils les remplacent à leurs frais n’est que justice. Une assurance ne doit pas couvrir les fautes de l’individu. C’est une considération tordue, car l’assurance maladie couvre en fait toutes sortes d’affections dépendant du comportement de l’assuré : tabagisme, obésité, alcoolisme.

C’est aussi une considération bancale parce qu’elle suppose que la dentition n’a pas de relation avec le reste du corps et qu’une infection dentaire ne propage pas ses poisons dans tout l’organisme. Certains abcès importants peuvent envahir les sinus et infecter le cerveau, ou encore se loger dans la gorge et empêcher de respirer. L’organisme est un tout et on ne peut pas établir des cloisons étanches entre organes par voie de législation.

C’est sur base de réflexions sommaires de cet ordre que la Suisse a décidé que ses citoyens n’avaient qu’à soigner leurs dents à leurs frais ou ne pas les soigner s’ils n’en ont pas les moyens. Le peuple vaudois sera amené le 3 mars à introduire éventuellement une assurance couvrant aussi les mâchoires. La droite du Grand Conseil s’est aussitôt érigée contre cette mesure dispendieuse qui chargerait l’économie. En fait on ne sait pas ce que cela coûterait. En soignant les dents, peut-être améliorera-t-on la santé générale et diminuera-t-on l’absentéisme.

Dans les débats sur la santé on a pris la fâcheuse habitude de considérer les coûts comme si c’était une perte nette, sans aucun bénéfice imaginable. Ne devrait-on pas considérer les soins médicaux, de toute nature comme un investissement, au même titre que la formation ? A ce titre dispenser des soins d’orthodontie à tous les enfants permettra d’éviter des soins ultérieurs. Or le coût de cette médecine préventive est tellement élevé qu’il dépasse les possibilités de la plupart des familles et ce sont souvent les grands-parents qui doivent se substituer aux parents. De même en soignant à temps toutes les caries des adultes, évitera-t-on la perte des dents qui implique des frais beaucoup plus élevées sou forme d’appareils ou d’implants.

En sus de toutes ces considérations d’ordre médical, il en est une autre plus fondamentale. La Suisse pays riche peut-elle tolérer que certains citoyens ne puissent se faire soigner de quoi que ce soit parce qu’ils n’en ont pas les moyens ? Dans les verrées, rien de plus pénible que de converser avec un individu dont la mâchoire infectée répand une odeur putride. Parmi eux, je connais des députés de la droite vaudoise. Ils ont les moyens de soigner leurs dents, mais ils ignorent que cela est indispensable. Cela excuse, sans le justifier, leur vote.

Agiter le peuple avant de s’en servir

Selon le président de l’UDC Albert Rösti «Nous ne voulons pas d’une Suisse à 10 millions d’habitants. Nous ne voulons pas d’une Suisse qui manque d’emplois, notamment pour les plus de 50 ans, d’une Suisse aux loyers inabordables, aux trains et autoroutes surchargés, aux écoles bondées. » Telles sont les justifications de la nouvelle initiative « pour une immigration modérée ». Un chiffre a même été avancé : 10000 immigrants par an tout au plus.

Cette proposition ignore la réalité démographique de la Suisse, un point de vue toujours voilé dans les débats parlementaires et les controverses publiques. La réalité, c’est que le taux de fécondité de la population suisse représente les deux tiers de ce qu’il devrait être pour maintenir la population. Il n’y a que 80 000 naissances au lieu des 120 000 nécessaires. Il manque chaque année 40 000 naissances. C’est le minimum de l’immigration indispensable en moyenne.

Une population, qui ne se reproduit qu’à hauteur des deux tiers à chaque génération, finit par s’étioler et, en attendant, par ne plus assurer la pension des ainés. Une population, où la proportion de retraités augmente, voit son activité économique diminuer parce que certains secteurs comme la construction stagnent.

Les emplois ne se réduisent pas avec l’immigration, ils augmentent de ce fait puisque de nouveaux besoins apparaissent. La Suisse est pour l’instant dans une situation où il y a plus d’emplois ouverts que de chômeurs. Mais ceux-ci ne sont pas qualifiés pour les emplois proposés. Le quart des médecins pratiquant en Suisse ont été formés à l’étranger : s’ils n’avaient pas immigrés la situation sanitaire de la Suisse serait déficiente. Les immigrants ne sont pas des parasites mais un appoint indispensable à la marche de l’économie.

Jusqu’à présent aucune catastrophe ne s’est pas produite parce que l’immigration, avec un solde jusqu’à un maximum de 80 000 par an, a compensé et au-delà le déficit des naissances. Sinon les pensions auraient déjà été réduites. Ce lien entre deux problèmes majeurs, pension et immigration, n’est jamais évoqué dans le discours officiel. Dans l’esprit de beaucoup de décideurs, il n’est pas établi. La proposition de l’UDC ne vise nullement à être acceptée. Elle constitue un appel d’air en vue des prochaines élections fédérales. Cela s’appelle agiter le peuple avant de s’en servir.