Tariq Ramadan est présumé innocent

Un des joyaux de notre droit est la présomption d’innocence. Il appartient à la police ou au ministère public de prouver une éventuelle culpabilité et non à l’accusé de démontrer son innocence.

Ce principe est endommagé régulièrement par les médias. Ceux-ci peuvent et doivent rapporter les plaintes émises contre une personnalité. Mais en entrant dans le détail de l’accusation elles en établissent sinon la réalité du moins la plausibilité. C’est un « peu vrai » parce que c’est imprimé ou parce que c’est énoncé à la télévision ou à la radio. La France est coutumière du fait : combien de ministres ont dû démissionner simplement pour se défendre d’accusations dont la justice finit par établir l’inanité. Mais il est trop tard : une carrière politique est pour le moins affaiblie, le soupçon demeure, le souvenir de l’accusation subsiste dans l’opinion publique qui ne se souvent plus de la décision de justice.

Tel est maintenant le destin de Tariq Ramadan. Pour avoir écrit un livre avec lui « Peut-on vivre avec l’islam ?», je sais comment la presse procède parfois. Ainsi Caroline Fourest, journaliste française, dans son ouvrage « Frère Tariq » travestit les propos de Tariq en lui attribuant l’apologie de la lapidation pour la femme adultère alors que notre livre affirme le contraire. De même en Suisse romande des prêtres ont été accusés publiquement de pédophilie et se sont de désespoir suicidés.

Il faut donc prendre la présomption d’innocence très au sérieux. Le symétrique du harcèlement sexuel, de la pédophilie ou du viol est la dénonciation calomnieuse de ces fautes lorsqu’elles sont imaginaires, inventées pour les besoins de la cause, c’est-à-dire la destruction de la réputation d’un homme public qui gêne certains. Bien évidemment, en prônant un islam pacifique, réfléchi, positif, Tariq Ramadan embarrasse tous ceux qui essaient, au contraire, de l’identifier au terrorisme, à la violence, au machisme.

L’accusation portée contre lui pourrait donc se résumer à une campagne d’intoxication, visant l’islam à travers sa personne. Les reproches énoncés sous forme d’une agression sauvage paraissent peu plausible à ceux qui le connaissent personnellement. Bien sûr rien n’est impossible et chacun possède une part d’ombre. Mais, jusqu’à preuve du contraire, Tariq Ramadan est innocent et chacun doit lui conserver une estime intacte.

Sous l’égide d’Erasme, premier des humanistes européens.

Sous l’égide d’Erasme, premier des humanistes européens.

Depuis 1992, la Suisse a participé au programme d’échange Erasmus créé en 1987 par l’UE : 40 658 étudiants ont quitté la Suisse, pour étudier dans une université étrangère ; 41 312 jeunes sont venus dans notre pays. Suite à l’acceptation de l’initiative sur l’immigration de masse en février 2014, les négociations pour l’association de la Suisse au programme Erasmus + ont été suspendues par l’UE. Une solution transitoire fut mise en place par la Suisse, d’abord applicable jusqu’à fin 2016, puis reconduite pour 2017. Le Secrétariat d’Etat à la Formation, à la Recherche et à l’Innovation avait indiqué que son but était une pleine participation au programme.

Finalement, ce ne sera pas le cas, on en restera à une solution provisoire, qui demande à chaque université d’exploiter son carnet d’adresses d’institutions étrangères, pour agencer une filière (éphémère) d’échanges au prix d’une bureaucratie supplémentaire et de la perte d’un accès plénier. Les parlementaires voteront cet automne le budget de cette solution durablement provisoire: 114 millions de francs sur trois ans. C’est trois fois moins que ce qu’aurait coûté une participation pleine et entière à Erasmus+, à l’estime du Conseil fédéral. Est-ce le véritable mobile de cette solution boiteuse ? En quoi est-ce une véritable économie ?

L’enjeu ? Permettre à des étudiants d’effectuer une partie de leurs études dans une université étrangère. L’intérêt ? Incidemment d’apprendre une langue étrangère en Allemagne, Espagne ou Grande-Bretagne. Mais là n’est pas l’essentiel. On touche au mécanisme essentiel de l’activité universitaire : l’accès à une institution transnationale. Sur notre planète, il existe une multitude de langues, une foule de religions, une pléthore de nations, mais il n’y a et ne peut y avoir qu’une seule science. Les sottes tentatives nazie et communiste de créer des sciences nationalistes ont piteusement échoué. Par exemple, l’interdiction avant 1988 pour les ingénieurs russes de participer aux colloques internationaux en informatique a réduit l’Union soviétique en pays sous-développé dans cette discipline maîtresse.

Pourquoi ce besoin de contacts concrets, matériels, physiques entre scientifiques ? Il semblerait que la profusion des revues scientifiques assure largement la transmission de l’avance des sciences et des techniques. Certes, mais l’essentiel est absent de ces papiers. On n’apprend pas la cuisine dans les livres ou dans les revues, mais en travaillant avec les meilleurs chefs. De même les laboratoires de recherche éminents conservent jalousement des recettes de cuisine, qui ne sont surtout pas publiées et qui font toute la différence. Il s’y perpétue une méthode que l’on peut seulement découvrir sur place. Les plus grandes découvertes sont souvent conditionnées par une discussion informelle autour d’une tasse de café ; deux cerveaux possèdent chacun une moitié de solution sans réussir à imaginer l’autre jusqu’à ce qu’une seule phrase la transmette.

Durant le courant de sa formation initiale, il est essentiel qu’un jeune étudiant se pénètre de cette réalité explicitée nulle part. Rien n’est pire pour une université que de sombrer dans l’ « inbreeding », la consanguinité académique, le renfermement d’une institution initialement prestigieuse sur elle-même, recrutant ses chercheurs et ses professeurs uniquement parmi ses propres diplômés. Le succès des universités américaines est né dans les années 30 de leur ouverture aux savants européens fuyant les persécutions. L’Europe s’est plainte de ce « brain drain », dont les conséquences économiques et politiques ont été démesurées. Elle en était la seule responsable, car le nationalisme sur le continent empêchait la libre circulation des scientifiques et les incitait à franchir l’Atlantique.

Certes, Erasmus ne fera pas la différence à lui seul, Horizon 2020 est autant voire davantage important. Mais il demeure essentiel d’apprendre aux plus jeunes qu’au-delà de leur nationalité ils accèdent à une communauté internationale, qui fonde secrètement l’unité du genre humain et dont ils ne peuvent s’exclure sans se tarir. L’esprit planétaire transcende la lettre d’une loi nationale. Le DEFR en est-il conscient ?

La SSR vaut-elle seulement un franc par jour?

La redevance Billag est réduite à 365 CHF par an, soit évidemment 1 CHF par jour. Cette initiative du Conseil fédéral est certainement issue d’une agence de communication. Quel meilleur argument dans une campagne  que de sortir l’argument un petit franc par jour ? Mais ce n’est plus de la politique, cela devient de la mendicité. Comme une pauvresse Rom assise à même le sol, le gouvernement tend la main.

C’est évidemment la crainte que l’initiative antiBillag réussisse qui mêne à ce genre de concession : en demandant moins d’argent aux citoyens, on sauvera la SSR ; on donnera une satisfaction mineure aux initiants en leur coupant (un peu) l’herbe sous les pieds. Car la coalition antiBillag fédère plusieurs sortes d’opposants.

Tout d’abord l’UDC qui veut la disparition  de ce service public, qui achète les journaux, qui reproduit la stratégie de conquête du pouvoir plusieurs fois utilisée et réussie. C’est reproduire le schéma Berlusconi. Ce n’est pas No Billag mais No SSR

Il y a des opposants plus réfléchis, ceux qui ne supportent pas que l’on taxe des ménages qui ne visionnent en aucun cas des émissions de la SSR. Ils refusent de payer ce qui est en fin de compte un impôt de capitation, frappant également tous les citoyens, quels que soient leurs revenus ou leurs fortunes. S’il faut un service public de l’information qu’il soit subsidié par la caisse fédérale alimentée selon les règles fiscales ordinaires.

Il y a enfin ceux qui ne sont pas d’accord avec la politique de la SSR, jugeant démesurées sept chaines de télévision et dix-sept radios. Aucun de ces postes ne dispose d’un budget suffisant pour émettre ce qui constituerait un vrai service public. Il y a certes d’excellentes  émissions, il y en a d’autres qui font simplement du remplissage en achetant des séries à bas coût indépendamment de leur qualité. Le déficit d’un budget public est compensé par des recettes publicitaires. Mais celles-ci ne sont inconditionnelles : les annonceurs en attendent un résultat tangible. Il faut donc recruter des téléspectateurs influençables par la publicité, c’est-à-dire la fraction la moins éduquée de la population. Le seul moyen est de diffuser des émissions à la portée de ce public, peu captivantes pour d’autres publics, qui sont aussi des électeurs.

Or la SSR joue un rôle important dans les institutions suisses : elle fédère concrètement quatre langues, une diversité de cultures et de sensibilités. Elle est un outil essentiel dans un pays fédéraliste. C’est cela que le Conseil fédéral essaie de sauver en désarmant les opposants, en les ridiculisant par la faiblesse de la somme demandée. On ne peut que lui souhaiter bonne chance dans ce combat difficile. Mais on peut également demander à la SSR de repenser sa politique, de la recentrer sur la mission de service public, en restreignant son offre pour mieux soutenir des émissions originales plutôt que de racheter à bas prix des séries américaines éculées, qui véhiculent une culture tellement différente de la nôtre. Le Conseil fédéral devrait avoir une meilleure opinion de ls SSR que de l’estimer et de la vendre pour un franc par jour. Ce qui ne coûte rien est suspect de ne rien valoir

Introduction au concept d’acratie

Dans le chaos de la gouvernance des nations, il y a un peu de tout : des démocraties, authentiques ou fausses, dans lesquelles le pouvoir appartient au peuple, légitimement représenté au sein d’un parlement ; des aristocraties, qui confisquent le pouvoir pour une classe de privilégiés ; des autocraties dont le pouvoir est concentré entre les mains d’un dictateur ; des ploutocraties où le pouvoir appartient de droit aux plus fortunés ; des bureaucraties où le pouvoir de fait est empoigné par l’administration ; la théocratie enfin confie le pouvoir à des religieux.

La Suisse n’est rien de tout cela, sinon une version extrême de la démocratie, qui ambitionne la dissolution du pouvoir en tellement d’atomes que l’on ne sait plus ni qui décide, ni ce que l’on a décidé, ni le responsable des inévitables échecs. Il faut donc inventer un nouveau mot : la Suisse est une acratie, c’est-à-dire un régime sans organe du pouvoir, la démonstration empirique de ce que l’exercice du pouvoir n’est pas nécessaire.

Au sommet, le peuple, baptisé « souverain »,  prend en dernier recours toute décision en fonction de son bon plaisir. Il est composé d’une minorité très réduite de la population, recrutée au petit bonheur la chance des votations : moins de la moitié des électeurs se dérangent ; ils représentent  un peu plus de cinq millions pour une population de 8,4 millions, soit 70%, et donc 35% des habitants votent. La décision est donc emportée par environ la moitié de ceux-ci, soit de l’ordre de 17% des habitants. Ces électeurs aléatoires s’irritent cependant de leurs propres erreurs : ils en attribuent les effets aux gouvernants et aux parlementaires, dont la fonction consiste à assumer la responsabilité de décisions prises par un souverain versatile.

En première ligne,  le Conseil fédéral est un exécutif faible, sans autorité et sans prestige : il n’a ni chef, ni équipe, ni programme, ni majorité parlementaire ; comme tous les partis en sont aucun n’est ni dans la majorité, ni dans l’opposition. Ce principe de  concordance vise à ce que la Suisse soit gouvernée au centre. Il est contrefait par la cohabitation acrobatique entre partis extrêmes de plus en plus distants. Dès lors, les décisions difficiles sont bloquées très longtemps : elles finissent par être prises dans l’urgence, pendant les intervalles des sessions parlementaires.

 Un étage plus bas, le parlement fédéral est organisé selon le mythe de la milice, qui signifierait une liaison directe avec le peuple parce qu’elle refuse tout professionnalisme des parlementaires. Dès lors, l’assemblée est composée en majorité d’indépendants en écartant forcément le peuple des salariés car aucune entreprise ne peut se passer d’un collaborateur une centaine de jours ouvrables par an. Si d’aventure un parlementaire jouit d’une compétence particulière, elle le disqualifie pour  la commission où il pourrait en faire usage. Quoique la population soit quadrilingue, les débats se déroulent surtout dans un charabia intermédiaire entre l’allemand et les dialectes locaux. L’armée, orgueil de la nation, se prétend la meilleure du monde, et préserve jalousement cette réputation en se maintenant à l’intérieur des frontières et à l’écart des conflits.

Plus au ras des pâquerettes encore, la puissance des partis est proportionnelle à la médiocrité des arguments de campagne et à l’investissement financier dans la propagande. Des initiatives populaires servent à recruter de futurs électeurs en inventant des problèmes inexistants et donc insolubles par définition. Le résultat concret est la multiplication de lois, rédigées en trois langues nationales, qui font foi toutes les trois, comme s’il était possible de réaliser des traductions parfaites. Ce flou linguistique permet de donner la priorité aux préjugés sur la réalité et aux émotions sur la raison. Plus ces lois sont longues et compliquées, moins elles sont précises et plus elles offrent d’opportunités de les contourner, ce qui est le véritable objectif du législatif.

Pour l’observateur distant, ce régime semblerait donc impuissant et néfaste. Mais à l’expérience, on réalise au contraire que c’est le plus efficace, le plus raffiné, le plus solide de tous les agencements politiques. Churchill avait déjà dit que la démocratie est le pire des régimes si l’on excepte tous les autres. Le génie helvétique consiste à pousser cette remarque dans ses derniers retranchements, en concevant l’acratie. Ce régime fonctionne à l’image de la Nature, créant la vie au hasard. Si la sagesse des nations affirme que le pouvoir corrompt et que le pouvoir absolu corrompt absolument, la réussite de la Suisse résulte de cette acratie, qui est l’absence de tout pouvoir organisé. Un bateau ivre finit toujours par arriver à destination s’il navigue assez longtemps, en évitant les tempêtes et les récifs.

 

Les sciences humaines ignorées de la politique

Toutes les sciences ne sont pas égales aux yeux du politique. Lors de la répartition des crédits domine un non-dit : la technique rapporte ; la médecine coûte mais est indispensable ; les sciences humaines sont, à des degrés variables, plus ou moins inutiles.

Le plus frappant dans le fonctionnement du parlement est l’ignorance des principes fondamentaux de ce Droit que le législatif élabore sans cesse. En partant du texte préparé par un juriste d’un département, la commission compétente se livre à une mise en pièce de ce travail. Tantôt on propose de supprimer un article, tantôt d’en rajouter. Les phrases les plus simples et les plus claires deviennent alambiquées par ajout de précisions, de conditions, de cautèles. Les textes de lois sont encore malmenés au plenum du premier conseil et le même processus recommence dans le second conseil. Les divergences entre les deux conseils donnent lieu à des aller-retours qui se terminent  trop souvent par une conférence de conciliation. Si celle-ci échoue, la loi tombe dans une oubliette. Si elle réussit, c’est souvent par hasard ou par lassitude. Il suffit de travailler dans la commission de traduction pour découvrir les incohérences résultant forcément de ce travail à la chaine par des amateurs, qui ne sont pas toujours bien intentionnés. Certaines lois sont vidées de leur substance initiale, d’autres sont durcies jusqu’à devenir inapplicables.

Ceci se situe évidemment à des années lumières du célèbre Code Napoléon, pierre angulaire du droit civil français et inspiration de maintes autres législations. La Convention élit le 22 avril 1794 une commission parlementaire composée de Cambacérès, Couthon et Merlin de Douai « chargée de rédiger en un code succinct et complet les lois qui ont été rendues jusqu’à ce jour, en supprimant celles qui sont devenues confuses ».

En un mot élaborer une loi est un travail de juriste, tout comme prescrire un médicament est celui d’un médecin et construire un pont celui d’un ingénieur civil. Mais le travail législatif ordinaire ignore cette contrainte. En somme une science humaine, comme le Droit, est à la portée de n’importe qui exerçant son bon sens et effectuant ses choix. Ce qui est vrai pour le Droit l’est tout autant pour l’Economie. On ne demande pas à un ministre des finances, fédéral ou cantonal, de témoigner de sa science. C’est sous entendre qu’au fond celle-ci n’existe pas. Toutes les études du monde ne permettront pas d’équilibrer un budget soumis à des conjonctures contraires, pense-t-on. Et ainsi de suite. Ne parlons même pas de la sociologie, de l’ethnologie ou de la philosophie qui auraient peut-être quelque chose de rationnel à apporter dans des débats qui portent sur ces questions.

Il est une autre façon de concevoir la gestion de la cité. Elle consiste à comprendre, à admettre et à pratiquer le lien qui va du spirituel au culturel, de celui-ci à la politique, de celle-ci à l’économie, de celle-ci à la technique et à la science. Le terreau de la politique, ce sont les sciences de l’homme par définition. Mais si celles-ci sont réputées molles, aléatoires, critiquables, faibles, sans résultats et sans rigueur, alors on peut effectivement feindre de les ignorer et se fier aux idéologies, aux croyances, aux opinions.

La pénurie de médecins n’est pas une fatalité

La situation de pénurie générale de médecins est une réalité qui n’est d’ailleurs pas limitée aux seuls généralistes, comme on essaye de le faire croire pour reporter la faute sur les praticiens eux-mêmes, trop tentés de se consacrer à des spécialités moins prenantes que la médecine de proximité et aussi plus rémunératrices. En fait généralistes et spécialistes sont manquants, car la cause véritable de cette situation absurde n’est jamais mentionnée. Ce n’est pas une fatalité, mais un choix politique, car plus de 3000 candidats se pressent pour entrer dans les facultés de médecine qui pratiquent de droit ou de fait un numerus clausus, tel que le nombre de diplômés se situe entre 700 et 800 alors qu’il en faudrait au minimum 1200 pour assurer la relève.

Ce choix politique vise à contenir la croissance des frais d’assurance maladie, sujet hautement sensible pour les électeurs. L’administration fédérale s’est persuadée que moins il y a de médecins, moins ils exercent, mieux se portent les finances. Selon cette doctrine, c’est l’offre qui crée la demande car les Suisses sont des malades imaginaires. L’argent dépensé en soins de santé est considéré comme perdu, jeté dans un vaste trou sans fond, sans aucun bénéfice palpable.

Les résultats de ce choix politique ne sont pas ceux qu’on espérait : faute de diplômés suisses, le pays est envahi de praticiens diplômés à l’étranger, soit un quart des praticiens. On arrive au résultat paradoxal qu’une profession fermée aux jeunes Suisses est de ce fait largement ouverte aux étrangers. Faute du droit de s’établir en pratique privée par suite du moratoire sur l’ouverture des cabinets, les jeunes médecins demeurent dans les hôpitaux où ils se spécialisent forcément. Faute de cabinet privé, les malades se rendent dans les urgences hospitalières alors qu’une intervention en milieu hospitalier coûte plus cher qu’en cabinet privé. Les régions périphériques souffrent d’une pénurie généralisée de médecins, pas seulement de généralistes.

En réalité le système suisse de santé fonctionne bien et ne coûte pas trop cher: l’espérance de vie est à 82 ans et le coût à 11% du produit national. Aux Etats-Unis il en coûte 16 % du revenu national pour en espérance de vie à 78 ans. Le renchérissement des soins de santé provient inéluctablement des progrès de la médecine et du vieillissement de la population, qui en résulte. Certes, il restera toujours des malades imaginaires et des praticiens abusifs mais c’est inévitable dans n’importe quel système sauf à instaurer un véritable rationnement, privant de soins des patients qui en ont besoin.

Injecter 100 millions de plus dans les facultés comme le propose la Confédération est largement insuffisant. Il faut accepter de consacrer à la santé le budget nécessaire, non seulement pour rétribuer les soins mais aussi pour assurer la formation. Et supprimer le numerus clausus qui fut l’erreur initiale.

Jacques Neirynck

Professeur honoraire EPFL

Ancien conseiller national PDC

Le moratoire de trop

Le parlement fédéral vient de renouveler pour quatre ans le moratoire sur les OGM, alors qu’on ne connait aucun exemple d’accidents de santé liés à la consommation de ces produits. D’autre part l’interdiction de la publicité pour le tabac a été refusée lors d’une session précédente, alors qu’il n’y a plus de doute sur le caractère dangereux, voire fatal, de sa consommation. En résumé, on se prémunit contre un danger imaginaire, tout en acceptant de courir un risque avéré et mortel.

Du point de vue de la santé publique, c’est évidemment contradictoire. Mais dans la logique du pouvoir helvétique, c’est cohérent. Le parlement respecte les pouvoirs concrets : d’une part l’opinion publique qui ne veut pas des OGM et qui a imposé en 2002 au parlement un moratoire sur l’application d’une loi dûment votée par celui-ci ; d’autre part le lobby du tabac qui pèse plusieurs milliards de chiffre d’affaire. On cède devant le peuple, inculte et versatile, et on capitule devant une féodalité bien établie. Le conseil fédéral est désavoué, pour mieux souligner sa nature d’exécutif faible.

Inutile de rappeler ici la nocivité du tabac. Plus de 9000 personnes décèdent en Suisse chaque année des suites du tabagisme, soit 15% des décès; 30% des décès qui surviennent chez les hommes âgés de 35 à 69 ans sont dus au tabagisme et 8% chez les femmes du même âge. La cause est entendue. Autoriser la publicité pour le tabac, c’est convenir de détériorer la santé publique et d’accroitre les charges de l’assurance maladie.

Mais les OGM de leur côté ne seraient-ils pas tout aussi nuisibles ? Ne risque-t-on pas des graves dégâts pour la santé des consommateurs ?

Cette crainte repose sur l’obsession du naturel. Il y aurait d’une part des végétaux sains, créés une fois pour toute dès le Paradis terrestre et confiés aux descendants d’Adam et d’autre part des organismes artificiels fabriqués par des savants fous dans des laboratoires de chimie. Cette opposition entre le bien et le mal repose sur le refus de l’idée même d’évolution et, pire, sur l’ignorance de l’intervention humain dans celle-ci depuis des millénaires.

Tout d’abord le matériel génétique des êtres vivants fit l’objet de nombreuses modifications naturelles, sans intervention humaine, au cours de l’évolution. Cette évolution provient d’un continuel réarrangement des génomes du vivant, suite à l’introduction de nouveaux gènes dans des cellules existantes par des virus. Sinon, il n’y aurait pas d’évolution et la terre serait peuplée des organismes primitifs.

Ensuite, depuis la révolution du néolithique voici douze mille ans, l’homme est intervenu dans ce processus en sélectionnant les animaux et les végétaux les plus utiles pour son usage. En ce sens, tous les organismes de l’agriculture sont des OGM : il n’y a ni vache, ni blé dans la Nature. Il a donc fallu concevoir une définition tarabiscotée dans la loi pour définir ce qu’est un OGM condamnable : il ne peut être produit ni par la reproduction, ni par la sélection. En d’autres mots les OGM produits traditionnellement dans les stations agronomiques sont sains ; ceux créés par des techniques plus avancées sont malsains. On ne se préoccupe pas du résultat mais de la méthode par laquelle on est arrivé à ce résultat. Si l’on reproduit en laboratoire le processus naturel de modification du génome par l’introduction d’un virus, on commet une faute. La Nature, elle, ne commet jamais de faute parce qu’elle agit au hasard ; elle n’en a commis qu’une seule, la sélection de l’homme, parce que celui-ci est doté de raison et l’utilise pour améliorer son sort.

On pourrait par les méthodes traditionnelles obtenir l’équivalent d’un OGM conçu par manipulation génétique. Il n’est pas exclu qu’à la longue en observant bien un champ de maïs attaqué par la pyrale on découvre soudain un épi intact. Cela signifierait que le maïs a muté spontanément, parce que des virus ont apporté le morceau d’ADN adéquat. En semant les grains de ce maïs, on arriverait au même résultat que par les techniques avancées, mais il faudrait avoir la patience d’attendre que la mutation désirée se produise spontanément. La technique moderne des OGM constitue une façon d’accélérer et d’orienter les mutations faites par la Nature selon des méthodes analogues, ni plus, ni moins.

Les chercheurs suisses constatent que le malaise de l’opinion publique est réel et freinent leurs travaux. Les expérimentations conduites sur des animaux génétiquement modifiés (en particulier les lapins), dans le but de leur faire produire des molécules utiles en pharmacologie, ont toutes été abandonnées. L’industrie chimique et pharmaceutique suisse a jugé que ce secteur avait peu d’avenir et a pratiquement cessé tous ses financements. Seules des recherches en biologie fondamentale utilisent, actuellement, des souris transgéniques.

En aucun cas du point de vue global de la société, il n’y a de bénéfice à demeurer ignorant. La science doit progresser parce que c’est sans doute le trait caractéristique de notre espèce de vouloir toujours en savoir plus. Toutes les tentatives historiques pour réfréner cette curiosité, pour dissimuler ou contrefaire les résultats de la recherche scientifique se sont retournés contre les sociétés qui en ont pris la décision. C’est cette funeste orientation qui a été prise par le Parlement fédéral sous la pression de l’opinion publique manipulée par les partis écologistes. Puisque le savoir est dangereux, magnifions l’ignorance. Puisque l’habileté technique contrevient à l’ordre naturel, lions-nous les mains.

 

 

 

 

 

 

 

Le prix réel de la publicité est trop élevé

Parmi les raisons invoquées pour arrêter la publication de l’Hebdo, on mentionne la diminution des recettes publicitaires. Cela soulève une question intéressante. Une presse libre peut-elle ou doit-elle dépendre de son attirance pour les annonceurs ?

Une économie d’abondance munie d’un aiguillon publicitaire ne constitue pas un choix aussi anodin qu’il y parait à première vue. L’argent ne surgit pas d’une source mystérieuse et infinie. Ce que le lecteur, l’auditeur ou le téléspectateur ne paie pas directement par un abonnement ou par une redevance à la Billag, il le paie sous forme d’une taxe occulte à la consommation, collectée à bien plaire par les annonceurs les plus puissants. Mais il doit savoir qu’il le paie de toute façon ! Bien évidemment une firme ne prélève pas les frais de sa publicité télévisuelle sur ses bénéfices. Elle augmente ceux-ci avec l’accroissement de ses ventes, qui dépendent précisément de la publicité. Si une publicité ne rapporte pas plus qu’elle ne coûte, elle s’éteint d’elle-même. Il est donc évident que toute publicité continue influence le comportement des consommateurs de façon massive. Le consommateur de média qui tâche de s’informer est conditionné, sans s’en rendre compte, pour effectuer des achats dont aucun n’est indispensable. Car si un produit est de première nécessité, il n’est pas nécessaire de lui faire de la publicité.

Et donc la publicité sous toutes ses formes n’apporte que peu ou pas d’informations objectives, permettant d’orienter rationnellement le choix du consommateur. Amarrée au sein d’un organe d’information, elle a pour but et pour résultat de désinformer. Elle suscite un état d’esprit gaspilleur. Elle déplace un pouvoir d’achat qui aurait pu et dû être affecté à des besoins plus essentiels. A titre d’exemple, certaines années, l’assurance maladie a fait scandale en coûtant 5% de plus alors que le marché des gadgets électroniques croissait de 50% dans une approbation béate. Certes cela créait des emplois, mais c’étaient précisément ceux qui manquaient dans les hôpitaux, la formation, les transports ou la sécurité.

« Pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible, c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible » Tel est l’aveu cynique de Patrick Le Lay, PDG de TF1 de 1998 à 2008 : la télévision comme outil d’anesthésie du sens critique. Si un émetteur de télévision ou un journal « gratuit » ne vit que de publicité, celle-ci mérite dès lors toute la sollicitude de la production, au point que le contenu soit conçu pour la servir, pour accroître la diffusion, pour recruter spécialement des téléspectateurs ou des lecteurs sensibles à la publicité, c’est-à-dire incapable de la décoder faute de formation, d’information, de culture.

L’Hebdo était « bon pour la tête » et donc mauvais pour la publicité. Il y a en Suisse et dans le vaste monde des médias vivant uniquement de publicité. Ils sont donc forcément mauvais pour la tête. Un critère pour les déceler est simple : publient-ils l’horoscope ? Si oui, cela signifie qu’ils ont eux-mêmes choisi de désinformer leurs lecteurs et qu’ils sont prêt à les livrer aux annonceurs.

Pas de passeport pour la recherche.

Ainsi Xi Jinping, président de la Chine prétendument communiste, a prononcé un vibrant plaidoyer à Davos pour le libre-échange au moment même où les deux puissances atlantiques, qui ont inventé l’économie libérale, prônait l’enfermement derrière leurs frontières. Cela n’a étonné que ceux qui ignoraient la politique à long terme de la Chine sur ce sujet. A rebours de l’URSS, la Chine avait compris que la recherche se déroulait sur une scène internationale où les absents ont toujours tort.

Durant les années 70 et 80, lors des colloques qui se tenaient dans le monde libre, essentiellement les Etats-Unis et l’Europe de l’Ouest, les pays communistes brillaient par leur absence. Quelques rares délégués hongrois ou polonais, jamais aucun de l’Allemagne de l’Est, un seul représentant de l’URSS en mission commandée pour collecter des informations, probablement mises sous secret dès sa rentrée. En retour pas ou peu de publications d’au-delà du rideau de fer dans les revues scientifiques occidentales. La contrainte était simple : si un savant franchissait le rideau de fer, il risquait de ne jamais revenir. Cette politique de fermeture, si bien décrite par Soljenitsyne dans « Le premier cercle », mena à l’asphyxie la science russe issue pourtant d’une longue tradition. Elle entraina un retard technique et une stagnation économique du modèle communiste et finit par l'effondrement du Mur de Berlin avec le modèle marxiste. 

La Chine communiste suivait une voie inverse. A la même période elle envoyait des stagiaires à l’étranger, en particulier à l’EPFL qui les accueillit libéralement. Ce n’étaient pas tous des espions : certains travaillaient sérieusement dans leur domaine et bénéficiaient de la convivialité de leurs collègues suisses. Rentrés en Chine, ils furent promus à des postes de responsabilité scientifique et technique. Le démarrage foudroyant de la Chine actuelle a ainsi été préparé de longue date, de façon intelligente par un peuple, qui en a compris les règles imprescriptibles : pas de science, pas de technique, pas de culture sans une ouverture maximale. A la fin du Moyen-Age, la Chine était plus avancée que l’Europe mais elle stagna ensuite par la politique de fermeture de certains empereurs.

Cas d’école : les Etats-Unis, très modestes contributeurs à la science avant 1930, (premier prix Nobel de physique en 1927) bénéficièrent de leur ouverture. En 1932, dès l’accession d’Hiler au pouvoir, Albert Einstein quitta l’Allemagne, parce que les lois nazies interdisaient aux juifs d’enseigner dans les universités. En 1939, il envoya une lettre célèbre à Franklin Roosevelt pour l’avertir de la possibilité de fabriquer une bombe nucléaire. Ainsi, par son obstination irrationnelle à persécuter les juifs, Hitler perdit-il la guerre avant même de l’avoir commencée. L’empire américain commença son ascension pour la seule raison qu’il était prêt à accueillir les élites que l’Europe rejetait. Dans le bureau voisin de celui d’Einstein à Princeton, se trouvait John von Neumann, juif hongrois qui apporta l’informatique à son pays d’adoption. Peu de temps après Werner von Braun, inventeur visionnaire de l’astronautique, passa sans états d’âme du service d’Hitler à celui de Truman, lorsque le savoir des juifs émigrés eut donné aux Américains la victoire sur les nazis antisémites, que von Braun avait servi par pure indifférence au pouvoir politique. L’arme nucléaire transportée par des missiles intercontinentaux munis d’un guidage informatisé donna aux Etats-Unis l’imperium mondial grâce à la collaboration involontaire de deux juifs exilés et d’un transfuge du nazisme.

Telles sont les règles inéluctables du jeu scientifique. En 2014, l’UE retira à la Suisse la participation à Erasmus et à Horizon 2020. C’était une mise en garde qui fit mal et que comprirent instantanément tous les initiés. Sans une participation pleine et entière à la science de l’Europe voisine, la Suisse s’étiolerait lentement et perdrait sa supériorité. Il s’ensuivrait mécaniquement un affaiblissement de l’industrie de pointe, une stagnation économique et un appauvrissement du pays.

Cette vérité élémentaire n’est toujours pas comprise par l’extrême-droite helvétique. Elle fantasme sur les prétendues qualités transcendantes d’un peuple élu, qui aurait su préserver la pureté de son sang. Elle s’imagine que des universités et des laboratoires industriels, peuplés principalement de nationaux, seraient viables, avec peut-être une dose homéopathique d’étrangers dûment intégrés. Or, sur une population de huit millions d’habitants, il n’y a qu’une faible fraction de jeunes capables et motivés pour faire de la recherche. C’est en recrutant dans le vaste monde que les Etats-Unis ont réussis à se hisser dans leur position actuelle. C’est en suivant la même politique que l’EPFL a démarré sous l’égide Patrick Aebischer : le passeport d’un candidat n’a aucune importance, ; il faut recruter le meilleur dans sa branche.

Xi Jinping a trouvé une image merveilleuse pour exprimer poétiquement cette vérité : en divisant un fleuve majestueux en de multiples ruisseaux, il perd toute sa force. La loi fédérale permet à un étranger diplômé d’une haute école suisse d’être recruté par l’industrie dans les mêmes conditions qu’un Suisse. Il reste des cantons qui n’appliquent cette règle qu’avec la plus mauvaise volonté. Un responsable de l’administration m’a un jour confié sa règle d'or: « Chaque fois que je donne un permis de travail à un étranger bien qualifié, je nuis à un Suisse qui l’est moins que lui.»

La fin programmée de la souveraineté helvétique

La mécanique de la votation de février sur RIE III ne laisse aucune échappatoire : il faudra voter oui, même si on n’en pas envie, même si on objecte énergiquement. On n’a le choix qu’entre deux maux et le pire serait sans doute le résultat d’un non. Les multinationales en ont décidé ainsi. S’insurger contre leur diktat entrainerait des sanctions insupportables de leur part. Actuellement les firmes internationales bénéficient d’un taux d’impôt sur leurs ressources à l’étranger, qui est environ la moitié de celui payé par les firmes suisses à 21,65% pour le canton de Vaud. Le but fut bien évidemment d’attirer des investisseurs étrangers, qui créent de ce fait des places de travail et réduisent le chômage. Ce fut jadis une première entorse non seulement à l’égalité de traitement, mais aussi un premier abandon de souveraineté. Les firmes suisses payaient plus que les multinationales, qui possédaient un privilège lié à leur puissance. Les cantons étaient en concurrence pour attirer ces investissements, comme si le pays ne pouvait pas, par nature, fournir du travail à tous ses habitants.

Sous la pression internationale (UE, OCDE, G20), cette situation anormale sera sans doute corrigée par la votation. On aurait pu proposer soit d’aligner les multinationales sur le taux des firmes suisses, soit l’inverse. C’est cette dernière solution qui a été choisie : toutes les entreprises, indépendamment de leur statut et de leur réalité commerciale, seront imposées selon les mêmes principes et au même taux, sans distinction de l’origine des bénéfices, à un taux abaissé. Les entreprises suisses verront leur imposition baisser presque de moitié (13,79% dans le canton de Vaud). Cela signifie bien entendu une perte fiscale de 392 millions de francs en 2019 par rapport à 2016, pour ce seul canton et une perte inconnue pour toute la Suisse, entre trois et cinq milliards. Qui va payer ?

La Confédération, dont les recettes fiscales ne sont pas affectées par cette réforme, financera la moitié des coûts de cette réforme. Pour le reste les finances de l’Etat de Vaud sont en bon état et supporteront une perte résiduelle. Pourquoi ce choix ? Parce que les effets sur les recettes fiscales, mais aussi sur l’emploi et l’économie en général, seraient nettement plus coûteux, si une partie de ces sociétés multinationales étaient amenées à quitter ou à délocaliser une partie de leurs activités. Tel est le nœud de l’alternative. Quoi que l’on fasse, on perd. Il ne reste à choisir qu’entre deux maux et celui choisi par le Conseil d’Etat est (sans doute) le moindre. Cependant, on n’aurait rien eu à perdre dans le cas où il n’y aurait eu à taxer que des entreprises suisses ou des multinationales acceptant de payer les mêmes impôts que les suisses.

S’il existait jadis un pouvoir régalien d’un Etat, c’était bien celui de définir sa fiscalité : qui paie et combien, quels sont les besoins de l’Etat. Or, on s’est mis dans une situation où les multinationales disposaient en fait de ce pouvoir : elles comparaient les régimes fiscaux de divers pays et s’installaient là où c’était le plus profitable. Dès que cela cessait de l’être, elles s’en allaient ailleurs. C’est pareil pour les contribuables étrangers très riches : s’ils ne jouissent pas d’une fiscalité réduite négociée forfaitairement avec l’administration, ils partent et l’Etat perd tout. Le rapport de force entre les pouvoirs publics et les contribuables puissants, qu’ils soient particuliers ou entreprises, sont ainsi inversés : ces derniers commandent et décident. La pire illusion de la gauche est de croire qu’il suffirait de taxer davantage les riches pour améliorer le sort des pauvres : les riches ne sont riches que dans la mesure où ils parviennent à échapper à l’impôt, voire dans des cas extrêmes à ne rien payer du tout.

Tout comme pour d’autres pays, la souveraineté de la Suisse est ainsi mise à mal. Elle le fut déjà spectaculairement lors la suppression du secret bancaire. Elle l’est encore dans les relations bilatérales, qui présentent certes plus d’avantages que d’inconvénients, mais qui transforment la Suisse en pays sujet de l’UE, appliquant des lois sur lesquelles elle n’a aucune prise, dans le dérisoire espoir de sauvegarder son indépendance. A ce titre la votation contre l’immigration massive de 2014 était, fut et demeure inapplicable : l’UE n’en veut pas et elle est plus puissante que la Suisse. Le peuple peut voter tout ce qu’il veut, cela ne change pas la réalité : dans le monde le pouvoir appartient de moins en moins aux Etat, surtout faibles par leur taille, et de plus en plus à des entreprises gigantesques, hors sol.

Ce serait une erreur d’imaginer que ces multinationales seraient gouvernées par des dirigeants qui auraient tous les pouvoirs et qui pourraient éventuellement ne pas attiser une concurrence fiscale entre pays. Ils ne dirigent qu’aussi longtemps qu’ils maximisent les profits de l’entreprise. S’ils manquent à cette mission primaire, les actionnaires les démettent. Or ces actionnaires eux-mêmes ne sont pas des personnes physiques, mais surtout des entreprises anonymes, fond de placement ou caisse de pension. Et donc le système fonctionne en dehors de toute décision humaine et de toute considération sociale ou politique. Le bénéfice maximum est le seul objectif, la manifestation de la seule éthique. La consommation débridée le conditionne. La publicité commerciale est bien plus importante que la propagande politique. Elle seule enseigne ce qui est bien et bon et trace le chemin de l’avenir.

Déjà, le siècle dernier Karl Marx avait décodé ce mécanisme, qui finit par produire la grande crise de 1929. Les réponses sommaires de l’époque furent le nazisme ou le communisme, qui créèrent des Etats tout puissants, monstres encore plus froids que les plus grandes entreprises. De façon éclatante, l’Histoire a démontré expérimentalement que le dirigisme étatique n’était pas la solution. Faute de solution, les électeurs sont obligés d’accepter la réduction des impôts de toutes les entreprises, en réalisant obscurément que cela signifiera, à terme, plus d’impôts pour les particuliers, réduits au servage par une nouvelle oligarchie anonyme. Votons tristement oui, mais en faisant le poing dans la poche. Car nous n'abandonnons pas notre souveraineté : nous reconnaissons lucidement qu'elle est déjà perdue et qu'elle le sera de plus en plus.

Si nous voulons un jour influencer ce système, il faudrait d’abord que nous changions nous-mêmes de mentalité, que nous ne consommions pas aveuglément le produit de ce gigantisme, que nous boycottions certains produits, que nous en refusions jusqu'à l'idée. Car, que sont ces très grandes entreprises, qui font la loi par un algorithme échappant à tout contrôle humain ? On aurait de nouveau tort de les voir issues d’une sorte de complot planétaire par un groupe occulte. Elles résultent automatiquement du progrès technique. Dans certaines branches, la technique est tellement compliquée qu’elle ne peut s’appliquer que dans des structures gigantesques avec des services de recherche, de développement, de construction, de marketing. Dans d’autres, le produit n’est vendable à un prix accessible que si la production s’effectue massivement à la chaine tout comme la distribution. La très grande entreprise n’est pas une invention humaine : elle résulte de l’évolution technique. Nous ne pouvons pas plus  déplorer sa taille que  nous plaindre de notre génome qui résulte d’une combinaison de hasard et de nécessité au fil des siècles.

Dans ce grand train d’évolution matérielle et culturelle, qu’espèrent ceux qui s’imaginent que la Suisse est encore indépendante ? Ils s’offusquent des minarets qui ne nous menacent en rien et acceptent d’aligner notre fiscalité sur la mode internationale. Quand on ne peut plus exercer le pouvoir, on se concentre sur ses colifichets.