La présomption de culpabilité

 

Le retrait de la vie politique par Géraldine Savary introduit un intéressant nouveau concept juridique : la présomption de culpabilité. Quoiqu’elle n’ait strictement violé aucune loi, elle a néanmoins, au regard de la sensibilité socialiste, eu trop de contacts avec un personnage peu recommandable, toujours au sens de la sensibilité socialiste.  A savoir Frederik Paulsen, homme d’affaires, président de Ferring, philanthrope et consul de la Russie. Pour aggraver son cas, il est suédois et au bénéfice d’un forfait fiscal. Enfin il a dépassé les bornes du savoir-vivre vaudois en octroyant des dons au PS pour sa campagne électorale. Où va-t-on si les repères sont à ce point brouillés ? Cet étranger n’a même pas compris que ses dons eussent été agréables, s’il les avait réservés au PLR,

 

On doit donc supposer que c’est l’accumulation de ces stigmates sociaux qui le rendent infréquentable : riche, étranger, privilégié fiscal, donateur au PS. Une élue socialiste ne doit pas fréquenter un individu, certes respectueux des lois, mais affligé de tares occultes. En sus des lois de ce pays, il existe donc des règles non écrites qui entraînent condamnation. Géraldine Savary est coupable d’avoir heurté les préjugés des membres de son parti. Car c’est bien de là que sont parties les pressions pour exiger son retrait. Elle libère un siège au Conseil des Etats, convoité par d’autres.

 

Le PS dans cette affaire anticipe très réalistement la réaction de ses électeurs, qui ne supportent ni les riches, ni les privilèges fiscaux, ni même peut-être les étrangers. Si Paulsen avait été par exemple un artiste vaudois raté, drogué, à l’assistance sociale, il eût été plus fréquentable. La réussite sociale est une tare pour la gauche.

 

Mais il est d’autres tares pour la droite. Depuis des mois, la répétition du même phénomène politique appelle maintenant une réflexion de fond sans complaisance. Il s’agit de ces attaques systématiques des politiques les plus compétents, en vue de leur élimination de l’arène du pouvoir :  Broulis, Moret, Maudet, Barazzone.

 

Tous ont été attaqués pour des événements annexes qui n’ont rien à voir avec leur gestion des affaires publiques. On reproche à l’une de ne payer que des acomptes sur ses impôts, alors que l’administration ne fournit pas un décompte définitif. A un autre de faire la navette entre Lausanne et sa circonscription d’origine. A une autre, d’avoir reçu des dons pour la campagne électorale de son parti. Ou encore d’avoir accepté des billets pour un spectacle. Un autre d’avoir trop téléphoné et de s’être déplacé en taxis. Le crime le plus abominable est d’avoir voyagé en dehors de nos frontières, tous frais payés par un tiers.

 

Rien des faits allégués et complaisamment étalés ne viole une loi quelconque. Mais trop c’est trop ! Comment peut-on réussir en politique sans être de ce fait soupçonnable des plus noirs desseins et des plus troubles comportements ! Si quelqu’un réussit, c’est parce qu’il est trop compétent, trop intelligent, trop habile, trop éloquent.

 

La gestion de l’être helvétique requiert plutôt, selon l’attente du peuple et d’une certaine presse, de la modestie, de la retenue, de l’austérité, qualités civiques qui excusent toute incompétence. Ainsi, les débâcles de Swissair et de l’UBS, l’incapacité de gérer les pensions et les soins de santé, les mésaventures de l’aviation militaire et de l’informatique publique, le scandale des cars postaux, la gabegie des négociations avec l’UE constituent des certificats de gouvernance légitime par des acteurs peu doués et donc excusables. Ils ne sont jamais sortis des frontières, ils ne comprennent pas l’anglais, ils sont totalement incultes, ils commettent gaffe sur gaffe. Mais c’est rassurant : ils sont à hauteur humaine. Ils sont pareils aux citoyens les moins doués qui peuvent s’y identifier. Ces médiocres ont mérité d’être réélus.

 

Dans ce procès fait aux meilleurs parce qu’ils sont trop bons, il y a plusieurs mobiles. Le premier, le plus évident est l’élimination d’un concurrent trop bien installé, soit par un autre parti, soit par complot interne dans le propre parti de la victime. Le second, la jalousie du citoyen ordinaire qui envie les élus, affligés d’une présomption de culpabilité généralisée. Le troisième, le souci pour la presse de vendre du papier en exploitant le sentiment précédent.

 

Pour les futurs candidats à l’élection, la consigne est donc claire : il faut obstinément réussir à échouer pour établir la preuve d’une rassurante incompétence. Sinon ils encourent la présomption de la pire culpabilité, celle d’avoir violé des lois qui n’existent pas.

 

 

Le travail n’est pas un supplice

La Conférence suisse des institutions d’action sociale propose de prolonger au-delà de deux ans le droit à une rémunération décente pour les chômeurs de plus de 55 ans et surtout de les faire bénéficier de l’appui continué des Offices régionaux de placement. L’indemnité de chômage serait remplacée par une « prestation complémentaire pour personnes âgées ».

 

Certes, le changement de vocabulaire ne modifie pas la charge globale pour les finances publiques, c’est-à-dire en dernier recours les travailleurs contribuables. Mais cela éviterait que les chômeurs âgés tombent à la charge de l’aide sociale. Celle-ci a augmenté de 50% entre 2010 et 2016. Elle implique que le bénéficiaire soit contraint de vendre appartement et voiture, s’il les possède, et de liquider ses économies. C’est un système choquant et humiliant.

 

Au-delà de 55 ans, la perte de l’emploi est souvent grave : il est difficile de trouver une nouvelle embauche. La proportion de chômeurs de longue durée s’élève à 56%. Il faut combattre l’opinion commune selon laquelle les travailleurs seniors seraient par nature, par choix, par incapacité plus que d’autres frappés par le chômage. Plusieurs autres causes agissent que l’on pourrait supprimer.

 

1/Cela provient en partie de leur coût plus élevé. Les cotisations sociales croissent avec l’âge dans le système actuel, de 7 % du salaire assuré de 25 à 34 ans ; jusqu’à 18 % de 55 à 65 ans. Bien évidemment, les entreprises rechignent à engager des travailleurs âgés : ils ont plus d’expérience mais ils coûtent plus cher. Ce tarif absurde aurait dû être corrigé depuis longtemps.

 

2/Les travailleurs âgés seraient-ils en moins bonne santé ? La survie en bonne santé pour les personnes au-delà de 65 ans est actuellement de 12,5 ans pour les hommes et de 12,9 ans pour les femmes. Donc l’âge de référence pour la prise de pension aurait déjà pu être fixé par la loi à 77 ans. On se garde bien de mentionner cette échéance car celle de 67 ans, appliquée ailleurs, est déjà impopulaire en Suisse. La croissance de l’espérance de vie est un avantage qui implique un changement de mentalité.

 

3/ Par ailleurs le travail des seniors n’engendre pas le chômage des jeunes, autre objection coutumière, sauf à supposer que le total des emplois d’un pays soit une constante fixée une fois pour toutes par une loi de la Nature. En travaillant plus longtemps et en s’assurant un revenu plus élevé, le senior dépense plus et crée des emplois. On n’augmente pas la richesse d’un pays en dissuadant de travailler ceux qui en ont encore la capacité et l’envie.

 

4/ Le maintien dans la vie active des seniors postule surtout une révision de la loi sur la formation continue. Selon le concept actuel, celle-ci la confie à la seule responsabilité de l’individu, sans prévoir ni congé légal, ni participation financière de l’employeur. Dans un contexte technique en évolution rapide, cette lacune légale entraîne une dégradation inévitable de la compétence avec l’âge, d’où la difficulté de se recaser. Ainsi l’informaticien privé d’emploi pendant deux ans a déjà, de ce seul fait, perdu une part de compétence dans une discipline qui évolue rapidement. C’est une carence grave de la Confédération de n’avoir pas compris que les métiers évoluent rapidement, ne serait-ce que du fait de la numérisation. Ne pas donner aux travailleurs les moyens de se réorienter mène directement à ce chômage incompressible des personnes âgées, qui ne doit pas être considéré comme une fatalité.

 

Pour changer les mentalités, il faudrait oser aborder de front une question de fond : les emplois sont-ils seulement une punition, un fardeau, un supplice, qu’il faut arrêter dès que possible ? Si la réponse est positive pour certains métiers, il faut s’en préoccuper. Mais pour les autres professions, il faut donner la liberté et prévoir les incitations pour que tous ceux qui le désirent puissent continuer à produire de la richesse au bénéfice de tous.

 

 

Gabegie publique et dilapidation privée

 

Une pleine page de notre quotidien préféré épingle des politiciens suspects de dilapidation d’argent public ou d’accointances douteuses avec des personnages peu recommandables. Les voyages payés ou non en compagnie de Frederik Paulsen de Pascal Broulis ou de Géraldine Savary, les dons pour la campagne électorale de la même Géraldine et de Luc Recordon, les dépenses exagérées de téléphonie ou de taxis de Guillaume Barazzone. Rien de tout cela n’est illégal ou contraire aux règles impératives. Mais c’est tout de même scandaleux ! Ou du moins cela mérite d’y consacrer une pleine page pour que le citoyen suisse sache de quel bois se chauffent ses élus.

 

Tout d’abord, le Suédois Frédérik Paulsen restera dans l’histoire comme le premier homme à avoir atteint les huit pôles de la planète, membre à vie du très sélect Club des explorateurs de New York, succédant à des noms aussi illustres que Roald Amundsen, Edmund Hillary et Neil Armstrong. Il dirige une entreprise sise à St Prex. Il n’est mêlé à aucune activité délictueuse. Il paie ses impôts. Il considère de son devoir de financer les campagnes électorales, y compris d’élus socialistes, voire de voyager avec eux dans des périples de découverte. Il n’est pas coupable que d’être un riche, voué au mécénat.

 

Ensuite les élus. Ils ne sont pas tenus, légalement ou réglementairement, de ne pas sortir des frontières de la Suisse ou même de leur bureau. Ils auraient plutôt l’obligation professionnelle de se renseigner sur ce vaste monde qui nous entoure et dont certains aimeraient bien qu’il n’existe pas. Ils ne sont pas davantage tenus de recruter leurs amis exclusivement au sein de leur propre parti. Ils sont obligés d’accepter les dons pour les campagnes électorales qui, sinon, ne seraient pas possibles. Ils téléphonent beaucoup et se déplacent tout autant : il est impossible de faire autrement. Ils doivent même inviter des convives, voire organiser des réceptions ou des repas. Ils ne sont pas obligés d’y servir seulement du Coca-Cola et des pizzas, du vin de cuisine et des cacahuètes.

 

Alors où est le problème ? Du fait de leurs fonctions, les élus rencontrent les notables, les riches, les chefs d’entreprise, les ambassadeurs, les élus d’autres pays, les artistes, les prélats. S’ils ne le faisaient, ils manqueraient à leurs devoirs. Occasionnellement nourris de petits fours trop gras et abreuvés de champagne tiède lors de réceptions ennuyeuses, ils ne peuvent s’y soustraire. Il arrive même que des liens d’amitié se créent qui font partie de l’affectivité normale de tout individu bien constitué. Cependant, entre les dépenses somptuaires du Versailles de Louis XIV, et le train de vie officiel de la Suisse, il y a un abîme. Dans le vaste monde, les cantons helvétiques sont des exemples de rigueur, d’ascétisme et d’intégrité.

 

Au lieu de se tourmenter au sujet des notes de frais de leurs élus, les Suisses seraient bien avisés de se préoccuper plutôt de leur gestion des finances publiques et donc de leurs impôts. Qu’en est-il de leurs pensions, de leurs frais de santé, de leurs transports, de leurs logements, de la garde des enfants et du sort des handicapés ? Comment sont financées les campagnes électorales de tous les partis et pas seulement de la gauche ? Lesquels des élus sont  bons ou mauvais gestionnaires, indépendamment de leurs notes de téléphone et de taxis, qui représentent des miettes au sein des budgets gérés ?

 

S’obnubiler sur les notes de frais permet de se dispenser de poser ces questions fondamentales. Quand on parle de politique, il faudrait s’abstenir de stigmatiser des politiciens qui ne le méritent pas et plutôt blâmer ceux qui ne font rien. La meilleure façon d’avoir les mains propres, c’est de ne pas en avoir.

 

 

 

Les médecins sont-ils trop payés?

 

Ce mardi, un titre barre toute la première page de 24 Heures : « En Suisse 118 médecins touchent 1 million par an ». Et après ?  Quel est ce genre de nouvelle ?  Ce titre ne dit rien du revenu moyen d’un médecin de premier recours, évalué à 155 000 CHF, ni des 1 000 médecins assistants des hôpitaux qui gagnent 100 000 CHF par an pour une prestation de 56 heures par semaine, soit 37 CHF de l’heure. Est-ce une information qui vaut la peine d’être épinglée, est-ce un scandale, est-ce une incitation à diminuer la rémunération moyenne des médecins, qui est bien plus basse, en montant en épingle quelques rares cas isolés ?

On serait très curieux de savoir ce que serait un titre analogue pour les avocats, les traders, les banquiers, les footballeurs, les joueurs de tennis, les pilotes de course, les vedettes du cinéma, les promoteurs immobiliers, les héritiers de grandes fortunes, dont l’utilité sociale n’est pas supérieure à celle des médecins. Alors que l’opinion publique admet les hauts revenus pour ces métiers, en revanche le médecin devrait se conformer à l’image historique du praticien, isolé dans la campagne, travaillant jour et nuit, refusant d’être payé par les pauvres, acceptant d’être réveillé en pleine nuit. Un apôtre, un missionnaire, un philanthrope, totalement désintéressé comme le curé et l’instituteur.

Cependant, les temps ont bien changé. Même s’il travaille en cabinet privé, le médecin est maintenant une sorte de fonctionnaire, puisqu’il est rémunéré par le biais des cotisations d’assurance maladie obligatoire, c’est-à-dire une forme d’impôt de capitation, prélevé uniformément sur tous les habitants, indépendamment de leurs revenus ou de leurs fortunes. Le médecin a maintenant le bizarre statut d’indépendant rémunéré par les finances publiques. Dès lors le citoyen estime avoir droit de regard sur sa rémunération, qui devrait se limiter à la modeste paie d’un fonctionnaire. Comme il assure un service public, il ne faudrait tout de même pas qu’il en profite.

Telle est l’explication du malaise perpétuel lorsque les cotisations augmentent pour tenir compte à la fois du vieillissement de la population et des progrès de la médecine, les deux étant intimement liés. Il y a quelque chose d’essentiel qui ne fonctionne pas dans ce système, une contradiction dans son concept lui-même. Le système actuel est à bout de souffle, parce qu’il mélange deux objectifs distincts et incompatibles.

D’une part l’indispensable mutualisation des gros risques (opération à cœur ouvert, maladies orphelines, longues chimiothérapies) pour les patients capables de payer eux-mêmes les soins ordinaires. Ils ont intérêt à souscrire une assurance réduite aux seuls gros risques couverts : c’est un problème classique d’assurance sans aucun aspect politique, sans aucune obligation légale.

D’autre part, la gratuité ou la réduction des frais pour les patients incapables de supporter le coût de traitements ordinaires : cette solidarité n’a rien à voir avec un problème d’assurance, c’est une question d’éthique.

En rendant obligatoire une assurance minimale pour tous, le législateur conjecture que les patients ayant les moyens paient plus qu’il n’est nécessaire et compensent le déficit créé par les assurés qui n’ont pas les moyens. Pour certains, l’assurance est même acquittée intégralement par l’assistance sociale. Or, en rendant « gratuit » pour tous le recours à la médecine, une fois que les cotisations sont payées, on incite tout le monde à en abuser, les malades imaginaires pour récupérer leur mise, les médecins pour accroître leurs revenus en s’attachant une patientèle.

Pour en sortir, au patient capable de payer ses frais ordinaires, il faudrait restituer la responsabilité de décider des soins qu’il requiert et des coûts qu’il assume.  Mais même en restant dans le système obligatoire actuel ,  une assurance, dont les franchises seraient proportionnelles au revenu d’une famille, permettrait de sortir du cercle vicieux. Le principe est évident : pour des soins dont les coûts sont supportables, il faut que le patient consente à les débourser directement. Un droit inaliénable n’implique pas un service gratuit. Et celui-ci ne doit être prolongé ni par un prélèvement obligatoire inique, ni par l’exploitation des travailleurs du système de santé.

 

Bien agiter le peuple avant de s’en servir

 

Sur certaines fioles de médicaments, il est formulé qu’il faut agiter la bouteille avant de s’en servir, parce que le dépôt du fond doit se mélanger avec le liquide. Conseil judicieux, qu’il ne faut cependant pas transposer en d’autres circonstances : on n’agite pas une bouteille de Bourgogne avant de la verser, on la maintient même couchée dans un panier pour éviter que la lie se mêle au vin au point de le rendre imbuvable. Si l’on malmène une bouteille de vin, on détériore son contenu, on peut même le détériorer définitivement.

 

C’est à cette opération que se livre l’UDC, premier parti du pays. Le prospectus déposé dans les boites aux lettres demande de dire oui à la démocratie directe et oui à l’autodétermination, comme si ces piliers des institutions suisses étaient subitement menacés en quoi que ce soit par les 30 traités de libre-échange, les 170 conventions de double imposition, les 85 traités protégeant la propriété intellectuelle, etc … qui existent maintenant et certains depuis longtemps. Il est impossible de commercer avec l’étranger si des règles ne sont pas fixées à l’avance, respectées dans l’usage et arbitrées en cas de nécessité. L’UDC semble donc frappé de folie subite, comme si elle voulait détruire les relations économiques internationales de la Suisse.

 

En fait, l’UDC ne serait pas devenu le premier parti de Suisse s’il avait été guidé par une série de crises de démence. C’est au contraire bien réfléchi et vraiment efficace. Les initiatives de l’UDC ne surviennent pas, les unes après les autres, année après année, pour réussir, mais pour échouer. Car si elles réussissaient, elles produiraient un tel désordre, en pratique un tel appauvrissement de la population que le parti y risquerait sa survie. Tant qu’elles échouent, elles ne produisent pas d’effets délétères, mais elles persuadent un tiers de l’opinion publique que ce parti est le seul défenseur intransigeant de la Suisse, tandis que tous les autres la trahissent.

 

Toutes ces initiatives éveillent exclusivement un sentiment facile à susciter : la méfiance, voire la haine de l’étranger, surtout s’il est musulman. (Aux juifs on ne touche plus car ils ont trop servi jadis). Cela flatte certains électeurs qui se sentent alors supérieurs à tous ces défectueux qui habitent en dehors des frontières. En rabaissant les autres, ils s’élèvent eux-mêmes, surtout s’ils n’ont pas de raisons de se féliciter de ce qu’ils sont. Ainsi le parti attire des gens simples, sans diplômes, gagnepetits, frustrés de l’existence, vaincus de la féroce compétition économique, laissés pour compte de la croissance. Par ce tour de passe-passe génial, la droite extrême recueille des électeurs de la gauche, excédés par certains bobos qui la guident. Paradoxe suprême (en fait raison secrète de son succès) cette droite populiste est dirigée par une famille de milliardaires.

 

Tout baigne donc. En agitant le peuple une fois par an, l’UDC accroit son électorat en fin de législature, il le trouble, il l’indigne, il accroit son dédain à l’égard des institutions, du Conseil fédéral et du parlement. C’est la vieille rengaine : tous pourris. En un mot, le populisme n’utilise les institutions que pour mieux les détruire. Et même alors, ce serait encore tout bénéfice pour lui.

 

Car, même si une initiative calamiteuse passait la rampe et que la Confédération soit vraiment obligée de l’appliquer avec des conséquences désastreuses, ce serait peut-être encore bénéfique pour le parti. En s’appauvrissant par sa faute, la Suisse compterait encore davantage de mécontents qui donneraient la majorité absolue au populisme. Comme c’est exactement ce qui se passe Italie, ce n’est pas impossible.

 

La politique bien conçue ne consiste pas à agiter le peuple, mais à l’informer, à l’écouter, à le réconforter. Cela s’appelle servir la Nation. Le contraire de cette politique consiste à se servir de la Nation. Et cette recette marche de mieux en mieux.

 

 

L’EPFL doit-elle se délocaliser?

 

Parmi les multiples initiatives courageuses de Patrick Aebischer, on peut citer une volonté affirmée de décentraliser l’école fédérale basée à Lausanne. Cette politique n’est pas évidente dans la tradition universitaire. Selon sa définition originale, universitas studiorum, le but de l’université est de professer de omnibus rebus et quibusdam aliis, (au sujet de tout ce que l‘on peut savoir et même de plusieurs autres). C’est la coexistence en un campus de diverses facultés, qui définit une université, tant il est vrai que le savoir des hommes est un tout que l’on ne peut fragmenter ou isoler. Les paléontologues ont besoin de physiciens pour dater leurs découvertes et ceux-ci des mathématiciens pour définir des modèles de la Nature.  De grands projets naissent au détour d’une conversation impromptue dans une cafétéria.

En soi, l’existence des deux Ecoles Polytechniques suisses en dehors des universités cantonales viole cette règle, comme c’est d’ailleurs le cas pour la plupart des écoles d’ingénieurs à travers le monde. Lors de leur création au XIXe siècle, on a estimé que la technique n’avait pas sa place à l’université, que ce n’était pas un savoir, mais un savoir-faire empirique. On serait aujourd’hui presque de l’opinion contraire. A tort ou à raison, la technique qui conditionne l’économie est le facteur principal de la croissance, c’est-à-dire du seul progrès que nous reconnaissions.

La Valais est un vieux pays, occupé depuis les temps les plus reculés, entré dans l’Histoire avec les Romains. Il demeure largement ce qu’il fut : pays d’agriculture et plus récemment de tourisme. La modernité ce furent les barrages. Mais il n’y avait point d’institutions universitaires. Il n’était pas anormal pour l’EPFL de placer des extensions à Neuchâtel, Genève et Fribourg en collaboration avec les universités locales. En revanche placer des laboratoires de recherche à Martigny, Sion et Sierre revenait à installer ces chercheurs en dehors de campus existants et du bouillon de culture scientifique qu’ils constituent selon la tradition. Or celle-ci a changé.

Le risque ne s’est pas matérialisé car ces laboratoires fonctionnent aussi bien que s’ils étaient à Lausanne. Cela rejoint une remarque d’Albert Einstein à qui l’on demandait quel serait son travail préféré et qui mentionna gardien de phare parce que l’on n’y est pas distrait par son environnement. Il y a des avantages et des inconvénients à la proximité et à l’éloignement. En l’occurrence ils se compensent parfaitement parce que la communication à distance est devenue instantanée grâce à Internet. Plus que la cohabitation avec des disciplines différentes, un laboratoire est surtout en liaison permanente avec d’autres laboratoires situés dans le vaste monde traitant du même sujet de recherche. La délocalisation s’inscrit donc dans  la ligne d’une autre initiative de l’EPFL, les MOOC qui dispensent le même enseignement à des dizaines de milliers d’étudiants dans tous  les pays par le truchement d’Internet. Aujourd’hui le campus est la planète.

Si tel est le cas, il faut veiller à ce que la Suisse ne s’isole pas de ce campus comme cela fut le danger après la votation de 2014 contre l’immigration. Il faut impérativement que les étudiants, les chercheurs, les enseignants de toutes nationalités, couleurs de peau, religions circulent librement partout, y compris en Suisse. Il n’y a qu’une seule Science. Tant pis pour les pays qui ne le comprennent pas.

 

 

Le concept d’heures de bureau en sécurité aérienne

 

Jusqu’à présent la police de l’espace aérien suisse n’était assurée par l’aviation militaire que durant les heures de bureau, soit de 8h à 12h et de 13.30h à 17h. Cela permettait aux pilotes de ne pas se lever trop tôt, de ne pas se coucher trop tard et de déjeuner à leur aise. Cette limitation fut justifiée par la pénurie de pilotes.  Afin pallier ce déficit de personnel, le Conseil fédéral propose maintenant de commencer par dépenser huit milliards pour de nouveaux appareils. Pour les pilotes on verra plus tard, mais c’est promis, dans un avenir lointain la sécurité sera assurée 24h/24, comme si c’était vraiment important.

Premier pas dans la bonne direction, la police aérienne sera désormais assurée de 6h à 22 h car, plaide-t-on, c’est dans cet intervalle que  se produisent 90% des déplacements aériens. Les dix pourcents non couverts semblent ne pas poser de menaces. La Suisse aurait-elle conclu une convention en ce sens avec Daesh ?

Deux avions seront disponibles à Payerne, capables de décoller en 15 minutes. Est-ce suffisamment rapide pour déjouer un détournement par des terroristes ? Faut-il dès lors consacrer huit milliards à l’achat d’une nouvelle flotte ? Le peuple décidera mais il serait opportun de l’éclairer au préalable. Car d’inévitables questions restent ouvertes.

En dehors de ces sept heures et demie de police assurée, l’espace aérien n’était contrôlé jusqu’ici que par le service de surveillance Skyguide. D’où une question inévitable : si cela suffit les deux tiers du temps, pourquoi ne pas s’en satisfaire 24h/24, ce qui coûterait nettement moins cher ?

Cependant Skyguide ne permet pas d’intercepter des avions en voie de divagation. Depuis le 11 septembre 2001, on sait ce qu’il peut en coûter : 2763 morts à New York, l’humiliation infligée à la plus puissante nation du monde. Cela soulève une autre question embarrassante : comment se fait-il que l’aviation militaire de Etats-Unis n’ait pas réussi à intercepter un seul des quatre Boeing 767 qui ne suivaient plus leur plan de vol ? Cela tendrait à prouver que ce n’était pas possible même avec des intercepteurs déjà en l’air. Question annexe :  qui prendra en Suisse la décision d’abattre délibérément un avion civil détourné avec ses passagers, en étant incertain de son objectif ?

L’attaque d’objectifs situées en Suisse ne peut être exclue et elle justifie des précautions adéquates. Mais lesquelles ? C’est déjà arrivé le 17 février 2014 avec un avion d’Ethiopian Airlines détourné par son copilote sur Genève. Comme c’était en dehors des « heures de bureau » suisses, l’avion détourné fut escorté par les Italiens, puis par les Français, qui ont l’air de travailler à n’importe quelle heure. Fort heureusement, ce pilote éthiopien demandait simplement l’asile politique et ne nourrissait pas la mauvaise idée de s’écraser sur les locaux des Nations Unies. Mais on n’en savait rien avant qu’il ne se pose.

Cela soulève une troisième question : comment intercepter en Suisse un avion détourné vers l’Aéroport de Genève compte tenu de la faible distance de l’espace aérien entre Dardagny et Cointrin, parcourue en quelques minutes ? On pourrait poser des questions analogues pour l’aéroport de Bâle, situé en France, et celui de Zürich, proche de l’Allemagne. Ce rôle d’interception d’avions civils est-il tout simplement concevable sur un territoire exigu ?

L’interception d’un avion militaire est encore plus problématique. Sa traversée du territoire du Nord au Sud prend de l’ordre de huit minutes. Sauf si l’intercepteur se trouve déjà en vol sur l’itinéraire emprunté, la tâche semble impossible. En temps de paix, des avions militaires étrangers, sans munitions, peuvent traverser l’espace aérien helvétique après communication du plan de vol par voie diplomatique. Mais en temps de guerre, puisque nous ne cessons de nous préparer pour cette éventualité ? Ne serait-il pas opportun de rejoindre tout simplement l’OTAN ?

 

Les élus doivent-ils être au-dessus de tout soupçon ?

 

Les médias s’occupent beaucoup plus des politiciens dans leur vie privée que de leur action politique proprement dite. Car les lecteurs sont ennuyés par la politique elle-même, qui est compliquée, lointaine, abstraite. En revanche l’intimité des politiciens les intéresse car ils peuvent la comparer à ce qu’eux-mêmes vivent. Ils peuvent comprendre ce qu’est un procès perdu, un voyage frais payés, une déclaration fiscale, le harcèlement sexuel. Il en est de reste de même pour les artistes. Certaine presse ne s’occupe que de leurs liaisons ou de leurs divorces plutôt que de leurs performances culturelles.

Dans cet esprit racoleur, cela vaut la peine de publier une photo du Conseiller fédéral Moritz Leuenberger en costume de bain sortant de la mer. Il en devient plus humain. Ce qu’il a réalisé comme avocat, Conseiller national ou Conseiller fédéral est peu important. Ne parlons même pas de Pierre Maudet. Mais Yvan Perrin ou Valérie Garbani ont été stigmatisés publiquement pour leur propension à l’alcool, alors qu’il s’agit d’un drame personnel méritant la compassion et la discrétion plus que la réprobation. On a reproché à Pascal Broulis des voyages à l’étranger tous frais payés et ses navettes entre deux domiciles. Isabelle Moret est blâmée non pas pour ce qu’elle fait mais parce que l’administration fiscale est en retard dans l’envoi de ses taxations.

Toutefois ces mesquineries ordinaires ne sont rien à côté du sabotage récent de Viola Amherd, procédant de l’amalgame le plus grossier. Celui-ci compromettrait, semble-t-il, son éventuelle candidature au Conseil fédéral. Or, il s’agit d’un banal procès civil opposant l’hoirie Amherd, propriétaire, à un locataire au sujet du montant des loyers. Cela n’a strictement rien à voir avec l’engagement politique de cette conseillère nationale. Il n’y a rien de déshonorant à être partie à un procès civil. Il faut bien que les tribunaux servent à régler les différends de nature financière. Mais cela donne une page entière de 24 Heures sous un titre : « Viola Amherd condamnée ». Le lecteur pressé, ne faisant pas la distinction entre civil et pénal, lui aussi condamne déjà l’intéressée, présumée suspecte. De quoi ? En fin de compte d’être propriétaire et de recourir à la justice ?

Est-on assuré que ces révélations inutiles proviennent seulement de la nécessité de vendre du papier en fabriquant de gros titres attrape gogo ? Car ce genre d’attaques peut aussi servir les compétiteurs dans une course à l’élection, en déconsidérant un(e) concurrent(e). Est-on bien sûr qu’il n’y a pas dans certain cas manipulation de l’opinion publique par manipulation préalable de la presse ?

Avant tout les politiciens ont droit à leur vie privée comme tout citoyen. S’ils font un excès de vitesse, s’ils boivent une fois de trop, s’ils ont traversé en dehors des clous, cela ne regarde pas les électeurs mais la police. Lorsqu’il y a interférence entre la vie privée et leurs fonctions publiques, ils sont couverts, comme tout citoyen, par la présomption d’innocence jusqu’à ce qu’un tribunal tranche le cas. Sinon s’établit petit à petit, par dérive médiatique, une sorte de monstre juridique, la présomption de culpabilité.  En somme, tout élu serait déjà, de ce seul fait, un délinquant en puissance. Intéressé par le pouvoir, il avoue par ce seul vice qu’il en cache bien d’autres.

 

 

L’amour aux CFF, expression ultime de la suissitude

 

Nos murs furent jadis orné d’une affiche à l’entête des CFF représentant un jeune père disant à sa petite fille: “En entrant dans le train, j’ai tout de suite remarqué ta mère”. Quel rapport entre les CFF et cette conversation familiale? Aucun apparemment. C’est bien ce que vise le rédacteur de la publicité. J’y pense depuis vingt ans. Ce publicitaire avait du génie.

Car il faut réfléchir un bon bout de temps pour construire dans sa tête un véritable roman feuilleton : le père raconte à sa fille comment il a rencontré, dans un train CFF pour la première fois, celle qui devait devenir sa femme. La vie même de la petite fille devient une conséquence directe de cette rencontre fortuite dans ce lieu inattendu. Si les CFF n’existaient pas, jamais la petite fille ne serait née. Elle est un peu la filleule de la Confédération Helvétique, représentée par sa branche ferroviaire.

Alors, nous poursuivons notre déambulation, songeant à cette affiche et son message s’imprime en nous par l’effort de déchiffrement qu’il exige. Nous nous mettons à rêver. Avons-nous pris suffisamment le train pour rencontrer à coup sûr la femme ou l’homme de notre vie? L’expression “transports en commun” possède un double sens, l’un ferroviaire, l’autre érotique. Un wagon reste à la fois le dernier salon où l’on cause et le lieu de la drague la plus convenable qui soit, sous l’œil bienveillant mais sévère du contrôleur.

L’entreprise de séduction prend un aspect subtilement fédéral qui renvoie aux valeurs éternelles de l’Helvétie ferroviaire. Dans un train qui arrive toujours à l’heure, est-il possible de rater son rendez-vous avec l’âme sœur ? Car il s’agit d’un train suisse. Nul n’aurait l’idée de rencontrer la future mère de ses enfants dans un RER parisien où les jeunes filles connaissent davantage le viol que l’anneau nuptial. Ou dans un métro new-yorkais où le fiancé potentiel risque bien plus d’être dévalisé par des voyous que de remarquer une chaste et pure fiancée. Les jeunes filles, qui s’installent dès le matin pour trouver un mari dans un train effectuant continuellement la navette entre Saint-Gall et Genève, sont les plus recommandables, bien plus que celles qui hantent les cafés, les boites de nuit, les théâtres d’avant-garde, les réunions syndicales ou politiques, les universités.

Or, cette rencontre, que j’oserais qualifier du premier type, ne peut se faire que dans le train. Si vous circulez en voiture, le slogan devient : “En renversant son cyclomoteur, j’ai tout de suite remarqué ta mère” ou bien “En choisissant parmi les autostoppeuses, j’ai instantanément distingué ta mère”. Si vous circulez à pied, cela donne : “En suivant toutes les filles possibles, j’ai fini par découvrir ta mère.” D’un mauvais goût écœurant.

L’idée du train comme lieu privilégié d’un coup de foudre comporte un élément rationnel et rassurant. Le jeune homme prend le train pour aller à son travail. Ou même, mieux encore, il est en uniforme et se rend à son cours de répétition : il est déjà sous-lieutenant. La jeune fille va à l’école, une école d’infirmières par exemple. Ou bien, mieux encore, elle se rend au chevet de sa grand-mère impotente et son sac contient une galette et un pot de confiture. Pour passer le temps, elle ne lit pas un mauvais roman, mais elle tricote une écharpe pour la fête de son papa. Elle garde les yeux baissés.

Alors lui s’approche, met un genou en terre, si possible en choisissant une section de voie en ligne droite pour éviter la culbute toujours délicate en de telles circonstances. Elle lève des yeux interrogateurs et il lui dit d’une voix douce et mâle à la fois : “En entrant dans le train, je vous ai tout de suite remarquée. Voulez-vous être la mère de mes enfants ?”

Toute demande en mariage effectuée dans ces conditions donne lieu à deux billets gratuits pour Venise, dans la mesure où la déclaration en est faite immédiatement au contrôleur, fonctionnaire assermenté chargé d’authentifier les intentions matrimoniales.

 

 Pour des notables publics vertueux et sédentaires

 

En Suisse, la façon la plus sûre de briser une carrière politique consiste à accepter une invitation à voyager tous frais payés. Le président du Conseil d’Etat genevois l’a appris à ses dépens. Pour sanctionner ses erreurs de communication, la sanction est sévère. Car un magistrat reste un homme faillible, sauf à ne courir jamais aucun risque. Il y a de ça dans le jugement populaire : mieux vaut ne pas gouverner que de mal gouverner, à son estime. Certes un magistrat ne peut accepter quelque avantage que ce soit, si cela conditionne l’attribution par lui-même d’un avantage à celui qui l’a invité. Mais c’est seulement dans ce cas précis que réside la corruption. Sinon cela fait partie des cadeaux que tout un chacun peut recevoir de la part d’un ami. La question devient : le membre d’un gouvernement peut-il avoir des amis ?

Sans qu’il y ait apparemment de relation de cause à effet, l’EPFL vient aussi de publier une directive contrôlant la liberté de ses collaborateurs d’accepter de telles invitations. Tout comme pour les membres d’un exécutif, quelle est la pertinence d’une telle suspicion ? D’autant que l’EPFL reconnait n’avoir jamais rencontré un cas d’avantages qui poserait un problème. On se prémunit contre un embarras qui ne s’est jamais produit, car il faut prévenir tout reproche, même non fondé. Telle est la sagesse politique dans le contexte helvétique. Selon un proverbe latin, non seulement la femme de César doit éviter l’adultère, mais aussi son simple soupçon.

D’où vient cette phobie populaire des voyages ? Ceux-ci sont, dans l’opinion publique et dans une certaine presse, l’équivalent de vacances. Pour la plupart des citoyens, c’est l’occasion de s’évader, de découvrir des pays, de se reposer, de se détendre. En un mot c’est un divertissement qu’il faut payer de sa poche. Le reproche à l’égard des notables porte sur la nature du voyage : ce serait un plaisir plutôt qu’un travail, une frasque sans nécessité, une mondanité.

Certains nourrissent donc l’obsession d’un gouvernement cantonal strictement limité à la gestion des affaires locales, sans aucune raison admissible de sortir des frontières suisses, sinon couvert par des frais personnels ou par des finances publiques, à l’extrême rigueur. De même le professeur d’université serait un personnage poussiéreux enfermé dans son cabinet, dont il ne devrait sortir sous aucun prétexte.

Or, le monde change. Il se mondialise même. Les responsables politiques ou scientifiques ont donc  le devoir impératif de se tenir au courant de ce qui se passe ailleurs, de rencontrer leurs homologues, d’intéresser des firmes à s’établir en Suisse, de collaborer avec des laboratoires étrangers, de susciter des sponsors, d’être invité à donner des conférences ou des cours dans d’autres universités. Un responsable sans réseau étranger manque à son devoir. Car il a toujours une fonction annexe d’ambassadeur.

Mais peut-il la remplir avec l’argent des contribuables ? Non, car ceux-ci ne manquent pas de s’en offusquer. Lorsque Joseph Deiss fut président de l’Assemblée des Nations Unies, on s’est mis à critiquer ouvertement que ses déplacements à New-York soient financés par le budget fédéral. Pourquoi avait-il accepté cet honneur coûteux ? Était-ce à la Suisse de dépenser pour ce grand machin sans utilité ? Lorsque l’on prévoit dans un projet scientifique autre chose que des salaires et des équipements, par exemple des déplacements pour participer à un congrès, c’est la première dépense qui sera coupée par un fonctionnaire zélé, frustré de ne pouvoir voyager aux frais de l’Etat.

Quoiqu’en pensent certains, si prompts à censurer les politiciens ou les fonctionnaires, la Suisse est un petit pays dans un monde peuplé d’Etats démesurés et tout-puissants. Elle ne peut vivre sans exporter des produits ou des services de haute technicité. Dès lors, un politicien ou un chercheur ne travaille pas pour sa satisfaction personnelle, pour son ego, pour sa gloriole, mais pour soutenir la continuelle métamorphose de l’économie nationale. Plus qu’une information écrite, le contact à l’étranger est nécessaire et les rencontres essentielles. Il faut cesser de les critiquer. Car la seule façon irréfutable de garder les mains propres, c’est de les tenir en poche.