Yverdon-Les-Bains: l’avenir dans le rétroviseur?

Quand la gauche et la droite font alliance, ce n’est pas toujours pour le meilleur. Preuve en est l’accord abracadabrantesque conclu entre le PS et le PLR à Yverdon-les-Bains: tu me laisses créer une centaine de nouvelles places d’accueil parascolaire dit la gauche, tu me laisses construire un parking souterrain de 1000 places sous la Place d’Armes dit la droite. Donnant-donnant. Comme s’il y avait une relation logique entre ces deux investissements! Après que le Conseil communal a accepté, en mars dernier, la construction de ce parking devant la gare (la partie verdoyante de la Place d’Armes sur notre photo), des Yverdonnois résistants récoltent des signatures en vue d’un référendum contre ce projet. Ils reprochent notamment à ce dernier d’entraîner une augmentation de 35% du trafic dans un centre-ville déjà largement saturé.

Saut périlleux arrière

«Une telle construction va permettre d’offrir un bel espace paysager à la population et garantir un nombre suffisant de places de stationnement au centre-ville dans les prochaines années», écrit la Municipalité dans un communiqué. En fait, aucun arbre digne de ce nom ne pourra jamais pousser dans une terre de 60 centimètres d’épaisseur. «Le bel espace paysager» n’aura vraiment rien d’attrayant lors des étés qui, conséquence du réchauffement climatique, seront toujours plus longs et chauds. La concession de 70 ans attribuée à des entreprises privées pour réaliser ce parking ressemble plutôt à un saut périlleux arrière dans le 20ème siècle. Quel contraste avec la politique visionnaire suivie par un nombre croissant de villes, comme par exemple Oslo! En 2020, la capitale norvégienne aura supprimé l’essentiel des voitures particulières du centre-ville, en dehors de celles pour handicapés. «Les gens commencent à s’habituer à l’idée que la ville devrait être pensée pour les gens et non pas pour les voitures», souligne la conseillère municipale écologiste Hanna Marcussen, en charge du développement urbain.

Retour vers le futur

Au lieu d’entreprendre de gros et coûteux travaux auxquels participeront des camions, dont les innombrables allers et venues ne vont certainement pas favoriser le petit commerce, la droite et la gauche auraient été bien inspirées de s’entendre autrement: en favorisant des parkings à l’extérieur de la ville complétés par quelques parkings silos intra-muros, et surtout en développant massivement des transports publics confortables et conviviaux ainsi que de vraies pistes cyclables dont la ville est singulièrement dépourvue. Il est encore temps, pour les Yverdonnois, de faire un retour vers le futur.

(Trait libre publié dans Echo Magazine du 17 avril 2019)

 

 

 

 

 

Le temps des cathédrales face au temps d’un quinquennat

Mardi 16 avril à 20 heures, Emmanuel Macron annonçait  qu’il souhaitait que la restauration de Notre-Dame de Paris “soit achevée d’ici cinq années”. Juste avant les JO de Paris, a-t-on observé. Quelques heures plus tôt, de nombreux experts s’étaient montrés beaucoup plus pessimistes. Voire plus réalistes. “Cela risque de prendre des décennies, car il faut faire appel à beaucoup de corps de métiers spécialisés, comme des sculpteurs ou des architectes spécialistes, estimait notamment Grégory Teillet, spécialiste de l’architecture médiévale et chargé du mécénat au ministère de la Culture. Le directeur de la Fondation de l’Oeuvre Notre-Dame, qui recueille les dons pour l’entretien et la restauration de la cathédrale de Strasbourg, parlait quant à lui de“décennies”.

Assurément, le temps des cathédrales n’est pas celui du quinquennat présidentiel. Le choix des matériaux pour la reconstruction de la charpente entièrement détruite sera notamment déterminant. Celle-ci, qualifiée de forêt en raison du grand nombre de poutres qu’il a fallu utiliser pour la mettre en place, est composée de chênes. Chaque poutre provenant d’un arbre différent. Les dimensions de cette charpente donnent le vertige: plus de 100 mètres de longueur, 13 mètres de largeur dans la nef, 40 mètres dans le transept et 10 mètres de hauteur.

Le grand risque, en voulant faire trop vite, serait de préférer le métal et le béton, comme on a pu le suggérer, au bois vivant, de laisser s’installer une sorte de « production industrielle », en lieu et place d’une « production artisanale ».

Notre-dame, rosace du monde

Comme le décrit si bien Jean Phaure dans le film «Notre-Dame de Paris, rosace du monde », diffusé en 1978 sur FR3 (https://www.youtube.com/watch?v=txhDQmTCRvI), «les cathédrales du Moyen Age comme toute architecture sacrée ont pour but de manifester sur Terre la correspondance avec le Ciel, selon des proportions, des nombres et des symboles universels. C’est le Ciel, source non humaine de toute création, qui est le générateur des formes où vient se couler la matière».

Faisons donc le vœu que la sagesse l’emporte sur la précipitation et que la haute qualification spirituelle des compagnons constructeurs du rite de Salomon, héritiers des bâtisseurs du Moyen Age, soit le phare de la restauration de Notre-Dame.

«Grâce à la savante restauration de Viollet-le-Duc et de ses compagnons, souligne encore Jean Phaure, Notre-Dame aujourd’hui continue sa navigation mystique et remonte vers l’Orient, vers les origines, au fil de l’eau comme au fil du temps». Que les restaurateurs du 21ème siècle, s’inspirant de la tradition avec l’aide des technologies modernes, soient fidèles à leurs prédécesseurs!

 

 

 

Solène Morvant-Roux: «Les services financiers non régulés fragilisent les plus démunis»

Solène Morvant-Roux, professeure assistante à l’Université de Genève et membre du conseil scientifique de la fondation Zoein, prône une réglementation des services financiers pour protéger les populations les plus déshéritées de la planète.

Que valent les théories des éminents économistes que l’on découvre sur les bancs de l’Université, comme celle qui énonce que le crédit met en relation un créancier et un débiteur, tous deux égaux sur le marché? Pour le vérifier, rien ne vaut l’expérience du terrain. C’est ce qu’a entrepris Solène Morvant-Roux, qui après avoir écrit un mémoire de master à l’Université Paris-Sorbonne sur le microcrédit dans les bidonvilles de Casablanca a séjourné, au début des années 2000, dans les villages reculés du Sud du Mexique. C’était le thème de sa thèse de doctorat: étudier l’appropriation de formes marchandes de crédit par les producteurs de café.

Enrichie par la lecture d’anthropologues tels que Karl Polanyi ou Marcel Mauss, Solène Morvant-Roux, aujourd’hui professeure assistante à l’Université de Genève, s’est finalement convaincue que «toute relation économique étant aussi sociale s’inscrit dans des relations de pouvoir. Donc, l’égalité du créancier et du débiteur est un leurre».

Les risques d’une individualisation

De quelle manière les services financiers peuvent-ils être adaptés aux besoins des populations les plus déshéritées, sans en créer d’artificiels ni pousser ces dernières à entrer dans la redoutable spirale de l’endettement? Le microcrédit engendre «une individualisation» de l’accès à la monnaie qui risque de détruire les multiples formes d’entraide qui assurent la reproduction des communautés locales. Or, les modalités d’épargne sont plurielles et répondent à de multiples besoins, comme ce système de prêts de dindons, sans intérêt, destinés à nourrir les convives lors d’un mariage et à assurer la fertilité du couple. Un constat que Solène Morvant-Roux partage avec l’Association mexicaine d’unions de crédit du secteur social (AMUCSS) avec laquelle elle collabore depuis 15 ans.

Il ne s’agit bien sûr pas d’interdire des services financiers qui permettent d’emprunter de la liquidité à un moment critique ou d’idéaliser les liens de réciprocité communautaires. «Mais il est essentiel que les institutions de microfinance ne soient pas alimentées par des fonds étrangers qui créent une dépendance, souligne l’économiste-anthropologue. Il faut valoriser la collecte d’épargne locale à partir de laquelle se greffe un système de crédit».

Dans la spirale de l’endettement

Le microcrédit, qui en 30 ans a concerné globalement 200 millions de personnes, non seulement n’a pas atteint les villages les plus reculés dépourvus de structures physiques «non rentables» mais encore, dans sa forme très commerciale, a plongé maints débiteurs insolvables dans la misère et la migration vers les villes. Le manque d’Etat qui se traduit par l’absence de protection sociale et de l’environnement (contaminations diverses) renforce les dynamiques d’appauvrissement par la dette et accroissent les inégalités. Du coup, certains acteurs ont identifié de nouvelles stratégies pour atteindre ces populations. En effet, si elles ne disposent pas de compte bancaire, elles ont au moins un téléphone portable. Une aubaine pour les GAFA et autres Fintechs qui se sont engouffrés dans ce nouveau marché juteux! En moins de 10 ans, la monnaie numérique aura touché 400 millions de clients, le double de ceux récoltés par le microcrédit en 30 ans.

Incitation à normer les comportements

Solène Morvant-Roux ne nie pas les avantages du porte-monnaie numérique. Les femmes ne reçoivent plus leur aide financière sur la place du village mais de manière confidentielle. Les transferts d’argent depuis l’étranger se font plus facilement. Mais les inconvénients sont majeurs: les opérations deviennent payantes et, surtout, la monnaie dématérialisée divulgue une kyrielle de précieuses informations sur la personne. «C’est une incitation très forte à normer les comportements de ces populations».

La suppression du cash, une lame de fond qui prend forme, porterait sérieusement atteinte à la pluralité des outils monétaires. Elle irait dans le sens de la massification de l’humanité, privilégiant une croissance aveugle organisée par des systèmes commerciaux prédateurs, à l’image des atteintes portées à la biodiversité. Face à ces dérives, la résistance commence à s’organiser en vue de réglementer les services financiers. Contrepoids à une uniformité mortifère, elle encourage une diversité vitale. Une cause citoyenne au cœur des actions de Zoein. PLB

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Jacques Dubochet: «Lutter pour le climat comme le monde a lutté contre les nazis»

Le prix Nobel de chimie Jacques Dubochet, membre du conseil scientifique de la fondation Zoein, pense qu’il est encore temps de sauver notre civilisation si nous prenons dès maintenant les bonnes décisions. Résolument.

C’est l’histoire d’un grand pétrolier qui navigue depuis longtemps à bâbord parce que son gouvernail est déréglé sans que l’équipage, guère attentif, ne s’en soit aperçu. Jusqu’au jour où le capitaine découvre que son navire va inexorablement s’échouer si la barre n’est pas redressée. Mais comment faire pour arrêter la course folle d’un navire doté d’une si grande inertie? Ce pétrolier, c’est la Terre. Et tant que l’on jettera du CO2 dans l’atmosphère et les océans, il continuera à virer toujours plus à bâbord. Jacques Dubochet, Prix Nobel de chimie en 2017, use de cette métaphore pour nous alerter sur l’urgence climatique. Quand le pétrolier aura cessé de tourner – ce qui est loin d’être le cas – il sera orienté vers un monde inconnu, dont personne ne sait s’il sera ou non viable. «Si l’humanité cesse d’émettre des gaz à effet de serre (GES) au plus vite d’ici 20 ans, elle peut encore espérer s’en sortir avec un réchauffement climatique limité à 2°C. Sinon, le naufrage collectif est programmé». Et le demi- milliard de réfugiés climatiques en quête d’une terre d’asile nous fera regretter le temps où seulement un million de réfugiés secouait les pays européens.

Les grands moyens

«Pour redresser ce qui est tordu, il faut le tordre en sens inverse», dit un proverbe chinois. Pour ce faire, il ne faut pas hésiter à mettre les grands moyens. «L’effort à fournir est au moins aussi gigantesque que celui déployé par les Etats-Unis, le Canada et le Royaume-Uni pour lutter contre le régime nazi mis en place par Hitler durant la Seconde guerre mondiale». Mais ne sommes-nous pas à mille lieues d’une telle mobilisation planétaire? «Regardez ma confiture sur le feu, remarque Jacques Dubochet. Certes, ce n’est pas un gros bouillon mais cela frétille de tous les côtés. La conscience planétaire commence elle aussi à bouillir. Ce sont les faits déjà bien visibles du dérèglement climatique et de l’effondrement de la biodiversité qui font bouger les esprits».

 L’exemple de la Chine et de la Suède

Les pays phares? Le biochimiste et universitaire vaudois cite la Suède qui s’est engagée à réduire ses émissions nettes de carbone à zéro d’ici 2045, et la Chine. Malgré une dépendance encore importante au charbon, l’empire du Milieu est devenu depuis quelques années la championne du monde des énergies renouvelables. Ce pays est aujourd’hui à l’origine de plus du tiers de la production mondiale de panneaux solaires et l’un des plus gros producteurs d’éoliennes au monde.

Dans un pays comme la Suisse où environ un tiers des émissions de GES proviennent des transports, dont les deux tiers sont à imputer aux voitures selon le WWF, une solution radicale serait de supprimer d’ici dix ans les véhicules privés et de les remplacer par des véhicules auto-conduits électriques. Il s’agirait d’un service public adapté aux besoins de la population, chaque engin transportant un à plusieurs passagers selon les circonstances. Du coup, de nombreuses routes seraient abandonnées au profit de chemins pédestres ou de pistes cyclables.

Chauffage écologique

Concernant le chauffage, Jacques Dubochet donne l’exemple d’un ami qui, durant son mandat de maire d’Unterhaching, dans la banlieue sud de Munich, a fait de sa commune une ville zéro carbone en seulement douze ans. Puisant de l’eau à 135 degrés, à 2000 mètres de profondeur, le magistrat a construit une grande usine de géothermie, tout un réseau de distribution et mis au point une technologie sophistiquée pour que la température soit adaptée au chauffage. Non seulement les plus de 20.000 habitants d’Unterhaching se chauffent de manière écologique mais ils produisent plus d’électricité que nécessaire, pouvant ainsi la redistribuer aux communes avoisinantes. Certes, observe le biophysicien, toutes les communes n’ont pas à disposition un sous-sol gorgé d’eau chaude, mais elles seraient bien avisées de monter un réseau de distribution que pourrait alimenter diverses sources d’énergie non encore exploitées, comme par exemple le biogaz fourni par la station d’épuration. «Chaque commune ne devrait avoir qu’un objectif qui écrase tous les autres, celui de sauver notre civilisation». Conseiller communal de Morges depuis 2011, le Prix Nobel ne désespère pas de se faire enfin entendre. PLB

 

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Caroline Lejeune: «Les institutions publiques doivent être le moteur du changement»

Si les populations peuvent initier de nouvelles pratiques face à l’effondrement de notre société, elles ne peuvent pas, à elles-seules, en assumer la responsabilité. Les pouvoirs publics doivent mettre en débat les conséquences de la crise environnementale, estime Caroline Lejeune, politiste à la Faculté des géosciences et de l’environnement de l’UNIL.

«Quand j’ai entrepris des études supérieures sur le développement durable, j’avais encore un peu d’espoir. Mais aujourd’hui je m’interroge sur notre capacité politique à surmonter la catastrophe environnementale en cours». Politiste au sein de l’équipe des humanités environnementales à la Faculté des géosciences et de l’environnement de l’UNIL (Université de Lausanne), Caroline Lejeune ne se voile pas la face. De l’agenda 21 à l’agenda 2030, du développement durable aux objectifs de développement durable, «le temps passe sans qu’il y ait une remise en cause de notre système économique. Au lieu de nous interroger sur les causes réelles du bouleversement climatique et de l’affaiblissement de la biodiversité, et de s’y attaquer résolument, nous essayons de réparer les dommages, en comptant vainement sur l’unique recours de la technologie».

Comment surmonter les tensions sociales provoquées par une pénurie énergétique et alimentaire, par l’afflux massif de réfugiés climatiques ? Nos modèles démocratiques y survivront-t-ils? Caroline Lejeune pose plus de questions qu’elle ne trouve de réponses. Mais la chercheuse, loin de baisser les bras, continue à interroger les implications politiques de la crise environnementale globale: «Si les initiatives individuelles, y compris celles qui explorent certaines utopies, sont nécessaires, elles n’auront pas d’effet si les institutions publiques ne portent pas elles-mêmes les mesures du changement. L’effort doit être collectif».

Comment agir? Il faut commencer par cesser de nier la situation environnementale dans laquelle nous évoluons. «Tous les projets, expertises ou délibérations ne peuvent plus ignorer que les sociétés sont en basculement écologique». Par ailleurs, souligne Caroline Lejeune, «le discours considérant que l’environnement correspond à une perte de liberté est contre-productif. Il empêche de nous interroger sur le modèle de société que nous voulons construire, politiquement et démocratiquement, dans un temps limité».

Université populaire et citoyenne

Cherchant toujours à concilier fondement théorique et expérimentation sur le terrain, Caroline Lejeune a notamment tiré les enseignements, à l’occasion de sa thèse de doctorat, d’une initiative lancée en 2005 par l’Université populaire et citoyenne (UPC) de Roubaix, l’une des villes de France les plus déshéritées. Sur un territoire en profonde mutation après la crise de l’industrie textile, l’UPC est un mouvement d’habitants engagés dans la transition écologique et sociale. Son objectif: accompagner les expérimentations innovantes de transformations des modes de vie, de production et de consommation vers plus d’entraide et de cohésion sociale face aux catastrophes à venir en imaginant des initiatives locales de sobriété. Les chemins les plus inventifs ne viennent pas seulement des plus convaincus, mais de ceux et celles qui sont aussi, a priori, éloignés des préoccupations environnementales. Quels enseignements et méthodes retenir des victimes des inégalités sociales et écologiques et qui portent aussi de nouvelles expérimentations démocratiques? Il vaut assurément la peine de s’y intéresser.

A l’écoute, sentir, voir, être

Le passage de modèles de société à d’autres se fera comme toujours progressivement, tout comme l’effondrement de notre société qui est aujourd’hui invisible. Dans ces nouveaux univers, encore à créer, notre sensibilité écologique, notre relation quotidienne avec la nature guidera nos décisions qui ne seront plus seulement une agrégation de préférences individuelles. Pour ce faire, imagine Caroline Lejeune, la femme ou l’homme de demain exercera non plus une seule mais plusieurs activités, lui laissant un espace-temps pour participer librement à la vie collective de la société et être attentif à ce qu’il fait. «À l’écoute, sentir, voir, être, participer tout simplement». Mais comment traduire dans les institutions ce qui relève encore, pour la plupart d’entre nous, de la pure utopie? «C’est une vraie question». En valorisant l’imaginaire sous toutes ses formes, sans exclusion, Zoein demeure un laboratoire de choix, une porte d’entrée vers la créativité sociale et politique. PLB

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Au-delà du grand chambardement

Débat musical – « Effondrements et renaissances, ressentir, savoir, imaginer», c’était le thème d’un débat musical mardi 19 mars 2019 au Théâtre Vidy-Lausanne. Une initiative de la fondation Zoein avec Zhang Zhang, premier violon de l’Orchestre philharmonique de Monte Carlo et le guitariste Leopoldo Giannola, pour accompagner les réflexions du philosophe Dominique Bourg et du chercheur Pablo Servigne. Florilège d’émotion et de lucidité.

Avant que tout ne commence, Sophie Swaton, présidente de la fondation Zoein, nous invite à ouvrir notre imaginaire. Car c’est lui le créateur de tous les possibles. Ici et maintenant, fruit d’une alliance entre l’émotion et la pensée. Tout peut alors commencer.

Le temps de l’action de grâce

Le solo improvisé de Zhang Zhang murmure la souffrance solitaire de notre seule planète, la Terre, si bousculée, si malmenée. Mais qui s’en soucie vraiment ? Le jour d’après ne ressemble-t-il pas au jour d’avant ? Tout semble terriblement normal. Et pourtant…

Le philosophe et environnementaliste Dominique Bourg et le biologiste et collapsologue Pablo Servigne sont assis l’un à côté de l’autre. Ils sont éclairés par des projecteurs qui, durant toute la soirée, vont accompagner de leurs lumières les paroles et les sentiments, du rouge au jaune en passant par le vert et le violet, face à un public de quatre cents personnes plongées dans une écoute attentive, au Théâtre de Vidy-Lausanne.

Les deux orateurs interprètent, à leur manière et dans un ordre légèrement différent, le processus observé par la psychiatre helvético-américaine Elisabeth Kübler-Ross qui a identifié les stades émotionnels par lesquels passe une personne qui apprend sa mort prochaine: le déni et la tentative de négociation, la peur et l’angoisse, la colère, la tristesse et le désespoir et enfin l’acceptation.

C’est Dominique Bourg qui ouvre le débat, en «rendant grâce» à cette nature avec laquelle «l’homme n’a jamais cessé de dialoguer» et que pourtant il détruit. Pablo Servigne, lui, nous invite à partager ce «sentiment océanique» vécu par l’écrivain Romain Rolland, qu’il a lui-même éprouvé, ce «quelque chose de fondamentalement bienveillant, de rassurant dans le fait de ne pas se sentir seul».  Il souligne que bien d’autres personnes, au-delà de l’auditoire présent, se sentent désormais concernées par les bouleversements en cours. «Nous sommes plus nombreux que dans cette salle» assure-t-il.

Le temps de la peur et de l’angoisse

Zhang Zhang commence à jouer une œuvre de Puccini au violon. Harmonie, douceur. Mais avec la venue de la guitare de Leopoldo Giannola, tout s’emballe, les dissonances s’entrechoquent.  La peur s’installe.

Dominique Bourg , qui pendant des années a prôné un «optimisme technologique béat», avoue être devenu un collapsologue  – la collapsologie est l’étude de l’effondrement de la civilisation industrielle et de ses conséquences – quand il a compris que plus on accumule du dioxyde de carbone dans l’atmosphère, plus les fenêtres d’action pour y faire face se referment. Plus tard, à la faveur d’études près précises, il réalise que 41% des espèces d’insectes enregistrent chaque année un déclin de 2,5% de leurs effectifs. Il prend alors «un coup de poing dans l’estomac, d’autant plus fort que la nouvelle passe et que rien ne se passe!». Deuxième coup de poing au moment où il entend la jeune Suédoise Greta Thunberg venir dire aux élites dirigeantes qu’elles sont irresponsables. «Ces cinglés, ces déjantés, ces personnages odieux, s’emporte Dominique Bourg, que depuis deux ans les peuples ont la fâcheuse tendance d’élire».

Au World Economic  Forum de  Davos, la courageuse militante pour le climat lance à ces dirigeants qu’elle ne veut pas de leur espoir mais qu’elle souhaite leur panique rappelle Pablo Servigne. «Pour alerter, la peur est très efficace, mais pour passer à l’action, elle peut être contre-productive».  Au vrai, «la peur nous renvoie à nos propres ombres». Dès lors, comment agir avec cette «biodiversité de peurs», celle de se battre, de mourir, de dire aux enfants qu’ils vont souffrir? L’orateur nous invite à ne surtout pas mettre l’angoisse sous le tapis mais à l’accueillir. «Servez-lui une petite tisane et dites -lui: bon, on va passer un bon moment ensemble». C’est l’envers du déni.

Au public maintenant de s’exprimer. Nous sommes conviés à nous tourner vers celle ou celui assis à nos côtés. Chacun écoute l’autre compléter cette phrase: «Quand je vois l’état de dégradation de notre monde, ce que je ressens c’est… » avant de s’exprimer à son tour.

Juliette, mon partenaire de jeu, se dit prise entre l’optimisme, la peur et la culpabilité. «L’optimisme, c’est de se dire que les générations avant nous ont réussi à surmonter de gros challenges. La peur, c’est que de crises en effondrements, les guerres et les famines ne se multiplient.  Quant à la culpabilité, c’est d’être privilégiée et plus à l’abri que la plupart du monde et de faire partie de la frange de la population qui est responsable des changements». J’écoute Juliette qui, en quelques phrases, dit l’essentiel. Les paroles lucides d’une jeune femme que de nouvelles notes de guitare viennent surprendre pour les fondre dans les vibrations du violon. Les musiciens interprètent Extazy of gold.

Le temps du déni et de la tentative de négociation

Cette fois, Dominique Bourg a sorti l’artillerie lourde. Pour tirer sur ce qu’il ne supporte plus: le déni véhiculé par les «mollassons». Qui sont-ils? Ceux qui n’ont pas encore réalisé qu’en sortant d’un plafond de température de deux degrés, en regard des relevés de la fin du 19ème siècle, l’emballement devient inévitable et la planète peut alors se transformer en étuve. Et les mollassons, eux, continuent à parler de croissance verte, de gamberger sur les gros cubes, la puissance, la vitesse. Ils s’imaginent qu’avec des éoliennes, on va s’en sortir sans problème. Et finalement les mollassons nous conseillent, une fois la Terre morte, de nous barrer sur Mars, une autre planète déjà morte!

Pablo Servigne, espiègle jouant au mollasson, lance alors: «Tu es sûr que le climat se réchauffe? Il y a toujours des petits doutes!»

«Ah, les marchands de doute! lui rétorque Dominique Bourg, plus caustique que jamais. Si vous êtes au chômage dans la salle, pensez-y, c’est intéressant». Non seulement les marchands de doute sont bien écoutés mais ils sont doublement bien payés: pécuniairement et par le plaisir d’avoir tiré de l’angoisse une personne qui pensait que le réchauffement climatique était une réalité.

Les marchands de doute ont une grande expérience. Dans les années 1950 déjà, alors que des études épidémiologiques montrent clairement la dangerosité du tabac, ils paient des scientifiques marrons pour les décrédibiliser. On les retrouve bien sûr sur la question du climat, ces éternels marchands de doute. «Ils sont partout, dans toutes les institutions», relève Dominique Bourg. Un ange passe. Assez vite pour ne pas se brûler les ailes. Et le doute, ça marche! «Un Américain sur deux est climato-sceptique, un sur cinq est platiste». Les «platistes» croient que la Terre est plate, probablement comme leur cerveau. «C’est dégueulasse, ce qu’ils font », lance Pablo Servigne. «On a envie de se mettre en colère», lui répond Dominique Bourg.

Le temps de la colère

 Jour de colère joué par les artistes: Dies Irae. Une colère que guitare et violon font monter crescendo jusqu’à l’éclatement. «Franchement je n’en peux plus, lâche Pablo Servigne. Il y a des molécules chimiques indésirables partout, dans les cordons ombilicaux, les graisses des baleines, les arbres, les cheveux, les animaux bouffent du plastique à en crever». Et les coupables sont connus, répertoriés. Concernant les gaz à effet de serre, 25 firmes publiques et privées dans le monde en ont émis 71% entre 1988, la création du GIEC, et 2015. Face à ces désastres, «elle est précieuse, la colère, témoin de notre sensibilité à l’injustice».

Les images fortes affluent dans la mémoire. Dominique Bourg revoit cette immense saignée dans une vallée du Bas-Rhin en France. Pour le tracé d’un contournement autoroutier de Strasbourg, de la forêt et de magnifiques cultures en terrasse ont été détruites sur les deux pans d’une colline. Afin de laisser passer des camions. «Plus j’observais ce paysage de désolation, plus la colère laissait place à une profonde tristesse. Une peine écologique».

Le temps de la tristesse et du désespoir

Composée par Zhang Zhang, la Valse du loup se déroule comme une immense complainte. Pablo Servigne revoit en pensée une vidéo qui montre, en Indonésie, un Orang-outan mâle s’en prendre, à mains nues, à un bulldozer qui vient de saccager sa forêt. Sa maison, sa vie! L’animal frappe vainement la machine infernale. «Il n’a aucune chance, il est foutu». Il imagine les petits, cachés, voyant leur père s’en prendre au monstre de fer. La voix se brise. «Papa depuis peu de temps, si un bulldozer venait détruire ma maison avec mes enfants à l’intérieur je ne sais pas ce que je ferais».

La tristesse, comme la peur, ne la cachons pas sous le tapis. Elle a quelque chose à nous dire, comme celle que l’on voit sur le visage des jeunes qui défilent dans les rues du monde entier pour le climat qui s’emballe et la biodiversité en péril. «La tristesse est la marque de ce qui nous relie, dit Pablo Servigne, elle est proportionnelle à l’amour que l’on porte aux êtres vivants. Celui qui ne ressent pas de tristesse, méfiez-vous de lui, c’est un psychopathe!»

«Cette histoire d’Orang-outan, poursuit Dominique Bourg, montre bien que les sentiments sont parfois plus forts que tout, et dépassent les frontières entre les espèces». Toutes les semaines, la presse nous révèle un fait accablant concernant la planète: une grosse plaque de l’Antarctique qui se détache, des nuages en très haute altitude qui ne se formeront plus à partir d’un certain degré de concentration de gaz à effet de serre, une baleine qui meurt de faim après avoir ingurgité plus de quarante kilos de matières plastiques. Autant d’événements qui ébranlent aussi bien notre raison que notre cœur. «En fait, et cela n’est jamais arrivé, la frontière qui séparait connaissance et émotion n’est plus possible».

Le temps de l’acceptation

 Leopoldo Giannola entame un solo à la guitare qui se poursuit avec le violon de Zhang Zhang sur le thème de La force dans la Guerre des étoiles. Le déni, la colère, le marchandage, la tristesse ont fait éclore l’acceptation. L’indicible et mystérieuse force de l’acceptation. «Accepter, dit Pablo Servigne, ce n’est pas un acte passif. C’est au contraire un renouveau, et paradoxalement un élan de vie à l’approche de la mort!» De nombreux témoignages de personnes au seuil de la mort le révèlent: à cet instant, une paix profonde et lumineuse s’invite, qui permet un passage apaisé de l’autre côté du miroir, voire parfois une guérison.

Et l’orateur de rappeler cette pensée du Confucius qui le suit depuis longtemps: «On a deux vies et la deuxième commence quand on se rend compte qu’on en a qu’une». Quand un choc majeur fissure notre vie, on va à l’essentiel, sans détour. Et notre extrême vulnérabilité devient paradoxalement une force intérieure. De même, les bouleversements planétaires en cours peuvent nous ouvrir les portes d’une nouvelle conscience.

Dominique Bourg se souvient d’un livre de René Girard intitulé Mensonge romantique et Vérité romanesque, publié en 1961. L’auteur observe que dans la grande littérature romanesque le héros – comme Madame Bovary dans le roman de Gustave Flaubert – en proie aux passions, enfermé dans le parti pris, le désir, l’envie, sentant sa mort toute proche connaît alors un moment de lucidité extrême, d’apaisement absolu. Il parvient à pardonner, s’élevant au-dessus de toutes les turpitudes, les haines, les violences. « Quand on voit les choses de cette manière, on ouvre les portes du possible». Aujourd’hui déjà, dans notre monde hyper-mécanique impulsé par l’argent, de nouveaux liens avec le vivant ressurgissent, les droits de la nature jusqu’ici ignorés sont affirmés, une spiritualité nouvelle émerge d’un inévitable grand chambardement. «Nous prenons conscience qu’il est impossible de développer notre humanité sans les Orang-outan, les arbres, les rivières, les nuages, le soleil».

Reste à savoir comment annoncer la catastrophe, s’interroge Pablo Servigne. Les scientifiques pourraient s’inspirer du corps médical qui a beaucoup progressé en vingt ans. Quand un médecin annonce à son patient que ce dernier est atteint d’une très grave maladie, il le fait (ou devrait le faire!) désormais avec bienveillance. Il prend le temps de lui expliquer, ainsi qu’à sa famille, comment vivre le mieux possible les prochains mois, en allant à l’essentiel et en agissant comme bon lui semble. «Prendre soin» de l’autre. L’expression revient à maintes reprises dans la bouche de Pablo Servigne. Cette prise de soin vaut également pour l’humanité toute entière. Lui annoncer des chocs futurs sans l’accompagner dans son imaginaire, c’est très toxique. En parlant sèchement d’effondrement, «on prend le risque d’écraser l’horizon. Nous devons donc en permanence ouvrir le champ des possibles, des utopies».

Le temps de la joie et de la beauté

Dans les marches pour le climat, les jeunes associent l’énergie du désespoir à une bonne dose de joie. «On a une boussole intérieure qui offre quatre directions: la joie, la peur, la tristesse et la colère. Suivez le Nord, c’est la joie. Suivez ce qui nous met en joie. Et le nord, c’est aussi la beauté», suggère Pablo Servigne.

Retour vers le public à qui les orateurs proposent de compléter une nouvelle phrase: «Nos petits-enfants, ils seront fiers de… »

Je me tourne vers un jeune homme qui me dit: «Fiers de toutes ces personnes qui ont dépensé de l’énergie et du temps dans la recherche de solutions pour faire face au bouleversement climatique. Fiers de tous ces aïeux qui se sont mis à l’agriculture biologique alors qu’ils n’y connaissaient rien».

Déjà Zhang Zhang fait vibrer son violon avec un chant traditionnel tzigane. Puis le public est invité à venir danser sur scène avec un autre chant traditionnel   créé par un compositeur mexicain: Estrellita (petite étoile). «Regardez ce violon, s’émerveille ensuite Zhang Zhang, il est très beau. Il a été fabriqué à Turin il y a 130 ans. Au tout début, c’était une graine devenue un arbre qui a poussé grâce au soleil et à l’eau. Puis, une fois cet arbre coupé, un luthier en a fait un violon qui va durer des centaines d’années. Si l’homme peut créer des armes de destruction massive, il peut aussi faire chanter les arbres».

Pour finir, le public se met à chanter What a wonderful world, accompagné du violon et de la guitare. Ce n’est plus vraiment une vie de théâtre qui se joue à Vidy mais un théâtre de la vie. Avec la folle intuition que l’imaginaire crée une nouvelle réalité, semée ici et maintenant. PLB

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Gérald Hess : «Offrir une résilience psychique à l’évolution délétère du monde»

Gérald Hess, maître d’enseignement et de recherche à la Faculté de géosciences et de l’environnement de l’UNIL, enseigne à ses étudiants de nouveaux paradigmes pour réenchanter un monde qui s’effondre.

Enseigner l’éthique de l’environnement, c’est pour Gérald Hess «une manière d’éveiller les consciences, d’ouvrir le champ des possibles». Maître d’enseignement et de recherche à la Faculté des géosciences et de l’environnement de l’Université de Lausanne, ce philosophe tente avec humilité – c’est à dire avec les pieds bien ancrés dans l’humus – d’offrir à ses étudiants «une forme de résilience psychique à l’évolution délétère du monde».

Qu’il soit scientifique ou politique, le constat brossé par Gérald Hess est sans appel. Sur les neuf limites planétaires à ne pas franchir si l’humanité veut pouvoir vivre dans un écosystème sûr, quatre sont déjà dépassées. Face à cette situation, le fonctionnement de nos démocraties semble totalement inadapté aux enjeux environnementaux.

«L’effondrement de notre système économique fondé sur l’exploitation des richesses afin d’assurer la satisfaction de la consommation des individus sera probablement accompagné d’un effondrement du système démocratique». L’enseignant-chercheur ne voit dès lors pas comment «nous pourrons échapper à une dictature écologique». La vive réaction de rejet affichée par certains gouvernements européens confrontés à l’arrivée de milliers de migrants qui fuient la misère et la guerre ne fera que s’amplifier avec le déferlement prévisible de millions de réfugiés climatiques.

Le temps de l’incertitude

Au vrai, souligne Gérald Hess, en passant à des problèmes globaux comme le changement climatique ou la perte de la biodiversité, la prédiction des effets des activités humaines sur le système Terre devient beaucoup plus délicate et ces effets sont potentiellement dévastateurs pour les sociétés humaines. Le dépassement des limites planétaires a fait entrer l’humanité dans une dimension d’incertitude relative à un changement du fonctionnement du système Terre. C’est l’une des caractéristiques de l’Anthropocène, ce nouvel « âge de l’Homme» où ce dernier est devenu une force telle qu’il impacte les structures géologiques de la planète. «Cette nature que nos ancêtres redoutaient dans ses violentes manifestations (la peur de l’orage, des tempêtes, etc.), nous avons cru pouvoir l’assimiler, la dominer, nous l’approprier. Et voilà qu’elle nous revient, comme un boomerang, sans que nous sachions de quelle manière et avec quelle intensité. Nous sommes partie intégrante d’une nature terrestre que nous avons profondément modifiée et en même temps soumis à ses réactions difficilement prévisibles, voire imprévisibles». Nombreux sont les scientifiques, biologistes et éthiciens de l’environnement notamment, à constater que l’espèce humaine,  récente à l’aune de l’histoire de l’évolution, pourrait bien être parmi les premières à disparaître.

Dépasser le dualisme homme-nature

Au vu de ces observations, Gérald Hess parvient-il encore à ne pas démotiver ses étudiants en leur décrivant une telle réalité? Certains abandonnent, en effet. Il y a ceux qui ne parviennent pas à voir la réalité en face et qui, parfois, sont même trop bouleversés psychologiquement. D’autres, avides d’action dans l’urgence, trouvent que le cours d’éthique de l’environnement, dispensé aux premier et second semestre de master, est «trop théorique». Mais la plupart des étudiants s’accrochent et comprennent qu’il est essentiel d’apprendre à forger leur esprit dans une réflexion solide et documentée. «J’essaie de leur faire comprendre que la complexité du monde ne s’embarrasse pas de recettes toutes faites, souligne Gérald Hess. On peut penser le monde autrement, au-delà de la pensée du XVIIème siècle fondée sur l’individualisme, le matérialisme et la recherche du profit. Je les invite à dépasser le dualisme homme-nature, à retrouver un rapport vivant avec le non humain, à se situer comme membre d’une communauté qui dépasse largement celle des hommes».

Des paradigmes alternatifs

Avec Gérald Hess, chacun prend conscience qu’il est lui-même l’environnement, non pas seulement observateur mais aussi acteur de «paradigmes alternatifs dans lesquels on peut penser, agir et vivre». Précisément, dans une humanité qui va vers un effondrement, Zoein vise à développer des outils de transition avec des projets qui favorisent et encouragent la résilience. «Plutôt que de nous suicider dans un monde qui n’aurait aucun sens, apprenons à vivre autrement dans un monde à qui nous donnons du sens». PLB

Lire aussi La Pensée écologique – Photo réalisée par Florian Barras –

 

Vin nouveau dans outres neuves

Effondrements. Cette année 2019, le mot vient frapper aux portes de nos consciences avec une redoutable intensité: cycle de huit conférences à l’Université de Lausanne proposées par l’association Adrastia, insolite débat musical réalisé par la fondation Zoein le 19 mars à Lausanne «pour faire un chemin de l’angoisse à l’acceptation et du déni à l’enthousiasme», table ronde sur l’après effondrement, le 15 juin au Festival de la Terre, encore à Lausanne, etc. La «collapsologie», cette savante étude de l’effondrement de la civilisation industrielle et de ce qui pourrait lui succéder, a de quoi nous  faire passer des nuits blanches. Puisque tout s’effondre, du climat aux écosystèmes en passant par la gouvernance toujours plus autoritaire des Etats, à quoi bon faire encore des projets de vie, mettre au monde des enfants pour un avenir sans avenir? Certes, nous pouvons continuer à trier nos déchets, à nous défaire de notre bagnole, à manger et à nous habiller bio, à isoler nos maisons. Mais face à l’ampleur des désastres annoncés, ces petits gestes individuels suffiront-ils à sauver notre humanité?

Etrangement, si la raison m’en fait douter, une voix intérieure m’invite à relire la parabole des outres neuves écrite dans l’Evangile selon Matthieu: «On ne met pas (non plus) du vin nouveau dans de vieilles outres; autrement, les outres se rompent, le vin se répand, et les outres sont perdues; mais on met le vin nouveau dans des outres neuves, et le vin et les outres se conservent». Il semble que de puissants courants pareils à du vin nouveau se déversent actuellement sur le monde, éveillant les consciences, notamment celles d’une jeunesse qui, dans la rue, crie sa détermination à ne pas voir l’humanité sombrer. Partout se multiplient des initiatives collectives pour produire, consommer, vivre autrement. La permaculture fait son chemin, les métiers anciens et l’artisanat attirent des vocations.

Au vrai, le vin nouveau touche autant les esprits enténébrés par la mélancolie que ceux illuminés par l’espérance, il remplit les vieilles outres comme les neuves. Mais si la lumière des scandales libérateurs fait éclater les vieilles, les neuves accueillent une autre vision de l’humanité où la concurrence fait place à la solidarité, l’égocentrisme à l’altruisme, l’exploitation des ressources naturelles à l’écoute et au respect des forces vives de la nature, le matérialisme à la spiritualité. Quoi qu’il arrive, rien ne devrait arrêter le vin nouveau de couler. Dans le brouillard de mes doutes, c’est ma seule certitude.

(Trait libre publié dans Echo Magazine du 20 mars 2019)

 

Marie-Antoinette Mélières: «Il est encore temps d’éviter l’irréparable»

C’est dès maintenant qu’il faut agir pour baisser fortement nos émissions de gaz à effet de serre car il sera bientôt trop tard, alerte la physicienne climatologue Marie-Antoinette Mélières, membre du conseil scientifique de la Fondation Zoein.

Lors de la dernière COP 21 en 2015 à Paris, l95 Etats se sont engagés à limiter le réchauffement climatique en-dessous des 2°C, avec en ligne de mire la volonté de maintenir l’augmentation des températures à 1,5°C.  «Laisser croire que l’on peut stabiliser la température à 1,5° C n’est que le résultat d’un compromis politique, s’insurge la physicienne Marie-Antoinette Mélières, spécialiste du climat et de l’environnement (co-auteure de Climats : passé, présent, futur). La température moyenne du globe augmente désormais de 0,2° degré par décennie et sur notre lancée dans une quinzaine d’années on aura à coup sûr atteint 1,5°». Et si les émissions de gaz à effet de serre (GES) continuent à croître de 2% par an, les 3 à 4 degrés seront franchis d’ici la fin du siècle.

Plongée dans l’histoire du climat dont elle a étudié les complexes mécanismes, Marie-Antoinette Mélières note que l’écart de température entre période interglaciaire (comme l’actuelle, depuis environ 12 000 ans) et période glaciaire, est d’environ 5°.  Ces deux climats se succèdent sans relâche depuis plusieurs millions d’années.  «Nous héritons actuellement d’écosystèmes dont la flore et la faune se sont adaptées à de telles variations. Un réchauffement de +3° nous fait sortir, en un siècle, de cette situation car au cours des cycles climatiques précédents, nous affrontons en périodes interglaciaires des baisses d’environ 5°, mais jamais des hausses atteignant 3 à 5°C. De telles hausses, en un temps si court, s’assortiraient inexorablement d’un bouleversement de notre système de production agricole au niveau mondial entrainant des troubles pour l’accès à la nourriture». Dès lors, l’humanité ne peut pas se permettre de laisser la température grimper à 3, 4 ou 5°C. Pourtant, l’économie planétaire prend bel et bien cette voie suicidaire.

 Premiers signes déjà bien visibles

A quoi faut-il s’attendre? Avec une hausse aujourd’hui de «seulement» 1,1 degré calculée depuis le 18ème siècle (c’est surtout à partir des années 1980 que la température s’est emballée), les conséquences du réchauffement climatique sont déjà largement sensibles: les glaces de l’Antarctique et du Groenland commencent à fondre, les canicules, en été, deviennent plus fréquentes et les hivers, moins froids. Quant au niveau des océans, son élévation, actuellement de quelques centimètres par décennie, pourrait atteindre le mètre à la fin du siècle, montant encore durant de nombreux siècles.

«Tout ce que nous pouvons entreprendre pour éviter une escalade doit donc être entrepris», souligne Marie-Antoinette Mélières. Dès lors, multiplier les énergies renouvelables ne sera pas suffisant. Il faut aussi baisser radicalement les émissions de GES. Si nous voulons que la hausse n’excède pas 2°C, nous ne devons pas émettre plus de 3000 gigatonnes de CO2. Cela permettrait une stabilisation dès 2100. Or nous en avons déjà émis près de 2000 (37 durant l’année 2017). Hélas, les émissions continuent à augmenter, année après année.

Ne pas mélanger réchauffement et biodiversité

 Experte dans de nombreux programmes africains de développement et ayant aussi notamment étudié la pollution de l’environnement en Guyanne, Marie-Antoinette Mélières s’est forgée une vision globale de l’état de la planète. Elle prend soin de ne pas faire l’amalgame entre le réchauffement climatique et l’effondrement de la biodiversité. Ce n’est pas le réchauffement climatique qui est responsable du très inquiétant appauvrissement de la biosphère, de la disparition de nombreux insectes, oiseaux et autres animaux sauvages, de la déforestation, de la dégradation des sols et des océans, etc. C’est l’homme, et lui seul, qui, par ses actions, dégrade et détruit l’environnement. «Le réchauffement climatique ne fait qu’aggraver une destruction inconsidérée des organismes vivants et de leurs milieux de vie».

 Renouer le lien entre l’homme et la nature

Finalement, constate Marie-Antoinette Mélières, cette situation est la conséquence de la rupture du lien entre l’être humain et la nature vivante. La reconstruction de de lien apparaît être la grande priorité que l’humanité doit se donner. PLB

Lire aussi La Pensée écologique  – Photo réalisée par Florian Barras  –

 

 

 

 

Alexandre Aebi : «La science citoyenne au secours des abeilles»

Le professeur en biologie et anthropologie Alexandre Aebi parie sur l’agroécologie pour en finir avec les pesticides, dont les néonicotinoïdes.

 C’est après avoir lu une étude réalisée par l’Université de Neuchâtel (UNINE) et le Jardin botanique de Neuchâtel sur l’exposition des pollinisateurs aux néonicotinoïdes, publiée en octobre 2017 dans la revue Science, que le secrétaire d’Etat britannique à l’environnement Michael Gove a décidé de bannir les produits de cette famille d’insecticides. Comme il l’a confié au quotidien britannique The Guardian, une autre étude de chercheurs allemands portant sur l’effondrement en 30 ans de 75% de la biomasse d’insectes, d’araignées et d’arthropodes volants, l’a conforté dans sa décision. En avril 2018, grâce à la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne, l’Union européenne (UE) a interdit trois produits appartenant aux néonicotinoïdes. La Suisse s’est alignée sur l’UE.

C’est une belle victoire pour les auteurs de cette étude, Prof. Alexandre Aebi, maître d’enseignement et de recherche en agroécologie à l’UNINE, et Prof. Edward Mitchell, qui dirige le laboratoire de diversité du sol dans la même université. Pour évaluer les risques posés par l’utilisation des néonicotinoïdes, les chercheurs ont mesuré la concentration de cinq de ces produits dans les miels en provenance de tous les continents. Pendant quatre ans, plus de 100 citoyens voyageurs ont rapporté des pots de miel dans un projet de «science citoyenne».

Difficile quête d’informations

L’analyse de 198 échantillons a révélé que les trois quarts de ces derniers contenaient au moins une des molécules testées, 45% deux ou plus, 10% quatre ou cinq. Il est donc prouvé que la majorité des abeilles dans le monde sont exposées aux néonicotinoïdes.

Reste maintenant à savoir quelles molécules sont utilisées sur tel territoire donné: une procédure indispensable pour vérifier leur degré de résilience, leur parcours dans les eaux de surface, les nappes phréatiques, etc. Longtemps, ces informations étaient impossibles à obtenir. Au vu de certaines données récentes recueillies et publiées par l’Office fédéral de l’agriculture (OFAG), une ouverture semble se dessiner.

Les vertus de l’agroécologie

Les alternatives aux insecticides, le spécialiste en entomologie appliquée Alexandre Aebi les voit principalement dans l’agroécologie. A la fois pratique, science et mouvement social, «l’agroécologie intègre la gestion de l’eau et la protection des sols dans une approche paysagère, utilise des options comme l’agroforesterie, les cultures associées, la lutte biologique ou la sélection variétale pour réduire l’impact de ravageurs, sous un seuil tolérable pour les agriculteurs».

Les agronomes italiens ont récemment démontré qu’il était possible de ne plus utiliser des néonicotinoïdes. Dans la Vénétie, ils ont mis au point un système d’assurance tous risques destinés aux cultivateurs de maïs. Cette assurance donne accès à des experts capables d’évaluer les dommages subis par la plante et d’offrir des solutions alternatives pour lutter contre les ravageurs.

Non seulement les paysans ont pu apprécier l’efficacité de la méthode, mais ils ont pu réaliser de sérieuses économies: le contrat d’assurance leur coûte annuellement 3,5 euros par hectare contre 42 euros avec l’utilisation de néonicotinoïdes! Le plus difficile a été de trouver des experts indépendants des firmes vendant des produits phytosanitaires. «Le succès de cette opération nous incite à l’appliquer aux betteraves en Suisse», suggère Alexandre Aebi, convaincu que toutes les cultures peuvent être traitées de manière biologique.

Décloisonnement des disciplines

Les initiatives de «science citoyenne» tendent à se multiplier. Quatre fois par an, 30 apiculteurs vaudois et jurassiens donnent à la doctorante que dirige Alexandre Aebi accès à une dizaine de ruches pour y évaluer la charge en agents pathogènes et en pesticides. Les apiculteurs documentent chacune de leur pratique. Le chercheur-enseignant, qui a par ailleurs développé avec ses étudiants un jardin de permaculture, croit à la richesse de l’expérience sur le terrain, au décloisonnement des disciplines scientifiques et au dialogue entre les experts, la société civile et le monde politique. C’est l’essence même de Zoein et notamment de son comité scientifique auquel Alexandre Aebi appartient. Une fondation, dit-il, où «nous apprenons à nous connaître les uns les autres». PLB

 Lire aussi dans La Pensée écologique.

Photo réalisée par Florian Barras.