Matthieu Calame : « Face au gouffre du pouvoir, émerge une culture de la cohabitation »

Un monde ancien, celui de la domestication, hiérarchisation, manipulation et artificialisation s’effondre. Vient un monde nouveau où la volonté de puissance fera place à l’esprit de cohabitation des êtres humains. C’est la vision que Matthieu Calame développe notamment dans son dernier ouvrage Enraciner l’agriculture – Société et système agricoles, du Néolithique à l’Anthropocène (PUF). Ingénieur agronome, directeur de la Fondation Charles Léopold Mayer pour le progrès de l’Homme et membre du conseil scientifique de la fondation Zoein, Matthieu Calame perçoit dans les domaines de l’agriculture et de l’alimentation les signes patents d’un changement profond de notre société qui, malgré d’inévitables résistances, devient toujours plus écologique. Entretien.

 

 En quoi notre soif de puissance nous conduit-elle à une impasse ?

 Matthieu Calame – « Le crépuscule de Prométhée » écrit par le philosophe François Flahault m’a profondément marqué. Dans cet ouvrage qui se présente comme « une contribution à une histoire de la démesure humaine », l’auteur démontre comment la science, la technique et l’économie ont convergé sous l’égide d’une vision prométhéenne du progrès. Sous couvert de rationalisme, l’idéal prométhéen est travaillé par la démesure. Face au concept des neuf limites écologiques de la planète, notre humanité telle que je la vois est désormais confrontée non à un mur – l’ancienne forme de la limite – mais à un gouffre. Le mur du passé, c’était une limite qui nous empêchait d’accéder à un univers toujours plus grand, un au-delà. Cette limite était posée par la nature ou par les dieux mais nous pouvions la franchir par un surcroît de puissance : le feu offert par Prométhée. Nous réalisons désormais que cette puissance même a rendu la nature qui nous environne toujours plus vulnérable au point de pouvoir disparaître. Nous voilà donc placés devant un gouffre, une limite infranchissable, simplement car il n’y a rien au-delà. Dans une telle situation, il n’y pas d’autre voie que la retenue pour ne pas chuter.

Donc, plus nous développons notre puissance, plus nous accélérons notre disparition ?

 En effet. L’idée que tous nos problèmes puissent être résolus par l’accroissement de la puissance est erronée et incompatible avec notre survie. La notion de limite planétaire doit être bien comprise; il n’y a pas de transgression possible car, encore une fois, il n’y a pas d’au-delà de notre planète. Nous sommes bel et bien entourés de vide. Dès lors, il n’y a pas de solution dans un surcroît de puissance. Contrairement à ce que pensaient les empereurs chinois qui se faisaient construire de somptueux mausolées, nous n’emportons pas notre puissance après notre mort physique.

 A la lumière de la crise sanitaire mondiale engendrée par le coronavirus, que révèle la volonté de puissance de notre civilisation ?

 Cette pandémie, qui est un phénomène de nature biologique, a cristallisé des jeux de pouvoir à n’en plus finir, et somme toute assez vains, les gouvernés accusant les gouvernants d’avoir été dépassés par les événements et de ne pas avoir su anticiper la crise, les gouvernants accusant les gouvernés d’un comportement irresponsable qui nécessite des mises en quarantaine, des confinements, des couvre-feu, etc. Mais ce cadre interprétatif de la crise, centré sur les actions des hommes et qui se focalise sur ce qu’un tel ou un tel devrait faire ou ne pas faire, passe à mon sens à côté de l’essentiel :  la réalité biologique qui s’impose à l’homme. C’est un démenti flagrant de notre prétention à maîtriser les événements. Comme l’appel généralisé à la puissance ne fonctionne visiblement pas, et faute d’y renoncer, la tentation est grande de chercher des boucs émissaires : s’il y a échec, ce n’est pas dû au phénomène biologique mais à un défaut humain. Ceci dit, les gouvernements portent leur responsabilité dans cette attitude. En France tout particulièrement, le président de la République, qui n’est pourtant pas médecin, s’est mis en avant dans la gestion de la crise dans une mise en scène télévisée monarchique. Il est malheureusement à craindre qu’une partie de ses concitoyens l’attendaient d’ailleurs, car gouvernants et gouvernés partagent la même illusion. En parlant de « guerre » à mener contre la maladie, le président a renforcé un imaginaire bien différent de la réalité. Cet imaginaire volontariste et volontiers belliqueux ne permet pas d’appréhender la réalité.

Je ne serais pas étonné que, la pandémie terminée, on découvre dans quelques années que les décisions prises selon les pays pour endiguer le virus n’auront finalement eu qu’un effet secondaire sur son évolution et que le phénomène biologique aura été le facteur déterminant. Au-delà des agitations politiques et sociales qu’elle a suscitées, la pandémie a une dynamique propre. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut rien faire – l’état des systèmes de santé fait la différence en termes de victimes – mais si la rhétorique du soin a du sens, celle de la guerre n’en a pas.

La recherche de la domination par le pouvoir n’est-elle pas inhérente à la nature humaine ?

 Sans doute. Ou pour être plus exact, il se trouve toujours des personnes, mêmes minoritaires, pour lesquelles c’est une puissante motivation. Il semble que les sociétés ancestrales de chasseurs-cueilleurs ont cherché à éviter toute concentration de pouvoir, par le jeu de rituels et de redistribution des tâches et des responsabilités. Elles l’ont fait consciemment. C’est ce que défend Pierre Clastres, notamment dans son ouvrage La société contre l’État. Toujours sous-jacente, l’envie de pouvoir a été collectivement maîtrisée durant des millénaires jusqu’au moment où a commencé à se développer l’agriculture. Tout a alors basculé. C’est comme si, tout d’un coup, la société n’avait plus été capable d’endiguer la concentration de pouvoir qui allait se nourrir elle-même. Avec l’apparition des empires agraires au quatrième millénaire avant notre ère, dans les régions du Levant les plus densément peuplées et les plus anciennement converties à l’agriculture, les sociétés ont atteint des tailles inconnues auparavant. L’anthropologue et l’ethnologue relève que c’est l’émergence de l’État, comme forme spécifique de pouvoir, qui a fait disparaître le modèle de la communauté première et institué un fossé entre le monde dit « sauvage » et le monde « civilisé ». Verticalité du pouvoir et gestion des masses sont devenues au cœur des dynamiques sociales et économiques.

Au fil des siècles, Caïn le sédentaire l’a donc emporté sur Abel le nomade. Mais on ne peut tout de même revenir au temps des chasseurs-cueilleurs !

Bien sûr que non. Abel n’est d’ailleurs déjà plus un chasseur-cueilleur mais un éleveur. Caïn et Abel sont déjà nés en dehors du jardin d’Éden des chasseurs-cueilleurs. C’était déjà trop tard, le conflit entre Caïn et Abel étant un conflit typique des sociétés agricoles. Donc, comme le relève le politiste américain anarchiste James C. Scott, l’État comme la société de masse ont créé une réalité dont nous ne pouvons pas nous abstraire aussi aisément. Sauf à souhaiter un génocide titanesque nous ramenant à la densité de chasseurs-cueilleurs – un à un million et demi d’humains peut-être ? – il faut bien composer avec l’État. Justement, on observe qu’il y a toujours eu dans nos sociétés des contre-pouvoir, spirituels ou non, nous invitant à renoncer à la puissance.

Voyez la Chine. D’un côté, elle a effectivement développé une idéologie étatiste, le confucianisme qui accepte la concentration du pouvoir semblant conforme à l’ordre cosmique et pour lequel l’important est de favoriser un État bon et bienveillant. C’est la vision d’un bon autoritarisme qui impose par son action l’harmonie à la société. De l’autre côté, la culture chinoise développe avec le taoïsme une philosophie, le Wuwei, qui tourne en dérision le volontarisme confucéen. Le Wuwei n’invite pas à la passivité mais à s’inscrire dans le mouvement du monde. Au sein du christianisme, également, David et Salomon incarnent l’idéologie du bon monarque sur un modèle éthique proche du confucianisme. A contrario, Jésus, quand le Diable l’invite à se prosterner devant lui pour obtenir le pouvoir sur tous les royaumes du monde, s’y refuse. C’est une allégorie du nécessaire renoncement à la puissance. Donc la question du rapport à la puissance semble une question très universelle. Est-elle pour autant inhérente à tous les êtres humains ? En tous les cas, l’attrait névrotique pour le pouvoir, qui peut se muer en cratopathie, ne concerne, je crois, qu’une minorité de personnes.

Dans votre dernier livre, vous écrivez que tout comme l’agriculture industrielle est consubstancielle de la société industrielle, une agriculture écologique ne peut se développer en dehors d’une société écologique. Comme cette dernière n’existe toujours pas, l’agriculture écologique serait-elle en panne ?

 Non, l’agriculture biologique progresse dans le monde, c’est indéniable, non seulement dans les têtes mais aussi dans la réalité un peu partout sur notre planète, notamment en Europe, aux États-Unis, au Japon, en Chine. Va-t-elle vraiment changer la mentalité de ceux qui l’adoptent ? La question reste posée. Le risque d’industrialiser l’agriculture biologique demeure grand. Si par exemple le groupe agroalimentaire Nestlé, avec un discours bien rodé, demande à tous ses agriculteurs africains qui font du cacao de passer au bio tout en appliquant les mêmes normes industrielles de ses produits standards, le résultat final ne sera guère satisfaisant. On aura simplement remplacé des ingrédients chimiques par d’autres, autorisés par un cahier des charges minimaliste, sans pour autant avoir une réflexion agronomique globale sur la durabilité dans tout le processus de fabrication et de distribution du produit chocolaté. On continuera à défricher la forêt pour faire de la monoculture de cacao. L’agroécologie demande un changement de système agricole et même alimentaire, et non pas seulement un changement de produit de traitement.

Président pendant quatre ans de l’Institut technique de l’agriculture biologique, j’ai vu des céréaliculteurs peu disposés à aller au-delà d’une rotation de trois ans de cultures. Ils pratiquaient une fumure élevée des blés avec un apport de fortes quantités d’azote sous forme de fientes de poules, un engrais certifié biologique. Or un excès d’azote, qu’il soit minéral ou organique, conduit à une minéralisation de la matière organique du sol, ce qui conduit toujours à une catastrophe écologique. Le cahier des charges de l’agriculture biologique a été rédigé par des gens de bonne foi qui ne se sont pas demandé si la lettre correspondait parfaitement à l’esprit, ni ce qui se passerait s’il était appliqué dans une logique purement mercantile de retour sur investissement à court terme. L’essentiel, les bonnes pratiques agronomiques, sont souvent restées implicites, comme les normes sociales d’ailleurs. Or, si un paysan respecte un cahier des charges bio à la lettre sans pour autant avoir une conduite agronomique correcte, cela conduit aux mêmes déséquilibres, aux mêmes apories. Que dire par ailleurs d’un produit « bio » mais déconnecté du territoire et qui a nécessité une grande consommation d’énergie fossile pour sa fabrication et son acheminement ? Il sera « bio » mais pas « écologique ». Enfin, on peut faire récolter des légumes bio par des esclaves. Le mouvement des promoteurs originels de la bio en ont conscience, mais le cahier des charges tend à leur échapper.

Dès lors, à quoi voyez-vous que l’agriculture écologique serait, malgré toutes les réserves que vous avez exprimées, un moteur de changement de nos mentalités ?

Le monde agricole a été marqué durant l’industrialisation par une capacité à créer des coopératives, et de manière générale des structures collectives qui constituaient des  solidarités horizontales entre paysans devenus agriculteurs. Cette action collective leur a plus ou moins permis de s’approprier l’industrialisation. A la charnière des années 1990, des mouvements se sont créés, non pas pour fédérer les agriculteurs entre eux sur une base purement professionnelle, mais pour tisser des liens sur une base territoriale entre citadins et agriculteurs. Ainsi Terres de Liens, un mouvement citoyen français créé en 1998 qui accompagne les paysans pour leur accès à la terre, permet à chacun de placer son épargne dans des projets à haute valeur sociale et écologique. Par sa foncière et sa fondation reconnue d’utilité publique, le mouvement acquiert aussi des terres qui risquent de perdre leur usage agricole.

Autre exemple significatif : les associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (AMAP). Producteurs et consommateurs s’unissent pour développer des fermes de proximité dans une logique d’agriculture durable. Les consommateurs peuvent acheter à un prix équitable des aliments de qualité, informés de leur origine et de la manière dont ils ont été produits, ils peuvent mêmes parfois donner un coup de main. Troisième exemple de rapprochement des mondes rural et urbain : le réseau des magasins Biocoop qui distribuent notamment des produits alimentaires labellisés AB, Demeter et issus du commerce équitable et qui a lancé sa propre ligne « ensemble pour plus de sens ». D’une logique de la filière inhérente à l’industrie agroalimentaire, on passe à une logique de territoire, du pouvoir partagé émerge un esprit de cohabitation.

Le territoire contre la filière ?

Oui. Qui va l’emporter ? Tout l’enjeu est là. Les filières structurent le monde industriel. Prenez une sucrerie au Brésil. Elle est entourée de cannes à sucre dans un rayon de trente kilomètres pour concentrer sa production dans un souci d’économie d’échelle. Voilà une monoculture totalement anti-agronomique mais tout à fait rationnelle du point de vue de la filière. Dans une approche de « territoire » et non de « filière », c’est la biodiversité avec un souci de préserver les bio-capacités d’un territoire qui est déterminante, et la filière doit s’organiser en se subordonnant aux territoires. Il y aurait des micro-sucreries adaptées à la production des territoires.

Les entreprises agroalimentaires sont-elles prêtes à jouer le jeu ?

En général tout l’aval de l’agriculture (transformation, commercialisation) est conscient du changement, au contraire de l’amont (engrais, pesticides, mécanique) qui freine des quatre fers. Les entreprises agroalimentaires se rendent bien compte que les consommateurs s’intéressent toujours plus à l’origine des produits qu’ils achètent ainsi qu’aux conditions dans lesquelles ils ont été produits, humainement et écologiquement. Elles leur vendent donc un narratif qui accompagne leurs produits, qui insiste notamment sur l’origine territoriale de ces derniers : c’est du café du Nicaragua ou des fèves de cacao de Côte d’Ivoire. Ces entreprises doivent d’autant plus se distinguer qu’il leur faut batailler ferme contre certains grands distributeurs qui écoulent leurs propres marques comme Migros en Suisse ou Carrefour en France et dans le monde, en mettant parfois en avant leur propre démarche de responsabilité sociale et environnementale. Dans le cas d’espèce, l’émulation a du bon.

Vous plaidez en faveur d’une politique alimentaire mondiale. Pour quelles raisons principalement ?

Il convient d’abord de comprendre que le secteur agricole obéit à des lois qui lui sont propres, contrairement par exemple aux produits manufacturés. Ainsi l’agriculture ne peut faire l’objet d’une régulation par le seul marché. La production alimentaire est variable selon les années. Or, pour que la sécurité alimentaire soit garantie, il faut que la quantité produite soit suffisante les mauvaises années et donc, que les autres années, elle soit tendanciellement excédentaire. Au final, sur un cumul d’années, elle doit être structurellement excédentaire. Une rupture dans la production de blé, c’est infiniment plus grave qu’une rupture dans la production de chaussettes. L’élasticité des prix – pour reprendre le terme économique – en agriculture est très forte. Tout petit déficit ou excédent d’une production agricole provoquerait respectivement une envolée ou une chute des prix. La flambée des prix cause des problèmes sociaux énormes. Donc nous avons une préférence collective pour la surproduction. Cet excédent structurel a des effets pervers dès qu’il n’est pas collectivement assumé.

Prenons le cas de la politique agricole commune (PAC) de l’UE. Pour être certains d’avoir toujours du blé en quantité suffisante, le prix de cette céréale a été très subventionné, ce qui a engendré des excédents pléthoriques. Pour les écouler, le blé a été utilisé pour l’alimentation animale, y compris pour les ruminants (bovins, ovins, caprins). C’est une aberration biologique et agronomique mais cela paraissait cohérent dans une politique de sécurité alimentaire. On a créé l’élevage industriel sur la base de l’écoulement des excédents. De même on pouvait utiliser les excédents de céréales, de sucre ou de pomme pour produire de l’éthanol. Bien sûr on trouve choquant de « détruire de la nourriture ». Le problème c’est que la sécurité alimentaire implique presque que l’on « détruise » un jour des excédents. Le vrai dérapage se produit quand le moyen industriel devient une fin en soi. On peut finir par produire des pommes et du blé pour rentabiliser la filière de l’éthanol !  Ce qu’il faut, c’est un peu de surproduction mais pas trop. Une politique alimentaire mondiale permettrait une gestion cohérente de la production agricole en traitant au mieux la question des équilibres – notamment par un stockage concertés – en privilégiant les territoires, et non les filières, et en respectant ainsi l’indispensable biodiversité de ces derniers.

Dans votre analyse, vous semblez considérer comme normale la pratique des excédents alimentaires ?

Détruire de la nourriture, c’est choquant. Mieux vaut l’éviter. Cependant, ce serait une erreur de croire que la nature est totalement économe ! Regardez la vie d’un chêne. Pour un seul arbre qui va pousser, quelque dix mille glands auront été produits. Quel gaspillage anti-économique pourrait-on dire ! Pourtant, c’est aussi ainsi que la nature fonctionne. La surabondance suivie de la destruction sont inhérentes à la vie. Toutes les sociétés anciennes ont été rythmées par des temps de gaspillage illustrés encore aujourd’hui par le carnaval, tradition archaïque liée aux cycles saisonniers et agricoles. Mais c’est une chose de connaître des périodes de gaspillages, c’est autre chose de s’organiser pour gaspiller. Le chêne maximise ses chances de reproduction par le gaspillage, nous détruisons les nôtres par notre gaspillage effréné.

Comment serait conduite, idéalement, une politique alimentaire mondiale ?

Ce serait une combinaison de mesures incitatives afin de produire et dissuasives, afin de limiter l’usage des facteurs de production. Pourquoi les écosystèmes nous étonnent-ils ? Parce qu’ils produisent beaucoup avec peu. C’est un tel cadre qu’il faut mettre en place pour favoriser l’agroécologie dont le but est de produire beaucoup avec peu. Une telle organisation demanderait un système de type fédéral, fonctionnant selon le principe de subsidiarité, de la commune à une entité mondiale en passant par les régions et les États. Nous ne partons pas de rien. Au niveau supranational, l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) fondée en 1945 a déjà pour vocation d’aider à « construire un monde libéré de la faim ». Cette institution peut à tout moment être renforcée et réorientée pour une gestion agroécologique mondiale. Nous attendons que les gouvernements le veuillent bien. Là encore ce qui nous bloque c’est leur passion de la puissance.

Certaines voix affirment que nous sommes allés trop loin dans la destruction des écosystèmes et que l’humanité aura bien de la peine à s’en sortir. Qu’en pensez-vous ?

Scientifiquement parlant je ne peux leur donner tort. C’est une hypothèse fondée. Cependant, je pense que l’humanité s’en sortira mais au prix de bouleversements majeurs. L’histoire de l’homme s’inscrit dans une formidable réussite évolutive qui est aussi l’origine du problème. Grâce à la plasticité de ses mœurs et à la puissance de ses outils, l’humanité a conquis presque tous les écosystèmes. Les mœurs pour s’adapter et les outils pour transformer, voici notre secret. Nous sommes aujourd’hui victimes de notre réussite jusque dans notre propre déshumanisation. Or, nous voilà arrivés aux limites de la logique du « tout outils » qui caractérise la société industrielle et qui promet de trouver une technique pour tout problème.

Nous reste la plasticité de nos mœurs : la culture. La solution passera d’abord par le changement de nos modes de vie. Nous vivons désormais une révolution des mœurs, une nouvelle prise de conscience dont une figure comme la jeune militante écologiste suédoise Greta Thunberg est le symbole. Ce bouleversement qui, je crois, sera profondément bénéfique, sera accompagné d’un renoncement à la puissance. L’illusion de croire qu’un surcroît de puissance et d’outils nous rendra plus heureux est en train de s’estomper. Au lieu de me précipiter dans un magasin pour acheter une tronçonneuse, je peux me contenter d’une bonne scie. Certes, je mettrai plus de temps à couper la branche de mon arbre. Mais je laisserai peut-être aussi plus de place à la rêverie ou à la coopération s’il s’agit d’une grande scie se maniant à deux.

Une transition intérieure indispensable à une transition extérieure ?

Le passage de l’homo œconomicus engendré par la société thermo-industrielle à l’homo œcologicus s’opère en effet par des changements très intimes. Spirituel sans doute puisqu’il s’agit de changer notre dasein, notre être au monde. Mais il faut s’entendre sur ce que l’on entend par spirituel. Je suis croyant, mon épouse non. Quand j’observe son comportement, son être au monde, elle est peut-être encore plus sensible à l’écologie que moi, sa spiritualité athée n’en cède en rien à ma spiritualité déiste dans le rapport au vivant. Cela me renvoie à la célèbre expression de Spinoza, Deus sive Natura, ou « Dieu c’est-à-dire la nature ». Chacun a ainsi sa manière de concevoir l’âme du monde. Le respect de l’un ne passe-t-il pas par le respect de l’autre ?

Propos recueillis par Philippe Le Bé.

 

 

 

Un ingénieur enraciné dans la vie

« Un heureux malheur ! » C’est ainsi que Matthieu Calame, né le 18 février 1970 à Paris, qualifie avec humour le cheminement qui l’a conduit à devenir ingénieur agronome. Arrivé en terminale dans un lycée parisien, il n’est pas assez bon en mathématique et physique pour prétendre suivre une préparation à une grande école dans ces disciplines. « Dans mon univers mental, il était inconcevable que je ne sois pas ingénieur. Je n’étais pas porteur d’un projet personnel. Le système éducatif français ne favorise nullement le mûrissement personnel. Bref, j’étais un pur produit de la sociologie bourdieusienne », observe-t-il. Le milieu familial, teinté d’un protestantisme libéral, prédestine donc le jeune Matthieu à des études supérieures de haut niveau.

Son père, haut fonctionnaire franco-suisse, est issu de l’École polytechnique et de l’École des ponts et chaussées. « Mon père a suivi un parcours méritocratique, qui l’a extrait de son milieu social d’origine. Mon grand-père paternel, horloger dans le Jura neuchâtelois, appartenait à la petite bourgeoisie artisanale et industrielle ».

Sa mère plonge ses racines familiales dans le canton de Vaud et l’Oberland bernois, au sein d’une famille de fromagers et de charcutiers. Jusqu’à la naissance de ses trois fils dont Matthieu est le second, elle mène une vie de militante très engagée notamment en travaillant au sein de la Cimade, une association de solidarité et de soutien politique aux migrants, réfugiés et demandeurs d’asile. Avec une mère Suissesse et un père franco-suisse, Matthieu vit la grande différence de culture des deux pays voisins, consécutives à leur élaboration historique. La France, héritière de la monarchie, privilégiant la puissance d’un État central autour de valeurs républicaines et la Suisse fédérale, nettement plus décentralisée, facilitant l’intervention populaire par la démocratie directe et les valeurs démocratiques.

L’étincelle de l’agriculture bio

L’« heureux malheur » commence à germer quand, sur le conseil d’un camarade, Matthieu s’oriente vers une préparation à l’entrée à l’École nationale supérieure agronomique de Toulouse (ENSAT). Les débuts sont laborieux. « J’ai doublé ma deuxième année de prépa et je me suis beaucoup ennuyé. J’ai passé beaucoup de temps en prépa à lire… des livres d’Histoire, ma vraie passion », se souvient-il. Mais, une fois entré à l’ENSAT, Matthieu Calame prend réellement goût à cette formation en agronomie qui combine un travail sur la matière, la nature, la sociologie et l’économie. A 20 ans, il a trouvé sa voie professionnelle qui se précise encore à l’occasion d’un stage dans une installation d’agriculture biologique au Parc naturel du Pilat, au sud-ouest de Lyon. Lors de son rapport de stage, l’examinateur externe issu de la chambre d’agriculture juge qu’il a été « endoctriné » par son maître de stage. « L’examinateur interne qui était favorable à la bio m’a convoqué pour me dire qu’il avait dû négocier ma note ». Mais l’industrialisation vit les dernières heures de son hégémonie culturelle. « Entre 1990 et 2000, j’ai vécu une décennie de basculement. A la fin de la décennie, aucune école d’agriculture ne pouvait se passer d’avoir un module de formation sur l’agriculture biologique ; on a passé du purgatoire à la reconnaissance ». Et d’ajouter, un brin moins enthousiaste : « Mais de l’enseignement à la pratique généralisée du bio, il y a encore loin de la coupe aux lèvres ! »

Déjà proche de la nature vivante grâce à ses deux parents, qui tenaient de leur passé scouts une prédilection pour les vacances familiales vertes en forêt, Matthieu va enrichir son expérience au sein de la Fondation Charles Léopold Mayer pour le progrès de l’Homme (FPH). Créée en1982, cette fondation de droit suisse soutient les organisations œuvrant à une transition sociale et écologique, notamment dans l’agriculture. A sa mort en 1971, le scientifique, philosophe et financier Charles Léopold Mayer n’a pas d’héritier. Il a désigné Madeleine Calame, sa secrétaire depuis 30 ans, comme exécutrice testamentaire et administratrice de la future fondation qui verra le jour onze ans plus tard. Son fils Pierre Calame succède à cette dernière en 1988 avant de passer le flambeau à Matthieu qui rejoint l’équipe de la FPH en 2005 avant d’en prendre la direction en 2010.

 

L’expérience de terrain

Dix ans plus tôt, les parents de Matthieu ont fait appel à lui pour qu’il gère, en qualité de co-chef de culture, un domaine agricole appartenant au patrimoine de la fondation, sur la commune de Chaussy dans le Val d’Oise, à 65 km de Paris. Une culture intensive de céréales sur 400 hectares, dont les excédents viennent concurrencer les productions locales dans les pays en voie de développement – en contradiction avec l’esprit de la FPH – suscite un débat au sein de la fondation. Avec d’autres collègues, Matthieu s’oriente vers un système de polyculture-élevage en réintroduisant de l’élevage bovin abandonné dans les années 1970, jusqu’à progressivement passer au bio à partir de 1997. Sa référence est Nature et Progrès, une association de consommateurs, d’agriculteurs et de transformateurs fondée en 1964. C’est à cette association que l’on doit en grande partie la promotion du développement de l’agrobiologie et de la biodynamie en France et en Belgique. « Aujourd’hui, souligne l’ingénieur agronome, plutôt que de réintroduire autant d’élevage, je développerais de l’agroforesterie ». A chaque époque sa nouvelle prise de conscience.

Passer au bio, à cette époque, n’est assurément pas entré dans les mœurs. En 1996, se souvient Matthieu Calame, l’Autrichien Franz Fischler, alors commissaire européen à l’agriculture et au développement rural, plaide en faveur de la multifonctionnalité de l’agriculture à l’occasion d’une conférence européenne dans la cité irlandaise de Cork. En Autriche, pays alpin, la tradition territorialiste et l’attachement à une pluri-culture qui n’est pas exclusivement axée sur l’alimentation est une réalité. « Hélas, le complexe agro-industriel puissamment relayé par la France et l’Allemagne, gros producteurs de chimie et de tracteurs, a balayé tout basculement à une politique rurale d’initiative communautaire ». Et le discours de Franz Fischler a fait long feu.

Riche de cette expérience de terrain, Matthieu Calame qui dirige la FPH depuis 2010 a écrit une thèse dont le comité était présidé par le philosophe Dominique Bourg, aujourd’hui professeur honoraire à l’Université de Lausanne (UNIL). Son ouvrage Enraciner l’agriculture – Société et systèmes agricoles du Néolithique à l’Anthropocène (PUF) est un reflet de cette thèse. C’est l’histoire d’une humanité que Simone Weil, citée au début du livre, résume magistralement : « Qui est déraciné déracine. Qui est enraciné ne déracine pas. » PLB (Publié dans www.lapenseeecologique.com)

 

 

 

 

 

 

 

Tous vulnérables

Vulnérable. A peine né, Jésus est menacé de mort par Hérode le Grand, raconte l’évangéliste Matthieu. Ayant appris par des mages la naissance à Bethléem du « roi des Juifs », n’étant pas l’héritier légitime du trône de David et craignant un futur rival temporel, le roi de Judée fait ardemment rechercher cet enfant bien encombrant. En vain. Prévenu par un ange dans un songe, Joseph s’enfuit en Égypte avec Marie et Jésus. Vulnérables. A quelques semaines de Noël, nous avons enfin réalisé que nous le sommes aussi. Où que nous soyons sur cette planète, le Covid 19 nous le rappelle avec insistance. Mais pour nous, pas de message angélique, pas de fuite possible. Comme le roi Hérode qui a peur de perdre son pouvoir temporel, nous avons peur de perdre ce que nous croyons être le contrôle de notre vie. Et pourtant, la prise de conscience de notre vulnérabilité n’est-elle pas le plus beau cadeau de Noël ?

« Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ». La plus belle parole de Jésus devenu Christ est aussi la plus puissante. C’est au creux le plus profond de sa vulnérabilité que l’Envoyé, cloué sur la croix, a reçu Sa plus grande force en ressuscitant d’entre les morts. Donner, tout donner, pour recevoir, tout recevoir. Quant à nous, que faire de notre vulnérabilité individuelle et collective ? Qu’elle nous enseigne, pour commencer, que tous les vaccins du monde ne nous sortiront pas d’affaire si nous continuons à vivre comme avant la pandémie. En nous croyant tout puissants, boursoufflés d’orgueil, secrètement persuadés d’être sauvés par notre « savoir technologique » qui pourra réparer le vivant que nous avons copieusement saccagé sur terre, dans les airs et les océans. Qu’elle nous enseigne encore, cette vulnérabilité, que nous sommes étroitement liés les uns aux autres, interdépendants, une alliance invisible et intime que masques et distance sociale ne font, paradoxalement, que renforcer. Qu’elle nous enseigne, enfin, que c’est précisément dans l’obscurité de la souffrance et du deuil que jaillit Sa Lumière, dans la vie, au-delà de la mort qui n’est qu’une naissance inversée.

En tentant d’épargner son pouvoir, Hérode le Grand n’a fait que révéler son impuissance cristallisée par la peur. La sienne est aussi la nôtre face à ce qui semble nous échapper, inexorablement. L’apparente faiblesse du Nazaréen, à l’aube comme au crépuscule de son incarnation, laisse le champ libre à une force gigantesque que nous n’avons pas encore explorée collectivement, celle de l’amour inconditionnel. Une force qui ne demande qu’à se faufiler dans la brèche de notre vulnérabilité. (Chronique publiée dans l’Écho Magazine du 2 décembre 2020)

Déconnectés du vivant

« L’occasion de s’offrir un nouveau Galaxy puissant n’a jamais été aussi belle. Le nouveau Galaxy S20 FE 5G te propose toutes les fonctions que tu souhaites pour faire tout ce que tu aimes, et surtout aussi longtemps que tu veux ». Cette publicité de Samsung est un remarquable condensé du langage dégoulinant de séduction trompeuse des fabricants de smartphones alliés aux opérateurs de téléphonie mobile lancés à tombeau ouvert dans la 5G. Avec la complicité de gouvernants comme le président Emmanuel Macron qui a récemment ironisé sur ceux qui préfèreraient « le modèle Amish » et « le retour à la lampe à huile ». Comme si la cinquième génération des standards pour téléphonie mobile devait s’imposer comme une évidence, un progrès pour toute l’humanité entrée dans un nouveau siècle des Lumières.

Ce serait ignorer que la 5G, notamment testée en Suisse sur neuf sites du canton de Vaud, va entraîner un tsunami de renouvellement des smartphones. Les outils numériques actuellement en fonction ne sont en effet pas équipés pour la capter. Une vraie poule aux œufs d’or s’offre aux équipementiers qui n’ont visiblement rien à faire de l’épuisement des ressources naturelles non renouvelables, de la pollution due à l’extraction des métaux rares et de la génération de déchets non ou peu recyclables. Qui plus est, selon le Shift Project – un laboratoire d’idées en faveur d’une économie bas carbone – la 5G triplera la consommation énergétique des opérateurs. Voilà qui ne plaide pas en faveur d’une sobriété dont notre planète épuisée a cruellement besoin.

Sans étude d’impact environnemental sérieuse sur son déploiement, la 5G aboutira par ailleurs à une hausse du niveau d’exposition de la population aux ondes dont les effets biologiques et sanitaires potentiels sont toujours ignorés. Pour cette technologie naissante, les chercheurs reconnaissent ne pas avoir assez de recul. Mais la perspective d’inonder nos appartements et infrastructures d’objets connectés, du réfrigérateur jusqu’aux lunettes, fait briller les yeux des géants du WEB nord-américains et chinois. Le principe de précaution si mollement défendu par les États ne fait pas le poids face à leur soif de conquête de juteux marchés et d’emprise technologique sur les individus.

L’insidieuse promesse publicitaire de faire « tout ce que tu aimes aussi longtemps que tu veux » n’est finalement qu’une dose supplémentaire de cocaïne numérique destinée aux drogués du smartphone que nous sommes en grande partie devenus, silhouettes courbées à longueur de journée sur notre petit écran lumineux, enchaînées à un monde virtuel déconnecté du vivant. (Chronique parue dans l’Écho Magazine du 4 novembre 2020)

 

Comment sortir du dualisme en réconciliant l’homme avec le vivant

« Quelle place pour la spiritualité dans la transition ? ». C’était le thème d’une table ronde organisée mardi 22 septembre 2020 par Alternatiba Léman, mouvement citoyen pour l’urgence climatique qui promeut des initiatives visant à construire une société durable. Participaient à ce débat Sophie Swaton, professeur, économiste et présidente de la fondation Zoein, Noémie Cheval, anthropologue, formatrice et coordinatrice du Réseau Transition Suisse romande et Michel Maxime Egger, sociologue et écothéologien, responsable du Laboratoire de transition intérieure à Action de Carême et Pain pour le prochain.

La conférence s’est achevée par l’exercice de la « phrase ouverte », une pratique de la transition intérieure suggérée par Noémie Cheval qui a invité participantes et participants à exprimer rapidement leurs ressentis intérieurs sur l’état du monde.

Synthèse d’une rencontre publique où les analyses théoriques ont côtoyé des expériences de vie, dans une alliance du cœur et de la raison.

 Quel sens donnez-vous au mot spiritualité ?

 Michel Maxime Egger – A partir de mon vécu et de ce que nous expérimentons au sein du Laboratoire de transition intérieure, j’observe que si la spiritualité est partie intégrante de l’intériorité, toute la vie intérieure ne relève pas de la spiritualité. Le mot spiritualité vient du latin spiritus qui veut dire esprit et que j’entends avec un E majuscule. Il s’agit donc d’une vie ouverte et reliée à ce qui est plus grand que soi, à ce qui nous dépasse, un « Tout Autre ». Lequel est immanent, au plus profond de notre être et de la nature, et en même temps transcendant. Ce « Tout Autre » est un mystère sacré, ineffable. Les traditions mystiques lui ont donné toutes sortes de noms : le divin, l’Un, l’Infini, le Souffle, la Présence, etc. Cette expérience du sacré est source de sens et aussi d’engagement. Les grandes figures telles que Gandhi, Václav Havel, Nelson Mandela, Jean Jaurès ou Pierre Rabhi de nos jours fondent leur engagement sur cette dimension.

Par ailleurs, il convient de ne pas confondre spiritualités et religions. Les spiritualités étant, selon les cas, en-deçà ou au-delà des religions. Ces dernières  sont des systèmes qui ont tenté de donner forme à des expériences spirituelles à travers des doctrines, des dogmes, des symboles ou des rites. Comme des fleuves alimentés par les sources que sont les spiritualités, les religions nous permettent d’avoir accès à ces dernières. A condition bien sûr de ne pas être vécues de manière fermée et dogmatique. Dans ce cas, elles deviennent un obstacle à toute quête spirituelle authentique. En résumé, sur le chemin de la transition, les spiritualités sont nécessairement laïques. Reliance à soi, aux autres et à la Terre, elles nous invitent à faire l’expérience de ces trois vertiges que le psychothérapeute Christophe André nomme l’Infini, l’Éternité et l’Absolu.

Noémie Cheval – La spiritualité, en ce qui me concerne, est à mettre en relation avec différents chocs vécus dans ma vie privée. L’un d’entre eux fut un épuisement de militance. Je ne savais plus vraiment pourquoi j’étais mobilisée pour les autres, pourquoi je me mettais au service de la transition écologique et solidaire. En participant à une formation de Transition intérieure organisée par le Réseau Transition, j’ai pu me mettre en relation autrement avec l’autre, avec le vivant. J’ai alors réalisé que j’étais moi-même partie intégrante de la nature, qui plus est de la nature qui se défend. J’ai senti une nouvelle force mobilisatrice en moi. Aujourd’hui, cela me nourrit et m’aide à être plus résiliente et à réfléchir au sens d’une spiritualité solidaire.

Sophie Swaton – Le mot spiritualité fait peur. Poser la question « quelle spiritualité pour la transition ?» peut engendrer de l’inquiétude, voire des grincements de dents dans certains milieux que je côtoie, aussi bien en France qu’en Suisse. Comme l’a souligné justement Michel Maxime Egger, la spiritualité n’est ni la religion ni son exclusion. A mes yeux, elle revêt une double dimension, d’intériorité et d’extériorité.

Concernant la dimension d’intériorité, je m’inspire de la célèbre pyramide de Maslow dont les travaux permettent de classer les besoins humains par ordre d’importance. Je retiens principalement trois niveaux : matériel, mental et spirituel.

Le niveau matériel concerne les besoins physiologiques et de sécurité, le niveau mental a trait aux échanges avec les autres. Il répond à nos besoins d’appartenance et d’estime. Quant au niveau spirituel, qui nous échappe en partie, il revêt une dimension philosophique et anthropologique. Il nous interroge : quel sens donner à ma vie, qui suis-je, où vais-je, dans quelle direction ?  Cette recherche spirituelle a aussi besoin d’être nourrie. Or, nos sociétés occidentales sont en manque profond de nourriture spirituelle.

L’autre dimension de la spiritualité est une référence à un autre que soi, à une extériorité qui n’est pas seulement l’être humain mais aussi le vivant dans son ensemble qui inclut les mondes animal, végétal et minéral. Cette double dimension, verticale avec l’intériorité et horizontale avec l’extériorité, constitue l’essence même de la condition humaine.

Est-il possible d’imaginer une transition écologique et solidaire pérenne sans spiritualité ?

 Michel Maxime Egger – Personnellement, je ne peux pas imaginer une telle transition écologique et solidaire sans spiritualité n’est pas possible, Celle-ci est une démarche de conscience qui nous amène à la racine des problèmes, à revenir à l’essentiel. Certains freins et obstacles à la transition sont assurément d’ordre spirituel. Quand nous parlons de spiritualité, nous sommes toujours dans des démarches d’unification intérieure. Une des difficultés pour réaliser une transition est le hiatus qui peut exister entre la tête et le cœur, le mental et les émotions. Cette division, cette dualité explique en partie le fait qu’il y a un tel décalage entre la gravité de la situation planétaire et l’absence de changement dans nos comportements. L’être humain est divisé intérieurement entre sa tête et son cœur.

Par ailleurs, même dans les milieux qui s’engagent pour la transition, j’observe une compréhension limitée de ce qu’elle est réellement ou devrait être. La transition intérieure n’est pas une autre version du développement durable mais bien un changement de paradigme, profond et radical. Il s’agit d’une révolution culturelle courageuse, comme le souligne le pape François dans son encyclique Laudato si’.

Dès lors, si tout ce que nous mettons en place avec des lois, des technologies, des éco-gestes est nécessaire pour assurer une transition, c’est insuffisant. Cela reste figé sur un plan très horizontal, celui du faire, et ne répond pas aux racines de la crise écologique, de la destruction de la planète, qui sont de l’ordre de l’être et demandent des réponses aussi dans la verticalité.

Ces racines ont à voir avec notre regard sur le monde. Nombre d’initiatives de transition, de manière inconsciente, ne remettent pas fondamentalement en question une vision de la nature privée d’âme et réduite à sa dimension matérielle de stock de ressources. Notre système économique repose entièrement sur une vision du monde désenchantée et anthropocentrique qui place l’être humain en dehors et au-dessus de la nature vivante.

 

“La transition intérieure n’est pas une autre version du développement durable mais bien un changement de paradigme, profond et radical” Michel Maxime Egger ©Camille Budin

Cette relation à la nature est-elle une condition sine qua non à la pérennité de la transition ?

 Noémie Cheval – Sans doute. Mais beaucoup de personnes dans le monde au sein de villes ou de mégapoles n’ont pas accès à ce que l’on nomme « la nature », le vivant extérieur, ou n’en ont pas le privilège. Cependant, je crois qu’il est possible de pratiquer partout des exercices de reliance à la nature vivante, comme ceux initiés par Joanna Macy, une fondatrice de l’Éco-philosophie et de l’Éco-psychologie. Quand, au cours d’un atelier de Travail qui Relie nous avons l’occasion d’exprimer notre gratitude pour la vie qui nous est offerte, de reconnaître la peine que nous avons à assister à la destruction du vivant, à réaliser que nous ne sommes finalement qu’une espèce parmi des milliers d’autres, alors notre engagement et notre désir pour une transition et un changement de cap devient réel et radicalement renouvelé.

La peur serait-elle le principal frein à la transition ?

Sophie Swaton – A la lecture des rapports scientifiques régulièrement publiés, et sans même avoir besoin d’étudier la collapsologie qui évalue les risques d’un effondrement de la civilisation industrielle, il y a de quoi avoir peur. Certes, cette peur peut être un moteur pour avancer, mais à condition de la transcender. La prise en compte des émotions est fondamentale dans la transition. Cependant, la peur peut aussi engendrer un déni de réalité. C’est peut-être une peur secrète qui pousse un personnage comme Donald Trump à tenir un discours récurrent de déni !

Ce que je redoute le plus, c’est un appel à la violence révolutionnaire, qui ne serait pas une révolution intérieure, mais un appel à fédérer des mouvements violents. Nous devons sérieusement prendre en compte la capacité de violence dont les êtres humains sont capables. N’éludons pas le côté sombre de notre personnalité et trouvons un moyen de canaliser en nous cette violence, notamment par d’autres formes d’expression. En disant cela, je pense à René Girard et à son ouvrage La violence et le sacré. L’anthropologue, historien et philosophe écrit que la violence qui naît du désir mimétique efface les différences et détruit les hiérarchies. Elle est contagieuse et interminable. Je pense aussi à l’ingénieur et philosophe Jean-Pierre Dupuy qui s’est notamment penché sur les risques d’effondrements environnementaux et sociétaux dans son ouvrage Pour un catastrophisme éclairé : quand l’impossible est certain.

Nous ne sommes plus des peuples premiers pour qui la mort, avec ses rituels, ses rites de passage, fait partie du quotidien, et pour qui tout individu est intégré dans un écosystème en référence à une cosmogonie. Si la réponse à nos désirs les plus profonds – donner un sens à notre vie – est de nous offrir toujours plus de consommation, toujours plus de matérialité, avec une grille de lecture socio-économique qui n’inclut pas les dimensions de transition intérieure, nous ne sortirons pas de l’impasse. Avec une violence toujours plus attisée. Cela dit, il ne s’agit pas de retourner à l’âge des cavernes, comme cela est souvent reproché aux partisans de la décroissance. Quel serait le niveau de confort acceptable dans les éco-quartiers ou les éco-villages, qui sans être un retour en arrière ne s’égarerait pas dans le superflu pour rester dans les limites planétaires ? Voilà la bonne question à se poser.

 

“N’éludons pas le côté sombre de notre personnalité et trouvons un moyen de canaliser en nous cette violence, notamment par d’autres formes d’expression”  Sophie Swaton ©Camille Budin

Quels sont les outils pour juguler cette violence intérieure ?

 Michel Maxime Egger – Nous vivons dans un système économique extrêmement violent envers la Terre et les humains.  Cette violence est souvent connectée à ce que l’on appelle l’éco-anxiété : la peur dont a parlé Sophie, la colère, la tristesse qui peut conduire à des formes de dépression, la colère et l’impuissance qui peuvent aussi nourrir la violence. Alors que tout se dégrade, rien ou presque ne semble devoir arrêter cette détérioration. Heureusement, il existe des outils du Laboratoire pour y faire face. Noémie a mentionné Le Travail qui relie, un des outils importants du Laboratoire de transition intérieure. Il permet de créer un espace pour visiter ses émotions. C’est grâce au Travail qui relie que j’ai pu me connecter à ces émotions. Il y a une dizaine d’années, j’étais certes dans une grande lucidité intellectuelle par rapport à l’état de notre planète. Mais j’avais des mécanismes de défense et de refoulement inconscients ; les émotions restaient bloquées sans venir réellement toucher et brûler mon cœur. J’ai eu la chance de pouvoir vivre une expérience avec d’autres personnes au sein d’un atelier. Lequel était en lui-même un outil pour travailler et composter ses émotions. Pouvoir mettre des mots sur ses maux, accueillir ses émotions sans jugement, les exprimer, les partager pour en transformer l’énergie, pour les transfigurer, voilà ce que permet Le Travail qui relie. J’ai ainsi découvert que derrière la tristesse se cache l’amour de la Terre. Si je pleure à son sujet, c’est bien que je l’aime ! Finalement, chacune de mes émotions ont un envers. Et cet envers, que sont notamment l’amour, le courage, la confiance et la joie est un puissant moteur intérieur pour l’action et l’engagement.

Pouvons-nous guérir de ces peurs ?

 Noémie Cheval – Nous pouvons en tous cas libérer de l’énergie positive au service du vivant. Je l’observe fréquemment : des personnes venant participer à nos formations avec un gros sac à dos d’émotions inconfortables en repartent debout et prêtes à aller de l’avant pour une société qui soutienne la vie. Mais tout n’est évidemment pas réglé dans un hypothétique grand soir. C’est un processus de longue haleine. Au sein de mouvements en faveur de la transition, il y a souvent un essoufflement pouvant conduire au burnout, ou une tendance à s’épuiser voire à s’exploiter les uns les autres. Grâce à différentes méthodes pratiquées dans des espaces de transition intérieure, nous pouvons nous interroger sur la reproduction des ombres d’un système que nous critiquons. Avec l’aide de pratiques collectives faisant intervenir notamment la musique, le soin du corps, la respiration, les rituels, en nous inspirant des traditions anciennes, nous pouvons renforcer notre engagement au service du vivant.

 

“Des personnes venant participer à nos formations avec un gros sac à dos d’émotions inconfortables en repartent debout et prêtes à aller de l’avant” Noémie Cheval ©Camille Budin

Michel Maxime Egger – Je ne suis pas sûr qu’il faille guérir. Les émotions font partie de ce qui est vivant en nous. Si nous éprouvons de la tristesse, c’est que nous sommes sensibles et touchés par ce qui arrive à la Terre. Plutôt que d’en guérir, un chemin de transformation nous est proposé. Un chemin de « douloureuse joie » comme le nomme la tradition orthodoxe.

 Selon vous, l’être humain évolue-t-il vers plus de spiritualité ?

Sophie Swaton – Tous les êtres humains ne sont pas logés à la même enseigne quant à leur évolution. Regardez les peuples premiers comme les Kogis en Colombie, les Suruis au Brésil ou les Bataks de Sumatra en Indonésie. Depuis des millénaires, ils ont conservé dans leur mode de vie et leur culture une reliance avec la nature. Les petits frères et les petites sœurs que nous sommes à leurs yeux ont choisi une autre voie, celle de la technologie, et ils en ont gravement abusé. Aujourd’hui, les peuples premiers sont tributaires de nos actes qui pèsent sur leur existence. En Amazonie, par exemple, la déforestation détruit leur habitat et leur écosystème. Comment dès lors continuer à évoluer ensemble, nous qui sommes comme eux embarqués sur un même navire planétaire à la dérive ? Comme il serait vain de chercher à imiter les peuples premiers, notamment dans des savoir-faire ancestraux dont certains ont hélas disparu, nous devons penser à un nouveau paradigme de civilisation, en référence avec nos propres racines. Encore faut-il que nous apprenions à nous réconcilier avec la nature en l’intégrant dans notre propre culture. Les peuples premiers peuvent nous y aider. Mais il faut bien comprendre que leur langage est bien différent du nôtre. Pour eux, se connecter aux arbres qui ont une âme, comme les animaux, est une évidence vécue au quotidien. La question de la spiritualité ne se pose pas. Elle coule de source. Dans toute construction, par exemple, le vivant minéral et végétal est une réalité impossible à ignorer.

Michel Maxime Egger – Dans la foi chrétienne qui m’anime, si je constate que le spectacle que l’humanité donne d’elle-même est tout sauf reluisant, je crois que l’être humain est absolument capable de changer, qu’il n’est pas réductible à ce spectacle, qu’il y a dans le tréfonds de son être une « personne secrète indemne », comme le suggère l’éco-psychologue Paul Shépard. Cet être capable de relations harmonieuses avec les autres, de transcender l’ego, qui est animé par ses aspirations à plus grand que soi. Dans la tradition biblique, cela renvoie à la création de l’être humain à l’image de Dieu. Laquelle est un potentiel, comme une graine, une semence.

Et le chemin de vie que nous sommes invités à parcourir, c’est précisément l’accomplissement de cette image de Dieu. Cette image est ontologique, liée à notre être. Si elle peut être oubliée, ignorée, elle est toujours là. Même à l’intérieur du plus grand criminel.

Quant à la ressemblance à Dieu, elle signifie l’accomplissement de cette image dans notre vie. Nous avons donc la liberté de manquer la cible ou de l’accomplir. Les exemples de personnes cheminant dans cette voie sont fort nombreux. C’est la raison pour laquelle bien que profondément morcelée, l’humanité n’est pas tombée en morceaux.

N’y a-t-il pas un antagonisme entre le développement personnel d’un côté et le développement durable de l’autre ? (question du public)

Michel Maxime Egger – Le développement personnel rassemble des démarches qui restent très individuelles, centrées sur la recherche d’une forme d’harmonie intérieure, de bien-être, de santé. Dans cette optique, si la nature n’est plus un stock de ressources, elle n’en demeure pas moins un élément de mon bien-être personnel. Elle continue à être, d’une certaine manière, instrumentalisée.

Dans des démarches de transition, il y a une dimension collective, citoyenne. La quête d’un plus grand bien-être n’est pas l’objectif premier de la spiritualité. Celle-ci implique une démarche de réciprocité, de communion.

C’est autant la nature qui vient vers moi que moi qui vais vers la nature.

Sophie Swaton – Deux exemples pour abonder dans le sens de Michel Maxime : des entreprises proposent des cours de yoga destinés à détendre les collaborateurs pour qu’ils se sentent mieux, donc plus productifs à leur poste de travail. Le yoga est aussi pratiqué au sein de l’armée américaine pour aider les soldats à partir plus vaillamment au combat. N’oublions donc pas que les outils dont nous avons parlé ne sont finalement que des outils au service d’une intention, d’une vision. Qui peut aller dans une mauvaise comme dans une bonne direction.

Un mot n’a quasiment pas été prononcé lors de cette table ronde : l’ego. Qu’il soit individuel ou institutionnel, car les institutions peuvent aussi en véhiculer, l’ego est l’un des principaux freins à une authentique transition. Allégeons-nous donc de cet ego omniprésent et goûtons à l’humilité, cet humus de l’humanité.

Michel Maxime Egger – Sortir des dualismes, des oppositions, des divisions, du bien versus le mal, des ténèbres versus la lumière, c’est sans doute la voie à suivre. Au vrai, les ténèbres ne s’opposent pas à la lumière mais sont de la lumière non encore révélée. Le travail spirituel nous permet d’ouvrir une porte intérieure pour que cette lumière puisse vraiment nous éclairer. (Publié dans https://lapenseeecologique.com/)

 

Du négateur-irresponsable au méditant-militant

L’érosion de la biodiversité s’amplifie. Le dernier rapport de Planète Vivante du WWF nous apprenait le mois dernier une chute de 68% des vertébrés entre 1970 et 2016. Si la destruction des écosystèmes à des fins agricoles demeure la principale cause du déclin de la biodiversité, le réchauffement climatique ne fait qu’aggraver cet effondrement. Avec des conséquences désastreuses, notamment sur la sécurité alimentaire mais aussi sur l’émergence de nouvelles pandémies. Totalement chamboulés, les écosystèmes ne sont plus en mesure de limiter naturellement le transfert de maladies des animaux aux humains.

Face à de tels phénomènes, trois profils émergent. Il y a d’abord celui du négateur-irresponsable. Donald Trump en un l’un des plus navrants représentants. En déplacement le 14 septembre dernier dans une Californie ravagée par les incendies, il déclarait à propos du réchauffement climatique : «Ça finira par se refroidir». Mais le président des États-Unis n’a pas le monopole de l’aveuglement. En Suisse, le mépris affiché par certains parlementaires UDC face aux manifestants non violents pour le climat, qui occupaient pacifiquement la Place fédérale le 21 septembre dernier, en dit long sur le degré d’inconscience d’une bonne partie de la classe politique. Laquelle ne réalise toujours pas les dangers qui menacent gravement l’humanité.

Le deuxième profil est celui du jouisseur-ravageur. Puisque tout est fichu, pense-t-il­­ sans vraiment se l’avouer, autant en profiter, brûler les dernières cartouches d’une vie insouciante, consommer et gaspiller sans retenue. Égocentrique à souhait, il sera le premier à vitupérer contre le port du masque « obligatoire » qui lui confisque sa « liberté », sans se rendre compte qu’il est en permanence l’esclave de son smartphone qui le déconnecte du vivant et du regard de l’autre.

Le troisième profil est celui du méditant-militant. Ce dernier réalise qu’aucune transition écologique et solidaire ne sera possible sans une transition intérieure. Pour répondre à la violence d’un ancien monde qui, affolé, se débat comme une bête traquée, il doit commencer par faire le ménage de ses propres violences. Pour être vrai et crédible. Le méditant-militant n’est pas un donneur de leçons. Il agit, au quotidien, dans les quartiers et villes en transition, les coopératives, les associations, les entreprises. Il expérimente les circuits courts de produits biologiques, la production d’énergie citoyenne, le revenu de transition écologique, etc. Autant de laboratoires d’un monde où économie, écologie et solidarité tissent une nouvelle alliance. (Publié dans l’Écho Magazine de mercredi 7 octobre 2020)

 

 

 

 

Mònica Serlavós : « L’énergie citoyenne, un levier pour une société autonome et durable »

Directrice de la fondation suisse Zoein, Mònica Serlavós copréside la toute nouvelle Association suisse pour l’énergie citoyenne. Son objectif : encourager les citoyens à s’approprier la production et la consommation de leurs énergies.

Propos recueillis par Philippe Le Bé

L’énergie citoyenne s’organise et prend un nouvel essor en Suisse. Production autonome d’énergie décentralisée, participative et collective, elle a désormais son organe faîtier qui mutualise les forces de ses différents membres : l’Association suisse pour l’énergie citoyenne (ASEC). Docteure en sciences de l’environnement de l’Université de Lausanne (UNIL), Mònica Serlavós qui copréside l’ASEC avec Jean-Marc Comment, a réalisé sa thèse de doctorat sur cette forme originale de contribution citoyenne à la transition énergétique en Suisse romande. Directrice de la fondation suisse Zoein, elle précise à La Pensée écologique les enjeux de l’énergie citoyenne qui a pris racine il y a un demi-siècle, notamment au Danemark et en Allemagne.

Quels sont les pionniers de l’énergie citoyenne en Europe ?

  • Mònica Serlavós : – C’est à la suite d’événements bouleversant l’économie ou l’écologie mondiale que l’énergie citoyenne s’est développée. Deux ans après le premier choc pétrolier de 1973 qui a fait envoler les factures énergétiques, des enseignants des écoles de Tvind, dans la ville danoise de Ulfborg, ont eu l’idée de fournir à ces dernières une énergie bon marché, écologique et renouvelable. Quelque 400 activistes, dont la plupart étaient professeurs ou étudiants, ont contribué à l’inauguration le 26 mars 1978 de Tvindkraft, la première centrale éolienne citoyenne et aussi la plus grande du monde à cette époque : 54 mètres de hauteur et trois pales de 27 mètres. De nos jours, environ 40% de l’électricité du pays provient de l’énergie éolienne et 80% des installations appartiennent à des coopératives locales. C’est par ailleurs la catastrophe nucléaire de Tchernobyl en 1986 qui a poussé les rebelles de Schönau, en Allemagne, à racheter le réseau électrique de leur commune en 1997, au terme d’une longue campagne politique. Aujourd’hui, la coopérative qu’ils ont fondée répond aux besoins énergétiques de plus de 160 000 clients, en leur fournissant exclusivement du courant issu des énergies renouvelables.

En Suisse, quels ont été les événements de nature à encourager les initiatives d’énergie citoyenne ?

  • Dès 2009, la rétribution à prix coûtant (RPC), un mécanisme fédéral d’encouragement à la production d’électricité à partir d’énergies renouvelables, a donné une première impulsion. La RPC, qui expire fin 2022, est financée par une taxe sur l’énergie que chaque consommateur paie. L’argent ainsi récolté permet de racheter l’électricité produite par des producteurs renouvelables à un prix préférentiel, dit à prix coûtant. Mais le succès a été tel que dès 2014 une longue liste d’attente s’est formée, laissant de nombreux projets sur le carreau. Ce sont surtout les grandes structures qui en ont profité. En Suisse romande, seulement deux initiatives citoyennes ont bénéficié de la RPC. Les autres sources d’impulsion ont été l’accident nucléaire de Fukushima en 2011 et le film documentaire Demain réalisé par Cyril Dion et Mélanie Laurent, sorti en 2015.

Combien d’initiatives d’énergie citoyenne avez-vous recensées en Suisse romande ?

  • Lors de mes recherches, j’en ai dénombré quinze impliquant plus de 2000 personnes fin 2018. Depuis lors, d’autres ont vu le jour ou bien se sont développées, notamment à Renens (VD) ou à Nyon (VD). Il y aurait environ 200 coopératives d’énergie en Suisse, la grande majorité se trouvant en Suisse alémanique. Mais comme ces dernières ne répondent pas forcément toutes aux critères définis par l’ASEC (lire l’encadré : « Les repères de l’énergie citoyenne »), il est bien difficile de les comptabiliser.

Pourquoi avoir créé l’ASEC ?

  • Il était nécessaire de fédérer des structures d’énergie citoyenne dépourvues de liens entre elles alors qu’elles rencontrent des problèmes similaires. Une association peut favoriser un esprit de collaboration et d’entraide à l’image du mouvement Énergie Partagée qui regroupe en France des citoyens, associations et institutions pour développer des installations de production d’énergie renouvelable, ou encore à l’image de la fédération européenne eu. En Suisse, les citoyens se sentent concernés par des questions liées à l’alimentation, à l’habitat ou au transport. Au sein d’associations idoines, ils dialoguent et réfléchissent à des stratégies de gouvernance. Rien de tel pour l’énergie qui reste une sorte de boîte noire. Il est donc temps que les citoyens apprennent à mieux la connaître, qu’ils comprennent comment elle est produite et distribuée, qu’ils se l’approprient malgré son caractère technique. L’ASEC pourrait notamment mettre sur pied des séminaires de formation destinés à tous ceux qui souhaitent lancer une initiative de ce type.

Quelles sont les principales difficultés à surmonter quand on lance une initiative d’énergie citoyenne ?

  • La plupart des associations ou coopératives fonctionnent sur la base du bénévolat. Pour lancer une initiative d’énergie citoyenne, il faut avoir du temps, de l’énergie et un minimum de moyens financiers. Le burn out guette ceux qui n’ont pas réussi à s’associer avec d’autres forces vives. Certaines tentatives de projet ont échoué parce que leurs auteurs comptaient sur une rétribution à prix coûtant qu’ils n’ont jamais reçue à cause de l’engorgement des dossiers paralysant le système. La question financière reste prédominante. C’est pourquoi notre association a pour vocation d’aider les candidats dans leur recherche de fonds en augmentant leur visibilité et mise en réseau et de favoriser la mutualisation de certaines tâches, par exemple administratives.

Dans votre recherche-action en Suisse romande, vous distinguez clairement les associations ou coopératives des initiatives communales. Quel est le modèle dominant ?

  • Il existe en effet deux modèles distincts : celui de la coopérative ou de l’association dans lequel les citoyens se chargent d’un projet de A à Z et le modèle communal où les services de l’énergie des communes mettent en place des installations solaires participatives. A Genève, par exemple, la Fondation du stade de Genève et les services industriels de la ville, les SIG, ont construit une centrale solaire équipées de 5000 m2 de panneaux photovoltaïques sur le toit du stade. Ce dernier consomme 30% de l’électricité produite, les 70% restants étant commercialisées sous une forme participative. Les habitants de Genève ont pu ainsi souscrire une part de cette centrale photovoltaïque qui produit annuellement plus d’un million de kilowattheures. Cela dit, le modèle dominant en Suisse romande reste à ce jour celui des coopératives.

Quelques exemples de coopératives ?

  • Enerko à Genève, fondée en 2016, favorise et développe des projets de production d’énergies renouvelables ou d’économie d’énergie ; la coopérative OptimaSolar à Fribourg construit et exploite des installations sur les toits d’entreprises, de bâtiments publics ou de maisons individuelles ; à Neuchâtel, Coopsol réalise aussi des centrales solaires produisant de l’énergie électrique.

Il s’agit principalement d’installations solaires photovoltaïques ?

  • En effet. Une installation photovoltaïque reste techniquement plus simple et moins coûteuse à mettre en place que d’autres sources renouvelables. Son prix se situe grosso modo à quelques centaines de milliers de francs. Il existe cependant des sociétés coopératives de chauffage à distance comme Le Marais rouge, aux Ponts-de-Martel dans le canton de Neuchâtel. Pour ce genre d’installations, il faut en revanche compter plusieurs millions de francs. Dans ce cas, la commune se porte généralement caution pour l’octroi d’un prêt au bénéfice de la coopérative. Le solaire thermique, malgré ses nombreux avantages du point de vue écologique et d’efficacité, n’est pas encore très répandu. Seulement une structure citoyenne le promeut en auto-construction en Suisse romande.

Précisément, les initiatives communales ne sont-elles pas plus faciles et avantageuses économiquement que celles portées par des coopératives ?

  • Dès qu’une commune décide de fonder une bourse solaire participative, à l’image des SI de Delémont dans le canton du Jura, il n’est plus question de bénévolat. Le projet s’inscrit dans le cahier des charges d’un ou de plusieurs collaborateurs de ladite commune. L’initiative communale permet de pérenniser un projet plus aisément, tant humainement qu’économiquement. Le revers de la médaille, c’est une bien moindre implication des citoyens. En fait les deux modèles, avec leurs avantages et leurs limites, sont complémentaires et permettent de mobiliser différents publics.

Quel est le profil des personnes concernées selon les deux modèles ?

  • De manière générale, les personnes qui s’engagent dans le modèle coopératif ou associatif sont plus jeunes, affichent un état d’esprit d’entrepreneurs et disposent d’un revenu plus élevé que celles qui adhèrent à une structure communale. Celles-ci sont souvent des retraités qui souhaitent investir leur épargne dans un projet énergétique qui a du sens sans avoir forcément l’énergie ou l’envie de s’engager dans la gouvernance de la structure et la prise de décisions.

L’énergie citoyenne serai-elle plutôt réservée aux écolo-bobos ?

  • Comme il y a ces deux modèles, chacun peut y trouver son compte en fonction de ses ressources financières et son temps disponible. Le modèle communal délivre des parts comprises entre 100 et 500 francs amorties en 10 ans. Quant aux coopératives, leurs parts sociales sont généralement fixées entre 500 à 1000 francs. Nous pourrions fort bien envisager qu’elles diminuent pour s’ouvrir à des étudiants, des chômeurs, voire à des personnes en situation de précarité énergétique. En France et au Royaume­-Uni, des coopératives d’énergie citoyennes se sont installées dans des quartiers défavorisés. Des personnes à la recherche d’un emploi ont été formées pour monter et gérer des installations solaires photovoltaïques ou thermiques.

Le modèle communal peut-il favoriser le développement du modèle coopératif ou associatif ?

  • Pas nécessairement. A Genève, par exemple, une cité où les services industriels sont particulièrement dynamiques et novateurs avec notamment leurs bourses solaires, il y a fort peu de structures coopératives. Pourquoi, se dit-on, créer une nouvelle coopérative alors que les SIG créent du renouvelable à foison avec le concours de la population genevoise ? Aller à Coop ou à Migros et acheter des produits bio, ce n’est pas pareil que de participer au jardin communautaire de son quartier. Ce qui est valable pour l’alimentation l’est aussi pour l’énergie. Cela dit, le soutien des communes et des services industriels peut s’avérer fondamental à la survie des initiatives d’énergie citoyenne actuellement à défaut d’un cadre fédéral favorable à leur développement, en leur rachetant par exemple l’énergie produite à un prix correct.

Dans votre thèse, vous écrivez que l’énergie citoyenne peut être un vecteur de transformation de l’économie sociale et solidaire (ESS). De quelle manière ?

  • Apparue au 19ème siècle, l’économie sociale et solidaire était un modèle qui faisait écho aux enjeux sociétaux d’une époque notamment caractérisée par de très fortes disparités sociales. Aujourd’hui, la question écologique a pris une place considérable dans nos sociétés. Or, hormis quelques exceptions comme celle de la chambre de l’économie sociale et solidaire APRES–GE, les représentants de l’ESS ne considèrent pas encore l’écologie comme un problème fondamental à intégrer dans leur mode de fonctionnement. Mais une prise de conscience apparaît. Certains auteurs défendent, par exemple, qu’un huitième principe concernant précisément l’environnement soit introduit dans la charte de l’Alliance coopérative internationale fondée en 1895. En Suisse, aucune initiative d’énergie citoyenne ne fait partie intégrante d’une chambre de l’ESS alors que bon nombre d’entre elles prennent la forme de coopérative ou d’association. Une fructueuse synergie devrait se développer entre les acteurs de l’ESS et ceux de l’énergie citoyenne. Notre association pourrait ainsi l’encourager.

Vous citez le politicien et syndicaliste suisse Rudolf Rechsteiner qui affirme que les pays pionniers ne sont pas ceux avec le meilleur ensoleillement et les vents les plus forts, mais ceux où les énergies fossiles et nucléaires ont perdu leur majorité politique. Concernant l’énergie citoyenne en Suisse, quel est le soutien du monde politique ?

  • Il est plutôt faible, étant donné son manque de visibilité. Aucun parti ne la soutient donc vraiment. Mais certaines communes et certains cantons s’y intéressent de plus en plus. Quant aux personnes qui soutiennent des initiatives, elles ne sont pas nécessairement proches des Verts ou des socialistes. Il y aussi des membres du PLR ou des Vert’libéraux. Les portes d’entrée de l’énergie citoyenne sont finalement assez larges – de l’intérêt pour l’écologie à celui de la sécurité énergétique en passant par la recherche d’une plus grande autonomie – pour attirer un public transversal.

L’énergie citoyenne est-elle un levier pour une société autonome et durable ?

  • Observant ce qui a été écrit par des chercheurs et ce que j’ai pu constater sur le terrain, je peux répondre positivement. Il serait franchement inutile de produire des énergies renouvelables si l’on ne stoppait pas la production d’énergies fossiles ou nucléaire. Par ailleurs l’énergie citoyenne nous incite à devenir plus responsables. Car il ne s’agit pas seulement de produire de nouvelles énergies mais aussi de diminuer notre consommation énergétique. Il n’est pas question, pour les membres de l’ASEC, d’entrer dans une logique productiviste et de produire du renouvelable à n’importe quel prix. Nous ne sommes pas dupes : les énergies renouvelables peuvent avoir un fort impact sur l’environnement, et aussi sur la géopolitique internationale. Nous ne pouvons ignorer non plus les conditions de travail souvent exécrables de tous ceux qui extraient des matériaux utilisés pour la fabrication de produits de haute technologie. Voyez par exemple le lac toxique près de Baotou, en Mongolie intérieure au nord-ouest de Pékin. Créé par le barrage d’une rivière, ce lac est un immense dépotoir pour des usines productrices de terres rares. L’extraction de ces dernières engendre des déchets extrêmement toxiques. Et ces minéraux sont notamment utilisés pour des installations d’énergie renouvelable ! Encourager l’énergie citoyenne, c’est aussi prendre conscience de cela et mener un mode de vie plus sobre et plus responsable.

Après la première journée de l’énergie citoyenne en décembre 2018 durant laquelle a germé l’idée de fonder l’ASEC, la deuxième journée de l’énergie citoyenne se déroulera en ligne le 21 novembre 2020.

 

 

Les repères de l’énergie citoyenne

Selon l’Association suisse pour l’énergie citoyenne (ASEC), un projet d’énergie citoyenne doit répondre aux critères suivants :

  1. Ancrage local
    La création de circuits, les plus courts et directs possible, sont visés entre producteurs et consommateurs pour rendre visible le lien entre besoins et moyens de production. Les personnes physiques ou morales porteuses du projet sont représentées géographiquement proches du lieu de réalisation.
  2. Autonomie et indépendance
    Chaque projet est autonome juridiquement et organise sa propre gouvernance.
  3. Gouvernance participative et démocratique
    Le fonctionnement du projet et de ses partenaires est démocratique et de type participatif (associatif ou coopératif). La gouvernance choisie doit permettre la participation active des membres aux décisions internes et la transparence totale sur les aspects financiers.
  4. Protection de l’environnement et du vivant
    Le projet et ses partenaires s’engagent durablement et volontairement dans le respect et la protection de l’environnement et du vivant.
  5. Utilisation sobre des ressources
    Le projet réalise des études de planification préalables à l’implantation du projet incluant une utilisation sobre des ressources, même renouvelables, qui sont limitées.
  6. Finalité non spéculative et lucrativité limitée
    Les investissements sont réalisés pour être exploités (et non pour être revendus), et la rémunération du capital est strictement encadrée. Une partie des bénéfices est affectée à la sensibilisation publique.
  7. Sources de financement
    Les sources de financement proviennent de partenaires dont les activités et la philosophie sont compatibles aux valeurs de cette charte.
  8. Cohérence dans les partenariats
    Les personnes physiques et morales porteuses des projets recourent à des partenaires dont les activités et la philosophie sont compatibles aux valeurs de cette charte.
  9. Mutualisation
    Tous les projets se créent de manière collective et favorisent la mutualisation des ressources et des compétences. Les acquis d’expérience et les connaissances sont partagés. Une partie des bénéfices est affectée à la sensibilisation publique.

 

 

En Suisse, les énergies renouvelables alimentent les trois quarts de l’électricité

Selon l’Office fédéral de l’énergie (OFEN), En 2019, les énergies renouvelables représentaient en 2019 environ 75% de la consommation finale d’électricité en Suisse (74% en 2018), à raison de 66% pour la grande hydraulique et de 8,4% environ pour le photovoltaïque, l’énergie éolienne, la petite hydraulique et la biomasse, selon le rapport de l’OFEN. Comme l’année précédente, cette électricité a été produite à 76% en Suisse.

La part des nouvelles énergies renouvelables (énergie solaire, éolienne, biomasse et petite hydraulique) continue d’augmenter: elle est passée de 7,85% en 2018 à 8,4% en 2019.

L’électricité fournie en 2019 a été produite à 19,1% dans des centrales nucléaires (17,3% en 2018). L’énergie d’origine nucléaire fournie provenait presque exclusivement de Suisse.

Environ 95% de cette électricité a été produite en Suisse et a bénéficié, à hauteur des trois quarts, d’un encouragement par le système de rétribution de l’injection axé sur les coûts (SRI). Une faible part de l’électricité fournie en 2019 provenait d’agents énergétiques fossiles (2% contre 1,7% en 2018).

L’électricité produite en Suisse est issue à 56,4% de la force hydraulique, à 35,2% de l’énergie nucléaire, à 2,6% des énergies fossiles et à 6% de nouvelles énergies renouvelables. (ATS)

 

 Dossier réalisé pour la Pensée écologique

 

Veulerie européenne

Allons-nous nous aplatir encore longtemps devant la Chine? Allons-nous accepter sans broncher que l’Empire du Milieu affiche sans vergogne un autoritarisme croissant, un expansionnisme menaçant en mer de Chine, une attitude agressive face à la démocratie taïwanaise, viole le traité conclu avec Londres sur le statut de Hongkong avec sa nouvelle loi sécuritaire liberticide et, surtout, réprime violemment les Ouighours avec des méthodes qui furent celles des Nazis?

Depuis quelque temps, la veulerie des Occidentaux face à la Chine semble proportionnelle aux provocations de cette dernière. Dernier exemple en date, le constructeur Daimler a supprimé une citation anodine du dalaï-lama qui accompagnait une photo du Coupé C de Mercedes-Benz parce qu’elle indisposait les autorités chinoises. La firme allemande s’est fendue d’un communiqué dans lequel elle se dit profondément désolée. «En tirant leçon de cette erreur, souligne Daimler,  nous prendrons rapidement les mesures concrètes pour que nous, nos collègues à l’étranger également, comprenions mieux la culture et les valeurs chinoises». Les valeurs chinoises? Quelles sont-elles au juste quand l’ambassade de Chine en France accuse sans preuve les membres du personnel soignant français des établissements pour personnes âgées d’avoir «abandonné leurs postes du jour au lendemain (…) laissant mourir leurs pensionnaires de faim et de maladie»?

Daimler n’est pas un cas isolé. Le 11 janvier dernier, le groupe d’hôtellerie américain Marriott International présentait lui aussi ses excuses à la Chine pour avoir classé le Tibet, Hong Kong, Macao et Taïwan comme des pays sur son site Internet et son application. Pékin considère en effet Taïwan comme une province renégate, et qualifie de séparatiste toute revendication d’autonomie du Tibet. Dans la soumission, les États ne sont pas en reste. La NZZ am Sonntag nous apprenait récemment que la Confédération négociait avec Pékin la prolongation d’un accord qui autorise des fonctionnaires de la sécurité chinoise à entrer en Suisse sans statut officiel pour identifier des Chinois entrés illégalement sur le territoire helvétique, afin de les rapatrier en Chine.

C’est clair, les bénéfices tirés de l’immense marché chinois mettent toute autre considération au second plan. Les autorités chinoises en profitent pour avancer sans retenue dans leur stratégie de prise de contrôle en Europe des entreprises comme des richesses agricoles et touristiques. Pourquoi se gêneraient-elles face à des Européens qui bafouent leurs propres valeurs fondamentales comme la liberté d’expression? (Publié dans l’Écho Magazine de mercredi 9 septembre 2020)

 

 

 

 

Réincarnation

La réincarnation. Le thème fait rarement l’objet de débat. Mais quand il arrive sur le tapis, s’envolent les mitres et pleuvent les coups de crosse. Car pour les Églises chrétiennes, notamment l’Église catholique, l’idée qu’une âme puisse quitter notre corps physique quand nous mourons pour ensuite venir habiter un autre corps après une nouvelle naissance est inconciliable avec la foi chrétienne. Pour la bonne raison que la libération de l’homme, pécheur racheté, est l’œuvre du Christ que nous sommes invités à accueillir et qui nous a sauvés une fois pour toutes. Donc nous n’aurions pas à nous sauver nous-mêmes par nos propres forces et performances. Un sondage réalisé en Suisse et publié le 24 mars 2016 dans  L’Hebdo révélait cependant que 67,5% des personnes interrogées se disant catholiques considéraient que le fait d’être chrétien n’était pas incompatible avec la croyance en la réincarnation. Elles étaient même 28,8% à y croire elles-mêmes.

Contentons-nous, en cette période estivale peu propice à la polémique, de nous demander quels seraient les avantages et a contrario les risques de croire en la réincarnation. Pour mieux saisir ce qu’elle peut signifier pour un Occidental, prenons l’image du théâtre: un jour  je suis Tartuffe, un autre jour la Mégère apprivoisée, un autre encore Le Cid. Je suis toujours moi-même tout étant à chaque fois un personnage différent dans une nouvelle tranche de vie. Par ailleurs, à l’idée de réincarnation est toujours liée celle de la loi des causes et des conséquences. Récoltant ce que j’ai semé, je peux toujours corriger mes erreurs, mon intuition profonde m’indiquant ce que ma mémoire a oublié. L’objectif est toujours de progresser et de m’approcher le plus possible de Dieu qui est Amour. «Soyez donc parfait comme votre Père céleste est parfait», nous enseigne Jésus. Plusieurs expériences terrestres seraient donc nécessaires pour évoluer vers un plus être.

Le risque, ce serait de s’endormir dans la procrastination. Bonjour la paresse! Pire, ce serait considérer son prochain misérable et malheureux comme étant responsable de ses actes vécus dans des vies précédentes. Bonjour la compassion!  Mais il y a peut-être un moyen de concilier partisans et adversaires de la réincarnation. Notre vie se déroule en effet dans un espace-temps limité, avec un passé, un présent et un futur. Et si cet espace-temps, «cette bouillie d’où nous émergeons», comme le qualifiait Albert Einstein, était finalement une illusion? Dès lors, la seule chose qui compterait dans notre existence terrestre serait de vivre pleinement l’instant présent. Ici et maintenant. (Publié dans L’Écho Magazine du 5 août 2020)

 

Brûler de l’intérieur

«Nous sommes dans une situation de risque de guerre nucléaire plus élevé que pendant la guerre froide». C’est le constat brossé début juin par Marc Finaud, ancien diplomate français rattaché au Centre de politique de sécurité de Genève, dans l’émission Géopolitis de la RTS. En pleine crise sanitaire, les États-Unis, la Corée du Nord et Israël se sont distingués par de nouveaux tests de missiles. Selon cet expert, les dernières innovations militaires ont mis à mal la stratégie de la dissuasion nucléaire. Plus rapides et plus précis, les missiles peuvent désormais être utilisés dans une bataille nucléaire. «Le but n’est plus de les garder à titre préventif, mais bien de les employer». Qui plus est, plusieurs traités internationaux qui avaient permis de contrôler et de limiter la taille des arsenaux nucléaires depuis la guerre froide sont abandonnés, ou menacés de l’être, par Donald Trump.

«Il faut interdire la guerre», me disait en 1986, avec une touchante conviction, le deuxième secrétaire de l’ambassade d’URSS à Berne. J’étais alors journaliste à Radio Suisse Internationale et nous assistions à un dangereux retour de la guerre froide entre l’Est et l’Ouest. Vladimir de son prénom, gorbatchévien convaincu, estimait que la course aux euromissiles, avec les SS-20 du côté soviétique et les Pershing II du côté américain, ruinait son pays et mettait l’humanité en grand danger. A l’époque, j’avais de la peine à le convaincre qu’interdire la guerre était un acte aussi honorable que vain. «Si l’on supprimait toutes les armes de la Terre, il y aurait toujours des cinglés pour en concevoir de nouvelles et imposer leur pouvoir. C’est bien la nature humaine qui doit être pacifiée», lui disais-je. Et Vladimir de me considérer comme «un doux rêveur».

En fait, nos deux approches sont complémentaires. Les interdictions du droit international sont des garde-fous nécessaires pour contenir la violence tapie dans l’être humain. Mais une paix durable est impossible sans une démarche spirituelle de profonde pacification intérieure. Laquelle, tout le contraire d’un bisounours, est un ardent combat de tous les jours. Comme l’écrivait le jésuite Pierre Teilhard de Chardin, «la paix n’est pas le contraire de la guerre, elle est la guerre portée plus haut et au-delà d’elle-même dans la conquête du transhumain». L’homme moderne est tenté par le feu nucléaire qui embrase tout de l’extérieur car il n’a pas encore fait l’expérience du feu de l’amour christique qui embrase tout de l’intérieur. Il est encore temps pour lui de déclencher la mise à feu qui le sauvera. (Publié dans l’Écho Magazine du 1er juillet 2020)

 

Le PIB, ce pauvre indicateur de richesse

Le fort ralentissement de certaines activités humaines durant la période de confinement a eu des effets très positifs. Entre janvier et avril 2020, la planète a enregistré une chute de 886 millions de tonnes de CO₂, soit une baisse de 7,3% en regard de la même période de 2019, révèle une équipe internationale de chercheurs. En France, 154 personnes ont été tuées sur les routes en mars, 103 en avril. C’est deux fois moins qu’en 2019. Par ailleurs, le coronavirus Covid-19 a suscité une multitude d’actions bénévoles d’entraide aux personnes fragiles, sensiblement amélioré la qualité de l’air, diminué les nuisances sonores, etc. Ces informations, parmi bien d’autres, sont superbement ignorées par les experts qui nous annoncent pour cette année un effondrement du produit intérieur brut (- 6,7% en Suisse). Comme si ce PIB était la référence unique et incontestable!

En mesurant des richesses qui n’en sont pas, comme par exemple le trafic de drogue ou la prostitution, et en écartant des activités non monétaires qui contribuent au bien-être des citoyens, le PIB est en réalité un PIR, un pauvre indicateur de richesse. Il existe pourtant bien d’autres repères comme le PIB vert qui privilégie plutôt l’environnement, l’Indice de développement humain (IDH) qui se focalise sur le bien-être social, le Happy Planet Index qui fait une synthèse entre l’empreinte écologique, l’espérance de vie et le degré du bien-être des populations ou encore le Bonheur national brut mis en place par le Bhoutan en 1972. Pourquoi ces marqueurs sont-ils à ce point ignorés?

MONET 2030 en Suisse

Quant à la Suisse, elle dispose d’un système d’indicateurs MONET 2030 qui présente une vue d’ensemble du développement durable. Ce système met notamment en lumière les progrès réalisés en direction des 17 objectifs de développement durable (ODD) de l’Agenda 2030 des Nations Unies. Composé de plus de 100 indicateurs qui touchent aux trois dimensions environnementale, sociale et économique, le MONET évalue des données comme le taux de pauvreté, la violence domestique, les émissions de gaz à effet de serre, la production totale des déchets urbains, les énergies renouvelables, les nitrates dans les eaux souterraines, etc. Mais le monde politique et économique n’en fait jamais état.

Le PIB a hélas le grand mérite d’être pratique car il ramène à une seule unité de compte – le prix auquel s’échangent les biens et services – toutes sortes de grandeurs disparates. Mais il ne reflète pas la réalité complexe de notre monde dont la transition écologique et solidaire est désormais une question de survie. Il est grand temps de lui retirer son monopole destructeur et de valoriser des indicateurs plus riches. (Publié dans L’Écho Magazine du 3 juin 2020)