Vers une épicerie coopérative et participative à Yverdon-les-Bains

Il était temps. Yverdon-les-Bains était l’une des rares villes de Suisse romande à ne pas avoir d’épicerie locale, coopérative et participative. Grâce à un groupe d’action issu du groupe alimentation de YET (Yverdon En Transition), une telle épicerie devrait être fondée prochainement. Il y a du pain sur la planche. Si les statuts sont déjà prêts, les types de produits sélectionnés, certains fournisseurs répertoriés, le lieu d’implantation est encore à fixer, de même que le financement ainsi que mille détails qui restent à régler. Des détails dans lesquels ne se cache pas forcément le diable mais l’inconnu d’une aventure humaine exaltante !

Une épicerie participative, c’est d’abord une société coopérative alimentaire qui rassemble des coopérateurs responsables de la gestion et de la maintenance quotidienne du magasin. Historiquement, l’une des plus anciennes coopératives alimentaires a été fondée en 1973 à Park Slope, quartier de Brooklyn à New York. A cette époque, l’objectif de la Slope Food Coop était essentiellement de fournir des aliments de qualité à une population sans ressource. Le magasin compte aujourd’hui quelque 17.000 membres.

En Suisse romande, seize supermarchés coopératifs et participatifs ont vu le jour, dès 2018 pour la plupart, dans tous les cantons romands. Quatorze d’entre eux sont déjà rentables ! C’est le constat de Dorian Meierhans, l’un des membres (une dizaine) du groupe alimentation de YET qui travaille sur le projet yverdonnois. Dorian vient de réaliser un mémoire de recherche sur les épiceries participatives en Suisse romande, lors de son master en management à la Faculté des HEC de l’Université de Lausanne.

Gestion par consentement

Valoriser une alimentation locale, de saison, bio de préférence, encourager des circuits courts du producteur au consom’acteur, nourrir une réflexion sur nos modes de production et de consommation, telles sont les lignes de force de la coopérative en gestation. Dès le départ, des questions essentielles doivent être tranchées :  l’épicerie doit-elle fonctionner sur un modèle dit « fermé », c’est-à-dire exclusivement réservée aux seuls coopérateurs ou au contraire sur un modèle « ouvert » également aux non-membres ? Ne doit-elle distribuer que des produits alimentaires, de surcroît labellisés bio ? Doit-elle disposer ou non d’une caisse ? La manière de répondre à ces interrogations en dit long sur le futur mode de fonctionnement de la coopérative. Le groupe d’action de la future épicerie a choisi la gestion par consentement et non par consensus. Plutôt que d’attendre que tout le monde soit d’accord et dise finalement « oui » (consensus), il a préféré faire en sorte que personne ne dise « non » (consentement). Cette formule, plus souple, évite tout blocage du processus décisionnel sans pour autant négliger les avis contradictoires et elle encourage l’esprit d’initiative.

Modèle fermé

Au terme d’un intense débat, il a donc été décidé que l’épicerie yverdonnoise serait fermée, donc exclusivement réservée aux coopérateurs. Cependant, tout le monde est invité à devenir coopérateur ! Pourquoi avoir écarté l’ouverture ? Quand on ouvre une épicerie coopérative à tout le monde, le risque est de voir les bénévoles qui offrent trois heures de leur temps par mois à la gestion du magasin finalement y renoncer, quitte à payer plus cher les produits qu’ils achètent. De telles épiceries pratiquent en effet deux prix, l’un plus bas réservé aux coopérateurs, l’autre plus élevé réservé aux clients non coopérateurs. A terme, les derniers fidèles bénévoles doivent remplir les tranches horaires laissées vacantes et deviennent des quasi-salariés. Ce qui ne colle plus vraiment avec la vocation de la coopérative qui est précisément de faire participer ses membres à son bon fonctionnement.

Le modèle fermé a par ailleurs l’avantage de la simplicité. Il peut permettre de faire l’économie d’une caisse. C’est le système développé par une épicerie neuchâteloise qui invite les clients-coopérateurs à scanner les articles achetés dont les prix sont déduits d’un compte qu’ils possèdent dans l’épicerie. Ces clients-coopérateurs créditent régulièrement leur compte selon leurs besoins, généralement par virement bancaire. Mais, observe Dorian, la plupart des épiceries coopératives préfèrent néanmoins garder une caisse qui suscite une précieuse convivialité !

Produits bio, de préférence

Le choix des produits vendus a lui aussi été largement débattu. Il n’y aura pas que des produits alimentaires mais aussi de nettoyages et cosmétiques. Enfin, tous les articles ne seront pas labellisés bio. « Nous connaissons des producteurs qui n’ont pas le Bourgeon de Bio Suisse mais qui ont des pratiques correspondant à notre charte. Nous ne souhaitons pas les exclure », souligne Dorian Meierhans. Tous les articles importés en revanche devront bénéficier d’un label bio.

Des prix moins chers

L’épicerie participative, sans but lucratif et quasiment sans salarié, dégage de très faibles marges bénéficiaires, tout en rémunérant les producteurs fournisseurs à un prix équitable. « Fruits et légumes bio sont moins chers dans une telle épicerie que dans un supermarché classique. C’est l’un des principaux résultats de mes recherches », ajoute Dorian Meierhans. C’est d’autant plus patent que les grands distributeurs réalisent des marges plus fortes sur leurs produits bio que sur leurs produits non bio. Exception à ce constat : le lait. Il sera plus cher dans l’épicerie que dans la grande distribution car les producteurs de lait sont à ce point sous-payés qu’il convient de ne pas faire la fine bouche sur leur rémunération.

Parts sociales et financement participatif

Pour financer l’épicerie yverdonnoise, les coopérateurs devront acheter une part sociale de 200 francs. Selon le principe de la coopérative – une personne, une voix – ils prendront les principales décisions en assemblée générale qui est souveraine. Un comité dirigera la bonne marche de l’organisation pour toutes les tâches qui ne seront pas du ressort de l’assemblée générale. Différents groupes de travail seront aussi formés pour gérer des tâches spécifiques (gestion des commandes, des producteurs, des finances, etc.). Avec une centaine de coopérateurs, un montant de 20.000 francs récoltés serait une bonne base pour faire démarrer la coopérative. Il est cependant fort probable qu’un financement participatif (crowdfunding) et/ou des subventions communales complémentaires seront nécessaires.

Un énorme travail en amont

Dorian ne cache pas que les personnes impliquées dans ce projet ont réalisé l’ampleur de la tâche à accomplir. Mettre en place les horaires, préciser les tâches à accomplir et qui ne s’improvisent pas au sein du magasin, connaître et respecter toutes les normes d’hygiène, élaborer un site WEB, créer des événements, la liste des questions à régler n’en finit pas. Aussi l’expérience réussie d’autres épiceries locales participatives, comme le Supermarché Participatif Paysan La Fève à Genève ou Le Vorace près du campus UNIL-EPFL, montre que l’effort de quelques-un(e)s peut faire boule de neige et être largement récompensé. L’équipe invite toute personne motivée à rejoindre le projet. Pour les Yverdonnoises et les Yverdonnois, ce sera un signal fort que leur ville s’est enfin engagée dans la transition écologique et solidaire.

 

Surprenantes découvertes dans l’Univers des bactéries

Des bactéries en laboratoire qui collaborent au lieu de s’éliminer, qui deviennent dangereuses pour l’homme quand s’effondre la biodiversité, qui réagissent à nos pensées d’amour et à nos intentions : ce sont les dernières découvertes du microbiologiste moléculaire Dominique Schneider, spécialisé dans la théorie de l’évolution, directeur d’un laboratoire international et professeur à l’Université de Grenoble-Alpes.

C’est l’histoire sans fin programmée d’une aventure qui dure depuis 33 ans. Tout a commencé en 1988 quand Richard Lenski, biologiste américain à l’Université d’État du Michigan, s’est lancé dans l’expérience d’évolution la plus longue au monde. Le chercheur a eu l’idée de cultiver en laboratoire la bactérie Escherichia coli, très commune dans l’intestin de l’être humain, dans un milieu de culture à 37 degrés ne contenant que du glucose et quotidiennement renouvelé. A partir de cet ancêtre commun, Richard Lenski a initié et propagé douze populations de bactéries en parallèle. Comme celles-ci se reproduisent environ sept fois par jour dans ces conditions, elles se sont multipliées depuis plus de 74.000 générations à partir de 1988, ce qui équivaut à deux millions d’années d’évolution à l’échelle humaine !

Le gros avantage des bactéries est qu’elles peuvent être congelées en présence d’un cryo-protecteur et revivifiées dans l’état dans lequel elles ont été congelées. L’ancêtre et des échantillons prélevés toutes les 500 générations de chacune des douze populations ont été conservés, ce qui permet de disposer d’archives fossiles vivantes et complètes.

Comment ces micro-organismes évoluent-ils ? Leur évolution va-t-elle se faire douze fois de la même façon ? Sinon pourquoi et comment ? Ce sont notamment les questions que se posent les chercheurs d’une dizaine de laboratoires dans le monde, dont celui du professeur Dominique Schneider au sein de l’Université de Grenoble-Alpes. Celui-ci dirige par ailleurs un laboratoire international financé par le CNRS qui regroupe trois équipes : celle de Richard Lenski aux États-Unis – le fondateur de l’expérience d’évolution – celle de Guillaume Beslon à Lyon qui utilise un système d’évolution d’organismes numériques, et celle de Dominique Schneider. Cette dernière étudie également l’effet de la biodiversité sur l’émergence des zoonoses, ces maladies infectieuses passées de l’animal à l’homme, comme le Covid-19 qui fait des ravages sur toute la planète. Entretien avec Dominique Schneider.

 

Dans quelles circonstances avez-vous rencontré le professeur Richard Lenski ?

C’est un peu l’effet du hasard, même si je pense que le hasard n’existe pas. De retour d’un post-doctorat de trois ans en Grande-Bretagne, j’ai rejoint un laboratoire de recherche à Grenoble où Richard Lenski, en congé sabbatique, a donné une conférence. Nous avons très vite tissé des liens d’amitié et de complicité. Son expérience de biologiste de l’évolution, mondialement reconnue, s’est parfaitement accordée avec ma formation de généticien et biologiste moléculaire.

Comment se déroule la collaboration entre les laboratoires de recherche ?

L’esprit de collaboration a totalement effacé toute idée de compétition. Richard Lenski, tout en continuant ses recherches sur ses lignées de bactéries, les a offertes à plusieurs laboratoires dans le monde avec lesquels il collabore. Nous sommes un peu ses enfants qui ne cherchent qu’à enrichir leurs connaissances partagées par la transmission d’un maximum d’informations.

Quels sont les principaux avantages de cette expérience ?

De par sa simplicité, cette expérience ne coûte quasiment rien, ce qui n’est pas fréquent dans le monde de la science ! Il suffit de voir les enjeux financiers qui se cachent derrière la course aux vaccins contre le Covid-19. Par ailleurs, et c’est le plus intéressant, des échantillons ont été et sont toujours prélevés toutes les 500 générations. Ils sont conservés, ainsi que la souche ancestrale, à moins 80 °C. Nous disposons ainsi d’archives fossiles complètes et vivantes, ce qui est exceptionnel.

 

Des bactéries solidaires

 

Avez-vous déjà tiré des premiers enseignements de cette expérience ?

Si Richard Lenski a cherché un maximum de simplicité dans le milieu de culture des bactéries, c’est pour pouvoir toujours être en mesure d’interpréter les changements le plus aisément possible. Il y a en effet une telle richesse dans le vivant que sa complexité augmente fort rapidement. Nous avons réalisé que cette complexification croissante se manifestait par une biodiversité qui s’enrichit au fil du temps.

C’est-à-dire ?

Prenez un tube contenant un milliard de cellules. Chacune d’entre elles, quand on la dilue et qu’elle se retrouve dans un milieu riche en nutriments, se divise en deux, etc. Son chromosome va se dupliquer. On parle alors de réplication de l’ADN. Au cours de ce processus, des erreurs peuvent se produire dans l’ADN. Ce sont des mutations qui peuvent alors subsister dans l’ADN de ces cellules si ces mutations ne sont pas « réparées ». Les cellules ayant muté – les cellules mutantes – peuvent avoir un taux de croissance meilleur que celles qui n’ont pas muté. Elles deviennent alors majoritaires et finissent par remplacer les autres. Il s’agit du processus de sélection naturelle décrit par Darwin dans L’Origine des Espèces en 1859. C’est ce qu’on observe par exemple dans le cas du coronavirus avec les variants anglais, sud-africains et brésiliens du coronavirus, meilleurs que leurs ancêtres et notamment plus contagieux !

C’est donc la loi du plus fort. Rien de nouveau sous le soleil !

Eh bien si, figurez-vous ! Car dans certaines populations de bactéries, nous avons observé des phénomènes différents. Les bactéries ne s’éliminaient plus les unes les autres mais parvenaient à vivre ensemble. Bien qu’elles soient dépourvues de cerveau, les bactéries se sont mises à collaborer, à coopérer. Nous nous sommes alors demandé comment cette coexistence se manifestait. Considérons des cellules A et B qui se développent dans une même source de nutriments. Nous remarquons que les bactéries A se multiplient plus vite que les bactéries B. Ces dernières devraient être éliminées puisque les A jouissent d’un meilleur taux de croissance. Mais, dès que les B deviennent rares, elles deviennent aussi meilleures que les A.  Nous constatons qu’elles sont favorisées par le processus de sélection naturelle. Les B finissent par devenir majoritaires si bien que ce sont maintenant les A, plus rares, qui deviennent, à leur tour, meilleures. C’est que nous appelons l’avantage du rare. Autrement dit, c’est de la minorité que nait la diversité.

Qu’en déduisez-vous ?

Cela dépasse le cadre de la biologie. Notre vie entière dépend des micro-organismes et des bactéries en particulier. Ces dernières sont à l’origine des cycles biogéochimiques de la planète. Elles constituent notre microbiote, qui va jusqu’à influencer notre comportement, provoquent des maladies infectieuses, deviennent résistantes aux antibiotiques, etc. L’expérience d’évolution analysée dans le laboratoire, ainsi que d’autres du même type avec d’autres bactéries, montrent que ces bactéries obéissent à des lois de coopération voire d’altruisme. Comme ces bactéries sont dépourvues de cerveau et de système nerveux, les lois qui les régissent sont donc intrinsèques au vivant. Nous, êtres humains, n’échappons ainsi pas à cela. Dès lors, à l’image de ces bactéries, les lois de la Nature vivante nous incitent à coopérer les uns avec les autres et non à nous éliminer. Nous sommes génétiquement faits pour nous entendre et vivre en harmonie. Sortir de cette voie, c’est tout simplement contraire à la vie.

Remettez-vous en cause le darwinisme, cette théorie formulée en 1859 par le naturaliste anglais Charles Darwin qui explique l’évolution biologique des espèces par la sélection naturelle et la concurrence vitale ?

Non bien sûr. Je suis pleinement d’accord avec les théories darwiniennes que nous avons par ailleurs démontrées en laboratoire. Darwin s’est focalisé sur le plan physique quand il démontre l’évolution des espèces. Il n’empêche que je m’intéresse aussi à d’autres théories, comme celles évoquées par l’anthroposophe Rudolf Steiner et le philosophe et pédagogue bulgare Omraam Mikhaël Aïvanhov qui avancent tous les deux l’idée d’une involution de l’homme qui serait apparu en premier dans la création, non sous une forme physique mais éthérique. Une telle vision d’une relation entre le monde physique, tangible et une sorte de matrice subtile et invisible n’est certes pas documentée scientifiquement. Mais je crois qu’elle mérite qu’on s’y intéresse. Pour mieux saisir sa pensée, Omraam Mikhaël Aïvanhov aime bien prendre l’exemple allégorique du lac de montagne qui reflète l’image des sommets environnants. Ce sont deux mondes différents d’une même réalité. L’un est constitué d’une matière bien solide tandis que l’autre en est le miroir fidèle.

 A vous suivre, les bactéries observables physiquement auraient-elles aussi une réalité invisible, sur un autre plan plus subtil ?

Quand nous avons mis en évidence, nous et les autres laboratoires qui travaillent sur ce type de questions, les mécanismes de l’évolution et de l’adaptation des bactéries à ces conditions, nous avons constaté que ce sont presque toujours les mêmes types de gènes ou de fonctions qui sont altérés par des mutations. Nous interprétons cela comme du parallélisme inhérent à ces douze populations évoluant dans le même environnement. Autrement dit, l’évolution se répète de manière similaire quand un organisme vivant est soumis de façon répétée à des environnements identiques à partir d’un ancêtre commun.  Mais il y a une autre manière de voir les choses. C’est de se dire qu’il y a peut-être une « dimension supérieure » qui fait que certains gènes ou certaines fonctions vont être modifiés et pas d’autres. En effet, l’environnement et le contexte génétique peuvent influer sur les modifications du génome au cours de l’évolution. Ainsi, certains environnements vont favoriser des modifications dans certains gènes plutôt que dans d’autres, et l’état génétique de la cellule ancestrale est également important. En prenant un peu de recul, cela signifie que la Nature va avoir un impact sur les modifications génomiques au cours de l’évolution.

Que serait cette « dimension supérieure » que vous envisagez ?

Je pense que toutes les cellules obéissent à des règles qui sont inscrites dans la Nature et tout ce qui nous environne. Même ces bactéries qui évoluent dans des flacons de laboratoire obéissent aux lois de la Nature vivante, une dimension spirituelle dans laquelle tous les êtres vivants évoluent.

 

Des micro-organismes potentiellement dangereux sans biodiversité

 

Votre laboratoire étudie également les relations entre la biodiversité et les zoonoses. Concernant les virus, quel constat faites-vous ?

Un constat : tant que les niches écologiques d’un virus sont assez vastes, tant par exemple que les animaux hôtes sont assez nombreux et divers, ce virus n’a pas de souci à se faire – si l’on peut s’exprimer ainsi à propos d’un virus qui n’a pas de cerveau – pour transmettre ses gènes à sa descendance éventuelle. En d’autres termes, un changement de niche écologique ne procurera pas forcément un avantage sélectif à un mutant éventuel de ce virus. Un tel mutant ne sera donc pas avantagé. Mais si la diversité du monde animal, hôte du virus, commence à diminuer sérieusement, le virus expérimentera une réduction potentielle de sa niche écologique. Comme il y a de moins en moins d’animaux à infecter, sa capacité de transmission à l’intérieur de son hôte naturel va baisser. C’est là que cela devient éventuellement dangereux pour l’homme, si des contacts peuvent se faire avec ce virus. En effet, un virus mutant, capable de franchir ce qu’on appelle « la barrière d’espèce », pourrait alors devenir avantagé et poursuivre son évolution dans les organismes humains. C’est pourquoi les élevages intensifs tout comme la déforestation qui nuisent gravement à la diversité de la faune sauvage ne peuvent que favoriser les pandémies, comme celle que nous vivons. Ce sont nos modes de vie destructeurs des écosystèmes qui sont à l’origine des pandémies modernes. Il est inutile de chercher ailleurs, dans je ne sais quel complot planétaire.

 

Des bactéries sensibles à l’amour

 

En 2018, vous avez réalisé une expérience inédite qui tendrait à montrer que nos pensées ont un effet sur le comportement des bactéries en laboratoire. De quoi s’agit-il ?

Tout est parti d’une vidéo que m’a montrée mon épouse Aurore, thérapeute de profession. Dans cette vidéo, le docteur Léonard Laskow faisait l’éloge du pardon qui, selon lui, « a le pouvoir de libérer les blocages qui nous empêchent de nous aimer inconditionnellement, exactement tels que nous sommes ». Mon scepticisme de chercheur à l’esprit cartésien a fini par s’effacer devant la pertinence des propos du Dr Laskow. A la faveur d’un conseil d’une amie commune, mon épouse et moi avons finalement participé à deux séances de formation dispensées par Léonard Laskow. De fil en aiguille, ce dernier m’a demandé si j’acceptais de faire une expérience avec mes fameuses bactéries. J’ai accepté. Et suis parti de Grenoble à Paris avec ma valise pleine de boîtes de Pétri qu’on utilise en microbiologie pour la mise en culture de micro-organismes ou de bactéries. L’expérience a pu commencer en présence de Léonard Laskow, son épouse Sama, mon épouse Aurore et moi-même.

Nous avons étalé un grand nombre de cellules bactériennes sur trois séries de boîtes de Pétri contenant un milieu de culture riche en nutriments. En se développant, les bactéries forment une fine pellicule homogène, les cellules étant dispersées de façon homogènes sur les boîtes et s’y multipliant. Rien de spécial n’a été entrepris pour la première série. Pour la seconde série, nous avons envoyé aux bactéries des pensées d’amour en suivant des exercices respiratoires et de connexion avec notre partie spirituelle, selon un protocole mis au point par Léonard Laskow. Pour la troisième série de boîtes, nous avons demandé aux bactéries, toujours par la pensée et après leur avoir envoyé également des pensées d’amour, d’atténuer leur multiplication. Cela fait, toutes les boîtes ont été placées dans un incubateur à 37°C afin que les bactéries étalées sur les boîtes de Pétri se multiplient.

Le verdict ?

Le lendemain, immense surprise ! Dans la première série de boîtes sans intervention humaine, qui constituaient ainsi un contrôle, la multiplication des cellules bactériennes avait entrainé la formation d’une fine pellicule très homogène comme prévu. Dans la deuxième série de boîtes qui avaient reçu nos pensées positives d’amour, de jolis petits cercles plus denses s’étaient formés sur la pellicule, à plusieurs endroits. Mon interprétation de ce phénomène est que certaines cellules bactériennes s’étaient « rassemblées » à ces endroits pour s’y multiplier, les autres étant restées dispersées sur le reste de la surface des boîtes de Pétri. Quant à la troisième série de boîtes, celles contenant des bactéries auxquelles nous avions intimé l’intention de croître moins après leur avoir envoyé des pensées d’amour, elles présentaient toujours une fine pellicule homogène avec des cercles toujours présents à certains endroits, mais avec une densité nettement moins forte. Cela suggérait que les cellules bactériennes s’étaient nettement moins multipliées à ces endroits. Avec Leonard Laskow et nos épouses respectives, nous avons tous les quatre réitéré cette expérience à deux reprises, dans les mêmes termes. Et à chaque fois le résultat était aussi patent.

 

Des bactéries prêtes à l’emploi

 

Quelle a été la réaction de vos collègues scientifiques à qui vous avez fait état de cette expérience ?

Ils ont essayé de trouver des interprétations autres, certains affirmant que nos cerveaux qui s’attendaient à un tel résultat l’avaient en quelque sorte programmé. Si c’est le cas, leur ai-je répondu, c’est tout simplement génial !

Cette expérience fait penser aux travaux entrepris par le Japonais Masaru Emoto sur les effets de la pensée et des émotions sur l’eau. Lesquels n’ont toujours pas été reconnus scientifiquement. Que comptez-vous entreprendre maintenant ?

J’aimerais renouveler dès que possible cette expérience sur les bactéries avec d’autres collègues scientifiques, en respectant un protocole tout aussi rigoureux. Un système expérimental différent, permettant de prendre en compte l’impact éventuel de notre cerveau, devrait être mis en place. Et bien évidemment, la présence de témoins experts qui assisteraient au déroulement de toutes les opérations serait nécessaire.

Avez-vous tenté d’autres expériences que celle opérée sur des bactéries ?

Oui. Tous les quatre, nous avons arrosé de pensées d’amour un vin de médiocre qualité, une vraie piquette. Pour trois des personnes concernées, leurs pensées ont notablement amélioré la qualité du vin. Hélas pas pour moi ! Une collègue bordelaise à qui j’ai raconté cette histoire m’a dit que nous étions préparés à un tel changement, que nos cerveaux – sauf le mien apparemment ! – avaient été conditionnés. C’est toujours la même critique qui revient. Pour aller plus loin, nous voulions opérer cette expérience avec une école d’œnologie à Bordeaux. Le confinement nous a coupé l’herbe sous le pied. Mais ce n’est que partie remise. L’idée serait d’impliquer des goûteurs professionnels qui testeraient du vin non traité, puis du vin traité selon notre protocole, en le sachant et aussi en l’ignorant. Toutes les hypothèses seraient ainsi considérées avec, en plus, une analyse précise de la composition chimique du vin dans toutes les étapes du processus.

Malgré les réticences du monde scientifique, trouvez-vous cependant des chercheurs qui acceptent de participer à vos expériences ?

Oui, heureusement. Depuis un an maintenant, de nombreuses antennes 5G sont mises en place sur le territoire français, sans que des études sur les dommages potentiels sur la santé n’aient suffisamment analysé l’effet cumulatif des ondes émises sur la durée. Avec un collègue de notre laboratoire grenoblois, nous avons décidé de soumettre les ondes 5G à nos bactéries pour déceler d’éventuels changements spécifiques à ces conditions. J’ai contacté un collègue à Angers qui réalise ce genre d’expérience sur les plantes. Il a pu constater que ces ondes pouvaient provoquer des changements chez les plantes, par exemple en termes de vitesse de germination. Il m’a conseillé de collaborer avec un physicien pour mettre au point des conditions d’exposition rigoureuse à des ondes. J’ai ainsi pu contacter un collègue physicien, à Lyon, qui développe pour nous une sorte d’enceinte, de la taille d’un four à micro-ondes, qui reproduit des ondes 5G. Nous avons par ailleurs fait une demande de financement auprès d’une agence sanitaire pour étudier l’effet des ondes électromagnétiques sur le vivant. A l’instar des bactéries, les humains savent donc collaborer pour le meilleur si leur conscience les y invite ! (Publié également dans lapenseeecologique.com)

 

 

Quelques-unes des publications de Dominique Schneider avec d’autres chercheurs :

 

  • Cette publication (2014) explore le mécanisme expliquant la première étape vers l’apparition d’une nouvelle espèce bactérienne lors de cette expérience d’évolution au long terme

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Yverdon-la-Bagnole ou Yverdon-le-Bon Vivre?

Yverdon-les-Bains qui renouvelle ce dimanche 7 mars sa gouvernance locale va-t-elle rater son tournant écologique ? Empêtrée comme à l’accoutumée dans une stérile confrontation droite-gauche, héritage des siècles passés, la deuxième ville du canton de Vaud ne semble pas avoir encore saisi que les questions liées à la biodiversité et au réchauffement climatique sont d’une telle urgence qu’elles devraient être la priorité de tous les partis. Et pas seulement des Verts. Comme le souligne Météo Suisse, depuis 1971, chaque décennie a été plus chaude que la précédente. La décennie 2011-2020 a été en moyenne 2,5 degrés plus chaude que la période de référence préindustrielle 1871-1900. Elle est donc clairement la décennie la plus chaude depuis le début des mesures en 1864. Apparemment aveugle face à ce phénomène, la classe politique yverdonnoise dans son ensemble continue à soutenir la construction d’un parking souterrain de mille places, près de la gare, méga-projet dispendieux faussement présenté comme une avancée urbanistique majeure.

« Ce projet sera certainement continué. Tirer la prise, ce n’est pas ce qu’une Municipalité de gauche ferait », déclare le municipal et candidat socialiste Pierre Dessemontet lors d’un débat récemment organisé par le quotidien La Région. Dans son bulletin d’information, le PS souligne qu’il a obtenu en 2019 « la création historique de 100 places d’accueil de jour pour les 5 à 8 ans ». Mais il oublie de préciser que cette belle perspective est le fruit d’un marchandage abracadabrantesque avec le PLR de la ville : les places d’accueil contre le parking de 1000 places. Toujours dans La Région, la municipale et candidate PLR Gloria Capt déclare sans sourciller que « le souci des îlots de chaleur est pris en compte dans les futurs projets de (ses) services, notamment dans le cadre du futur parc de la Place d’Armes et du futur quartier Gare-Lac ». Vraiment ?

 

Un non-sens écologique

 

Laisser le parking actuel en l’état, véritable verrue de tôles entassées au cœur d’Yverdon-les-Bains, n’a certes pas de sens. Mais de là à mettre en chantier le projet prévu, c’est encore plus insensé. Pour rafraichir l’atmosphère et rendre l’air respirable dans une ville, il n’y a pas d’autres solutions que de grands arbres. Or dans le projet adopté par la Municipalité, il n’est ni prévu ni possible d’en planter sur une dalle bétonnée recouverte d’une mince couche de de 60 centimètres de terre. Comme l’a affirmé le 12 février 2020 lors d’une réunion publique Sandro Rosselet, chef de service des travaux et de l’environnement de la ville, « il faudra s’attendre à des étendues de pelouse brûlées en été ». Il est facile d’imaginer le plaisir qu’auront les Yverdonnois à se faire cramer sur l’îlot de chaleur de la nouvelle place d’Armes !

Par ailleurs, le dérèglement climatique entraîne d’ores et déjà une multiplication de cellules orageuses avec de fortes précipitations. Or, comme l’a encore souligné le service des travaux et de l’environnement, la dalle de béton prévue va bloquer l’évacuation de l’eau de pluie. Il faudra donc prévoir un système de pompage et de recyclage de l’eau.

 

Un aspirateur d’automobiles

 

Le projet ne résout pas les problèmes de circulation qui asphyxie la ville jour après jour. Après avoir mis en chantier une route de contournement pour désengorger la vile du trafic, la Municipalité programme d’aspirer la circulation au cœur même de la cité. Quelle incohérence ! Le projet de parking de la place d’Armes va sensiblement aggraver le trafic, notamment sur la rue de la Plaine, la rue des Remparts ainsi que sur le pont de Gleyres. C’est exactement le contraire de ce que prévoit le projet Agglo Y qui constate notamment que « la topographie plate et les courtes distances font de l’agglomération une région particulièrement propice à la mobilité douce, notamment au vélo ».

Comme le souligne l’Office fédéral de l’environnement, depuis le milieu des années 1950, la circulation routière est la principale responsable des émissions d’oxydes d’azote et une source importante de poussières fines et de suies de diesel, une substance cancérogène. Les rejets d’oxydes d’azote et de poussières fines sont encore trop importants et les émissions de CO2, très élevées, diminuent lentement. Et ce n’est pas demain la veille que les voitures électriques, qui engendrent les mêmes encombrements que les voitures à essence ou diesel, seront majoritaires en Suisse.

 

Des commerçants du centre-ville pénalisés

 

Déjà fortement fragilisés par les conséquences du Covid-19, le commerce en ligne et la cherté des loyers, les petits commerces du centre-ville pourront-ils supporter quatre ans de travaux avec le grand chamboulement qui va en résulter ? Rien n’est moins sûr. Une fois le parking souterrain de 1000 places réalisé, ce sera le coup de grâce pour ceux qui auront survécu. En effet, le projet Front-Gare qui s’insère dans la mise en œuvre du plan directeur localisé Gare-Lac prévoit un centre multifonctionnel regroupant commerces, bibliothèque et cinémas. Un passage direct du parking au centre commercial est cité comme condition sine qua non de la réalisation du parking dans le contrat passé entre le groupe privé Parking Place d’Armes SA (Marti/Amag) et la Ville. Les automobilistes ne seront donc vraiment plus incités à faire du shopping dans les rues du centre-ville.

 

Un financement déraisonnable

 

37 millions de francs à la charge de la commune, 54,6 millions à la charge du privé, c’est le coût global du projet. Un coût qui va durablement peser sur les finances de la Ville qui a déjà débloqué de gros crédits pour une route de contournement (60 millions) dont seulement un tiers a été réalisé et le collège des Rives (60 millions). Sans compter les 3 à 4 millions directement liés à la gestion du Covid-19. Par ailleurs, la Ville garantit un chiffre d’affaires annuel aux propriétaires du parking sur une période de 10 ans, ce qui pourrait coûter 1,5 million aux Yverdonnois (CHF 150.000 sur 10 ans). Au bout de la chaîne, ce sont bien les contribuables qui devront régler l’ardoise. Comme le souligne dans un document du PS Pierre Dessemontet, Municipal membre de la commission des finances du grand conseil, « la situation financière de la ville n’est pas rose : en quelques années son endettement net a doublé ». Est-ce donc vraiment le moment de se lancer dans un projet aussi dispendieux ?

Par ailleurs, en cédant aux groupes Marti et Amag un droit de superficie pour une durée de 70 ans, la Ville s’interdit tout droit de regard sur la gestion du parking. A qui la société Parking Place d’Armes SA, liée à Marti et Amag pendant une décennie, pourrait-elle ultérieurement céder l’exploitation de ce parking ? A une société étrangère ? Pourquoi pas ? La Municipalité n’aura rien à dire. Dans ces conditions, on se demande ce que le terme « public » peut bien vouloir signifier dans le mirobolant partenariat « public-privé » que la Ville agite comme un étendard de bonne gestion dans l’intérêt des Yverdonnois !

 

De bien meilleures solutions à la clé

 

La formule des parkings silo, très prisée dans les nouveaux éco-quartiers, a l’avantage d’être sensiblement moins onéreuse qu’un méga parking de 1000 places et de s’intégrer harmonieusement dans le paysage, y apportant même une note de fraîcheur végétale. La création d’un parking végétalisé sur trois étages sur l’emplacement de celui du Midi permettrait de gagner environ 300 places et de supprimer le parking actuel de la place d’Armes. De tels parkings peuvent être érigés à la rue du Midi mais aussi sur le parking de l’Office du tourisme ou de l’autre côté de la gare, dans des lieux desservis par la route de contournement ou les grandes avenues. Ces accès offriraient plus de fluidité dans le trafic.

Outre les parkings centraux, des parkings situés à l’extérieur, desservis par des navettes gratuites, permettraient d’effacer ces interminables files de voitures sans surcharger les quartiers alentour, avec des accès proches des autoroutes.  De tels choix de parkings ouvrent la mobilité douce au centre-ville. Les accès décrits garantissent une vraie zone conviviale dans la rue des Remparts. La circulation y offre une réelle sécurité, favorise les rencontres en toute quiétude, et incite à la flânerie.  Des études ont prouvé que de tels centres apportent plus de bénéfice aux commerces. Les piétons – qui sont aussi des automobilistes sortis de leur véhicule – et cyclistes fréquentent plus souvent et plus volontiers de telles zones. La place Pestalozzi n’a-t-elle pas fait le bonheur des cafés-restaurants et des Yverdonnois de toujours ou d’un jour, en devenant piétonne ? De plus, les petits commerces du centre-ville et les riverains de la Place n’auraient pas à supporter des années de travaux. Et encore moins la concurrence d’un nouveau centre commercial à l’américaine dont la création n’est pas justifiée, et qui laisserait place à un parking central à étages, végétalisé.

 

Un jardin japonais revisité

 

Avec son kiosque, ses oiseaux, ses poissons, ses espaces ouverts à des rencontres culturelles, conviviales, ses espaces de jeux pour tous les âges, l’actuel jardin – qui n’a de japonais que le nom lâché par son créateur à un journaliste pressé – pourrait se développer sur la plus grande surface de la place. Des arbres y sont déjà plantés sur les parkings actuels. Ils ne demandent qu’à grandir. Au lieu des larges passages prévus, inadaptés aux piétons comme le laissait entendre la Municipalité elle-même le 12 février 2020 en exprimant son inquiétude à ce sujet, dessiner de charmants chemins pour relier ces arbres, leur offrir des espaces de respiration et de développement, multiplier les massifs fleuris et les lieux à la fois intimes et conviviaux, voilà qui favoriserait la vie sociale, dans un vrai parc central.

Le kiosque, qui n’a toujours pas de place dans le projet actuel, pourrait rester où il est. Il continuerait à accueillir des fêtes telles que celle des jodleurs ou des food-trucks. Il pourrait devenir le cœur d’un marché plus musical. Du côté du collège, un aménagement des arbres pourrait offrir un parcours aérien aux plus sportives et sportifs (vœu exprimé par les élèves lors du concours d’idées dans cette école en 2014). Un espace original, conçu pour accueillir des manifestations culturelles pour tous les âges pourrait aussi y être créé.

 

Place à l’imagination créatrice

 

La Maison d’Ailleurs, célèbre dans toute la Suisse romande, a invité en 2006-2007 l’architecte novateur Luc Schuiten dans son exposition Archiborescence. En s’inspirant de ses dessins, de ses réalisations, construire un espace de spectacle en plein air avec des arbres vivants est sûrement à la hauteur des talentueux jardiniers d’Yverdon et serait un vrai projet marquant pour le siècle.

Il est encore temps qu’à l’image de villes comme Pontevedra, au Nord-Ouest de l’Espagne, Yverdon-les-Bains évacue l’automobile de son centre et fasse la part belle à la mobilité douce, pour le bien-être de ses habitants et la vie de ses commerces, favorisés par la fréquentation des piétons et des cyclistes. Il est encore temps de ne pas s’embarquer dans une aventure ruineuse, nuisible à l’environnement, et de se tourner résolument vers l’avenir avec un projet novateur qui propulsera Yverdon-les-Bains dans le 21ème siècle.

Il est encore temps pour les nouveaux élus, roses, bleus ou verts, d’avoir le courage de renoncer à un projet qui plombera la ville pour des décennies et de faire enfin preuve d’imagination créatrice.

 

 

La Puissance de l’arbre

L’agroforestier Ernst Zürcher, membre du conseil scientifique de la fondation Zoein, et le documentariste Jean-Pierre Duval assisté de sa fille Anna ont visité et filmé les 36 arbres les plus remarquables en Suisse. Par leur taille, leurs vertus, leur histoire ou leur symbolique. Un documentaire qui dévoile les secrets de ces irremplaçables gardiens du temps et de la vie sur notre planète.

 

Au commencement, il n’était prévu que de filmer un seul arbre en Suisse. Mais quel arbre ! L’épicéa de Diemtigtal, une vallée latérale du Simmental dans le canton de Berne, est probablement le plus gros arbre de cette espèce dans le monde. Vieux d’environ 450 ans, il pèse plus de 50 tonnes. De son tronc émergent une douzaine de branches. Il est une quasi forêt à lui tout seul. Planté au bord d’un pâturage de montagne très escarpé, le picéa abies, son nom scientifique, ne se laisse pas dénicher facilement. Enfin repéré par l’agroforestier Ernst Zürcher accompagné par le documentariste Jean-Pierre Duval activement assisté de sa fille Anna (19 ans), le géant végétal a donné au trio l’idée d’élargir le sujet à une quarantaine d’arbres exceptionnels, trente-six précisément, répartis sur tout le territoire suisse. Bien plus qu’une série de portraits, l’intention était d’associer chacun de ces arbres à un thème, scientifique, artistique ou spirituel, et de les présenter comme les ambassadeurs de la vie des forêts, sans lesquelles les vies végétale, animale et humaine seraient inimaginables.  Ainsi a éclos La Puissance de l’arbre, remarquable film documentaire réalisé du printemps 2019 au printemps 2020, au fil des quatre saisons tapissées de brumes, de neige ou de soleil éclatant.

 

Deux amoureux des arbres

Les deux hommes, qui se connaissent depuis peu, sont depuis longtemps des amoureux des arbres. Ernst Zürcher, que l’on voit dans le film auprès de l’un de ses amis feuillus ou résineux ou que l’on entend en voix off, est professeur émérite en sciences du bois à la Haute école spécialisée bernoise sur le site de Bienne (BE). Il est actuellement chargé de cours à l’École polytechnique fédérale de Zurich (sciences environnementales), à l’École polytechnique fédérale de Lausanne (science et génie des matériaux), ainsi qu’à l’Université de Lausanne (géosciences). Il poursuit notamment des recherches sur la chronobiologie des arbres et leur potentiel de séquestration du carbone. Dans son livre Les Arbres, entre visible et invisible (éditions Actes Sud), il lève le voile sur les ressources insoupçonnées de ces végétaux, acteurs essentiels de la biodiversité. Quant à Jean-Pierre Duval, auteur de plusieurs ouvrages illustrés dans les domaines de la cuisine, du voyage et de la mer, plusieurs fois récompensés, il a notamment réalisé deux films sur les arbres : Les Arbres remarquables, un patrimoine à protéger (2019) et Arbres et forêts remarquables (2020). « La Suisse est un bel exemple de protection des forêts. La forêt-jardin continue à s’y développer », observe, un brin admiratif, le photographe-cinéaste que nous avons contacté.

 

Les bienfaits pour la santé

Dès les premières images de La Puissance de l’arbre, le ton est donné. Nous apprenons que les arbres émettent des fréquences ultra-basses qui correspondent à celles émises par un homme en méditation. Dès lors, ne soyons pas étonnés si nous nous sentons bien, assis auprès d’un tel organisme vivant ! Dans le Jorat d’Orvin (BE), monticule boisé situé dans les contreforts du Jura, Ernst Zürcher, pieds nus dans un ruisseau, loue les vertus sur la santé des terpènes, hydrocarbures naturels que dégage notamment le pin sylvestre, en abondance dans cette région très verdoyante.  Ce qui profite aux hommes profite également aux animaux. « Quand on donne aux vaches accès aux pâturages, la qualité de la viande est beaucoup plus riche en oméga-3 », ces acides gras dont l’organisme humain a besoin. Ernst Zürcher n’est pas le seul à prendre la parole. Une bonne vingtaine de personnes, des botanistes aux forestiers en passant par des naturalistes et des artistes, nourrissent les commentaires de leurs expériences et de leur vécu. Ainsi Daniel Krüerke, directeur de recherche à la Klinik Arlesheim, observe qu’un séjour en forêt a des effets très positifs sur « les personnes dépressives, souffrant d’anxiété ou de troubles cardiaques ». Ladina Giston, qui tient l’hôtel Engiadina au centre de Scuol dans les Grisons, constate quant à elle que ses clients dorment particulièrement bien. Rien d’étonnant à cela, commente Ernst Zürcher, car cet hôtel est entièrement composé de bois d’arole. Quand on dort dans du bois d’arole, la fréquence cardiaque est réduite à raison de 3500 battements par jour, ce qui pour le cœur correspond à une heure de travail en moins !

 

 

Héros de la résilience

Grâce à un drone équipé de six caméras, Jean-Pierre Duval parvient à nous offrir des images non seulement vues du ciel mais aussi à l’intérieur même des arbres, lors de visites ascensionnelles, du bas du tronc à la cime. Le résultat est édifiant. Les arbres choisis ne le sont pas seulement pour leur grandeur exceptionnelle  – comme le séquoia géant de Thun (BE)- ou leur record de longévité – comme l’if de Heimiswil (BE). Ils le sont aussi pour leur capacité de résilience. Ainsi le mélèze à Haute-Nendaz (VS) résiste aux blessures qu’on lui inflige toutes les deux semaines pour récolter sa résine et trouve encore la force de se reproduire après mille ans d’existence. Autre héros de vitalité, le sapin blanc à Couvet (NE) : avec une hauteur de 57 mètres et un diamètre de 1,4 mètre, il grandit encore de dix centimètres par an après quelque 270 ans d’existence. Mais les champions de la résilience sont peut-être ces bouleaux de la chaîne jurassienne filmés dans la brume automnale, qui parviennent à survivre au cœur d’une tourbière glacée et acide.

 

La forêt jardinée

Comme les organes d’un être vivant, les arbres sont dépendants les uns des autres et font vivre harmonieusement un corps tout entier, celui de la forêt. Encore faut-il que cette dernière ne soit pas monospécifique. C’est ce qu’explique clairement l’entrepreneur forestier Alain Tuller qui rend hommage au sylviculteur Henry Biolley (1858-1939) qui, après une déforestation massive dans les années 1860, a recomposé la forêt de Couvet, dans le canton de Neuchâtel. En 40 ans, il en a fait une forêt jardinée, où s’épanouissent aujourd’hui de nombreuses espèces locales. La régénération y est naturelle et permanente. Une telle forêt produit de façon durable et ininterrompue un volume optimal de bois de qualité, avec un investissement en soins très limité. Ce qui n’est pas du tout le cas avec une forêt monospécifique. La protection renforcée de l’ère forestière en Suisse date d’une loi fédérale promulguée déjà en 1902 !

A Madiswil (BE) – une autre forêt jardinée exemplaire où cohabitent sapins blancs, épicéas et douglas – chaque arbre est le partenaire de l’autre et non son concurrent, note Ernst Zürcher. Une telle forêt est très résiliente et résistante. « Cela démontre la puissance du partenariat, de la mise en commun des symbioses ». A contrario, « les plantations artificielles sont extrêmement sensibles aux maladies, au stress hydrique, aux tempêtes ». Qui plus est, « la séquestration de carbone est plus du double quand on mélange les essences ». Enfin, oiseaux, insectes et batraciens accompagnent une biodiversité végétale vivifiante. « Les chants des oiseaux qu’on entend ici ont même un effet sur la croissance des plantes », observe songeur l’agroforestier.

 

 

Maîtres de la gestion de l’eau

Pas de croissance sans eau. Les arbres comme tout être vivant en ont besoin. Mais ils ne font pas que la consommer. Véritables « maîtres de la gestion de l’eau », ils fournissent notamment de la biomasse en grande quantité. Pour obtenir un kilo de biomasse, les arbres utilisent 300 litres d’eau, alors que les pommes de terre et le blé en consomment deux fois plus. Dès lors, constate Ernst Zürcher, « si l’on veut reboiser avec un minimum de précipitations, il est plus efficace de commencer avec des arbres qu’avec des plantes annuelles ».  Le manteau forestier génère un microclimat que la lisière garde précieusement, point de rencontre entre les milieux boisés et les milieux ouverts.

Tous les êtres vivants ont leur place dans la forêt. Y compris les ours qui ne chassent pas les cerfs, chevreuils et chamois les plus vigoureux mais seulement les plus âgés et les plus chétifs. Comme l’explique l’experte du WWF Joanna Schönenberger, dans le paysage enneigé de Tamangur (GR) où s’étend une forêt d’aroles, en chassant les cervidés les ours contribuent à rendre ces derniers plus prudents. Ils ne se rassemblent plus en grands troupeaux qui font de gros dégâts aux jeunes peuplements forestiers. L’équilibre écologique de la forêt est ainsi préservé.

 

L’alliance de l’art et de la science

Mathias Duplessy, qui compose régulièrement pour des films et des documentaires, a écrit la musique de La Puissance de l’arbre qui offre au récit une belle dimension artistique. « L’art et la science devraient à mon avis être reliés », souligne Gottfried Bergmann, naturaliste, écrivain et artiste. Un avis partagé par Philippe Chapuis, dit Zep, qui aime dessiner des arbres, pour « être face à un vivant avec qui on a un échange ». Le film se termine en musique avec Juliette du Pasquier au violon et Marc Hänsenberger à l’accordéon. Une musique aux couleurs tziganes qui nous plonge dans nos propres racines que notre civilisation déconnectée du vivant a singulièrement perdues. Il est grand temps que nous les retrouvions, avec l’enthousiasme, la sérénité et l’esprit de solidarité de ces enfants réunis dans un canapé forestier, sorte de cahute faite de branchages empilées. Des enfants dont la joie demeure la touche d’espérance d’un documentaire à déguster sans retenue. (Publié dans lapenseeecologique.com)

 

Projeté sur les écrans en versions française et allemande dès que les salles de cinéma seront à nouveau ouvertes, le film La Puissance de l’arbre (90 Minutes) peut être visionné en VOD sur le lien :  https://www.museo-films.com/films

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les guérisons méditerranéennes de Fronda

Mario, Valérie, Massimo, Stéphane et Hélène font vibrer le bassin méditerranéen en Suisse romande. Fronda, leur ensemble, offre une musique sacrée qui ne dit pas son nom.

Revisitées par les cinq artistes de Fronda (www.fronda.ch), les musiques populaires du Sud de l’Italie et du bassin méditerranéen ont un parfum d’universalité. Par son fougueux ou tendre violon, son accordéon envoûtant, sa guitare et son bouzouki apaisants et ses voix prenantes, tous portés par le rythme de la tammora, ce quintette de troubadours nous invite au voyage. Non seulement pour aller à la rencontre d’autres cultures mais surtout pour aller à la rencontre de nous-mêmes, dans une énergie qui part des tréfonds de la Terre pour chatouiller les étoiles.

Fronda, ce sont en italien ces petites pousses qui dansent avec le vent, à l’extrémité des branches des oliviers tout en haut desquels se hissait l’enfant Mario, qui deviendra l’initiateur de l’ensemble musical. Il avait alors une vue imprenable sur les paysages de sa région natale, les Pouilles, fasciné par les chants des paysans lors des récoltes. Fronda, c’est aussi la fronde de cet adolescent rebelle et fugueur, qui finit par gagner la Suisse où ont immigré son père entrepreneur et son grand frère. Installé pour de bon en 1977 après quelques aller-retour, Mario vit de petits boulots, de la maçonnerie à la plonge. Mais sa raison de vivre, c’est la musique et notamment la guitare dont il perfectionne la maîtrise au conservatoire de Vevey. Sur la Riviera vaudoise, il invite des musiciens italiens qui lui rappellent ses racines. Ce ne sont pas celles de la nostalgie, ce sont celles du partage, ici et maintenant. Après cinq ans de germination, les premiers bourgeons de Fronda éclosent en 2019. Valérie, Massimo, Stéphane et Hélène ont rejoint Mario. Voici venu le temps de la pleine frondaison.

Rencontres et germination

Tout a vraiment commencé avec Valérie Bernard, qui enseigne le violon au conservatoire cantonal du Valais. A l’occasion d’un concert donné par un groupe que Mario Ciurlia a fait venir de Vénétie, la violoniste se met à improviser sur une pizzica. Musique et danse thérapeutiques de mise en transe, la pizzica, dérivée de la tarentelle, avait vocation de guérir des personnes atteintes de maux insondables, qui n’étaient pas nécessairement causés par une morsure de tarentule ! Très pratiquée jusque dans les années 1930, cette thérapie du son et du geste est tombée dans l’oubli sans jamais pour autant disparaître. Quelque temps après cette improvisation inattendue, Mario invite Valérie à jouer dans sa cuisine, l’accompagnant de son bouzouki, sorte de luth. « Génial comme tu joues », lui dit-il.  Piqué au vif par son talent, il finit par persuader la violoniste de fonder un nouveau groupe.

Puis ce sera au tour de Stéphane Plouvin de séduire Mario avec son accordéon et « son style bien à lui teinté de jazz manouche ». Avec une âme de compositeur, Stéphane enseigne l’accordéon au sein de l’école de musique Alain Boullard, à Morges. Ensuite Mario fait appel à Massimo Laguardia, percussionniste renommé qui enseigne notamment le tambourin et la tammora aux Ateliers d’ethnomusicologie, à Genève. « Avec une peau et des cymbales, Massimo produit une infinité de sons », s’enthousiasme Hélène Pelourdeau, chanteuse lyrique et la dernière à avoir intégré l’ensemble.

C’est en voyant Hélène tenir le rôle d’Ellida dans La Dame de la mer d’après Henrick Ibsen, drame lyrique de René Falquet donné à l’Oriental à Vevey en octobre 2018, que Mario tombe sous le charme. « Une star avec une voix aussi magnifique ne va jamais vouloir jouer avec nous ! », pense-t-il alors. Mais Hélène, qui enseigne le chant comme indépendante ainsi qu’à l’École de musique de Lausanne, est en quête d’un plus-être authentique dans son art. Initiée à l’ethnomusicologie à la Sorbonne ainsi qu’à la tradition orale, elle répond sans hésiter « j’arrive !» quand, de retour d’un bref voyage de perfectionnement en Norvège, elle reçoit sur son portable le message « wanted » envoyé par Valérie.

 

 

Âmes de chercheurs

Venant d’horizons aussi divers que leurs âges – de 36 à 65 ans –, les cinq troubadours se sont donc retrouvés dans leur âme collective de chercheurs. Et aussi de guérisseurs, bien qu’ils ne le revendiquent pas. Mais leur musique et leur chant sont source d’une joie revitalisante qui chasse bien des maux engendrés par la peur et le désespoir ambiants. Qui plus est, quand Valérie transforme l’un des caprices pour violon solo de Paganini en tarentelle, on se dit qu’à l’instar de la future humanité, la vraie musique n’a décidément pas de frontière.

Après avoir donné une bonne dizaine de représentations en Suisse romande depuis 2019, Fronda est aujourd’hui, comme tous les artistes, plongée dans l’incertitude d’une pandémie qui n’en finit plus. Mais création et répétitions se poursuivent. Si les pizzica ont une bonne place dans le répertoire, ce dernier s’enrichit d’autres univers. Même la musique dite contemporaine s’invite parfois dans une pièce, comme une nouvelle couleur qui vient enrichir la palette harmonique. « Vivre intensément l’instant présent, lâcher pour écouter l’autre », souligne Mario. « Un geste qui relie le ciel et la terre et qui nous relie », poursuit Hélène.

Wagons vides

Dans son épicerie fine qu’il a ouverte en 2005 à Vevey, Mario met notamment ses talents de pâtissier, une formation de jeunesse, au service de sa clientèle. Père de trois enfants, il tient par-dessus tout à ce que personne dans le groupe ne se prenne pour une vedette. « Le nom de Fronda, c’est le groupe qui l’a choisi, pas moi tout seul », insiste-t-il. Et de poursuivre : « A chaque spectateur, nous offrons des wagons vides dans lesquels ces derniers sont invités à monter pour se laisser surprendre ».

A un public que le covid-19 prive d’art et de culture, Fronda propose des concerts privés, une pratique qui devrait se développer. Projetant par ailleurs d’acquérir un bus, la troupe envisage de parcourir villes et villages en semant des moments enchanteurs. Et aussi en donnant à son emblème l’olivier, aux prises avec une bactérie tueuse, la force de résister et de vivre. Hélène de conclure : « Pour faire du bien à la Terre ». (Paru dans L’Écho Magazine du 10 février 2021)

 

 

 

 

Jean-Michel Servet : “Mieux vaut s’endetter davantage pour remettre son économie à flot”

277 000 milliards de dollars. C’est le montant estimé par l’Institut of International of finance du niveau d’endettement dans le monde en 2020. Une somme qui représente 365% du PIB. En 2021, deuxième année de pandémie, la montagne de dettes devrait atteindre de nouveaux sommets. Le président des États-Unis Joe Biden a annoncé la couleur en présentant un nouveau plan de relance d’urgence de 1900 milliards de dollars pour sortir le pays de sa pire crise depuis les années 1930. Quelles conséquences aura un tel endettement sur l’économie mondiale et sur les économies nationales ? Comment y faire face ? Faut-il annuler la dette ? L’éclairage de Jean-Michel Servet, professeur honoraire à l’Institut des hautes études internationales et de développement à Genève, notamment spécialiste des monnaies complémentaires alternatives. Et aussi membre du conseil scientifique de la fondation Zoein. Entretien.

 

Jusqu’en 2020, les dirigeants politiques affirmaient la main sur le cœur ne pas disposer de ressources suffisantes pour financer les dépenses sociales et les équipements publics indispensables pour faire face au réchauffement climatique. Et puis, pour lutter contre la pandémie, des milliards ont été et sont encore déversés en un temps record. Comment l’expliquez-vous ?

 La crise consécutive à la pandémie n’a rien de commun avec les autres crises économiques et financières antérieurement connues dans le monde. Elle a touché immédiatement et simultanément l’offre et la demande. Avec le risque d’une désorganisation rapide des systèmes de production et d’échange, compte tenu de l’interdépendance des activités économiques et des effets en boucle sur le revenu et la dépense. Un large consensus est donc apparu faisant de la réponse à cette crise une urgence absolue avec le besoin de soutenir à la fois l’offre et la demande, ce qui a entraîné un coût plus élevé. À cela s’est ajoutée une croyance très largement répandue que cette crise serait de courte durée, qu’il fallait donc frapper fort immédiatement car on n’aurait pas à le faire longtemps. A contrario, répondre aux défis de la crise climatique par des investissements de grande ampleur ne semble pas aussi urgent aux yeux de la quasi-totalité des dirigeants politiques. Qui plus est, pour certains d’entre eux conseillés par de pseudo-experts, le réchauffement climatique et l’effondrement de la biodiversité sont des phénomènes contestables. C’est dire si, dans la hiérarchie donnée aux urgences et aux moyens à mobiliser pour y faire face, la dimension politique voire idéologique joue un rôle non négligeable.

 

Pourquoi n’y-a-t-il aucune unanimité chez les économistes pour proposer des solutions qui fassent consensus ?

 Les concepts de la science économique ne sont pas des outils totalement neutres et sans relation avec la dimension politique et idéologique que je viens d’évoquer. Depuis sa formation aux XVII-XVIIIe siècles comme discipline autonome du savoir qui s’est progressivement distinguée de la morale puis de la politique, les explications fournies par la science économique sont traversées par des conflits entre diverses écoles de pensée qui sont plus ou moins liées à des groupes d’intérêt. Lors de chaque crise, ces écoles proposent leurs explications et leurs solutions. Depuis les années 1980, le courant dominant – que l’on désigne généralement comme néolibéralisme et qui a succédé aux interventions publiques initiées par le keynésianisme – a mis en avant la concurrence, les intérêts et la propriété privée. La monnaie et la finance ont été ses outils d’intervention privilégiés. Dès lors, depuis environ un demi-siècle, les interventions économiques publiques ont considérablement régressé. L’État s’est contenté de favoriser l’épanouissement des logiques de privatisation. C’est ce qui explique l’âpre débat autour de comment financer les conséquences de la crise sanitaire.

 

Hors de l’État et du marché, pas d’autre voie ?

 Oui, heureusement ! A côté de l’État et du marché une troisième voie s’est profilée dans la pensée économique : celle de la société civile et de la gestion des communs. Ces derniers sont des ressources naturelles, matérielles ou culturelles partagées et gérées collectivement par une communauté qui leur attribue des règles précises de distribution, de préservation et de promotion. La finance comme la monnaie peuvent être considérées comme des communs. Mais aucun consensus ne se dégage parmi les économistes pour privilégier telle ou telle dimension.

 

Des faillites en perspective sans pour autant une explosion du chômage en Suisse

 

Que ce serait-il passé si les gouvernements n’étaient pas intervenus pour soutenir « les économies » ?

 Sans soutien, le chiffre d’affaires de très nombreuses entreprises se serait effondré et elles auraient rapidement massivement licencié. Le chômage aurait explosé. La demande des ménages aurait fortement diminué du fait de la baisse de leur pouvoir d’achat, ainsi que les investissements des entreprises. D’où une récession profonde et durable, qui serait bien pire qu’un ralentissement temporaire de l’activité économique. Qui plus est, cette régression de la production, des échanges et des revenus provoquerait une forte baisse des recettes fiscales des États, compromettant leur capacité à s’endetter davantage et faire face à leurs dettes, si l’on pense que celles-ci doivent être remboursées. Situation par ailleurs bien peu favorable, on en conviendra, à l’intégration nécessaire de la transition écologique.

 

Dès que les aides publiques auront cessé, allons-nous assister à une explosion des faillites et à un chômage massif, y compris en Suisse ?

 Il est toujours difficile de raisonner en la matière en moyenne tant pour ce qui est de l’emploi que des faillites. Les activités et les localités sont différemment touchées. Le secteur de l’horlogerie suisse, par exemple, est frappé au niveau de ses exportations qui ont diminué d’un quart en 2020. Or il est le troisième secteur exportateur du pays et le canton de Neuchâtel est celui qui concentre le plus d’emplois. Un des secteurs les plus vulnérables est bien sûr aujourd’hui en Suisse l’hôtellerie et la restauration. C’est peut-être là que les faillites d’entreprises seront les plus nombreuses avec des effets en chaîne sur leurs fournisseurs. Mais, comme la Suisse emploie dans le secteur de l’hôtellerie-restauration une forte proportion de main d’œuvre étrangère, y compris sous forme de frontaliers, ce sont les pays d’origine de ces salariés, qui risquent le plus d’être impactés en matière de chômage. Les statistiques suisses peuvent ainsi manifester des pertes d’emplois sans que cela se traduise à niveaux national et locaux par une forte montée du chômage.

 

Une forte inflation n’est vraiment pas d’actualité

 

Un risque de stagflation, c’est-à-dire un cumul de stagnation économique et de hausse des prix est-il à redouter ?

Concernant l’emploi et le volume de la production, sauf interventions publiques de grande ampleur, on s’oriente davantage vers un faible niveau d’activités, avec comme toujours des disparités considérables entre les secteurs et les zones géographiques. Une erreur des économistes est de trop souvent raisonner en moyennes qui masquent des disparités considérables.

 

Et l’évolution prévisible des prix ?

L’actuel mandat monétaire des banques centrales est centré sur la lutte contre l’inflation. Or en faire aujourd’hui l’ennemi principal s’apparente à la promotion de skis alpins au Sahara en attente d’une glaciation semblable à celle que connaissait notre planète il y a 12 000 ans.

 

Donc pas de souci à se faire quant à la stabilité des prix ?

 Ne soyons pas naïfs. L’indice des prix est trompeur car il ignore les actifs financiers et immobiliers. Or leur augmentation marque l’ampleur d’une économie spéculative, que toute réforme monétaire, financière et fiscale sérieuse devrait prendre en considération.  L’augmentation des prix de l’immobilier et des actifs financiers est un facteur essentiel d’accroissement des inégalités entre patrimoines (notamment entre les nationaux ayant bénéficié d’un héritage et les personnes issues de l’immigration). Si la valeur des patrimoines s’accroit davantage que celle des revenus, les inégalités s’aggravent entre les ménages les plus fortunés et les ménages plus déshérités. Un climat social délétère pourrait dès lors engendrer des mouvements sociaux qui se solderaient par des augmentations nominales de salaires entraînant une hausse des prix. Joan Robinson, une économiste proche de Keynes, avait parlé à ce propos de « barrière inflationniste », considérant ces variations des revenus et des prix comme une forme de lutte sociale.

 

Un peu d’inflation, n’est-ce pas une bonne solution pour diminuer la charge de la dette ?

 Effectivement, une hausse des prix modérée par exemple de 5% l’an permet en un peu plus de douze ans de diminuer de moitié la valeur en termes réels d’une dette. Mais si une hausse de prix provoquait une augmentation des taux d’intérêt, cela diminuerait automatiquement le cours des obligations passées souscrites à des taux d’intérêt plus bas. Un problème pour les caisses de retraite et d’assurance. En termes réels, c’est-à-dire en tenant compte de l’inflation, le remboursement des dettes serait en effet moins élevé. Mais il faut se défaire de l’illusion qu’un taux d’intérêt faible, voire nul, encourage automatiquement l’endettement en faveur de la consommation et de l’investissement. La capacité et la volonté des ménages comme des entreprises de s’endetter dépend de leur endettement passé, cumulé au fil des ans. Si cet endettement est massif, la baisse des taux d’intérêt peut se révéler totalement inefficace pour stimuler la croissance des activités utiles. Elle servirait surtout à faire gonfler encore un peu plus les placements spéculatifs.

 

Un remboursement à géométrie variable

 

Où va-t-on trouver des fonds pour rembourser toutes ces dettes accumulées ?

Les fondations et autres organisations privées, tant loués naguère pour répondre aux besoins de la société et même se substituer aux interventions publiques, sont incapables de mobiliser les milliards nécessaires à la distribution des aides sociales et économiques en faveur des secteurs touchés par la pandémie ; elles sont incapables de répondre aux besoins du secteur sanitaire. Seule la puissance publique, à niveau international, national, régional ou local peut le faire. Or ces structures publiques ne disposent pas de fonds en réserve pour couvrir ces dépenses inattendues.

 

Qui va donc payer ? 

 Poser ainsi la question présume que toute dette, quel que soit le bénéficiaire du crédit, doit être remboursée ; autrement dit que la comptabilité d’un État est de même nature que celle d’une entreprise ou d’un ménage vis-à-vis de la contrainte d’équilibre de ses recettes et de ses dépenses. Un ménage ou une entreprise doit rembourser capital emprunté et intérêt ; sauf si l’on revenait au jubilé des dettes pratiqué tous les cinquante ans au Proche Orient dans l’Antiquité et que la Bible évoque. Une idée au cœur des travaux d’un économiste historien américain, Michael Hudson, dont une anthologie de ces travaux traduits en français va paraître en mars prochain sous le titre Dette, rente et prédation néolibérale. Il a beaucoup inspiré un anthropologue beaucoup plus connu, David Graeber.

Si la dette publique est vendue sur les marchés financiers, elle ne diffère plus d’une dette privée et plusieurs cas de figure se présentent. S’il en a la capacité, l’État peut à l’échéance de la dette se tourner vers les marchés financiers et réaliser un nouvel emprunt destiné à rembourser l’ancienne dette. On dit qu’il fait « rouler la dette ». Il ne s’acquitte alors que des intérêts de sa dette et ne rembourse quasi jamais le capital. En période de baisse des taux d’intérêt, l’opération profite à l’emprunteur. Mais la croyance que l’on pourrait éternellement faire ainsi rouler les dettes publiques est inquiétante. Il s’agit d’une politique de l’autruche révélatrice d’un manque de transparence et de courage politique.

 

Pourquoi est-ce si inquiétant de faire rouler une dette ?

Si les taux d’intérêt sont maintenus à des niveaux très faibles les États peuvent, comme on vient de l’évoquer, se réendetter pour couvrir leurs dettes passées et la passer comme l’on dit à la génération suivante. Vu la baisse des taux, le coût des dettes publiques a ainsi pu diminuer depuis le début des années 2000 dans un grand nombre de pays. Quand les dépenses publiques permettent de construire des équipements publics, d’améliorer le niveau d’éducation et sanitaire de la population, elles bénéficient ainsi à la génération suivante. Ce transfert dans le temps de la dette n’a donc rien de choquant, au contraire. Toutefois, si les taux d’intérêt des emprunts augmentaient à nouveau, la charge à rembourser chaque année augmenterait considérablement au détriment même des dépenses publiques comme celles que je viens d’évoquer.

 

Quelles sont les autres solutions possibles ?

 Le gouvernement peut lever des impôts directs et indirects pour rembourser intérêt et capital. Il peut aussi disposer de richesses naturelles ou d’entreprises publiques qui lui procurent des revenus. On voit certains États mettre en vente des biens nationaux (aéroport, terres, autoroutes, etc.) sous la pression de leurs créanciers.

Enfin, tant que la dette de l’État qui n’a pas été vendue sur les marchés financiers est toujours détenue par la Banque centrale, il n’y a pas d’obligation à la rembourser. Elle peut alors être traitée dans son bilan comme « une dette perpétuelle ». Les premiers exemples remontent au Royaume-Uni au milieu du XVIIIe siècle.  La justification d’une telle mesure est que la banque centrale joue vis-à-vis de l’État son rôle d’institution publique au service de la nation et les créanciers citoyens sont aussi des débiteurs citoyens.

 

Quels sont les éléments qui vont inciter les États à choisir telle ou telle formule ?

Comme l’affirme un adage lyonnais : « il ne suffit pas d’y dire, il faut y faire ». Traduit en terme économique : c’est une question de capacité économique et financière et une question de volonté politique. Tous les pays n’apparaissent pas aux yeux de leurs créanciers potentiels dans la même situation de solvabilité. On parle ici de crédibilité financière. La situation de l’Allemagne aujourd’hui n’est pas celle du même pays en 1950, qui a connu alors une annulation de ses dettes afin de lui permettre de se remettre à flot ; ce que beaucoup d’Allemands, prônant une politique d’austérité pour les pays de l’Europe du Sud, semblent aujourd’hui avoir oublié. Donc les pays ne sont pas libres de mener la politique monétaire et financière de leur choix. Mais, en même temps, on peut remarquer que les décisions prises en la matière dépendent largement du type d’idéologie, pro Marché ou pro État, que j’évoquais au début de cette interview.

 

 Les vertus d’un endettement sous contrôle

 

Y-a-t-il une limite à l’endettement des États ?

Pour ce qui est du rapport entre le montant global de l’endettement et le revenu national, l’histoire montre qu’il n’existe aucun plafond. La limite peut se situer dans les capacités financières du remboursement annuel des intérêts et du capital. Quand un État est endetté, l’idée qui vient le plus spontanément à l’esprit est qu’il doit au plus vite réduire son endettement. Or, l’observation des crises passées, telles qu’elles ont été analysées notamment par Pierre Dockès dans Le Capitalisme et ses rythmes, quatre siècles en perspective et Splendeurs et misère de la croissance, montre qu’il peut être souhaitable qu’il s’endette davantage afin de remettre son économie à flot. Les États qui pratiquent le plus rapidement une forte austérité pour rembourser leurs dettes seront aussi ceux qui auront le plus de peine à s’en sortir.

 

Il n’y a donc aucune limite à l’injection monétaire ?

 Si, bien sûr, ce sont les capacités productives matérielles et humaines (autrement dit l’offre) qui doivent pouvoir répondre à la demande. Sinon, effectivement, le déséquilibre entre une masse monétaire en croissance et une quantité insuffisante de biens et de services engendre une hausse des prix. Une autre conséquence possible d’une surémission monétaire nationale est la détérioration du taux de change, qui ne se produit pas si la plupart des pays s’entendent pour pratiquer la même politique d’injection monétaire.

 

Tôt ou tard, une augmentation des impôts n’est-elle pas inévitable ?

 Une augmentation des impôts n’est pas en soi négative si elle correspond à l’accroissement des revenus et des dépenses des entreprises ainsi que des ménages, qui sont la matière première de ces prélèvements. A niveau de prélèvement constant, si la dette publique a été cédée sur les marchés financiers, l’État doit soit la rembourser (d’où une diminution des dépenses publiques), soit contracter de nouvelles dettes pour rembourser les dettes passées. Mais s’il s’agit d’une dette perpétuelle, comme précédemment évoqué, il n’y a pas besoin de la rembourser en augmentant les impôts et en diminuant les prestations sociales ainsi que les dépenses publiques. Cette dette perpétuelle permettrait même, en cas de surchauffe économique, que l’État en décidant de la rembourser en totalité ou partiellement prélève plus qu’il ne dépense. Mais nous n’y sommes pas encore !

 

Annuler la dette, plus facile à dire qu’à faire

 

Ne serait-il pas finalement plus judicieux d’annuler purement et simplement toutes ces dettes ?

Une dette perpétuelle ne rapportant rien peut logiquement être annulée par accord entre le créancier Banque centrale et le débiteur Trésor public, pour autant que les statuts de la Banque centrale le permettent. Mais si les dettes ont été vendues sur des marchés financiers et qu’il y a donc des créanciers propriétaires de ces dettes, par exemple des caisses de retraite ou d’assurance, un État peut toujours se déclarer en faillite. Mais alors il aura bien de la peine ensuite à se présenter comme emprunteur sur les marchés financiers. La solution la plus facile est, on l’a vu, sauf si les taux d’intérêt augmentent, que de nouvelles dettes soient émises pour remplacer les précédentes. C’est ce qui se pratique depuis longtemps.

 

Une banque centrale qui adopte la formule du non remboursement de la dette ne perdrait-elle pas toute crédibilité ?

C’est l’avis d’un certain nombre d’experts qui estiment que dans ce cas les financiers n’auraient plus confiance dans la devise de cette Banque centrale. Le risque serait donc grand qu’elle fasse l’objet d’attaques spéculatives et que son cours s’effondre. Si ce type de politique était appliqué à la suite d’un accord international entre banques centrales et donc si les spéculateurs n’avaient aucun intérêt à spéculer à la baisse contre une devise en acquérant d’autres devises – puisque toutes seraient impliquées – évoquer ce type de risque n’aurait aucun sens. La coordination des politiques des Banques centrales est ici essentielle.

 

Des monnaies complémentaires bienvenues

 

Une généralisation des monnaies complémentaires aurait-elle permis de changer la donne en déconnectant l’économie réelle de la finance internationale ? 

Les monnaies complémentaires comme le Léman à Genève, la Gonette à Lyon ou l’Eusko en pays basque, sont des moyens de paiement dont la valeur est totalement associée à celles des monnaies nationales ou fédérales. Elles sont obtenues par change contre celles-ci. Il n’y a pas d’autonomie comme c’est dans le cas des unités des systèmes d’échange locaux (SEL). En revanche, ces monnaies complémentaires peuvent développer des circuits monétaires parallèles qui s’autonomisent de la circulation de la monnaie scripturale bancaire. Elles encouragent des circuits économiques locaux courts. La déconnection pourrait donc se faire par l’émission, par les collectivités territoriales locales, de bons de paiement. Ces derniers règleraient leurs dépenses auprès des entreprises locales, participeraient à la distribution d’aides sociales et culturelles et aussi de primes à leurs salariés. Ces bons de paiement pourraient circuler localement et, in fine, servir à payer les services des collectivités locales et ainsi que les impôts qu’elles prélèvent. Encore faudrait-il que les lois l’autorisent.

Propos recueillis par Philippe Le Bé.

Image par Florian Barras.

 

 

 

 

 

 

 

Matthieu Calame : « Face au gouffre du pouvoir, émerge une culture de la cohabitation »

Un monde ancien, celui de la domestication, hiérarchisation, manipulation et artificialisation s’effondre. Vient un monde nouveau où la volonté de puissance fera place à l’esprit de cohabitation des êtres humains. C’est la vision que Matthieu Calame développe notamment dans son dernier ouvrage Enraciner l’agriculture – Société et système agricoles, du Néolithique à l’Anthropocène (PUF). Ingénieur agronome, directeur de la Fondation Charles Léopold Mayer pour le progrès de l’Homme et membre du conseil scientifique de la fondation Zoein, Matthieu Calame perçoit dans les domaines de l’agriculture et de l’alimentation les signes patents d’un changement profond de notre société qui, malgré d’inévitables résistances, devient toujours plus écologique. Entretien.

 

 En quoi notre soif de puissance nous conduit-elle à une impasse ?

 Matthieu Calame – « Le crépuscule de Prométhée » écrit par le philosophe François Flahault m’a profondément marqué. Dans cet ouvrage qui se présente comme « une contribution à une histoire de la démesure humaine », l’auteur démontre comment la science, la technique et l’économie ont convergé sous l’égide d’une vision prométhéenne du progrès. Sous couvert de rationalisme, l’idéal prométhéen est travaillé par la démesure. Face au concept des neuf limites écologiques de la planète, notre humanité telle que je la vois est désormais confrontée non à un mur – l’ancienne forme de la limite – mais à un gouffre. Le mur du passé, c’était une limite qui nous empêchait d’accéder à un univers toujours plus grand, un au-delà. Cette limite était posée par la nature ou par les dieux mais nous pouvions la franchir par un surcroît de puissance : le feu offert par Prométhée. Nous réalisons désormais que cette puissance même a rendu la nature qui nous environne toujours plus vulnérable au point de pouvoir disparaître. Nous voilà donc placés devant un gouffre, une limite infranchissable, simplement car il n’y a rien au-delà. Dans une telle situation, il n’y pas d’autre voie que la retenue pour ne pas chuter.

Donc, plus nous développons notre puissance, plus nous accélérons notre disparition ?

 En effet. L’idée que tous nos problèmes puissent être résolus par l’accroissement de la puissance est erronée et incompatible avec notre survie. La notion de limite planétaire doit être bien comprise; il n’y a pas de transgression possible car, encore une fois, il n’y a pas d’au-delà de notre planète. Nous sommes bel et bien entourés de vide. Dès lors, il n’y a pas de solution dans un surcroît de puissance. Contrairement à ce que pensaient les empereurs chinois qui se faisaient construire de somptueux mausolées, nous n’emportons pas notre puissance après notre mort physique.

 A la lumière de la crise sanitaire mondiale engendrée par le coronavirus, que révèle la volonté de puissance de notre civilisation ?

 Cette pandémie, qui est un phénomène de nature biologique, a cristallisé des jeux de pouvoir à n’en plus finir, et somme toute assez vains, les gouvernés accusant les gouvernants d’avoir été dépassés par les événements et de ne pas avoir su anticiper la crise, les gouvernants accusant les gouvernés d’un comportement irresponsable qui nécessite des mises en quarantaine, des confinements, des couvre-feu, etc. Mais ce cadre interprétatif de la crise, centré sur les actions des hommes et qui se focalise sur ce qu’un tel ou un tel devrait faire ou ne pas faire, passe à mon sens à côté de l’essentiel :  la réalité biologique qui s’impose à l’homme. C’est un démenti flagrant de notre prétention à maîtriser les événements. Comme l’appel généralisé à la puissance ne fonctionne visiblement pas, et faute d’y renoncer, la tentation est grande de chercher des boucs émissaires : s’il y a échec, ce n’est pas dû au phénomène biologique mais à un défaut humain. Ceci dit, les gouvernements portent leur responsabilité dans cette attitude. En France tout particulièrement, le président de la République, qui n’est pourtant pas médecin, s’est mis en avant dans la gestion de la crise dans une mise en scène télévisée monarchique. Il est malheureusement à craindre qu’une partie de ses concitoyens l’attendaient d’ailleurs, car gouvernants et gouvernés partagent la même illusion. En parlant de « guerre » à mener contre la maladie, le président a renforcé un imaginaire bien différent de la réalité. Cet imaginaire volontariste et volontiers belliqueux ne permet pas d’appréhender la réalité.

Je ne serais pas étonné que, la pandémie terminée, on découvre dans quelques années que les décisions prises selon les pays pour endiguer le virus n’auront finalement eu qu’un effet secondaire sur son évolution et que le phénomène biologique aura été le facteur déterminant. Au-delà des agitations politiques et sociales qu’elle a suscitées, la pandémie a une dynamique propre. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut rien faire – l’état des systèmes de santé fait la différence en termes de victimes – mais si la rhétorique du soin a du sens, celle de la guerre n’en a pas.

La recherche de la domination par le pouvoir n’est-elle pas inhérente à la nature humaine ?

 Sans doute. Ou pour être plus exact, il se trouve toujours des personnes, mêmes minoritaires, pour lesquelles c’est une puissante motivation. Il semble que les sociétés ancestrales de chasseurs-cueilleurs ont cherché à éviter toute concentration de pouvoir, par le jeu de rituels et de redistribution des tâches et des responsabilités. Elles l’ont fait consciemment. C’est ce que défend Pierre Clastres, notamment dans son ouvrage La société contre l’État. Toujours sous-jacente, l’envie de pouvoir a été collectivement maîtrisée durant des millénaires jusqu’au moment où a commencé à se développer l’agriculture. Tout a alors basculé. C’est comme si, tout d’un coup, la société n’avait plus été capable d’endiguer la concentration de pouvoir qui allait se nourrir elle-même. Avec l’apparition des empires agraires au quatrième millénaire avant notre ère, dans les régions du Levant les plus densément peuplées et les plus anciennement converties à l’agriculture, les sociétés ont atteint des tailles inconnues auparavant. L’anthropologue et l’ethnologue relève que c’est l’émergence de l’État, comme forme spécifique de pouvoir, qui a fait disparaître le modèle de la communauté première et institué un fossé entre le monde dit « sauvage » et le monde « civilisé ». Verticalité du pouvoir et gestion des masses sont devenues au cœur des dynamiques sociales et économiques.

Au fil des siècles, Caïn le sédentaire l’a donc emporté sur Abel le nomade. Mais on ne peut tout de même revenir au temps des chasseurs-cueilleurs !

Bien sûr que non. Abel n’est d’ailleurs déjà plus un chasseur-cueilleur mais un éleveur. Caïn et Abel sont déjà nés en dehors du jardin d’Éden des chasseurs-cueilleurs. C’était déjà trop tard, le conflit entre Caïn et Abel étant un conflit typique des sociétés agricoles. Donc, comme le relève le politiste américain anarchiste James C. Scott, l’État comme la société de masse ont créé une réalité dont nous ne pouvons pas nous abstraire aussi aisément. Sauf à souhaiter un génocide titanesque nous ramenant à la densité de chasseurs-cueilleurs – un à un million et demi d’humains peut-être ? – il faut bien composer avec l’État. Justement, on observe qu’il y a toujours eu dans nos sociétés des contre-pouvoir, spirituels ou non, nous invitant à renoncer à la puissance.

Voyez la Chine. D’un côté, elle a effectivement développé une idéologie étatiste, le confucianisme qui accepte la concentration du pouvoir semblant conforme à l’ordre cosmique et pour lequel l’important est de favoriser un État bon et bienveillant. C’est la vision d’un bon autoritarisme qui impose par son action l’harmonie à la société. De l’autre côté, la culture chinoise développe avec le taoïsme une philosophie, le Wuwei, qui tourne en dérision le volontarisme confucéen. Le Wuwei n’invite pas à la passivité mais à s’inscrire dans le mouvement du monde. Au sein du christianisme, également, David et Salomon incarnent l’idéologie du bon monarque sur un modèle éthique proche du confucianisme. A contrario, Jésus, quand le Diable l’invite à se prosterner devant lui pour obtenir le pouvoir sur tous les royaumes du monde, s’y refuse. C’est une allégorie du nécessaire renoncement à la puissance. Donc la question du rapport à la puissance semble une question très universelle. Est-elle pour autant inhérente à tous les êtres humains ? En tous les cas, l’attrait névrotique pour le pouvoir, qui peut se muer en cratopathie, ne concerne, je crois, qu’une minorité de personnes.

Dans votre dernier livre, vous écrivez que tout comme l’agriculture industrielle est consubstancielle de la société industrielle, une agriculture écologique ne peut se développer en dehors d’une société écologique. Comme cette dernière n’existe toujours pas, l’agriculture écologique serait-elle en panne ?

 Non, l’agriculture biologique progresse dans le monde, c’est indéniable, non seulement dans les têtes mais aussi dans la réalité un peu partout sur notre planète, notamment en Europe, aux États-Unis, au Japon, en Chine. Va-t-elle vraiment changer la mentalité de ceux qui l’adoptent ? La question reste posée. Le risque d’industrialiser l’agriculture biologique demeure grand. Si par exemple le groupe agroalimentaire Nestlé, avec un discours bien rodé, demande à tous ses agriculteurs africains qui font du cacao de passer au bio tout en appliquant les mêmes normes industrielles de ses produits standards, le résultat final ne sera guère satisfaisant. On aura simplement remplacé des ingrédients chimiques par d’autres, autorisés par un cahier des charges minimaliste, sans pour autant avoir une réflexion agronomique globale sur la durabilité dans tout le processus de fabrication et de distribution du produit chocolaté. On continuera à défricher la forêt pour faire de la monoculture de cacao. L’agroécologie demande un changement de système agricole et même alimentaire, et non pas seulement un changement de produit de traitement.

Président pendant quatre ans de l’Institut technique de l’agriculture biologique, j’ai vu des céréaliculteurs peu disposés à aller au-delà d’une rotation de trois ans de cultures. Ils pratiquaient une fumure élevée des blés avec un apport de fortes quantités d’azote sous forme de fientes de poules, un engrais certifié biologique. Or un excès d’azote, qu’il soit minéral ou organique, conduit à une minéralisation de la matière organique du sol, ce qui conduit toujours à une catastrophe écologique. Le cahier des charges de l’agriculture biologique a été rédigé par des gens de bonne foi qui ne se sont pas demandé si la lettre correspondait parfaitement à l’esprit, ni ce qui se passerait s’il était appliqué dans une logique purement mercantile de retour sur investissement à court terme. L’essentiel, les bonnes pratiques agronomiques, sont souvent restées implicites, comme les normes sociales d’ailleurs. Or, si un paysan respecte un cahier des charges bio à la lettre sans pour autant avoir une conduite agronomique correcte, cela conduit aux mêmes déséquilibres, aux mêmes apories. Que dire par ailleurs d’un produit « bio » mais déconnecté du territoire et qui a nécessité une grande consommation d’énergie fossile pour sa fabrication et son acheminement ? Il sera « bio » mais pas « écologique ». Enfin, on peut faire récolter des légumes bio par des esclaves. Le mouvement des promoteurs originels de la bio en ont conscience, mais le cahier des charges tend à leur échapper.

Dès lors, à quoi voyez-vous que l’agriculture écologique serait, malgré toutes les réserves que vous avez exprimées, un moteur de changement de nos mentalités ?

Le monde agricole a été marqué durant l’industrialisation par une capacité à créer des coopératives, et de manière générale des structures collectives qui constituaient des  solidarités horizontales entre paysans devenus agriculteurs. Cette action collective leur a plus ou moins permis de s’approprier l’industrialisation. A la charnière des années 1990, des mouvements se sont créés, non pas pour fédérer les agriculteurs entre eux sur une base purement professionnelle, mais pour tisser des liens sur une base territoriale entre citadins et agriculteurs. Ainsi Terres de Liens, un mouvement citoyen français créé en 1998 qui accompagne les paysans pour leur accès à la terre, permet à chacun de placer son épargne dans des projets à haute valeur sociale et écologique. Par sa foncière et sa fondation reconnue d’utilité publique, le mouvement acquiert aussi des terres qui risquent de perdre leur usage agricole.

Autre exemple significatif : les associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (AMAP). Producteurs et consommateurs s’unissent pour développer des fermes de proximité dans une logique d’agriculture durable. Les consommateurs peuvent acheter à un prix équitable des aliments de qualité, informés de leur origine et de la manière dont ils ont été produits, ils peuvent mêmes parfois donner un coup de main. Troisième exemple de rapprochement des mondes rural et urbain : le réseau des magasins Biocoop qui distribuent notamment des produits alimentaires labellisés AB, Demeter et issus du commerce équitable et qui a lancé sa propre ligne « ensemble pour plus de sens ». D’une logique de la filière inhérente à l’industrie agroalimentaire, on passe à une logique de territoire, du pouvoir partagé émerge un esprit de cohabitation.

Le territoire contre la filière ?

Oui. Qui va l’emporter ? Tout l’enjeu est là. Les filières structurent le monde industriel. Prenez une sucrerie au Brésil. Elle est entourée de cannes à sucre dans un rayon de trente kilomètres pour concentrer sa production dans un souci d’économie d’échelle. Voilà une monoculture totalement anti-agronomique mais tout à fait rationnelle du point de vue de la filière. Dans une approche de « territoire » et non de « filière », c’est la biodiversité avec un souci de préserver les bio-capacités d’un territoire qui est déterminante, et la filière doit s’organiser en se subordonnant aux territoires. Il y aurait des micro-sucreries adaptées à la production des territoires.

Les entreprises agroalimentaires sont-elles prêtes à jouer le jeu ?

En général tout l’aval de l’agriculture (transformation, commercialisation) est conscient du changement, au contraire de l’amont (engrais, pesticides, mécanique) qui freine des quatre fers. Les entreprises agroalimentaires se rendent bien compte que les consommateurs s’intéressent toujours plus à l’origine des produits qu’ils achètent ainsi qu’aux conditions dans lesquelles ils ont été produits, humainement et écologiquement. Elles leur vendent donc un narratif qui accompagne leurs produits, qui insiste notamment sur l’origine territoriale de ces derniers : c’est du café du Nicaragua ou des fèves de cacao de Côte d’Ivoire. Ces entreprises doivent d’autant plus se distinguer qu’il leur faut batailler ferme contre certains grands distributeurs qui écoulent leurs propres marques comme Migros en Suisse ou Carrefour en France et dans le monde, en mettant parfois en avant leur propre démarche de responsabilité sociale et environnementale. Dans le cas d’espèce, l’émulation a du bon.

Vous plaidez en faveur d’une politique alimentaire mondiale. Pour quelles raisons principalement ?

Il convient d’abord de comprendre que le secteur agricole obéit à des lois qui lui sont propres, contrairement par exemple aux produits manufacturés. Ainsi l’agriculture ne peut faire l’objet d’une régulation par le seul marché. La production alimentaire est variable selon les années. Or, pour que la sécurité alimentaire soit garantie, il faut que la quantité produite soit suffisante les mauvaises années et donc, que les autres années, elle soit tendanciellement excédentaire. Au final, sur un cumul d’années, elle doit être structurellement excédentaire. Une rupture dans la production de blé, c’est infiniment plus grave qu’une rupture dans la production de chaussettes. L’élasticité des prix – pour reprendre le terme économique – en agriculture est très forte. Tout petit déficit ou excédent d’une production agricole provoquerait respectivement une envolée ou une chute des prix. La flambée des prix cause des problèmes sociaux énormes. Donc nous avons une préférence collective pour la surproduction. Cet excédent structurel a des effets pervers dès qu’il n’est pas collectivement assumé.

Prenons le cas de la politique agricole commune (PAC) de l’UE. Pour être certains d’avoir toujours du blé en quantité suffisante, le prix de cette céréale a été très subventionné, ce qui a engendré des excédents pléthoriques. Pour les écouler, le blé a été utilisé pour l’alimentation animale, y compris pour les ruminants (bovins, ovins, caprins). C’est une aberration biologique et agronomique mais cela paraissait cohérent dans une politique de sécurité alimentaire. On a créé l’élevage industriel sur la base de l’écoulement des excédents. De même on pouvait utiliser les excédents de céréales, de sucre ou de pomme pour produire de l’éthanol. Bien sûr on trouve choquant de « détruire de la nourriture ». Le problème c’est que la sécurité alimentaire implique presque que l’on « détruise » un jour des excédents. Le vrai dérapage se produit quand le moyen industriel devient une fin en soi. On peut finir par produire des pommes et du blé pour rentabiliser la filière de l’éthanol !  Ce qu’il faut, c’est un peu de surproduction mais pas trop. Une politique alimentaire mondiale permettrait une gestion cohérente de la production agricole en traitant au mieux la question des équilibres – notamment par un stockage concertés – en privilégiant les territoires, et non les filières, et en respectant ainsi l’indispensable biodiversité de ces derniers.

Dans votre analyse, vous semblez considérer comme normale la pratique des excédents alimentaires ?

Détruire de la nourriture, c’est choquant. Mieux vaut l’éviter. Cependant, ce serait une erreur de croire que la nature est totalement économe ! Regardez la vie d’un chêne. Pour un seul arbre qui va pousser, quelque dix mille glands auront été produits. Quel gaspillage anti-économique pourrait-on dire ! Pourtant, c’est aussi ainsi que la nature fonctionne. La surabondance suivie de la destruction sont inhérentes à la vie. Toutes les sociétés anciennes ont été rythmées par des temps de gaspillage illustrés encore aujourd’hui par le carnaval, tradition archaïque liée aux cycles saisonniers et agricoles. Mais c’est une chose de connaître des périodes de gaspillages, c’est autre chose de s’organiser pour gaspiller. Le chêne maximise ses chances de reproduction par le gaspillage, nous détruisons les nôtres par notre gaspillage effréné.

Comment serait conduite, idéalement, une politique alimentaire mondiale ?

Ce serait une combinaison de mesures incitatives afin de produire et dissuasives, afin de limiter l’usage des facteurs de production. Pourquoi les écosystèmes nous étonnent-ils ? Parce qu’ils produisent beaucoup avec peu. C’est un tel cadre qu’il faut mettre en place pour favoriser l’agroécologie dont le but est de produire beaucoup avec peu. Une telle organisation demanderait un système de type fédéral, fonctionnant selon le principe de subsidiarité, de la commune à une entité mondiale en passant par les régions et les États. Nous ne partons pas de rien. Au niveau supranational, l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) fondée en 1945 a déjà pour vocation d’aider à « construire un monde libéré de la faim ». Cette institution peut à tout moment être renforcée et réorientée pour une gestion agroécologique mondiale. Nous attendons que les gouvernements le veuillent bien. Là encore ce qui nous bloque c’est leur passion de la puissance.

Certaines voix affirment que nous sommes allés trop loin dans la destruction des écosystèmes et que l’humanité aura bien de la peine à s’en sortir. Qu’en pensez-vous ?

Scientifiquement parlant je ne peux leur donner tort. C’est une hypothèse fondée. Cependant, je pense que l’humanité s’en sortira mais au prix de bouleversements majeurs. L’histoire de l’homme s’inscrit dans une formidable réussite évolutive qui est aussi l’origine du problème. Grâce à la plasticité de ses mœurs et à la puissance de ses outils, l’humanité a conquis presque tous les écosystèmes. Les mœurs pour s’adapter et les outils pour transformer, voici notre secret. Nous sommes aujourd’hui victimes de notre réussite jusque dans notre propre déshumanisation. Or, nous voilà arrivés aux limites de la logique du « tout outils » qui caractérise la société industrielle et qui promet de trouver une technique pour tout problème.

Nous reste la plasticité de nos mœurs : la culture. La solution passera d’abord par le changement de nos modes de vie. Nous vivons désormais une révolution des mœurs, une nouvelle prise de conscience dont une figure comme la jeune militante écologiste suédoise Greta Thunberg est le symbole. Ce bouleversement qui, je crois, sera profondément bénéfique, sera accompagné d’un renoncement à la puissance. L’illusion de croire qu’un surcroît de puissance et d’outils nous rendra plus heureux est en train de s’estomper. Au lieu de me précipiter dans un magasin pour acheter une tronçonneuse, je peux me contenter d’une bonne scie. Certes, je mettrai plus de temps à couper la branche de mon arbre. Mais je laisserai peut-être aussi plus de place à la rêverie ou à la coopération s’il s’agit d’une grande scie se maniant à deux.

Une transition intérieure indispensable à une transition extérieure ?

Le passage de l’homo œconomicus engendré par la société thermo-industrielle à l’homo œcologicus s’opère en effet par des changements très intimes. Spirituel sans doute puisqu’il s’agit de changer notre dasein, notre être au monde. Mais il faut s’entendre sur ce que l’on entend par spirituel. Je suis croyant, mon épouse non. Quand j’observe son comportement, son être au monde, elle est peut-être encore plus sensible à l’écologie que moi, sa spiritualité athée n’en cède en rien à ma spiritualité déiste dans le rapport au vivant. Cela me renvoie à la célèbre expression de Spinoza, Deus sive Natura, ou « Dieu c’est-à-dire la nature ». Chacun a ainsi sa manière de concevoir l’âme du monde. Le respect de l’un ne passe-t-il pas par le respect de l’autre ?

Propos recueillis par Philippe Le Bé.

 

 

 

Un ingénieur enraciné dans la vie

« Un heureux malheur ! » C’est ainsi que Matthieu Calame, né le 18 février 1970 à Paris, qualifie avec humour le cheminement qui l’a conduit à devenir ingénieur agronome. Arrivé en terminale dans un lycée parisien, il n’est pas assez bon en mathématique et physique pour prétendre suivre une préparation à une grande école dans ces disciplines. « Dans mon univers mental, il était inconcevable que je ne sois pas ingénieur. Je n’étais pas porteur d’un projet personnel. Le système éducatif français ne favorise nullement le mûrissement personnel. Bref, j’étais un pur produit de la sociologie bourdieusienne », observe-t-il. Le milieu familial, teinté d’un protestantisme libéral, prédestine donc le jeune Matthieu à des études supérieures de haut niveau.

Son père, haut fonctionnaire franco-suisse, est issu de l’École polytechnique et de l’École des ponts et chaussées. « Mon père a suivi un parcours méritocratique, qui l’a extrait de son milieu social d’origine. Mon grand-père paternel, horloger dans le Jura neuchâtelois, appartenait à la petite bourgeoisie artisanale et industrielle ».

Sa mère plonge ses racines familiales dans le canton de Vaud et l’Oberland bernois, au sein d’une famille de fromagers et de charcutiers. Jusqu’à la naissance de ses trois fils dont Matthieu est le second, elle mène une vie de militante très engagée notamment en travaillant au sein de la Cimade, une association de solidarité et de soutien politique aux migrants, réfugiés et demandeurs d’asile. Avec une mère Suissesse et un père franco-suisse, Matthieu vit la grande différence de culture des deux pays voisins, consécutives à leur élaboration historique. La France, héritière de la monarchie, privilégiant la puissance d’un État central autour de valeurs républicaines et la Suisse fédérale, nettement plus décentralisée, facilitant l’intervention populaire par la démocratie directe et les valeurs démocratiques.

L’étincelle de l’agriculture bio

L’« heureux malheur » commence à germer quand, sur le conseil d’un camarade, Matthieu s’oriente vers une préparation à l’entrée à l’École nationale supérieure agronomique de Toulouse (ENSAT). Les débuts sont laborieux. « J’ai doublé ma deuxième année de prépa et je me suis beaucoup ennuyé. J’ai passé beaucoup de temps en prépa à lire… des livres d’Histoire, ma vraie passion », se souvient-il. Mais, une fois entré à l’ENSAT, Matthieu Calame prend réellement goût à cette formation en agronomie qui combine un travail sur la matière, la nature, la sociologie et l’économie. A 20 ans, il a trouvé sa voie professionnelle qui se précise encore à l’occasion d’un stage dans une installation d’agriculture biologique au Parc naturel du Pilat, au sud-ouest de Lyon. Lors de son rapport de stage, l’examinateur externe issu de la chambre d’agriculture juge qu’il a été « endoctriné » par son maître de stage. « L’examinateur interne qui était favorable à la bio m’a convoqué pour me dire qu’il avait dû négocier ma note ». Mais l’industrialisation vit les dernières heures de son hégémonie culturelle. « Entre 1990 et 2000, j’ai vécu une décennie de basculement. A la fin de la décennie, aucune école d’agriculture ne pouvait se passer d’avoir un module de formation sur l’agriculture biologique ; on a passé du purgatoire à la reconnaissance ». Et d’ajouter, un brin moins enthousiaste : « Mais de l’enseignement à la pratique généralisée du bio, il y a encore loin de la coupe aux lèvres ! »

Déjà proche de la nature vivante grâce à ses deux parents, qui tenaient de leur passé scouts une prédilection pour les vacances familiales vertes en forêt, Matthieu va enrichir son expérience au sein de la Fondation Charles Léopold Mayer pour le progrès de l’Homme (FPH). Créée en1982, cette fondation de droit suisse soutient les organisations œuvrant à une transition sociale et écologique, notamment dans l’agriculture. A sa mort en 1971, le scientifique, philosophe et financier Charles Léopold Mayer n’a pas d’héritier. Il a désigné Madeleine Calame, sa secrétaire depuis 30 ans, comme exécutrice testamentaire et administratrice de la future fondation qui verra le jour onze ans plus tard. Son fils Pierre Calame succède à cette dernière en 1988 avant de passer le flambeau à Matthieu qui rejoint l’équipe de la FPH en 2005 avant d’en prendre la direction en 2010.

 

L’expérience de terrain

Dix ans plus tôt, les parents de Matthieu ont fait appel à lui pour qu’il gère, en qualité de co-chef de culture, un domaine agricole appartenant au patrimoine de la fondation, sur la commune de Chaussy dans le Val d’Oise, à 65 km de Paris. Une culture intensive de céréales sur 400 hectares, dont les excédents viennent concurrencer les productions locales dans les pays en voie de développement – en contradiction avec l’esprit de la FPH – suscite un débat au sein de la fondation. Avec d’autres collègues, Matthieu s’oriente vers un système de polyculture-élevage en réintroduisant de l’élevage bovin abandonné dans les années 1970, jusqu’à progressivement passer au bio à partir de 1997. Sa référence est Nature et Progrès, une association de consommateurs, d’agriculteurs et de transformateurs fondée en 1964. C’est à cette association que l’on doit en grande partie la promotion du développement de l’agrobiologie et de la biodynamie en France et en Belgique. « Aujourd’hui, souligne l’ingénieur agronome, plutôt que de réintroduire autant d’élevage, je développerais de l’agroforesterie ». A chaque époque sa nouvelle prise de conscience.

Passer au bio, à cette époque, n’est assurément pas entré dans les mœurs. En 1996, se souvient Matthieu Calame, l’Autrichien Franz Fischler, alors commissaire européen à l’agriculture et au développement rural, plaide en faveur de la multifonctionnalité de l’agriculture à l’occasion d’une conférence européenne dans la cité irlandaise de Cork. En Autriche, pays alpin, la tradition territorialiste et l’attachement à une pluri-culture qui n’est pas exclusivement axée sur l’alimentation est une réalité. « Hélas, le complexe agro-industriel puissamment relayé par la France et l’Allemagne, gros producteurs de chimie et de tracteurs, a balayé tout basculement à une politique rurale d’initiative communautaire ». Et le discours de Franz Fischler a fait long feu.

Riche de cette expérience de terrain, Matthieu Calame qui dirige la FPH depuis 2010 a écrit une thèse dont le comité était présidé par le philosophe Dominique Bourg, aujourd’hui professeur honoraire à l’Université de Lausanne (UNIL). Son ouvrage Enraciner l’agriculture – Société et systèmes agricoles du Néolithique à l’Anthropocène (PUF) est un reflet de cette thèse. C’est l’histoire d’une humanité que Simone Weil, citée au début du livre, résume magistralement : « Qui est déraciné déracine. Qui est enraciné ne déracine pas. » PLB (Publié dans www.lapenseeecologique.com)

 

 

 

 

 

 

 

Tous vulnérables

Vulnérable. A peine né, Jésus est menacé de mort par Hérode le Grand, raconte l’évangéliste Matthieu. Ayant appris par des mages la naissance à Bethléem du « roi des Juifs », n’étant pas l’héritier légitime du trône de David et craignant un futur rival temporel, le roi de Judée fait ardemment rechercher cet enfant bien encombrant. En vain. Prévenu par un ange dans un songe, Joseph s’enfuit en Égypte avec Marie et Jésus. Vulnérables. A quelques semaines de Noël, nous avons enfin réalisé que nous le sommes aussi. Où que nous soyons sur cette planète, le Covid 19 nous le rappelle avec insistance. Mais pour nous, pas de message angélique, pas de fuite possible. Comme le roi Hérode qui a peur de perdre son pouvoir temporel, nous avons peur de perdre ce que nous croyons être le contrôle de notre vie. Et pourtant, la prise de conscience de notre vulnérabilité n’est-elle pas le plus beau cadeau de Noël ?

« Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ». La plus belle parole de Jésus devenu Christ est aussi la plus puissante. C’est au creux le plus profond de sa vulnérabilité que l’Envoyé, cloué sur la croix, a reçu Sa plus grande force en ressuscitant d’entre les morts. Donner, tout donner, pour recevoir, tout recevoir. Quant à nous, que faire de notre vulnérabilité individuelle et collective ? Qu’elle nous enseigne, pour commencer, que tous les vaccins du monde ne nous sortiront pas d’affaire si nous continuons à vivre comme avant la pandémie. En nous croyant tout puissants, boursoufflés d’orgueil, secrètement persuadés d’être sauvés par notre « savoir technologique » qui pourra réparer le vivant que nous avons copieusement saccagé sur terre, dans les airs et les océans. Qu’elle nous enseigne encore, cette vulnérabilité, que nous sommes étroitement liés les uns aux autres, interdépendants, une alliance invisible et intime que masques et distance sociale ne font, paradoxalement, que renforcer. Qu’elle nous enseigne, enfin, que c’est précisément dans l’obscurité de la souffrance et du deuil que jaillit Sa Lumière, dans la vie, au-delà de la mort qui n’est qu’une naissance inversée.

En tentant d’épargner son pouvoir, Hérode le Grand n’a fait que révéler son impuissance cristallisée par la peur. La sienne est aussi la nôtre face à ce qui semble nous échapper, inexorablement. L’apparente faiblesse du Nazaréen, à l’aube comme au crépuscule de son incarnation, laisse le champ libre à une force gigantesque que nous n’avons pas encore explorée collectivement, celle de l’amour inconditionnel. Une force qui ne demande qu’à se faufiler dans la brèche de notre vulnérabilité. (Chronique publiée dans l’Écho Magazine du 2 décembre 2020)

Déconnectés du vivant

« L’occasion de s’offrir un nouveau Galaxy puissant n’a jamais été aussi belle. Le nouveau Galaxy S20 FE 5G te propose toutes les fonctions que tu souhaites pour faire tout ce que tu aimes, et surtout aussi longtemps que tu veux ». Cette publicité de Samsung est un remarquable condensé du langage dégoulinant de séduction trompeuse des fabricants de smartphones alliés aux opérateurs de téléphonie mobile lancés à tombeau ouvert dans la 5G. Avec la complicité de gouvernants comme le président Emmanuel Macron qui a récemment ironisé sur ceux qui préfèreraient « le modèle Amish » et « le retour à la lampe à huile ». Comme si la cinquième génération des standards pour téléphonie mobile devait s’imposer comme une évidence, un progrès pour toute l’humanité entrée dans un nouveau siècle des Lumières.

Ce serait ignorer que la 5G, notamment testée en Suisse sur neuf sites du canton de Vaud, va entraîner un tsunami de renouvellement des smartphones. Les outils numériques actuellement en fonction ne sont en effet pas équipés pour la capter. Une vraie poule aux œufs d’or s’offre aux équipementiers qui n’ont visiblement rien à faire de l’épuisement des ressources naturelles non renouvelables, de la pollution due à l’extraction des métaux rares et de la génération de déchets non ou peu recyclables. Qui plus est, selon le Shift Project – un laboratoire d’idées en faveur d’une économie bas carbone – la 5G triplera la consommation énergétique des opérateurs. Voilà qui ne plaide pas en faveur d’une sobriété dont notre planète épuisée a cruellement besoin.

Sans étude d’impact environnemental sérieuse sur son déploiement, la 5G aboutira par ailleurs à une hausse du niveau d’exposition de la population aux ondes dont les effets biologiques et sanitaires potentiels sont toujours ignorés. Pour cette technologie naissante, les chercheurs reconnaissent ne pas avoir assez de recul. Mais la perspective d’inonder nos appartements et infrastructures d’objets connectés, du réfrigérateur jusqu’aux lunettes, fait briller les yeux des géants du WEB nord-américains et chinois. Le principe de précaution si mollement défendu par les États ne fait pas le poids face à leur soif de conquête de juteux marchés et d’emprise technologique sur les individus.

L’insidieuse promesse publicitaire de faire « tout ce que tu aimes aussi longtemps que tu veux » n’est finalement qu’une dose supplémentaire de cocaïne numérique destinée aux drogués du smartphone que nous sommes en grande partie devenus, silhouettes courbées à longueur de journée sur notre petit écran lumineux, enchaînées à un monde virtuel déconnecté du vivant. (Chronique parue dans l’Écho Magazine du 4 novembre 2020)

 

Comment sortir du dualisme en réconciliant l’homme avec le vivant

« Quelle place pour la spiritualité dans la transition ? ». C’était le thème d’une table ronde organisée mardi 22 septembre 2020 par Alternatiba Léman, mouvement citoyen pour l’urgence climatique qui promeut des initiatives visant à construire une société durable. Participaient à ce débat Sophie Swaton, professeur, économiste et présidente de la fondation Zoein, Noémie Cheval, anthropologue, formatrice et coordinatrice du Réseau Transition Suisse romande et Michel Maxime Egger, sociologue et écothéologien, responsable du Laboratoire de transition intérieure à Action de Carême et Pain pour le prochain.

La conférence s’est achevée par l’exercice de la « phrase ouverte », une pratique de la transition intérieure suggérée par Noémie Cheval qui a invité participantes et participants à exprimer rapidement leurs ressentis intérieurs sur l’état du monde.

Synthèse d’une rencontre publique où les analyses théoriques ont côtoyé des expériences de vie, dans une alliance du cœur et de la raison.

 Quel sens donnez-vous au mot spiritualité ?

 Michel Maxime Egger – A partir de mon vécu et de ce que nous expérimentons au sein du Laboratoire de transition intérieure, j’observe que si la spiritualité est partie intégrante de l’intériorité, toute la vie intérieure ne relève pas de la spiritualité. Le mot spiritualité vient du latin spiritus qui veut dire esprit et que j’entends avec un E majuscule. Il s’agit donc d’une vie ouverte et reliée à ce qui est plus grand que soi, à ce qui nous dépasse, un « Tout Autre ». Lequel est immanent, au plus profond de notre être et de la nature, et en même temps transcendant. Ce « Tout Autre » est un mystère sacré, ineffable. Les traditions mystiques lui ont donné toutes sortes de noms : le divin, l’Un, l’Infini, le Souffle, la Présence, etc. Cette expérience du sacré est source de sens et aussi d’engagement. Les grandes figures telles que Gandhi, Václav Havel, Nelson Mandela, Jean Jaurès ou Pierre Rabhi de nos jours fondent leur engagement sur cette dimension.

Par ailleurs, il convient de ne pas confondre spiritualités et religions. Les spiritualités étant, selon les cas, en-deçà ou au-delà des religions. Ces dernières  sont des systèmes qui ont tenté de donner forme à des expériences spirituelles à travers des doctrines, des dogmes, des symboles ou des rites. Comme des fleuves alimentés par les sources que sont les spiritualités, les religions nous permettent d’avoir accès à ces dernières. A condition bien sûr de ne pas être vécues de manière fermée et dogmatique. Dans ce cas, elles deviennent un obstacle à toute quête spirituelle authentique. En résumé, sur le chemin de la transition, les spiritualités sont nécessairement laïques. Reliance à soi, aux autres et à la Terre, elles nous invitent à faire l’expérience de ces trois vertiges que le psychothérapeute Christophe André nomme l’Infini, l’Éternité et l’Absolu.

Noémie Cheval – La spiritualité, en ce qui me concerne, est à mettre en relation avec différents chocs vécus dans ma vie privée. L’un d’entre eux fut un épuisement de militance. Je ne savais plus vraiment pourquoi j’étais mobilisée pour les autres, pourquoi je me mettais au service de la transition écologique et solidaire. En participant à une formation de Transition intérieure organisée par le Réseau Transition, j’ai pu me mettre en relation autrement avec l’autre, avec le vivant. J’ai alors réalisé que j’étais moi-même partie intégrante de la nature, qui plus est de la nature qui se défend. J’ai senti une nouvelle force mobilisatrice en moi. Aujourd’hui, cela me nourrit et m’aide à être plus résiliente et à réfléchir au sens d’une spiritualité solidaire.

Sophie Swaton – Le mot spiritualité fait peur. Poser la question « quelle spiritualité pour la transition ?» peut engendrer de l’inquiétude, voire des grincements de dents dans certains milieux que je côtoie, aussi bien en France qu’en Suisse. Comme l’a souligné justement Michel Maxime Egger, la spiritualité n’est ni la religion ni son exclusion. A mes yeux, elle revêt une double dimension, d’intériorité et d’extériorité.

Concernant la dimension d’intériorité, je m’inspire de la célèbre pyramide de Maslow dont les travaux permettent de classer les besoins humains par ordre d’importance. Je retiens principalement trois niveaux : matériel, mental et spirituel.

Le niveau matériel concerne les besoins physiologiques et de sécurité, le niveau mental a trait aux échanges avec les autres. Il répond à nos besoins d’appartenance et d’estime. Quant au niveau spirituel, qui nous échappe en partie, il revêt une dimension philosophique et anthropologique. Il nous interroge : quel sens donner à ma vie, qui suis-je, où vais-je, dans quelle direction ?  Cette recherche spirituelle a aussi besoin d’être nourrie. Or, nos sociétés occidentales sont en manque profond de nourriture spirituelle.

L’autre dimension de la spiritualité est une référence à un autre que soi, à une extériorité qui n’est pas seulement l’être humain mais aussi le vivant dans son ensemble qui inclut les mondes animal, végétal et minéral. Cette double dimension, verticale avec l’intériorité et horizontale avec l’extériorité, constitue l’essence même de la condition humaine.

Est-il possible d’imaginer une transition écologique et solidaire pérenne sans spiritualité ?

 Michel Maxime Egger – Personnellement, je ne peux pas imaginer une telle transition écologique et solidaire sans spiritualité n’est pas possible, Celle-ci est une démarche de conscience qui nous amène à la racine des problèmes, à revenir à l’essentiel. Certains freins et obstacles à la transition sont assurément d’ordre spirituel. Quand nous parlons de spiritualité, nous sommes toujours dans des démarches d’unification intérieure. Une des difficultés pour réaliser une transition est le hiatus qui peut exister entre la tête et le cœur, le mental et les émotions. Cette division, cette dualité explique en partie le fait qu’il y a un tel décalage entre la gravité de la situation planétaire et l’absence de changement dans nos comportements. L’être humain est divisé intérieurement entre sa tête et son cœur.

Par ailleurs, même dans les milieux qui s’engagent pour la transition, j’observe une compréhension limitée de ce qu’elle est réellement ou devrait être. La transition intérieure n’est pas une autre version du développement durable mais bien un changement de paradigme, profond et radical. Il s’agit d’une révolution culturelle courageuse, comme le souligne le pape François dans son encyclique Laudato si’.

Dès lors, si tout ce que nous mettons en place avec des lois, des technologies, des éco-gestes est nécessaire pour assurer une transition, c’est insuffisant. Cela reste figé sur un plan très horizontal, celui du faire, et ne répond pas aux racines de la crise écologique, de la destruction de la planète, qui sont de l’ordre de l’être et demandent des réponses aussi dans la verticalité.

Ces racines ont à voir avec notre regard sur le monde. Nombre d’initiatives de transition, de manière inconsciente, ne remettent pas fondamentalement en question une vision de la nature privée d’âme et réduite à sa dimension matérielle de stock de ressources. Notre système économique repose entièrement sur une vision du monde désenchantée et anthropocentrique qui place l’être humain en dehors et au-dessus de la nature vivante.

 

“La transition intérieure n’est pas une autre version du développement durable mais bien un changement de paradigme, profond et radical” Michel Maxime Egger ©Camille Budin

Cette relation à la nature est-elle une condition sine qua non à la pérennité de la transition ?

 Noémie Cheval – Sans doute. Mais beaucoup de personnes dans le monde au sein de villes ou de mégapoles n’ont pas accès à ce que l’on nomme « la nature », le vivant extérieur, ou n’en ont pas le privilège. Cependant, je crois qu’il est possible de pratiquer partout des exercices de reliance à la nature vivante, comme ceux initiés par Joanna Macy, une fondatrice de l’Éco-philosophie et de l’Éco-psychologie. Quand, au cours d’un atelier de Travail qui Relie nous avons l’occasion d’exprimer notre gratitude pour la vie qui nous est offerte, de reconnaître la peine que nous avons à assister à la destruction du vivant, à réaliser que nous ne sommes finalement qu’une espèce parmi des milliers d’autres, alors notre engagement et notre désir pour une transition et un changement de cap devient réel et radicalement renouvelé.

La peur serait-elle le principal frein à la transition ?

Sophie Swaton – A la lecture des rapports scientifiques régulièrement publiés, et sans même avoir besoin d’étudier la collapsologie qui évalue les risques d’un effondrement de la civilisation industrielle, il y a de quoi avoir peur. Certes, cette peur peut être un moteur pour avancer, mais à condition de la transcender. La prise en compte des émotions est fondamentale dans la transition. Cependant, la peur peut aussi engendrer un déni de réalité. C’est peut-être une peur secrète qui pousse un personnage comme Donald Trump à tenir un discours récurrent de déni !

Ce que je redoute le plus, c’est un appel à la violence révolutionnaire, qui ne serait pas une révolution intérieure, mais un appel à fédérer des mouvements violents. Nous devons sérieusement prendre en compte la capacité de violence dont les êtres humains sont capables. N’éludons pas le côté sombre de notre personnalité et trouvons un moyen de canaliser en nous cette violence, notamment par d’autres formes d’expression. En disant cela, je pense à René Girard et à son ouvrage La violence et le sacré. L’anthropologue, historien et philosophe écrit que la violence qui naît du désir mimétique efface les différences et détruit les hiérarchies. Elle est contagieuse et interminable. Je pense aussi à l’ingénieur et philosophe Jean-Pierre Dupuy qui s’est notamment penché sur les risques d’effondrements environnementaux et sociétaux dans son ouvrage Pour un catastrophisme éclairé : quand l’impossible est certain.

Nous ne sommes plus des peuples premiers pour qui la mort, avec ses rituels, ses rites de passage, fait partie du quotidien, et pour qui tout individu est intégré dans un écosystème en référence à une cosmogonie. Si la réponse à nos désirs les plus profonds – donner un sens à notre vie – est de nous offrir toujours plus de consommation, toujours plus de matérialité, avec une grille de lecture socio-économique qui n’inclut pas les dimensions de transition intérieure, nous ne sortirons pas de l’impasse. Avec une violence toujours plus attisée. Cela dit, il ne s’agit pas de retourner à l’âge des cavernes, comme cela est souvent reproché aux partisans de la décroissance. Quel serait le niveau de confort acceptable dans les éco-quartiers ou les éco-villages, qui sans être un retour en arrière ne s’égarerait pas dans le superflu pour rester dans les limites planétaires ? Voilà la bonne question à se poser.

 

“N’éludons pas le côté sombre de notre personnalité et trouvons un moyen de canaliser en nous cette violence, notamment par d’autres formes d’expression”  Sophie Swaton ©Camille Budin

Quels sont les outils pour juguler cette violence intérieure ?

 Michel Maxime Egger – Nous vivons dans un système économique extrêmement violent envers la Terre et les humains.  Cette violence est souvent connectée à ce que l’on appelle l’éco-anxiété : la peur dont a parlé Sophie, la colère, la tristesse qui peut conduire à des formes de dépression, la colère et l’impuissance qui peuvent aussi nourrir la violence. Alors que tout se dégrade, rien ou presque ne semble devoir arrêter cette détérioration. Heureusement, il existe des outils du Laboratoire pour y faire face. Noémie a mentionné Le Travail qui relie, un des outils importants du Laboratoire de transition intérieure. Il permet de créer un espace pour visiter ses émotions. C’est grâce au Travail qui relie que j’ai pu me connecter à ces émotions. Il y a une dizaine d’années, j’étais certes dans une grande lucidité intellectuelle par rapport à l’état de notre planète. Mais j’avais des mécanismes de défense et de refoulement inconscients ; les émotions restaient bloquées sans venir réellement toucher et brûler mon cœur. J’ai eu la chance de pouvoir vivre une expérience avec d’autres personnes au sein d’un atelier. Lequel était en lui-même un outil pour travailler et composter ses émotions. Pouvoir mettre des mots sur ses maux, accueillir ses émotions sans jugement, les exprimer, les partager pour en transformer l’énergie, pour les transfigurer, voilà ce que permet Le Travail qui relie. J’ai ainsi découvert que derrière la tristesse se cache l’amour de la Terre. Si je pleure à son sujet, c’est bien que je l’aime ! Finalement, chacune de mes émotions ont un envers. Et cet envers, que sont notamment l’amour, le courage, la confiance et la joie est un puissant moteur intérieur pour l’action et l’engagement.

Pouvons-nous guérir de ces peurs ?

 Noémie Cheval – Nous pouvons en tous cas libérer de l’énergie positive au service du vivant. Je l’observe fréquemment : des personnes venant participer à nos formations avec un gros sac à dos d’émotions inconfortables en repartent debout et prêtes à aller de l’avant pour une société qui soutienne la vie. Mais tout n’est évidemment pas réglé dans un hypothétique grand soir. C’est un processus de longue haleine. Au sein de mouvements en faveur de la transition, il y a souvent un essoufflement pouvant conduire au burnout, ou une tendance à s’épuiser voire à s’exploiter les uns les autres. Grâce à différentes méthodes pratiquées dans des espaces de transition intérieure, nous pouvons nous interroger sur la reproduction des ombres d’un système que nous critiquons. Avec l’aide de pratiques collectives faisant intervenir notamment la musique, le soin du corps, la respiration, les rituels, en nous inspirant des traditions anciennes, nous pouvons renforcer notre engagement au service du vivant.

 

“Des personnes venant participer à nos formations avec un gros sac à dos d’émotions inconfortables en repartent debout et prêtes à aller de l’avant” Noémie Cheval ©Camille Budin

Michel Maxime Egger – Je ne suis pas sûr qu’il faille guérir. Les émotions font partie de ce qui est vivant en nous. Si nous éprouvons de la tristesse, c’est que nous sommes sensibles et touchés par ce qui arrive à la Terre. Plutôt que d’en guérir, un chemin de transformation nous est proposé. Un chemin de « douloureuse joie » comme le nomme la tradition orthodoxe.

 Selon vous, l’être humain évolue-t-il vers plus de spiritualité ?

Sophie Swaton – Tous les êtres humains ne sont pas logés à la même enseigne quant à leur évolution. Regardez les peuples premiers comme les Kogis en Colombie, les Suruis au Brésil ou les Bataks de Sumatra en Indonésie. Depuis des millénaires, ils ont conservé dans leur mode de vie et leur culture une reliance avec la nature. Les petits frères et les petites sœurs que nous sommes à leurs yeux ont choisi une autre voie, celle de la technologie, et ils en ont gravement abusé. Aujourd’hui, les peuples premiers sont tributaires de nos actes qui pèsent sur leur existence. En Amazonie, par exemple, la déforestation détruit leur habitat et leur écosystème. Comment dès lors continuer à évoluer ensemble, nous qui sommes comme eux embarqués sur un même navire planétaire à la dérive ? Comme il serait vain de chercher à imiter les peuples premiers, notamment dans des savoir-faire ancestraux dont certains ont hélas disparu, nous devons penser à un nouveau paradigme de civilisation, en référence avec nos propres racines. Encore faut-il que nous apprenions à nous réconcilier avec la nature en l’intégrant dans notre propre culture. Les peuples premiers peuvent nous y aider. Mais il faut bien comprendre que leur langage est bien différent du nôtre. Pour eux, se connecter aux arbres qui ont une âme, comme les animaux, est une évidence vécue au quotidien. La question de la spiritualité ne se pose pas. Elle coule de source. Dans toute construction, par exemple, le vivant minéral et végétal est une réalité impossible à ignorer.

Michel Maxime Egger – Dans la foi chrétienne qui m’anime, si je constate que le spectacle que l’humanité donne d’elle-même est tout sauf reluisant, je crois que l’être humain est absolument capable de changer, qu’il n’est pas réductible à ce spectacle, qu’il y a dans le tréfonds de son être une « personne secrète indemne », comme le suggère l’éco-psychologue Paul Shépard. Cet être capable de relations harmonieuses avec les autres, de transcender l’ego, qui est animé par ses aspirations à plus grand que soi. Dans la tradition biblique, cela renvoie à la création de l’être humain à l’image de Dieu. Laquelle est un potentiel, comme une graine, une semence.

Et le chemin de vie que nous sommes invités à parcourir, c’est précisément l’accomplissement de cette image de Dieu. Cette image est ontologique, liée à notre être. Si elle peut être oubliée, ignorée, elle est toujours là. Même à l’intérieur du plus grand criminel.

Quant à la ressemblance à Dieu, elle signifie l’accomplissement de cette image dans notre vie. Nous avons donc la liberté de manquer la cible ou de l’accomplir. Les exemples de personnes cheminant dans cette voie sont fort nombreux. C’est la raison pour laquelle bien que profondément morcelée, l’humanité n’est pas tombée en morceaux.

N’y a-t-il pas un antagonisme entre le développement personnel d’un côté et le développement durable de l’autre ? (question du public)

Michel Maxime Egger – Le développement personnel rassemble des démarches qui restent très individuelles, centrées sur la recherche d’une forme d’harmonie intérieure, de bien-être, de santé. Dans cette optique, si la nature n’est plus un stock de ressources, elle n’en demeure pas moins un élément de mon bien-être personnel. Elle continue à être, d’une certaine manière, instrumentalisée.

Dans des démarches de transition, il y a une dimension collective, citoyenne. La quête d’un plus grand bien-être n’est pas l’objectif premier de la spiritualité. Celle-ci implique une démarche de réciprocité, de communion.

C’est autant la nature qui vient vers moi que moi qui vais vers la nature.

Sophie Swaton – Deux exemples pour abonder dans le sens de Michel Maxime : des entreprises proposent des cours de yoga destinés à détendre les collaborateurs pour qu’ils se sentent mieux, donc plus productifs à leur poste de travail. Le yoga est aussi pratiqué au sein de l’armée américaine pour aider les soldats à partir plus vaillamment au combat. N’oublions donc pas que les outils dont nous avons parlé ne sont finalement que des outils au service d’une intention, d’une vision. Qui peut aller dans une mauvaise comme dans une bonne direction.

Un mot n’a quasiment pas été prononcé lors de cette table ronde : l’ego. Qu’il soit individuel ou institutionnel, car les institutions peuvent aussi en véhiculer, l’ego est l’un des principaux freins à une authentique transition. Allégeons-nous donc de cet ego omniprésent et goûtons à l’humilité, cet humus de l’humanité.

Michel Maxime Egger – Sortir des dualismes, des oppositions, des divisions, du bien versus le mal, des ténèbres versus la lumière, c’est sans doute la voie à suivre. Au vrai, les ténèbres ne s’opposent pas à la lumière mais sont de la lumière non encore révélée. Le travail spirituel nous permet d’ouvrir une porte intérieure pour que cette lumière puisse vraiment nous éclairer. (Publié dans https://lapenseeecologique.com/)