Les jours du Trompeur sont comptés

Ricardo Salles, ministre brésilien de l’environnement du président Jair Bolsonaro estime que son travail consiste plus «à défaire qu’à faire». Dans un récent entretien à la radio Jovem Pan, il fustige les «gouvernements de gauche de ces vingt dernières années» qui ont, selon lui, développé un «appareillage idéologique et bureaucratique (…) freinant le développement économique du pays». Le ministre démantèle une à une les agences étatiques environnementales. «Un arbre, nous le savons désormais, est de gauche», raille l’écrivain Antonio Prata dans une tribune au quotidien Folha de São Paulo.

Autant dire que la destruction de la forêt amazonienne pourrait s’amplifier avec les terribles souffrances des peuples qui y vivent et les conséquences incalculables pour notre planète. Dans le palmarès des crimes d’écocide, Donald Trump est désormais talonné par Jair Bolsonaro et bien d’autres marionnettes à la botte des industries les plus néfastes à l’écologie.

Qui donc, dans l’invisible, tire les ficelles de ces destructeurs de l’humanité? Notre société contemporaine occidentale, gonflée de vaines certitudes, a vite fait d’évacuer le Trompeur, celui qui divise, qui désunit. Pourtant, comme l’écrit malicieusement Charles Baudelaire, «la plus grande des malices du diable est de faire croire qu’il n’existe pas». Au vu du nombre croissant de cinglés ou de cyniques qui dirigent le monde, je suis tenté par le désespoir. Alors, je me plonge à nouveau dans la lecture de mon livre de chevet, Dialogues avec l’ange (Aubier), un récit authentique retranscrit par Gitta Mallasz que j’ai eu le bonheur de rencontrer. Et j’y trouve cette parole des anges: «Le temps du Menteur est fini. Ce qu’il a voulu – la puissance qui lui avait été donnée – lui sera reprise (…) Le mensonge se meurt, ses jours sont comptés.

“Le mal n’existe pas, mais seulement la force non transformée”

C’est Lui qui dit: Assez ! La fin est le commencement. Les démons deviennent de nouveau des Anges. Ecoutez bien! Tout cela, tout ce qui a été annoncé, se passe en vous-même…en vous-même!». Plus loin, une autre parole: «Tu accueilles en toi le mal et tu le transformes en bien. Car le mal n’existe pas, mais seulement la force non transformée».

Voilà peut-être la clé. Les pantins que les peuples élisent ne seraient que les miroirs de leurs démons intérieurs. A quoi bon, dès lors, vouloir les déboulonner si ces peuples ne réalisent pas leur propre transition intérieure? Indispensable expérience, individuelle et collective, sans laquelle serait vaine toute transition écologique et solidaire.

(Trait libre publié dans le dernier numéro d’Echo Magazine du 16 mai 2019)

 

Lumineuses calligraphies

Exposition Encore trois semaines pour découvrir les œuvres de Grégory Schulé, exposées jusqu’au 2 juin 2019 à l’hôtel La Prairie, à Yverdon-les-Bains. Un magnifique parcours initiatique dans de nouvelles dimensions.

« Mal barrés ». C’est le titre de l’exposition de Grégory Schulé, artiste yverdonnois devenu maître dans la calligraphie abstraite dont les dorures à la feuille nous font pénétrer dans un univers intime et magique. Avec sa technique de pochoir découpé au cutter, celui qui aime bien se qualifier de «métalligraphe» s’est plongé dans le monde glacé des code-barres qu’il transforme en végétaux vibrant d’une étonnante vie.

«J’ai redonné de la liberté à ces code-barres dont nous sommes si dépendants, nous, les mal barrés», sourit Grégory Schulé qui donne un sens profond à toutes ses créations.

Si Grégory Schulé était horloger, il serait un expert en grande complication, tant ses œuvres sont finement ciselées. Mais ces dernières n’en demeurent pas moins d’une lumineuse clarté, avec ses lignes de force qui, dans leur parcours de labyrinthe, nous ouvrent un passage vers un nouveau monde, celui de notre intériorité la plus secrète.

Au vrai, nous ne contemplons pas les dorures et acryliques sur toile de Grégory Schulé. Ce sont elles qui nous contemplent, agissant comme des miroirs de ce que nous avons de plus mystérieux et de plus authentique dans notre être en devenir, encore inexploré.

Dominique Bourg: «Systèmes économique et juridique, modes de vie, tout est à repenser»

Le réchauffement climatique et la destruction accélérée de la biodiversité nous obligent à revoir toute notre organisation politique, économique et sociale, estime Dominique Bourg. Le philosophe et professeur ordinaire à l’UNIL conduit la liste Urgence écologie aux élections européennes du 26 mai.

En même temps que le groupe d’experts sur le climat (GIEC) publiait son rapport sur les effets d’un réchauffement climatique de 1,5 degré par rapport à l’ère industrielle, le 8 octobre 2018, la Banque de Suède décernait un «prix Nobel» d’économie à Paul Romer et William Nordhaus. Ce dernier, professeur à l’Université de Yale, avait suggéré dans un document de 2016 qu’un scénario «optimal» entraînant une augmentation de la température de 3,5 degrés permettait d’obtenir «une politique climatique qui maximise le bien-être économique».

Aux yeux de Dominique Bourg, cet exemple illustre «la dérive de ces économistes qui informent et conditionnent le monde politique en dépit du bon sens». Dès lors, le professeur ordinaire à la Faculté des géosciences de l’environnement de l’Université de Lausanne n’attend «plus rien» de nos dirigeants. Qu’ils soient marxistes ou libéraux, ils ont tous fait de la production et du commerce le principe cardinal du développement de nos sociétés, avec les conséquences écologiques désastreuses que l’on observe aujourd’hui sur le climat: vagues de chaleur, sécheresse, inondations, incendies, tempêtes. Avec en prime l’effondrement de la biodiversité dont l’état est encore plus grave que celui du climat. «Comparée à un réacteur nucléaire, la biodiversité serait en état de fusion».

 Un système juridique inadapté

Tout est donc à revoir dans le fonctionnement de nos sociétés. A commencer par notre système juridique totalement inadapté. Même la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, qui encadre pourtant les négociations internationales, stipule dans son article 3 que toute action en faveur du climat qui porterait atteinte au commerce international est à rejeter. Plus loin dans le temps, l’article 4 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 continue à influencer nos comportements. Il y est écrit que «la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui». Les nuisances prises en compte sont donc exclusivement directes. Si elles sont indirectes, comme celles qui affectent l’environnement, elles sont tolérées. Ne troublons surtout pas les marchés!

Pour accompagner un sursaut de conscience citoyenne que l’on commence à observer dans les marches pour le climat qui se multiplient, il faudrait selon Dominique Bourg ancrer dans la constitution des pays «un engagement de l’Etat, avec force obligatoire, à garantir la sûreté de la population en matière de climat et de biodiversité. Non pas une incitation mais bien une obligation».

Une troisième chambre avec une vision à long terme

Le philosophe et professeur ordinaire suggère la création d’une troisième chambre en plus des deux qui composent généralement les parlements. Comme il le décrit dans son livre «Inventer la démocratie du 21ème siècle (Editions Les Liens qui Libèrent)», cette troisième chambre qui ne voterait pas de lois serait dotée de quatre pouvoirs: une alerte (en envoyant des délégués suivre les travaux du parlement), un veto suspensif (en obligeant les parlementaires à rediscuter un projet de loi), une saisine du conseil constitutionnel et un repérage de toutes les initiatives allant vers une transition écologique et solidaire. Ses membres, non élus, seraient pour moitié des personnes ayant fait preuve de leur engagement et de leurs compétences (ONG, milieux académiques), avec examen de leur CV par une commission parlementaire, et pour l’autre moitié des citoyens tirés au sort.

Sans être la panacée, cette formule aurait le mérite d’inciter les élus à se focaliser sur des priorités vitales pour l’avenir de l’humanité. «Quoi qu’on fasse, reconnaît Dominique Bourg, les conditions de vie sur Terre seront bien plus difficiles à la fin de ce siècle qu’elles ne l’étaient il y a dix ans. Mais il y a encore de la marge pour éviter une planète à plus de trois degrés qui serait tout simplement invivable pour partie».

Bond du PIB avant une plus grande sobriété

Comment agir? Dans un premier temps, d’importants investissements nécessaires pour décarboner, passer à une économie circulaire, isoler les bâtiments, etc. feraient bondir le PIB. De quoi réjouir les libéraux! Ensuite, on entrerait enfin dans une société plus sobre, dans un nouveau paradigme dominé non pas par la technologie mais par le vivant. PLB

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Jean-Michel Servet: «Diversifions nos monnaies pour les reconnecter au monde vivant»

Financiarisées à outrance, nos sociétés ne doivent pas tuer la monnaie, mais au contraire en créer de nouvelles, complémentaires aux monnaies nationales, suggère Jean-Michel Servet, professeur honoraire au Graduate Institute Geneva.

Faut-il sortir du capitalisme comme le clament certaines voix? «La financiarisation généralisée de notre monde nous a déjà fait sortir du capitalisme tel que le définissaient Karl Marx, John Maynard Keynes ou Adam Smith, à savoir une économie de production où la finance est au service des entreprises produisant des biens ou des services, et non l’inverse», observe Jean-Michel Servet. Les conséquences de cette financiarisation, le professeur honoraire à l’Institut de hautes études internationales et du développement, à Genève, les voit dans la «liquéfaction de notre société où la main d’œuvre est considérée comme de l’électricité ou du mazout, que l’on exploite selon les besoins, sans égards pour la personne humaine». Telle entreprise est délocalisée, et voilà ses collaborateurs «invités» à la suivre loin de leurs racines familiales, parfois sur un autre continent. «Le fossé entre le monde réel et celui de la finance a des conséquences directes sur la destruction de la nature, des rapports sociaux et des cultures».

Les monnaies locales créent du lien

Ce sombre constat brossé, faut-il en finir avec la finance? «Surtout pas, souligne Jean-Michel Servet, fort notamment de son expérience passée au conseil d’administration de la société de microfinance Symbiotics basée à Genève. Comme le sang qui relie et alimente tous les organes du corps humain, «la finance relie les hommes dans une interdépendance». Supprimer la monnaie qui dans sa pratique date de quelque 60.000 ans serait absurde. Il faut en revanche la diversifier, par des monnaies complémentaires, locales et fiscales, qui auront comme premier effet de «resolidifier notre société».

Les monnaies locales encouragent le relationnel sur des territoires non seulement en Suisse et en France mais dans de nombreux autres pays. Se développant sur des circuits courts qui rapprochent producteurs et consommateurs, plus de 40% des transactions en monnaies locales servent à acheter des produits provenant de l’agriculture biologique. Elles contribuent donc fortement à assurer la transition écologique et solidaire, non pas seulement celle inscrite sur un portefeuille ministériel mais celle qui se vit sur le terrain. L’eusko porté par l’identité basque et le Palmas au Brésil figurent parmi les plus monnaies sociales circulantes locales les plus célèbres.

L’enrichissante expérience du passé

«Nous vivons dans des sociétés amnésiques. «C’est si dommage de se priver des expériences du passé, ne l’oublions jamais», insiste Jean-Michel Servet. Dans les terres celtiques, on a retrouvé des dépôts de haches, instruments d’échange monétaire coupants mais qui ne coupaient pas les liens entre débiteurs et créanciers de toute sorte de dette. Une tradition conservée aujourd’hui quand, en offrant un couteau (suisse!), on reçoit une pièce de monnaie. Aujourd’hui, le mot anglais «bond» signifie à la fois opération financière et lien. « Oublier cette nécessité de lien, d’attachement à travers la finance, c’est dramatique. Il faut la reconstruire».

Pour l’introduction de la monnaie fiscale

Parmi les monnaies complémentaires figure aussi la monnaie fiscale. Elle permet à des collectivités publiques de régler leurs dépenses en donnant à leurs créanciers une reconnaissance de dette qui peut circuler et s’éteindre en payant des impôts. Cette technique de gestion de l’endettement en situation de crise a existé en Californie et a été proposé en Grèce mais refusé par le gouvernement de peur «des marchés» et de Bruxelles. «Autoriser un tel outil pour éviter les déficits budgétaires en monnaies nationales permettrait une nouvelle irrigation monétaire faisant sens», insiste le professeur. La dette, précisément, une catastrophe à éviter à tous prix? «Bien sûr que non car la dette crée un lien social, souligne-t-il. Prétendre que l’on ne doit rien à personne est néfaste».

Citoyens et entreprises n’ont nul besoin d’instruments financiers créés pour que l’argent fasse de l’argent et déclenchant des crises toujours plus dévastatrices. Spécialiste de la finance avec Solène Morvant-Roux au sein du comité scientifique de Zoein, Jean-Michel Servet entend donner du sens aux échanges monétaires, en les reconnectant avec la réalité du monde vivant. PLB

Lire aussi La Pensée écologique  – Photo réalisée par Florian Barras

 

Alain Karsenty: «Une redevance pour inciter les paysans à protéger la forêt»

Pour lutter contre la déforestation, l’économiste spécialisé dans l’agroécologie Alain Karsenty préconise un soutien financier aux agriculteurs qui s’engagent à protéger les écosystèmes.

 C’est l’arbre qui cache la forêt. La métaphore vaut pour la déforestation qui, loin de ralentir depuis un quart de siècle comme l’affirment les experts de la FAO, continue à s’aggraver. En effet, il ne suffit pas de considérer le nombre d’arbres plantés en mentionnant les nouveaux pins, eucalyptus ou hévéas. Ces derniers cachent une forêt naturelle en déclin continu, souligne l’économiste Alain Karsenty, chercheur au CIRAD, centre français de recherche agronomique pour le développement, et membre du conseil scientifique de la fondation  Zoein. La disparition de ces forêts naturelles entraîne une hausse de CO2 envoyé dans l’atmosphère, une perte de puits de carbone, une diminution des précipitations locales et un appauvrissement des sols comme en Indonésie où la destruction de dizaines de millions d’hectares de forêt par le feu a fortement compromis toute perspective d’agriculture durable.

Environ la moitié de la déforestation mondiale est due à l’abandon d’une agriculture rotative qui, si le temps de rotation est assez long, laisse aux arbres le temps de reconstituer. Sensiblement plus nombreux, les petits paysans disposant de moins d’espace et raccourcissent leurs jachères ou se sont sédentarisés. N’apportant pas de matière organique dans les sols, ils les épuisent. Par ailleurs, ils ne se contentent plus de cultures vivrières comme le manioc ou le riz mais se lancent dans des cultures pérennes et plus rémunératrices comme le cacao en Côte d’Ivoire ou au Ghana, ou dans l’élevage bovin au Brésil. Ces changements d’usage des terres font disparaître la forêt.

Les méfaits de l’agriculture commerciale

L’autre moitié de la déforestation est imputable à l’agriculture commerciale et à l’élevage à grande échelle pratiqués par de grandes firmes qui exploitent notamment du palmier à huile, du maïs ou du soja. Certes, des entreprises comme Unilever, Nestlé, Mars ou Mondelēz International ont pris des engagements pour respecter la forêt, mais elles sont de facto incapables de contrôler les agissements d’une kyrielle de sous-traitants, qui plus est dans des pays où le cadastre est défaillant, voire inexistant.

Et Alain Karsenty de pointer les ravages écologiques inhérents à l’huile de palme largement utilisée non seulement dans l’industrie alimentaire mais aussi comme biocarburant. «En prétendant substituer de l’énergie renouvelable à du pétrole, non seulement on ne réduit pas toujours les émissions de CO2 du fait de la destruction du stock de carbone représenté par une forêt naturelle dense ou une tourbière, mais en plus on sacrifie la biodiversité!» La forte demande des consommateurs en viande et en agro-carburant contribue largement à la destruction des forêts.

Intensifier écologiquement la production

Les remèdes? Il faut aider les petits paysans à intensifier leur production. Mais cela doit se faire de manière écologique, sans utilisation massive de produits phytosanitaires, en pratiquant par exemple l’agroforesterie. Le problème, observe Alain Karsenty, c’est le redoutable effet rebond: bénéficiant de nouveaux revenus, les paysans s’équipent mieux (tronçonneuses plutôt que haches) et accroissent souvent la pression sur les écosystèmes afin de continuer à accroître leurs revenus. En outre, ils se dirigent plus facilement vers des productions fortement rémunératrices, comme celle de l’huile de palme, délaissant leurs cultures traditionnelles et encourageant de nouvelles déforestations par d’autres paysans qui produiront les denrées alimentaires abandonnées par les premiers!

Paiement pour service environnemental

Pour éviter ce que les spécialistes appellent un «changement d’affectation des sols indirect», il est judicieux d’accorder des avantages monétaires  –  ou non –  aux paysans qui acceptent, par contrat, de conserver les forêts, de planter des arbres dans leurs champs (agroforesterie), ou de restaurer les écosystèmes naturels (à travers la régénération naturelle assistée). Ce mécanisme de paiement pour service environnemental (PSE) a fait ses preuves, notamment au Costa Rica et au Mexique. Il pourrait maintenant se diffuser en Afrique, notamment au Burkina Faso. Encore faut-il, pour que le PSE fonctionne, que les paysans soient juridiquement reconnus comme des partenaires disposant de droits fonciers clairement définis.

Comment financer le PSE? Au Costa Rica, un fonds est alimenté par une redevance perçue sur les carburants et l’eau potable. Au Mexique, la redevance ne concerne que l’eau, que les forêts d’altitude conservent en abondance. En Afrique, estime Alain Karsenty, une très faible redevance sur les unités téléphoniques, dont les opérateurs seraient les collecteurs, est imaginable. Ou encore une redevance sur la bière, les boissons sucrées ou les réseaux sociaux. L’expérience montre que lorsque le gouvernement d’un pays du Sud commence à financer son environnement, les bailleurs de fonds interviennent, à l’instar de la coopération allemande et de la Banque mondiale au Costa Rica. En Europe, pour aider le monde paysan à des transitions agro-écologiques, une formule proche du PSE est à l’ordre du jour de la politique agricole commune. (PLB)

Lire aussi La Pensée écologique  – Photo réalisée par Florian Barras  –

 

 

Yverdon-Les-Bains: l’avenir dans le rétroviseur?

Quand la gauche et la droite font alliance, ce n’est pas toujours pour le meilleur. Preuve en est l’accord abracadabrantesque conclu entre le PS et le PLR à Yverdon-les-Bains: tu me laisses créer une centaine de nouvelles places d’accueil parascolaire dit la gauche, tu me laisses construire un parking souterrain de 1000 places sous la Place d’Armes dit la droite. Donnant-donnant. Comme s’il y avait une relation logique entre ces deux investissements! Après que le Conseil communal a accepté, en mars dernier, la construction de ce parking devant la gare (la partie verdoyante de la Place d’Armes sur notre photo), des Yverdonnois résistants récoltent des signatures en vue d’un référendum contre ce projet. Ils reprochent notamment à ce dernier d’entraîner une augmentation de 35% du trafic dans un centre-ville déjà largement saturé.

Saut périlleux arrière

«Une telle construction va permettre d’offrir un bel espace paysager à la population et garantir un nombre suffisant de places de stationnement au centre-ville dans les prochaines années», écrit la Municipalité dans un communiqué. En fait, aucun arbre digne de ce nom ne pourra jamais pousser dans une terre de 60 centimètres d’épaisseur. «Le bel espace paysager» n’aura vraiment rien d’attrayant lors des étés qui, conséquence du réchauffement climatique, seront toujours plus longs et chauds. La concession de 70 ans attribuée à des entreprises privées pour réaliser ce parking ressemble plutôt à un saut périlleux arrière dans le 20ème siècle. Quel contraste avec la politique visionnaire suivie par un nombre croissant de villes, comme par exemple Oslo! En 2020, la capitale norvégienne aura supprimé l’essentiel des voitures particulières du centre-ville, en dehors de celles pour handicapés. «Les gens commencent à s’habituer à l’idée que la ville devrait être pensée pour les gens et non pas pour les voitures», souligne la conseillère municipale écologiste Hanna Marcussen, en charge du développement urbain.

Retour vers le futur

Au lieu d’entreprendre de gros et coûteux travaux auxquels participeront des camions, dont les innombrables allers et venues ne vont certainement pas favoriser le petit commerce, la droite et la gauche auraient été bien inspirées de s’entendre autrement: en favorisant des parkings à l’extérieur de la ville complétés par quelques parkings silos intra-muros, et surtout en développant massivement des transports publics confortables et conviviaux ainsi que de vraies pistes cyclables dont la ville est singulièrement dépourvue. Il est encore temps, pour les Yverdonnois, de faire un retour vers le futur.

(Trait libre publié dans Echo Magazine du 17 avril 2019)

 

 

 

 

 

Le temps des cathédrales face au temps d’un quinquennat

Mardi 16 avril à 20 heures, Emmanuel Macron annonçait  qu’il souhaitait que la restauration de Notre-Dame de Paris “soit achevée d’ici cinq années”. Juste avant les JO de Paris, a-t-on observé. Quelques heures plus tôt, de nombreux experts s’étaient montrés beaucoup plus pessimistes. Voire plus réalistes. “Cela risque de prendre des décennies, car il faut faire appel à beaucoup de corps de métiers spécialisés, comme des sculpteurs ou des architectes spécialistes, estimait notamment Grégory Teillet, spécialiste de l’architecture médiévale et chargé du mécénat au ministère de la Culture. Le directeur de la Fondation de l’Oeuvre Notre-Dame, qui recueille les dons pour l’entretien et la restauration de la cathédrale de Strasbourg, parlait quant à lui de“décennies”.

Assurément, le temps des cathédrales n’est pas celui du quinquennat présidentiel. Le choix des matériaux pour la reconstruction de la charpente entièrement détruite sera notamment déterminant. Celle-ci, qualifiée de forêt en raison du grand nombre de poutres qu’il a fallu utiliser pour la mettre en place, est composée de chênes. Chaque poutre provenant d’un arbre différent. Les dimensions de cette charpente donnent le vertige: plus de 100 mètres de longueur, 13 mètres de largeur dans la nef, 40 mètres dans le transept et 10 mètres de hauteur.

Le grand risque, en voulant faire trop vite, serait de préférer le métal et le béton, comme on a pu le suggérer, au bois vivant, de laisser s’installer une sorte de « production industrielle », en lieu et place d’une « production artisanale ».

Notre-dame, rosace du monde

Comme le décrit si bien Jean Phaure dans le film «Notre-Dame de Paris, rosace du monde », diffusé en 1978 sur FR3 (https://www.youtube.com/watch?v=txhDQmTCRvI), «les cathédrales du Moyen Age comme toute architecture sacrée ont pour but de manifester sur Terre la correspondance avec le Ciel, selon des proportions, des nombres et des symboles universels. C’est le Ciel, source non humaine de toute création, qui est le générateur des formes où vient se couler la matière».

Faisons donc le vœu que la sagesse l’emporte sur la précipitation et que la haute qualification spirituelle des compagnons constructeurs du rite de Salomon, héritiers des bâtisseurs du Moyen Age, soit le phare de la restauration de Notre-Dame.

«Grâce à la savante restauration de Viollet-le-Duc et de ses compagnons, souligne encore Jean Phaure, Notre-Dame aujourd’hui continue sa navigation mystique et remonte vers l’Orient, vers les origines, au fil de l’eau comme au fil du temps». Que les restaurateurs du 21ème siècle, s’inspirant de la tradition avec l’aide des technologies modernes, soient fidèles à leurs prédécesseurs!

 

 

 

Solène Morvant-Roux: «Les services financiers non régulés fragilisent les plus démunis»

Solène Morvant-Roux, professeure assistante à l’Université de Genève et membre du conseil scientifique de la fondation Zoein, prône une réglementation des services financiers pour protéger les populations les plus déshéritées de la planète.

Que valent les théories des éminents économistes que l’on découvre sur les bancs de l’Université, comme celle qui énonce que le crédit met en relation un créancier et un débiteur, tous deux égaux sur le marché? Pour le vérifier, rien ne vaut l’expérience du terrain. C’est ce qu’a entrepris Solène Morvant-Roux, qui après avoir écrit un mémoire de master à l’Université Paris-Sorbonne sur le microcrédit dans les bidonvilles de Casablanca a séjourné, au début des années 2000, dans les villages reculés du Sud du Mexique. C’était le thème de sa thèse de doctorat: étudier l’appropriation de formes marchandes de crédit par les producteurs de café.

Enrichie par la lecture d’anthropologues tels que Karl Polanyi ou Marcel Mauss, Solène Morvant-Roux, aujourd’hui professeure assistante à l’Université de Genève, s’est finalement convaincue que «toute relation économique étant aussi sociale s’inscrit dans des relations de pouvoir. Donc, l’égalité du créancier et du débiteur est un leurre».

Les risques d’une individualisation

De quelle manière les services financiers peuvent-ils être adaptés aux besoins des populations les plus déshéritées, sans en créer d’artificiels ni pousser ces dernières à entrer dans la redoutable spirale de l’endettement? Le microcrédit engendre «une individualisation» de l’accès à la monnaie qui risque de détruire les multiples formes d’entraide qui assurent la reproduction des communautés locales. Or, les modalités d’épargne sont plurielles et répondent à de multiples besoins, comme ce système de prêts de dindons, sans intérêt, destinés à nourrir les convives lors d’un mariage et à assurer la fertilité du couple. Un constat que Solène Morvant-Roux partage avec l’Association mexicaine d’unions de crédit du secteur social (AMUCSS) avec laquelle elle collabore depuis 15 ans.

Il ne s’agit bien sûr pas d’interdire des services financiers qui permettent d’emprunter de la liquidité à un moment critique ou d’idéaliser les liens de réciprocité communautaires. «Mais il est essentiel que les institutions de microfinance ne soient pas alimentées par des fonds étrangers qui créent une dépendance, souligne l’économiste-anthropologue. Il faut valoriser la collecte d’épargne locale à partir de laquelle se greffe un système de crédit».

Dans la spirale de l’endettement

Le microcrédit, qui en 30 ans a concerné globalement 200 millions de personnes, non seulement n’a pas atteint les villages les plus reculés dépourvus de structures physiques «non rentables» mais encore, dans sa forme très commerciale, a plongé maints débiteurs insolvables dans la misère et la migration vers les villes. Le manque d’Etat qui se traduit par l’absence de protection sociale et de l’environnement (contaminations diverses) renforce les dynamiques d’appauvrissement par la dette et accroissent les inégalités. Du coup, certains acteurs ont identifié de nouvelles stratégies pour atteindre ces populations. En effet, si elles ne disposent pas de compte bancaire, elles ont au moins un téléphone portable. Une aubaine pour les GAFA et autres Fintechs qui se sont engouffrés dans ce nouveau marché juteux! En moins de 10 ans, la monnaie numérique aura touché 400 millions de clients, le double de ceux récoltés par le microcrédit en 30 ans.

Incitation à normer les comportements

Solène Morvant-Roux ne nie pas les avantages du porte-monnaie numérique. Les femmes ne reçoivent plus leur aide financière sur la place du village mais de manière confidentielle. Les transferts d’argent depuis l’étranger se font plus facilement. Mais les inconvénients sont majeurs: les opérations deviennent payantes et, surtout, la monnaie dématérialisée divulgue une kyrielle de précieuses informations sur la personne. «C’est une incitation très forte à normer les comportements de ces populations».

La suppression du cash, une lame de fond qui prend forme, porterait sérieusement atteinte à la pluralité des outils monétaires. Elle irait dans le sens de la massification de l’humanité, privilégiant une croissance aveugle organisée par des systèmes commerciaux prédateurs, à l’image des atteintes portées à la biodiversité. Face à ces dérives, la résistance commence à s’organiser en vue de réglementer les services financiers. Contrepoids à une uniformité mortifère, elle encourage une diversité vitale. Une cause citoyenne au cœur des actions de Zoein. PLB

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Jacques Dubochet: «Lutter pour le climat comme le monde a lutté contre les nazis»

Le prix Nobel de chimie Jacques Dubochet, membre du conseil scientifique de la fondation Zoein, pense qu’il est encore temps de sauver notre civilisation si nous prenons dès maintenant les bonnes décisions. Résolument.

C’est l’histoire d’un grand pétrolier qui navigue depuis longtemps à bâbord parce que son gouvernail est déréglé sans que l’équipage, guère attentif, ne s’en soit aperçu. Jusqu’au jour où le capitaine découvre que son navire va inexorablement s’échouer si la barre n’est pas redressée. Mais comment faire pour arrêter la course folle d’un navire doté d’une si grande inertie? Ce pétrolier, c’est la Terre. Et tant que l’on jettera du CO2 dans l’atmosphère et les océans, il continuera à virer toujours plus à bâbord. Jacques Dubochet, Prix Nobel de chimie en 2017, use de cette métaphore pour nous alerter sur l’urgence climatique. Quand le pétrolier aura cessé de tourner – ce qui est loin d’être le cas – il sera orienté vers un monde inconnu, dont personne ne sait s’il sera ou non viable. «Si l’humanité cesse d’émettre des gaz à effet de serre (GES) au plus vite d’ici 20 ans, elle peut encore espérer s’en sortir avec un réchauffement climatique limité à 2°C. Sinon, le naufrage collectif est programmé». Et le demi- milliard de réfugiés climatiques en quête d’une terre d’asile nous fera regretter le temps où seulement un million de réfugiés secouait les pays européens.

Les grands moyens

«Pour redresser ce qui est tordu, il faut le tordre en sens inverse», dit un proverbe chinois. Pour ce faire, il ne faut pas hésiter à mettre les grands moyens. «L’effort à fournir est au moins aussi gigantesque que celui déployé par les Etats-Unis, le Canada et le Royaume-Uni pour lutter contre le régime nazi mis en place par Hitler durant la Seconde guerre mondiale». Mais ne sommes-nous pas à mille lieues d’une telle mobilisation planétaire? «Regardez ma confiture sur le feu, remarque Jacques Dubochet. Certes, ce n’est pas un gros bouillon mais cela frétille de tous les côtés. La conscience planétaire commence elle aussi à bouillir. Ce sont les faits déjà bien visibles du dérèglement climatique et de l’effondrement de la biodiversité qui font bouger les esprits».

 L’exemple de la Chine et de la Suède

Les pays phares? Le biochimiste et universitaire vaudois cite la Suède qui s’est engagée à réduire ses émissions nettes de carbone à zéro d’ici 2045, et la Chine. Malgré une dépendance encore importante au charbon, l’empire du Milieu est devenu depuis quelques années la championne du monde des énergies renouvelables. Ce pays est aujourd’hui à l’origine de plus du tiers de la production mondiale de panneaux solaires et l’un des plus gros producteurs d’éoliennes au monde.

Dans un pays comme la Suisse où environ un tiers des émissions de GES proviennent des transports, dont les deux tiers sont à imputer aux voitures selon le WWF, une solution radicale serait de supprimer d’ici dix ans les véhicules privés et de les remplacer par des véhicules auto-conduits électriques. Il s’agirait d’un service public adapté aux besoins de la population, chaque engin transportant un à plusieurs passagers selon les circonstances. Du coup, de nombreuses routes seraient abandonnées au profit de chemins pédestres ou de pistes cyclables.

Chauffage écologique

Concernant le chauffage, Jacques Dubochet donne l’exemple d’un ami qui, durant son mandat de maire d’Unterhaching, dans la banlieue sud de Munich, a fait de sa commune une ville zéro carbone en seulement douze ans. Puisant de l’eau à 135 degrés, à 2000 mètres de profondeur, le magistrat a construit une grande usine de géothermie, tout un réseau de distribution et mis au point une technologie sophistiquée pour que la température soit adaptée au chauffage. Non seulement les plus de 20.000 habitants d’Unterhaching se chauffent de manière écologique mais ils produisent plus d’électricité que nécessaire, pouvant ainsi la redistribuer aux communes avoisinantes. Certes, observe le biophysicien, toutes les communes n’ont pas à disposition un sous-sol gorgé d’eau chaude, mais elles seraient bien avisées de monter un réseau de distribution que pourrait alimenter diverses sources d’énergie non encore exploitées, comme par exemple le biogaz fourni par la station d’épuration. «Chaque commune ne devrait avoir qu’un objectif qui écrase tous les autres, celui de sauver notre civilisation». Conseiller communal de Morges depuis 2011, le Prix Nobel ne désespère pas de se faire enfin entendre. PLB

 

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Caroline Lejeune: «Les institutions publiques doivent être le moteur du changement»

Si les populations peuvent initier de nouvelles pratiques face à l’effondrement de notre société, elles ne peuvent pas, à elles-seules, en assumer la responsabilité. Les pouvoirs publics doivent mettre en débat les conséquences de la crise environnementale, estime Caroline Lejeune, politiste à la Faculté des géosciences et de l’environnement de l’UNIL.

«Quand j’ai entrepris des études supérieures sur le développement durable, j’avais encore un peu d’espoir. Mais aujourd’hui je m’interroge sur notre capacité politique à surmonter la catastrophe environnementale en cours». Politiste au sein de l’équipe des humanités environnementales à la Faculté des géosciences et de l’environnement de l’UNIL (Université de Lausanne), Caroline Lejeune ne se voile pas la face. De l’agenda 21 à l’agenda 2030, du développement durable aux objectifs de développement durable, «le temps passe sans qu’il y ait une remise en cause de notre système économique. Au lieu de nous interroger sur les causes réelles du bouleversement climatique et de l’affaiblissement de la biodiversité, et de s’y attaquer résolument, nous essayons de réparer les dommages, en comptant vainement sur l’unique recours de la technologie».

Comment surmonter les tensions sociales provoquées par une pénurie énergétique et alimentaire, par l’afflux massif de réfugiés climatiques ? Nos modèles démocratiques y survivront-t-ils? Caroline Lejeune pose plus de questions qu’elle ne trouve de réponses. Mais la chercheuse, loin de baisser les bras, continue à interroger les implications politiques de la crise environnementale globale: «Si les initiatives individuelles, y compris celles qui explorent certaines utopies, sont nécessaires, elles n’auront pas d’effet si les institutions publiques ne portent pas elles-mêmes les mesures du changement. L’effort doit être collectif».

Comment agir? Il faut commencer par cesser de nier la situation environnementale dans laquelle nous évoluons. «Tous les projets, expertises ou délibérations ne peuvent plus ignorer que les sociétés sont en basculement écologique». Par ailleurs, souligne Caroline Lejeune, «le discours considérant que l’environnement correspond à une perte de liberté est contre-productif. Il empêche de nous interroger sur le modèle de société que nous voulons construire, politiquement et démocratiquement, dans un temps limité».

Université populaire et citoyenne

Cherchant toujours à concilier fondement théorique et expérimentation sur le terrain, Caroline Lejeune a notamment tiré les enseignements, à l’occasion de sa thèse de doctorat, d’une initiative lancée en 2005 par l’Université populaire et citoyenne (UPC) de Roubaix, l’une des villes de France les plus déshéritées. Sur un territoire en profonde mutation après la crise de l’industrie textile, l’UPC est un mouvement d’habitants engagés dans la transition écologique et sociale. Son objectif: accompagner les expérimentations innovantes de transformations des modes de vie, de production et de consommation vers plus d’entraide et de cohésion sociale face aux catastrophes à venir en imaginant des initiatives locales de sobriété. Les chemins les plus inventifs ne viennent pas seulement des plus convaincus, mais de ceux et celles qui sont aussi, a priori, éloignés des préoccupations environnementales. Quels enseignements et méthodes retenir des victimes des inégalités sociales et écologiques et qui portent aussi de nouvelles expérimentations démocratiques? Il vaut assurément la peine de s’y intéresser.

A l’écoute, sentir, voir, être

Le passage de modèles de société à d’autres se fera comme toujours progressivement, tout comme l’effondrement de notre société qui est aujourd’hui invisible. Dans ces nouveaux univers, encore à créer, notre sensibilité écologique, notre relation quotidienne avec la nature guidera nos décisions qui ne seront plus seulement une agrégation de préférences individuelles. Pour ce faire, imagine Caroline Lejeune, la femme ou l’homme de demain exercera non plus une seule mais plusieurs activités, lui laissant un espace-temps pour participer librement à la vie collective de la société et être attentif à ce qu’il fait. «À l’écoute, sentir, voir, être, participer tout simplement». Mais comment traduire dans les institutions ce qui relève encore, pour la plupart d’entre nous, de la pure utopie? «C’est une vraie question». En valorisant l’imaginaire sous toutes ses formes, sans exclusion, Zoein demeure un laboratoire de choix, une porte d’entrée vers la créativité sociale et politique. PLB

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