DAI, le robot-danseur au Musée Tinguely

Trois artistes-créateurs suisses ont réalisé un robot autonome qui crée ses propres chorégraphies dans le musée bâlois, avec le concours du Centre culturel suisse à Paris.

Tous les regards des spectateurs sont braqués sur lui. DAI, le premier « danseur-chorégraphe » mu par une intelligence artificielle va-t-il enfin bouger ? Planté au beau milieu de la grande salle du musée Tinguely, à Bâle, le robot performeur fait ce dimanche 15 octobre 2017 ses premiers pas en public. Les deux frères Jonathan et Tim O’Hear ainsi que Martin Rautenstrauch, ses créateurs, l’observent avec un brin d’inquiétude. Sans pouvoir intervenir. DAI, doté de sept petits ordinateurs, de capteurs de proximité, sonars et caméras, est en effet autonome. C’est lui et lui seul qui décide de se mettre en mouvement. Après de longues secondes d’immobilité – un moment d’extase sans doute délibéré ! –  DAI étire ses pattes, avance, recule, s’arrête un instant, se met à tournoyer. Désormais son espace lui appartient.

Bouger dans un corps non humain.

DAI (Dancing Artificial Intelligence) n’est pas un robot humanoïde. Inspiré par la compagnie genevoise Neopost Foofwa  – que le scénographe et artiste plasticien Jonathan O’Hear a codirigée durant cinq ans avec le chorégraphe et danseur Foofwa d’Immobilité – il crée des mouvements en relation avec sa propre structure mécanique. Et non pas des gestes empruntés au genre humain. « La plupart du temps, précise Jonathan O’Hear, quand une intelligence artificielle fait de l’art, ses concepteurs cherchent à lui faire générer ce qui a déjà été créé par les hommes, afin que l’on ne distingue plus la création humaine de celle de la machine. Nous avons voulu le plus possible nous éloigner de cette approche ».

Véritablement sculpté avec ses multiples engrenages par le genevois Martin Rautenstrauch, artiste plasticien et sculpteur, programmé dans son réseau neuronal artificiel par Jonathan et Tim O’Hear, DAI expérimente ses tout premiers mois d’activité. Outre sa perception de l’espace avec ses capteurs et ses caméras, « il n’a pour l’instant que la sensation de l’accélération », relève Tim, ingénieur EPFL en génie mécanique. Ce dernier n’hésite pas à parler de « sensation », réaction pourtant propre au corps humain en réponse à une stimulation physique interne ou externe !  Plus tard, DAI regardera des vidéos, à commencer par la Dancewalk de la compagnie Neopost Foofwa, sa référence. Ce qu’il en fera, Dieu seul le sait. Et encore, ce n’est pas certain qu’Il le sache.

Performance Process.

Le moins que l’on puisse dire est que la conception de DAI s’est faite bien plus rapidement que celle d’un homme. Elle a commencé au début du printemps 2017. Précédemment, Jonathan O’Hear et Footwa d’Immobilité s’étaient installés au Centre culturel suisse (CCS) à Paris pour un spectacle donné en novembre 2015. Ils participaient au projet Performance Process qui, pour marquer les 30 ans du CCS, proposait une approche subjective de la performance en Suisse de 1960 à 2015 à travers les œuvres de 46 artistes, compagnies ou groupes. Jonathan et Foofwa d’Immobilité avaient imaginé une sculpture lumino-cinétique qui faisait couler des fils de plastique fondus par la chaleur de lampes halogènes. Le danseur Foofwa créait dans l’instant présent une chorégraphie autour de ce liquide plastifié.

Après cet événement, Jonathan a été invité, à l’instar d’autres artistes ayant participé au Performance Process, à se joindre à une autre manifestation organisée cette fois à Bâle du 20 septembre au 18 février 2018. La ville de Bâle a en effet voulu célébrer, à son tour, la diversité de la performance suisse, à travers une coopération réunissant le musée Tinguely, Kaserne Basel et la Kunsthalle de Bâle, en partenariat avec le CCS et avec le soutien du canton de Bâle Ville. Comme il était matériellement impossible de rejouer dans la cité rhénane la scène de la sculpture lumino-cinétique, Jonathan a eu l’idée de créer un robot qui, comme un danseur, imaginerait sa propre chorégraphie dans l’instant présent, en relation avec son environnement. Jonathan, Tim et Martin se sont alors lancés dans ce projet fou. Et comme ils ne savaient pas que c’était impossible, pour paraphraser l’écrivain Mark Twain, alors ils l’ont fait, travaillant jour et nuit d’arrache-pied.

Apprentis sorciers.  

Contrairement à la plupart des robots, DAI ne sert à rien. C’est là toute sa valeur artistique. Il s’inscrit parfaitement dans certains projets de la compagnie Neopost Foofwa qu’elle qualifie elle-même d’« inutiles ». Celle-ci a financé sa réalisation en puisant notamment dans la subvention annuelle qu’elle reçoit de Pro Helvetia, de la ville et du canton de Genève. Le Centre culturel suisse ainsi que la Fondation Nestlé pour l’Art ont aussi participé au financement de l’opération. Si DAI est inutile, il ne manque cependant pas de susciter mille et une questions. Comment va-t-il évoluer, jusqu’où ira-t-il, quelles seront ses limites?

Quand nous lui demandons s’il ne joue pas aux apprentis sorciers, Jonathan O’Hear répond comme le ferait un père jésuite, en posant une autre question : « Ne jouons-nous pas aussi aux apprentis sorciers quand nous mettons des enfants au monde? » Et l’artiste multimédia devenu expert en intelligence artificielle de suggérer une approche insolite : « Il semble bien que l’intelligence humaine qui domine la planète a été très néfaste pour maintes formes de vie. La destruction totale des autres espèces non vitales à notre survie n’a pu n’évitée qu’avec le concours de quelques personnes animées de motivations étrangères aux notions d’utilité et de profit. Nous pensons dès lors qu’il faut créer des intelligences artificielles de ce type là. Lesquelles, par leurs expériences, réfléchiront différemment ». Encore faut-il que DAI soit animé de valeurs telles que le désintéressement, l’abnégation et la générosité, des principes que ses créateurs envisagent de lui inoculer progressivement. Au fil des ans, le robot pourrait même « demander » d’acquérir d’autres corps lui permettant de développer la gamme de ses mouvements.

Le pari est assez osé. S’il finit par « comprendre » ce qu’est une émotion à travers un mouvement, comment le robot gèrera-t-il cette émotion ? Qui peut garantir qu’il n’échappera pas à tout contrôle ? Plus fondamentalement, comment passer de l’intelligence artificielle à la conscience artificielle?  Avec DAI, la science-fiction semble s’être invitée dans notre vie quotidienne, en diapason avec l’univers de la robotique qui soulève les mêmes interrogations parmi les chercheurs de la planète.

Réseau neuronal à consolider.

Mais on n’en est pas encore là. Au cours de ses quatre premiers mois d’existence au musée Tinguely, DAI va faire l’apprentissage de ses possibilités et consolidera son réseau neuronal tout en interagissant avec le public. Une fois par heure, un gardien le déclenchera durant un quart d’heure. Ensuite ? Il ira faire ses preuves ailleurs, dans un lieu à préciser. S’il survit à ses pères-fondateurs et s’il veut leur rester fidèle, il devra prouver que l’art inutile peut utilement sauver le monde. Good luck, DAI!

 DAI sera présenté dans l’émission Nouvo de la RTS lundi 23 octobre 2017.

 

 

 

 

 

Emmanuel Macron-Nicolas Hulot: l’impossible rupture.

Les rumeurs (fondées ou non) d’une démission de Nicolas Hulot du gouvernement d’Edouard Philippe ont pu sérieusement troubler l’Elysée. Et les trois heures et demie de diner entre le président et son ministre d’Etat n’ont sans doute pas été inutiles. Le départ de Nicolas Hulot, ardemment souhaité et pronostiqué par Jean-Luc Mélenchon, serait en effet une catastrophe politique non seulement pour Emmanuel Macron et ses partisans mais aussi pour la France.

Ce serait la preuve que la nomination comme ministre d’Etat de Nicolas Hulot n’était pas vraiment sérieuse et ne répondait qu’à des considérations opportunistes. Ce serait aussi la preuve que la transition écologique et solidaire serait illusoire sans “casser la baraque”, sans monter les uns contre les autres dans un climat de peur et de défiance généralisée.

Une bien difficile mission.

Emmanuel Macron qui n’est pas tombé dans la marmite de l’écologie quand il était petit s’est aujourd’hui convaincu que celle-ci était une condition de survie de notre civilisation. Ni plus, ni moins. Le retrait de Donald Trump de l’Accord de Paris sur le climat n’a sans doute fait qu’amplifier cette prise de conscience.

Mais la mission de Nicolas Hulot est on ne peut plus difficile. Ce n’est pas pour rien que Robert Poujade, premier ministre français délégué à la protection de la nature et à l’environnement de 1970 à 1974, a qualifié son poste de “ministère de l’impossible”. Sa vocation transversale ne pouvait que déranger tous les autres ministères dont il était l’empêcheur de tourner en rond et le poil à gratter.

Du ministère de l’impossible au ministère de l’essentiel.

Plus de quarante ans plus tard, le “ministère de l’impossible” est bel et bien devenu le “ministère de l’essentiel”. Lequel doit pouvoir orienter l’ensemble des décisions politiques concernant notamment l’énergie, l’agriculture, l’industrie et l’aménagement du territoire (écoquartiers, villes en transition, mobilité douce, etc.).

La tâche de Nicolas Hulot est d’autant plus ardue qu’il doit aussi, pour ne pas dire surtout, côtoyer des grands groupes industriels sont les préoccupations écologiques ne sont pas toujours la priorité des priorités, c’est le moins que l’on puisse dire.

Pour conclure, Emmanuel Macron ne peut plus se passer de Nicolas Hulot, à tout le moins dans cette législature. L’entente et la confiance totale entre ces deux hommes sont une nécessité absolue.

UPC, ou la désinvolture comme culture d’entreprise.

 

Une facture contestée après un nouveau service non désiré mais malgré tout imposé, deux lettres recommandées sans réponse, plusieurs courriels également sans réponse, des promesses de collaborateurs contactés par téléphone non tenues : s’il y avait un concours de l’entreprise la plus désinvolte avec sa clientèle, UPC (ex-UPC Cablecom) devrait décrocher la palme d’or.

C’est ce que je croyais. Jusqu’à ce que Valérie Muster, conseillère et juriste à la Fédération romande des consommateurs (FRC), me révèle qu’avec une centaine de dénonciations pour 2017, UPC arrive derrière Swisscom, Sunrise et Salt. « Ce qui représente moins de 8% des plaintes concernant ces quatre opérateurs ».

Il semble donc que ces quatre sociétés se disputent la palme du mépris de la clientèle.

Dommage. Une concurrence dans la course au respect des clients aurait été bienvenue.

 

 

Carmen Tanner: “Le patois fait notre identité”

 

 

A l’occasion de la fête de patoisants dimanche 24 septembre 2017, Carmen Tanner, municipale en charge du département de la Culture et de l’Agenda 21 à Yverdon-les-Bains, a fait l’éloge du patois, notamment comme contrepoids à la mondialisation. Voici un large extrait de son allocution :

(…)

« Pour moi le patois n’est pas, ne doit pas être une langue du passé, figée dans le temps. Bien sûr, comme je vous le disais je suis bien incapable de la parler, d’où mon paradoxe, pourtant j’utilise des mots issus du patois et cela tous les jours :

 

  • tous les jours je me dis que boire un thé ça rapicolle, quand même
  • tous les jours je cherche mon sixtus,
  • tous les jours je n’utilise pas la fameuse panosse (à tort ou pas ?)
  • Par contre, tous les jours je me dis qu’il y a un sacré fourbi sur mon bureau

 

Pour moi le patois est bien vivant dans la vie de tous les jours, même dans cette vie de facebook et d’internet. Il résiste en égrainant ces mots ici ou là.

 

Et pourquoi le patois doit rester dans le présent ? J’y vois au tout cas 2 raisons :

 

  1. Le patois doit rester dans le présent parce qu’il fait notre identité. Il nous définit. Je viens du canton de Vaud, toi de Neuchâtel, vous de Fribourg, etc. L’appartenance et l’identité sont des notions clés pour toute civilisation. Et de ce point découle le suivant…

 

  1. …le patois est le remède, comme toutes les formes de patrimoine immatériel, à dompter la mondialisation. Les diversités culturelles, le pluralisme sont des richesses qui ne doivent être bradées sur le compte de la simplification et du profit, mais au contraire enrichie…du quechua au swahili, ou encore au provençal.

 

Bien évidemment il ne faut pas tomber non plus dans l’extrême inverse, soit le communautarisme. Au contraire, nos particularités doivent nous ouvrir aux autres. Etre ouvert et curieux de ce qu’il se passe ailleurs. Comme si notre pratique faisait partie d’un tout universel. »

 

Etats généraux: “Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait”

 

La mise en œuvre des Etats généraux de l’alimentation est, dans son principe, la mesure la plus fondamentale prise par Emmanuel Macron et le gouvernement d’Edouard Philippe.

Rassembler onze ministères, des ONG, des distributeurs, des syndicats et une kyrielle d’élus et d’experts jusqu’à la fin de l’année et leur demander de plancher sur la crise des prix qui étrangle les paysans, la nécessité d’une chaîne de production durable et équitable, dans des domaines aussi fondamentaux que la santé, la sécurité alimentaire ou la lutte contre le gaspillage, c’est un gigantesque défi.

Pour que ces Etats généraux réussissent et portent des fruits à long terme (bien meilleurs que ceux du Grenelle de l’Environnement de 2007 !), plusieurs conditions doivent être réunies, dont deux principalement : tous les acteurs doivent apprendre à s’écouter et à chercher un véritable consensus. Pour des Français, cela relève quasiment de la magie. Mais ne dit-on pas aussi qu’impossible n’est pas français ?

Par ailleurs, il est impératif que les orientations prises à l’issue de ces Etats généraux se concrétisent par des décisions politiques qui les formalisent. Les parlementaires devraient les considérer comme si c’étaient des initiatives populaires ayant abouti (pour reprendre la terminologie suisse). Idem pour le gouvernement et les responsables politiques de tous ordres.

Généraliser les Etats généraux.

Après ceux de l’alimentation, d’autres Etats généraux devraient être organisés dans différents domaines fondamentaux comme l’éducation, la sécurité, la santé ou l’énergie. Pour chacun d’entre eux, les acteurs concernés et faisant autorité dans leur métier réfléchiraient sur les meilleures mesures concrètes à prendre pour le pays.

Si les Françaises et les Français prennent eux-mêmes en main la gestion de leurs affaires, s’ils apprennent à se consulter, à s’écouter et à élaborer des consensus, ils ne se diront plus « enchantés » ou « déçus » de leur président et de leur gouvernement, au fil de sondages aussi affligeants qu’infantilisants.

A ceux qui estiment que tout cela est impossible, je leur suggère cette citation de l’écrivain américain Mark Twain :

« Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait ».

 

 

Emmanuel Macron et Pierre Maudet: deux hommes d’Etat qui se ressemblent.

Il y a de l’Emmanuel Macron dans Pierre Maudet. Et vice versa. Certes les deux hommes ont une histoire personnelle bien différente, l’organisation politique de leurs pays respectifs n’est pas vraiment comparable. Mais il n’empêche que le nouveau président français et le conseiller d’Etat genevois, candidat déclaré au Conseil fédéral, ont des points communs. Et pas les moindres. Trois exemples :

LA JEUNESSE –  Quand il est élu conseiller d’Etat du canton de Genève en juin 2012, et qu’il entre ainsi dans la cour des grands à l’échelle helvétique, Pierre Maudet n’a que 34 ans. C’est également à 34 ans qu’Emmanuel Macron est nommé secrétaire général adjoint de l’Elysée sous la présidence de François Hollande. Cette réintégration de la fonction publique va lui ouvrir la voie royale cinq ans plus tard. Et c’est aussi après cinq ans passés au gouvernement du canton de Genève que le conseiller d’Etat lorgne sur la capitale fédérale. Pierre Maudet comme Emmanuel Macron sont intimement convaincus qu’aux âmes bien nées la valeur n’attend pas le nombre des années. Tous les deux charismatiques, hyperactifs et grands communicateurs, ils incarnent un souffle jeune et nouveau dans la politique française et suisse.

LE BON SENS – Fondateur de La République en marche, Emmanuel Macron veut casser le mur idéologique séparant la droite et la gauche qu’il considère comme désuet. Proche de François Hollande, il a nommé un premier ministre et deux autres ministres issus du parti de droite Les Républicains. Dans son gouvernement figurent des personnes issues de toutes les tendances. Son programme et son action (encore à analyser) mettent en lumière des priorités dites de droite (renforcement de la sécurité, soutien des entreprises, réduction des dépenses de l’Etat) et d’autres qualifiées plutôt de gauche (droit au chômage universel, unification des régimes de retraite, augmentation du pouvoir d’achat, lutte contre les inégalités salariales entre hommes et femmes).

Quant à Pierre Maudet, s’il est clairement affilié au PLR, on le classe volontiers à la gauche de ce parti de droite. Au vrai, il affiche une forte indépendance d’esprit. Favorable à une nouvelle loi sur le renseignement ainsi qu’à une professionnalisation de l’armée, sa fermeté en matière d’asile ne l’a par exemple pas empêché de défendre une régularisation de certains sans-papiers dans le canton. Droite et gauche semblent faire bon ménage dans sa tête à la faveur du bon sens.

L’EUROPE – Emmanuel Macron comme Pierre Maudet sont des europhiles décomplexés. C’est sans doute ce qui leur attire le plus d’adversaires au sein du Front national en France et de l’UDC en Suisse. Dans les deux pays, l’Union européenne n’a vraiment pas le vent en poupe, c’est le moins que l’on puisse dire. Presque seul contre tous lors de la présidentielle française, Emmanuel Macron a redonné des couleurs à un drapeau étoilé singulièrement en berne. Quant à Pierre Maudet, s’il était élu au Conseil fédéral, il n’aurait cesse de tout faire pour favoriser les relations jusqu’ici bien compliquées entre la Suisse et l’UE.

Emmanuel Macron comme Pierre Maudet n’ont pas peur de prendre des risques. Risque de déplaire aux électeurs par des décisions impopulaires mais nécessaires pour faire bouger la France du côté d’Emmanuel Macron. Risque de déplaire aux politiques suisses – au PLR pour commencer et à l’assemblée fédérale pour finir – qui n’apprécient pas trop les têtes qui dépassent du côté de Pierre Maudet. Rien n’est donc joué ni pour l’un ni pour l’autre. Mais ces deux hommes ont au moins le mérite de donner du sens à la vie politique d’un pays.

 

 

Une certaine idée de la Suisse

 
 
Il y a quelques années, le philosophe français Frédéric Lionel me parlait ainsi de la Suisse : « Si l’on repassait la Suisse avec un fer à repasser, son territoire s’étendrait de l’Atlantique à l’Oural. Le fait que ce si grand grand territoire soit concentré sur une si petite surface, le fait que les principaux fleuves européens prennent leur source en Suisse révèle que ce pays est un archétype en Europe ».
 
Quand je l’interviewais à propos de la Suisse pour Radio Suisse Internationale, le poète, écrivain et ancien président sénégalais Léopold Sédar Senghor déclarait : « Cette Suisse multiculturelle a réalisé une une symbiose des civilisations ».
 
Des paroles fortes qui sont restées gravées dans ma mémoire. Car au-delà des contingences du quotidien, au-delà même de la conscience de ses habitants, la Suisse véhicule une dimension symbolique et spirituelle. Qui la dépasse, qui la transcende.
 
En ce premier août 2017, il me plait de me faire « une certaine idée de la Suisse »

Jacqueline de Quattro: ” La vision d’une Suisse durable n’est plus une utopie”

Jacqueline de Quattro se fait une certaine idée du développement durable en Suisse. Pressentie pour être candidate à la succession du conseiller fédéral sortant Didier Burkhalter, la cheffe du Département du territoire et de l’environnement du canton de Vaud fait preuve d’un réel intérêt pour l’écologie. Preuve en est son allocution tenue le 29 juin dernier en ouverture du G21 Swisstainability Forum, au Swiss-Tech Convention Center de l’EPFL.

La voici dans son intégralité :

« Mesdames et Messieurs,

Comment construire une économie et une société durable en Suisse ?

C’est la question complexe à laquelle vous allez chercher à répondre durant ces deux jours.

Sachez que vos discussions sont essentielles à la réflexion et au travail des politiciens afin de mettre en place des politiques publiques.

Par votre vision prospective, vous contribuez à l’élaboration de réponses concrètes aux problématiques de demain.

En tant que ministre en charge de l’énergie et de l’environnement, je suis honorée d’ouvrir  cette nouvelle édition du  Forum G21.

Mesdames, Messieurs, chaque canton dans notre pays dispose d’une marge de manœuvre pour la conduite de ses politiques environnementale et énergétique, dans le respect de la législation fédérale.

Cette marge de manœuvre est indispensable, en particulier pour mon canton.

Le canton de Vaud connaît actuellement un boom économique et démographique.

Les experts nous prédisent 190’000 nouveaux habitants d’ici 2030.

Chaque année, entre 3000 et 5000 places de travail sont créées.

La population doit pouvoir se loger, se déplacer, travailler, se divertir.

Chacune de ces activités a un impact sur le territoire.

Nous devons donc établir les conditions cadres favorables à la construction de logements et d’infrastructures qui garantissent une croissance maîtrisée.

Mais les Vaudois comme les Suisses sont tout aussi attachés à la préservation de leur environnement et leur paysage.

Ils veulent conserver la qualité de vie qui est la leur aujourd’hui.

Si les intérêts de l’aménagement du territoire comme ceux de la protection de l’environnement sont légitimes, ils sont aussi souvent contradictoires.

Notre mission est donc d’accompagner ce succès vaudois afin qu’il puisse rester durable et qu’il ne péjore pas notre environnement.

Nous devons ainsi chercher un équilibre entre économie et durabilité.

Ce qui s’avère parfois difficile.

Prenez le domaine de l’eau.

S’il est une ressource naturelle que nous devons préserver, c’est bien l’eau!

Le Conseil d’Etat vaudois l’a compris et a pris ses responsabilités.

La question des micropolluants est par exemple au cœur de nos préoccupations.

Sur proposition du gouvernement, le Grand Conseil a accepté une première enveloppe dotée de 80 millions de francs afin d’aider les communes à régionaliser et à mettre à niveau leurs stations d’épuration.

Ce projet, porté par mon Département, constitue une réponse à l’un des défis environnementaux majeurs de ces prochaines décennies.

Notre souci de durabilité dans le domaine de l’eau s’exprime aussi dans notre volonté de redonner de la place à la nature quand nous en avons la possibilité.

Le Canton de Vaud poursuit ainsi un vaste programme de renaturation des cours d’eau.

Certains y voient des actions cosmétiques dont les seuls bénéficiaires se résument à quelques batraciens et à une poignée d’insectes.

Je leur réponds que ces interventions sont essentielles pour la conservation de notre biodiversité.

Elles permettent aux rivières de garantir la qualité de l’eau grâce  à des écoystèmes capables de s’auto-épurer.

Des rivières qui retrouvent un tracé naturel protègent également plus efficacement la population et les infrastructures des risques de crues.

La recherche de la durabilité à l’échelle d’un canton en pleine expansion démographique se joue également, Mesdames, Messieurs, sur d’autres tableaux.

Je pense en particulier à la problématique des matériaux de construction.

En 2016, le canton de Vaud a battu un record inquiétant: celui de la dépendance de l’étranger pour l’approvisionnement en matériau de construction !

Presque 40% du gravier utilisé sur nos chantiers proviennent de l’étranger et parviennent à leur destination par la route, en camion.

Cette situation est inacceptable  tant elle porte atteinte à l’environnement.

L’Etat de Vaud a pris une fois encore ses responsabilités.

Il a mis à jour ses planifications directrices en matière d’extraction des matériaux de construction ou d’accueil et de traitement des matériaux d’excavation.

Ces documents permettent l’ouverture, sur le territoire cantonal, de nombreux sites d’exploitation, nécessaires au développement économique et démographique de notre canton.

Cette activité est encadrée par un dispositif légal qui assure des remises en état complètes des sites d’exploitation ainsi que de nombreuses compensations écologiques.

Nous travaillons également au recyclage des matériaux de construction, au nettoyage des terres et à la promotion de l’usage du bois indigène dans ce secteur.

Mesdames et Messieurs, le canton de Vaud mise sur le développement durable.

La recherche de la durabilité guide un grand nombre de nos politiques publiques, dont les enjeux restent parfois peu connus du grand public.

Je renonce à vous en dresser la liste complète : je m’arrêterai sur un seul exemple: l’énergie.

Le 21 mai dernier, les Suisses ont dit non à l’atome et se sont tournés vers un approvisionnement énergétique, sûr, durable et local.

Une décision courageuse qui prouve que la vision d’une Suisse durable n’est plus une utopie.

Je m’en réjouis.

Mais la transition énergétique ouvre des interrogations sur les moyens de productions d’énergies renouvelables, les moyens de stockage ou encore notre dépendance vis à vis de l’étranger.

Dans de nombreux cas, les solutions techniques existent.

Pour relever ces défis, le canton de Vaud a adopté une loi pionnière sur l’énergie.

La législation vaudoise rend obligatoire que toute nouvelle construction couvre 20% de ses besoins en électricité par une source renouvelable.

Mais ces solutions techniques, à l’image de cette disposition légale, doivent être acceptées et soutenues par la population pour être mises en œuvre.

C’est l’un des principaux enjeux que nous devons réussir à surmonter dans les années à venir.

Prenez l’exemple des éoliennes qui ont été au cœur de la campagne sur la Stratégie énergétique 2050.

Certains défendent des paysages vierges de toute atteinte alors que d’autres estiment qu’un parc de turbines n’a pas plus d’impact visuel qu’une centrale nucléaire.

Des arbitrages devront être réalisés et des décisions devront être prises.

Mais il sera difficile de les appliquer si la majorité de la population concernée refuse de voir se dresser des éoliennes dans leur champ de vision.

Les autorités ont donc un rôle primordial à jouer.

Voilà pourquoi, le canton de Vaud ne s’est pas contenté dans le domaine des éoliennes, d’édicter des lois, des règlements ou des planifications, mais a développé les démarches participatives afin de faciliter le dialogue.

Et ce dialogue est essentiel pour concilier les besoins énergétiques avec la préservation du cadre de vie de la population.

Nous devons également faire preuve de convictions et d’engagement pour convaincre tous les acteurs, qu’ils soient chef d’entreprise ou citoyen, du bien-fondé des orientations retenues, qu’il s’agisse d’énergie, de gestion des déchets ou de soutien à la biodiversité.

C’est d’autant plus vrai que certains acquis sont systématiquement remis en question comme la question climatique.

Comment justifier les accords historiques ratifiés par la quasi-totalité des d’Etats à la suite de la Conférence de Paris sur le climat alors que les Etats-Unis les renient d’un revers de la main quelques mois plus tard ?

Par son geste, ses propos, ses tweets, quel message le président Donald Trump donne-t-il à la jeunesse de son pays, à la jeunesse du monde entier ?

Comment justifier également nos efforts en vue de réduire le recours aux énergies fossiles alors que les Etats-Unis entendent construire un pipeline géant et que le Canada veut élargir sa production de pétrole dans l’Alberta ?

Plus que jamais, Mesdames et Messieurs, le défi de la durabilité se joue aujourd’hui.

Pour construire une économie et une société durable, la première règle est, à mes yeux, d’anticiper le changement afin de réconcilier l’économie et l’environnement.

Un partenariat exemplaire entre l’homme et la nature.

J’appelle de mes vœux la classe politique à se montrer à la hauteur des défis de demain afin de léguer aux générations futures un monde durable.

Pour relever ces enjeux, nous avons besoin de votre enthousiasme, de votre imagination, de votre expérience pour résoudre les problèmes des prochaines décennies.

Vous êtes en quelque sorte notre boussole.

Je souhaite que vos échanges soient fructueux et favorisent une société sachant allier prospérité et durabilité.

Merci de votre attention. »

 

 

Pour une généralisation des États généraux!

Les États généraux de l’alimentation qui ont démarré jeudi à Paris ont pour objectif de favoriser la mise en place d’une chaîne de production plus durable et plus équitable, une consommation plus saine, plus sûre et plus respectueuse de l’environnement et de concilier la compétitivité internationale de la production agro-alimentaire avec le respect des enjeux sociétaux. Outre l’Etat, ces États généraux rassemblent le monde associatif, les acteurs économiques, des élus, des experts pour une “mise à plat” générale. Une synthèse de quatorze ateliers thématiques et d’une consultation publique devrait être publiée à la mi-décembre, selon le ministère de l’Agriculture.
La formule des États généraux est probablement l’initiative la plus importante mise en chantier par le président Emmanuel Macron et le gouvernement d’Edouard Philippe. Elle permet de dresser un tableau clair et précis d’un secteur d’activité en associant directement tous les acteurs concernés. La synthèse des travaux de réflexion et des débats qui s’étalent sur plusieurs semaines ne sera certes pas une sinécure mais elle présentera le grand avantage de « faire autorité » auprès des élus et des gouvernants.

La multiplication des États généraux pourrait être une réponse à la défiance largement exprimée par la population envers le monde politique. Ce qui vaut pour l’alimentation vaut aussi pour l’éducation, l’énergie, la sécurité, la recherche, etc. Dans tous ces domaines, rassembler les personnes compétentes concernées, leur donner la parole, les écouter et les aider à trouver des solutions concrètes à des problèmes souvent fort complexes, c’est enfin réaliser cette « participation » que Charles de Gaulle appelait de ses vœux au lendemain des événements de 1968.

“Avec la Suisse, on finit toujours par s’arranger”

Quelques semaines avant que les Suisses n’approuvent la participation de la Suisse à l’espace Schengen et à l’espace Dublin, lors de la votation populaire du 5 juin 2005, j’ai demandé à l’ambassadeur de France en Suisse d’alors, Jacques Rummelhardt, ce que son pays ferait si les Suisses refusaient de devenir membres de l’espace Schengen.

Et l’ambassadeur de me répondre, avec un large sourire entendu : « Vous savez, avec la Suisse, on finit toujours par s’arranger ».

Après le vote des Suisses en faveur de l’initiative populaire contre l’immigration de masse, neuf ans plus tard, certains observateurs fort avisés ont dit et écrit que cette fois la Suisse allait passer des années noires, que la clause guillotine allait s’appliquer et que la France, sa fidèle amie, allait hélas la laisser tomber.

Le temps a passé.

Et mardi 18 juillet 2017, recevant à Paris la présidente de la Confédération Doris Leuthard, Emmanuel Macron a notamment déclaré à propos des frontaliers :  “En matière de libre circulation des personnes, la coopération a repris pour trouver des solutions efficaces et bénéfiques à nos travailleurs et nos concitoyens”.

Le président français a toutefois insisté sur le “respect des principes fondamentaux de l’Union”. La conseillère fédérale lui a répondu sans détour :  “La libre circulation des personnes est maintenant garantie. Elle reste un pilier fort de la Suisse”.

Morale de l’histoire : l’ambassadeur Jacques Rummelhardt avait raison : Avec la Suisse, on finit toujours par s‘arranger.