Engagements citoyens pour la planète

«Nous devons admettre que nous avons sous-estimé les risques». C’est le constat lucide de Johan Rosckström, directeur de l’Institut de recherche sur les effets des changements climatiques de Potsdam et co-auteur d’un article paru dans la revue Nature en décembre dernier. Les scientifiques signataires sont formels: le temps restant pour éviter le pire pourrait déjà avoir été réduit à zéro, alors que l’objectif politique le plus ambitieux en matière de lutte contre le réchauffement climatique vise à atteindre une neutralité carbone d’ici 30 ans. Ils citent notamment le réchauffement deux fois plus rapide que la moyenne mondiale de l’Arctique. Un phénomène qui provoque la fonte irréversible du pergélisol, devenu un émetteur net de CO2 et surtout de méthane, redoutable gaz à effet de serre. Déjà en grand péril, la biodiversité continuera à péricliter sous l’effet du dérèglement climatique.

L’échec de la 25ème Conférence des Nations unies sur le climat (COP 25), l’an dernier à Madrid, nous projette vers un monde à plus de trois degrés. Parmi les 196 pays participant à cette COP 25, les États-Unis, le Brésil, l’Australie et l’Inde, dirigés par des gouvernements nationalistes irresponsables, ont largement contribué à cet échec. Alors que faire? Visiblement, tout le monde n’a pas saisi l’urgence écologique, y compris en Europe. Pour commencer, il serait donc sage de ne plus mépriser des lanceurs d’alerte comme la jeune écologiste suédoise Greta Thunberg (le 17 janvier 2020 à Lausanne sur notre photo) ou Juliette, militante de la Grève du climat et candidate à l’élection complémentaire au Conseil d’État vaudois le 9 février. Ces jeunes gens n’auraient pas besoin de crier si les gouvernants n’étaient pas sourds face aux effondrements en cours.

La jeunesse ne se contente pas de lancer des alertes. Celle que je côtoie à Yverdon-les-Bains participe activement à des mouvements citoyens comme celui des villes en transition, qui vise à imaginer et à construire une société ne dépendant plus des énergies fossiles à l’origine du bouleversement climatique. YET (Yverdon En Transition) encourage tous les projets de transition écologique et solidaire existants et en crée de nouveaux dans l’environnement, les énergies, l’économie, l’alimentation, la mobilité et l’éducation.  «Des gouttes d’eau dans l’océan», diront les grincheux. Lesquels oublient l’effet boule de neige. Ajoutés les uns aux autres, les petits actes finissent par accomplir de grandes œuvres. «Quand on cueille une fleur, on dérange une étoile» écrit le poète anglais Francis Thomson. A contrario, si en plantant une fleur, on arrangeait une planète? (Publié dans L’Écho Magazine du 15janvier 2020)

Comment la France expérimente le revenu de transition écologique

Initié par Sophie Swaton, philosophe et économiste enseignante à l’Université de Lausanne, le revenu de transition écologique (RTE) est devenu en France une réalité dans quatre territoires. Qui testent sur le terrain la viabilité de nouveaux laboratoires de l’économie sociale et solidaire. 

Le revenu de transition écologique (RTE) est une idée qui désormais fait son chemin en France. Ou plutôt, une idée qui fait ses chemins. Chacun d’entre eux a son tracé original, son histoire à raconter, ses obstacles à contourner. Ces chemins sont déjà bien tracés à Grande-Synthe dans le département du Nord (Hauts de France) et dans celui de l’Aude (Occitanie); ils se consolident dans le département du Lot-et-Garonne (Nouvelle Aquitaine). Au sein de la communauté d’agglomération d’Épinal, dans le département des Vosges (Grand Est), la voie du RTE, à peine esquissée, doit encore se dessiner dans les esprits avant de s’inscrire dans la réalité. A chaque territoire son tempo, avec son laboratoire vivant d’expérimentation.

L’ambition est grande. «Avec le revenu de transition écologique, on invente un autre modèle économique et social qui s’appuie sur une volonté politique des élus, résolus à l’expérimenter et à le mettre en œuvre», souligne Jean-Christophe Lipovac, directeur de l’association Zoein France. Laquelle est issue de la fondation genevoise Zoein que préside Sophie Swaton, initiatrice du RTE. Brièvement résumé, ce dernier ne découple pas l’activité et les revenus à l’image du revenu de base inconditionnel, mais oriente les personnes dans des activités innovantes, liées à la transition écologique (agroécologie, permaculture, habitat écologique, énergies renouvelables, finance durable, tourisme durable, écomobilité, low tech  -ou basse technologie-, recyclerie, etc.).

L’imaginaire de la croissance s’efface au profit de celui de la coopération et de la solidarité écologique. «L’idée est de faire jouer des institutions existantes pour mettre en place un véritable dispositif d’aide, à visage humain, afin de développer et d’accompagner des activités à finalité écologique au cœur de la société civile», souligne Sophie Swaton (lire ses livres Pour un revenu de transition écologique, PUF, 2018, et Revenu de transition écologique: mode d’emploi, PUF, 2020).

Des territoires à revitaliser

Le RTE ne s’implante pas par hasard sur un territoire. En France, une commune sur trois environ se situe dans une zone de revitalisation rurale (ZRR) et bénéficie, à ce titre, d’aides fiscales. Vieillissement de la population en déclin, activités économiques en berne, disparition progressive des réseaux de distribution et éloignement des services publics sont les signes tangibles d’une ZRR. C’est précisément dans une telle zone que le RTE peut s’enraciner. Frédéric Bosqué, initiateur du projet expérimental TERA dans le Lot et Garonne, qui développe un éco-système coopératif rassemblant plusieurs villages, fait un pari audacieux: «Si d’ici trois à cinq ans, nous arrivons à revitaliser cette zone rurale en la faisant sortir des statistiques, nous apporterons la preuve qu’un revenu de transition est bien un facteur de développement territorial».

C’est aussi dans un milieu agricole de grande pauvreté et de fortes disparités sociales que Joëlle Chalavoux, co-présidente de l’association 3.EVA, soutient un projet de RTE dans la vallée de l’Aude en Occitanie. La fermeture en 2004 de l’usine de stratifiés Formica (150 salariés) et l’effondrement de l’industrie du meuble jadis très florissante ont plongé une partie de la population dans la précarité. Qui plus est, l’éloignement des grands axes routiers et ferroviaires ne favorise pas l’implantation de nouvelles entreprises.

Dans les Vosges, la paupérisation de la société civile a également été provoquée par le dépérissement de l’industrie textile – notamment incarnée par l’entreprise Boussac – qui employait encore plusieurs milliers de personnes dans les années 1970. Les équipementiers automobiles, à leur tour touchés par la crise, n’ont pu assurer la relève. Jean-Paul Boyer, qui a initié le projet local Territoires zéro chômeur de longue durée (TZCLD), souhaite évaluer la synergie entre celui-ci et le RTE dans quatre communes de la communauté d’agglomération d’Épinal (lire ci-dessous). «Dans le bâtiment, notamment la rénovation de l’habitat, il y a un fort potentiel d’activité et un réel besoin de soutien aux plus déshérités, comme ces paysans qui touchent un revenu de solidarité active (RSA) en travaillant 110 heures par semaine».

L’extrême pauvreté touche enfin Grande-Synthe, dans la périphérie de Dunkerque, au sein d’une région industrielle qui abrite notamment ArcelorMittal avec ses 14 usines classées Seveso. Grande-Synthe est la première commune de France à avoir conclu en avril 2019 un partenariat avec la fondation Zoein pour créer une coopérative de transition écologique en vue d’assurer un revenu complémentaire et un accompagnement aux personnes qui ont des projets innovants respectueux de l’environnement. Plus de 30% des 23.500 habitants de la ville vivent au-dessous du seuil de pauvreté fixé à 850 euros par mois. «En complément du minimum social garanti que la Mairie a mis en place pour combattre la misère extrême, le RTE offre une autre dimension qui vise un accompagnement, une formation et un financement de projets qui s’inscrivent dans la transition écologique et solidaire», souligne Jean-Christophe Lipovac. Qui avant de coordonner les expériences du RTE en France depuis octobre 2019 a été directeur de projet Transition écologique et solidaire à Grande-Synthe.

L’indispensable vivier

La réussite du projet de RTE dépend principalement de l’engagement des femmes et des hommes qui le portent ou le soutiennent, et notamment des élus, au niveau communal, départemental ou régional. Damien Carême, maire de Grande-Synthe de 2001 à 2019 et député européen depuis mai 2019 (Europe Écologie les Verts), a pris le taureau par les cornes pour faire de cette cité ouvrière «la capitale française de la biodiversité» en 2010, au service des plus déshérités. Les initiatives de la commune font florès: jardins populaires sans pesticide, éco-pâturages, maraîchage bio en circuits courts de proximité, cantines scolaires 100% bio et local, université populaire, médiathèque gratuite, ateliers « do it yourself », rénovation énergétique des bâtiments, prime à l’achat d’un vélo, etc. «Si j’avais attendu que des mesures viennent des gouvernements successifs, j’attendrais encore longtemps. Le RTE est une nouvelle pierre qui manquait à notre édifice», s’enthousiasme Damien Carême.

Le minimum social garanti, aide sociale facultative et temporaire, a été versé pour la première fois en mai 2019 aux plus démunis qui bénéficient également d’un accompagnement social adapté à leur situation. Par ailleurs, le dispositif Ose, on s’entreprend à Grande-Synthe favorise la création d’entreprises. Dès lors, le RTE est naturellement venu se greffer sur toutes ces actions, en soutien à des activités existantes ou nouvelles, toutes orientées vers la transition écologique et solidaire.

Quant au projet expérimental TERA, dans un rayon de 30 kilomètres autour de Tournon d’Agenais (Lot-et-Garonne), Frédéric Bosqué a eu l’occasion de le présenter aux étudiants du professeur (désormais honoraire) Dominique Bourg et de Sophie Swaton, maitre d’enseignement et de recherche en philosophie économique à l’Université de Lausanne. L’objectif de TERA est notamment de relocaliser 85% de la production vitale à ses habitants et d’abaisser l’empreinte écologique de cette production à moins d’une planète. Dans ce contexte, une expérimentation du RTE s’est, ici aussi, imposée naturellement.

Mais l’engagement des communes reste à géométrie variable. En 2015, il était question de construire un écovillage à Lartel, au lieu-dit de Masquières. Mais quand il s’est agi de passer à l’étape de l’écoconstruction en dur, la municipalité a mis son veto, obligeant les résidents à démonter leurs maisons prototypes et à s’installer à Trentels, à une quinzaine de kilomètres. Dans ce petit village, le maire s’est montré nettement plus accueillant. Plus de 150 personnes participent, plus ou moins régulièrement, à la réalisation concrète du projet TERA. Lequel bénéficie de nombreux soutiens dont celui de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME), placée sous la tutelle de plusieurs ministères.

Dans la vallée de l’Aude, l’association 3.Eva co-présidée par Joëlle Chalavoux porte le projet d’expérimentation du RTE. Affichant «la volonté de penser le territoire autrement», elle anime, avec ses six autres co-présidents, un Pôle territorial de coopération économique (PTCE). Soutenu par la recherche, ce dernier développe depuis trois ans des actions de coopération entre entreprises classiques, entreprises de l’économie sociale et solidaire et organismes de formation, impliquant tous les acteurs du territoire. Cette démarche s’inscrit pleinement en résonance avec celle du RTE qui place la relation humaine au cœur de son fonctionnement. Quant au conseil départemental de l’Aude, il s’est vite enthousiasmé pour le RTE, après avoir été volontaire pour expérimenter le revenu de base universel. Enfin, les contacts avec la région Occitanie laissent espérer une implication qui permettrait d’agir à plusieurs niveaux, du local à l’Union européenne.

Dans les Vosges, le processus avance beaucoup plus lentement. La Communauté d’agglomération d’Épinal ainsi que le conseil départemental soutiennent le projet Territoires zéro chômeur de longue durée (TZCLD) que pilote Jean-Paul Boyer au niveau local, mais ils n’ont pas encore été sensibilisés au RTE. Porté par des bénévoles du projet local d’ATD Quart monde, le TZCLD vise à utiliser l’argent versé sous forme de prestations sociales pour créer des emplois à destination des personnes au chômage depuis plus d’un an. La Communauté d’agglomération d’Épinal, impliquée dans ce projet, est candidate à son extension. Comme dans les Vosges il existe un Schéma de cohérence territorial (SCOT), qui a pour objectif de mettre en cohérence l’ensemble des politiques sectorielles (habitat, mobilité, environnement, aménagement commercial), l’idée du groupe de travail est de mutualiser toutes ces initiatives avec le RTE. Mais si les Vosges ne devaient pas être retenues dans le cadre du TZCLD, une autre dynamique pourrait s’enclencher pour promouvoir le RTE.

La Coopérative de transition écologique, pierre angulaire du RTE

Une coopérative de transition écologique, qui peut prendre la forme juridique d’une Société coopérative d’intérêt collectif (SCIC), est la pierre angulaire du système. C’est elle qui joue le rôle d’accueil et d’accompagnement des personnes bénéficiant du RTE, devenues sociétaires de la coopérative, au même titre que la commune et des autres coopérateurs. Ces derniers devraient pouvoir développer leur activité qui, une fois prospère, dégagerait un revenu dont un pourcentage serait reversé à la coopérative pour soutenir d’autres projets d’activité ou de formation. Un cercle vertueux économiquement et socialement!

A Grande-Synthe, qui a déjà accompagné des personnes au chômage de longue durée, quelques candidats au RTE sont dans le viseur. «2020 sera une année test pour la mise en œuvre opérationnelle du comité de sélection et du processus d’accompagnement», souligne Jean-Christophe Lipovac. Les candidats potentiels? Une personne se lance dans la rénovation de meubles anciens, une autre dans une activité de traiteur en circuits courts avec une dimension sociale, une autre dans la production et la vente de composte en circuit courts, une autre encore dans la réutilisation et le recyclage d’outils de maraichage dans une approche low-tech, etc.

L’enthousiasme des habitants est palpable. Certains d’entre eux affichent la ferme intention de tester leur propre activité. Tous ne sont pas en situation de chômage de longue durée. Comme cette jeune fille qui, après des études supérieures dans la communication (niveau master), a changé de cap pour se former en herboristerie et fabriquer des produits cosmétiques bio. «Souvent, observe Jean-Christophe Lipovac, les porteurs de projets sont isolés, sans réseau, et ont besoin de financement, de formation et d’accompagnement, mais aussi de temps pour tester leur projet d’activité. Ce seront les fonctions mêmes de notre Coopérative de transition écologique».

Une Coopérative de transition écologique n’existe pas encore dans l’Aude mais un chef de projet vient d’être engagé pour la mettre sur pied. Un travail préparatoire est en cours, notamment depuis juin 2019, avec le concours de représentants du département, de personnes touchant un revenu de solidarité active (RSA), d’éleveurs, de maraîchers, lycéens, experts dans l’écologie et la finance, etc. Quelque 80 personnes au profil très varié se sont réunies en ateliers pour cibler les priorités du territoire et dans quels domaines le RTE pourrait être le plus efficace. «De réunion en réunion, nous progressons, constate Joëlle Chalavoux, et d’ici avril 2020 nous envisageons la création d’une coopérative». Il est essentiel que la réflexion soit partagée par tous les acteurs, y compris ceux qui pourront ensuite porter un projet ouvrant accès à un revenu de transition écologique: les critères d’urgence et les complémentarités des projets seront ainsi définis de façon collective et donc reconnus par le plus grand nombre.

En euro, monnaie locale ou en nature

Le revenu versé à des personnes physiques, en contrepartie d’activités orientées vers l’écologie et le lien social, n’est pas exclusivement monétaire. Il peut aussi se décliner en échanges de services ou en formation. Sous sa forme monétaire, il est déjà en cours dans une configuration fort proche du RTE au sein du projet TERA dans le Lot-et-Garonne. Cinq personnes reçoivent un revenu d’autonomie dont deux sont financés par la fondation Zoein sur trois ans, les trois autres étant alimentés par un financement participatif. Chacun d’entre eux s’élève à 856 euros nets.

Comme le précise Frédéric Bosqué, il s’agit d’un «revenu versé en monnaie citoyenne locale et garanti par une production locale». L’inconditionnalité ne doit concerner que la distribution et non la production. Une inconditionnalité totale, sans production de biens ou de services, n’aurait pas de sens. Le revenu doit être coproduit par tous les acteurs du territoire. Autrement dit, la garantie de production n’est pas individuelle – on ne demande pas à chaque personne de produire tel bien ou tel service sur le marché – mais collective. «Ce revenu est le fondement de la citoyenneté, poursuit Frédéric Bosqué. Comme la monnaie est un bulletin de vote, il est nécessaire que tout le monde puisse en posséder pour pouvoir voter».

La plus grande originalité de cette forme de RTE réside dans le fait que ce revenu est versé en monnaie locale et non pas en euro. «Il n’est donc pas englouti par les marchés financiers, poursuit Frédéric Bosqué. Au bout de 2,5 ans de mise en circulation, toute transaction en euro ou dans une autre devise finit par alimenter les marchés financiers au détriment du PIB. Cantonnée dans un espace limité, la monnaie locale procure en revanche une bien plus grande richesse collective aux citoyens à qui elle s’adresse directement. Qui plus est, elle tisse entre eux des relations humaines dans le respect de la nature et contribue à l’instauration d’une gouvernance partagée».

Faudrait-il donc que tous les RTE de France soient versés en monnaie locale? Ce serait quasiment impossible dans les grandes villes. Cela supposerait une généralisation des monnaies locales ainsi qu’un bouleversement dans la structure juridique et la gouvernance des territoires. A long terme, peut-être, quand il deviendra évident que les femmes et les hommes ne peuvent s’épanouir que dans des espaces à dimension humaine, le RTE pourrait devenir indissociable d’une monnaie locale dans la perspective de relocaliser l’économie et de partager les richesses produites à l’échelle d’un territoire.

Délicate sélection des candidats au RTE

Comment choisir et sélectionner les candidats au RTE? Selon quels critères?

C’est l’une des tâches les plus délicates à accomplir quand on met en place un tel système. A Grande-Synthe, relève Jean-Christophe Lipovac, «nous ne souhaitons pas opérer une sélection dure à l’entrée des porteurs de projets, mais plutôt entreprendre une démarche pédagogique de questionnement sur l’utilité sociale et écologique des projets présentés. Dans le cadre de la gouvernance de la Société coopérative d’intérêt collectif (SCIC), nous comptons créer des espaces de dialogue avec les acteurs du territoire pour avoir une analyse partagée de l’utilité territoriale des projets à soutenir».

Statutairement, la SCIC créée à Grande-Synthe est une coopérative d’activités et d’emploi (CAE). Issues de la loi du 31 juillet 2014 relative à l’économie sociale et solidaire, les CAE permettent à un porteur de projet de tester son activité en toute sécurité. Celui-ci bénéficie d’un hébergement juridique ainsi que d’un appui méthodologique et technique. Le porteur de projet signe avec la coopérative un «contrat d’appui au projet d’entreprise» (CAPE). Si le test d’activité s’avère concluant, il peut alors bénéficier du statut d’entrepreneur salarié et finalement signer un contrat de travail à durée indéterminée avec la coopérative.

Le «jeune entrepreneur» pourra ainsi percevoir un salaire, voire un complément de revenu via le RTE, et bénéficier aussi de la couverture sociale d’un salarié classique.

Une fois la structure installée, reste à préciser le mode de fonctionnement. La méthode expérimentée par le projet TERA a déjà fait ses preuves. «Dans un premier temps, explique Frédéric Bosqué, une réunion appelée La théorie du changement nous permet de préciser les missions dont nous avons besoin pour atteindre notre objectif commun. Lors d’une deuxième réunion intitulée Place des aspirations, chacun est invité à faire connaître ses aspirations et choix personnels». Projets collectifs et individuels sont ensuite mis en balance. Enfin, les activités sont triées par ordre d’utilité commune. Ont notamment été retenus le maraîchage, le compostage et le recyclage des déchets, la boulangerie, le gîte, l’assistant de gestion et le secrétariat. Plus tard viendront l’écoconstruction, la maintenance et l’entretien, les jardins et forêts ainsi que l’informatique.

Certaines activités comme le maraîchage et le gîte commencent à dégager des revenus. «Notre objectif, souligne Frédéric Bosqué, est d’arriver à un autofinancement des RTE par nos activités, à hauteur de 25% la première année, 50% la seconde et 100% la troisième». TERA reçoit par ailleurs d’autres subventions, notamment de la région Nouvelle Aquitaine pour le travail social d’innovation et de l’ADEME pour son conseil scientifique. Que penser de telles subventions publiques dans un projet à vocation locale qui cherche à développer une autre forme d’économie? Clément Cayol, chargé de mission «revenu minimum social garanti» à la mairie de Grande-Synthe, n’y voit pas de problème, bien au contraire: «eu égard au bienfait social du RTE dans les territoires, des fonds publics sont bienvenus».

La recherche, matière grise des laboratoires

Il n’y a pas de laboratoire digne de ce nom sans chercheurs. Le constat s’applique aux laboratoires vivants du RTE dont l’expérimentation aux multiples visages exige un examen approfondi de chercheurs, à l’affût de ce qui fonctionne bien ou non, de ce qui doit être amélioré, précisé, voire modifié, et finalement de ce qui est ou non reproductible dans d’autres territoires. Dans la convention de partenariat entre la fondation Zoein et la commune de Grande-Synthe, il est stipulé que Zoein s’engage à apporter un soutien financier exceptionnel de 30.000 euros pour la mise en place d’une coopérative de transition écologique. «Cette aide a notamment vocation à soutenir un projet de recherche et de collaboration avec la fondation Zoein en lien avec des agents de la ville de Grande-Synthe et un ou des doctorants(s) participants(s) au projet».

On retrouve la même somme de 30.000 euros dans le projet de RTE de la Haute Vallée de l’Aude, dont 10.000 euros sont attribués au financement d’un programme mené par Benoît Prevost, chercheur de l’Université Paul Valéry à Montpellier. Ayant suivi l’évolution du Pôle territorial de coopération économique (PTCE) depuis son origine, ce chercheur est bien placé pour scanner le RTE dans son élaboration.

En plus d’une aide financière, Zoein met son conseil scientifique au service des territoires. Les experts de ce conseil, dans des domaines aussi variés que le climat, l’agroforesterie, la biodiversité, la monnaie locale ou le droit public, peuvent soutenir les chercheurs doctorants dans leurs travaux. Pour le RTE en France, 2020 sera l’année de la consolidation des outils mis en place, notamment des coopératives de transition écologique, avec les premiers engagements des entrepreneurs-associés.

En cette année d’élections municipales, le RTE pourrait devenir un enjeu pour un pays malade de sa fracture sociale et prêt – plus qu’on ne l’imagine – à expérimenter localement un vivre autrement. A l’heure du bouleversement climatique et de l’effondrement de la biodiversité, une transition écologique et solidaire réussie devrait être un impératif pour tout(e) élu(e) responsable.

 

Vers une nouvelle entreprise à but communal dans le Lot-et-Garonne

Le projet TERA dans le département du Lot-et-Garonne s’articule autour de sept structures. Un schéma plutôt compliqué que Frédéric Bosqué aimerait bien simplifier par une loi qui créerait une nouvelle entité juridique française: l’écosystème coopératif. En attendant, TERA fonctionne avec:

1 – Une association sans but lucratif qui promeut des écolieux. C’est un organe politique léger, sans salarié ni capital.

2 – Une société civile immobilière (SCI). Elle comprend le foncier et les bâtiments professionnels: la ferme, le terrain de la commune de Trentels, les immobilisations louées à des professionnels. Les actionnaires financiers de cette SCI ne pèsent qu’un sixième des voix. Terrains et habitat s professionnels n’appartiennent pas à des particuliers mais à la communauté. Ces derniers détiennent des parts sociales au sein de la SCI.

3 – Un fonds de dotation. Il collecte des dons pour des investissements dans des activités non marchandes. Les donateurs bénéficient d’une défiscalisation à hauteur de 66% pour les particuliers et de 60% pour les entreprises.

4 – Deux associations fiscalisées à but non lucratif. Elles concernent des activités liées au secteur marchand: la Coop de Tilleul à Lartel et les Amis de Lustrac à Trentels. Ces deux associations vont se muer en société coopérative d’intérêt collectif au moment de la réception des premiers capitaux permettant de faire démarrer les activités économiques.

5 – Une coopérative d’habitants. Les habitants locataires de leurs maisons (quand elles seront construites) détiendront des parts sociales au sein de cette coopérative qu’ils gèreront.

6 – Un organisme d’accueil communautaire et d’activités solidaires. Cet organisme encore à créer rassemblera des personnes qui ne veulent pas développer d’activités marchandes et se mettre par exemple au service du service à la personne, de la biodiversité, de la culture, etc. Il sera financé par des dons du système coopératif (voir aussi:https://www.emmaus72.fr/wp-content/uploads/2015/11/OACAS-d%c3%a9pliant-externe-nov2015.pdf).

Frédéric Bosqué souhaiterait que l’Assemblée nationale française vote une loi instituant le statut d’entreprise à but communal qui regrouperait tous ces organes en une seule entité. Laquelle faciliterait grandement les activités marchandes et non marchandes du territoire ainsi que la renaissance de services publics qui ont déserté des campagnes françaises, comme l’accompagnement de personnes âgées ou handicapées, les transports publics, les soins médicaux, etc.

(Publié sur le site de La Pensée Écologique)

 

De l’autre côté du miroir

Il est tout juste minuit en ce début février 2019. Dans le tunnel des Vignes sur l’autoroute A1, la voiture de Roland (prénom d’emprunt) est violemment percutée par un véhicule circulant à contre-sens à vive allure. Le choc est effroyable. L’automobiliste responsable de l’accident, qui voulait mettre fin à sa vie, s’en sort quasiment indemne. Roland, lui, souffre de multiples et très graves blessures. Transporté par un hélicoptère de la REGA à l’hôpital de l’Ile à Berne, sa vie ne tient qu’à un fil. Non seulement il survit après trois semaines de coma et cinq mois d’hospitalisation, mais il garde en mémoire une expérience qui va le marquer profondément. «Mon fils, je ne te reconnais plus, qui es-tu?», lui demande sa mère, dont la révolte s’est transformée en émerveillement. Le regard lumineux, le jeune homme s’exprime avec calme et sérénité. Sa vie, désormais, a pris une autre dimension.

Sur son lit d’hôpital, la vision s’est faite de plus en plus claire. Comme des séquences d’un puzzle rassemblées dans sa conscience, jour après jour. «Je me suis trouvé en face d’une grande porte en bois massif de couleur brune, semblable à celle d’un château avec sa grosse serrure et sa poignée en fer, se souvient Roland. Derrière moi, j’entendais des voix diffuses, à peine audibles. Je n’avais pas du tout peur, aucune véritable émotion. J’étais tout simplement apaisé. Près de cette porte, j’ai vu dans un halo lumineux mon grand-père maternel, les bras croisés, avec ma grand-mère de coeur, en léger retrait. C’était pour moi une évidence: mes grands-parents décédés étaient là pour m’accueillir». En 2018, son grand-père, atteint d’un cancer des poumons, est mort dans ses bras à l’hôpital.  «Curieux par nature, j’étais bien tenté d’ouvrir cette porte, poursuit-il. Mais une voix se fit alors clairement entendre dans mon for intérieur:  – Si tu franchis cette porte, rien ne sera plus comme avant. Si tu renonces, sache que tu souffriras dans ton corps physique – J’ai alors décidé de retourner d’où j’étais venu».

Aujourd’hui Roland, de nouveau valide, a repris partiellement ses activités professionnelles. Il ne se plaint pas. «J’ai accepté ce qui m’est arrivé» dit-il. La vie lui semble plus intense et plus légère que jamais. Quant à l’automobiliste qui lui a foncé dessus, sans pour autant l’oublier, il lui a pardonné. «Qui suis-je pour juger? La colère et la rancune nous affaiblissent. Or j’ai envie d’avancer». Pensant à ses grands-parents rencontrés près de cette étrange porte, il affirme, avec grande conviction: «Nous sommes toujours accompagnés. Personne n’est jamais seul».

(Publié dans L’Echo Magazine du 18 décembre 2019)

2025: ” La situation est certes désespérée mais ce n’est pas grave “

Plus que cinq ans pour lire mon roman d’anticipation…et passer de bonnes fêtes de Noël et de Nouvel An!

 Fin 2024 – début 2025. A Châteauneuf, près de Grasse, la famille Templier a accueilli deux jeunes Chinois, Chung et Jia. Comme des millions d’Asiatiques, ces jeunes réfugiés fuient une effroyable pandémie qui va s’étendre sur l’Europe.

Mais la France n’est pour eux qu’un éphémère refuge. Menacés par un violent Comité de sauvegarde de la race blanche toléré par la présidente de la république Jocelyne Sans Gène, une blonde issue du Parti de la Nation, Chung et Jia vont fuir en Suisse. Joseph et Aline Templier les accompagnent, ainsi que leur fille Céline, bientôt investie d’une extraordinaire et mystérieuse mission avec un clairvoyant, en lien direct avec la pandémie.

2025 : « La situation est certes désespérée mais ce n’est pas grave »,  bien plus que la narration d’une catastrophe planétaire, est le signal d’une renaissance. Celle d’une autre société où des valeurs telles que l’authenticité, la fraternité et la spiritualité animent désormais les esprits des survivants, jusqu’au sommet de l’État.

C’est l’histoire franco-suisse d’une « conversion », d’un « retournement » des consciences. Avec une bonne dose de légèreté et d’humour.

Bonne lecture !

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Black Friday? Non, White Friday!

Le Black Friday, cet événement commercial qui se déroule demain vendredi dans de nombreux pays soi-disant civilisés, affiche clairement la couleur. Il s’agit bien d’un vendredi noir pour la planète. Hérité des Etats-Unis qui ont l’art de nous refiler tout ce qu’il y a de pire dans leur mode de vie, le Black Friday marque le coup d’envoi des achats de fin d’année, au lendemain de la fête de Thanksgiving.

Consommons, consommons le plus possible, pour satisfaire notre striatum jamais rassasié, voilà le message des marionnettistes du Black Friday. Lesquels se moquent éperdument du devenir de la planète, de l’épuisement des ressources naturelles et des montagnes de déchets de produits inutiles qui polluent les terres et les océans.

Une belle arnaque

Le Black Friday est non seulement une aberration écologique mais aussi une belle arnaque. L’association française UFC-Que choisir examine depuis 2015 les prix de milliers d’articles vendus ce vendredi noir sur les vingt plus grands sites de commerce électronique en France, les comparant à ceux pratiqués une semaine auparavant. Son constat ne varie pas: la moyenne des réductions effectives sur chaque article est inférieure à 2% !

Dès le 9 décembre 2019, les députés français examineront un amendement au projet de loi anti-gaspillage qui porte sur l’interdiction des campagnes de promotion du Black Friday. Porté par la députée ancienne ministre de l’écologie Delphine Batho, cet amendement propose d’assimiler le Black Friday aux pratiques commerciales agressives. Donc rien ne sera prescrit cette année en France.

 Consommacteurs responsables

En Suisse comme en France ou ailleurs dans le monde, interdiction ou pas, rien n’empêche les consommacteurs de se montrer responsables et de ne pas tomber dans le piège d’un consumérisme ravageur. En ce qui me concerne, ce vendredi se fera sans achat indispensable. Ce sera mon White Friday.

De gauche ou de droite?

Quand au tout début des années 1970 je militais en France au sein de l’Union des jeunes pour le progrès (UJP), un mouvement de jeunes gaullistes, je n’appréciais guère que mes camarades socialistes et communistes me considèrent comme étant un individu «de droite». A mes yeux, Charles de Gaulle avait largement dépassé ces notions de droite et de gauche, rassemblant mes compatriotes si enclins à la division autour d’une «certaine idée de la France», reconstruite sur le socle de nouvelles institutions et autour d’une réelle participation des citoyens à la vie collective, encore à construire. Quelques années plus tard, quand je rejoignis le Mouvement des démocrates fondé par Michel Jobert, j’adhérais à cet «ailleurs» prôné par l’ancien ministre des affaires étrangères, qui voulait lui aussi sortir de ce carcan de droite et de gauche. Hélas, son initiative fit long feu et l’«ailleurs» s’évanouit nulle part, pour tenter une bien fragile réanimation quarante ans plus tard avec Emmanuel Macron.

Débarquant en Suisse en 1980, je me dis naïvement qu’avec ses référendums et ses initiatives populaires, abordant des sujets bien concrets, ce pays devait certainement échapper à une sclérosante bipolarité politique. Mais je déchantai vite. On m’expliqua doctement qu’ici aussi la droite incarnait les valeurs de liberté, de propriété privée, d’ordre, d’identité nationale, de sécurité, de tradition et de non intervention dans l’économie, tandis que la gauche défendait plutôt des valeurs telles que l’égalité, la solidarité, l’insoumission, la tolérance ou la justice sociale. Quant au centre, faute de susciter l’enthousiasme des foules, il se contentait de jouer à l’arbitre.

Même les écologistes censés se préoccuper de la planète ont réussi à se diviser, à gauche avec les Verts et à droite avec les Vert’libéraux. Ces deux camps seraient-ils donc génétiquement programmés pour ne pas bouger, ad vitam aeternam? Rien n’est moins sûr. Face à l’urgence climatique et à l’effondrement de la biodiversité, c’est le monde politique dans son ensemble qui doit être chamboulé. Il ne sera bientôt plus possible de dissocier sécurité et solidarité avec l’afflux prévisible des réfugiés climatiques, ou encore de se demander s’il faut un zeste de taxe supplémentaire sur tel produit ou tel service destructeur de l’environnement au lieu d’y carrément renoncer. Ce sera toute notre manière de produire, de consommer, de nous loger et tout simplement de vivre qui devra être profondément revisitée. Sauvegarder à tous prix le vivant, servir l’humanité et l’aider à s’adapter à un monde profondément bouleversé, il n’y aura pas d’autre défi politique à relever.

(Trait libre publié dans L’Echo Magazine du 20 novembre 2019)

YET, Yverdon en transition: c’est parti!

Le mouvement Yverdon en transition (YET) est désormais entré dans sa phase concrète de réalisation. Une foule de projets à soutenir et à imaginer.

Une quarantaine d’habitants d’Yverdon-les-Bains et des alentours ont donné corps, mercredi 13 novembre 2019, au mouvement Yverdon en transition (YET). Initié fin 2018 par des membres d’AlternatYv, de l’association ICI (la Dérivée) et de l’OVNY, ce réseau s’inscrit dans celui des villes en transition, mouvement international initié par Rob Hopkins en 2006 dans la cité anglaise de Totnes. Ce dernier compte un millier d’initiatives dans plus de 50 pays dont la Suisse. Il vise à imaginer et à construire une société qui ne dépendra plus des énergies fossiles, à l’origine du bouleversement climatique et vouées à disparaître.

Les citoyennes et citoyens concernés s’engagent à encourager tous les projets de transition écologique et solidaire existants et à en créer de nouveaux. Animés par un sentiment d’appartenance à une dynamique planétaire, ils partagent un esprit de résilience et une vision positive de l’avenir, malgré les grands défis à relever.

 Sept domaines d’activité

Les participant(e)s au mouvement YET se sont volontairement répartis dans sept domaines: la société, l’environnement, les énergies, l’économie, l’alimentation, l’éducation et la mobilité. Dans chacun de ces domaines, ils vont recenser toutes les initiatives en cours, en prendre connaissance, les mettre si possible en réseau et en concevoir de nouvelles. A Yverdon-les-Bains, les activités de durabilité se comptent par dizaines, du Repair-Café à UniVerSEL en passant par le centre culturel et durable de la Dérivée, les magasins de seconde main ou Pedibus, pour ne citer qu’eux.

Après avoir rassemblé toutes ces activités, il est prévu à terme d’établir un plan d’action pour la transition au niveau de la ville d’Yverdon-les-Bains. Il ne s’agit pas de court-circuiter les élus mais au contraire de les aider à y voir plus clair dans un grand éventail d’initiatives citoyennes locales qu’il est nécessaire d’encourager à se développer, par des conditions-cadre favorables.

Agir plutôt que subir

En Suisse occidentale, plusieurs villes sont déjà engagées dans ce réseau de transition, dont Bienne, Vevey, Montreux, Chailly, Morges, Vallorbe, Pully, etc. Plutôt que de subir un XXIème siècle aux menaces grandissantes, Yverdon-les-Bains a tout intérêt à se choisir un avenir de sobriété prospère, qu’elle aura préparé avec intelligence et sagesse, dans une approche non partisane et indépendante de tout pouvoir financier, politique ou religieux.

 

 

 

 

 

 

Inspirons-nous des huîtres!

Faire des enfants, est-ce bien raisonnable? Face à l’avalanche de prédictions alarmistes sur l’avenir de notre planète, dévastée dans ses forêts, souillée dans ses océans, bouleversée dans son climat et ravagée dans sa biodiversité, la question taraude bien des esprits, plus ou moins secrètement. Mais est-elle vraiment fondée? J’ai quant à moi l’intime conviction que nous existons comme entités conscientes avant notre naissance sur la Terre et a fortiori après notre mort physique. Je ne suis d’ailleurs pas le seul à véhiculer une telle idée. Un sondage national publié dans L’Hebdo du 24 mars 2016 révélait qu’un quart des personnes interrogées en Suisse croyait à la réincarnation de l’âme dans une nouvelle vie, la proportion atteignant même 28,8% chez les personnes de confession catholique (22,6% chez les protestants). Cette croyance est cependant clairement rejetée par les Eglises chrétiennes.

Vue sous cet angle, la question ne serait pas tant de se demander si faire des enfants est raisonnable ou non mais plutôt pourquoi autant d’âmes continuent à venir s’incarner sur une planète dont les conditions de vie vont devenir toujours plus difficiles. Pour certaines traditions, notamment celles véhiculées par les peuples premiers, l’expérience d’une vie sur Terre serait une nécessité dans notre évolution individuelle et collective. Nécessité de faire le ménage dans notre passé plus ou moins trouble ou nécessité de venir en aide à celles et ceux qui sont appelés, comme nous tous, à vivre l’expérience d’un corps glorifié. Evoluer, ce serait faire l’apprentissage d’un amour inconditionnel, non seulement des êtres humains mais de tout ce qui nous relie au vivant. Du travail en perspective!

Se tourner vers l’essentiel

L’inéluctable montée de la température du globe va singulièrement bouleverser la vie terrestre des âmes à venir. Bon gré mal gré, elles devront se tourner vers l’essentiel, apprendre à développer un nouveau vivre ensemble, à préférer l’organique et l’authenticité à l’artificiel et au mensonge. C’est parce que l’huître est irritée par un grain de sable qu’elle l’entoure d’une couche de carbonate de calcium qui deviendra une perle. Nous pourrions peut-être nous en inspirer et transformer les désastres à venir, qui feront bien plus que nous irriter, en occasions de changer radicalement notre manière de penser, de produire, de consommer, bref de vivre! Une partie croissante de la jeune génération s’y prépare déjà. Si elle est venue s’incarner «par hasard», c’est parce peut-être parce que le hasard est une loi qui chemine incognito.

(Publié dans l’Echo Magazine du 16 octobre 2019)

 

Dominique Bourg: “Nous vivons une période de chaudron spirituel”

Désormais à la retraite comme professeur ordinaire de l’Université de Lausanne, Dominique Bourg n’a pas fini d’ébranler les consciences et de secouer les cocotiers pour y faire tomber les chantres d’un libéralisme éculé.

 Nous l’avons rencontré lundi 23 septembre dans ce bureau qui fut le sien durant 13 ans, à la Faculté des géosciences et de l’environnement de l’Université de Lausanne. Au milieu de ses cartons de livres et documents, prêts à enrichir d’autres horizons. Mais si Dominique Bourg (66 ans) tire sa révérence comme professeur ordinaire, il ne semble vraiment pas prêt à prendre une paisible retraite dans un monde qui s’effondre. Avec sa plume comme avec son verbe, aussi précis et efficace qu’un rayon laser qui ne détruit que ce qui est déjà mort, le philosophe livre une guerre sans merci pour l’éveil des consciences. Pour cet écorché vif dont la fougue ne saurait masquer une grande tendresse, il n’y a pas de répit pour l’urgence écologique.

 Après 13 ans d’enseignement à l’UNIL, vous ressentez un pincement au cœur?

Forcément. Une grande page se tourne. Mais mes activités ne s’arrêtent vraiment pas. Je viens tout juste de faire paraître un livre (Le marché contre l’humanité, PUF), un autre est en préparation avec Sophie Swaton, maître d’enseignement et de recherche à l’UNIL et présidente de la fondation Zoein dont je préside le conseil scientifique. Je ne suis pas comme un cheminot à la retraite qui ne mettrait plus les pieds dans une locomotive. J’aurai toujours des trains à piloter, des voyageurs à côtoyer mais, il est vrai, je ne m’arrêterai plus à la gare UNIL.

 

Face aux effondrements

 

Il ne se passe pas une semaine sans que l’on apprenne un nouveau signe d’effondrement de la biodiversité ou une aggravation du réchauffement climatique. Vous m’avez un jour dit que vous oscilliez en permanence entre espoir et désespoir. Qu’est-ce qui vous fait encore espérer?

Concernant l’évolution physique de ce monde, il est très difficile de garder espoir. Nous sommes vraiment dans l’Anthropocène, cette période durant laquelle l’influence de l’humanité sur la biosphère est telle qu’elle est devenue quasiment une force géologique capable de marquer la surface de la Terre. L’habitabilité de la Terre va se péjorer. Les dernières modélisations du climat nous révèlent une sensibilité grandissante du système climatique à nos émissions de gaz à effet de serre. En 2040, nous aurons à coup sûr atteint les 2° supplémentaires de réchauffement, quels que soient nos efforts. Avec une température de 46 degrés cet été dans le Sud de la France, de plus de 40 en Hollande et de 50 en Inde, nous constatons que la réalité des pointes dépasse déjà ce qu’on pouvait redouter. Dès lors, être optimiste c’est tout simplement être crétin. Et s’il n’y avait que le climat!

A vous entendre, les crétins semblent encore assez nombreux!

L’aveuglement des chantres du marché et de la technologie salvatrice est sidérant. Ce n’est notamment pas avec l’intelligence artificielle que l’on va résoudre les problèmes de la planète. Imaginer que l’on va connaître une croissance sans substrat matériel et énergétique, cela n’a aucun sens.

A quoi s’attendre?

Il n’est pas exclu que 80% de la population humaine soit, à terme, exposée à une saturation de sa régulation thermique. Lorsque chaleur et humidité s’accumulent, nous ne pouvons plus évacuer la chaleur de notre corps par la transpiration, ce qui conduit irrémédiablement à la mort. On peut dès lors imaginer qu’une humanité ayant subi un tel choc deviendrait moins stupide qu’elle ne l’est aujourd’hui et qu’elle expérimenterait des choix anthropologiques non destructeurs. Dans l’horreur, nous pouvons maintenir une lueur d’espoir.

Lors d’un colloque organisé en votre honneur le 6 septembre à l’UNIL, Gérald Hess, maître d’enseignement et de recherche, a dit que ce serait une erreur de vous présenter comme une figure de l’Apocalypse. Qu’en dites-vous?

 J’ai en effet passé ma vie à imaginer des solutions face aux défis qui nous menacent. Il me semble très important de maintenir l’idée que nous n’allons pas assister à la fin de l’humanité. Aussi douloureuses soient-elles, les épreuves peuvent nous conduire à d’intéressantes perspectives. Souvenons-nous: au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’Occident a réorganisé la démocratie, instauré une plus grande égalité entre les individus, mis en place la sécurité sociale, réaffirmé la primauté des droits humains, etc. Cela a été fantastique, au moins le temps de quelques décennies, avant d’être détricoté. Cette fois, l’horreur à venir ne sera pas directement humaine, comme elle le fut avec le nazisme, mais liée aux conditions d’habitabilité de la planète. Il n’empêche que la reconstruction d’une humanité plus ouverte et plus généreuse est une voie possible.

 Lors de ce même colloque, le professeur de droit Alain Papaux a expliqué pourquoi, face à l’urgence climatique, nous ne ferons rien. Car selon lui l’homme contemporain est bien plus un homo faber, animal fabricateur d’outils, qu’un homo sapiens qui manifeste sa sagesse et son intelligence. Partagez-vous cette vision?

Partiellement. Certes, une petite minorité de la société s’ouvre vers de nouveaux comportements. Mais la grande majorité reste consumériste jusqu’au bout des ongles. Dans la sphère politique en place, y compris chez une partie des Verts, personne ne veut admettre que le maintien de la croissance entraîne inéluctablement la destruction des conditions d’habitabilité de la Terre. Toute augmentation du PIB se traduit en flux d’énergie et de matière qui croissent. Tous, en parfaits idéologues, sont dans la pensée magique d’une technologie qui va nous sauver.

 

L’engagement politique et académique

 

Dès lors, un mouvement tel qu’Extinction Rebellion est-il justifié?

Ce genre de mouvement que je soutiens à fond, parfaitement légitime, est le seul espoir qu’on ait aujourd’hui. Les jeunes ne sont pas idiots. Ils savent que les adultes veulent les faire vivre dans un monde invivable. Pourquoi se laisseraient-ils faire? Quel est l’intérêt, pour ces jeunes, d’avoir une nouvelle bagnole alors qu’ils ne savent même pas s’ils pourront se nourrir, alors qu’ils redoutent désormais le mois de mai annonciateur de redoutables canicules?

 Urgence écologique, mouvement lancé par Delphine Batho avec votre collaboration et qui a recueilli 1,8% des suffrages aux élections européennes, doit-il continuer?

Oui, comme laboratoire d’idées en marge des mouvements écologiques. Urgence écologie devait casser le monopole des Verts pour les amener à accepter une fédération. Une formule qu’ils semblent devoir accepter. Quant à moi, je sors de la militance directe mais je n’exclus pas de participer à un conseil scientifique, le cas échéant.

Les humanités environnementales ont pris racine à l’UNIL. C’est l’une de vos plus réalisations les plus marquantes dans le monde académique?

Avec Benoît Frund, aujourd’hui vice-recteur « Durabilité et campus » de l’UNIL, nous avons en effet contribué à écologiser l’offre de cette université avec notamment la création d’un master. Le cours intitulé «durabilité: enjeux scientifiques et sociaux» que j’ai animé pendant des années a rassemblé entre 60 et 80 étudiants provenant de toutes les facultés. C’est ma collègue Sophie Swaton qui en a désormais la responsabilité. En France aussi, je me suis battu pour le bien public, notamment en créant les premières formations de durabilité à l’Université de technologie de Troyes et en participant à la rédaction de la charte française sur l’environnement au sein de la commission Coppens.

La France reconnaissante vous a fait officier de l’Ordre national du mérite et Officier de la légion d’honneur…

 Être doublement officier pour quelqu’un qui n’a pas fait son service militaire, c’est en effet assez cocasse.

 

Une certaine idée de la spiritualité

 

Quel sens donnez-vous à la spiritualité?

 Un double sens. Le premier, c’est la relation entre la société et l’univers physique et biologique qui la fait vivre. Toute société perçoit, à sa manière, cette relation au vivant. Pour une personne comme Sarah Palin, l’égérie du mouvement des Tea Party, qui du haut d’un hélicoptère flingue des loups en Alaska, sa relation au donné naturel se limite à de la chair à pâtée. Aux yeux du monde occidental, la nature est uniquement destinée à être exploitée. A contrario, dans son merveilleux film Dersou Ouzala, le réalisateur japonais Akira Kurosawa nous présente un chasseur traditionnel un brin chamane tissant une relation à la nature complètement différente.

 Et la deuxième dimension de la spiritualité?

 Toute société valorise nécessairement un mode particulier d’accomplissement de soi, de réalisation de sa propre humanité. Pour un Amérindien d’Amazonie, par exemple, il s’agit de vivre en harmonie avec les esprits de la forêt. Pour un chrétien, cet accomplissement passe par le salut. Dépassant les tendances naturelles de l’humanité, il évolue vers la sainteté. Pour un bouddhiste, le dépassement passe par l’éveil, etc.

Et pour l’homme occidental moderne sans conviction religieuse?

Pour lui, une spiritualité en creux existe également. Le mâle un peu phallocrate se réalise par sa grosse bagnole, sa grande maison, sa belle épouse et ses beaux enfants. En Occident, toute la vie sociale s’est articulée autour d’une telle spiritualité. Or celle-ci est totalement dépendante de celle que j’ai décrite précédemment. Quand la spiritualité change dans sa première dimension, elle change également dans sa deuxième. En ce qui nous concerne, dès la fin de l’époque médiévale jusqu’à l’avènement de la science moderne en passant par les guerres de religion, notre société a abandonné toute idée d’une finalité commune et transcendante, le salut, ce qui apparaît clairement dans la philosophie du contrat. Produire de la richesse et en jouir est devenue notre seule finalité. C’est à rebours de ce que toutes les sociétés antérieures ont valorisé.

 Mais cela n’est-il pas en train de changer?

En effet. La spiritualité dans sa première dimension évolue singulièrement. Comme je le décris dans un livre futur, écrit avec Sophie Swaton, nous vivons une période de chaudron spirituel. Du coup, on assiste également à l’émergence d’un changement de la spiritualité vue dans sa deuxième dimension. Mais c’est aussi dans ces temps de transition que tous les délires sont permis. J’entends ainsi dire que si tous les chamanes du monde se réunissaient, l’effet de serre serait terrassé. C’est vraiment de la folie pure!

Et vous personnellement, Dominique Bourg, comment se décline la spiritualité?

 Je suis une sorte de catholique complètement délavé. Je ne peux jamais me départir de mon esprit critique de philosophe. J’aime faire référence au suaire de Turin, ce drap de lin montrant l’image floue d’un homme présentant les traces de blessures suite à une crucifixion. Certains affirment que c’est le signe patent de la résurrection du Christ, d’autres que c’est un faux comme l’a montré une analyse au carbone 14. Soit. Mais si c’est un faux qui apparaît au XIIe siècle, il n’est pas moins miraculeux que s’il était vrai. On serait incapable de reproduire un tel objet, l’image étant imprimée de manière totalement uniforme. Il n’y a pas le moindre indice d’un geste humain. Ensuite, ce cliché négatif comporte des savoirs dont on ignorait tout au XIIe siècle. J’observe de manière générale que, quelle que soit la religion ou la spiritualité, je vais trouver des manifestations très étonnantes qui n’entrent pas dans l’ordre de ce monde. Que faire de tout cela? C’est la question du philosophe que je suis!

Laudato si’, la seconde encyclique du pape François, n’offre-t-elle pas une réconciliation du genre humain avec le monde naturel ?

 Cela fait partie des signes que je décrypte. Quelque chose de vital nous pousse à retisser des liens perdus avec la nature que nous sommes par ailleurs en train de détruire. Je vois des signes partout: l’amour des arbres, l’empathie avec le monde animal qui va bien largement au-delà du mouvement des véganes, l’éco-psychologie, etc. Quelles en seront les effets, arrivent-ils encore à temps? Cela fait partie de cette espérance que je ne me résous pas à écarter. Propos recueillis par Philippe Le Bé.

 

 

 

 

 

 

Apprendre la musique au rythme de l’autisme

 Trois musiciens concertistes et pédagogues animent à Yverdon-les-Bains une école spécialement dédiée aux personnes souffrant de troubles autistiques, mais ouverte à tous. Une belle réussite d’intégration par le chant et la musique.

 «Avoir envie de rencontrer l’autre, dans sa différence. Et aussi sortir la musique classique de son cadre habituel». C’est ce qui a incité la chanteuse lyrique Elodie Favre et le pianiste Bernardo Aroztegui à fonder Atempy, en 2015 à Yverdon-les-Bains. Une école pour «apprendre la musique à son rythme» et offrir cette dernière au public à l’occasion de concerts. Deux ans plus tard, la violoncelliste Cristina Bellu s’est associée aux deux artistes. Ce trio de musiciens concertistes a notamment développé une pédagogie spécialement destinée aux personnes atteintes de troubles du spectre autistique: un handicap aux multiples facettes, qui se manifeste notamment par de grandes difficultés dans la communication sociale. Les personnes autistes sont souvent habitées par une profonde douleur existentielle. Or le chant, la musique et aussi la danse peuvent être, pour elles, de précieux outils de médiation avec la société.

Pour pratiquer un tel enseignement, rien sans doute de plus naturel qu’un cadre…inhabituel! C’est pourquoi, grâce au soutien de la fondation Shapdiz, Atempy s’est installée dans l’un des onze bâtiments rectangulaires de l’ancien site des usines Leclanché, aujourd’hui occupé par des dizaines d’artistes et artisans. Pour accéder aux deux salles contigües de l’école de musique, il faut monter un escalier et traverser un couloir qui n’est pas vraiment des plus folichons. Mais une fois arrivé à destination, on découvre que l’austère friche industrielle a laissé place à l’intimité d’un lieu imprégné par l’âme vibrante de ses locataires.

 L’art de s’adapter à l’autre

Les trois professeurs ont été initiés à la méthode Dolce, mise au point par la pianiste et psychologue Françoise Dorocq (lire l’encadré). «La règle de base de cette pédagogie, souligne Cristina Bellu, consiste à s’adapter à la personne telle qu’elle est, sans chercher à lui imposer ce que l’on voudrait qu’elle fasse». Cette capacité à s’adapter, les deux fondateurs d’Atempy l’ont intimement vécue dans la migration. Native d’Yverdon-les-Bains, Elodie Favre a passé 14 ans en Uruguay où elle a notamment bénéficié de plusieurs classes de maître pour parfaire son art vocal. «Dans ce pays qui m’était étranger, j’ai fait l’expérience passionnante de l’altérité», souligne-t-elle. C’est en Uruguay qu’elle a rencontré son époux Bernardo Aroztegui, pianiste de concert, qui lui aussi a goûté au charme de l’altérité lors de sa venue en Suisse en 2011 où il a obtenu un master en pédagogie à la Haute école de musique de Lausanne. Quant à l’Italienne d’origine Cristina Bellu, qui poursuit un doctorat à la Faculté de psychologie et sciences de l’éducation de Genève, son intérêt pour la neuro-motricité appliquée aux enfants débutants l’a incité à se tourner vers les personnes autistes.

Selon la pédagogie Dolce, pour s’adapter à un élève autiste, jeune ou adulte, l’enseignant exécute, avec lui, certains de ses gestes sans signification apparente et répétées inlassablement, comme par exemple le fait de se balancer d’avant en arrière. «Nous entrons dans son univers. En lui montrant de l’empathie, en mimant sa stéréotypie, nous le mettons en confiance», relève Elodie Favre. Tout cela en douceur, par le jeu et l’écoute attentive et bienveillante comme le préconise la méthode Dolce. Le lien étant établi entre le professeur et l’élève, celui-ci peut acquérir de nouvelles compétences cognitives et se construire un schéma corporel jusqu’ici défaillant.

Le résultat est parfois surprenant. Bernardo Aroztegui se souvient d’un enfant capable de jouer une pièce fort complexe de Franz Liszt après seulement une année d’initiation au piano. Mais le pianiste en herbe aura encore bien de la peine à garder un tempo régulier.

 

 

Handicapés ou non, on joue ensemble

Atempy n’est pas qu’une école avec sa cinquantaine d’élèves, dont une dizaine ayant des troubles autistiques, dans les trois disciplines (chant, piano et violoncelle). C’est aussi un atelier qui accueille des concerts – avec des artistes de haut niveau comme le pianiste et claveciniste Michel Kiener – des classes de maîtres, des conférences ou des expositions. A l’issue de chaque manifestation, artistes et public se retrouvent dans une atmosphère conviviale. Les personnes souffrant de handicaps sont invitées, elles aussi, à participer à ces festivités, qu’elles soient spectatrices ou même artistes. A cet effet une association des amis d’Atempy, rassemblant une cinquantaine de personnes, a notamment pour vocation de promouvoir des concerts en étroite collaboration avec des fondations telles que de Verdeil, CAT Manureva ou Saint George, qui soutiennent des personnes en difficulté d’apprentissage ou handicapées.

Le projet «rencontre», programmé pour 2020, est le prochain point d’orgue d’Atempy. Il rassemble des musiciens, des chanteurs professionnels et amateurs ainsi que d’autres artistes, en situation de handicap ou non, en vue d’un spectacle. Les répétitions vont se dérouler plusieurs samedis de suite dans la région d’Yverdon-les-Bains. Les trois professeurs d’Atempy ont notamment été inspirés par l’Orchestra invisibile (orchestre invisible), formation musicale fondée en 2005 à Cascina Rossago, en Italie, qui rassemble 25 musiciens dont 12 autistes. Cet orchestre protège du regard du public certains de ses membres qui seraient trop troublés par la présence de spectateurs. Le projet d’Atempy se résume en une phrase qu’Elodie Favre lâche, tout sourire: «Avoir le bonheur de faire de la musique ensemble, tout simplement».

 

ENCADRE

 Origine anglo-saxonne

La pianiste et psychologue française Françoise Dorocq a construit la méthode Dolce dans les années 1985-1990 en s’inspirant du programme Son-Rise développé dix ans plus tôt à Sheffield, dans le Massachusetts. Conçu pour être appliqué au domicile parental des enfants autistes, ce programme insiste sur l’acceptation sans jugement des comportements de l’enfant autiste, le contact visuel et l’absence de contrôle coercitif. Par son association parisienne Autisme, Piano et Thérapie Educative (APTE), Françoise Dorocq propose son enseignement aux personnes intéressées par des stages de formation et un suivi régulier de ces dernières. PLB

(Publié dans L’Echo Magazine N°38)