Gérald Hess : «Offrir une résilience psychique à l’évolution délétère du monde»

Gérald Hess, maître d’enseignement et de recherche à la Faculté de géosciences et de l’environnement de l’UNIL, enseigne à ses étudiants de nouveaux paradigmes pour réenchanter un monde qui s’effondre.

Enseigner l’éthique de l’environnement, c’est pour Gérald Hess «une manière d’éveiller les consciences, d’ouvrir le champ des possibles». Maître d’enseignement et de recherche à la Faculté des géosciences et de l’environnement de l’Université de Lausanne, ce philosophe tente avec humilité – c’est à dire avec les pieds bien ancrés dans l’humus – d’offrir à ses étudiants «une forme de résilience psychique à l’évolution délétère du monde».

Qu’il soit scientifique ou politique, le constat brossé par Gérald Hess est sans appel. Sur les neuf limites planétaires à ne pas franchir si l’humanité veut pouvoir vivre dans un écosystème sûr, quatre sont déjà dépassées. Face à cette situation, le fonctionnement de nos démocraties semble totalement inadapté aux enjeux environnementaux.

«L’effondrement de notre système économique fondé sur l’exploitation des richesses afin d’assurer la satisfaction de la consommation des individus sera probablement accompagné d’un effondrement du système démocratique». L’enseignant-chercheur ne voit dès lors pas comment «nous pourrons échapper à une dictature écologique». La vive réaction de rejet affichée par certains gouvernements européens confrontés à l’arrivée de milliers de migrants qui fuient la misère et la guerre ne fera que s’amplifier avec le déferlement prévisible de millions de réfugiés climatiques.

Le temps de l’incertitude

Au vrai, souligne Gérald Hess, en passant à des problèmes globaux comme le changement climatique ou la perte de la biodiversité, la prédiction des effets des activités humaines sur le système Terre devient beaucoup plus délicate et ces effets sont potentiellement dévastateurs pour les sociétés humaines. Le dépassement des limites planétaires a fait entrer l’humanité dans une dimension d’incertitude relative à un changement du fonctionnement du système Terre. C’est l’une des caractéristiques de l’Anthropocène, ce nouvel « âge de l’Homme» où ce dernier est devenu une force telle qu’il impacte les structures géologiques de la planète. «Cette nature que nos ancêtres redoutaient dans ses violentes manifestations (la peur de l’orage, des tempêtes, etc.), nous avons cru pouvoir l’assimiler, la dominer, nous l’approprier. Et voilà qu’elle nous revient, comme un boomerang, sans que nous sachions de quelle manière et avec quelle intensité. Nous sommes partie intégrante d’une nature terrestre que nous avons profondément modifiée et en même temps soumis à ses réactions difficilement prévisibles, voire imprévisibles». Nombreux sont les scientifiques, biologistes et éthiciens de l’environnement notamment, à constater que l’espèce humaine,  récente à l’aune de l’histoire de l’évolution, pourrait bien être parmi les premières à disparaître.

Dépasser le dualisme homme-nature

Au vu de ces observations, Gérald Hess parvient-il encore à ne pas démotiver ses étudiants en leur décrivant une telle réalité? Certains abandonnent, en effet. Il y a ceux qui ne parviennent pas à voir la réalité en face et qui, parfois, sont même trop bouleversés psychologiquement. D’autres, avides d’action dans l’urgence, trouvent que le cours d’éthique de l’environnement, dispensé aux premier et second semestre de master, est «trop théorique». Mais la plupart des étudiants s’accrochent et comprennent qu’il est essentiel d’apprendre à forger leur esprit dans une réflexion solide et documentée. «J’essaie de leur faire comprendre que la complexité du monde ne s’embarrasse pas de recettes toutes faites, souligne Gérald Hess. On peut penser le monde autrement, au-delà de la pensée du XVIIème siècle fondée sur l’individualisme, le matérialisme et la recherche du profit. Je les invite à dépasser le dualisme homme-nature, à retrouver un rapport vivant avec le non humain, à se situer comme membre d’une communauté qui dépasse largement celle des hommes».

Des paradigmes alternatifs

Avec Gérald Hess, chacun prend conscience qu’il est lui-même l’environnement, non pas seulement observateur mais aussi acteur de «paradigmes alternatifs dans lesquels on peut penser, agir et vivre». Précisément, dans une humanité qui va vers un effondrement, Zoein vise à développer des outils de transition avec des projets qui favorisent et encouragent la résilience. «Plutôt que de nous suicider dans un monde qui n’aurait aucun sens, apprenons à vivre autrement dans un monde à qui nous donnons du sens». PLB

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Vin nouveau dans outres neuves

Effondrements. Cette année 2019, le mot vient frapper aux portes de nos consciences avec une redoutable intensité: cycle de huit conférences à l’Université de Lausanne proposées par l’association Adrastia, insolite débat musical réalisé par la fondation Zoein le 19 mars à Lausanne «pour faire un chemin de l’angoisse à l’acceptation et du déni à l’enthousiasme», table ronde sur l’après effondrement, le 15 juin au Festival de la Terre, encore à Lausanne, etc. La «collapsologie», cette savante étude de l’effondrement de la civilisation industrielle et de ce qui pourrait lui succéder, a de quoi nous  faire passer des nuits blanches. Puisque tout s’effondre, du climat aux écosystèmes en passant par la gouvernance toujours plus autoritaire des Etats, à quoi bon faire encore des projets de vie, mettre au monde des enfants pour un avenir sans avenir? Certes, nous pouvons continuer à trier nos déchets, à nous défaire de notre bagnole, à manger et à nous habiller bio, à isoler nos maisons. Mais face à l’ampleur des désastres annoncés, ces petits gestes individuels suffiront-ils à sauver notre humanité?

Etrangement, si la raison m’en fait douter, une voix intérieure m’invite à relire la parabole des outres neuves écrite dans l’Evangile selon Matthieu: «On ne met pas (non plus) du vin nouveau dans de vieilles outres; autrement, les outres se rompent, le vin se répand, et les outres sont perdues; mais on met le vin nouveau dans des outres neuves, et le vin et les outres se conservent». Il semble que de puissants courants pareils à du vin nouveau se déversent actuellement sur le monde, éveillant les consciences, notamment celles d’une jeunesse qui, dans la rue, crie sa détermination à ne pas voir l’humanité sombrer. Partout se multiplient des initiatives collectives pour produire, consommer, vivre autrement. La permaculture fait son chemin, les métiers anciens et l’artisanat attirent des vocations.

Au vrai, le vin nouveau touche autant les esprits enténébrés par la mélancolie que ceux illuminés par l’espérance, il remplit les vieilles outres comme les neuves. Mais si la lumière des scandales libérateurs fait éclater les vieilles, les neuves accueillent une autre vision de l’humanité où la concurrence fait place à la solidarité, l’égocentrisme à l’altruisme, l’exploitation des ressources naturelles à l’écoute et au respect des forces vives de la nature, le matérialisme à la spiritualité. Quoi qu’il arrive, rien ne devrait arrêter le vin nouveau de couler. Dans le brouillard de mes doutes, c’est ma seule certitude.

(Trait libre publié dans Echo Magazine du 20 mars 2019)

 

Marie-Antoinette Mélières: «Il est encore temps d’éviter l’irréparable»

C’est dès maintenant qu’il faut agir pour baisser fortement nos émissions de gaz à effet de serre car il sera bientôt trop tard, alerte la physicienne climatologue Marie-Antoinette Mélières, membre du conseil scientifique de la Fondation Zoein.

Lors de la dernière COP 21 en 2015 à Paris, l95 Etats se sont engagés à limiter le réchauffement climatique en-dessous des 2°C, avec en ligne de mire la volonté de maintenir l’augmentation des températures à 1,5°C.  «Laisser croire que l’on peut stabiliser la température à 1,5° C n’est que le résultat d’un compromis politique, s’insurge la physicienne Marie-Antoinette Mélières, spécialiste du climat et de l’environnement (co-auteure de Climats : passé, présent, futur). La température moyenne du globe augmente désormais de 0,2° degré par décennie et sur notre lancée dans une quinzaine d’années on aura à coup sûr atteint 1,5°». Et si les émissions de gaz à effet de serre (GES) continuent à croître de 2% par an, les 3 à 4 degrés seront franchis d’ici la fin du siècle.

Plongée dans l’histoire du climat dont elle a étudié les complexes mécanismes, Marie-Antoinette Mélières note que l’écart de température entre période interglaciaire (comme l’actuelle, depuis environ 12 000 ans) et période glaciaire, est d’environ 5°.  Ces deux climats se succèdent sans relâche depuis plusieurs millions d’années.  «Nous héritons actuellement d’écosystèmes dont la flore et la faune se sont adaptées à de telles variations. Un réchauffement de +3° nous fait sortir, en un siècle, de cette situation car au cours des cycles climatiques précédents, nous affrontons en périodes interglaciaires des baisses d’environ 5°, mais jamais des hausses atteignant 3 à 5°C. De telles hausses, en un temps si court, s’assortiraient inexorablement d’un bouleversement de notre système de production agricole au niveau mondial entrainant des troubles pour l’accès à la nourriture». Dès lors, l’humanité ne peut pas se permettre de laisser la température grimper à 3, 4 ou 5°C. Pourtant, l’économie planétaire prend bel et bien cette voie suicidaire.

 Premiers signes déjà bien visibles

A quoi faut-il s’attendre? Avec une hausse aujourd’hui de «seulement» 1,1 degré calculée depuis le 18ème siècle (c’est surtout à partir des années 1980 que la température s’est emballée), les conséquences du réchauffement climatique sont déjà largement sensibles: les glaces de l’Antarctique et du Groenland commencent à fondre, les canicules, en été, deviennent plus fréquentes et les hivers, moins froids. Quant au niveau des océans, son élévation, actuellement de quelques centimètres par décennie, pourrait atteindre le mètre à la fin du siècle, montant encore durant de nombreux siècles.

«Tout ce que nous pouvons entreprendre pour éviter une escalade doit donc être entrepris», souligne Marie-Antoinette Mélières. Dès lors, multiplier les énergies renouvelables ne sera pas suffisant. Il faut aussi baisser radicalement les émissions de GES. Si nous voulons que la hausse n’excède pas 2°C, nous ne devons pas émettre plus de 3000 gigatonnes de CO2. Cela permettrait une stabilisation dès 2100. Or nous en avons déjà émis près de 2000 (37 durant l’année 2017). Hélas, les émissions continuent à augmenter, année après année.

Ne pas mélanger réchauffement et biodiversité

 Experte dans de nombreux programmes africains de développement et ayant aussi notamment étudié la pollution de l’environnement en Guyanne, Marie-Antoinette Mélières s’est forgée une vision globale de l’état de la planète. Elle prend soin de ne pas faire l’amalgame entre le réchauffement climatique et l’effondrement de la biodiversité. Ce n’est pas le réchauffement climatique qui est responsable du très inquiétant appauvrissement de la biosphère, de la disparition de nombreux insectes, oiseaux et autres animaux sauvages, de la déforestation, de la dégradation des sols et des océans, etc. C’est l’homme, et lui seul, qui, par ses actions, dégrade et détruit l’environnement. «Le réchauffement climatique ne fait qu’aggraver une destruction inconsidérée des organismes vivants et de leurs milieux de vie».

 Renouer le lien entre l’homme et la nature

Finalement, constate Marie-Antoinette Mélières, cette situation est la conséquence de la rupture du lien entre l’être humain et la nature vivante. La reconstruction de de lien apparaît être la grande priorité que l’humanité doit se donner. PLB

Lire aussi La Pensée écologique  – Photo réalisée par Florian Barras  –

 

 

 

 

Alexandre Aebi : «La science citoyenne au secours des abeilles»

Le professeur en biologie et anthropologie Alexandre Aebi parie sur l’agroécologie pour en finir avec les pesticides, dont les néonicotinoïdes.

 C’est après avoir lu une étude réalisée par l’Université de Neuchâtel (UNINE) et le Jardin botanique de Neuchâtel sur l’exposition des pollinisateurs aux néonicotinoïdes, publiée en octobre 2017 dans la revue Science, que le secrétaire d’Etat britannique à l’environnement Michael Gove a décidé de bannir les produits de cette famille d’insecticides. Comme il l’a confié au quotidien britannique The Guardian, une autre étude de chercheurs allemands portant sur l’effondrement en 30 ans de 75% de la biomasse d’insectes, d’araignées et d’arthropodes volants, l’a conforté dans sa décision. En avril 2018, grâce à la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne, l’Union européenne (UE) a interdit trois produits appartenant aux néonicotinoïdes. La Suisse s’est alignée sur l’UE.

C’est une belle victoire pour les auteurs de cette étude, Prof. Alexandre Aebi, maître d’enseignement et de recherche en agroécologie à l’UNINE, et Prof. Edward Mitchell, qui dirige le laboratoire de diversité du sol dans la même université. Pour évaluer les risques posés par l’utilisation des néonicotinoïdes, les chercheurs ont mesuré la concentration de cinq de ces produits dans les miels en provenance de tous les continents. Pendant quatre ans, plus de 100 citoyens voyageurs ont rapporté des pots de miel dans un projet de «science citoyenne».

Difficile quête d’informations

L’analyse de 198 échantillons a révélé que les trois quarts de ces derniers contenaient au moins une des molécules testées, 45% deux ou plus, 10% quatre ou cinq. Il est donc prouvé que la majorité des abeilles dans le monde sont exposées aux néonicotinoïdes.

Reste maintenant à savoir quelles molécules sont utilisées sur tel territoire donné: une procédure indispensable pour vérifier leur degré de résilience, leur parcours dans les eaux de surface, les nappes phréatiques, etc. Longtemps, ces informations étaient impossibles à obtenir. Au vu de certaines données récentes recueillies et publiées par l’Office fédéral de l’agriculture (OFAG), une ouverture semble se dessiner.

Les vertus de l’agroécologie

Les alternatives aux insecticides, le spécialiste en entomologie appliquée Alexandre Aebi les voit principalement dans l’agroécologie. A la fois pratique, science et mouvement social, «l’agroécologie intègre la gestion de l’eau et la protection des sols dans une approche paysagère, utilise des options comme l’agroforesterie, les cultures associées, la lutte biologique ou la sélection variétale pour réduire l’impact de ravageurs, sous un seuil tolérable pour les agriculteurs».

Les agronomes italiens ont récemment démontré qu’il était possible de ne plus utiliser des néonicotinoïdes. Dans la Vénétie, ils ont mis au point un système d’assurance tous risques destinés aux cultivateurs de maïs. Cette assurance donne accès à des experts capables d’évaluer les dommages subis par la plante et d’offrir des solutions alternatives pour lutter contre les ravageurs.

Non seulement les paysans ont pu apprécier l’efficacité de la méthode, mais ils ont pu réaliser de sérieuses économies: le contrat d’assurance leur coûte annuellement 3,5 euros par hectare contre 42 euros avec l’utilisation de néonicotinoïdes! Le plus difficile a été de trouver des experts indépendants des firmes vendant des produits phytosanitaires. «Le succès de cette opération nous incite à l’appliquer aux betteraves en Suisse», suggère Alexandre Aebi, convaincu que toutes les cultures peuvent être traitées de manière biologique.

Décloisonnement des disciplines

Les initiatives de «science citoyenne» tendent à se multiplier. Quatre fois par an, 30 apiculteurs vaudois et jurassiens donnent à la doctorante que dirige Alexandre Aebi accès à une dizaine de ruches pour y évaluer la charge en agents pathogènes et en pesticides. Les apiculteurs documentent chacune de leur pratique. Le chercheur-enseignant, qui a par ailleurs développé avec ses étudiants un jardin de permaculture, croit à la richesse de l’expérience sur le terrain, au décloisonnement des disciplines scientifiques et au dialogue entre les experts, la société civile et le monde politique. C’est l’essence même de Zoein et notamment de son comité scientifique auquel Alexandre Aebi appartient. Une fondation, dit-il, où «nous apprenons à nous connaître les uns les autres». PLB

 Lire aussi dans La Pensée écologique.

Photo réalisée par Florian Barras.

Valérie Cabanes: «Droits de la nature et crime d’écocide doivent être reconnus»

Valérie Cabanes, juriste internationale et essayiste, souhaite que le droit se soucie enfin de la protection de tous les êtres vivants sur notre planète en péril.

Le 26 juillet 2018, à Quito, le peuple de Sarayaku a déclaré publiquement son territoire «Kawsak Sacha – Forêt Vivante: Être vivant, conscient et sujet de droits». Au fil des mois, les droits de la nature sont toujours plus défendus et reconnus sur la Terre : en Equateur, depuis 2008 déjà dans la Constitution, mais aussi en Inde où le Gange a été reconnu comme une entité vivante, de même que la rivière Whanganui en Nouvelle-Zélande, en Colombie concernant la forêt amazonienne, au Mexique, au Brésil, en Australie ou en Nouvelle Calédonie, des territoires deviennent des sujets de droit par des décisions judiciaires ou politiques.

Pour Valérie Cabanes, juriste internationale spécialisée dans les droits de l’homme et le droit humanitaire, cette réjouissante évolution n’est qu’un début. La protection des droits de la nature doit désormais être validée par le droit international. «Si l’on reconnaît à un écosystème son droit à l’existence, on peut le défendre préventivement s’il est menacé par les êtres humains, souligne-t-elle. C’est aussi une manière d’affirmer que les droits humains ne peuvent pas être garantis si les droits des écosystèmes et des autres espèces vivantes à exister de manière pérenne ne le sont pas également».

La responsabilité pénale via le crime d’écocide

 La reconnaissance planétaire des droits de la nature permettrait la mise en œuvre facilitée d’une procédure de droit civil. Mais celle du crime d’écocide irait encore plus loin, ouvrant la voie à des actions pénales. C’est le deuxième grand combat de Valérie Cabanes qui collabore étroitement avec le mouvement End Ecocide on Earth. «Aujourd’hui, déplore-t-elle, un conseil d’administration d’une société peut pousser un PDG à prendre des décisions gravement nuisibles à l’environnement car ce dernier n’est pas pénalement responsable pour de tels actes. Si le crime d’écocide était reconnu, engageant sa responsabilité pénale, il réfléchirait à deux fois avant d’agir». Les limites planétaires à ne pas dépasser si l’humanité veut pouvoir se développer dans un écosystème sûr serviraient de cadre normatif. Ainsi une multinationale qui continuerait à exploiter du pétrole, alors que la limite planétaire du nombre de parties par million (ppm) de CO2 a déjà été franchie, devrait cesser ses activités, faute de quoi ses dirigeants seraient passibles de poursuites pénales.

 Prévenir les catastrophes écologiques

Si le crime d’écocide était déjà reconnu et appliqué par les tribunaux nationaux et la Cour pénale internationale (CPI) – au même titre que le crime contre l’humanité – des catastrophes écologiques auraient pu être évitées ou plus rapidement réglées. Les exemples ne manquent pas. Après le naufrage du pétrolier américain Chevron qui a causé une gigantesque pollution dans la forêt amazonienne, une saga judiciaire dure depuis plus d’un quart de siècle. En France, un projet pharaonique d’une mine d’or au cœur de la forêt guyanaise mettant en danger une forêt déjà très endommagée et menaçant la population autochtone pourrait être stoppé.

Zoein, une communauté des consciences et un outil efficace

Consciente que nous sommes entrés dans l’âge du faire et que l’heure n’est plus aux atermoiements, Valérie Cabanes a rejoint le conseil scientifique de la fondation Zoein parce qu’elle y trouve des personnes compétentes dans leurs domaines respectifs et partageant sa vision de notre planète en grand danger. «Je ne peux que soutenir des initiatives de transition écologique, notamment portées par des jeunes, avec des sources de financement éthiques et des projets aussi judicieux que le revenu de transition écologique», souligne-t-elle. Enfin, après avoir collaboré durant 18 ans à des activités de solidarité internationale, Valérie Cabanes peut offrir une riche expérience dans des projets de soutien aux femmes et enfants particulièrement exposés dans les pays du Sud aux effets dévastateurs du réchauffement climatique.

Lire aussi La Pensée écologique  – Photo réalisée par Jérôme Panconi 

 

Ernst Zürcher: «Paysans, plantez des arbres!»

Pour lutter contre le réchauffement climatique et sauver la biodiversité, les arbres et la forêt en zone agricole sont une solution rapidement efficace selon l’expert en agroforesterie Ernst Zürcher, membre du conseil scientifique de la fondation Zoein.

L’industrialisation à outrance de l’agriculture contribue à l’augmentation des gaz à effet de serre (GES). Elle entraîne également une dégradation des sols avec pour conséquence un effondrement de la biodiversité. En 30 ans, près de 80% des insectes, ces fabuleux pollinisateurs transformateurs de matière organique, ont disparu, avec les oiseaux dans leur sillage.

 Le meilleur levier

Selon Ernst Zürcher, «c’est dans le secteur agricole que l’on peut agir le plus efficacement et le plus rapidement pour redresser la barre». Si le passage à une agriculture totalement biologique s’avère indispensable, il nécessite de gros efforts et prendra du temps. En revanche, souligne l’ingénieur forestier (ETH Zürich), chercheur et enseignant, il faut réintroduire sur les terres agricoles des arbres, des haies ou des cordons boisés, rivières végétales reliant champs cultivés et forêts: Tout cela peut se faire dès maintenant avec des résultats très prometteurs pour la biodiversité et la résilience.

Avec une part de résineux qui retiennent le vent en hiver, des feuillus qui dégagent de la fraîcheur en été, des arbres indigènes ou des essences introduites ayant fait leur preuve, les paysans ont l’embarras du choix pour revitaliser leurs terres et augmenter leur capacité de stocker l’eau.

Parmi ses nombreuses vertus – régénération des sols, protection de la faune et de la flore, pharmacie vivante, pompes à CO2 – la forêt joue un rôle fondamental dans le système hydrique de la planète. Non seulement les arbres font descendre en profondeur l’eau de pluie mais ils la provoquent en envoyant dans l’atmosphère des microparticules qui forment des noyaux de condensation. «Rasez une forêt et vous verrez les nuages aller pleuvoir ailleurs», observe Ernst Zürcher.

A moyen terme, l’entretien des haies fournira de la matière légumineuse pour enrichir les sols en matière organique.

Semis sous couvert végétal

Comme il faut de 10 à 20 ans avant qu’un arbre ait atteint un âge adulte et développe tous ses effets positifs, d’autres méthodes aux effets plus rapides sont à mettre simultanément en œuvre. Comme par exemple le semis direct sous couvert végétal, une forme d’agriculture sans labour qui permet de réintroduire beaucoup de matières organiques dans le sol, sans jamais laisser celui-ci à nu exposé à l’érosion, et sans recours à des biocides comme le glyphosate. Cette méthode peut revêtir une dimension sociale, souligne l’agroforestier, avec la participation des consom’acteurs qui participent à certains travaux comme le désherbage et la récolte et rétablissent un lien vital avec la terre nourricière.

Pour aider les paysans à développer des systèmes agroforestiers et à réaliser dans les meilleures conditions une transition écologique et solidaire, Ernst Zürcher suggère d’instaurer une petite taxe sur l’eau potable, cette eau que précisément la forêt fournit en quantité et en pureté. Lors d’une récente conférence qu’il a donnée dans le Jura bernois, le forestier a constaté avec bonheur l’intérêt affiché de plusieurs députés pour une telle proposition.

Médecins de la Terre

Enfin, le chercheur n’oublie pas sa mission d’enseignant en suggérant la création d’un nouveau métier en lien avec les grands projets de reboisement qui vont se multiplier: médecin de la Terre. Un projet sur lequel planche une fondation zurichoise à laquelle pourrait être associée la fondation Zoein. Il s’agit d’une formation professionnelle de 3 à 4 ans, de type dual, assurant à ses bénéficiaires un parcours à la fois théorique et pratique, en relation avec les métiers de la terre: biologie des sols et des arbres, climatologie, permaculture, gestion de pépinières, etc.). Les apprentis, dans le cadre de leur «entreprises» des grands chantiers de reboisement partout dans le monde, seront très bien rémunérés. Parmi ces derniers pourront librement figurer des réfugiés, notamment climatiques, premiers touchés par les perturbations dues au climat. «Devenant des professionnels du reboisement, ils seront en première ligne les acteurs de la transition écologique».

(Lire aussi La Pensée écologique). – Photo par Florian Barras –

Sophie Swaton: «Face aux effondrements, Zoein offre des clés pour un vivre autrement»

Zoein, fondation d’utilité publique en Suisse, a pour vocation de mettre les connaissances scientifiques les plus solides au service de la transition écologique et solidaire. Sa présidente et fondatrice Sophie Swaton, économiste et philosophe à l’Université de Lausanne, nous invite à découvrir cette nouvelle aventure humaine dans sa mission et ses réalisations sur le terrain.

 

Quand on crée une fondation d’utilité publique, c’est qu’il y a généralement un manque à combler. Lequel, concernant Zoein?

Sophie Swaton – Un manque de lien, pour commencer: il y a trop d’écart entre les universitaires et la société civile, leurs recherches et la visibilité de ces dernières aux yeux du grand public. Les informations sur l’écologie n’ont jamais été aussi abondantes sans que les passages à l’acte ne se réalisent vraiment. Il s’agit donc de recréer du lien, de faire en sorte que les chercheurs sortent de leur tour d’ivoire pour aller à la rencontre des gens.

Et d’autres manques à combler?

– Un manque de coopération, ensuite: animées par un esprit de compétition, les associations et organisations de toutes sortes se battent entre elles pour obtenir des subventions. Zoein a dès lors pour vocation d’inviter les auteurs des projets qu’elle soutient à coopérer entre eux, à créer des réseaux, à mutualiser des expériences. Secteur public et secteur privé sont incités à collaborer, sans arrière-pensée ni retenue.

Un manque de prise de hauteur, enfin: nous avons trop longtemps opposé le Nord au Sud, l’Occident à l’Orient, en prenant comme unique référence notre système de pensée occidentale. De ce fait, nous n’utilisons qu’une partie rationnelle de nos savoirs avec en corollaire une seule forme de transmission de ces derniers. Zoein nous invite à élargir notre champ de vision, à prendre ainsi conscience des subtiles relations d’interdépendance qui se tissent entre les mondes minéral, végétal et humain, à valoriser les coutumes traditionnelles en les connectant aux nouvelles technologies. Tout en veillant à prendre soin de notre environnement local, là où nous vivons, nous pouvons développer une vision plus globale à l’échelle de notre planète, la Terre!

 Zoein signifie « vivre » en grec. Pourquoi avoir choisi ce nom?

En ces temps de collapsologie ou d’effondrement de notre civilisation industrielle, on parle à juste titre de menace, de mort, de disparition des espèces. Sur cet horizon très obscur, il me semble indispensable de diriger un faisceau de lumière. Non pas seulement pour survivre mais pour vivre différemment et pleinement.

L’humanité peut donc encore s’en sortir?

– Dans l’Etre et le Néant publié en 1943, Jean-Paul Sartre écrit que paradoxalement «nous n’avons jamais été aussi libres que sous l’Occupation». Cette réflexion apparemment extravagante nous interroge sur la liberté de nos choix: ou bien nous sommes résignés en collaborant, dans le mauvais sens du terme, ou bien nous résistons. Zoein nous convie à faire preuve de résilience. Face au dérèglement climatique et aux effondrements multiples, dont celui dramatique de la biodiversité, nous pouvons nous plonger dans le déni, voire aggraver encore les choses en pratiquant la politique de la terre brûlée, celle du «moi-je». Mais nous pouvons aussi choisir librement de participer à de nouveaux modes d’existence dont certains ont déjà fait leur preuve, non pas seulement individuellement mais collectivement. C’est une quête sans cesse renouvelée de la vie, «ce souverain bien» que l’on désire par-dessus tout dont nous parle Aristote.

Comment Zoein compte-t-elle réenchanter ce «souverain bien»?

– Le travail fait à mon sens pleinement partie de la vie, avec notamment ses rites de passage et d’initiation, trop souvent oubliés. Il devrait être épanouissant et permettre à chacun d’entre nous d’être reconnu dans ce qu’il a de meilleur. C’est pourquoi Zoein vise à mettre en œuvre non seulement un soutien monétaire mais aussi un soutien humain à toute personne ou groupe de personnes s’engageant dans la transition écologique et solidaire. Cela passe notamment par la mise en valeur des initiatives alternatives qui désormais germent sur de nombreux territoires, en particulier ceux que notre système économique a profondément blessés. Des territoires entrés en résilience et dont les acteurs doivent apprendre à se reconnecter, à retrouver la dimension humaine que notre type de société a broyée. Cela passe aussi par un revenu de transition écologique, pierre angulaire de Zoein.

 Quels sont les fondements de ce revenu de transition écologique (RTE)?

Pendant longtemps, les questions écologiques et sociales ont été dissociées. Mais nous avons pris conscience qu’il était vain de prétendre résoudre des problèmes sociaux sans se préoccuper des problèmes environnementaux. Et vice versa. Voyez les réfugiés climatiques: ils ont économiquement tout perdu; et les nouveaux pauvres dans nos sociétés occidentales: ils sont et seront les premiers à souffrir du renchérissement de l’énergie et des matières premières devenues plus rares. La diminution de notre empreinte écologique et la participation responsable de tous à cet effort sont les fondements du revenu de transition écologique. *

 C’est fort différent du revenu de base universel ?

– En effet. Versé par une communauté politique à tous ses membres, sans exception, le revenu de base n’exige aucune contrepartie. Ses bénéficiaires n’ont pas besoin de justifier une recherche d’emploi ou un travail en échange. En revanche, toute personne au bénéfice d’un revenu de transition écologique doit impérativement être impliquée dans une activité socio-écologique. Les mesures d’impact sur la planète et d’avancées sociales sont fondamentales. Le revenu de transition écologique peut se voir comme une étape avant l’instauration peut-être un jour d’un revenu de base universel, une étape pour accélérer la transition écologique et valoriser les activités innovantes dans ce sens.

Qui sont concernés?

– Sont particulièrement concernés les jeunes et tous ceux qui souhaitent opérer une transition dans leur vie professionnelle. Le revenu de transition écologique inclut un dispositif d’accompagnement, de soutien aux personnes concernées dans leurs projets de transition en durabilité. Dans les domaines les plus variés: agroécologie, permaculture, habitat écologique, énergies renouvelables, finance durable, écomobilité, biens ou matériaux biosourcés, recyclerie, etc. Enfin, tout bénéficiaire d’un tel revenu doit adhérer à une structure démocratique: par exemple une coopérative d’activité et d’emploi en France ou l’une des très nombreuses associations existant en Suisse. Une telle intégration sociale est indispensable.

Quelle sont les initiatives déjà soutenues par Zoein?

– Quelques exemples: La ferme de Rovéréaz, à Lausanne dans le canton de Vaud, fait participer à ses activités de maraîchage des enseignants , formateurs, jeunes enfants, etc. à qui elle transmet ses valeurs et ses connaissances dans le domaine de la permaculture. Zoein soutient par ailleurs l’activité du gérant du supermarché participatif situé dans l’éco-quartier de Meyrin près de Genève. Dans l’éco-hameau de Tera, dans le Lot-et-Garonne, Zoein a financé deux revenus de transition écologique, dont bénéfice notamment le coordinateur d’un projet qui vise à construire un éco-village exemplaire d’un point de vue écologique et économique. Le développement d’un centre de formation est au programme.

En résumé, Zoein soutient une activité existante qui rencontre des difficultés, ou bien participe à la création de nouveaux métiers qui ne sont pas assez valorisés par le marché.

 Hormis ces expérimentations locales, Zoein a d’autres ambitions

– Même si les petits ruisseaux font les grandes rivières, nous voyons en effet plus grand: Zoein a élaboré un modèle économique qui sera vendu aux collectivités locales. Sur un territoire en déclin ou périurbain, par exemple, la fondation s’engage à verser une somme destinée à financer une recherche action ainsi qu’un poste de coordinateur qui met en chantier un revenu de transition écologique à grande échelle à travers la création d’une coopérative de transition. En échange, la collectivité territoriale – la commune par exemple – s’engage à trouver à son tour des fonds pour financer ce poste de recherche. Par ailleurs, entreprises et associations sont invitées à adhérer à la coopérative de transition, pensée sur le modèle des sociétés coopératives d’intérêt collectif (Scic) en France.

Recréer de l’activité économique et sociale sur un territoire en déclin, c’est l’objectif final?

– C’est cela. L’idée générale est de former un collège fixe comprenant, selon les circonstances, des coopératives d’activités et d’emploi – qui offrent aux porteurs de projets un statut d’entrepreneur salarié – des coopératives d’habitation, des associations de monnaie locale, etc. Un collège à l’image d’un cœur qui viendrait alimenter un corps social en manque d’énergie vitale.

 Les communes réagissent-elles positivement à ce nouveau modèle économique et social?

– Pour ne citer que deux exemples parmi bien d’autres, la Commune de Grande Synthe dans le département du Nord en région Hauts-de-France comme celle de Meyrin dans le canton de Genève se sont notamment montrées fort intéressées par ce modèle. La force de Zoein, c’est de présenter aux collectivités une équipe de chercheurs qui les accompagnent dans leur transition écologique et solidaire.

Précisément, Zoein rassemble treize chercheurs au sein de son conseil scientifique. Quel est leur rôle?

Ces chercheurs sont pour Zoein la garantie d’être au top de l’information scientifique concernant le climat, la biodiversité, les nouveaux modèles économiques et, plus généralement, la transition écologique et solidaire.

Par ailleurs, ce sont des chercheurs engagés qui, dans leur parcours personnel, veulent aller plus loin qu’un simple état des lieux de la science. Enfin, ils proposent une expertise pertinente des projets soutenus par Zoein dont peuvent profiter également les partenaires de la fondation. Qui plus est, chacun de ces chercheurs jouit d’une connaissance plus affinée de certaines régions du monde: l’Inde et le Mexique pour l’économiste Jean-Michel Servet, la Bolivie pour la socio-économiste Solène Morvant-Roux, le monde des Amérindiens pour le climatologue Hervé Le Treut, etc.

Qu’en est-il des relations de Zoein avec la Fondation Nicolas Hulot (FNH)?

Je suis moi-même membre du conseil scientifique de la FNH avec l’économiste Alain Karsenty et la climatologue Marie-Antoinette Mélières. Les deux fondations partagent des projets de recherche. Par ailleurs, Zoein est impliquée dans l’international, contrairement à la FNH.

 La transition écologique et solidaire n’inclut-elle pas aussi une transition intérieure?

– Assurément. Face aux bouleversements présents et à venir, il nous appartient de dépasser ce sentiment de peur qui fait partie de la vie mais qui ne la résume pas. Une fondation qui précisément met en œuvre la vie, comme son nom le souligne, rassemble des membres qui partagent en commun la volonté de transcender les émotions qui nous paralysent. Autant que faire se peut, en toute humilité. Dans sa dimension spirituelle, la transition intérieure nous relie à la sagesse, notamment celle véhiculée par nos ancêtres, sur tous les continents, qui constituent le socle de notre humanité.

Quels sont les projets de Zoein dans cette dimension intérieure?

– Zoein participe notamment à une collection aux Presses universitaires de France (PUF) qui met en lumière la tradition orale de certains peuples par le témoignage vivant de leurs représentants. Nos savoirs universitaires et leurs savoirs ancestraux se valorisent mutuellement. Nous sommes frères et sœurs d’une même planète!

 Propos recueillis par Philippe Le Bé.

 

(A lire aussi dans Le Pensée écologique)

 

* Pour un revenu de transition écologique, par Sophie Swaton, 2018 (PUF)

 

Réenchanter un monde qui s’effondre

Les chercheurs membres du conseil scientifique de Zoein s’engagent pour le climat et la biodiversité. Résolument.

Une sixième extinction animale de masse en cours, un climat qui perd la boussole, un fossé qui se creuse entre riches et pauvres, un populisme de droite ou de gauche qui fait tache d’huile: il y a franchement de quoi désespérer. Pourtant, les treize chercheurs que nous avons rencontrés, tous membres du comité scientifique de la fondation suisse Zoein, se refusent à baisser les bras. Leurs témoignages dont nous présentons ici quelques extraits viennent d’être publiés dans la revue en ligne La pensée écologique, dirigée par Dominique Bourg, professeur ordinaire à l’UNIL (https://lapenseeecologique.com).

«Il est encore temps d’éviter l’irréparable», lance la climatologue Marie-Antoinette Mélières. Mais à condition, ajoute Jacques Dubochet, prix Nobel de chimie et à l’avant-garde des marches pour le climat, qu’on y mette les moyens. Et que l’on se décide à «lutter pour le climat comme le monde a lutté contre les nazis». Finalement, «systèmes économique et juridique, modes de vie, tout est à repenser», constate Dominique Bourg qui préconise, dans un premier temps, d’importants investissements pour décarboner, passer à une économie circulaire, isoler les bâtiments, etc. Avant d’entrer dans une société plus sobre, «un nouveau paradigme dominé non pas par la technologie mais le vivant». Inventer «un futur différent», c’est aussi la vision du climatologue Hervé Le Treut qui affirme que «les acteurs publics et privés doivent imaginer des solutions durables qui touchent tous les domaines, du transport à l’agriculture en passant par l’éducation».

Apprendre à vivre autrement

Se reconnecter au vivant, c’est la seule issue possible aux yeux de ces chercheurs. Cela passe par «une reconnaissance des droits de la nature  et du crime d’écocide», comme le plaide avec fougue la juriste internationale Valérie Cabanes. Cela passe encore par la création de nouvelles monnaies créant du lien, comme le défend Jean-Michel Servet, professeur honoraire à l’Institut de hautes études internationales et du développement. Cela passe enfin par l’impérieuse sauvegarde des forêts de la planète, en aidant financièrement les paysans à protéger les écosystèmes et à planter des arbres, grâce une redevance écologique. Une idée défendue à la fois par Ernst Zürcher, expert en agroforesterie et l’économiste Alain Karsenty. En guise de conclusion, le regard du maître d’enseignement et de recherche à l’UNIL Gérald Hess résume l’état d’esprit de Zoein: «Plutôt que de nous suicider dans un monde qui n’aurait aucun sens, apprenons à vivre autrement dans un monde à qui nous donnons du sens».

 

 

 

Quand les écogestes s’invitent chez nous

Zoein – nouvelle fondation en Suisse romande qui soutient les initiatives de transition – et la RTS nous proposent chaque semaine une capsule-vidéo mettant en valeur des écogestes. Ludique et pratique.

La journée ne commence pas vraiment bien. Je me réjouissais d’avaler un bon thé au citron ce matin pour me réveiller de bonne humeur. C’est raté. Ma théière bouilloire automatique ne fonctionne plus du tout. Que faire?

Un petit diable me dit de m’en débarrasser. Un petit ange me conseille plutôt de la réparer. Hélas, je ne suis pas bricoleur pour un sou. Je me souviens vaguement qu’il existe une bonne centaine de Repair Cafés en Suisse. Des bénévoles très compétents y réparent gratuitement des objets endommagés. Un coup d’œil sur Internet. Bingo! il y a un Repair Café tout près de chez moi. J’y cours. Non seulement ma théière sera réparée mais je vais pouvoir partager un gâteau avec de nouveaux amis.

Huit capsules vidéo

 Voilà le genre de scènes que nous présente une nouvelle série de huit capsules vidéo réalisées par la RTS et coproduites par Zoein, fondation d’utilité publique en Suisse romande et la RTS. Celles-ci sont diffusées chaque semaine dès jeudi 24 janvier 2019 sur la page Facebook Aujourd’hui  de la RTS (https://www.facebook.com/aujourdhui.ch/) et sur la page Facebook de la Fondation Zoein (https://www.facebook.com/FondationZoein/). Elles seront également disponibles sur la page YouTube de la RTS, dans une playliste liée à l’émission Une seule planète.

 Collaborateurs de Zoein et titulaires d’un master en pratiques et fondements de la durabilité à l’Université de Lausanne (UNIL), Juliette Jeannet (24 ans) et Thomas Polikar (26 ans)  – sur notre image – jouent à tour de rôle des scènes de la vie courante. Avec une bonne dose d’humour, les séquences suggèrent qu’à un problème posé touchant l’écologie il y a toujours (au moins) une solution simple et relativement facile à réaliser.

En écho à l’émission Une seule planète qui présente des foyers romands ayant accepté le défi de diminuer de 50% leur empreinte carbone en six mois, ces capsules abordent huit thèmes: l’empreinte carbone (diffusée le 24 janvier), le shopping, l’alimentation durable, le gaspillage alimentaire, la mobilité, le voyage, la réparation et l’énergie. Des applications et des liens sur le WEB nous permettent de mettre en pratique ce que nous venons de visionner sur notre écran.

 Communauté d’éco-citoyens

«L’écologie entre désormais dans les foyers et ne doit plus se cantonner au monde universitaire et scientifique, souligne Sophie Swaton, présidente de Zoein. Nous sommes invités non seulement à changer nos gestes individuels pour les rendre plus écologiques mais encore à les partager avec la communauté grandissante d’écocitoyens de notre pays».

Juliette Jeannet et Thomas Polikar n’ont pas la naïveté de croire que ces écogestes vont, à eux seuls, résoudre l’immense problème du réchauffement climatique et de l’effondrement de la biodiversité. Mais ils ont la sagesse de penser que sans de tels gestes toute action globale serait vaine.

L’âge de faire

Ces huit capsules ne sont que le prélude à bien d’autres vidéos en préparation, intégralement réalisées par les collaborateurs de Zoein dont le vidéaste Florian Barras (27 ans). «Elles couvrent des domaines aussi variés que l’alimentation, l’énergie, l’art et la culture, toujours dans le même souffle créatif de la transition écologique et solidaire », précise Sophie Swaton.

Si nous ne voulons pas retourner et nous enfoncer dans l’âge du fer, il n’y a pas d’autre voie que d’entrer, pour de bon, dans l’âge de faire!

 

Le regard de anges

Vous ne croyez pas aux anges? Si c’est le cas, ne vous inquiétez pas trop. Eux, à n’en pas douter, croient en nous. Si les anges volent, nous dit l’écrivain Gilbert Keith Chesterton, c’est parce qu’ils se prennent à la légère. Et pour nous supporter, encore et encore, nous les humains qui mettons tant d’application à détruire en quelques décennies des écosystèmes qui ont mis des millions d’années à se créer, il faut avoir le cœur léger. Pour ne pas s’effondrer sous le poids de notre ego trop souvent boursoufflé.

Alors si les anges, messagers du Tout Autre, continuent à croire en nous, c’est qu’ils pensent que nous pouvons encore et encore nous améliorer. Que nous pouvons, par exemple, ne plus devoir aller systématiquement au supermarché en délaissant marchés de rue et petits commerces, ne plus acheter une voiture – voire deux –  par famille, ne plus nous procurer des vêtements fabriqués en Chine dont le bas coût ne reflète pas les dommages sociaux et environnementaux engendrés, etc. Ils pensent en revanche que nous pouvons pratiquer la sobriété volontaire, le partage équitable et le respect de la nature vivante. Comme l’écrivent Pablo Servigne et Raphaël Stevens dans leur livre au titre décapant Comment tout peut s’effondrer (Seuil), «il n’est jamais trop tard pour construire des petits systèmes résilients à l’échelle locale qui permettront de mieux endurer les chocs économiques, sociaux et écologiques à venir».

Ces chocs, nous commençons déjà à les sentir. Aux catastrophes naturelles comme les gigantesques incendies, les ouragans ou les inondations qui bouleversent la planète, désormais à notre porte, s’ajoutent les attentats terroristes. Et à chaque fois, que constatons-nous? D’improbables solidarités s’organisent, des portes s’ouvrent pour accueillir les sinistrés, des relations humaines se nouent, des gens qui s’ignoraient se parlent, des veillées de prières illuminent les rues. Voilà sans doute de quoi mettre nos amis les anges…aux anges! Faut-il donc que les humains souffrent pour qu’ils fassent enfin l’apprentissage des rencontres fraternelles? Dès lors, le regard des anges n’est-il pas bien différent du nôtre? Ce qui pour nous est déchirement, écroulement n’est-il pas pour eux réparation et relèvement? Qu’ils me pardonnent si je me fais arbitrairement leur porte-parole! En me prenant moi aussi à la légère, je me donne des ailes pour gagner un peu de hauteur. J’espère ainsi échapper à la croyance, un peu trop facile à mon goût, d’un monde qui n’aurait aucun sens. (Trait libre publié dans Echo Magazine de mercredi 16 janvier 2019)