Comment sortir du dualisme en réconciliant l’homme avec le vivant

« Quelle place pour la spiritualité dans la transition ? ». C’était le thème d’une table ronde organisée mardi 22 septembre 2020 par Alternatiba Léman, mouvement citoyen pour l’urgence climatique qui promeut des initiatives visant à construire une société durable. Participaient à ce débat Sophie Swaton, professeur, économiste et présidente de la fondation Zoein, Noémie Cheval, anthropologue, formatrice et coordinatrice du Réseau Transition Suisse romande et Michel Maxime Egger, sociologue et écothéologien, responsable du Laboratoire de transition intérieure à Action de Carême et Pain pour le prochain.

La conférence s’est achevée par l’exercice de la « phrase ouverte », une pratique de la transition intérieure suggérée par Noémie Cheval qui a invité participantes et participants à exprimer rapidement leurs ressentis intérieurs sur l’état du monde.

Synthèse d’une rencontre publique où les analyses théoriques ont côtoyé des expériences de vie, dans une alliance du cœur et de la raison.

 Quel sens donnez-vous au mot spiritualité ?

 Michel Maxime Egger – A partir de mon vécu et de ce que nous expérimentons au sein du Laboratoire de transition intérieure, j’observe que si la spiritualité est partie intégrante de l’intériorité, toute la vie intérieure ne relève pas de la spiritualité. Le mot spiritualité vient du latin spiritus qui veut dire esprit et que j’entends avec un E majuscule. Il s’agit donc d’une vie ouverte et reliée à ce qui est plus grand que soi, à ce qui nous dépasse, un « Tout Autre ». Lequel est immanent, au plus profond de notre être et de la nature, et en même temps transcendant. Ce « Tout Autre » est un mystère sacré, ineffable. Les traditions mystiques lui ont donné toutes sortes de noms : le divin, l’Un, l’Infini, le Souffle, la Présence, etc. Cette expérience du sacré est source de sens et aussi d’engagement. Les grandes figures telles que Gandhi, Václav Havel, Nelson Mandela, Jean Jaurès ou Pierre Rabhi de nos jours fondent leur engagement sur cette dimension.

Par ailleurs, il convient de ne pas confondre spiritualités et religions. Les spiritualités étant, selon les cas, en-deçà ou au-delà des religions. Ces dernières  sont des systèmes qui ont tenté de donner forme à des expériences spirituelles à travers des doctrines, des dogmes, des symboles ou des rites. Comme des fleuves alimentés par les sources que sont les spiritualités, les religions nous permettent d’avoir accès à ces dernières. A condition bien sûr de ne pas être vécues de manière fermée et dogmatique. Dans ce cas, elles deviennent un obstacle à toute quête spirituelle authentique. En résumé, sur le chemin de la transition, les spiritualités sont nécessairement laïques. Reliance à soi, aux autres et à la Terre, elles nous invitent à faire l’expérience de ces trois vertiges que le psychothérapeute Christophe André nomme l’Infini, l’Éternité et l’Absolu.

Noémie Cheval – La spiritualité, en ce qui me concerne, est à mettre en relation avec différents chocs vécus dans ma vie privée. L’un d’entre eux fut un épuisement de militance. Je ne savais plus vraiment pourquoi j’étais mobilisée pour les autres, pourquoi je me mettais au service de la transition écologique et solidaire. En participant à une formation de Transition intérieure organisée par le Réseau Transition, j’ai pu me mettre en relation autrement avec l’autre, avec le vivant. J’ai alors réalisé que j’étais moi-même partie intégrante de la nature, qui plus est de la nature qui se défend. J’ai senti une nouvelle force mobilisatrice en moi. Aujourd’hui, cela me nourrit et m’aide à être plus résiliente et à réfléchir au sens d’une spiritualité solidaire.

Sophie Swaton – Le mot spiritualité fait peur. Poser la question « quelle spiritualité pour la transition ?» peut engendrer de l’inquiétude, voire des grincements de dents dans certains milieux que je côtoie, aussi bien en France qu’en Suisse. Comme l’a souligné justement Michel Maxime Egger, la spiritualité n’est ni la religion ni son exclusion. A mes yeux, elle revêt une double dimension, d’intériorité et d’extériorité.

Concernant la dimension d’intériorité, je m’inspire de la célèbre pyramide de Maslow dont les travaux permettent de classer les besoins humains par ordre d’importance. Je retiens principalement trois niveaux : matériel, mental et spirituel.

Le niveau matériel concerne les besoins physiologiques et de sécurité, le niveau mental a trait aux échanges avec les autres. Il répond à nos besoins d’appartenance et d’estime. Quant au niveau spirituel, qui nous échappe en partie, il revêt une dimension philosophique et anthropologique. Il nous interroge : quel sens donner à ma vie, qui suis-je, où vais-je, dans quelle direction ?  Cette recherche spirituelle a aussi besoin d’être nourrie. Or, nos sociétés occidentales sont en manque profond de nourriture spirituelle.

L’autre dimension de la spiritualité est une référence à un autre que soi, à une extériorité qui n’est pas seulement l’être humain mais aussi le vivant dans son ensemble qui inclut les mondes animal, végétal et minéral. Cette double dimension, verticale avec l’intériorité et horizontale avec l’extériorité, constitue l’essence même de la condition humaine.

Est-il possible d’imaginer une transition écologique et solidaire pérenne sans spiritualité ?

 Michel Maxime Egger – Personnellement, je ne peux pas imaginer une telle transition écologique et solidaire sans spiritualité n’est pas possible, Celle-ci est une démarche de conscience qui nous amène à la racine des problèmes, à revenir à l’essentiel. Certains freins et obstacles à la transition sont assurément d’ordre spirituel. Quand nous parlons de spiritualité, nous sommes toujours dans des démarches d’unification intérieure. Une des difficultés pour réaliser une transition est le hiatus qui peut exister entre la tête et le cœur, le mental et les émotions. Cette division, cette dualité explique en partie le fait qu’il y a un tel décalage entre la gravité de la situation planétaire et l’absence de changement dans nos comportements. L’être humain est divisé intérieurement entre sa tête et son cœur.

Par ailleurs, même dans les milieux qui s’engagent pour la transition, j’observe une compréhension limitée de ce qu’elle est réellement ou devrait être. La transition intérieure n’est pas une autre version du développement durable mais bien un changement de paradigme, profond et radical. Il s’agit d’une révolution culturelle courageuse, comme le souligne le pape François dans son encyclique Laudato si’.

Dès lors, si tout ce que nous mettons en place avec des lois, des technologies, des éco-gestes est nécessaire pour assurer une transition, c’est insuffisant. Cela reste figé sur un plan très horizontal, celui du faire, et ne répond pas aux racines de la crise écologique, de la destruction de la planète, qui sont de l’ordre de l’être et demandent des réponses aussi dans la verticalité.

Ces racines ont à voir avec notre regard sur le monde. Nombre d’initiatives de transition, de manière inconsciente, ne remettent pas fondamentalement en question une vision de la nature privée d’âme et réduite à sa dimension matérielle de stock de ressources. Notre système économique repose entièrement sur une vision du monde désenchantée et anthropocentrique qui place l’être humain en dehors et au-dessus de la nature vivante.

 

“La transition intérieure n’est pas une autre version du développement durable mais bien un changement de paradigme, profond et radical” Michel Maxime Egger ©Camille Budin

Cette relation à la nature est-elle une condition sine qua non à la pérennité de la transition ?

 Noémie Cheval – Sans doute. Mais beaucoup de personnes dans le monde au sein de villes ou de mégapoles n’ont pas accès à ce que l’on nomme « la nature », le vivant extérieur, ou n’en ont pas le privilège. Cependant, je crois qu’il est possible de pratiquer partout des exercices de reliance à la nature vivante, comme ceux initiés par Joanna Macy, une fondatrice de l’Éco-philosophie et de l’Éco-psychologie. Quand, au cours d’un atelier de Travail qui Relie nous avons l’occasion d’exprimer notre gratitude pour la vie qui nous est offerte, de reconnaître la peine que nous avons à assister à la destruction du vivant, à réaliser que nous ne sommes finalement qu’une espèce parmi des milliers d’autres, alors notre engagement et notre désir pour une transition et un changement de cap devient réel et radicalement renouvelé.

La peur serait-elle le principal frein à la transition ?

Sophie Swaton – A la lecture des rapports scientifiques régulièrement publiés, et sans même avoir besoin d’étudier la collapsologie qui évalue les risques d’un effondrement de la civilisation industrielle, il y a de quoi avoir peur. Certes, cette peur peut être un moteur pour avancer, mais à condition de la transcender. La prise en compte des émotions est fondamentale dans la transition. Cependant, la peur peut aussi engendrer un déni de réalité. C’est peut-être une peur secrète qui pousse un personnage comme Donald Trump à tenir un discours récurrent de déni !

Ce que je redoute le plus, c’est un appel à la violence révolutionnaire, qui ne serait pas une révolution intérieure, mais un appel à fédérer des mouvements violents. Nous devons sérieusement prendre en compte la capacité de violence dont les êtres humains sont capables. N’éludons pas le côté sombre de notre personnalité et trouvons un moyen de canaliser en nous cette violence, notamment par d’autres formes d’expression. En disant cela, je pense à René Girard et à son ouvrage La violence et le sacré. L’anthropologue, historien et philosophe écrit que la violence qui naît du désir mimétique efface les différences et détruit les hiérarchies. Elle est contagieuse et interminable. Je pense aussi à l’ingénieur et philosophe Jean-Pierre Dupuy qui s’est notamment penché sur les risques d’effondrements environnementaux et sociétaux dans son ouvrage Pour un catastrophisme éclairé : quand l’impossible est certain.

Nous ne sommes plus des peuples premiers pour qui la mort, avec ses rituels, ses rites de passage, fait partie du quotidien, et pour qui tout individu est intégré dans un écosystème en référence à une cosmogonie. Si la réponse à nos désirs les plus profonds – donner un sens à notre vie – est de nous offrir toujours plus de consommation, toujours plus de matérialité, avec une grille de lecture socio-économique qui n’inclut pas les dimensions de transition intérieure, nous ne sortirons pas de l’impasse. Avec une violence toujours plus attisée. Cela dit, il ne s’agit pas de retourner à l’âge des cavernes, comme cela est souvent reproché aux partisans de la décroissance. Quel serait le niveau de confort acceptable dans les éco-quartiers ou les éco-villages, qui sans être un retour en arrière ne s’égarerait pas dans le superflu pour rester dans les limites planétaires ? Voilà la bonne question à se poser.

 

“N’éludons pas le côté sombre de notre personnalité et trouvons un moyen de canaliser en nous cette violence, notamment par d’autres formes d’expression”  Sophie Swaton ©Camille Budin

Quels sont les outils pour juguler cette violence intérieure ?

 Michel Maxime Egger – Nous vivons dans un système économique extrêmement violent envers la Terre et les humains.  Cette violence est souvent connectée à ce que l’on appelle l’éco-anxiété : la peur dont a parlé Sophie, la colère, la tristesse qui peut conduire à des formes de dépression, la colère et l’impuissance qui peuvent aussi nourrir la violence. Alors que tout se dégrade, rien ou presque ne semble devoir arrêter cette détérioration. Heureusement, il existe des outils du Laboratoire pour y faire face. Noémie a mentionné Le Travail qui relie, un des outils importants du Laboratoire de transition intérieure. Il permet de créer un espace pour visiter ses émotions. C’est grâce au Travail qui relie que j’ai pu me connecter à ces émotions. Il y a une dizaine d’années, j’étais certes dans une grande lucidité intellectuelle par rapport à l’état de notre planète. Mais j’avais des mécanismes de défense et de refoulement inconscients ; les émotions restaient bloquées sans venir réellement toucher et brûler mon cœur. J’ai eu la chance de pouvoir vivre une expérience avec d’autres personnes au sein d’un atelier. Lequel était en lui-même un outil pour travailler et composter ses émotions. Pouvoir mettre des mots sur ses maux, accueillir ses émotions sans jugement, les exprimer, les partager pour en transformer l’énergie, pour les transfigurer, voilà ce que permet Le Travail qui relie. J’ai ainsi découvert que derrière la tristesse se cache l’amour de la Terre. Si je pleure à son sujet, c’est bien que je l’aime ! Finalement, chacune de mes émotions ont un envers. Et cet envers, que sont notamment l’amour, le courage, la confiance et la joie est un puissant moteur intérieur pour l’action et l’engagement.

Pouvons-nous guérir de ces peurs ?

 Noémie Cheval – Nous pouvons en tous cas libérer de l’énergie positive au service du vivant. Je l’observe fréquemment : des personnes venant participer à nos formations avec un gros sac à dos d’émotions inconfortables en repartent debout et prêtes à aller de l’avant pour une société qui soutienne la vie. Mais tout n’est évidemment pas réglé dans un hypothétique grand soir. C’est un processus de longue haleine. Au sein de mouvements en faveur de la transition, il y a souvent un essoufflement pouvant conduire au burnout, ou une tendance à s’épuiser voire à s’exploiter les uns les autres. Grâce à différentes méthodes pratiquées dans des espaces de transition intérieure, nous pouvons nous interroger sur la reproduction des ombres d’un système que nous critiquons. Avec l’aide de pratiques collectives faisant intervenir notamment la musique, le soin du corps, la respiration, les rituels, en nous inspirant des traditions anciennes, nous pouvons renforcer notre engagement au service du vivant.

 

“Des personnes venant participer à nos formations avec un gros sac à dos d’émotions inconfortables en repartent debout et prêtes à aller de l’avant” Noémie Cheval ©Camille Budin

Michel Maxime Egger – Je ne suis pas sûr qu’il faille guérir. Les émotions font partie de ce qui est vivant en nous. Si nous éprouvons de la tristesse, c’est que nous sommes sensibles et touchés par ce qui arrive à la Terre. Plutôt que d’en guérir, un chemin de transformation nous est proposé. Un chemin de « douloureuse joie » comme le nomme la tradition orthodoxe.

 Selon vous, l’être humain évolue-t-il vers plus de spiritualité ?

Sophie Swaton – Tous les êtres humains ne sont pas logés à la même enseigne quant à leur évolution. Regardez les peuples premiers comme les Kogis en Colombie, les Suruis au Brésil ou les Bataks de Sumatra en Indonésie. Depuis des millénaires, ils ont conservé dans leur mode de vie et leur culture une reliance avec la nature. Les petits frères et les petites sœurs que nous sommes à leurs yeux ont choisi une autre voie, celle de la technologie, et ils en ont gravement abusé. Aujourd’hui, les peuples premiers sont tributaires de nos actes qui pèsent sur leur existence. En Amazonie, par exemple, la déforestation détruit leur habitat et leur écosystème. Comment dès lors continuer à évoluer ensemble, nous qui sommes comme eux embarqués sur un même navire planétaire à la dérive ? Comme il serait vain de chercher à imiter les peuples premiers, notamment dans des savoir-faire ancestraux dont certains ont hélas disparu, nous devons penser à un nouveau paradigme de civilisation, en référence avec nos propres racines. Encore faut-il que nous apprenions à nous réconcilier avec la nature en l’intégrant dans notre propre culture. Les peuples premiers peuvent nous y aider. Mais il faut bien comprendre que leur langage est bien différent du nôtre. Pour eux, se connecter aux arbres qui ont une âme, comme les animaux, est une évidence vécue au quotidien. La question de la spiritualité ne se pose pas. Elle coule de source. Dans toute construction, par exemple, le vivant minéral et végétal est une réalité impossible à ignorer.

Michel Maxime Egger – Dans la foi chrétienne qui m’anime, si je constate que le spectacle que l’humanité donne d’elle-même est tout sauf reluisant, je crois que l’être humain est absolument capable de changer, qu’il n’est pas réductible à ce spectacle, qu’il y a dans le tréfonds de son être une « personne secrète indemne », comme le suggère l’éco-psychologue Paul Shépard. Cet être capable de relations harmonieuses avec les autres, de transcender l’ego, qui est animé par ses aspirations à plus grand que soi. Dans la tradition biblique, cela renvoie à la création de l’être humain à l’image de Dieu. Laquelle est un potentiel, comme une graine, une semence.

Et le chemin de vie que nous sommes invités à parcourir, c’est précisément l’accomplissement de cette image de Dieu. Cette image est ontologique, liée à notre être. Si elle peut être oubliée, ignorée, elle est toujours là. Même à l’intérieur du plus grand criminel.

Quant à la ressemblance à Dieu, elle signifie l’accomplissement de cette image dans notre vie. Nous avons donc la liberté de manquer la cible ou de l’accomplir. Les exemples de personnes cheminant dans cette voie sont fort nombreux. C’est la raison pour laquelle bien que profondément morcelée, l’humanité n’est pas tombée en morceaux.

N’y a-t-il pas un antagonisme entre le développement personnel d’un côté et le développement durable de l’autre ? (question du public)

Michel Maxime Egger – Le développement personnel rassemble des démarches qui restent très individuelles, centrées sur la recherche d’une forme d’harmonie intérieure, de bien-être, de santé. Dans cette optique, si la nature n’est plus un stock de ressources, elle n’en demeure pas moins un élément de mon bien-être personnel. Elle continue à être, d’une certaine manière, instrumentalisée.

Dans des démarches de transition, il y a une dimension collective, citoyenne. La quête d’un plus grand bien-être n’est pas l’objectif premier de la spiritualité. Celle-ci implique une démarche de réciprocité, de communion.

C’est autant la nature qui vient vers moi que moi qui vais vers la nature.

Sophie Swaton – Deux exemples pour abonder dans le sens de Michel Maxime : des entreprises proposent des cours de yoga destinés à détendre les collaborateurs pour qu’ils se sentent mieux, donc plus productifs à leur poste de travail. Le yoga est aussi pratiqué au sein de l’armée américaine pour aider les soldats à partir plus vaillamment au combat. N’oublions donc pas que les outils dont nous avons parlé ne sont finalement que des outils au service d’une intention, d’une vision. Qui peut aller dans une mauvaise comme dans une bonne direction.

Un mot n’a quasiment pas été prononcé lors de cette table ronde : l’ego. Qu’il soit individuel ou institutionnel, car les institutions peuvent aussi en véhiculer, l’ego est l’un des principaux freins à une authentique transition. Allégeons-nous donc de cet ego omniprésent et goûtons à l’humilité, cet humus de l’humanité.

Michel Maxime Egger – Sortir des dualismes, des oppositions, des divisions, du bien versus le mal, des ténèbres versus la lumière, c’est sans doute la voie à suivre. Au vrai, les ténèbres ne s’opposent pas à la lumière mais sont de la lumière non encore révélée. Le travail spirituel nous permet d’ouvrir une porte intérieure pour que cette lumière puisse vraiment nous éclairer. (Publié dans https://lapenseeecologique.com/)

 

Du négateur-irresponsable au méditant-militant

L’érosion de la biodiversité s’amplifie. Le dernier rapport de Planète Vivante du WWF nous apprenait le mois dernier une chute de 68% des vertébrés entre 1970 et 2016. Si la destruction des écosystèmes à des fins agricoles demeure la principale cause du déclin de la biodiversité, le réchauffement climatique ne fait qu’aggraver cet effondrement. Avec des conséquences désastreuses, notamment sur la sécurité alimentaire mais aussi sur l’émergence de nouvelles pandémies. Totalement chamboulés, les écosystèmes ne sont plus en mesure de limiter naturellement le transfert de maladies des animaux aux humains.

Face à de tels phénomènes, trois profils émergent. Il y a d’abord celui du négateur-irresponsable. Donald Trump en un l’un des plus navrants représentants. En déplacement le 14 septembre dernier dans une Californie ravagée par les incendies, il déclarait à propos du réchauffement climatique : «Ça finira par se refroidir». Mais le président des États-Unis n’a pas le monopole de l’aveuglement. En Suisse, le mépris affiché par certains parlementaires UDC face aux manifestants non violents pour le climat, qui occupaient pacifiquement la Place fédérale le 21 septembre dernier, en dit long sur le degré d’inconscience d’une bonne partie de la classe politique. Laquelle ne réalise toujours pas les dangers qui menacent gravement l’humanité.

Le deuxième profil est celui du jouisseur-ravageur. Puisque tout est fichu, pense-t-il­­ sans vraiment se l’avouer, autant en profiter, brûler les dernières cartouches d’une vie insouciante, consommer et gaspiller sans retenue. Égocentrique à souhait, il sera le premier à vitupérer contre le port du masque « obligatoire » qui lui confisque sa « liberté », sans se rendre compte qu’il est en permanence l’esclave de son smartphone qui le déconnecte du vivant et du regard de l’autre.

Le troisième profil est celui du méditant-militant. Ce dernier réalise qu’aucune transition écologique et solidaire ne sera possible sans une transition intérieure. Pour répondre à la violence d’un ancien monde qui, affolé, se débat comme une bête traquée, il doit commencer par faire le ménage de ses propres violences. Pour être vrai et crédible. Le méditant-militant n’est pas un donneur de leçons. Il agit, au quotidien, dans les quartiers et villes en transition, les coopératives, les associations, les entreprises. Il expérimente les circuits courts de produits biologiques, la production d’énergie citoyenne, le revenu de transition écologique, etc. Autant de laboratoires d’un monde où économie, écologie et solidarité tissent une nouvelle alliance. (Publié dans l’Écho Magazine de mercredi 7 octobre 2020)

 

 

 

 

Mònica Serlavós : « L’énergie citoyenne, un levier pour une société autonome et durable »

Directrice de la fondation suisse Zoein, Mònica Serlavós copréside la toute nouvelle Association suisse pour l’énergie citoyenne. Son objectif : encourager les citoyens à s’approprier la production et la consommation de leurs énergies.

Propos recueillis par Philippe Le Bé

L’énergie citoyenne s’organise et prend un nouvel essor en Suisse. Production autonome d’énergie décentralisée, participative et collective, elle a désormais son organe faîtier qui mutualise les forces de ses différents membres : l’Association suisse pour l’énergie citoyenne (ASEC). Docteure en sciences de l’environnement de l’Université de Lausanne (UNIL), Mònica Serlavós qui copréside l’ASEC avec Jean-Marc Comment, a réalisé sa thèse de doctorat sur cette forme originale de contribution citoyenne à la transition énergétique en Suisse romande. Directrice de la fondation suisse Zoein, elle précise à La Pensée écologique les enjeux de l’énergie citoyenne qui a pris racine il y a un demi-siècle, notamment au Danemark et en Allemagne.

Quels sont les pionniers de l’énergie citoyenne en Europe ?

  • Mònica Serlavós : – C’est à la suite d’événements bouleversant l’économie ou l’écologie mondiale que l’énergie citoyenne s’est développée. Deux ans après le premier choc pétrolier de 1973 qui a fait envoler les factures énergétiques, des enseignants des écoles de Tvind, dans la ville danoise de Ulfborg, ont eu l’idée de fournir à ces dernières une énergie bon marché, écologique et renouvelable. Quelque 400 activistes, dont la plupart étaient professeurs ou étudiants, ont contribué à l’inauguration le 26 mars 1978 de Tvindkraft, la première centrale éolienne citoyenne et aussi la plus grande du monde à cette époque : 54 mètres de hauteur et trois pales de 27 mètres. De nos jours, environ 40% de l’électricité du pays provient de l’énergie éolienne et 80% des installations appartiennent à des coopératives locales. C’est par ailleurs la catastrophe nucléaire de Tchernobyl en 1986 qui a poussé les rebelles de Schönau, en Allemagne, à racheter le réseau électrique de leur commune en 1997, au terme d’une longue campagne politique. Aujourd’hui, la coopérative qu’ils ont fondée répond aux besoins énergétiques de plus de 160 000 clients, en leur fournissant exclusivement du courant issu des énergies renouvelables.

En Suisse, quels ont été les événements de nature à encourager les initiatives d’énergie citoyenne ?

  • Dès 2009, la rétribution à prix coûtant (RPC), un mécanisme fédéral d’encouragement à la production d’électricité à partir d’énergies renouvelables, a donné une première impulsion. La RPC, qui expire fin 2022, est financée par une taxe sur l’énergie que chaque consommateur paie. L’argent ainsi récolté permet de racheter l’électricité produite par des producteurs renouvelables à un prix préférentiel, dit à prix coûtant. Mais le succès a été tel que dès 2014 une longue liste d’attente s’est formée, laissant de nombreux projets sur le carreau. Ce sont surtout les grandes structures qui en ont profité. En Suisse romande, seulement deux initiatives citoyennes ont bénéficié de la RPC. Les autres sources d’impulsion ont été l’accident nucléaire de Fukushima en 2011 et le film documentaire Demain réalisé par Cyril Dion et Mélanie Laurent, sorti en 2015.

Combien d’initiatives d’énergie citoyenne avez-vous recensées en Suisse romande ?

  • Lors de mes recherches, j’en ai dénombré quinze impliquant plus de 2000 personnes fin 2018. Depuis lors, d’autres ont vu le jour ou bien se sont développées, notamment à Renens (VD) ou à Nyon (VD). Il y aurait environ 200 coopératives d’énergie en Suisse, la grande majorité se trouvant en Suisse alémanique. Mais comme ces dernières ne répondent pas forcément toutes aux critères définis par l’ASEC (lire l’encadré : « Les repères de l’énergie citoyenne »), il est bien difficile de les comptabiliser.

Pourquoi avoir créé l’ASEC ?

  • Il était nécessaire de fédérer des structures d’énergie citoyenne dépourvues de liens entre elles alors qu’elles rencontrent des problèmes similaires. Une association peut favoriser un esprit de collaboration et d’entraide à l’image du mouvement Énergie Partagée qui regroupe en France des citoyens, associations et institutions pour développer des installations de production d’énergie renouvelable, ou encore à l’image de la fédération européenne eu. En Suisse, les citoyens se sentent concernés par des questions liées à l’alimentation, à l’habitat ou au transport. Au sein d’associations idoines, ils dialoguent et réfléchissent à des stratégies de gouvernance. Rien de tel pour l’énergie qui reste une sorte de boîte noire. Il est donc temps que les citoyens apprennent à mieux la connaître, qu’ils comprennent comment elle est produite et distribuée, qu’ils se l’approprient malgré son caractère technique. L’ASEC pourrait notamment mettre sur pied des séminaires de formation destinés à tous ceux qui souhaitent lancer une initiative de ce type.

Quelles sont les principales difficultés à surmonter quand on lance une initiative d’énergie citoyenne ?

  • La plupart des associations ou coopératives fonctionnent sur la base du bénévolat. Pour lancer une initiative d’énergie citoyenne, il faut avoir du temps, de l’énergie et un minimum de moyens financiers. Le burn out guette ceux qui n’ont pas réussi à s’associer avec d’autres forces vives. Certaines tentatives de projet ont échoué parce que leurs auteurs comptaient sur une rétribution à prix coûtant qu’ils n’ont jamais reçue à cause de l’engorgement des dossiers paralysant le système. La question financière reste prédominante. C’est pourquoi notre association a pour vocation d’aider les candidats dans leur recherche de fonds en augmentant leur visibilité et mise en réseau et de favoriser la mutualisation de certaines tâches, par exemple administratives.

Dans votre recherche-action en Suisse romande, vous distinguez clairement les associations ou coopératives des initiatives communales. Quel est le modèle dominant ?

  • Il existe en effet deux modèles distincts : celui de la coopérative ou de l’association dans lequel les citoyens se chargent d’un projet de A à Z et le modèle communal où les services de l’énergie des communes mettent en place des installations solaires participatives. A Genève, par exemple, la Fondation du stade de Genève et les services industriels de la ville, les SIG, ont construit une centrale solaire équipées de 5000 m2 de panneaux photovoltaïques sur le toit du stade. Ce dernier consomme 30% de l’électricité produite, les 70% restants étant commercialisées sous une forme participative. Les habitants de Genève ont pu ainsi souscrire une part de cette centrale photovoltaïque qui produit annuellement plus d’un million de kilowattheures. Cela dit, le modèle dominant en Suisse romande reste à ce jour celui des coopératives.

Quelques exemples de coopératives ?

  • Enerko à Genève, fondée en 2016, favorise et développe des projets de production d’énergies renouvelables ou d’économie d’énergie ; la coopérative OptimaSolar à Fribourg construit et exploite des installations sur les toits d’entreprises, de bâtiments publics ou de maisons individuelles ; à Neuchâtel, Coopsol réalise aussi des centrales solaires produisant de l’énergie électrique.

Il s’agit principalement d’installations solaires photovoltaïques ?

  • En effet. Une installation photovoltaïque reste techniquement plus simple et moins coûteuse à mettre en place que d’autres sources renouvelables. Son prix se situe grosso modo à quelques centaines de milliers de francs. Il existe cependant des sociétés coopératives de chauffage à distance comme Le Marais rouge, aux Ponts-de-Martel dans le canton de Neuchâtel. Pour ce genre d’installations, il faut en revanche compter plusieurs millions de francs. Dans ce cas, la commune se porte généralement caution pour l’octroi d’un prêt au bénéfice de la coopérative. Le solaire thermique, malgré ses nombreux avantages du point de vue écologique et d’efficacité, n’est pas encore très répandu. Seulement une structure citoyenne le promeut en auto-construction en Suisse romande.

Précisément, les initiatives communales ne sont-elles pas plus faciles et avantageuses économiquement que celles portées par des coopératives ?

  • Dès qu’une commune décide de fonder une bourse solaire participative, à l’image des SI de Delémont dans le canton du Jura, il n’est plus question de bénévolat. Le projet s’inscrit dans le cahier des charges d’un ou de plusieurs collaborateurs de ladite commune. L’initiative communale permet de pérenniser un projet plus aisément, tant humainement qu’économiquement. Le revers de la médaille, c’est une bien moindre implication des citoyens. En fait les deux modèles, avec leurs avantages et leurs limites, sont complémentaires et permettent de mobiliser différents publics.

Quel est le profil des personnes concernées selon les deux modèles ?

  • De manière générale, les personnes qui s’engagent dans le modèle coopératif ou associatif sont plus jeunes, affichent un état d’esprit d’entrepreneurs et disposent d’un revenu plus élevé que celles qui adhèrent à une structure communale. Celles-ci sont souvent des retraités qui souhaitent investir leur épargne dans un projet énergétique qui a du sens sans avoir forcément l’énergie ou l’envie de s’engager dans la gouvernance de la structure et la prise de décisions.

L’énergie citoyenne serai-elle plutôt réservée aux écolo-bobos ?

  • Comme il y a ces deux modèles, chacun peut y trouver son compte en fonction de ses ressources financières et son temps disponible. Le modèle communal délivre des parts comprises entre 100 et 500 francs amorties en 10 ans. Quant aux coopératives, leurs parts sociales sont généralement fixées entre 500 à 1000 francs. Nous pourrions fort bien envisager qu’elles diminuent pour s’ouvrir à des étudiants, des chômeurs, voire à des personnes en situation de précarité énergétique. En France et au Royaume­-Uni, des coopératives d’énergie citoyennes se sont installées dans des quartiers défavorisés. Des personnes à la recherche d’un emploi ont été formées pour monter et gérer des installations solaires photovoltaïques ou thermiques.

Le modèle communal peut-il favoriser le développement du modèle coopératif ou associatif ?

  • Pas nécessairement. A Genève, par exemple, une cité où les services industriels sont particulièrement dynamiques et novateurs avec notamment leurs bourses solaires, il y a fort peu de structures coopératives. Pourquoi, se dit-on, créer une nouvelle coopérative alors que les SIG créent du renouvelable à foison avec le concours de la population genevoise ? Aller à Coop ou à Migros et acheter des produits bio, ce n’est pas pareil que de participer au jardin communautaire de son quartier. Ce qui est valable pour l’alimentation l’est aussi pour l’énergie. Cela dit, le soutien des communes et des services industriels peut s’avérer fondamental à la survie des initiatives d’énergie citoyenne actuellement à défaut d’un cadre fédéral favorable à leur développement, en leur rachetant par exemple l’énergie produite à un prix correct.

Dans votre thèse, vous écrivez que l’énergie citoyenne peut être un vecteur de transformation de l’économie sociale et solidaire (ESS). De quelle manière ?

  • Apparue au 19ème siècle, l’économie sociale et solidaire était un modèle qui faisait écho aux enjeux sociétaux d’une époque notamment caractérisée par de très fortes disparités sociales. Aujourd’hui, la question écologique a pris une place considérable dans nos sociétés. Or, hormis quelques exceptions comme celle de la chambre de l’économie sociale et solidaire APRES–GE, les représentants de l’ESS ne considèrent pas encore l’écologie comme un problème fondamental à intégrer dans leur mode de fonctionnement. Mais une prise de conscience apparaît. Certains auteurs défendent, par exemple, qu’un huitième principe concernant précisément l’environnement soit introduit dans la charte de l’Alliance coopérative internationale fondée en 1895. En Suisse, aucune initiative d’énergie citoyenne ne fait partie intégrante d’une chambre de l’ESS alors que bon nombre d’entre elles prennent la forme de coopérative ou d’association. Une fructueuse synergie devrait se développer entre les acteurs de l’ESS et ceux de l’énergie citoyenne. Notre association pourrait ainsi l’encourager.

Vous citez le politicien et syndicaliste suisse Rudolf Rechsteiner qui affirme que les pays pionniers ne sont pas ceux avec le meilleur ensoleillement et les vents les plus forts, mais ceux où les énergies fossiles et nucléaires ont perdu leur majorité politique. Concernant l’énergie citoyenne en Suisse, quel est le soutien du monde politique ?

  • Il est plutôt faible, étant donné son manque de visibilité. Aucun parti ne la soutient donc vraiment. Mais certaines communes et certains cantons s’y intéressent de plus en plus. Quant aux personnes qui soutiennent des initiatives, elles ne sont pas nécessairement proches des Verts ou des socialistes. Il y aussi des membres du PLR ou des Vert’libéraux. Les portes d’entrée de l’énergie citoyenne sont finalement assez larges – de l’intérêt pour l’écologie à celui de la sécurité énergétique en passant par la recherche d’une plus grande autonomie – pour attirer un public transversal.

L’énergie citoyenne est-elle un levier pour une société autonome et durable ?

  • Observant ce qui a été écrit par des chercheurs et ce que j’ai pu constater sur le terrain, je peux répondre positivement. Il serait franchement inutile de produire des énergies renouvelables si l’on ne stoppait pas la production d’énergies fossiles ou nucléaire. Par ailleurs l’énergie citoyenne nous incite à devenir plus responsables. Car il ne s’agit pas seulement de produire de nouvelles énergies mais aussi de diminuer notre consommation énergétique. Il n’est pas question, pour les membres de l’ASEC, d’entrer dans une logique productiviste et de produire du renouvelable à n’importe quel prix. Nous ne sommes pas dupes : les énergies renouvelables peuvent avoir un fort impact sur l’environnement, et aussi sur la géopolitique internationale. Nous ne pouvons ignorer non plus les conditions de travail souvent exécrables de tous ceux qui extraient des matériaux utilisés pour la fabrication de produits de haute technologie. Voyez par exemple le lac toxique près de Baotou, en Mongolie intérieure au nord-ouest de Pékin. Créé par le barrage d’une rivière, ce lac est un immense dépotoir pour des usines productrices de terres rares. L’extraction de ces dernières engendre des déchets extrêmement toxiques. Et ces minéraux sont notamment utilisés pour des installations d’énergie renouvelable ! Encourager l’énergie citoyenne, c’est aussi prendre conscience de cela et mener un mode de vie plus sobre et plus responsable.

Après la première journée de l’énergie citoyenne en décembre 2018 durant laquelle a germé l’idée de fonder l’ASEC, la deuxième journée de l’énergie citoyenne se déroulera en ligne le 21 novembre 2020.

 

 

Les repères de l’énergie citoyenne

Selon l’Association suisse pour l’énergie citoyenne (ASEC), un projet d’énergie citoyenne doit répondre aux critères suivants :

  1. Ancrage local
    La création de circuits, les plus courts et directs possible, sont visés entre producteurs et consommateurs pour rendre visible le lien entre besoins et moyens de production. Les personnes physiques ou morales porteuses du projet sont représentées géographiquement proches du lieu de réalisation.
  2. Autonomie et indépendance
    Chaque projet est autonome juridiquement et organise sa propre gouvernance.
  3. Gouvernance participative et démocratique
    Le fonctionnement du projet et de ses partenaires est démocratique et de type participatif (associatif ou coopératif). La gouvernance choisie doit permettre la participation active des membres aux décisions internes et la transparence totale sur les aspects financiers.
  4. Protection de l’environnement et du vivant
    Le projet et ses partenaires s’engagent durablement et volontairement dans le respect et la protection de l’environnement et du vivant.
  5. Utilisation sobre des ressources
    Le projet réalise des études de planification préalables à l’implantation du projet incluant une utilisation sobre des ressources, même renouvelables, qui sont limitées.
  6. Finalité non spéculative et lucrativité limitée
    Les investissements sont réalisés pour être exploités (et non pour être revendus), et la rémunération du capital est strictement encadrée. Une partie des bénéfices est affectée à la sensibilisation publique.
  7. Sources de financement
    Les sources de financement proviennent de partenaires dont les activités et la philosophie sont compatibles aux valeurs de cette charte.
  8. Cohérence dans les partenariats
    Les personnes physiques et morales porteuses des projets recourent à des partenaires dont les activités et la philosophie sont compatibles aux valeurs de cette charte.
  9. Mutualisation
    Tous les projets se créent de manière collective et favorisent la mutualisation des ressources et des compétences. Les acquis d’expérience et les connaissances sont partagés. Une partie des bénéfices est affectée à la sensibilisation publique.

 

 

En Suisse, les énergies renouvelables alimentent les trois quarts de l’électricité

Selon l’Office fédéral de l’énergie (OFEN), En 2019, les énergies renouvelables représentaient en 2019 environ 75% de la consommation finale d’électricité en Suisse (74% en 2018), à raison de 66% pour la grande hydraulique et de 8,4% environ pour le photovoltaïque, l’énergie éolienne, la petite hydraulique et la biomasse, selon le rapport de l’OFEN. Comme l’année précédente, cette électricité a été produite à 76% en Suisse.

La part des nouvelles énergies renouvelables (énergie solaire, éolienne, biomasse et petite hydraulique) continue d’augmenter: elle est passée de 7,85% en 2018 à 8,4% en 2019.

L’électricité fournie en 2019 a été produite à 19,1% dans des centrales nucléaires (17,3% en 2018). L’énergie d’origine nucléaire fournie provenait presque exclusivement de Suisse.

Environ 95% de cette électricité a été produite en Suisse et a bénéficié, à hauteur des trois quarts, d’un encouragement par le système de rétribution de l’injection axé sur les coûts (SRI). Une faible part de l’électricité fournie en 2019 provenait d’agents énergétiques fossiles (2% contre 1,7% en 2018).

L’électricité produite en Suisse est issue à 56,4% de la force hydraulique, à 35,2% de l’énergie nucléaire, à 2,6% des énergies fossiles et à 6% de nouvelles énergies renouvelables. (ATS)

 

 Dossier réalisé pour la Pensée écologique

 

Veulerie européenne

Allons-nous nous aplatir encore longtemps devant la Chine? Allons-nous accepter sans broncher que l’Empire du Milieu affiche sans vergogne un autoritarisme croissant, un expansionnisme menaçant en mer de Chine, une attitude agressive face à la démocratie taïwanaise, viole le traité conclu avec Londres sur le statut de Hongkong avec sa nouvelle loi sécuritaire liberticide et, surtout, réprime violemment les Ouighours avec des méthodes qui furent celles des Nazis?

Depuis quelque temps, la veulerie des Occidentaux face à la Chine semble proportionnelle aux provocations de cette dernière. Dernier exemple en date, le constructeur Daimler a supprimé une citation anodine du dalaï-lama qui accompagnait une photo du Coupé C de Mercedes-Benz parce qu’elle indisposait les autorités chinoises. La firme allemande s’est fendue d’un communiqué dans lequel elle se dit profondément désolée. «En tirant leçon de cette erreur, souligne Daimler,  nous prendrons rapidement les mesures concrètes pour que nous, nos collègues à l’étranger également, comprenions mieux la culture et les valeurs chinoises». Les valeurs chinoises? Quelles sont-elles au juste quand l’ambassade de Chine en France accuse sans preuve les membres du personnel soignant français des établissements pour personnes âgées d’avoir «abandonné leurs postes du jour au lendemain (…) laissant mourir leurs pensionnaires de faim et de maladie»?

Daimler n’est pas un cas isolé. Le 11 janvier dernier, le groupe d’hôtellerie américain Marriott International présentait lui aussi ses excuses à la Chine pour avoir classé le Tibet, Hong Kong, Macao et Taïwan comme des pays sur son site Internet et son application. Pékin considère en effet Taïwan comme une province renégate, et qualifie de séparatiste toute revendication d’autonomie du Tibet. Dans la soumission, les États ne sont pas en reste. La NZZ am Sonntag nous apprenait récemment que la Confédération négociait avec Pékin la prolongation d’un accord qui autorise des fonctionnaires de la sécurité chinoise à entrer en Suisse sans statut officiel pour identifier des Chinois entrés illégalement sur le territoire helvétique, afin de les rapatrier en Chine.

C’est clair, les bénéfices tirés de l’immense marché chinois mettent toute autre considération au second plan. Les autorités chinoises en profitent pour avancer sans retenue dans leur stratégie de prise de contrôle en Europe des entreprises comme des richesses agricoles et touristiques. Pourquoi se gêneraient-elles face à des Européens qui bafouent leurs propres valeurs fondamentales comme la liberté d’expression? (Publié dans l’Écho Magazine de mercredi 9 septembre 2020)

 

 

 

 

Réincarnation

La réincarnation. Le thème fait rarement l’objet de débat. Mais quand il arrive sur le tapis, s’envolent les mitres et pleuvent les coups de crosse. Car pour les Églises chrétiennes, notamment l’Église catholique, l’idée qu’une âme puisse quitter notre corps physique quand nous mourons pour ensuite venir habiter un autre corps après une nouvelle naissance est inconciliable avec la foi chrétienne. Pour la bonne raison que la libération de l’homme, pécheur racheté, est l’œuvre du Christ que nous sommes invités à accueillir et qui nous a sauvés une fois pour toutes. Donc nous n’aurions pas à nous sauver nous-mêmes par nos propres forces et performances. Un sondage réalisé en Suisse et publié le 24 mars 2016 dans  L’Hebdo révélait cependant que 67,5% des personnes interrogées se disant catholiques considéraient que le fait d’être chrétien n’était pas incompatible avec la croyance en la réincarnation. Elles étaient même 28,8% à y croire elles-mêmes.

Contentons-nous, en cette période estivale peu propice à la polémique, de nous demander quels seraient les avantages et a contrario les risques de croire en la réincarnation. Pour mieux saisir ce qu’elle peut signifier pour un Occidental, prenons l’image du théâtre: un jour  je suis Tartuffe, un autre jour la Mégère apprivoisée, un autre encore Le Cid. Je suis toujours moi-même tout étant à chaque fois un personnage différent dans une nouvelle tranche de vie. Par ailleurs, à l’idée de réincarnation est toujours liée celle de la loi des causes et des conséquences. Récoltant ce que j’ai semé, je peux toujours corriger mes erreurs, mon intuition profonde m’indiquant ce que ma mémoire a oublié. L’objectif est toujours de progresser et de m’approcher le plus possible de Dieu qui est Amour. «Soyez donc parfait comme votre Père céleste est parfait», nous enseigne Jésus. Plusieurs expériences terrestres seraient donc nécessaires pour évoluer vers un plus être.

Le risque, ce serait de s’endormir dans la procrastination. Bonjour la paresse! Pire, ce serait considérer son prochain misérable et malheureux comme étant responsable de ses actes vécus dans des vies précédentes. Bonjour la compassion!  Mais il y a peut-être un moyen de concilier partisans et adversaires de la réincarnation. Notre vie se déroule en effet dans un espace-temps limité, avec un passé, un présent et un futur. Et si cet espace-temps, «cette bouillie d’où nous émergeons», comme le qualifiait Albert Einstein, était finalement une illusion? Dès lors, la seule chose qui compterait dans notre existence terrestre serait de vivre pleinement l’instant présent. Ici et maintenant. (Publié dans L’Écho Magazine du 5 août 2020)

 

Brûler de l’intérieur

«Nous sommes dans une situation de risque de guerre nucléaire plus élevé que pendant la guerre froide». C’est le constat brossé début juin par Marc Finaud, ancien diplomate français rattaché au Centre de politique de sécurité de Genève, dans l’émission Géopolitis de la RTS. En pleine crise sanitaire, les États-Unis, la Corée du Nord et Israël se sont distingués par de nouveaux tests de missiles. Selon cet expert, les dernières innovations militaires ont mis à mal la stratégie de la dissuasion nucléaire. Plus rapides et plus précis, les missiles peuvent désormais être utilisés dans une bataille nucléaire. «Le but n’est plus de les garder à titre préventif, mais bien de les employer». Qui plus est, plusieurs traités internationaux qui avaient permis de contrôler et de limiter la taille des arsenaux nucléaires depuis la guerre froide sont abandonnés, ou menacés de l’être, par Donald Trump.

«Il faut interdire la guerre», me disait en 1986, avec une touchante conviction, le deuxième secrétaire de l’ambassade d’URSS à Berne. J’étais alors journaliste à Radio Suisse Internationale et nous assistions à un dangereux retour de la guerre froide entre l’Est et l’Ouest. Vladimir de son prénom, gorbatchévien convaincu, estimait que la course aux euromissiles, avec les SS-20 du côté soviétique et les Pershing II du côté américain, ruinait son pays et mettait l’humanité en grand danger. A l’époque, j’avais de la peine à le convaincre qu’interdire la guerre était un acte aussi honorable que vain. «Si l’on supprimait toutes les armes de la Terre, il y aurait toujours des cinglés pour en concevoir de nouvelles et imposer leur pouvoir. C’est bien la nature humaine qui doit être pacifiée», lui disais-je. Et Vladimir de me considérer comme «un doux rêveur».

En fait, nos deux approches sont complémentaires. Les interdictions du droit international sont des garde-fous nécessaires pour contenir la violence tapie dans l’être humain. Mais une paix durable est impossible sans une démarche spirituelle de profonde pacification intérieure. Laquelle, tout le contraire d’un bisounours, est un ardent combat de tous les jours. Comme l’écrivait le jésuite Pierre Teilhard de Chardin, «la paix n’est pas le contraire de la guerre, elle est la guerre portée plus haut et au-delà d’elle-même dans la conquête du transhumain». L’homme moderne est tenté par le feu nucléaire qui embrase tout de l’extérieur car il n’a pas encore fait l’expérience du feu de l’amour christique qui embrase tout de l’intérieur. Il est encore temps pour lui de déclencher la mise à feu qui le sauvera. (Publié dans l’Écho Magazine du 1er juillet 2020)

 

Le PIB, ce pauvre indicateur de richesse

Le fort ralentissement de certaines activités humaines durant la période de confinement a eu des effets très positifs. Entre janvier et avril 2020, la planète a enregistré une chute de 886 millions de tonnes de CO₂, soit une baisse de 7,3% en regard de la même période de 2019, révèle une équipe internationale de chercheurs. En France, 154 personnes ont été tuées sur les routes en mars, 103 en avril. C’est deux fois moins qu’en 2019. Par ailleurs, le coronavirus Covid-19 a suscité une multitude d’actions bénévoles d’entraide aux personnes fragiles, sensiblement amélioré la qualité de l’air, diminué les nuisances sonores, etc. Ces informations, parmi bien d’autres, sont superbement ignorées par les experts qui nous annoncent pour cette année un effondrement du produit intérieur brut (- 6,7% en Suisse). Comme si ce PIB était la référence unique et incontestable!

En mesurant des richesses qui n’en sont pas, comme par exemple le trafic de drogue ou la prostitution, et en écartant des activités non monétaires qui contribuent au bien-être des citoyens, le PIB est en réalité un PIR, un pauvre indicateur de richesse. Il existe pourtant bien d’autres repères comme le PIB vert qui privilégie plutôt l’environnement, l’Indice de développement humain (IDH) qui se focalise sur le bien-être social, le Happy Planet Index qui fait une synthèse entre l’empreinte écologique, l’espérance de vie et le degré du bien-être des populations ou encore le Bonheur national brut mis en place par le Bhoutan en 1972. Pourquoi ces marqueurs sont-ils à ce point ignorés?

MONET 2030 en Suisse

Quant à la Suisse, elle dispose d’un système d’indicateurs MONET 2030 qui présente une vue d’ensemble du développement durable. Ce système met notamment en lumière les progrès réalisés en direction des 17 objectifs de développement durable (ODD) de l’Agenda 2030 des Nations Unies. Composé de plus de 100 indicateurs qui touchent aux trois dimensions environnementale, sociale et économique, le MONET évalue des données comme le taux de pauvreté, la violence domestique, les émissions de gaz à effet de serre, la production totale des déchets urbains, les énergies renouvelables, les nitrates dans les eaux souterraines, etc. Mais le monde politique et économique n’en fait jamais état.

Le PIB a hélas le grand mérite d’être pratique car il ramène à une seule unité de compte – le prix auquel s’échangent les biens et services – toutes sortes de grandeurs disparates. Mais il ne reflète pas la réalité complexe de notre monde dont la transition écologique et solidaire est désormais une question de survie. Il est grand temps de lui retirer son monopole destructeur et de valoriser des indicateurs plus riches. (Publié dans L’Écho Magazine du 3 juin 2020)

 

 

«Avec le Covid-19, le revenu de transition écologique est plus que jamais nécessaire»

 

Dans la Haute Vallée de l’Aude, une toute prochaine coopérative de transition écologique ambitionne de développer de nouvelles activités économiquement viables et favorables à l’écologie. Avec notamment la collaboration du Département.

 La crise sanitaire provoquée par le Covid-19 plonge le monde dans la récession. Des milliers d’emplois disparaissent, les taux de chômage s’affolent. On en viendrait presque à oublier les dommages autrement plus redoutables que le réchauffement climatique et l’effondrement de la biodiversité nous réservent dans un proche avenir si nous ne réagissons pas. Ce sont les plus déshérités, notamment les personnes sans emploi qui souffriront le plus. C’est à eux mais aussi à toutes celles et à tous ceux qui veulent résolument orienter leur vie professionnelle autrement que s’adresse le revenu de transition écologique (RTE) concocté par l’économiste et philosophe Sophie Swaton, présidente de la fondation Zoein.

En France, quatre territoires expérimentent le RTE dans le Nord, le Lot-et-Garonne, les Vosges et l’Aude. Dans ce dernier département, Zoein a investi 30.000 euros pour lancer le processus. Initiatrice et porteur du RTE dans la Haute Vallée de l’Aude, Joëlle Chalavoux et Olivier Boullet préparent activement la mise en place d’une coopérative de transition écologique (CTE), pilier d’un système économique et social inédit dans lequel les relations humaines jouent un rôle majeur. La Pensée écologique les a rencontrés en vidéoconférence. Entretien.

 

En quoi l’expérimentation du RTE dans le département de l’Aude se différence-t-elle des trois autres expérimentations actuellement en cours ?

Joëlle Chalavoux – Chaque territoire a son histoire et son biotope culturel, politique, économique et social. Le RTE s’en imprègne naturellement. A Grande-Synthe dans le Nord, premier territoire avec lequel la fondation Zoein a signé une convention de partenariat, la mairie qui préparait déjà un minimum social garanti s’est d’emblée fortement engagée en faveur du RTE. Dans le département du Lot-et-Garonne, l’association Tera porte depuis quatre ans un projet expérimental de construction d’un écosystème avec notamment un revenu d’autonomie. Dans les Vosges, la communauté d’agglomération d’Épinal a mis en œuvre un projet territoires zéro chômeur de longue durée, destiné à ficeler un nouveau mode de financement de l’emploi. Quant à la Haute-Vallée de l’Aude, elle connaît des modes de production coopératifs qui ont fait leur preuve.

 

Quelle est votre implication personnelle dans cette dynamique coopérative ?

Joëlle Chalavoux  – Je collabore depuis bientôt quatre ans avec le Pôle territorial de coopération économique (PTCE) 3.EVA. Ce dernier a été sélectionné pour soutenir un projet sur la biodiversité de la Fondation de France. Il accompagne aussi, entre autres, la mise en place du Plan alimentaire territorial porté par la Maison paysanne, une société coopérative d’intérêt collectif (SCIC). Dans ce tissu local très actif, le RTE ouvre de nouvelles perspectives très intéressantes.

 

Le Covid-19 n’est-il pas un frein au développement du RTE ?

Olivier Boullet – Au terme de plusieurs réunions ouvertes rassemblant au total quelque 120 personnes issues de la société civile, du monde associatif, institutionnel et politique, nous avons pu fonder le 10 mars dernier une association de préfiguration de la Coopérative de transition écologique en Haute Vallée de l’Aude. Celle-ci sera officiellement lancée en décembre 2020 ou en janvier 2021 au plus tard. Notre calendrier n’a donc pas été bouleversé par la pandémie. Cela dit, il est vrai que notre souhait d’impliquer plus fortement les élus à l’issue des élections municipales a été quelque peu contrarié, le deuxième tour ayant été repoussé. Par ailleurs, la vidéoconférence imposée par le confinement n’est pas un outil de communication simple à gérer. Il n’empêche qu’avec la forte récession annoncée, le revenu de transition écologique nous semble plus nécessaire que jamais.

Joëlle Chalavoux – En effet, et cela peut sembler paradoxal, le territoire de l’Aude qui est essentiellement agricole avec ses vignes dans la plaine du Limouxin et son élevage sur les reliefs des Pyrénées audoises connaît un sérieux problème d’alimentation. Il n’y a pas assez de maraîchers et nous connaissons de gros problèmes d’approvisionnement en produits locaux. Plusieurs acteurs, publics et privés, se mobilisent notamment pour trouver des terres, avec le soutien des sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural, la Safer. Le RTE pourrait devenir un puissant levier économique et social en proposant aux communes de mutualiser leur recherche de financement. Ces dernières apportant des terres, la coopérative de transition écologique offrant un soutien monétaire, de formation et d’accompagnement aux maraichers. Avec le RTE, il n’est plus du tout question de « salaires aidés » suscitant des craintes de concurrence déloyale mais d’un levier au démarrage d’activités économiquement viables et écologiquement positives.

Olivier Boullet – Nous avons pleinement conscience qu’on ne peut pas changer du jour au lendemain les manières de produire et de consommer, en laissant tomber l’industrie alimentaire pour l’agroécologie. Des tensions sont inévitables de part et d’autre. Mais les initiatives en faveur d’une relance citoyenne, toujours plus nombreuses, prouvent qu’il y a bel et bien un profond mouvement en faveur d’une transition écologique et solidaire.

 

Les paysans sont-ils vraiment prêts à se tourner vers l’agriculture biologique ?

 Joëlle Chalavoux – Les maraîchers travaillent souvent en bio ou en agriculture raisonnée et sont moteurs d’évolution. Une démarche bien plus difficile pour les viticulteurs qui ont l’impression d’un retour en arrière s’ils renoncent aux produits phytosanitaires. Ils redoutent une résurgence de maladies végétales. « Pour passer au bio, la technique est prête mais la tête ne l’est pas », me confiait récemment un paysan. Par ailleurs, la tradition coopérative est très forte chez les viticulteurs conventionnels. Lorsqu’elles ont été créées, les coopératives ont permis aux petits vignerons de mutualiser leurs outils de production. Actuellement, les quelques viticulteurs bio ont encore du mal à trouver leur place, leur production n’étant pas assez valorisée, non seulement financièrement mais en termes d’identification. Mais tout cela est en train d’évoluer.

 

De quelle manière ?

Joëlle Chalavoux – Prenons l’exemple de la Cavale, Coopérative agricole des viticulteurs et agriculteurs du Limoux et des environs, fondée en 1921 et qui compte environ 700 adhérents et 40 salariés. Ce n’est pas une coopérative de production mais de vente de produits et de pratiques agricoles. « Je suis un vendeur de glyphosate » lance son directeur général et ingénieur agronome Christophe Bonnemort sur un ton un brin provocateur. Forcément, les coopératives agricoles vendent des produits phytosanitaires ! Mais celui-ci agit vraiment pour sortir en douceur de ce schéma aujourd’hui dépassé. C’est très encourageant.

 

La pierre angulaire du RTE est la coopérative de transition écologique (CTE) que vous allez fonder. Qui en sera membre ?

 Olivier Boullet – L’éventail est très large : des coopératives comme la Cavale précitée, des associations comme Le Parchemin qui depuis 30 ans vise l’insertion sociale et professionnelle par des actions de protection de l’environnement, d’autres sociétés coopératives d’intérêt collectif (SCIC) comme la Maison paysanne ou la Coopérative d’activité et d’emploi SAPIE, des particuliers, des associations actives dans l’éducation et l’environnement, et bien sûr, nous l’espérons, les collectivités locales, sans oublier le Pôle d’équilibre territorial et rural (PETR), cet établissement public qui regroupe les deux communautés de communes.

Joëlle Chalavoux – Quelle place proposer à nos futurs partenaires, que peuvent-ils recevoir et offrir au sein de cette CTE ? Tout cela est à discuter. Il est clair que si nous montrons que nous pouvons aller chercher des financements, sans concurrencer leurs actions mais en permettant de mutualiser nos efforts, nos futurs partenaires seront plus enclins à prendre des parts sociales. On ne connaît pas encore le montant des fonds publics destinés à la transition écologique et solidaire alloués aux territoires. Nous savons déjà que le Département de l’Aude pourrait se positionner comme client en achetant des productions quand la coopérative aura démarré son activité. Contrairement à la Région qui commence à s’intéresser à la démarche, le département nous soutient financièrement et techniquement depuis le premier jour, dans le cadre d’une convention signée également avec Zoein.

 

Et les banques, comme la Nef, une coopérative financière qui soutient des projets ayant une utilité sociale, écologique et culturelle, ou encore comme la Banque publique d’investissement, Bpifrance ?

Joëlle Chalavoux – Nous sommes bien sûr ouverts à toute collaboration en harmonie avec nos valeurs et nos critères. Nous avons déjà un compte au Crédit Coopératif. Un minimum plancher de 200.000 euros serait nécessaire pour amorcer l’activité de la CTE. Dans cette phase critique, l’engagement de l’État ainsi que de l’Union européenne et de la Région sera déterminant.

 

Le RTE est bien plus que le versement d’un revenu monétaire. Comme le souligne Sophie Swaton, il vise notamment à développer un réseau d’acteurs sur les territoires qui œuvrent collectivement vers une transition écologique. Ce réseau est-il déjà tangible dans votre département ?

 Olivier Boullet – En voici une preuve manifeste : lors de cette pandémie du Covid-19, des paysans ont monté une épicerie ambulante et solidaire. Hélas, leur grange a été détruite par un incendie qui a causé la mort d’une partie de leur bétail. Le réseau existant a permis d’organiser très vite des ateliers d’entraide et une cagnotte pour les aider à surmonter cette épreuve. De manière générale, maintes activités peuvent être viables si elles bénéficient d’un premier soutien, qu’il soit financier par le versement d’un salaire ou d’un complément de salaire, qu’il prenne la forme d’une mise à disposition de terres cultivables ou encore qu’il se concrétise par une formation, etc. Assurer la sécurité des personnes tout en les insérant dans une dynamique de réalisation d’une activité prospère, c’est précisément la vocation du RTE.

 

Quels sont les principaux obstacles au développement du RTE ?

 Joëlle Chalavoux – Le principal obstacle serait le manque de financement. Il est lié au caractère innovant du RTE, qui sort des raisonnements habituels qui enferment encore les administrations auxquelles nous nous adressons. C’est pour qui, c’est pour quoi ? ces administrations nous expliquent que tel service répond à tel besoin. Tout semble cloisonné. Il leur est bien difficile de comprendre que nous n’avons pas de public cible et qu’il ne nous est pas possible de leur présenter, avant d’avoir pu les créer, des exemples qui fonctionnent car nous sommes encore dans l’expérimentation. Le Département – du président du conseil départemental à l’ensemble de ses services – qui nous suit depuis le début à quant à lui bien saisi la logique de notre démarche. Il est notamment un traducteur essentiel dans nos échanges avec la Région. Nous travaillons aussi de mieux en mieux avec les communautés de communes.

De notre côté, nous avons dû adapter notre vocabulaire. Ainsi, nous ne parlons plus de « bénéficiaires » du RTE car ce dernier n’est pas un minimum social et ne peut donc être assimilé à un revenu de solidarité active (RSA).

 

Comment se manifeste votre collaboration avec le Département ?

 Joëlle Chalavoux – Au sein des différents services du Département, les collaborateurs ont une vision claire de ce qui peut motiver la population à démarrer une activité. Prenons l’exemple de l’appel à projet Transitions alimentaires et agro-écologiques (lire l’article suivant : « Vers un nouveau système socio-écologique ») que propose la Fondation de France. Dans ce projet de recherche-action, nous avons prévu d’attribuer des RTE à des personnes qui seront contributeurs des données étudiées par les chercheurs : elles seront recrutées parmi les porteuses et porteurs d’activités émergentes qui ont à la fois besoin d’un complément de revenu, d’une formation (liée à leur fonction de contributeur) et d’insertion dans le réseau. Parmi eux, certains seront peut-être au RSA. Nous allons étroitement collaborer avec le Département qui vient de mettre en place un dispositif permettant de cumuler, pour les agriculteurs, 300 heures rémunérées par an, sans diminuer le montant de leur RSA. Mais d’autres situations peuvent se présenter. C’est à voir au cas par cas. Pour la future coopérative de transition écologique, tel projet ne sera pas seulement retenu pour sa valeur intrinsèque mais aussi pour sa capacité à s’intégrer dans un écosystème qu’il dynamise.

 

Finalement, quels sont pour vous les meilleurs arguments pour convaincre les autorités politiques de soutenir le RTE ?

 Olivier Boullet – En ce temps de crise sanitaire qui vient s’ajouter à la perspective d’un réchauffement climatique et d’un effondrement de la biodiversité, beaucoup de personnes n’ont pas seulement besoin d’argent. Elles sont aussi en quête d’un vivre autrement, d’un agir pour le bien commun, d’une transition intérieure. Avec sa dimension d’accompagnement personnalisé et de mise en réseau, le RTE ouvre la voie à une résilience collective au niveau des territoires et à la construction d’un nouveau monde.

Joëlle Chalavoux – Les villes, devenues trop lourdes et trop fragiles, n’offrent plus la sécurité qui autrefois les rendaient attrayantes. La pandémie n’a fait qu’amplifier ce phénomène. Nombreux sont les gens à rester citadins non par choix mais par nécessité, tenus par leur activité professionnelle.  Mais ils n’ont qu’une envie : s’établir en zone rurale. Un territoire comme celui de la Haute Vallée de l’Aude peut leur offrir cette qualité de vie à laquelle ils aspirent. Il y a largement de la place pour doubler la population locale ! La jeune génération est particulièrement désireuse de vivre dans un environnement naturel et sain. Lors d’un travail sur les start-up réalisé au lycée de Limoux, Benoît Prévost – qui suit aussi l’expérimentation du RTE – a observé que si beaucoup de lycéens souhaitaient partir poursuivre ailleurs leurs études, ils étaient nombreux à souhaiter retourner au pays.

 

Quel serait le monde idéal auquel vous rêvez ?

 Olivier Boullet – Mon rêve ? Que les parties prenantes à la transition soient toujours plus nombreuses ! Ce n’est pas à moi de dire ce qu’il faut vivre et comment le vivre. Notre rêve est collectif, il se construit jour après jour. Nous n’en sommes qu’au tout début. Dans ce monde idéal, loin des silos institutionnels qui paralysent, que chacun trouve sa juste place dans un écosystème à construire ensemble ! Prendre soin de la Terre ne suffit plus. Il faut non seulement régénérer les sols par des techniques et des modes de production appropriés, comme la permaculture, mais aussi régénérer les sociétés humaines par un vivre autrement. C’est précisément ce que propose le RTE dans l’esprit de la fondation Zoein.

Joëlle Chalavoux – Entièrement d’accord avec Olivier. Dans les réunions ouvertes que nous avons organisées, personne n’avait envie d’imposer son imaginaire personnel à l’autre. L’important était de construire un imaginaire collectif, aux facettes variées, une unité dans la diversité.

(Publié sur le site de La pensée écologique)

 

 

Vers un nouveau système socio-écologique

 « Contribuer à la dynamisation et à la gouvernance de la transition du système socio-écologique de la Haute Vallée de l’Aude », c’est l’objectif du programme Transitions alimentaires et agro-écologiques porté par Benoit Prévost, directeur du Centre de recherche universitaire Du Guesclin de Béziers. Ce programme est une réponse à un appel à projets de la Fondation de France. Pour qu’il soit réalisé, encore faut-il qu’il soit sélectionné et financé par des fonds complémentaires à trouver.

Associer simultanément recherche et expérience sur le terrain demeure la clé de voûte du revenu de transition écologique (RTE). Dans l’Aude, le programme vise principalement « l’accès pour tous à une alimentation locale de qualité, le développement de l’agroécologie ainsi que la préservation et la valorisation de l’écosytème ». Dans cette optique, l’attribution du RTE permettra de soutenir les projets récemment impulsés.

Trois volets d’expérimentation

Benoit Prévost constate que déployées via des associations, des coopératives ou au sein d’exploitations individuelles, les nouvelles pratiques agricoles plus respectueuses de l’environnement (avec des circuits courts et de proximité) « bien qu’elles regroupent des producteurs et des consommateurs, n’en constituent pas pour autant, pour le moment encore, de véritables systèmes alimentaires territoriaux ». Dès lors, « c’est à l’expérimentation de nouvelles modalités de travail en réseau que sera consacré ce programme de recherche action » de 2021 à 2023. Celui-ci se déclinera en trois volets : les deux premiers concernent respectivement les producteurs et les consommateurs, dont les regards seront croisés. Sur la base des résultats récoltés, le troisième volet posera « les bases de la gouvernance de la transition du système socio-écologique ».

Les personnes à qui sera attribué un RTE dans le cadre du projet Transitions alimentaires et agro-écologiques seront recrutées parmi les celles qui s’installent ou se reconvertissent et qui ont besoin à la fois d’un complément de revenu, d’un accompagnement et d’une formation. Il s’agit par exemple de maraîchers qui s’installent dans une démarche communale ou en lien avec une coopérative bio, ou encore de projets de reprise de ferme, de permaculture ou d’aide à l’amélioration des techniques agricoles. PLB (lire aussi dans lapenseeecologique.com)

 

 

 

 

 

 

 

 

Ultime signal

Le Covid-19 serait-il le dernier signal que nous donne la Terre pour que nous changions radicalement notre manière de produire, de consommer, de vivre? Comme le souligne pertinemment un collectif de sept chercheurs, dont le professeur Dominique Bourg, dans un manifeste de «propositions pour un retour sur Terre » publié dans La Pensée écologique (https://lapenseeecologique.com/), le coronavirus nous a sévèrement rappelés à notre vulnérabilité. Il nous ramène toutes et tous à notre condition humaine biologique. Il appartient à la famille des zoonoses, ces maladies et infections dont les agents se transmettent des animaux vertébrés à l’être humain et vice-versa. «En détruisant la biodiversité sauvage comme la diversité génétique des espèces domestiques, nous déstabilisons les équilibres entre populations et facilitons la circulation des pathogènes».

Crime contre l’humanité

Avant cette pandémie, les canicules et inondations à répétition, les gigantesques incendies de forêt, les fontes de glaciers n’étaient que des mauvais moments à passer ou, si nous n’étions pas directement visés, des images certes terribles mais venant d’ailleurs et concernant les autres. Mais cette fois, plus moyen d’y échapper. Nous sommes personnellement et collectivement atteints dans notre chair. Dès lors, relancer l’économie comme avant, avec ses métastases d’automobiles et d’avions, ses poisons d’agriculture bourrée de pesticides ou ses maladies mentales et physiques du type 5G (toujours plus vite, toujours plus contrôlé), c’est un crime d’écocide. Donc un crime contre l’humanité puisqu’il est désormais patent que dans un environnement surchauffé et partiellement détruit l’humanité risque tout simplement de disparaître

Transition écologique et solidaire

Produire moins de biens et mieux, pour que nos économies s’insèrent dans le cadre des limites planétaires et deviennent régénératives plutôt que destructives, resserrer les écarts de revenus, protéger les biens publics et les biens communs, redonner du sens au service du public: ce sont notamment les grands axes que le collectif des chercheurs susmentionné développe dans son manifeste. Une voix parmi bien d’autres allant dans le même sens. Certes, l’effondrement du prix du pétrole, qui nous accroche à l’ancien monde, et la peur d’être infecté dans les transports en commun, qui encourage l’usage effréné du véhicule privé, ne vont pas faciliter une transition écologique et solidaire. Pourtant choisir celle-ci, sans délai, nous éviterait sans doute de subir une dictature verte rendue indispensable pour notre propre survie.

(Publié dans L’Écho Magazine du 6 mai 2020)

 

Aurélien, son ange et le coronavirus

Conte philosophique

La pandémie fait rage. Confiné dans son appartement, Aurélien dialogue sans le savoir avec son ange. Qui l’aide à entretenir sa flamme intérieure.

 L’ange contemple Aurélien, rempli de compassion. Le jeune homme attend fébrilement le retour de sa mère Marie, infirmière à l’hôpital, partie très tôt ce matin, la peur au ventre, face au grand nombre de patients gravement atteints par le covid-19. Aurélien se demande si sa mère ne va pas, à son tour, être contaminée. L’ange n’a pas un grand cœur. Il est lui-même un cœur, minuscule, atomique, niché dans celui d’Aurélien dont il ressent tous les battements, au gré des émotions. Il accompagne son ami depuis toujours. Déjà bien avant sa naissance et jusqu’à sa mort, quand la corde d’argent reliant son corps physique à ses corps subtils sera rompue. Pour l’ange, si la mort est une naissance inversée, la vie, elle, est éternelle.

Aurélien est un amoureux de la vie. Il participe à toutes les manifestations pour le climat et la sauvegarde de la biodiversité. Reconnaissable entre tous avec ses yeux d’un bleu lumineux et ses cheveux bouclés couleur de blé, il porte fièrement une pancarte sur laquelle il a écrit en lettres rouges : « Nous allons droit dans le mur. Prenons un autre chemin ». Quelques jours après le début du confinement de la population, Aurélien a fait un étrange rêve. Il s’est vu défiler avec ses camarades de Greenpeace, une voix intérieure lui soufflant ce message : « Nous voilà vraiment au pied du mur. Pas d’autre choix que de prendre un autre chemin. Ici et maintenant ».

Le chant des oiseaux

A son réveil, il se sent habité par une intense joie. C’est enfin arrivé ! songe-t-il. Ouvrant toute grande la fenêtre de sa chambre, il est étonné et ravi d’entendre le chant des oiseaux jusqu’ici couvert par une intense circulation automobile, il lève les yeux vers un ciel débarrassé des traînées de condensation que laissaient des avions désormais cloués au sol, il aperçoit des animaux venant pour la première fois s’approcher des habitations. Le bien-être et la santé du monde vivant non humain seraient-ils inversement proportionnels à ceux des humains ? Puis, refermant la fenêtre, il constate que sa mère a déjà quitté la maison pour l’hôpital et que son père, Pierre, patron d’une PME en arrêt d’activité, s’est endormi devant son ordinateur sur lequel se dessinent des courbes qui s’effondrent. Sa joie le quitte un moment, la honte l’envahit. Comment ai-je pu être heureux que tout, ou presque tout, s’arrête ?

 Aurélien appartient à cette nouvelle génération d’âmes incarnées pour ouvrir les consciences. Ses moments de doute ne durent jamais longtemps. Cette étrange joie qu’il a notamment ressentie dans son rêve, précieux cadeau de son ange dont il ignore l’existence, ne s’éteint pas, ravivée par ses actions quotidiennes. Avec ses amis, il a organisé une chaîne d’entraide et de soutien aux personnes seules cloîtrées chez elles à cause de la pandémie ; tous les soirs il partage avec ses voisins, sur son balcon, chants et musique ; dans sa ville en transition il a mis sur pied avec ses amis un atelier de réparation, un magasin participatif dans lequel s’échangent des vêtements de seconde main, un autre où paysans et consommacteurs tissent des liens de solidarité renforcés par l’utilisation d’une monnaie locale. Un autre monde éclot, sous ses yeux, pour les jours d’après.

Un langage symbolique

Quand Aurélien se révolte, que l’inertie des adultes inconscients de l’urgence climatique le désespère, que les mots non suivis d’actes des politiciens le révulsent, son ange vient lui souffler à l’oreille, toujours pendant son sommeil, que le temps d’un profond changement est vraiment arrivé. Et quel changement ! Le soleil s’obscurcira, la lune ne donnera plus sa lumière, les étoiles tomberont du ciel nous annonce un Évangile. Il s’agit bien sûr d’un langage symbolique. Le soleil qui s’obscurcit, ce sont la science et la philosophie matérialistes qui s’effacent, faute de pouvoir répondre aux questions que l’humanité se pose. La lune qui ne donne plus de sa lumière, ce sont les religions fondées sur des bases erronées et conduisant au fanatisme et aux superstitions qui seront délaissées. Quant aux étoiles qui tomberont du ciel, ce sont toutes ces personnes gonflées de pouvoir économique ou politique, boursoufflées d’orgueil, qui tomberont de leur piédestal.

Une nouvelle alliance

De ce rêve récurrent dont il a oublié la substance, Aurélien ne retient que l’essentiel, un monde qui, après bien des épreuves dont celle de ce virus ravageur, scellera une nouvelle alliance avec le Tout Autre et les êtres de Lumière qui dansent en cercles autour de et avec Lui. Ce soir, quand Marie rentre à la maison, encore plus épuisée que la veille, le fils et l’époux décèlent une étrange lueur dans son regard. Une lueur d’espérance. L’infirmière vient de raccompagner chez elle une jeune femme, guérie après de longs jours de soins intensifs. Sans savoir vraiment à qui il le dit, Aurélien lâche dans un murmure : « merci ».

(Publié dans L’Écho Magazine de mercredi 15 avril 2020)