Lettre ouverte au futur rédacteur en chef de La Région

Monsieur le futur rédacteur en chef,

Vous allez donc avoir l’honneur et la joie de succéder à Caroline Gebhard, dont on ne sait toujours pas si elle a été sommairement licenciée ou tout simplement fortement poussée à démissionner, ce qui, vous en conviendrez, est tout différent.

J’écris « Monsieur » car j’imagine que le conseil d’administration de votre journal aura réfléchi à deux fois avant de nommer une femme à la rédaction en chef de La Région. Comme disait le général de Gaulle, cité par André Malraux, « avec les femmes, il faut s’attendre au meilleur comme au pire, c’est pour cela qu’il ne faut jamais les fusiller». En engageant Caroline Gebhard, le conseil d’administration de La Région a peut-être eu tort de suivre cette voie. Car c’est finalement le pire qui a prévalu et la rédactrice en chef a tout naturellement été fusillée.

Ce n’est pas parce que le canton de Vaud a commis l’impardonnable erreur d’être le premier canton de Suisse à accorder le droit de vote aux femmes en 1959 qu’il faut sans retenue continuer à faire confiance à ces dernières, dont l’esprit d’initiative et d’indépendance peut avoir de fâcheuses conséquences sur le bon déroulement de la vie dans la cité.

Permettez-moi donc, cher futur rédacteur en chef et aussi cher confrère, de vous donner, en toute modestie, quelques conseils dans votre nouvelle activité :

1 – Ne manquez jamais de couvrir tous les événements institutionnels de la ville d’Yverdon-les-Bains, sans exception. Car contrairement à ce que l’on enseigne aux jeunes journalistes, « l’institutionnel » est toujours d’un intérêt majeur. Réservez la première page à toute cérémonie officielle. Et ne croyez pas vous en sortir en faisant un reportage en profondeur sur, exemple pris au hasard, une nouvelle station d’épuration : c’est insuffisant. L’essentiel est de montrer que c’est bien grâce à nos élus que nos impôts sont judicieusement dépensés.

2 – Conséquence logique de ce qui précède, n’hésitez pas à retranscrire l’intégralité des discours officiels, surtout ceux du syndic de la Ville d’Yverdon-les-Bains, toujours riche en informations et particulièrement bien stylé. N’oubliez pas que votre journal constitue l’indispensable  “courroie de transmission”des autorités. Quelques citations, évidemment toujours sorties de leur contexte, laisseraient à penser que votre journaliste inexpérimenté n’a pas vraiment bien compris le message officiel. Ce qui serait fâcheux pour la réputation de votre journal. Par ailleurs, il est inutile de vous adresser à d’autres municipaux que le syndic car celui-ci s’exprime TOUJOURS au nom de la Municipalité, après avoir systématiquement tenu compte des avis de l’ensemble de ses collègues.

3 – Soucieux de l’importance capitale que vous accordez à l’image, ne manquez pas de publier des photos de nos autorités, surtout du syndic, pour les raisons exprimées plus haut. Des images statiques et bien posées, sous l’angle le plus flatteur dicté par les intéressés eux-mêmes, sont largement préférables à des images en situation. Ces dernières pourraient laisser croire à une bien malheureuse manipulation de votre rédaction.

En suivant ces judicieux conseils, Monsieur le futur rédacteur en chef de La Région, vous vous assurez un avenir glorieux à la tête de votre journal. Certes, il n’est pas exclu qu’à la longue le public finisse par se lasser, mais cela prendra sans doute un peu de temps. Il n’y a pas le feu au lac. L’important est d’agir en bonne conscience, dans le respect de l’éthique journalistique qui se reflète dans mes propos. Pour le reste, comme on dit chez nous, qui ne peut ne peut !

Veuillez croire, Monsieur le futur rédacteur en chef, à mes sentiments les meilleurs,

Philippe Le Bé.

 

 

 

 

Soutien à Caroline Gebhard, «pour la liberté de la presse»

«Nous nous sommes donc réuni-e-s pour affirmer notre soutien à Caroline Gebhard et à la presse yverdonnoise, et pour questionner son licenciement qualifié d’abusif et de brutal par son avocat Raphaël Mahaim». Mathilde Marendaz (notre image), Verte yverdonnoise, donne le ton à une manifestation rapidement organisée place Pestalozzi, vendredi en début de soirée à Yverdon-les-Bains. Qu’il s’agisse d’un licenciement brutal ou d’une démission forcée par les pressions, le départ de la rédactrice en chef du journal Nord vaudois La Région continue à susciter une vive émotion.

«Dévouée et reconnue unanimement par ses pairs, poursuit Mathilde Marendaz, Caroline Gebhard s’est distinguée par «la qualité de son professionnalisme hors pair et son dévouement sans compter». Et l’oratrice de se dire choquée de lire, dans le quotidien La Liberté, le président du conseil d’administration de La Région Philippe Dubath «décrire Caroline comme pas faite pour le métier et dotée d’un orgueil extraordinaire». Et Mathilde Marendaz de se demander: «Un homme aurait-il été licencié avec autant de facilité et de brutalité dans la même situation? En 2019, est-il toujours plus facile pour les hommes d’affirmer leur position et leur indépendance sans devoir subir ce genre de qualification»?

Séparation des pouvoirs

Après s’en être prise au conseil d’administration, Mathilde Marendaz décoche quelques flèches au syndic d’Yverdon-les-Bains Jean-Daniel Carrard, considérant comme «inadmissible» que ce dernier ait signé, au nom de la municipalité, une lettre se plaignant que le journal ne cite pas suffisamment ses propos ou ne retranscrive pas son image. «Monsieur Carrard, interpelle-t-elle, la liberté de la presse est un principe fondateur d’une démocratie saine. Les journalistes professionnels décident de la manière d’informer une région au travers d’un journal; ce n’est pas le rôle d’un exécutif que d’en contrôler le contenu. C’est la séparation des pouvoirs». Une remarque chaudement applaudie par la foule.

Chroniqueuse et collaboratrice occasionnelle de La Région, Valérie Gilliard observe de son côté que «les lecteurs fidèles n’ont pas manqué de remarquer l’augmentation de la qualité rédactionnelle depuis 2018: de nouvelles plumes plus inspirées et même plus aguerries ont trouvé leur place dans les colonnes du journal, qui par ailleurs conserve toute sa teneur régionale».

Le contraire d’un instrument-perroquet

Et Valérie Gilliard de conclure que «la presse doit être un organe réflexif, où des professionnels du discernement, les journalistes, offrent non seulement de l’information, mais encore et surtout une distance critique face au monde. Il ne s’agit donc pas d’un instrument-perroquet à l’usage des pouvoirs en place qui veulent être mis en valeur».

De nouveaux applaudissements appuient cette déclaration. Après le temps des discours, vient celui de la marche des personnes présentes à la manifestation jusqu’au siège du journal La Région, au cri de « Solidarité, liberté de la presse».

Sauvegarder la diversité

A n’en pas douter, cette affaire pose l’éternelle question de la liberté de la presse. Face à la déferlante des réseaux sociaux qu’une partie de la jeunesse gobe sans retenue, la presse joue un rôle majeur de discernement, d’analyse et de synthèse. Si les pouvoirs publics ne lui garantissent pas une indépendance totale en s’abstenant de l’instrumentaliser et en la protégeant aussi des milieux économiques, la presse risque de disparaître pour de bon. Il est encore temps, pour la société civile, de se réveiller et de sauvegarder la diversité des idées et des opinions.

 

 

“Les résidents, ce sont eux nos évangélisateurs”

Jean-Pierre Cap, aumônier aux Institutions de Lavigny et de l’Espérance à Etoy (VD), côtoie régulièrement des personnes avec déficience intellectuelle. Il leur ouvre les portes de la reconnaissance de ce qu’elles sont réellement, au-delà de leur handicap.

Dans la chapelle très lumineuse de l’Institution de L’Espérance, l’aumônier catholique Jean-Pierre Cap, accompagné de la pasteure Florence Lutz, s’adresse à une dizaine de jeunes participants assis en cercle dans une écoute attentive:

« Je vous parle aujourd’hui d’un certain Martin Luther…

  • … King ! enchaîne Elodie, d’une voix puissante et enjouée.
  • Ah tu le connais, réplique Florence Lutz, avec un brin de surprise émerveillée.
  • Il est né aux Etats-Unis en 1929, poursuit Jean-Pierre Cap, avant de faire circuler une photo où l’on voit un arrêt de bus réservé aux gens de couleurs. Grâce à cet homme, la ségrégation raciale a fortement diminué. Ecoutons un negro spiritual en pensant à tous ces gens qui se sont battus pour la justice».

Les quelque 300 personnes bénéficiant des services de l’aumônerie de L’Espérance ne sont pas, loin de là, aussi loquaces qu’Elodie. Mais quel que soit leur handicap mental, de l’épilepsie à la trisomie 21 en passant par le trouble du spectre autistique, elles sont invitées à participer aux temps de recueillement et de partage, aux célébrations diverses et œcuméniques ainsi qu’aux accompagnements individuels (entretiens, temps de prière, balades spirituelles).

«C’est un lieu prophétique», s’enthousiasme Jean-Pierre Cap qui court, ou plutôt se hâte lentement entre deux rendez-vous, conciliant autant que faire se peut ponctualité et souplesse.

Prophétique? «Les résidents ne font pas vraiment de distinction entre le fait d’être catholique ou protestant. Le Seigneur s’offre à eux. Jésus ne fait pas passer d’examen de catéchisme au publicain Zachée avant d’entrer chez lui. Il accueille sa soif de vérité. C’est dans cet état d’esprit que liturgie et communion se vivent ici». Mais cela n’empêche pas l’aumônier de répondre à des demandes précises formulées par des résidents imprégnés par la religion catholique et attachés à son rituel.

Sur un panneau d’affichage de l’aumônerie, une citation du peintre et sculpteur Alberto Giacometti résume bien l’atmosphère des lieux: «La grande aventure, c’est de voir surgir quelque chose d’inconnu, chaque jour, dans le même visage. C’est plus grand que tous les voyages autour du monde». La citation s’adresse notamment au personnel de l’institution, aux éducateurs, aux bénévoles (une quinzaine pour les célébrations dans la chapelle), à tous ceux qui seraient tentés par la routine, celle de ne plus voir, au-delà du handicap mental, le regard unique d’une femme ou d’un homme.

 «Les résidents, ce sont eux nos évangélisateurs, par leur authenticité», sourit Jean-Pierre  Cap. Quand ce dernier a accepté, il y a huit ans, de prendre la suite de son prédécesseur parti à la retraite, il avait déjà une expérience de quinze ans dans la pastorale catéchétique et de quinze autres années dans la formation d’adultes, avec un accent mis sur l’animation liturgique. Adolescent, il côtoyait déjà des enfants en situation de handicap mental. Sa mère leur enseignait le catéchisme dans la Cité du Genévrier, institution spécialisée à Saint-Légier (VD). Elle qui rêvait que ses quatre enfants deviennent religieuses et prêtres a vu ses vœux en partie se réaliser par la voie choisie par Jean-Pierre. Lequel a par ailleurs développé un talent de musicien. Après avoir accompagné les chants de première communion à la flûte à bec, il a donné des cours aux enfants de l’institution. Aujourd’hui, les sons de sa flûte continuent à faire vibrer les âmes à Lavigny et à L’Espérance.

En promenade avec Michel, puis un moment plus tard avec Wojciech dans le parc de l’institution, l’aumônier est à leur écoute. «Qu’est-ce qui a changé depuis quelques jours dans la nature?», demande-t-il tout en marchant. Le printemps fait exploser les bourgeons. Pas de réponse verbale. Qu’importe. Un sourire suffit à tisser la relation. La promenade se termine dans la chapelle. Signe de croix, chant, Notre Père. «Ne nous laisse pas entrer en tentation. Qu’est-ce que cela signifie? La plus grande tentation, c’est de ne plus faire confiance en Dieu». Les paroles de Jean-Pierre Cap sont-elles comprises? A voir les visages apaisés de Michel et Wojciech, elles sont comprises par le cœur.

Aller à l’essentiel, évacuer le superflu, c’est la seule voie possible quand on s’adresse à des personnes déficientes intellectuelles. Avec sa collègue Corine Richard, aumônière protestante de l’Eglise évangélique réformée du canton de Vaud, Jean-Pierre Cap commente une brochure du FALC, «Facile à lire et à comprendre». Les phrases ne contiennent que quelques mots qui sont reformulés: foi devient confiance en Dieu, un disciple devient un humain qui suit et écoute Jésus, etc. «Notre tâche consiste à rendre les notions intelligibles sans infantiliser ceux à qui elles sont adressées», soulignent les deux aumôniers.

Dans un groupe de parole qui depuis trois ans se réunit une fois par mois, les sept participants abordent le thème du jour: les sentiments. «Comment vous sentez-vous ce vendredi matin?», interroge Jean-Pierre Cap.  Sur une table sont posées des figurines qui illustrent un large éventail d’états d’âme: je suis content, angoissé, fatigué, triste, je me sens fort. «Il ne faut jamais hésiter à demander de l’aide, aux amis, aux aumôniers, aux psy…et aussi à Dieu!», poursuit l’aumônier-animateur dans un sourire. Les langues se délient peu à peu. Deux psaumes vont conclure la séance, l’un exprimant l’angoisse et la détresse, l’autre la joie. «Dire merci à Dieu pour ses réalisations, merci à Lui d’avoir fait de notre corps une si grande merveille, c’est fondamental pour des personnes stigmatisées par la société. Au-delà de leur handicap mental, il y a Aurèle, André, Bernard, Alexandre, François… »

Ce groupe de parole rassemble des personnes capables de verbaliser ce qu’elles vivent. Mais comment agir avec celles qui n’y parviennent pas? Les aumôniers ne prennent-ils pas le risque de les instrumentaliser? «Nous respectons la sphère spirituelle des gens et nous nous gardons bien de faire du prosélytisme, se défend Jean-Pierre Cap qui affirme agir «au feeling». Quand il décèle chez une personne une aspiration à vivre une spiritualité, il en parle aux éducateurs qui lui suggèrent de participer à une rencontre d’échanges ou à un office religieux. «Nous privilégions une approche sensorielle qui aide chacun à avoir un contact avec son for intérieur». Quant à certaines familles des résidents qui ont confié leur proche aux Institutions, on ne les revoit parfois qu’au moment des obsèques de celui-ci. Les contacts sont néanmoins plus fréquents avec les jeunes pensionnaires. «C’est souvent, pour les familles, une souffrance et une charge énormes», commente l’aumônier. PLB

 

300 bénéficiaires

L’Institution de Lavigny est née en 1906 d’un coup de cœur. Bouleversé par le décès tragique d’un enfant épileptique, le pasteur vaudois Charles Subilia mobilise les fortunes et les autorités de l’époque pour créer un «asile destiné aux malades ne pouvant être admis dans les établissements de bienfaisance, et aux épileptiques». Aujourd’hui, les aumôneries protestante et catholique de l’institution sont présentes dans quatre départements: l’hébergement pour 120 personnes sur le site de Lavigny et 80 dans des bâtiments aménagés à Morges, l’hôpital  spécialisé dans la réhabilitation neurologique, l’école «La Passerelle» qui accueille des enfants et adolescents en difficulté de développement et d’apprentissage et les ateliers qui offrent des places de travail en milieu protégé. Avec en plus une centaine d’externes, au total 300 personnes peuvent bénéficier des services de Jean-Pierre Cap (Eglise catholique), Corine Richard et Evelyne Jaton (Eglise protestante).

 

Une expérience sous-estimée

 Dans le canton de Vaud, il n’y a que 2,5 emplois d’aumôniers catholiques à temps plein pour environ 2500 personnes au sein d’institutions spécialisées dans le handicap mental. Les vocations sont rares. Si le salaire d’un aumônier (7200 francs brut par mois à 100%) n’est vraiment pas sa première motivation, ce dernier pourrait espérer que l’Eglise tienne davantage compte de son exceptionnelle expérience sur le terrain. Même si, formé à l’Institut romand de formation aux ministères avec des cours dispensés par l’Université de Fribourg et une formation continue spécialisée, il n’a pas les diplômes d’un théologien universitaire.

Texte et images: Philippe Le Bé – Paru dans Echo Magazine du 27 juin 2019

 

Parole de sagesse

«Pas de relation sexuelle avant le mariage!» C’était la recommandation de ma mère dans les années 1970. Près d’un demi-siècle plus tard, quand ne pas sauter de joie devant un mariage gay risque de nous conduire tout droit au bûcher des temps modernes, cette douce injonction pourrait être considérée comme le sommet de la ringardise. Pourtant, en ce joli mois de juin qui voit fleurir des mariages dont la moitié se soldera par un divorce, je finis par me demander si ma mère n’avait pas raison. Une grande sagesse, et non une péremptoire leçon de morale, aurait dicté ses paroles. Combien de fois ai-je rencontré des personnes m’avouant ne plus du tout s’entendre avec leur partenaire qu’elles n’arrivaient cependant pas à quitter, liées par une sorte d’attachement sexuel qui les emprisonnait littéralement! Ou encore des personnes s’imaginant régler leurs différends avec leur conjoint(e) par une «nuit d’amour» qui ne faisait qu’embrouiller les esprits et ne réglait rien du tout. Finalement, ai-je fini par comprendre, l’acte sexuel créé des liens très puissants qui peuvent masquer une authentique relation durable. Laquelle ne devrait pas se construire sur du sable mouvant.

Physique, sentimental et intellectuel

Comme le suggère à la jeunesse le philosophe et pédagogue Omraam Mikhaël Aïvanhov, dans un numéro de ses œuvres complètes intitulé «L’amour et la sexualité» (Editions Prosveta), «examinez bien si vous êtes tous les deux en parfaite harmonie dans les trois plans physique, sentimental, intellectuel ou si vous cédez seulement à l’attrait du plaisir. Si, sur des sujets importants, votre partenaire et vous avez des opinions divergentes, ne vous dites pas: – Oh cela n’a aucune importance, à la longue on se comprendra, on s’arrangera. –  Ce sera tout le contraire. Au bout de quelque temps, une fois lassés de certains plaisirs et quand le sentiment à son tour sera émoussé, vous vous apercevrez que vos idées, vos tendances, vos goûts sont trop divergents. Et voilà les disputes, les déchirements, voire les séparations».

Comme un feu de cheminée

Dès lors, l’acte sexuel entre deux amoureux devrait être l’aboutissement et non le début d’une relation. Comme les grosses bûches d’un feu de cheminée qui ne s’enflamment que lorsque brindilles, petits bois et bois moyens ont progressivement créé assez de lumière et de chaleur: pour le jeune couple, assez de sagesse (lumière) et d’amour (chaleur) pour engendrer la vie, qu’elle soit physique ou spirituelle. Au vrai, la précieuse fidélité se prépare comme on prépare un feu de cheminée. (Trait libre paru dans Echo Magazine du 19 juin 2019)

 

 

 

Les jours du Trompeur sont comptés

Ricardo Salles, ministre brésilien de l’environnement du président Jair Bolsonaro estime que son travail consiste plus «à défaire qu’à faire». Dans un récent entretien à la radio Jovem Pan, il fustige les «gouvernements de gauche de ces vingt dernières années» qui ont, selon lui, développé un «appareillage idéologique et bureaucratique (…) freinant le développement économique du pays». Le ministre démantèle une à une les agences étatiques environnementales. «Un arbre, nous le savons désormais, est de gauche», raille l’écrivain Antonio Prata dans une tribune au quotidien Folha de São Paulo.

Autant dire que la destruction de la forêt amazonienne pourrait s’amplifier avec les terribles souffrances des peuples qui y vivent et les conséquences incalculables pour notre planète. Dans le palmarès des crimes d’écocide, Donald Trump est désormais talonné par Jair Bolsonaro et bien d’autres marionnettes à la botte des industries les plus néfastes à l’écologie.

Qui donc, dans l’invisible, tire les ficelles de ces destructeurs de l’humanité? Notre société contemporaine occidentale, gonflée de vaines certitudes, a vite fait d’évacuer le Trompeur, celui qui divise, qui désunit. Pourtant, comme l’écrit malicieusement Charles Baudelaire, «la plus grande des malices du diable est de faire croire qu’il n’existe pas». Au vu du nombre croissant de cinglés ou de cyniques qui dirigent le monde, je suis tenté par le désespoir. Alors, je me plonge à nouveau dans la lecture de mon livre de chevet, Dialogues avec l’ange (Aubier), un récit authentique retranscrit par Gitta Mallasz que j’ai eu le bonheur de rencontrer. Et j’y trouve cette parole des anges: «Le temps du Menteur est fini. Ce qu’il a voulu – la puissance qui lui avait été donnée – lui sera reprise (…) Le mensonge se meurt, ses jours sont comptés.

“Le mal n’existe pas, mais seulement la force non transformée”

C’est Lui qui dit: Assez ! La fin est le commencement. Les démons deviennent de nouveau des Anges. Ecoutez bien! Tout cela, tout ce qui a été annoncé, se passe en vous-même…en vous-même!». Plus loin, une autre parole: «Tu accueilles en toi le mal et tu le transformes en bien. Car le mal n’existe pas, mais seulement la force non transformée».

Voilà peut-être la clé. Les pantins que les peuples élisent ne seraient que les miroirs de leurs démons intérieurs. A quoi bon, dès lors, vouloir les déboulonner si ces peuples ne réalisent pas leur propre transition intérieure? Indispensable expérience, individuelle et collective, sans laquelle serait vaine toute transition écologique et solidaire.

(Trait libre publié dans le dernier numéro d’Echo Magazine du 16 mai 2019)

 

Lumineuses calligraphies

Exposition Encore trois semaines pour découvrir les œuvres de Grégory Schulé, exposées jusqu’au 2 juin 2019 à l’hôtel La Prairie, à Yverdon-les-Bains. Un magnifique parcours initiatique dans de nouvelles dimensions.

« Mal barrés ». C’est le titre de l’exposition de Grégory Schulé, artiste yverdonnois devenu maître dans la calligraphie abstraite dont les dorures à la feuille nous font pénétrer dans un univers intime et magique. Avec sa technique de pochoir découpé au cutter, celui qui aime bien se qualifier de «métalligraphe» s’est plongé dans le monde glacé des code-barres qu’il transforme en végétaux vibrant d’une étonnante vie.

«J’ai redonné de la liberté à ces code-barres dont nous sommes si dépendants, nous, les mal barrés», sourit Grégory Schulé qui donne un sens profond à toutes ses créations.

Si Grégory Schulé était horloger, il serait un expert en grande complication, tant ses œuvres sont finement ciselées. Mais ces dernières n’en demeurent pas moins d’une lumineuse clarté, avec ses lignes de force qui, dans leur parcours de labyrinthe, nous ouvrent un passage vers un nouveau monde, celui de notre intériorité la plus secrète.

Au vrai, nous ne contemplons pas les dorures et acryliques sur toile de Grégory Schulé. Ce sont elles qui nous contemplent, agissant comme des miroirs de ce que nous avons de plus mystérieux et de plus authentique dans notre être en devenir, encore inexploré.

Dominique Bourg: «Systèmes économique et juridique, modes de vie, tout est à repenser»

Le réchauffement climatique et la destruction accélérée de la biodiversité nous obligent à revoir toute notre organisation politique, économique et sociale, estime Dominique Bourg. Le philosophe et professeur ordinaire à l’UNIL conduit la liste Urgence écologie aux élections européennes du 26 mai.

En même temps que le groupe d’experts sur le climat (GIEC) publiait son rapport sur les effets d’un réchauffement climatique de 1,5 degré par rapport à l’ère industrielle, le 8 octobre 2018, la Banque de Suède décernait un «prix Nobel» d’économie à Paul Romer et William Nordhaus. Ce dernier, professeur à l’Université de Yale, avait suggéré dans un document de 2016 qu’un scénario «optimal» entraînant une augmentation de la température de 3,5 degrés permettait d’obtenir «une politique climatique qui maximise le bien-être économique».

Aux yeux de Dominique Bourg, cet exemple illustre «la dérive de ces économistes qui informent et conditionnent le monde politique en dépit du bon sens». Dès lors, le professeur ordinaire à la Faculté des géosciences de l’environnement de l’Université de Lausanne n’attend «plus rien» de nos dirigeants. Qu’ils soient marxistes ou libéraux, ils ont tous fait de la production et du commerce le principe cardinal du développement de nos sociétés, avec les conséquences écologiques désastreuses que l’on observe aujourd’hui sur le climat: vagues de chaleur, sécheresse, inondations, incendies, tempêtes. Avec en prime l’effondrement de la biodiversité dont l’état est encore plus grave que celui du climat. «Comparée à un réacteur nucléaire, la biodiversité serait en état de fusion».

 Un système juridique inadapté

Tout est donc à revoir dans le fonctionnement de nos sociétés. A commencer par notre système juridique totalement inadapté. Même la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, qui encadre pourtant les négociations internationales, stipule dans son article 3 que toute action en faveur du climat qui porterait atteinte au commerce international est à rejeter. Plus loin dans le temps, l’article 4 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 continue à influencer nos comportements. Il y est écrit que «la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui». Les nuisances prises en compte sont donc exclusivement directes. Si elles sont indirectes, comme celles qui affectent l’environnement, elles sont tolérées. Ne troublons surtout pas les marchés!

Pour accompagner un sursaut de conscience citoyenne que l’on commence à observer dans les marches pour le climat qui se multiplient, il faudrait selon Dominique Bourg ancrer dans la constitution des pays «un engagement de l’Etat, avec force obligatoire, à garantir la sûreté de la population en matière de climat et de biodiversité. Non pas une incitation mais bien une obligation».

Une troisième chambre avec une vision à long terme

Le philosophe et professeur ordinaire suggère la création d’une troisième chambre en plus des deux qui composent généralement les parlements. Comme il le décrit dans son livre «Inventer la démocratie du 21ème siècle (Editions Les Liens qui Libèrent)», cette troisième chambre qui ne voterait pas de lois serait dotée de quatre pouvoirs: une alerte (en envoyant des délégués suivre les travaux du parlement), un veto suspensif (en obligeant les parlementaires à rediscuter un projet de loi), une saisine du conseil constitutionnel et un repérage de toutes les initiatives allant vers une transition écologique et solidaire. Ses membres, non élus, seraient pour moitié des personnes ayant fait preuve de leur engagement et de leurs compétences (ONG, milieux académiques), avec examen de leur CV par une commission parlementaire, et pour l’autre moitié des citoyens tirés au sort.

Sans être la panacée, cette formule aurait le mérite d’inciter les élus à se focaliser sur des priorités vitales pour l’avenir de l’humanité. «Quoi qu’on fasse, reconnaît Dominique Bourg, les conditions de vie sur Terre seront bien plus difficiles à la fin de ce siècle qu’elles ne l’étaient il y a dix ans. Mais il y a encore de la marge pour éviter une planète à plus de trois degrés qui serait tout simplement invivable pour partie».

Bond du PIB avant une plus grande sobriété

Comment agir? Dans un premier temps, d’importants investissements nécessaires pour décarboner, passer à une économie circulaire, isoler les bâtiments, etc. feraient bondir le PIB. De quoi réjouir les libéraux! Ensuite, on entrerait enfin dans une société plus sobre, dans un nouveau paradigme dominé non pas par la technologie mais par le vivant. PLB

Lire aussi La Pensée écologique – Photo réalisée par Florian Barras  –

Jean-Michel Servet: «Diversifions nos monnaies pour les reconnecter au monde vivant»

Financiarisées à outrance, nos sociétés ne doivent pas tuer la monnaie, mais au contraire en créer de nouvelles, complémentaires aux monnaies nationales, suggère Jean-Michel Servet, professeur honoraire au Graduate Institute Geneva.

Faut-il sortir du capitalisme comme le clament certaines voix? «La financiarisation généralisée de notre monde nous a déjà fait sortir du capitalisme tel que le définissaient Karl Marx, John Maynard Keynes ou Adam Smith, à savoir une économie de production où la finance est au service des entreprises produisant des biens ou des services, et non l’inverse», observe Jean-Michel Servet. Les conséquences de cette financiarisation, le professeur honoraire à l’Institut de hautes études internationales et du développement, à Genève, les voit dans la «liquéfaction de notre société où la main d’œuvre est considérée comme de l’électricité ou du mazout, que l’on exploite selon les besoins, sans égards pour la personne humaine». Telle entreprise est délocalisée, et voilà ses collaborateurs «invités» à la suivre loin de leurs racines familiales, parfois sur un autre continent. «Le fossé entre le monde réel et celui de la finance a des conséquences directes sur la destruction de la nature, des rapports sociaux et des cultures».

Les monnaies locales créent du lien

Ce sombre constat brossé, faut-il en finir avec la finance? «Surtout pas, souligne Jean-Michel Servet, fort notamment de son expérience passée au conseil d’administration de la société de microfinance Symbiotics basée à Genève. Comme le sang qui relie et alimente tous les organes du corps humain, «la finance relie les hommes dans une interdépendance». Supprimer la monnaie qui dans sa pratique date de quelque 60.000 ans serait absurde. Il faut en revanche la diversifier, par des monnaies complémentaires, locales et fiscales, qui auront comme premier effet de «resolidifier notre société».

Les monnaies locales encouragent le relationnel sur des territoires non seulement en Suisse et en France mais dans de nombreux autres pays. Se développant sur des circuits courts qui rapprochent producteurs et consommateurs, plus de 40% des transactions en monnaies locales servent à acheter des produits provenant de l’agriculture biologique. Elles contribuent donc fortement à assurer la transition écologique et solidaire, non pas seulement celle inscrite sur un portefeuille ministériel mais celle qui se vit sur le terrain. L’eusko porté par l’identité basque et le Palmas au Brésil figurent parmi les plus monnaies sociales circulantes locales les plus célèbres.

L’enrichissante expérience du passé

«Nous vivons dans des sociétés amnésiques. «C’est si dommage de se priver des expériences du passé, ne l’oublions jamais», insiste Jean-Michel Servet. Dans les terres celtiques, on a retrouvé des dépôts de haches, instruments d’échange monétaire coupants mais qui ne coupaient pas les liens entre débiteurs et créanciers de toute sorte de dette. Une tradition conservée aujourd’hui quand, en offrant un couteau (suisse!), on reçoit une pièce de monnaie. Aujourd’hui, le mot anglais «bond» signifie à la fois opération financière et lien. « Oublier cette nécessité de lien, d’attachement à travers la finance, c’est dramatique. Il faut la reconstruire».

Pour l’introduction de la monnaie fiscale

Parmi les monnaies complémentaires figure aussi la monnaie fiscale. Elle permet à des collectivités publiques de régler leurs dépenses en donnant à leurs créanciers une reconnaissance de dette qui peut circuler et s’éteindre en payant des impôts. Cette technique de gestion de l’endettement en situation de crise a existé en Californie et a été proposé en Grèce mais refusé par le gouvernement de peur «des marchés» et de Bruxelles. «Autoriser un tel outil pour éviter les déficits budgétaires en monnaies nationales permettrait une nouvelle irrigation monétaire faisant sens», insiste le professeur. La dette, précisément, une catastrophe à éviter à tous prix? «Bien sûr que non car la dette crée un lien social, souligne-t-il. Prétendre que l’on ne doit rien à personne est néfaste».

Citoyens et entreprises n’ont nul besoin d’instruments financiers créés pour que l’argent fasse de l’argent et déclenchant des crises toujours plus dévastatrices. Spécialiste de la finance avec Solène Morvant-Roux au sein du comité scientifique de Zoein, Jean-Michel Servet entend donner du sens aux échanges monétaires, en les reconnectant avec la réalité du monde vivant. PLB

Lire aussi La Pensée écologique  – Photo réalisée par Florian Barras

 

Alain Karsenty: «Une redevance pour inciter les paysans à protéger la forêt»

Pour lutter contre la déforestation, l’économiste spécialisé dans l’agroécologie Alain Karsenty préconise un soutien financier aux agriculteurs qui s’engagent à protéger les écosystèmes.

 C’est l’arbre qui cache la forêt. La métaphore vaut pour la déforestation qui, loin de ralentir depuis un quart de siècle comme l’affirment les experts de la FAO, continue à s’aggraver. En effet, il ne suffit pas de considérer le nombre d’arbres plantés en mentionnant les nouveaux pins, eucalyptus ou hévéas. Ces derniers cachent une forêt naturelle en déclin continu, souligne l’économiste Alain Karsenty, chercheur au CIRAD, centre français de recherche agronomique pour le développement, et membre du conseil scientifique de la fondation  Zoein. La disparition de ces forêts naturelles entraîne une hausse de CO2 envoyé dans l’atmosphère, une perte de puits de carbone, une diminution des précipitations locales et un appauvrissement des sols comme en Indonésie où la destruction de dizaines de millions d’hectares de forêt par le feu a fortement compromis toute perspective d’agriculture durable.

Environ la moitié de la déforestation mondiale est due à l’abandon d’une agriculture rotative qui, si le temps de rotation est assez long, laisse aux arbres le temps de reconstituer. Sensiblement plus nombreux, les petits paysans disposant de moins d’espace et raccourcissent leurs jachères ou se sont sédentarisés. N’apportant pas de matière organique dans les sols, ils les épuisent. Par ailleurs, ils ne se contentent plus de cultures vivrières comme le manioc ou le riz mais se lancent dans des cultures pérennes et plus rémunératrices comme le cacao en Côte d’Ivoire ou au Ghana, ou dans l’élevage bovin au Brésil. Ces changements d’usage des terres font disparaître la forêt.

Les méfaits de l’agriculture commerciale

L’autre moitié de la déforestation est imputable à l’agriculture commerciale et à l’élevage à grande échelle pratiqués par de grandes firmes qui exploitent notamment du palmier à huile, du maïs ou du soja. Certes, des entreprises comme Unilever, Nestlé, Mars ou Mondelēz International ont pris des engagements pour respecter la forêt, mais elles sont de facto incapables de contrôler les agissements d’une kyrielle de sous-traitants, qui plus est dans des pays où le cadastre est défaillant, voire inexistant.

Et Alain Karsenty de pointer les ravages écologiques inhérents à l’huile de palme largement utilisée non seulement dans l’industrie alimentaire mais aussi comme biocarburant. «En prétendant substituer de l’énergie renouvelable à du pétrole, non seulement on ne réduit pas toujours les émissions de CO2 du fait de la destruction du stock de carbone représenté par une forêt naturelle dense ou une tourbière, mais en plus on sacrifie la biodiversité!» La forte demande des consommateurs en viande et en agro-carburant contribue largement à la destruction des forêts.

Intensifier écologiquement la production

Les remèdes? Il faut aider les petits paysans à intensifier leur production. Mais cela doit se faire de manière écologique, sans utilisation massive de produits phytosanitaires, en pratiquant par exemple l’agroforesterie. Le problème, observe Alain Karsenty, c’est le redoutable effet rebond: bénéficiant de nouveaux revenus, les paysans s’équipent mieux (tronçonneuses plutôt que haches) et accroissent souvent la pression sur les écosystèmes afin de continuer à accroître leurs revenus. En outre, ils se dirigent plus facilement vers des productions fortement rémunératrices, comme celle de l’huile de palme, délaissant leurs cultures traditionnelles et encourageant de nouvelles déforestations par d’autres paysans qui produiront les denrées alimentaires abandonnées par les premiers!

Paiement pour service environnemental

Pour éviter ce que les spécialistes appellent un «changement d’affectation des sols indirect», il est judicieux d’accorder des avantages monétaires  –  ou non –  aux paysans qui acceptent, par contrat, de conserver les forêts, de planter des arbres dans leurs champs (agroforesterie), ou de restaurer les écosystèmes naturels (à travers la régénération naturelle assistée). Ce mécanisme de paiement pour service environnemental (PSE) a fait ses preuves, notamment au Costa Rica et au Mexique. Il pourrait maintenant se diffuser en Afrique, notamment au Burkina Faso. Encore faut-il, pour que le PSE fonctionne, que les paysans soient juridiquement reconnus comme des partenaires disposant de droits fonciers clairement définis.

Comment financer le PSE? Au Costa Rica, un fonds est alimenté par une redevance perçue sur les carburants et l’eau potable. Au Mexique, la redevance ne concerne que l’eau, que les forêts d’altitude conservent en abondance. En Afrique, estime Alain Karsenty, une très faible redevance sur les unités téléphoniques, dont les opérateurs seraient les collecteurs, est imaginable. Ou encore une redevance sur la bière, les boissons sucrées ou les réseaux sociaux. L’expérience montre que lorsque le gouvernement d’un pays du Sud commence à financer son environnement, les bailleurs de fonds interviennent, à l’instar de la coopération allemande et de la Banque mondiale au Costa Rica. En Europe, pour aider le monde paysan à des transitions agro-écologiques, une formule proche du PSE est à l’ordre du jour de la politique agricole commune. (PLB)

Lire aussi La Pensée écologique  – Photo réalisée par Florian Barras  –

 

 

Yverdon-Les-Bains: l’avenir dans le rétroviseur?

Quand la gauche et la droite font alliance, ce n’est pas toujours pour le meilleur. Preuve en est l’accord abracadabrantesque conclu entre le PS et le PLR à Yverdon-les-Bains: tu me laisses créer une centaine de nouvelles places d’accueil parascolaire dit la gauche, tu me laisses construire un parking souterrain de 1000 places sous la Place d’Armes dit la droite. Donnant-donnant. Comme s’il y avait une relation logique entre ces deux investissements! Après que le Conseil communal a accepté, en mars dernier, la construction de ce parking devant la gare (la partie verdoyante de la Place d’Armes sur notre photo), des Yverdonnois résistants récoltent des signatures en vue d’un référendum contre ce projet. Ils reprochent notamment à ce dernier d’entraîner une augmentation de 35% du trafic dans un centre-ville déjà largement saturé.

Saut périlleux arrière

«Une telle construction va permettre d’offrir un bel espace paysager à la population et garantir un nombre suffisant de places de stationnement au centre-ville dans les prochaines années», écrit la Municipalité dans un communiqué. En fait, aucun arbre digne de ce nom ne pourra jamais pousser dans une terre de 60 centimètres d’épaisseur. «Le bel espace paysager» n’aura vraiment rien d’attrayant lors des étés qui, conséquence du réchauffement climatique, seront toujours plus longs et chauds. La concession de 70 ans attribuée à des entreprises privées pour réaliser ce parking ressemble plutôt à un saut périlleux arrière dans le 20ème siècle. Quel contraste avec la politique visionnaire suivie par un nombre croissant de villes, comme par exemple Oslo! En 2020, la capitale norvégienne aura supprimé l’essentiel des voitures particulières du centre-ville, en dehors de celles pour handicapés. «Les gens commencent à s’habituer à l’idée que la ville devrait être pensée pour les gens et non pas pour les voitures», souligne la conseillère municipale écologiste Hanna Marcussen, en charge du développement urbain.

Retour vers le futur

Au lieu d’entreprendre de gros et coûteux travaux auxquels participeront des camions, dont les innombrables allers et venues ne vont certainement pas favoriser le petit commerce, la droite et la gauche auraient été bien inspirées de s’entendre autrement: en favorisant des parkings à l’extérieur de la ville complétés par quelques parkings silos intra-muros, et surtout en développant massivement des transports publics confortables et conviviaux ainsi que de vraies pistes cyclables dont la ville est singulièrement dépourvue. Il est encore temps, pour les Yverdonnois, de faire un retour vers le futur.

(Trait libre publié dans Echo Magazine du 17 avril 2019)