Du plomb à l’or

Après l’ère du plus, de l’accumulation tous azimuts, voici venue l’ère du moins, de l’inéluctable diminution. Moins d’eau pure, de terres fertiles, de poissons, de matières premières indispensables à la vie et aussi moins de biens de consommation, de bagnoles, de smartphones et autres objets non vitaux: il faudra s’y faire. Le réchauffement climatique et l’effondrement de la biodiversité nous obligeront rapidement à bouleverser notre mode de vie dans nos sociétés industrialisées. Est-ce vraiment pour le pire?

La symbolique de la physique nucléaire nous ouvre une piste intéressante. Rêve des alchimistes depuis l’Antiquité, la transmutation du plomb en or est aujourd’hui techniquement possible mais fort difficile et coûteuse à réaliser. L’atome de plomb comprend 208 nucléons (82 protons et 126 neutrons), et celui d’or 197 nucléons (79 protons et 118 neutrons). En bombardant l’atome de plomb dans un grand accélérateur de particules, on pourrait arracher à ce dernier 11 nucléons (3 protons et 8 neutrons) pour en faire de l’or. Mais un tel bombardement pourrait durer des années pour un piteux résultat hors de prix.

Moins d’avoir, plus d’être

Mais ce qui nous intéresse ici, c’est ce que représentent symboliquement le plomb et l’or, ainsi que le passage de l’un à l’autre. Elément toxique, mutagène et potentiellement cancérigène, le plomb est pour les alchimistes le point de départ de tout travail spirituel. Quant à l’or, métal noble et précieux par excellence, il symbolise la pureté, la majesté et le principe divin dans la matière. Si nous admettons que deux natures – pour simplifier – habitent en chacun de nous, l’une inférieure qui nous attire vers de bas instincts égocentriques et l’autre supérieure qui nous élève vers des sentiments d’amour inconditionnel, passer de l’une à l’autre équivaut à transformer, psychiquement et spirituellement, notre plomb en or. Ce faisant, comme le plomb qui perd des éléments (en l’occurrence 11 nucléons) pour devenir de l’or, nous renonçons à de l’avoir…pour gagner de l’être!

En nous contraignant, nous qui vivons dans des pays riches, à vivre avec sensiblement moins de superflu et de gaspillage, la nouvelle ère nous fera goûter à une vie plus sobre et plus heureuse. L’humanité n’aura d’autre choix que de partager l’air pour respirer, l’eau pour se désaltérer, la terre pour se nourrir et le feu pour s’éclairer et se chauffer. Partager, c’est s’enrichir deux fois: de mon propre bonheur et de celui de l’autre. Le partage, c’est finalement une somme des valeurs ajoutées intérieures. Un nouveau PIB?

(Paru dans L’Echo Magazine de mercredi 11 septembre 2019)

Moi, ta bagnole

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends… Moi, je suis ta préférée, ta chose. Il y a, dans l’ordre secret de ton âme, moi, ta femme et ton chien. Moi, je suis ta bagnole, auto-immobile la plupart du temps, qui dors sur la place que la loi urbanistique m’a réservée, tout près de chez toi. Dès que tu sortiras pour aller chercher ton pain, dans la grande surface que l’on a tout spécialement conçue pour moi, bien à l’écart de la ville, tu ne pourras pas faire autrement que de me pénétrer dans mon intime carrosserie. Ce sera plus fort que toi. Après moins d’un siècle et demi de fidélité, j’ai su me rendre vraiment indispensable. Ton premier cadeau de Noël, quand tu étais tout petit, c’était déjà moi, en modèle réduit. Au fur et à mesure que tu grandissais, je prenais moi aussi de la bouteille jusqu’à te dépasser largement en poids.

Un PIB bien étrange

Impossible donc de te passer de moi. En France, la filière automobile emploie 440.000 salariés, en Allemagne, elle représente 13 % du Produit intérieur brut du pays. Kolossal! Cet étrange PIB qui grimpe quand il y a des accidents de la route qui blessent parfois méchamment ma tôle et provoquent des dommages collatéraux aux occupants qui n’ont pas su me protéger. En effet, plus il y a d’accidents, plus cela donne du travail notamment aux garagistes, ferrailleurs, assureurs, médecins, infirmiers, pompe-funèbres, autant d’activités rémunérées qui participent à l’enrichissement de la collectivité. Et quand les circonstances de la vie m’ont vraiment cabossée au point que je ne peux plus décemment sortir sans être la risée de tout le monde, tu ne peux faire autrement que de me larguer pour une nouvelle bagnole. Comme tu le fais d’ailleurs avec ta femme mais, j’en conviens, un peu moins souvent. Quoique…

Me voici enfin électrique

Après avoir pompé le pétrole des entrailles de la terre et l’avoir étalé sur tes routes, ou recraché dans l’atmosphère qui se réchauffe – ce qui je l’avoue est un tantinet culpabilisant – me voici enfin électrique. Bon, c’est vrai, il me faut des montagnes de métaux rares que possèdent tes amis Chinois pour fabriquer ma batterie. Mais oublies-tu que tu en as aussi besoin pour ton téléphone portable dont tu te sers joyeusement au volant? Certaines mauvaises langues affirment que, sur l’ensemble de mon cycle de vie, je génère presque autant de carbone qu’un diesel. C’est un peu agaçant, tous ces reproches. Heureusement, bientôt, en devenant autonome, je n’aurai plus du tout besoin de toi pour conduire ma vie. A moi la liberté!

Trait libre publié dans Echo Magazine du 21 août 2019

Lucidité et aveuglement face au crime d’écocide

Deux regards. D’un côté celui d’un chef indien qui voit son peuple et son pays détruits à grands feux. De l’autre celui du représentant d’un pays riche, la Suisse, qui vante les mérites de l’accord conclu avec les pays sud-américains du Mercosur.

“Il faut qu’on le fasse partir le plus vite possible.” Le chef indien Raoni ne mâche pas ses mots contre le président brésilien, alors que l’Amazonie, la plus grande forêt tropicale de la planète, est en proie à de graves incendies, provoqués essentiellement par la déforestation qui s’accélère. “Je pense que le président français et d’autres forces internationales peuvent faire pression pour que le peuple brésilien fasse partir [Jair] Bolsonaro et que le Congrès vote sa destitution”, avance, dans une interview à l’AFP, vendredi 23 août, le chef du peuple kayapo, qui se bat inlassablement pour le respect des droits des communautés indigènes.

« Il veut en finir avec la forêt »

“C’est une catastrophe, ce qu’il est en train de faire avec nous”, poursuit Raoni Metuktire au sujet du président d’extrême droite brésilien, qui encourage le développement de l’agriculture et de l’exploitation minière sur les terres indigènes. “Il veut en finir avec la forêt, avec nous, c’est vraiment terrible ce qu’il fait”, renchérit le cacique de 89 ans, figure internationale de la défense de l’Amazonie. “Dans le temps, les présidents du Brésil ne menaient pas des actions mauvaises, n’incitaient pas à la destruction comme ça. Et maintenant ce nouveau président fait tout de travers.”

“C’est [lui] qui excite ces gens, comme les fermiers. Ils l’écoutent. Ils pensent qu’ils ont tous les droits et se mettent à brûler les forêts” pour les remplacer par des cultures, ajoute le chef indien. “Il en va ainsi pour les coupeurs de bois, les chercheurs d’or. Ils se lâchent tous car sa parole les pousse à détruire la forêt beaucoup plus vite”, accuse Raoni.

Crime d’écocide

Voilà donc le regard lucide du chef indien sur les agissements criminels de Jair Bolsonaro. Car il s’agit bien d’un crime d’écocide qui va bien finir par s’imposer dans le droit international. Le constat de Raoni Metuktire est autrement plus pertinent que les déclarations du conseiller fédéral Guy Parmelin qui se félicite de l’accord conclu avec les pays sud-américains du Mercosur. Lequel, selon lui, n’a “rien à faire directement” avec la situation catastrophique en Amazonie.

Vraiment?

Jair Bolsonaro qui encourage la déforestation pour une agriculture intensive destinée à l’exportation notamment de viande et de sucre sud-américains, qui prive de soutien ou démantèle toutes les ONG brésiliennes favorables à l’écologie, qui méprise les peuples autochtones, les seuls à avoir encore une relation authentique avec le vivant, c’est donc ce président que la Suisse soutient et encourage par cet accord qui ne fait que renforcer l’œuvre destructrice du président brésilien? La Suisse ne devrait-elle pas plutôt soutenir Emmanuel Macron qui, fort tardivement il est vrai, s’oppose enfin à l’accord UE-Mercosur car il considère à juste titre que Jair Bolsonaro a menti sur ses engagements climatiques?

Deux regards, donc.

Celui, clairvoyant, du chef indien Raoni. Celui, aveugle, du conseiller fédéral Guy Parmelin.

 

Pub à dompter

 La publicité est sans doute l’un des plus fidèles miroirs de notre société déboussolée et ambivalente. Exemple: début juin, quelques jours avant que la canicule ne fasse tordre les rails et fondre le bitume, France 2 nous abreuvait quotidiennement d’une publicité de MSC Croisières. Juste avant le journal de 20 heures, cette société de navigation basée à Genève nous invite à de sublimes voyages de rêve sur ses magnifiques paquebots pouvant accueillir jusqu’à 5700 passages et 1700 membres d’équipage. Dépaysement assuré! Un soir, dans le journal qui suit cette pub, une étude de l’ONG Transport & Environnement nous révèle qu’en 2017 les 94 bateaux du leader mondial de la croisière de luxe, Carnival Corporation, ont émis à eux seuls dix fois plus d’oxyde de soufre autour des côtes européennes que l’ensemble des 260 millions de voitures du parc européen. Lesquelles sont aussi singulièrement sublimées par la pub.

A quelques minutes d’intervalle, la publicité nous incite donc à consommer sans retenue de la croisière de luxe et le journal d’information à ne plus participer à la destruction méthodique de notre planète. Un grand écart que pratique aussi à l’occasion Echo Magazine, qui critiquait dernièrement dans un article “les vols à 50 francs” et affichait, sur la page suivante, une publicité offrant des vols pour Malte à 47 francs!

La programmation du striatum

Au vrai, la publicité s’adresse à cette partie de notre cerveau appelée striatum que décrit fort bien Sébastien Bohler dans son dernier ouvrage Le bug humain (Robert Laffont). Le striatum est programmé pour poursuivre quelques objectifs basiques liés à sa survie, à brève échéance: manger, se reproduire, acquérir du pouvoir, le faire avec un minimum d’effort et glaner un maximum d’informations sur son environnement. Enfouie dans le tronc cérébral, se trouve une autre zone (appelée «aire tegmentale ventrale») qui approvisionne notre striatum en dopamine. Cette molécule biochimique provoque la sensation de plaisir et active le système de récompense/renforcement. Toujours plus de nourriture, de sexe, de pouvoir: nos neurones ne sont jamais rassasiés. Peu importe l’hyper-consommation qui pille la planète et met son écosystème en danger de mort! Les publicitaires de l’ancien monde n’en ont cure, tant que pour eux fonctionne la pompe à fric.

La conscience, ultime recours

Il y a heureusement un remède à ces dérives, c’est la conscience dont est doté l’être humain. Avide aussi de connaissances, notre striatum pourrait enfin s’en nourrir, pour le bien-être de la planète, donc de l’humanité. Avec, pourquoi pas, le concours de publicitaires d’un nouveau monde, qui nous encourageraient à réaliser de simples et authentiques croisières avec d’autres moyens, en harmonie avec la nature vivante.

Trait libre diffusé dans le dernier numéro d’Echo Magazine du 18 juillet 2019.

Lettre ouverte au futur rédacteur en chef de La Région

Monsieur le futur rédacteur en chef,

Vous allez donc avoir l’honneur et la joie de succéder à Caroline Gebhard, dont on ne sait toujours pas si elle a été sommairement licenciée ou tout simplement fortement poussée à démissionner, ce qui, vous en conviendrez, est tout différent.

J’écris « Monsieur » car j’imagine que le conseil d’administration de votre journal aura réfléchi à deux fois avant de nommer une femme à la rédaction en chef de La Région. Comme disait le général de Gaulle, cité par André Malraux, « avec les femmes, il faut s’attendre au meilleur comme au pire, c’est pour cela qu’il ne faut jamais les fusiller». En engageant Caroline Gebhard, le conseil d’administration de La Région a peut-être eu tort de suivre cette voie. Car c’est finalement le pire qui a prévalu et la rédactrice en chef a tout naturellement été fusillée.

Ce n’est pas parce que le canton de Vaud a commis l’impardonnable erreur d’être le premier canton de Suisse à accorder le droit de vote aux femmes en 1959 qu’il faut sans retenue continuer à faire confiance à ces dernières, dont l’esprit d’initiative et d’indépendance peut avoir de fâcheuses conséquences sur le bon déroulement de la vie dans la cité.

Permettez-moi donc, cher futur rédacteur en chef et aussi cher confrère, de vous donner, en toute modestie, quelques conseils dans votre nouvelle activité :

1 – Ne manquez jamais de couvrir tous les événements institutionnels de la ville d’Yverdon-les-Bains, sans exception. Car contrairement à ce que l’on enseigne aux jeunes journalistes, « l’institutionnel » est toujours d’un intérêt majeur. Réservez la première page à toute cérémonie officielle. Et ne croyez pas vous en sortir en faisant un reportage en profondeur sur, exemple pris au hasard, une nouvelle station d’épuration : c’est insuffisant. L’essentiel est de montrer que c’est bien grâce à nos élus que nos impôts sont judicieusement dépensés.

2 – Conséquence logique de ce qui précède, n’hésitez pas à retranscrire l’intégralité des discours officiels, surtout ceux du syndic de la Ville d’Yverdon-les-Bains, toujours riche en informations et particulièrement bien stylé. N’oubliez pas que votre journal constitue l’indispensable  “courroie de transmission”des autorités. Quelques citations, évidemment toujours sorties de leur contexte, laisseraient à penser que votre journaliste inexpérimenté n’a pas vraiment bien compris le message officiel. Ce qui serait fâcheux pour la réputation de votre journal. Par ailleurs, il est inutile de vous adresser à d’autres municipaux que le syndic car celui-ci s’exprime TOUJOURS au nom de la Municipalité, après avoir systématiquement tenu compte des avis de l’ensemble de ses collègues.

3 – Soucieux de l’importance capitale que vous accordez à l’image, ne manquez pas de publier des photos de nos autorités, surtout du syndic, pour les raisons exprimées plus haut. Des images statiques et bien posées, sous l’angle le plus flatteur dicté par les intéressés eux-mêmes, sont largement préférables à des images en situation. Ces dernières pourraient laisser croire à une bien malheureuse manipulation de votre rédaction.

En suivant ces judicieux conseils, Monsieur le futur rédacteur en chef de La Région, vous vous assurez un avenir glorieux à la tête de votre journal. Certes, il n’est pas exclu qu’à la longue le public finisse par se lasser, mais cela prendra sans doute un peu de temps. Il n’y a pas le feu au lac. L’important est d’agir en bonne conscience, dans le respect de l’éthique journalistique qui se reflète dans mes propos. Pour le reste, comme on dit chez nous, qui ne peut ne peut !

Veuillez croire, Monsieur le futur rédacteur en chef, à mes sentiments les meilleurs,

Philippe Le Bé.

 

 

 

 

Soutien à Caroline Gebhard, «pour la liberté de la presse»

«Nous nous sommes donc réuni-e-s pour affirmer notre soutien à Caroline Gebhard et à la presse yverdonnoise, et pour questionner son licenciement qualifié d’abusif et de brutal par son avocat Raphaël Mahaim». Mathilde Marendaz (notre image), Verte yverdonnoise, donne le ton à une manifestation rapidement organisée place Pestalozzi, vendredi en début de soirée à Yverdon-les-Bains. Qu’il s’agisse d’un licenciement brutal ou d’une démission forcée par les pressions, le départ de la rédactrice en chef du journal Nord vaudois La Région continue à susciter une vive émotion.

«Dévouée et reconnue unanimement par ses pairs, poursuit Mathilde Marendaz, Caroline Gebhard s’est distinguée par «la qualité de son professionnalisme hors pair et son dévouement sans compter». Et l’oratrice de se dire choquée de lire, dans le quotidien La Liberté, le président du conseil d’administration de La Région Philippe Dubath «décrire Caroline comme pas faite pour le métier et dotée d’un orgueil extraordinaire». Et Mathilde Marendaz de se demander: «Un homme aurait-il été licencié avec autant de facilité et de brutalité dans la même situation? En 2019, est-il toujours plus facile pour les hommes d’affirmer leur position et leur indépendance sans devoir subir ce genre de qualification»?

Séparation des pouvoirs

Après s’en être prise au conseil d’administration, Mathilde Marendaz décoche quelques flèches au syndic d’Yverdon-les-Bains Jean-Daniel Carrard, considérant comme «inadmissible» que ce dernier ait signé, au nom de la municipalité, une lettre se plaignant que le journal ne cite pas suffisamment ses propos ou ne retranscrive pas son image. «Monsieur Carrard, interpelle-t-elle, la liberté de la presse est un principe fondateur d’une démocratie saine. Les journalistes professionnels décident de la manière d’informer une région au travers d’un journal; ce n’est pas le rôle d’un exécutif que d’en contrôler le contenu. C’est la séparation des pouvoirs». Une remarque chaudement applaudie par la foule.

Chroniqueuse et collaboratrice occasionnelle de La Région, Valérie Gilliard observe de son côté que «les lecteurs fidèles n’ont pas manqué de remarquer l’augmentation de la qualité rédactionnelle depuis 2018: de nouvelles plumes plus inspirées et même plus aguerries ont trouvé leur place dans les colonnes du journal, qui par ailleurs conserve toute sa teneur régionale».

Le contraire d’un instrument-perroquet

Et Valérie Gilliard de conclure que «la presse doit être un organe réflexif, où des professionnels du discernement, les journalistes, offrent non seulement de l’information, mais encore et surtout une distance critique face au monde. Il ne s’agit donc pas d’un instrument-perroquet à l’usage des pouvoirs en place qui veulent être mis en valeur».

De nouveaux applaudissements appuient cette déclaration. Après le temps des discours, vient celui de la marche des personnes présentes à la manifestation jusqu’au siège du journal La Région, au cri de « Solidarité, liberté de la presse».

Sauvegarder la diversité

A n’en pas douter, cette affaire pose l’éternelle question de la liberté de la presse. Face à la déferlante des réseaux sociaux qu’une partie de la jeunesse gobe sans retenue, la presse joue un rôle majeur de discernement, d’analyse et de synthèse. Si les pouvoirs publics ne lui garantissent pas une indépendance totale en s’abstenant de l’instrumentaliser et en la protégeant aussi des milieux économiques, la presse risque de disparaître pour de bon. Il est encore temps, pour la société civile, de se réveiller et de sauvegarder la diversité des idées et des opinions.

 

 

“Les résidents, ce sont eux nos évangélisateurs”

Jean-Pierre Cap, aumônier aux Institutions de Lavigny et de l’Espérance à Etoy (VD), côtoie régulièrement des personnes avec déficience intellectuelle. Il leur ouvre les portes de la reconnaissance de ce qu’elles sont réellement, au-delà de leur handicap.

Dans la chapelle très lumineuse de l’Institution de L’Espérance, l’aumônier catholique Jean-Pierre Cap, accompagné de la pasteure Florence Lutz, s’adresse à une dizaine de jeunes participants assis en cercle dans une écoute attentive:

« Je vous parle aujourd’hui d’un certain Martin Luther…

  • … King ! enchaîne Elodie, d’une voix puissante et enjouée.
  • Ah tu le connais, réplique Florence Lutz, avec un brin de surprise émerveillée.
  • Il est né aux Etats-Unis en 1929, poursuit Jean-Pierre Cap, avant de faire circuler une photo où l’on voit un arrêt de bus réservé aux gens de couleurs. Grâce à cet homme, la ségrégation raciale a fortement diminué. Ecoutons un negro spiritual en pensant à tous ces gens qui se sont battus pour la justice».

Les quelque 300 personnes bénéficiant des services de l’aumônerie de L’Espérance ne sont pas, loin de là, aussi loquaces qu’Elodie. Mais quel que soit leur handicap mental, de l’épilepsie à la trisomie 21 en passant par le trouble du spectre autistique, elles sont invitées à participer aux temps de recueillement et de partage, aux célébrations diverses et œcuméniques ainsi qu’aux accompagnements individuels (entretiens, temps de prière, balades spirituelles).

«C’est un lieu prophétique», s’enthousiasme Jean-Pierre Cap qui court, ou plutôt se hâte lentement entre deux rendez-vous, conciliant autant que faire se peut ponctualité et souplesse.

Prophétique? «Les résidents ne font pas vraiment de distinction entre le fait d’être catholique ou protestant. Le Seigneur s’offre à eux. Jésus ne fait pas passer d’examen de catéchisme au publicain Zachée avant d’entrer chez lui. Il accueille sa soif de vérité. C’est dans cet état d’esprit que liturgie et communion se vivent ici». Mais cela n’empêche pas l’aumônier de répondre à des demandes précises formulées par des résidents imprégnés par la religion catholique et attachés à son rituel.

Sur un panneau d’affichage de l’aumônerie, une citation du peintre et sculpteur Alberto Giacometti résume bien l’atmosphère des lieux: «La grande aventure, c’est de voir surgir quelque chose d’inconnu, chaque jour, dans le même visage. C’est plus grand que tous les voyages autour du monde». La citation s’adresse notamment au personnel de l’institution, aux éducateurs, aux bénévoles (une quinzaine pour les célébrations dans la chapelle), à tous ceux qui seraient tentés par la routine, celle de ne plus voir, au-delà du handicap mental, le regard unique d’une femme ou d’un homme.

 «Les résidents, ce sont eux nos évangélisateurs, par leur authenticité», sourit Jean-Pierre  Cap. Quand ce dernier a accepté, il y a huit ans, de prendre la suite de son prédécesseur parti à la retraite, il avait déjà une expérience de quinze ans dans la pastorale catéchétique et de quinze autres années dans la formation d’adultes, avec un accent mis sur l’animation liturgique. Adolescent, il côtoyait déjà des enfants en situation de handicap mental. Sa mère leur enseignait le catéchisme dans la Cité du Genévrier, institution spécialisée à Saint-Légier (VD). Elle qui rêvait que ses quatre enfants deviennent religieuses et prêtres a vu ses vœux en partie se réaliser par la voie choisie par Jean-Pierre. Lequel a par ailleurs développé un talent de musicien. Après avoir accompagné les chants de première communion à la flûte à bec, il a donné des cours aux enfants de l’institution. Aujourd’hui, les sons de sa flûte continuent à faire vibrer les âmes à Lavigny et à L’Espérance.

En promenade avec Michel, puis un moment plus tard avec Wojciech dans le parc de l’institution, l’aumônier est à leur écoute. «Qu’est-ce qui a changé depuis quelques jours dans la nature?», demande-t-il tout en marchant. Le printemps fait exploser les bourgeons. Pas de réponse verbale. Qu’importe. Un sourire suffit à tisser la relation. La promenade se termine dans la chapelle. Signe de croix, chant, Notre Père. «Ne nous laisse pas entrer en tentation. Qu’est-ce que cela signifie? La plus grande tentation, c’est de ne plus faire confiance en Dieu». Les paroles de Jean-Pierre Cap sont-elles comprises? A voir les visages apaisés de Michel et Wojciech, elles sont comprises par le cœur.

Aller à l’essentiel, évacuer le superflu, c’est la seule voie possible quand on s’adresse à des personnes déficientes intellectuelles. Avec sa collègue Corine Richard, aumônière protestante de l’Eglise évangélique réformée du canton de Vaud, Jean-Pierre Cap commente une brochure du FALC, «Facile à lire et à comprendre». Les phrases ne contiennent que quelques mots qui sont reformulés: foi devient confiance en Dieu, un disciple devient un humain qui suit et écoute Jésus, etc. «Notre tâche consiste à rendre les notions intelligibles sans infantiliser ceux à qui elles sont adressées», soulignent les deux aumôniers.

Dans un groupe de parole qui depuis trois ans se réunit une fois par mois, les sept participants abordent le thème du jour: les sentiments. «Comment vous sentez-vous ce vendredi matin?», interroge Jean-Pierre Cap.  Sur une table sont posées des figurines qui illustrent un large éventail d’états d’âme: je suis content, angoissé, fatigué, triste, je me sens fort. «Il ne faut jamais hésiter à demander de l’aide, aux amis, aux aumôniers, aux psy…et aussi à Dieu!», poursuit l’aumônier-animateur dans un sourire. Les langues se délient peu à peu. Deux psaumes vont conclure la séance, l’un exprimant l’angoisse et la détresse, l’autre la joie. «Dire merci à Dieu pour ses réalisations, merci à Lui d’avoir fait de notre corps une si grande merveille, c’est fondamental pour des personnes stigmatisées par la société. Au-delà de leur handicap mental, il y a Aurèle, André, Bernard, Alexandre, François… »

Ce groupe de parole rassemble des personnes capables de verbaliser ce qu’elles vivent. Mais comment agir avec celles qui n’y parviennent pas? Les aumôniers ne prennent-ils pas le risque de les instrumentaliser? «Nous respectons la sphère spirituelle des gens et nous nous gardons bien de faire du prosélytisme, se défend Jean-Pierre Cap qui affirme agir «au feeling». Quand il décèle chez une personne une aspiration à vivre une spiritualité, il en parle aux éducateurs qui lui suggèrent de participer à une rencontre d’échanges ou à un office religieux. «Nous privilégions une approche sensorielle qui aide chacun à avoir un contact avec son for intérieur». Quant à certaines familles des résidents qui ont confié leur proche aux Institutions, on ne les revoit parfois qu’au moment des obsèques de celui-ci. Les contacts sont néanmoins plus fréquents avec les jeunes pensionnaires. «C’est souvent, pour les familles, une souffrance et une charge énormes», commente l’aumônier. PLB

 

300 bénéficiaires

L’Institution de Lavigny est née en 1906 d’un coup de cœur. Bouleversé par le décès tragique d’un enfant épileptique, le pasteur vaudois Charles Subilia mobilise les fortunes et les autorités de l’époque pour créer un «asile destiné aux malades ne pouvant être admis dans les établissements de bienfaisance, et aux épileptiques». Aujourd’hui, les aumôneries protestante et catholique de l’institution sont présentes dans quatre départements: l’hébergement pour 120 personnes sur le site de Lavigny et 80 dans des bâtiments aménagés à Morges, l’hôpital  spécialisé dans la réhabilitation neurologique, l’école «La Passerelle» qui accueille des enfants et adolescents en difficulté de développement et d’apprentissage et les ateliers qui offrent des places de travail en milieu protégé. Avec en plus une centaine d’externes, au total 300 personnes peuvent bénéficier des services de Jean-Pierre Cap (Eglise catholique), Corine Richard et Evelyne Jaton (Eglise protestante).

 

Une expérience sous-estimée

 Dans le canton de Vaud, il n’y a que 2,5 emplois d’aumôniers catholiques à temps plein pour environ 2500 personnes au sein d’institutions spécialisées dans le handicap mental. Les vocations sont rares. Si le salaire d’un aumônier (7200 francs brut par mois à 100%) n’est vraiment pas sa première motivation, ce dernier pourrait espérer que l’Eglise tienne davantage compte de son exceptionnelle expérience sur le terrain. Même si, formé à l’Institut romand de formation aux ministères avec des cours dispensés par l’Université de Fribourg et une formation continue spécialisée, il n’a pas les diplômes d’un théologien universitaire.

Texte et images: Philippe Le Bé – Paru dans Echo Magazine du 27 juin 2019

 

Parole de sagesse

«Pas de relation sexuelle avant le mariage!» C’était la recommandation de ma mère dans les années 1970. Près d’un demi-siècle plus tard, quand ne pas sauter de joie devant un mariage gay risque de nous conduire tout droit au bûcher des temps modernes, cette douce injonction pourrait être considérée comme le sommet de la ringardise. Pourtant, en ce joli mois de juin qui voit fleurir des mariages dont la moitié se soldera par un divorce, je finis par me demander si ma mère n’avait pas raison. Une grande sagesse, et non une péremptoire leçon de morale, aurait dicté ses paroles. Combien de fois ai-je rencontré des personnes m’avouant ne plus du tout s’entendre avec leur partenaire qu’elles n’arrivaient cependant pas à quitter, liées par une sorte d’attachement sexuel qui les emprisonnait littéralement! Ou encore des personnes s’imaginant régler leurs différends avec leur conjoint(e) par une «nuit d’amour» qui ne faisait qu’embrouiller les esprits et ne réglait rien du tout. Finalement, ai-je fini par comprendre, l’acte sexuel créé des liens très puissants qui peuvent masquer une authentique relation durable. Laquelle ne devrait pas se construire sur du sable mouvant.

Physique, sentimental et intellectuel

Comme le suggère à la jeunesse le philosophe et pédagogue Omraam Mikhaël Aïvanhov, dans un numéro de ses œuvres complètes intitulé «L’amour et la sexualité» (Editions Prosveta), «examinez bien si vous êtes tous les deux en parfaite harmonie dans les trois plans physique, sentimental, intellectuel ou si vous cédez seulement à l’attrait du plaisir. Si, sur des sujets importants, votre partenaire et vous avez des opinions divergentes, ne vous dites pas: – Oh cela n’a aucune importance, à la longue on se comprendra, on s’arrangera. –  Ce sera tout le contraire. Au bout de quelque temps, une fois lassés de certains plaisirs et quand le sentiment à son tour sera émoussé, vous vous apercevrez que vos idées, vos tendances, vos goûts sont trop divergents. Et voilà les disputes, les déchirements, voire les séparations».

Comme un feu de cheminée

Dès lors, l’acte sexuel entre deux amoureux devrait être l’aboutissement et non le début d’une relation. Comme les grosses bûches d’un feu de cheminée qui ne s’enflamment que lorsque brindilles, petits bois et bois moyens ont progressivement créé assez de lumière et de chaleur: pour le jeune couple, assez de sagesse (lumière) et d’amour (chaleur) pour engendrer la vie, qu’elle soit physique ou spirituelle. Au vrai, la précieuse fidélité se prépare comme on prépare un feu de cheminée. (Trait libre paru dans Echo Magazine du 19 juin 2019)

 

 

 

Les jours du Trompeur sont comptés

Ricardo Salles, ministre brésilien de l’environnement du président Jair Bolsonaro estime que son travail consiste plus «à défaire qu’à faire». Dans un récent entretien à la radio Jovem Pan, il fustige les «gouvernements de gauche de ces vingt dernières années» qui ont, selon lui, développé un «appareillage idéologique et bureaucratique (…) freinant le développement économique du pays». Le ministre démantèle une à une les agences étatiques environnementales. «Un arbre, nous le savons désormais, est de gauche», raille l’écrivain Antonio Prata dans une tribune au quotidien Folha de São Paulo.

Autant dire que la destruction de la forêt amazonienne pourrait s’amplifier avec les terribles souffrances des peuples qui y vivent et les conséquences incalculables pour notre planète. Dans le palmarès des crimes d’écocide, Donald Trump est désormais talonné par Jair Bolsonaro et bien d’autres marionnettes à la botte des industries les plus néfastes à l’écologie.

Qui donc, dans l’invisible, tire les ficelles de ces destructeurs de l’humanité? Notre société contemporaine occidentale, gonflée de vaines certitudes, a vite fait d’évacuer le Trompeur, celui qui divise, qui désunit. Pourtant, comme l’écrit malicieusement Charles Baudelaire, «la plus grande des malices du diable est de faire croire qu’il n’existe pas». Au vu du nombre croissant de cinglés ou de cyniques qui dirigent le monde, je suis tenté par le désespoir. Alors, je me plonge à nouveau dans la lecture de mon livre de chevet, Dialogues avec l’ange (Aubier), un récit authentique retranscrit par Gitta Mallasz que j’ai eu le bonheur de rencontrer. Et j’y trouve cette parole des anges: «Le temps du Menteur est fini. Ce qu’il a voulu – la puissance qui lui avait été donnée – lui sera reprise (…) Le mensonge se meurt, ses jours sont comptés.

“Le mal n’existe pas, mais seulement la force non transformée”

C’est Lui qui dit: Assez ! La fin est le commencement. Les démons deviennent de nouveau des Anges. Ecoutez bien! Tout cela, tout ce qui a été annoncé, se passe en vous-même…en vous-même!». Plus loin, une autre parole: «Tu accueilles en toi le mal et tu le transformes en bien. Car le mal n’existe pas, mais seulement la force non transformée».

Voilà peut-être la clé. Les pantins que les peuples élisent ne seraient que les miroirs de leurs démons intérieurs. A quoi bon, dès lors, vouloir les déboulonner si ces peuples ne réalisent pas leur propre transition intérieure? Indispensable expérience, individuelle et collective, sans laquelle serait vaine toute transition écologique et solidaire.

(Trait libre publié dans le dernier numéro d’Echo Magazine du 16 mai 2019)

 

Lumineuses calligraphies

Exposition Encore trois semaines pour découvrir les œuvres de Grégory Schulé, exposées jusqu’au 2 juin 2019 à l’hôtel La Prairie, à Yverdon-les-Bains. Un magnifique parcours initiatique dans de nouvelles dimensions.

« Mal barrés ». C’est le titre de l’exposition de Grégory Schulé, artiste yverdonnois devenu maître dans la calligraphie abstraite dont les dorures à la feuille nous font pénétrer dans un univers intime et magique. Avec sa technique de pochoir découpé au cutter, celui qui aime bien se qualifier de «métalligraphe» s’est plongé dans le monde glacé des code-barres qu’il transforme en végétaux vibrant d’une étonnante vie.

«J’ai redonné de la liberté à ces code-barres dont nous sommes si dépendants, nous, les mal barrés», sourit Grégory Schulé qui donne un sens profond à toutes ses créations.

Si Grégory Schulé était horloger, il serait un expert en grande complication, tant ses œuvres sont finement ciselées. Mais ces dernières n’en demeurent pas moins d’une lumineuse clarté, avec ses lignes de force qui, dans leur parcours de labyrinthe, nous ouvrent un passage vers un nouveau monde, celui de notre intériorité la plus secrète.

Au vrai, nous ne contemplons pas les dorures et acryliques sur toile de Grégory Schulé. Ce sont elles qui nous contemplent, agissant comme des miroirs de ce que nous avons de plus mystérieux et de plus authentique dans notre être en devenir, encore inexploré.