Un peu d’imagination, Yverdon!

La construction d’un parking souterrain sous la place d’Armes à Yverdon-les-Bains n’a pas fini de soulever des passions. Son redimensionnement (de 1000 places à 430) proposée par la Municipalité à majorité gauche-verte suscite l’ire du PLR. Lequel envisage de déposer une initiative populaire qui obligerait ladite Municipalité à augmenter la taille de ce parking, « un peu sur le modèle victorieusement utilisé dans le cadre de la route de contournement choisie par le peuple yverdonnois » écrit le quotidien La Région. Ainsi, après avoir décidé en 2012 la construction plus que laborieuse d’une telle route destinée à décharger le centre-ville du trafic, les Yverdonnois seraient invités à cautionner un immense parking destiné à aspirer un maximum d’automobiles vers le centre-ville. Gribouille n’aurait pas fait mieux !

S’inspirer d’exemples réussis

L’un des arguments du PLR est de redouter que l’attractivité voire la survie du centre-ville et de ses commerçants ne soit gravement menacée sans un méga parking. Sans revenir sur l’aberration écologique d’une telle réalisation qui en plus d’attirer un nombre croissant d’automobiles empêcherait tout développement de grands arbres devenus indispensables avec le réchauffement climatique, il serait peut-être judicieux que les Yverdonnois jettent un regard sur ce qui se passe ailleurs. Toujours plus nombreuses sont en effet les villes, moyennes ou grandes, qui dans le monde évacuent l’automobile de leur centre, pour le bien-être de tous leurs habitants, y compris des commerçants. Évidemment, il ne suffit pas de dire stop à la voiture sans prendre des mesures d’aménagement du territoire qui engagent les prochaines générations pour des décennies.

Ljubljana, ou l’histoire d’un pari fou réussi

Parmi les réalisations qui méritent notre attention, il y a l’exemple remarquable de Ljubljana, capitale de la Slovénie (notre image d’ouverture). Comme le révèle un récent reportage de France 2 dont s’inspire, dans un article, l’association Rue de l’Avenir active en Suisse romande, le centre-ville de Ljubljana a le même niveau sonore qu’une forêt. Plus aucune voiture n’y circule, pas même des taxis. Si au début les habitants ont manifesté leur mécontentement, ils se montrés enthousiastes un an plus tard, louant une ambiance paisible. Quant aux commerçants, ils se frottent les mains. En cinq ans, certains d’entre eux ont vu leur chiffre d’affaire augmenter de 30% !

En effet, en 2007, Ljubljana s’est lancée un pari fou : débarrasser progressivement son centre des voitures. Elles n’ont pas été interdites, mais tout a été aménagé en fonction d’un périphérique urbain. Avant d’entrer dans la ville, de grands parcs de stationnement sont là pour se garer. On peut monter gratuitement dans un bus pour aller dans le centre, et peut-être se diriger vers les nombreux râteliers à vélo.

 

De la ville amie des voitures à la ville amie des piétons

« Cinq ponts ont été construits pour raccourcir les temps de trajets des habitants, et les trottoirs ont été abaissés », explique la journaliste Diane Schlienger, de France 2. Des voiturettes électriques et gratuites emmènent touristes et habitants où ils veulent. La ville n’est ouverte aux véhicules qu’entre six et dix heures du matin, pour les livreurs. Chaque jour, à l’aube, c’est une course contre la montre. Les conséquences positives de la piétonisation sont spectaculaires et la fréquentation du centre-ville n’a fait qu’augmenter.

Ljubljana est également passée avec succès d’une ville amie des voitures à une ville amie des piétons, réduisant ainsi les niveaux de pollution et de bruit. La baisse du niveau du bruit routier est spectaculaire. Les surfaces piétonnes ont été augmentées de 620 % grâce à la fermeture du centre-ville (10 hectares) à tous les véhicules motorisés.

Un aménagement du territoire à redessiner

Certes, Yverdon-les-Bains n’est pas Ljubljana et comparaison n’est pas raison. Mais les Yverdonnois ne devraient-ils pas revoir sérieusement l’aménagement de leur territoire plutôt que de rafistoler un projet du siècle dernier ? Laisser les automobiles à l’extérieur de la ville (par exemple à Y-Parc) implique un réseau de transports publics infiniment plus élaborés et confortables que ceux que nous connaissons aujourd’hui, à l’image de ce qu’a réalisé Ljubjana. Par ailleurs, un effort substantiel devrait être entrepris pour dessiner de vraies pistes cyclables aujourd’hui inexistantes. Bref, il s’agit ni plus ni moins de (re)construire une ville du XXIème siècle.

 

 

Quand les arts font vibrer les menhirs à Yverdon-les-Bains

Samedi 29 et dimanche 30 octobre 2022 à l’Aula Magna d’Yverdon-les-Bains, un concert a rendu hommage aux menhirs de la cité lacustre. Un spectacle inoubliable d’images, de son et de poésie d’une haute intensité, sous l’égide de l’association des amis d’atempy

Mémoires de menhirs, c’est un florilège d’alliances qui font éclore un spectacle de sons et de couleurs d’une belle intensité: alliance d’un photographe, d’un vidéaste, d’une chanteuse lyrique, d’un pianiste d’un flûtiste et d’un conteur; alliance des mondes minéral, végétal et animal; et enfin alliance d’une cité, Yverdon-les-Bains, et de sa mémoire plusieurs fois millénaire.

D’emblée le spectateur est baigné dans l’atmosphère minérale des menhirs photographiés par Cédric Bregnard et mis en scène par le vidéaste Ruben Glauser. Quelques-uns des quarante-cinq statues-menhirs de Clendy, érigés il y a plus de 6000 ans au bord du lac de Neuchâtel, sont projetés par un beamer en fond de scène. En regard de ces lourdes pierres taillées en forme humaine et qui constituent le plus important site mégalithique de Suisse, la flûte très allègre et légère de Christian Delafontaine offre un contraste étonnant. Avec l’interprétation de Mandata, une pièce du compositeur et flûtiste espagnol Francisco López.

 

Le mariage de tous les arts…ou presque

Longtemps immergés puis progressivement découverts, les menhirs de Clendy ont été dans le passé plongés dans une forêt verdoyante. Une voix nous le rappelle, limpide, cristalline, se faisant aussi puissante que tendre. La voix soprano d’Elodie Favre nous ouvre les portes de la nature vivante si chère aux romantiques. Les deux poèmes de Ronsard «Rossignol, mon mignon» et «Ciel, air et vent», mis en mélodie avec flûte par Albert Roussel, sont illustrés, toujours en projection, par des dessins à l’encre de Chine qui se muent par des fondus-enchaînés en photographies de végétaux, puis d’animaux. Deux pièces de Gustav Mahler donnent à Élodie Favre l’occasion de subtilement ciseler deux poèmes lyriques de Friedrich Rückert. Avec les œuvres de Maurice Ravel (une Pavane pour une infante défunte magnifiquement interprétée par Bernardo Aroztegui), Mel Bonis, Franz Liszt, Richard Strauss et Camille Saint-Saëns, la chanteuse, le pianiste et le flûtiste nous offrent un répertoire d’une grande variété. Qui plus est, entre les pièces chantées et jouées, Sergio Belluz nous lit des textes choisis par Nathalie Vuillemin, professeur de littérature à l’Université de Neuchâtel, en relation avec les éléments du vivant. De Roger Caillois à Victor Hugo, en passant par Victor Segalen, Albert Camus et Marie-Hélène Lafon, ces cinq textes enrichissent encore plus un spectacle qui a vraiment pour vocation de marier différentes expressions artistiques. Il ne manque plus que l’art chorégraphique pour faire danser les menhirs!

 

La mémoire de l’histoire et des ancêtres

 A relever, une première, une création composée par le pianiste Bernardo Aroztegui, avec pour titre surprenant: Phényléthylamine. Ce nom insolite désigne un alcaloïde qui favorise l’humeur positive en libérant des neurotransmetteurs! L’auteur de ce texte mis en musique est Lucas Moreno, poète et nouvelliste suisse-uruguayen. Bernardo Aroztegui s’est inspiré de la structure mathématique du poème. «Cette structure conditionne les hauteurs, les rythmes. Tout est programmé, je n’avais qu’à analyser le poème» souligne modestement le compositeur-interprète. Le résultat est saisissant: Cordes pincées, jeu d’aimants sur la harpe du piano; glissando, chuchotements, éclats de la voix; jeu d’air de la flûte.  Voilà bien les ingrédients d’une étonnante musique enrichie de quatre plages d’improvisation!

Mais contrairement à ce que laisserait croire son titre, il y a de la violence et de la tristesse dans cette création. Et pour cause. «Lucas Moreno et moi, nous sommes nés sous un régime de dictature en Uruguay», relève Bernardo Aroztegui. Sans que cela ne soit explicite, l’œuvre semble en effet imprégnée des souffrances d’une dictature militaire qui, de 1973 à 1984, a entraîné le pays dans l’une des pires répressions au monde avec un prisonnier politique pour 450 habitants.

Imaginé durant les années sombres du Covid, «ce concert met en scène des menhirs qui sont aussi les témoins de ceux qui nous ont quittés, ils sont la mémoire du temps qui passe», souligne Élodie Favre.

 

Lente germination d’une fructueuse collaboration

 Au vrai, la collaboration avec Cédric Bregnard ne date pas d’hier. Il y a environ cinq ans, le photographe et Bernardo Aroztegui partageaient le même atelier dans le site de l’ancienne usine Leclanché où l’école de Musique atempy développe désormais ses activités d’enseignement et de création dans ses propres murs. Le pianiste s’exerçait à l’improvisation quand le photographe élaborait des projets artistiques en explorant l’univers du monde végétal avec l’encre de Chine. Cédric Bregnard est notamment l’initiateur du projet Racines du Ciel Performances qui a pour but d’organiser et de guider la réalisation des dessins collectifs monumentaux à l’encre de Chine, par des centaines de participants de tous âges. Ce sont notamment certaines de ces créations qui sont projetées dans le concert Mémoire des menhirs.

«Contacté par le Festival du Castrum qui m’a demandé de faire une œuvre sur un symbole fort touchant les Yverdonnois, je me suis alors intéressé aux menhirs après m’être plutôt tourné vers les arbres», relève Cédric Bregnard qui, ensuite, a fait appel au vidéaste Ruben Glauser. «Celui-ci nous a permis de synchroniser les images projetées avec la musique». Dès lors, «collaborer avec Cédric Bregnard et Ruben Glauser sur ce projet s’est imposé naturellement», souligne Élodie Favre.

 

Les arts au service du patrimoine de la région

Mettre en valeur le patrimoine de la région par des concerts, c’est l’un des objectifs de l’école de musique atempy dont Élodie Favre (chant) et Bernardo Aroztegui (piano) sont les animateurs avec Cristina Bellu (violoncelle). Ainsi ont notamment été visités musicalement le temple de Chêne-Pâquier, les rues d’Yverdon-les-Bains lors du festival de musique baroque Airs Libres, etc. En 2020, l’événement Yverdon au temps des compositeurs a pour la première fois été réalisé avec le concours du musée d’Yverdon et région. Samedi 29 octobre, c’est d’ailleurs Corinne Sandoz, conservatrice des collections de ce musée, qui a introduit le concert en rappelant l’histoire six fois millénaire des menhirs. Un lointain passé que seuls les arts peuvent rendre encore bien présents dans les esprits car ils touchent aussi bien la raison que le cœur.  

 

 

 

Androgynie spirituelle

Au risque de perdre la vie, les femmes sont toujours plus nombreuses à sortir dans la rue pour crier leur colère. Surtout en Iran où elles protestent contre le port obligatoire du hijab et plus généralement contre la terrible oppression d’un régime autoritaire, mais aussi ailleurs dans le monde et notamment au Soudan où elles exigent l’abolition de la peine de mort par lapidation pour adultère.

Signe encourageant, les hommes se joignent désormais aux manifestantes. En plus de leur immense soif de liberté, sans pour autant en être vraiment conscients, ils délivrent ce message implicite: en méprisant la femme, l’homme se méprise et renie une partie de lui-même. Car les principes masculin et féminin sont tous les deux présents en chacun de nous, quel que soit notre sexe. Le principe masculin représente l’esprit qui crée la route, impulse, cadre, structure, ensemence les idées. Le principe féminin représente la matière. Il est lié relié à la Terre, aux émotions, aux éléments, au mouvement et à la transformation.

Symboliquement, dans les traditions les plus anciennes, le principe féminin est représenté par un triangle avec la pointe dirigée vers le bas. C’est aussi l’image de l’eau qui s’écoule. A l’inverse, le triangle dont la pointe est dirigée vers le haut représente le principe masculin. C’est le feu qui s’élève. Rassemblés, les deux triangles forment un hexagramme, le sceau de Salomon. L’esprit a besoin de la matière pour s’incarner, et la matière a besoin de l’esprit pour être animée, vivifiée. C’est le mariage du masculin et du féminin. Inutile de changer de sexe pour y parvenir!

N’ayez donc pas peur, les hommes, de votre principe féminin. Il ne demande qu’à vous aider à grandir dans l’accueil d’une nouvelle conscience riche en intuition, en sensibilité et en intériorité. Et vous les femmes, développez votre principe masculin nourri de force, de volonté et de rationalité, sans vous croire obligées de singer les hommes. L’androgynie spirituelle, c’est l’avenir de l’homme et de la femme.(Chronique parue dans Écho Magazine du 26 octobre 2022)

 

 

 

Les anges, mes amis

C’est vrai, je l’avoue, j’ai un faible pour les anges. Ce n’est pas à cause de Joséphine ange gardien, cette série télévisée qui a l’immense mérite de nous présenter en soirée autre chose que des scènes de ménage ou des scènes de crimes. Ce n’est pas non plus pour être dans le vent du New Age, qui avec le temps finit par prendre quelques rides. Non, si j’ai un faible pour les anges, c’est tout simplement parce qu’ils continuent à croire en nous, les humains, même si nous ne croyons pas vraiment en eux. Franchement, il faut le faire ! Quand je considère le soin que nous mettons à bousiller notre merveilleuse planète – aux dernières nouvelles, l’eau de pluie sur Terre est partout impropre à la consommation à cause de la présence de produits chimiques toxiques dépassant les seuils recommandés, selon une étude menée par des scientifiques de l’Université de Stockholm – quand je vois les ravages humains et écologiques provoqués par le Russe Vladimir Poutine, le Chinois Xi Jinping, l’Américain Donald Trump ou le Brésilien Jair Bolsonaro, pour ne citer que ces super egos dépourvus de toute conscience planétaire, je me dis que les anges font preuve d’une infinie patience.

A leur place, je ferais appel à leur patron, l’archange Michaël, pour qu’avec son épée flamboyante il débarrasse la Terre de toutes ces forces négatives qui nous empêchent individuellement et collectivement d’avancer dans la lumière. Mais voilà, au vacarme de notre agitation, les anges préfèrent le silence de leur intercession. Ils continuent à nous transmettre, inlassablement, le Souffle de l’Amour inconditionnel du Tout Autre (ou de Dieu, si vous préférez), probablement convaincus que ce Souffle finira bien par traverser les couches opaques de notre psyché. Quelle persévérance ! A bien y réfléchir, ces forces négatives qui me hérissent le poil ne me sont pas si étrangères. C’est sans doute pour cela que j’ai bien du mal à les supporter. Je ne suis donc pas mécontent que l’archange Michaël ne brandisse pas trop vite son épée. Et qu’il me laisse encore un peu de temps pour que j’allège mon propre ego en m’approchant de mes amis les anges. S’ils ont des ailes, c’est bien parce qu’ils se prennent à la légère ! (Chronique parue dans Écho Magazine du 7 septembre 2022)

Ella-Mona Chevalley : « L’urgence climatique doit être au cœur de la politique communale »

Après le départ en cours de mandat de Jean-Daniel Carrard au sein de la Municipalité d’Yverdon-les-Bains, son parti le PLR espérait l’élection tacite d’un successeur appartenant au même mouvement. Mais c’était sans compter les autres partis bien décidés à décrocher la timbale. A droite, on se bouscule au portillon. François Armada (PLR), Pascal Gafner (UDC), Anne-Laure Vallon (Le Centre) et Laurent Thiémard (Vert’libéraux) sont candidats à un premier tour programmé le 25 septembre prochain. A gauche, en revanche, c’est une seule candidate qui se présente, soutenue par le PS et les Vert-e-s. Ella-Mona Chevalley (24 ans), cheffe du groupe des Vert-e-s et solidaires au Conseil communal de la Ville, se lance à l’assaut de l’exécutif yverdonnois. Elle se démarque des autres candidats par son militantisme pour les causes féministe et climatique, notamment au sein de la Grève du Climat. En 2020, elle n’a pas hésité à taguer sur les murs de la ville lors d’une journée internationale des femmes ou à déverser du charbon dans le hall d’UBS. Ella-Mona Chevalley, diplômée d’un master de politique environnementale à l’EPFZ, souhaite-t-elle désormais entrer sagement dans le rang d’une institution politique classique ?  Entretien.

 

Ella-Mona Chevalley, comment concilier des actions non violentes mais illégales avec une candidature dans un exécutif municipal, démarche on ne peut plus légale ?

Face à l’urgence climatique et aux conséquences sociales qui en découlent, nous ne pouvons pas nous permettre de faire la fine bouche. Il nous faut agir partout où cela est pertinent. Éveiller les consciences par des actions fortes me semble indispensable. Si j’ai été élue au Conseil communal d’Yverdon-les-Bains, c’est aussi parce que j’ai été active sur le terrain, notamment lors de la journée internationale des femmes. Je ne regrette pas mes actes de désobéissance civile. Si je le faisais, je trahirais celles et ceux qui ont voté pour moi. Et ils l’ont fait précisément afin que je mette l’urgence climatique au cœur de la politique communale, un thème éclipsé par la droite.

 

Si vous étiez élue à l’exécutif de la ville, auriez-vous la même attitude ?

Sans doute pas. Mon rôle serait différent de celui d’un membre du corps législatif qui fait pression auprès de la Municipalité par des actions plus militantes, mais j’agirais avec les mêmes convictions et le même idéal. Une vie d’engagement amène autant à se confronter à la police et à des procès qu’à participer aux décisions politiques d’un législatif. Le but de tout cela est de répondre à la nécessité d’agir pour un tournant écosocial.

 

Vous pensez vraiment pouvoir changer, de l’intérieur, un système que vous contestez ?

 Je ne pense pas que l’on puisse révolutionner un système politique de l’intérieur. Mais on peut au moins être présent dans cette arène pour souligner et défendre l’urgence climatique et sociale tout en s’engageant à améliorer la vie des gens au quotidien.

Concrètement comment voyez-vous votre action ?

 Je crois à la pluralité des modes d’actions. Les mouvements sociaux jouent un rôle essentiel en manifestant une opposition au système économique en place. Comment organiser différemment le travail, la mobilité, le partage des ressources et des talents, tout cela peut être mis en lumière par des zones à défendre comme celle de la colline du Mormont, première ZAD en Suisse ou par l’occupation de bâtiments. Autant de moyens destinés à concrétiser un discours politique parfois trop théorique. A l’exécutif d’une ville, arriver avec un projet de réforme radicale et parvenir à le mettre en œuvre, c’est très compliqué. Mais il y a des décisions importantes et urgentes à prendre, lesquelles ont des conséquences directes sur la population. Comme par exemple le soutien financier aux personnes qui ne pourront plus se chauffer cet hiver à cause de la flambée du prix de gaz.

 

Et à plus long terme ?

Il est indispensable et urgent de préparer la ville à s’adapter aux événements extrêmes, comme les sécheresses et les inondations, par une végétalisation massive, partout où cela est possible. Le projet d’un immense parking souterrain en plein cœur de la ville est un non-sens. Non seulement il ne permet pas à de grands arbres d’offrir leur fraicheur et leur humidité, mais il nous rend dépendants du véhicule individuel pour des décennies. Alors qu’il faudrait, selon Solidarité & Écologie, développer sérieusement des transports publics gratuits. Construire des parkings en silos en périphérie de la ville et limiter le stationnement au centre-ville à celles et ceux qui en ont vraiment besoin, ce serait plus judicieux.

 

D’autres priorités ?

 Ouvrir plus de crèches, une maison d’accueil pour les personnes victimes de violences sexuelles, instaurer une carte citoyenne pour améliorer l’intégration des sans-papiers en leur donnant accès aux services publics de la ville – de telles cartes, déjà en vigueur à Zurich, sont en projet à Lausanne et la Chaux-de-Fonds – voilà quelques exemples parmi bien d’autres.

 

Dans un exécutif, qu’il soit municipal ou cantonal, les décisions sont souvent le fruit de compromis. Ces derniers ne sont-ils pas en contradiction avec les positions souvent radicales de votre parti ?

 La recherche d’un consensus existe aussi dans Solidarité & Écologie ! Cela dit, par ma présence et les idées de ce parti que je représente, les décisions sortant de la Municipalité seraient un peu plus écologiques et sociales que si je n’y étais pas. Par ailleurs, chaque Municipal est responsable d’un dicastère dans lequel il a davantage de marge pour faire bouger les choses.

 

Vous étiez Jeune Verte avant de rejoindre Solidarité & Écologie. Pourquoi avoir quitté les Vert-e-s ?

J’ai réalisé que les Vert-e-s, soucieux de devenir le premier parti de Suisse, étaient constamment en train d’osciller à droite ou à gauche, selon les circonstances, pour ne pas froisser leur électorat. De ce fait, ils évitent de trancher dans certains sujets trop sensibles. Prenez le cas de l’automobile : les Vert-e-s sont partisans de la voiture électrique qui, pour sa fabrication, génère presque autant de carbone qu’un diesel. Déplacer la pollution à l’autre bout du monde est une aberration écologique. Il faut donc totalement repenser notre mobilité et, plus généralement, notre modèle de croissance économique alimentée par l’extraction polluante de ressources minérales limitées. Ne pas le faire, c’est encourager le réchauffement climatique et la destruction de la biodiversité. Produire moins, consommer moins, partager plus, ce n’est peut-être pas très populaire mais c’est vital pour l’avenir de l’humanité.

Propos recueillis par Philippe Le B

 

 

 

Vivre la transition écologique et solidaire avec les Sentiers des Savoirs

Initié par l’ingénieur forestier Ernst Zürcher, le projet des Sentiers des Savoirs, notamment soutenu par la fondation Zoein, offre à des apprenants-itinérants de tout âge l’occasion de se former à un nouveau métier, ou simplement à une nouvelle activité. Des « passeurs de savoirs », paysans, artisans, scientifiques ou artistes les accueillent dans leur lieu de travail pendant une durée limitée. Les apprenants-itinérants ne se déplacent qu’en marchant sur des parcours choisis pour leur authenticité et leur richesse naturelle.

 

Mardi 20 octobre 2020, prend racine le projet des Sentiers des Savoirs. Ce jour-là, Bettina Schroeder, pédagogue et spécialiste des pèlerinages, Éric Castex, forestier dans les Landes, Maëva Bourgeois, coordinatrice de formation au Mouvement de l’Agriculture Bio-Dynamique et Ernst Zürcher, chercheur en sciences du bois, se rencontrent tous les quatre pour la première fois. Ils sont attablés au restaurant « Le Bonne Nouvelle » (une enseigne prédestinée !), dans le 10ème arrondissement parisien. Par la fenêtre du restaurant, ils voient défiler les passants masqués. Dans une atmosphère pesante, les quatre commensaux qui se connaissent depuis quelques mois seulement dessinent un autre avenir que celui plombé par le coronavirus. Celui qu’ils imaginent est enthousiasmant, surtout pour une jeunesse en quête d’un vivre autrement et désirant orienter sa vie professionnelle dans la transition écologique et solidaire.

 

Passeurs de savoirs et apprenants-itinérants

 

Le projet des Sentiers des Savoirs dont Ernst Zürcher est l’initiateur offre à des apprenants-itinérants, qui toujours marchent de lieu en lieu sans voiture ni transports publics, une formation dispensée par des « passeurs de savoir, de savoir-faire et de savoir-être ». Ces transmetteurs de connaissances résident dans des « lieux hôtes » tels que les fermes, écolieux, ateliers, etc. Ce qu’ils enseignent ? La liste n’est pas close. Déjà ont été répertoriées des activités comme l’agroécologie, le maraîchage, l’apiculture, l’élevage, l’éco-construction, la réparation mécanique, l’alimentation durable, la médecine intégrative, la foresterie, les arts, la musique, etc.

Tout au long de leur parcours dont chaque étape dure au maximum un mois, les apprenants-itinérants s’initient au métier de leur choix et de leur rêve. Elles ou ils peuvent rencontrer successivement les mêmes transmetteurs de savoir (des vanniers par exemple, habitant des lieux différents) ou découvrir d’autres disciplines selon leur désir. La durée totale de leur voyage au cours duquel ils traversent des paysages choisis pour leur intérêt et leur beauté n’est pas limitée (lire « Déroulement du périple » ci-après). Avant leur départ, les candidats sont épaulés si nécessaire par un coach qui les aide à organiser leur périple et leur séjour auprès des enseignants-praticiens, et qui les accompagnera peut-être sur un premier bout de chemin.

Les porteurs de savoirs ne sont pas nécessairement établis dans un endroit fixe. Ils peuvent aussi être mobiles et se déplacer de lieu en lieu, accompagnés ou non de leurs apprentis. Ainsi tel botaniste expérimenté va initier à la botanique des fermiers souhaitant parfaire leurs connaissances dans cette discipline, et faire par exemple un inventaire floristique des lieux pour en identifier les richesses à protéger.

 

Une plateforme numérique internationale

 

Les Sentiers des Savoirs vont se développer dans un premier temps  en France, en Suisse et en Belgique. Ils seront avec le Revenu de transition écologique (RTE) la cheville ouvrière d’une future plateforme numérique de la fondation Zoein qui vise trois objectifs :

 

  • Offrir une formation dans les métiers de la transition, par des stages sur le terrain. Il s’agit d’une solution complémentaire au système d’enseignement classique. Donc il n’est pas question de se couper des écoles, universités et instituts mais au contraire de s’ouvrir à ces derniers.

 

  • Donner de la visibilité aux acteurs de la transition sur les territoires, trop souvent très éloignés les uns des autres. Grâce à une cartographie en ligne, ces acteurs peuvent créer et actualiser leurs profils avec des capsules vidéos, des tutoriels, une bibliothèque des bonnes pratiques, etc.

 

  • Mettre en réseau les acteurs et les accompagner dans la création de coopératives de transition écologique (CTE). La plateforme encourage le dialogue et le partage d’expériences à l’échelle communale, cantonale ou régionale. « Grâce au soutien d’une équipe d’experts membres de la fondation Zoein, souligne Sophie Swaton, les apprenants-itinérants pourront rejoindre une coopérative de transition écologique (CTE) ou en fonder une nouvelle si elle n’existe pas. La CTE est le laboratoire d’expérimentation du Revenu de transition écologique, son réservoir de savoir-faire et son poumon économique et financier ».

 

Imaginons une personne qui souhaite se former à l’ébénisterie ou compléter ses connaissances dans cette discipline. Elle va rencontrer des formateurs dans différents lieux d’accueil. Après des mois de perfectionnement, elle envisage de développer sa propre activité mais manque notamment de moyens financiers. Intégrée dans une coopérative de transition écologique (CTE), elle peut non seulement bénéficier d’un revenu de transition écologique (RTE) mais aussi de précieux conseils juridiques et pratiques pour faire démarrer sa nouvelle entreprise. Une fois prospère, celle-ci affiche des résultats dont une partie sera versée à la CTE qui en fait bon usage pour soutenir d’autres apprenants-itinérants. Un cercle vertueux est ainsi créé dans un esprit de partage et de solidarité.

 

L’écolieu Langenberg, en Alsace

 

D’autres organisations, comme Terre et Humanisme, se sont déclarées intéressées à devenir partenaires du projet. En France, les Sentiers des Savoirs sont représentés par une association dont le siège est à Wissembourg, au nord de l’Alsace, dans l’écolieu Langenberg. A cheval sur la frontière franco-allemande, ce site encore en chantier rassemble des Français et des Allemands de plusieurs générations. Il devrait à terme héberger une cinquantaine de résidents. « La transmission des savoirs et le vivre ensemble dans un environnement riche en permaculture sont les fondements de Langenberg », souligne Maëva Bourgeois. Ce sera un lieu de départ privilégié – et non le seul – pour les apprenants-itinérants. Ceux-ci, tout comme les personnes-hôtes qui les accueillent, adhèrent à ladite association. Laquelle répertorie les activités des « lieux-hôtes », la nature des savoirs qui sont transmis, les capacités d’hébergement, les curiosités locales à ne pas manquer, etc.

 

 

La marche, un éveil de la conscience

 

« Il n’y a pas de plus haute spiritualité que la marche ! » C’est cette intime conviction qui a incité Ernst Zürcher à imaginer la formule des Sentiers des Savoirs. Entre deux lieux d’accueil, les itinérants marchent, découvrent de nouveaux paysages, font des rencontres insolites. Ils voyagent à l’image des Compagnons du Devoir qui parcourent encore la France, la Suisse et bien d’autres pays au cours de leur formation individuelle, personnelle et professionnelle. Mais à la différence de beaucoup de compagnons actuels, ils ne se déplacent qu’à pied. « Réaliser par la marche une véritable transition intérieure, sans laquelle toute transition extérieure serait vaine, c’est l’essence même de ce projet », souligne Ernst Zürcher qui préfère parler de « compagnons du vouloir ».

 

Dès le plus jeune âge, le forestier s’est passionné pour la marche. De Ropraz (VD), son village d’enfance dans la région du Jorat, à la prochaine station de bus le conduisant à son collège de Moudon ou plus tard à son gymnase de Lausanne, le jeune Ernst parcourt des kilomètres à pied. En 2009, il réalise son rêve de jeunesse : rejoindre la mer, en marchant, sac à dos. En 26 jours, il part seul de Chancy (GE), la commune la plus occidentale de Suisse pour rejoindre Cassis, dans les célèbres Calanques près de Marseille, en passant par le Parc naturel régional de Chartreuse, le pied du Vercors, le massif du Luberon, la Provence et le port de la Ciotat. « J’ai découvert que nous sommes beaucoup plus libres que nous ne l’imaginons, se souvient-il. En très peu de temps, nous pouvons aller partout, comme de la Suisse à la Méditerranée en moins d’un mois ». Dans la foulée, Ernst Zürcher a ensuite relié la Méditerranée à l’Atlantique, toujours à pied, en passant par le pays cathare qu’il affectionne particulièrement. La marche, c’est donc pour l’initiateur des Sentiers des Savoirs la clé de toute réalisation humaine joyeuse et pérenne. Le philosophe Henri Bergson ne dit pas autre chose en affirmant que « l’unique moyen de savoir jusqu’où l’on peut aller, c’est de se mettre en route et de marcher ».

 

Reflet d’un monde qui émerge

 

Les membres de la fondation Zoein partagent cette vision. « En cheminant sur ces Sentiers des Savoirs, par ses multiples rencontres, la personne se transforme intérieurement en même temps qu’elle s’initie à la pratique d’un nouveau métier. C’est la dimension relationnelle, spirituelle et transformative du projet ! » observe Caroline Lejeune, chercheur en écologie politique à l’Université de Lausanne (UNIL) et membre du conseil scientifique de Zoein. Par ailleurs, constate Franco Gamarra, ingénieur en environnement et co-créateur du projet, « les Sentiers des Savoirs sont le reflet d’un monde qui émerge dans les bouleversements engendrés par le dérèglement climatique, la destruction des écosystèmes et la multiplication des pandémies. Plus que jamais, nous devons faire preuve d’esprit communautaire et de résilience ».

 

Témoignages de candidates

 

Les premiers candidats aux Sentiers des Savoirs n’ont pas toujours une idée précise du métier auxquels ils souhaitent être initiés. « Lors des étapes d’apprentissage, relève Camille (23 ans), j’aimerais croiser des adeptes de la permaculture, de la culture biologique du jardin, ou bien encore des éleveurs de chevaux ou de chèvres. Apprendre à faire du fromage et du pain, à reconnaître les plantes comestibles et curatives, à créer des produits ménagers et hygiéniques ou encore à construire une maison, tout cela m’intéresse ». Animatrice nature de métier, Camille visualise cette aventure comme une occasion de s’instruire « pour construire le monde de demain ». A ses yeux, la transition écologique est une impérieuse nécessité. Dès lors, parcourir les Sentiers des Savoirs, c’est pour elle qui aime particulièrement voyager à pied « joindre l’utile à l’agréable ». Nul doute que la transition extérieure passe par la transition intérieure ; c’est une « introspection personnelle étendue à la biodiversité ».

 

Laure (60 ans) souhaite quant à elle « cumuler deux grands plaisirs : la randonnée et la découverte de paysages et de nouvelles personnes ». Institutrice pendant 24 ans en Lorraine au sein de quartiers défavorisés, détentrice d’un CAP de dessinateur industriel et d’un diplôme de génie de l’environnement, elle a finalement choisi l’enseignement parce qu’elle aime apprendre et faire découvrir ce qu’elle a appris. Installée depuis 10 ans dans le Jura français, veuve et retraitée, elle est prête à se laisser surprendre par l’imprévu. « J’adore trouver ce que je ne cherche pas ». Elle n’a donc pas encore une idée précise des compétences qu’elle pourrait développer lors d’une marche sur les sentiers des savoirs. En revanche, Laure est toute disposée à offrir l’hospitalité à des « apprenants-itinérants » dans sa maison construite tout en bois massif, autonome en énergie, équipée de toilettes sèches, de récupérateurs d’eau de pluie et dont le jardin attenant accueille des abeilles, des poules, un portager et un verger. Plus écolo, tu meurs !  Ecrivaine à ses heures (elle est auteure du livre Hasard et perception – Gabriel aux éditions les 3 colonnes), elle relève avec le sourire qu’« accueillir du monde, c’est une façon de voyager en restant sur place ».

 

Pour un réseau des réseaux

 

« Invisible comparé au monde de la publicité et des multinationales dont l’influence n’a jamais été aussi grande, le monde de la transition gagne cependant du terrain jour après jour », relève Ernst Zürcher. Il y a une vingtaine d’années, certains métiers, certaines pratiques étaient encore inconnues du grand public. Comme les Repair Cafés qui permettent de réparer des objets endommagés auxquels on tient grâce à l’aide de spécialistes de la réparation. Une manière efficace de lutter contre le gaspillage des ressources et la montagne de déchets. Autre exemple, parmi bien d’autres, l’utilisation de thés de compost ou de préparations dynamisées dans l’agriculture. Ces techniques développées à partir de matières organiques ou minérales d’origines diverses renforcent l’épanouissement des plantes. Elles sont de précieux alliés des paysans dans leur combat contre la dégradation des sols. Les nouveaux ou anciens métiers revisités sont toujours plus nombreux. A chacun de ces derniers correspond un réseau : celui des maraîchers bio dans un département français, des permaculteurs en Suisse romande, des apiculteurs dans le canton de Neuchâtel, etc. « Mais chaque micro-réseau reste dans l’entre-soi, constate le forestier. Il manque un réseau des réseaux qui permettrait aux uns et aux autres de se connaître mutuellement ». Le projet des Sentiers des Savoirs est précisément un moyen idéal pour mettre en relation tous ces réseaux qui poursuivent le même objectif de transition écologique et solidaire.

 

Système original de financement

 

Fort de son expérience d’enseignant, notamment aux Écoles polytechniques fédérales de Zurich et de Lausanne ainsi qu’à l’Université de Lausanne et à la Haute école d’ingénieurs du bois à Bienne, Ernst Zürcher a rencontré des étudiants ne souhaitant pas se limiter à une formation principalement destinée à l’industrie et formatée pour elle. Ils sont « en attente » d’autre chose, d’une reconnexion avec le vivant. Comme l’argent ne doit pas être un obstacle à plusieurs mois de cheminement sur les Sentiers des Savoirs, un système original est mis sur pied : pour l’hébergement et la nourriture des itinérants, les lieux-hôtes en France sont rétribués 25 euros par nuit. L’itinérant ne paie qu’une participation de cinq euros. Des fondations et mécènes se chargent des 20 euros restants. Parmi ces derniers, le mouvement suisse des Grands-parents pour le climat, reconnu d’utilité publique, pourrait éventuellement rassembler des donateurs potentiels qui seraient particulièrement motivés, et même opter pour un mode de parrainage de jeunes itinérants-apprenants. « Dans cette catégorie d’âge, observe Ernst Zürcher, nombreuses sont les personnes disposant d’une épargne qui pourrait en partie être utile aux nouvelles générations en quête de conversion. Mieux vaut utiliser cet argent pour nourrir de beaux projets que le portefeuille des grandes banques ! » Pour les hôtes passeurs de savoirs, l’apport financier peut aussi s’avérer précieux, notamment pour des paysans en grande fragilité financière. Recevoir plus de 700 euros supplémentaires en un mois (pour un seul apprenant itinérant), ce n’est pas rien pour toute une famille d’agriculteurs qui gagne parfois à peine plus de 1000 euros mensuels !

 

Place aux nouveaux troubadours

 

Si les apprenants-itinérants font penser aux Compagnons du Devoir, les artistes invités à participer aux Sentiers des Savoirs font penser aux troubadours. « Offrir de la beauté sur place, chez des paysans ou des artisans qui n’ont ni le temps ni l’énergie d’engager des artistes, c’est aussi une priorité », souligne Ernst Zürcher. Musiciens, chanteurs, danseurs, conteurs, jardiniers experts en art floral ou sculpteurs sont invités à visiter les lieux-hôtes et les animer avec des fêtes, des créations, des spectacles ou des expositions ouverts au public. Le vrai, le beau, le bon (lire ci-dessous) sont trois valeurs indissociables et garantes de la réussite du projet des Sentiers des Savoirs. Philippe Le Bé.

 

 

 

Déroulement du périple

  • Les itinéraires peuvent être conseillés, mais pas imposés (car le chemin est aussi le but !).
  • Après un entretien sur ses motivations (pas d’examen d’entrée) et son adhésion à l’association, l’itinérant reçoit un carnet de route qu’il fera tamponner par ses hôtes ainsi qu’un tampon « itinérant ».
  • Les hôtes (et les sympathisants accueillants) auront, de même, chacun leur livret d’accueil qu’ils font tamponner par les itinérants, et leur tampon « hôte ».
  • L’itinérant devra si possible prendre contact avec les lieux en avance pour savoir s’il y a de la place.
  • La durée maximum d’apprentissage sur un lieu est fixée à un mois. Nous voulons encourager le mouvement : « marcher est le moteur ».
  • Les hôtes pourront signaler leurs besoins. Ex : visite d’un botaniste, événement artistique, etc.
  • Il n’y aura pas d’examen de sortie.
  • Nous ne fixons pas de durée maximum sur Les Sentiers des Savoirs.
  • Et un festival annuel itinérant !
  • Et des troubadours qui voyagent de lieu en lieu ! (Source : Association Les Sentiers des Savoirs, France)

 

 

Le vrai, le beau, le bon

 

« La simplicité véritable allie la bonté à la beauté. (…) La beauté, c’est la splendeur du vrai ». Ainsi s’exprimait Platon.

 

Le vrai, la beauté, la bonté, une trilogie dont sont imprégnées les initiatives de revenu de transition écologique (RTE) comme les Sentiers des Savoirs.

 

Le vrai, c’est donner au travail sa vraie valeur : permettre à l’être humain d’évoluer vers une plus grande conscience de ce qu’il est et de ce que sont les autres. Le travail, non plus vécu comme une corvée ou comme le moyen de s’enrichir matériellement en « gagnant sa vie », mais comme la meilleure manière d’être reconnu dans ce que l’on peut offrir de meilleur. Clé de voûte du RTE, la coopérative de transition écologique permet aux plus démunis et aux personnes à la recherche d’une autre voie professionnelle d’œuvrer vraiment pour le bien commun. L’argent n’est plus un vain objectif de vie mais un moyen d’huiler tout un rouage économique et social, favorable aux écosystèmes de notre planète.

S’initiant à un métier par la marche et des rencontres vivifiantes, l’apprenant qui chemine sur les Sentiers des Savoirs réalise lui aussi quelle est la véritable finalité du travail : se construire intérieurement par la relation à l’autre. Sa vie a désormais un sens.

 

La beauté est indissociable du travail bien fait, de « la belle ouvrage ». Enfin reconnu pour ses talents, l’artisan ou le paysan prend à cœur de faire au mieux tout ce qu’il entreprend. Dès lors, l’objet confectionné ou réparé tout comme la parcelle de terrain cultivée se déploient dans une harmonie naturelle et organique. Dans les sentiers des savoirs, les artistes ont la part belle, offrant tels des troubadours leurs musiques, chants, et danses à un monde assoiffé d’une beauté oubliée dans notre monde déshumanisé.

 

La bonté, enfin, ne se clame pas mais se manifeste subtilement dans la confiance de celui qui « donne » en celui qui « reçoit ». Le bénéficiaire d’un RTE sait que le jour viendra où, ayant développé son activité devenue florissante, il aidera à son tour d’autres personnes à se réaliser. Quant aux marcheurs des sentiers des savoirs, ils tissent au fil des rencontres des liens d’affection d’autant plus solides qu’ils sont le fruit d’une transmission authentique des valeurs les plus précieuses. PLB

 

 

 

Un artisan-académicien

 

A l’image des Sentiers des Savoirs qui laissent une large place à l’aventure et à la découverte, le parcours de vie d’Ernst Zürcher a sillonné des chemins bien éloignés d’une autoroute monotone et rectiligne. Après seulement deux ans d’études d’ingénierie forestière à l’École polytechnique fédérale de Zurich (ETHZ), il jette l’éponge en 1971, estimant qu’à 20 ans le jeune académicien qu’il est ne peut décemment pas diriger des équipes de forestiers, des praticiens qui en savent bien plus que lui. Cette prise de conscience va accompagner Ernst Zürcher durant toute sa vie professionnelle.

 

Après avoir abandonné provisoirement ses études académiques, Ernst Zürcher se fait engager comme employé communal et bûcheron de sa commune à Ropraz, dans une activité en plein air et au sein de la forêt du Jorat. Puis, souhaitant se faire quelque peu oublier par l’armée qui le presse à faire un service militaire très éloigné de son éthique, il décide de quitter la Suisse pour le sud de l’Europe puis pour l’Afrique du Nord, où un ami l’a rejoint. Au terme d’un long et compliqué périple qui les mène jusqu’en Ouganda, au Kenya et en Tanzanie, le jeune Ernst retourne en Suisse en passant par l’Inde et l’Afghanistan pour y entreprendre des études de biologie à l’Université de Lausanne durant quatre semestres. Des études interrompues à deux reprises ! « Je me passionnais pour une matière mais, très vite, il aurait fallu passer à autre chose pour la préparation des examens ». Tout un été, il reste concentré sur la géologie au lieu de travailler toutes les branches de front, avant de finalement ranger tous ses livres et d’entreprendre un apprentissage de fromager. C’était le métier de son père ainsi que celui de ses deux frères. Cette fois, le plus âgé des apprentis de sa volée  va jusqu’au bout d’une formation qui dure deux ans. « La fromagerie, c’est une profession très méticuleuse et très physique à la fois », sourit-il aujourd’hui. Il aura fallu cette initiation à un métier manuel pour qu’Ernst Zürcher se sente enfin prêt à achever, avec facilité, des études d’ingénieur forestier commencées sept ans plus tôt à l’École polytechnique fédérale de Zurich (ETHZ).

 

Profil bas à l’armée

 

Le rebelle n’a finalement pas pu échapper au service militaire. Alors il décide de se faire le plus discret possible pour ne pas avoir à monter en grade. Bien que parfaitement bilingue, il ne parle pas un mot de suisse allemand. Lors des séances de formation, il s’abstient de toute parole, ne répond spontanément à aucune question posée. Un jour finalement, compréhensif, son capitaine le convoque pour lui signifier que l’armée n’insistera pas pour le convaincre de grader et le laissera désormais tranquille.

 

Au Rwanda sous tension

 

Mais pour Ernst Zürcher, la vie ne peut être un fleuve tranquille. Enfin ingénieur forestier diplômé de l’ETHZ et docteur en sciences naturelles de la même institution suite à une thèse sur la morphologie des arbres et l’anatomie du bois, il est nommé responsable du programme d’appui au Département de foresterie de l’Institut des sciences agronomiques du Rwanda, pour le compte de la coopération suisse. En décembre 1988, il s’envole donc avec son épouse Christiane, infirmière de formation, et ses deux enfants au « pays des mille collines », anciennement aussi appelé « les Monts de la lune » .  Si les deux premières années demeurent relativement calmes, la guerre civile rwandaise éclate en octobre 1990. Représentant la communauté suisse dans le sud du pays, Ernst Zürcher est aussi responsable de la colonne d’évacuation en cas de crise majeure. Une vingtaine de voitures sont prêtes à tout moment à quitter le pays pour la frontière la plus proche. Fuir ou rester ? « Nos collègues rwandais nous le disaient : si vous quittez le pays, ce serait laisser entrer le diable dans la maison. Sans regard extérieur, le pire serait à craindre », se souvient Ernst Zürcher. Qui décide de demeurer au Rwanda jusqu’en 1992. « C’est la scolarité de nos deux enfants qui nous a finalement incités à partir. Sinon, nous serions restés encore plus longtemps », se souvient-il. Deux ans plus tard, entre avril et juillet 1994, un génocide fait plus d’un million de victimes dans le pays. « Notre cuisinier, son petit garçon et un autre membre de notre personnel, tous des Tutsis, ont été massacrés ».

 

Recherche et enseignement

 

De retour en Suisse, Ernst Zürcher rend visite à ses anciens collègues de l’ETHZ qui lui demandent de revenir dans la grande école, non plus en qualité de simple assistant mais comme chargé de cours en sciences du bois. Parallèlement, il enseigne à l’École d’ingénieurs du bois, à Bienne, affiliée à la Haute école spécialisée bernoise. Au sein de cette dernière, le professeur réalise des projets de recherche en chronobiologie, physique et technologie des essences tempérées et tropicales. Il est aussi chargé de cours en sciences du bois à l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) ainsi que pour un module « Foresterie » au niveau du Master durabilité de l’Université de Lausanne. Une riche palette d’enseignement qui prendra fin entre 2019 et 2020.

 

Anatomie fonctionnelle

 

De la foresterie au matériau bois, Ernst Zürcher a développé une grande expertise ainsi qu’une approche didactique originale. « Je commençais mes cours à l’envers », souligne-t-il. A ses yeux, ce ne sont pas les cellules qui font les plantes mais les plantes qui font les cellules. « Il faut toujours chercher quel est l’organisme de référence, à tous les niveaux ». Habituellement, dans un enseignement scientifique classique, sont d’abord étudiés les éléments chimiques, puis la chimie organique. S’ensuit une narration de l’apparition de la vie à partir du monde minéral et végétal jusqu’aux organismes vivants toujours plus complexes. « Or partir d’un organisme visible, comme un arbre, c’est bien plus intéressant ! ». De quoi cet arbre a-t-il besoin pour tenir encore debout après deux siècles d’existence ? On étudie comment il s’alimente en eau, capte l’énergie solaire pour réaliser la photosynthèse, stocke ses nutriments pour résister au froid de l’hiver, bref on cherche à savoir comment il fonctionne. « Il s’agit de passer de l’anatomie descriptive à l’anatomie fonctionnelle, non plus avec un regard purement analytique, mais avec un regard intelligent, qui essaie de déceler des liens entre les phénomènes ». Au niveau du vivant : si tel organisme se présente de telle manière, avec ses caractéristiques propres, c’est qu’il a bel et bien une fonction à remplir.

 

Penser le monde invisible

 

Inspiré par l’épistémologie de la pensée Goethéenne de Rudolf Steiner et par sa Philosophie de la Liberté, Ernst Zürcher reconnecte la perception, toutes ces informations que nous livrent nos sens de manière passive, à la pensée active. « Tant que notre perception de la réalité n’a pas été pensée, elle n’a aucune signification. Prenez une bouteille d’eau. Tant que j’ignore sa fonction, qu’elle peut contenir un liquide désaltérant, qu’elle est dotée d’un bouchon avec une structure bien particulière, etc., tant que je n’ai pas ‘pensé’ cette bouteille, elle ne me sert à rien ». Dès lors, c’est parce que nous ne savons pas encore « penser » le monde invisible qu’il nous est encore étranger. Dans son livre « Les arbres entre visible et invisible » (2016, Actes Sud) comme dans le film documentaire La Puissance de l’arbre qu’il a réalisé avec Jean-Pierre Duval , Ernst Zürcher nous révèle les aspects insoupçonnés de ces gardiens du temps dont l’existence nous est indispensable. En tentant de comprendre comment les arbres fonctionnent, nous découvrons par exemple la richesse des moyens de communication qu’ils ont développés entre eux !

 

Concernant plus généralement la nature, le chercheur qui aime décidément les retournements de la pensée, nous suggère une nouvelle prise de conscience : « Nous savons quelle est la nécessité de la nature pour l’homme. Elle nous offre de quoi nous nourrir, nous vêtir, nous loger, etc. Mais que savons-nous de la fonction de l’homme pour la nature ? Autrement dit, qu’attend-elle de nous ? » Poser cette question, c’est mettre l’Homme à sa juste place, non pas dans une attitude dominatrice mais dans une attitude de respect du vivant sous toutes ses formes. PLB

 

 

Comment le revenu de transition écologique s’implante en Suisse

Après avoir pris racine en France dans le Nord, l’Aude et la Nouvelle Aquitaine, le revenu de transition écologique (RTE) germe dans les cantons de Vaud, de Genève et du Jura. Le RTE, devenu réalité il y a trois ans à Grande-Synthe près de Dunkerque, a été initié par l’économiste et philosophe Sophie Swaton, présidente de la fondation suisse Zoein. Les  bouleversements climatiques vont principalement toucher les personnes les plus démunies et accélérer les reconversions professionnelles. Une nouvelle gouvernance écologique, économique et sociale, dont le RTE est l’outil principal, devient indispensable.  Animée le 1er juin 2022 à Genève par Alice Khelifa, notamment responsable de la communication chez Zoein, une table ronde a brossé un état des lieux du RTE en Suisse.

 

Très différent, en tous points, du revenu de base inconditionnel, le RTE est un revenu complémentaire qui vient s’ajouter aux minima sociaux et autres revenus ; il est géré et distribué par une structure démocratique locale comme la coopérative de transition écologique (CTE) ; sa perception est conditionnée à l’adhésion des individus à cette dernière ainsi qu’à la réalisation d’activités qui encouragent la transition écologique et solidaire. Trois conditions sine qua non qui font du RTE un modèle économique inédit, « une troisième voie entre le tout État et le tout marché », selon Sophie Swaton, présidente et fondatrice de Zoein (notre image ave. Le RTE fédère en effet la société civile, les entreprises locales, les associations, les fondations et la puissance publique. « Si notre société ne manque pas d’emplois, elle manque d’emplois rémunérés qui font sens ».

Un fertile terreau d’accueil

En France comme en Suisse, le RTE se nourrit d’un environnement social et politique prêt à l’accueillir. Dans le canton de Genève, le Mois de l’innovation sociale ouverte (MISO) initié par l’Hospice général est à l’origine d’un groupe de travail qui planche sur le RTE depuis le printemps 2021. Le MISO propose des conférences, ateliers et partages d’expériences sur des thématiques sociales les plus cariées. C’est après avoir invité Sophie Swaton à présenter son projet qu’un groupe de travail multidisciplinaire sur le RTE a été constitué. Lequel regroupe huit institutions du monde associatif.

Quelque 30.000 personnes sont soutenues par l’Hospice général et à la recherche d’un emploi, souligne Sabina Cervoni, chargée du projet d’insertion de l’établissement et représentante du groupe de travail sur le RTE. Dans le canton de Genève, le chômage s’élève à environ 4%. C’est le taux le plus élevé en Suisse. Le nombre de personnes ayant recours à l’aide sociale a doublé en deux ans. Ces chiffres font cependant rêver Jean-Christophe Lipovac, directeur de l’association Zoein France, qui relève qu’à Grande-Synthe où le RTE s’est développé en premier, le chômage atteint 28%, voire 40% chez les moins de 25 ans !

« Selon les pays et les régions, acteurs et contextes divergent sensiblement », souligne Thomas Polikar, chargé du projet RTE à la fondation Zoein. Dans le Jura, autre canton qui s’intéresse au RTE, l’économie circulaire est déjà au cœur d’un projet qui rassemble la Communauté d’Emmaüs, Caritas, des entrepreneurs privés et des services de l’Etat. Ressourcerie, banque de pièces détachées, bibliothèque d’objets sont notamment expérimentées à Delémont, relève Guillaume Christe, responsable de la cohésion sociale dans ce canton. Dans celui Vaud, enfin, les mesures d’insertion sociale et professionnelle ainsi que le plan climat vont dans le sens des buts visés par le RTE. « Le plan climat est une excellente entrée pour le RTE » constate Thomas Polikar.

De gauche à droite: Alice Khelifa (Zoein-communication), Thomas Polikar (Zoein-Suisse), Denis Waechter (commune de Meyrin), Céline Lafourcade (EPER), Sabina Cervoni (Hospice général)

Un indispensable soutien politique

Le RTE a toujours besoin d’un soutien des instances politiques pour se développer. Dans le canton de Vaud, le Grand conseil a accepté le postulat de la députée Rebecca Joly (Les Verts) qui demande au Conseil d’Etat d’étudier les avantages et les modalités d’introduction dans le canton. Très engagée dans des projets favorisant la dignité des personnes et la justice climatique, l’Entraide protestante suisse (EPER) a mis en chantier une étude de faisabilité d’un RTE dans le canton de Vaud. Un groupe de travail a été créé sous la houlette de Céline Lafourcade en collaboration avec Christian Anglada, membre de Renovate Switzerland. De son côté, le Parlement jurassien a donné le feu vert à un postulat semblable à celui du canton de Vaud.

Pas de postulant en revanche dans le canton de Genève. « L’initiative n’est pas partie du département de la cohésion sociale mais de professionnels de ces institutions qui se sont rencontrés. C’est parti du bas », relève Sabina Cervoni. Apparemment, le haut rejoint le bas car le RTE fait désormais partie du catalogue d’un groupe de travail sur l’employabilité, créé à l’échelle des départements du canton. Reste encore à monter encore plus haut de la politique cantonale pour avoir le soutien de l’économie !

Impulsion communale à Meyrin (GE)

Une commune peut aussi être le déclencheur du RTE. C’est le cas de Meyrin dans le canton de Genève, dont les 1750 entreprises fournissent plus de 27.000 emplois. Ses instances politiques se sont demandé comment éviter un effondrement économique et une exclusion sociale dans la perspective du changement climatique. Denis Waechter, chargé des affaires économiques de sa commune, ne veut passer pour une personne qui n’aurait que le mot « croissance » à la bouche et celle de ses collègues. « En réalité, souligne-t-il, nous mettons toutes nos énergies pour mettre en avant des initiatives comme celle du RTE ». Un projet qui, après avoir été une réponse à une motion sur l’urgence climatique déposée par le conseil municipal, trouve naturellement sa place dans le programme de législature 2020-2025 du conseil administratif.

Meyrin collabore avec le groupe de travail initié par l’Hospice général. Une coopérative de transition écologique, COMETE, clé de voûte de tout le système, devrait être opérationnelle dès 2023.  « Nous sommes au tout début d’une histoire. Dans cette page encore blanche, nous n’avons pas encore d’expérimentation en cours », souligne modestement Denis Waechter. Le vertige de la page blanche ! C’est bien l’un des obstacles à franchir quand on cherche à appliquer le RTE.

Les obstacles à franchir

« Le RTE est un outil plutôt complexe », relève Sabina Cervoni. Un constat largement partagé par tous ceux qui l’expérimentent. « Il est difficile de transformer l’idée en action. Les acteurs attendent parfois des résultats pour s’engager ». Et Denis Waechter de s’interroger : « Par quoi commencer ; quelles sont les priorités ? ». Le jurassien Guillaume Christe va plus loin dans l’analyse. Selon lui, la tentation est grande de « mettre le RTE à toutes les sauces ». Comment savoir si telle activité est considérée ou non comme positive pour l’environnement ? « Rénover du textile pour faire des sacs, est-ce par exemple du RTE ; les personnes salariées au sein de Caritas Jura qui font de l’économie circulaire, est-ce du RTE ? En fait, non car on reste dans des mesures d’insertion ». Et le responsable de la cohésion sociale dans le canton du Jura de se demander comment fixer des minima salariaux dans des secteurs d’activité non encore développés et non reconnus dans une branche économique. Le risque est que les personnes ayant un nouvel emploi faiblement rémunéré soient moins bien loties qu’en restant dépendantes de l’aide sociale. Dès lors, poursuit Guillaume Christe, « si l’insertion est une bonne porte d’entrée, il ne faut pas en rester là. Le RTE doit être accessible à tous. Nous devons travailler avec les entreprises pour les encourager à faire de la transition écologique, à développer une économie circulaire avant de leur dire de faire du RTE ».

Autrement dit, le revenu de transition écologique ne concerne pas seulement les personnes sans emploi mais toutes celles qui désirent changer de métier pour se mettre au service de la transition écologique et solidaire. Parmi les jeunes générations, elles sont toujours plus nombreuses.

Il apparait clairement que le RTE passe par une approche radicalement différente de l’économie. Tant que la réglementation admet que les entreprises qui n’intègrent pas dans leurs coûts des externalités négatives sont plus rentables que celles qui tiennent compte des limites planétaires en les respectant, le RTE sera freiné dans son développement, explique en substance Céline Lafourcade (EPER, Vaud). Et celle-ci de souligner que dans le domaine de la transition énergétique, il y aura un grand besoin de forces vives pour réaliser les objectifs de l’Accord de Paris sur le climat.

L’argent, le nerf de la paix

Comment trouver des financements ? C’est l’une des premières questions qui se pose. Dans son livre « Le revenu de transition écologique : mode d’emploi », Sophie Swaton décline différents apports de financement des coopératives de transition écologique : cotisation des membres, apport en capital, ventes de prestations, subventions, loyer sur l’usage financier, donations, prêts ou fonds éthiques…Les moyens ne manquent pas. Comme le résume fort bien Thomas Polikar (fondation Zoein), « les ressources existent. Encore faut-il les mobiliser ! »

Dans la région Hauts de France, TILT – qui est la première coopérative de transition écologique (CTE) expérimentant le RTE depuis 2020 – regroupe une quinzaine d’entrepreneurs dans des domaines très variés :  artisanat, écologie, restauration, conseil et formation et mobilité active. Un certain pourcentage sur la marge brute de chaque entrepreneur est prélevé en faveur de la coopérative, explique Jean-Christophe Lipovac (Zoein France). Cet autofinancement vient s’ajouter aux subventions publiques et privées. L’objectif d’une CTE est de pouvoir autofinancer en cinq ans, par ses activités, 50% de son fonctionnement et du RTE. Même si comparaison n’est pas raison, la Suisse pourrait s’inspirer de ce modèle, il est vrai, fort ambitieux.

Feuille de route

Inscrire le RTE dans le panorama écologique, social, économique et légal du canton de Genève d’ici 2032, c’est l’objectif du groupe de travail représenté par Sabina Cervoni. « Nous espérons démarrer sur trois territoires d’expérimentation dont celui incarné par COMETE à Meyrin ». Quant au canton de Vaud, il est prévu de mettre en synergie les organismes d’insertion, les actuels bénéficiaires du RTE et les entrepreneurs ne relevant pas de l’aide sociale. Ensuite, il s’agira d’insérer une partie des personnes qui vont recevoir le RTE dans des projets de transition écologique auprès d’entreprises ou d’employeurs existants. Enfin, dans un troisième temps, il conviendra de créer de nouvelles entreprises sociales qui pourront s’intégrer dans le RTE. Aux yeux de Céline Lafourcade, « la mixité des populations est essentielle pour que personne ne se sente stigmatisée ». Le soutien des autorités publiques et des fondations demeure par ailleurs indispensable. A terme sera créé un fonds de transition et d’insertion avec l’implication des employeurs. En résumé, pas de RTE sans une fédération de tous les acteurs concernés.

Accompagner le basculement de la société

En conclusion, Sophie Swaton admet que le projet dont elle est l’initiatrice est à la fois simple et compliqué à mettre en œuvre. « L’enjeu est de faire collaborer les gens ensemble ». Et cela ne coule pas de source. Finalement, le RTE n’est qu’une phase intermédiaire avant que la société ne bascule totalement dans la transition. Eu égard aux bouleversements climatiques et à l’effondrement de la biodiversité, ce basculement sera d’autant moins douloureux qu’il aura été géré avec intelligence et sagesse.

Philippe Le Bé

 

 

 

 

 

Jésus revient…en Suisse… et aux Estivales du livre de Montreux!

La 1re édition des Estivales du livre de Montreux (CH) aura lieu les 25 et 26 juin 2022, au marché couvert.

Les organisateurs des Estivales du livre de Montreux ont le sourire. Le dernier week-end de juin s’annonce festif sous le Marché couvert de Montreux, où plus de 100 tables seront installées pour un marché du livre qui recevra plus de 250 autrices et auteurs venus de Suisse et pas moins d’une cinquantaine d’associations littéraires et maisons d’édition.

Pensé comme une vitrine de l’édition suisse romande et une occasion de fêter le livre à la veille des vacances scolaires et professionnelles, cet événement populaire et gratuit, implanté dans une région riche d’une longue tradition d’accueil des écrivains et artistes, était initialement prévu en 2020. Après deux années successives d’annulation, les organisateurs sont heureux de pouvoir enfin offrir à la population et aux hôtes de la Riviera, grâce au soutien de la Commune de Montreux, de Vevey Montreux Tourisme, de la Fondation du Casino Barrière et de la Fondation Ernst Göhner, un programme qui devrait ravir tous les visiteurs en associant la littérature et d’autres arts comme la musique et le théâtre.

Les Estivales du livre, c’est…

  • Plus de 250 autrices et auteurs qui trépignent d’impatiencehttps://www.estivalesdulivre.ch/auteurs/
  • 50 associations et maisons d’éditions hyper motivées https://www.estivalesdulivre.ch/editeurs/
  • Plus de 20 événements culturels programmés https://www.estivalesdulivre.ch/la-scene-des-estivales/
  • Un florilège d’artistes et d’animateurs https://www.estivalesdulivre.ch/animateurs/
  • La grande scène des Estivales sur l’esplanade de la Rouvenaz, aux abords du Marché couverthttps://www.estivalesdulivre.ch/la-scene-des-estivales/
  • Les Estivales en ville dans les salons de l’Hôtel Helvétie https://www.estivalesdulivre.ch/les-estivales-en-ville/

En bref, sur la scène des Estivales

Carte blanche aux autrices et aux auteurs pour lecture à haute voix

8 autrices et auteurs tirés au sort pourront, à tour de rôle, lire des textes à haute voix sur la scène des Estivales durant 7 minutes.

Un Jésus encore plus humoristique que dans la Bible

Sketch décalé de Marie-Pascale et Philippe Le Bé

Inquiet comme beaucoup d’entre nous sur l’avenir des êtres humains, Philippe Le Bé fait dans son troisième roman Jésus revient…en Suisse advenir un Christ contemporain et riche en humour. Le 8 novembre 2024, le plus pauvre d’entre les pauvres a choisi l’un des pays les plus nantis de la planète pour secouer le cocotier de l’humanité.

Avec son épouse Marie-Pascale, Philippe Le Bé nous fait découvrir quelques arcanes de ce livre de façon décalée et humoristique.

Poétesses maudites

Concert apéritif d’ouverture des Estivales du livre, avec Jonas Marmy (piano-voix) et Justine Charrière (accordéon).
Auteur-compositeur-interprète, Jonas Marmy nous fait entendre la voix des poétesses du XIXe siècle en mettant en musique les poèmes de Cécile Sauvage, Marceline Desbordes-Valmore, Marie Nizet… Il mêlera à leurs chants quelques-unes de ses propres compositions, pour lesquelles Justine Charrière le rejoindra à l’accordéon.

Écoute voir técolle ! Mémoires du canton de Fribourg

Du nord au sud, d’est en ouest, de Gruyères à Hauterive en passant par Villars-sur-Glâne, Guillaume Prin est parti à la rencontre des Fribourgeoises et Fribourgeois pour écouter, recueillir et raconter leurs histoires. À bord de son camion-théâtre Le Poulpe, il les a invités à raconter, en toute liberté, des épisodes de leur vie, des anecdotes, leurs aventures. Il vous invite à venir écouter leurs récits, accompagné au piano par Martino Toscanelli.

Mensonges et secrets

Le mensonge, le secret ont toujours nourri les intrigues de la littérature. Pour en savoir plus, deux autrices et deux auteurs romands vous dévoileront quelques secrets de fabrication de leur récente publication.
Avec Laurence Voïta (Personne ne sait que tu es là, Éditions Romann), Karine Yoakim-Pasquier (Oublier Gabriel, Éditions Torticolis), Michel Niquille (La tête dans la sciure, Éditions de la Trême) et Christian Dick (Disparue en Lavaux, Mon Village)

Modératrice : Sabine Dormond Guerre et Paix

Table ronde animée par Laurent Wehrli, conseiller national et ancien syndic de Montreux

Baptisée « Guerre et Paix » en clin d’œil à Léon Tostoï qui séjourna à Montreux, cette table ronde réunira Tasha Rumley (À l’amour à la mort, Bernard Campiche Éditeur), Patrick Vallélian (Attentat Express, Éditions du Seuil) et François Debluë (Trente-trois poèmes par temps de pandémie, Éditions d’Orzens).
Elle sera animée par Laurent Wehrli, ancien journaliste, conseiller national qui fut l’organisateur à Montreux, alors qu’il était syndic, du Sommet de la Francophonie en 2010 ainsi que la Conférence sur la Syrie en 2014.

Concert apéritif des exposants

Vernissage du numéro 2 de la revue L’écritoire https://www.l-ecritoire.ch/ et palmarès de la Dictée du syndic. La chanteuse Catherine Lehner et le pianiste accordéoniste Richard Pizzorno vous feront rêver en musique.

Vernissage et lecture-spectacle Le désir des autres d’Alain Teulié

Un auteur d’ailleurs édité par une maison d’ici.
Rencontre de Monique Berthollet-Montavon avec Alain Teulié, écrivain, acteur, homme de théâtre, metteur en scène, auteur parisien du roman Le désir des autres, road-movie littéraire franco-helvétique publié aux Éditions Montsalvens.
Lectures d’extraits par la comédienne Delphine Buresi.

La littérature partagée

Nous gardons tous en mémoire les apparitions des Délivreures de La Maison Éclose au Livre sur les quais. Cette année, un petit groupe de lectrices et de lecteurs arpentera les travées des Estivales pour tenter une nouvelle expérience de découverte littéraire. C’est-à-dire? Ah, surprise ! Nous vous donnons rendez-vous le dimanche 26 juin, entre 12h et 16h.

Quelques chroniques de Magali Charlet

Lectures par le comédien Erih Ahmetaj de chroniques de Magali Charlet parues sous le titre Un peu de la vie et nous dedans aux Éditions de la Maison Rose

Le jaune et le bleu de l’amour immortel

Avec les poétesses Elodie Masin et Kyriaki Chatziioannidou
Une lecture à deux voix par des poétesses qui associent le jaune pour l’une et le bleu pour l’autre à l’idéal amoureux. Elles se partagent, dans leurs poèmes respectifs, le thème de l’amour avec sa luxuriance, son absence, sa perte et son regain : telle une fleur intacte qui ne se fane jamais, ou une vague éternelle sur la mer.

Crimes et châtiments

Un nouveau phénomène qui interroge. Le polar serait-il devenu la norme dans la littérature romande qui croule sous une production sans précédent de romans policiers, romans noirs dont les intrigues se passent « par chez nous » ? Et le succès est au rendez-vous. Entre concours littéraires, salons et festivals sur ce thème, Agatha Christie ne retrouverait pas ses petits.

Table ronde avec quatre autrices et auteurs bien de chez nous : Laurent Eltschinger (Sur le plancher des vaches, Éditions Montsalvens), Nicolas Feuz (Brume rouge, Slatkine & Cie), Marie-Chistine Horn (Dans l’étang de feu et de soufre, BSN Press), Emmanuelle Robert (Malatraix, Slatkine & Cie).
À l’enseigne de Crimes et châtiments, clin d’œil à Fiodor Dostoïevski qui a séjourné à Montreux, l’inamovible Daniel Bernard, journaliste littéraire et rédacteur en chef de Franceloisirs.ch ira à la rencontre de quelques étoiles montantes du genre en Romandie

Appartenances

Avec Mélanie Chappuis et Jérémie Kisling

L’écrivaine Mélanie Chappuis et le chanteur Jérémie Kisling mettent leurs univers en commun pour visiter nos exils et nos dépendances dans une lecture-concert qui parlera à chacun. En textes et en chansons, ils traverseront nos solitudes, nos servitudes, nos parts d’ailleurs. Partout, la place à trouver, l’autonomie à construire, parmi les autres, nos frères et sœurs en humanité.

Le musicien se fait par moments lecteur, la lectrice choriste, dans cette création dans laquelle l’humour s’invite aussi, par petites touches, pour un spectacle intime et fraternel.

Du Vian dans les oreilles

Concert apéritif de clôture, avec Guillaume Prin et la Compagnie Les Citrons sonnés
Hommage à un artiste hors du commun, mettant en lumière son univers musical et poétique, son sens de l’engagement, son ton décalé.

En bref, dans les salons de l’Hôtel Helvétie

La dictée du syndic

La dictée du syndic, par Monsieur Olivier Gfeller, syndic de Montreux.
En partenariat avec l’Association romande des correctrices et correcteurs d’imprimerie

Les vacances suisses de Monsieur Hergé

Conférence de Jean Rime, auteur des Aventures suisses de Tintin et président de l’association Alpart (Les amis suisses de Tintin).

Voyager par l’écriture et le mouvement

Cet atelier vous propose de plonger dans le voyage en deux temps, à partir d’une lettre hébraïque qui en est le symbole.

  • Anne Oberlin Perritaz vous invitera à créer votre propre voyage avec crayons, photos, divers matériaux… autour de la lettre choisie.
  • Brigitte Mooser Niquille vous fera vivre le voyage par le mouvement corporel qu’inspire la lettre, selon la pra- tique de la tehima, danse méditative.Raconter sa vie !Pourquoi, comment, en solo ou avec un accompagnement ? Nombreuses et nombreux sont celles et ceux qui souhaitent laisser un témoignage de leur vie ou d’un événement lié à celle-ci, de rendre hommage à un parent. Trois auteures de Suisse romande et un auteur québécois auront l’occasion de dialoguer sur ce sujet sensible avec la biographe Marie-Charlotte Marcetteau et la recueilleuse de récits de vie Josiane Haas, une rencontre modérée par Vincent Barbey.

    Table ronde avec Jean-Benoit Cloutier-Boucher (Boire la mer les yeux ouverts, Éditions Sémaphore), Karin Suini (La promesse de l’ogre, Mon Village), Sarah Sumi (Trace, Éditions Montsalvens), Nicole Tille (Survivre debout avec une jambe en moins, Attinger).
    Animatrices: Josiane Haas, écrivaine, parolière et recueilleuse de récits de vie, et Marie-Charlotte Marcetteau, biographe

    Modérateur : Vincent Barbey, professeur de français et d’histoire

“Jésus revient…en Suisse” – Conte philosophique (Cabédita) –

Publié en 2016, mon avant-dernier roman «2025: la situation est certes désespérée mais ce n’est pas grave» (Édilivre), décrivait une pandémie trouvant son origine en Chine et se développant sur toute la planète dès 2020. CQFD ! Dans mon dernier roman qui vient de paraître, un autre événement majeur bouleverse l’humanité, mais presque discrètement. Le 8 novembre 2024, personne ne l’attend. Pourtant il est revenu. Jésus a choisi la Suisse, à commencer par Lausanne, pour un retour sur notre planète, toujours plus chamboulée par des pandémies qui n’en finissent pas, un climat qui se détraque, une biodiversité qui s’effondre et des guerres sanglantes.

Coaché par trois sages de l’Agartha, mystérieux territoire sacré au cœur spirituel de la Terre, l’Envoyé a quelques petites semaines pour dénicher douze nouveaux disciples, de Genève au Jura, à qui il va faire vivre une « grande Expérience », le soir de Noël, sur la mythique prairie du Grütli. Riches de cette initiation, dotés de facultés nouvelles comme le furent les apôtres, ces douze femmes et hommes pourront témoigner qu’un autre monde est possible sur Terre.

«Jésus revient…en Suisse», qui vient d’être publié aux Éditions Cabédita, c’est le titre de ce conte philosophique. Hélas, cette fois, je crains fort que la réalité ne dépasse pas la fiction ! Alors, pourquoi diable faire revenir Jésus ? Sans doute parce qu’il y a urgence qu’une transition intérieure, indispensable à une transition écologique et solidaire, soit vécue par le plus grand nombre d’êtres humains. Le Jésus de mon roman parle le langage du 21ème siècle, il suggère non sans humour les clés d’une profonde transformation. Après que Jean-Baptiste a annoncé la venue de Jésus, celui-ci nous prévient que le retour du Christ en gloire – avec lequel il ne fait qu’un – est imminent. Et qu’il est encore temps de se tenir prêt à l’accueillir pour ne pas imploser face à la puissance de Sa Lumière.

Pourquoi avoir choisi la Suisse ? Comme le relève l’abbé François-Xavier Amherdt dans la préface du livre, «sans doute parce que Jésus a bon goût (!)». Il souligne la vocation spirituelle de notre pays en l’illustrant par le serment des trois Confédérés au Grütli, la vocation conciliatrice de l’Helvétie à l’exemple de son saint patron Nicolas de Flue et sa tradition humanitaire d’accueil de diverses vagues migratoires. Et de poursuivre : «Puisse-t-elle se perpétuer!». Écrite, comme le roman, bien avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie, ces paroles sont plus que jamais d’actualité.

(Trait libre paru dans l’Écho Magazine du 6 avril 2022)

RTS La Première, lundi 18 avril 2022, Médialogues, 08h35: présentation du livre.

 

 

Philippe Roch : « Préparons les jours d’après l’effondrement ! »

–  Cet entretien a été réalisé avant l’agression du peuple ukrainien par de l’armée russe. Une agression qui reflète à la fois les (derniers?) soubresauts d’une vieille société en déclin et la prise de conscience collective d’un vivre autrement que par le mépris et la violence –

 Cinquante ans cette année 2022 après le rapport Meadows et trente ans après la conférence de Rio, Philippe Roch doute que notre civilisation puisse perdurer face, notamment, au dérèglement climatique et à l’effondrement de la biodiversité. Mais l’ancien directeur de l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) et nouveau membre du conseil scientifique de la fondation Zoein ne baisse pas les bras. Et nous invite à préparer une transition aussi bien matérielle que spirituelle pour engendrer une nouvelle humanité.

 

L’année 2022 est l’occasion de commémorer des événements majeurs dans l’histoire de l’écologie planétaire : il y a 50 ans, le club de Rome, un groupe de réflexion réunissant des scientifiques, des économistes et des industriels, publiait un document sur les limites de la croissance, aussi connu sous le nom de ses deux principaux auteurs, le rapport Meadows. Il s’agissait de la première étude d’envergure mettant en lumière les dangers pour l’environnement, donc pour l’humanité, de la croissance économique et démographique mondiale. Également en 1972, la Conférence des Nations Unies pour l’environnement amorçait, dans sa Déclaration de Stockolm, un dialogue entre pays industrialisés et en développement sur le lien entre croissance économique, pollution et bien-être des peuples de notre planète. C’est cette conférence qui a créé le Programme des Nations-Unies pour l’Environnement.

Vingt ans après, en 1992, la Conférence des Nations Unies sur l’environnement et le développement, à Rio de Janeiro, adoptait une déclaration non contraignante qui visait à faire progresser le concept des droits et des devoirs des pays dans le domaine de l’environnement. Philippe Roch, qui venait d’être nommé directeur de l’Office fédéral de l’environnement, des forêts et du paysage, avec le titre de Secrétaire d’Etat, représentait la Suisse à ce grand rassemblement qualifié de Sommet de la Terre.

Que reste-t-il aujourd’hui de ces déclarations historiques et de celles qui ont suivi depuis trente ans ? Rencontré à son domicile à Russin, à l’ouest du canton de Genève dans le vallon protégé de l’Allondon – un affluent du Rhône – Philippe Roch (72 ans) lance un regard sévère sur la situation écologique de notre planète dont le climat s’emballe et la biodiversité s’effondre. Sans pour autant sombrer dans le désespoir. Bien au contraire.

 

« La transition extérieure et intérieure plutôt que la décroissance »

 

Comment voyez-vous l’évolution de notre humanité ?

 Philippe Roch : Notre civilisation va s’effondrer. C’est inéluctable. Je ne vois pas comment nous pourrions encore échapper à l’éclatement des modèles économiques, juridiques et sociaux tels que nous les connaissons aujourd’hui. A n’en pas douter, ce sera extrêmement douloureux pour beaucoup d’êtres humains. Mais c’est sur les braises de cet effondrement collectif qu’une nouvelle société humaine pourra émerger. Nous en décelons déjà les prémices. Toujours plus nombreuses sont les personnes qui dénoncent les violences d’un monde ravageur et qui adoptent des modes de vie plus autonomes et plus écologiques. Ce sera le cinquième âge de l’humanité, celui d’un monde écologique animé d’une spiritualité universelle, habité par l’Esprit. Il fait suite à un monde holistique habité par les esprits, un monde rationalisé et religieux, un monde technologique désenchanté et un monde écologique matérialiste, celui dans lequel nous vivons depuis les années 1950. C’est la conclusion de l’un de mes ouvrages : « Ma spiritualité au cœur de la Nature » (Jouvence). C’est dans cette conscience d’un nouveau monde à construire que j’ai rejoint le conseil scientifique de Zoein, une fondation qui œuvre pour des projets solides et concrets, comme le revenu de transition écologique.

 Un effondrement inéluctable, est-ce vraiment un message que l’on peut transmettre à la nouvelle génération ?

 Aux jeunes qui se mobilisent toujours plus, je dis : C’est juste de critiquer, de dénoncer ce qui ne tourne vraiment pas rond dans notre société, qu’il s’agisse des saccages de l’environnement ou des atteintes à la dignité humaine. Mais n’oubliez pas d’annoncer le monde nouveau que vous souhaitez ardemment. C’est votre principale tâche !

Quand vous représentiez la Suisse au sommet « planète Terre » de Rio en 1992, vous étiez bien favorable à la notion de développement durable…

 En effet, j’y croyais. Au sein de la Confédération, j’ai initié une collaboration interdépartementale et développé de nombreux contacts avec les milieux de l’économie pour définir et approfondir cette idée de développement durable. J’étais également impliqué dans un programme de formation à l’Université de Genève. Mais le soufflé est vite retombé. Selon les milieux, la définition du développement durable variait sensiblement. Ce dernier était devenu une formule creuse destinée à faire croire que l’on avait enfin pris l’écologie au sérieux. Mais, en réalité, le rouleau compresseur de la croissance économique continuait de progresser, avec son indicateur ravageur, le PIB, qui nous fait faussement croire que c’est par la croissance que l’on va résoudre la pauvreté, les inégalités et financer la protection de l’environnement. Puis, après le développement durable, est venue cette vision perverse de la croissance verte, une manière d’exploiter encore davantage les richesses de la Terre en y mettant un vernis écologique superficiel.

A propos du PIB, vous aimez prendre l’exemple du cerisier. Que nous montre-t-il ?

 En floraison au printemps, le cerisier nous offre parfums et couleurs, les abeilles et d’autres insectes viennent le visiter pour y prendre son nectar et son pollen ; l’été venu des fruits rouges font le délice des oiseaux et des humains ; puis à l’automne tombent les feuilles qui nourrissent l’humus qui grouille de vie. De cela, le PIB n’en a cure. Mais si le jardinier venu tailler les branches du cerisier tombe de son échelle, alors les frais hospitaliers, les médicaments et les coûts de l’assurance feront grimper le PIB qui demeure aujourd’hui encore la référence quasi exclusive de la richesse quantitative des pays. Cela n’a pas de sens.

Êtes-vous pour la décroissance ?

 – Une croissance continue dans un système limité est simplement absurde. Mais la décroissance à l’intérieur de notre système économique actuel met en danger d’importants acquis sociaux. Je préfère parler de transition vers une prospérité sans croissance. Mais une transition économique et écologique est vaine sans une transition intérieure qui redéfinisse nos valeurs, nos croyances et le sens de notre vie.

 

« Ma spiritualité est au cœur de la Nature »

 

 Mon Église est la Nature, avec un grand N, écrivez-vous dans l’un de vos ouvrages. D’où vient cette passion pour la nature ?

De mon enfance. Je vivais au Grand Lancy dans le canton de Genève, dans une maison familiale entourée d’arbres. A la mort prématurée de mon père, ces arbres que je chérissais et avec lesquels je parlais étaient devenus pour moi source de réconfort. Hélas, afin d’élargir la route, la commune en a coupé en grand nombre. J’avais alors dix ans. Je vécus cela comme un deuxième deuil. J’étais révolté. Deux ans plus tard, j’adhérais déjà au World Wide Fund for Nature (WWF) afin de m’engager pour défendre la nature. J’ai ensuite créé une section du WWF à Genève avant de rejoindre le WWF Suisse dont je suis devenu membre de la direction.

Vos parents étaient-ils très proches de la nature ?

 – Non, pas vraiment. Fils de paysan, mon père avait fondé une agence immobilière dans les années 1930. Il était très engagé dans le catholicisme. Évêques et prêtres étaient souvent invités à la maison. Mon père a été décoré d’une médaille d’or du pape Pie XII, la Croix Pro Ecclesia et Pontifice. Quant à ma mère, elle était entièrement dévouée à sa famille de neuf enfants. J’admirais l’engagement de mon père. Mais, plus tard, au début des années 1970, quand j’ai divorcé d’un premier mariage, ce n’est pas moi qui ai quitté l’Église, c’est elle qui m’a exclu. Ce fut une grande blessure mais cette rupture avec l’Église m’a permis de me construire une spiritualité indépendante à travers ma relation à la nature vivante. Aujourd’hui, je me suis réconcilié avec toutes les religions au niveau le plus profond de leurs spiritualités. Plusieurs prêtres et pasteurs, deux cheikhs musulmans soufis, un grand rabbin juif et des moines bouddhistes sont devenus de proches amis.

J’imagine que la deuxième encyclique du pape François, Laudato Si’, consacrée aux questions environnementales et sociales, à l’écologie intégrale et à la sauvegarde de la Création a dû vous séduire ?

 Je suis un grand admirateur du pape François et son encyclique est une œuvre majeure d’écospiritualité. Je regrette que l’Église catholique romaine n’ait pas encore vraiment suivi ce mouvement initié par Laudato Si’, à l’exception de quelques prêtres et théologiens de mes amis qui se sont fortement engagés sur cette voie. Il semble que les protestants soient plus rapidement enclins à prendre conscience de l’unité spirituelle de la Création

Que vous a encore appris le contact étroit avec la nature ?

– La conscience de la parenté de tous les êtres vivants m’a permis de pardonner. A moi-même pour toutes les erreurs commises dans ma vie, et aux autres, particulièrement ceux qui m’ont fait du mal, volontairement ou non. Cet effort de pardon, qui n’a pas été facile, me rend aujourd’hui plus serein, plus sage. Si vous êtes dans un tel état, toute personne en conflit avec vous deviendra plus paisible et mieux intentionnée à votre égard. Je l’ai expérimenté. Le pardon ouvre des portes magnifiques. Et, encore une fois, c’est la nature qui m’a aidé à cheminer dans cette voie.

 

« On fait souvent de l’écologie contre la nature »

 

Vous n’êtes pas toujours tendre à l’égard des écologistes. Que leur reprochez-vous ?

 Je reproche à certains d’entre eux d’oublier la nature. On fait trop souvent de l’écologie contre la nature. Il y a deux ans j’ai vainement soutenu une campagne politique à Berne pour que l’on ne coupe pas une allée d’arbres centenaires afin de construire une ligne de tram. Un meilleur choix eût été de placer cette ligne sur la route, quitte à diminuer le trafic automobile. Autre exemple qui me tient à cœur, les éoliennes. Pourquoi sacrifier les derniers grands paysages naturels sur les crêtes du Jura suisse pour la production d’une énergie fort coûteuse et irrégulière, alors que l’on pourrait largement compenser une telle énergie par l’installation de panneaux solaires sur les toits ?

 A vos yeux, toutes les énergies renouvelables ne sont donc pas bonnes à prendre pour sortir des énergies fossiles ?

Les électriciens aiment bien les grosses centrales, les gros barrages. D’où leur attrait pour les grandes éoliennes. Cette nouvelle alliance entre électriciens et écologistes se fait contre la nature. II serait plus judicieux de décentraliser la production d’énergie en multipliant les panneaux photovoltaïques sur tous les toits par exemple, et non sur des pâturages, et de tout faire pour réduire notre consommation d’électricité. Comme il est bon de joindre la parole aux actes, j’ai installé il y a deux ans avec des amis des panneaux photovoltaïques sur un manège à La Chaumaz, un hameau de la commune de Russin. J’ai constaté que je produisais dix fois plus d’électricité avec cette installation que ma part de consommation dans la consommation totale suisse.

Avant de diriger le WWF, vous avez été membre du parlement cantonal de Genève au sein du Parti Démocrate Chrétien (PDC). On peut donc être écologiste sans être de gauche ?

Assurément ! L’écologie devrait être l’affaire de toutes les tendances politiques. La cloisonner dans un seul parti comme celui des Verts qui ont récupéré beaucoup de gauchistes historiquement indifférents à l’environnement, ce n’est sans doute pas la servir. Les Vert’libéraux ? Sont-ils vraiment verts, sont-ils vraiment libéraux ? Ce serait bien mieux d’avoir une écologie politique de haute qualité à travers tous les partis.

 

« Malgré dix mille petites réussites dans la politique environnementale, la nature se porte toujours plus mal »

 

Revenons à votre parcours professionnel. Quelles sont vos plus belles réussites ?

Le oui à l’initiative populaire pour la protection des marais, en décembre 1986, qui demandait l’interdiction de toute construction sur les marais « d’une beauté particulière et représentant un intérêt national ». J’étais alors membre de la direction du WWF Suisse très engagé en faveur de cette initiative qui, à l’origine, visait à empêcher l’agrandissement de la place d’armes de Rothenthurm (à cheval sur les cantons de Schwytz et de Zoug) sur un vaste paysage de tourbières. Ce fut une importante victoire pour la protection de la nature en Suisse. A la tête de l’OFEV dès 1992, j’ai été chargé par le conseiller fédéral Flavio Cotti d’inventorier les périmètres qui délimitent encore aujourd’hui les zones naturelles les mieux protégées de Suisse. Ce fut une grande bataille au sein du Parlement. Mon côté militant écolo n’était pas apprécié par tous les députés, c’est le moins que l’on puisse dire ! J’ai alors pris mon bâton de pèlerin pour convaincre tous les conseillers d’État des cantons concernés.

D’autres réussites ?

J’ai élaboré la législation sur les organismes génétiquement modifiés (OGM) que le Parlement a fini par adopter : une législation très stricte suivie par un moratoire toujours en vigueur jusqu’en 2025. Enfin, je suis l’auteur de la loi sur le CO2 dans sa première mouture. Il s’agissait de légiférer pour répondre à l’exigence climatique du protocole de Kyoto visant à la réduction des émissions de gaz à effet de serre (GAS), signé en décembre 1997. Mes collaborateurs avaient notamment envisagé un régime de taxes. La conseillère fédérale Ruth Dreifuss responsable du département fédéral de l’intérieur n’aimait pas cette idée centrée sur des taxes. J’ai alors trouvé la solution : donner à chacun des acteurs concernés la chance d’atteindre l’objectif de réduction de 10% des GAS. Et s’ils n’y parvenaient pas, ils devraient s’acquitter d’une taxe que l’on redistribuerait à la population. Séduite par cette formule, Ruth Dreifuss l’a fait adopter par le Conseil fédéral et le Parlement.

La dernière loi révisée sur le CO2 rejetée par la population en juin 2021 a eu moins de succès. Comment l’expliquez-vous ?

Le rejet de cette loi ne m’a pas étonné. Elle était pervertie de deux manières : au lieu d’en faire une taxe neutre redistribuée à la population, ses auteurs ont prévu un certain nombre d’affectations. Par ailleurs, cette loi était tellement compliquée qu’il était aisé de la démonter politiquement. Elle avait perdu l’essence et la simplicité de la première loi qui m’avait permis de convaincre.

Après les succès, quels sont les échecs de votre mandat de 13 ans à la tête de l’OFEV ?

– Le plus gros échec, c’est que malgré les réussites dans la politique environnementale, la nature se porte toujours plus mal. De ce point de vue, je dois bien admettre que nous avons échoué.

Comment l’expliquez-vous ?

– Parce que, encore une fois, le moteur de cette société est la croissance quantitative, économique et démographique. Un exemple parmi bien d’autres : quand tout récemment Berne a annoncé la teneur des prochains programmes d’investissements fédéraux pour les autoroutes, tous les projets ne concernaient que la Suisse alémanique. Bonne nouvelle, me suis-je dit, la Suisse romande est épargnée ! Mais tous les conseillers d’État romands ont vivement protesté en clamant : nous voulons nos routes et autoroutes ! Voilà la triste mentalité qui domine. Dans le canton de Genève, il n’y a presque plus de territoire disponible. Eh bien malgré cela, il a été décidé dès 2026 d’élargir l’autoroute de contournement. La logique de croissance et de compétition l’emporte toujours au détriment de la nature.

 

« C’était peut-être le moment de franchir la Grande Porte »

 

Vous traversez une période difficile quant à votre santé. Comment vivez-vous cette épreuve ?

J’ai appris à dialoguer avec la souffrance qui m’ouvre encore un peu plus à la spiritualité. Ma vie, notre vie est l’émanation éphémère, limitée, d’une réalité bien plus grande que nous. Lors de l’une de mes nombreuses interventions chirurgicales, quand je me suis trouvé devant le bloc opératoire et que j’ai vu s’ouvrir la porte de celui-ci, je me suis dit que c’était peut-être le moment de franchir la Grande Porte. J’étais totalement serein. Au point qu’un infirmier m’a demandé si j’étais mis sous calmants. Ce qui n’était pas le cas.

Croyez-vous que notre pensée puisse encore exister même après notre mort cérébrale ?

– Oui. J’en suis convaincu, mais je ne sais pas comment. Je vois notre cerveau comme une antenne complexe capable de capter une pensée en dehors d’elle-même et d’en faire quelque chose d’opérationnel. Robert Hainard disait que la raison était l’instrument de l’action. D’où la nécessité de développer un contact holistique avec tous les êtres vivants, des mondes végétal, animal et humain, qui ne passe pas seulement par la raison mais par « l’être » dans sa globalité. Dans ce monde en décrépitude, il est essentiel de se relier à l’essentiel, pour se sentir bien avec soi-même et délivrer ce bien être autour de soi avec bienveillance.

Propos recueillis par Philippe Le Bé.

Photo Yvain Genevay / Le Matin Dimanche – Entretien publié aussi dans https://lapenseeecologique.com –