Veulerie européenne

Allons-nous nous aplatir encore longtemps devant la Chine? Allons-nous accepter sans broncher que l’Empire du Milieu affiche sans vergogne un autoritarisme croissant, un expansionnisme menaçant en mer de Chine, une attitude agressive face à la démocratie taïwanaise, viole le traité conclu avec Londres sur le statut de Hongkong avec sa nouvelle loi sécuritaire liberticide et, surtout, réprime violemment les Ouighours avec des méthodes qui furent celles des Nazis?

Depuis quelque temps, la veulerie des Occidentaux face à la Chine semble proportionnelle aux provocations de cette dernière. Dernier exemple en date, le constructeur Daimler a supprimé une citation anodine du dalaï-lama qui accompagnait une photo du Coupé C de Mercedes-Benz parce qu’elle indisposait les autorités chinoises. La firme allemande s’est fendue d’un communiqué dans lequel elle se dit profondément désolée. «En tirant leçon de cette erreur, souligne Daimler,  nous prendrons rapidement les mesures concrètes pour que nous, nos collègues à l’étranger également, comprenions mieux la culture et les valeurs chinoises». Les valeurs chinoises? Quelles sont-elles au juste quand l’ambassade de Chine en France accuse sans preuve les membres du personnel soignant français des établissements pour personnes âgées d’avoir «abandonné leurs postes du jour au lendemain (…) laissant mourir leurs pensionnaires de faim et de maladie»?

Daimler n’est pas un cas isolé. Le 11 janvier dernier, le groupe d’hôtellerie américain Marriott International présentait lui aussi ses excuses à la Chine pour avoir classé le Tibet, Hong Kong, Macao et Taïwan comme des pays sur son site Internet et son application. Pékin considère en effet Taïwan comme une province renégate, et qualifie de séparatiste toute revendication d’autonomie du Tibet. Dans la soumission, les États ne sont pas en reste. La NZZ am Sonntag nous apprenait récemment que la Confédération négociait avec Pékin la prolongation d’un accord qui autorise des fonctionnaires de la sécurité chinoise à entrer en Suisse sans statut officiel pour identifier des Chinois entrés illégalement sur le territoire helvétique, afin de les rapatrier en Chine.

C’est clair, les bénéfices tirés de l’immense marché chinois mettent toute autre considération au second plan. Les autorités chinoises en profitent pour avancer sans retenue dans leur stratégie de prise de contrôle en Europe des entreprises comme des richesses agricoles et touristiques. Pourquoi se gêneraient-elles face à des Européens qui bafouent leurs propres valeurs fondamentales comme la liberté d’expression? (Publié dans l’Écho Magazine de mercredi 9 septembre 2020)

 

 

 

 

Réincarnation

La réincarnation. Le thème fait rarement l’objet de débat. Mais quand il arrive sur le tapis, s’envolent les mitres et pleuvent les coups de crosse. Car pour les Églises chrétiennes, notamment l’Église catholique, l’idée qu’une âme puisse quitter notre corps physique quand nous mourons pour ensuite venir habiter un autre corps après une nouvelle naissance est inconciliable avec la foi chrétienne. Pour la bonne raison que la libération de l’homme, pécheur racheté, est l’œuvre du Christ que nous sommes invités à accueillir et qui nous a sauvés une fois pour toutes. Donc nous n’aurions pas à nous sauver nous-mêmes par nos propres forces et performances. Un sondage réalisé en Suisse et publié le 24 mars 2016 dans  L’Hebdo révélait cependant que 67,5% des personnes interrogées se disant catholiques considéraient que le fait d’être chrétien n’était pas incompatible avec la croyance en la réincarnation. Elles étaient même 28,8% à y croire elles-mêmes.

Contentons-nous, en cette période estivale peu propice à la polémique, de nous demander quels seraient les avantages et a contrario les risques de croire en la réincarnation. Pour mieux saisir ce qu’elle peut signifier pour un Occidental, prenons l’image du théâtre: un jour  je suis Tartuffe, un autre jour la Mégère apprivoisée, un autre encore Le Cid. Je suis toujours moi-même tout étant à chaque fois un personnage différent dans une nouvelle tranche de vie. Par ailleurs, à l’idée de réincarnation est toujours liée celle de la loi des causes et des conséquences. Récoltant ce que j’ai semé, je peux toujours corriger mes erreurs, mon intuition profonde m’indiquant ce que ma mémoire a oublié. L’objectif est toujours de progresser et de m’approcher le plus possible de Dieu qui est Amour. «Soyez donc parfait comme votre Père céleste est parfait», nous enseigne Jésus. Plusieurs expériences terrestres seraient donc nécessaires pour évoluer vers un plus être.

Le risque, ce serait de s’endormir dans la procrastination. Bonjour la paresse! Pire, ce serait considérer son prochain misérable et malheureux comme étant responsable de ses actes vécus dans des vies précédentes. Bonjour la compassion!  Mais il y a peut-être un moyen de concilier partisans et adversaires de la réincarnation. Notre vie se déroule en effet dans un espace-temps limité, avec un passé, un présent et un futur. Et si cet espace-temps, «cette bouillie d’où nous émergeons», comme le qualifiait Albert Einstein, était finalement une illusion? Dès lors, la seule chose qui compterait dans notre existence terrestre serait de vivre pleinement l’instant présent. Ici et maintenant. (Publié dans L’Écho Magazine du 5 août 2020)

 

Brûler de l’intérieur

«Nous sommes dans une situation de risque de guerre nucléaire plus élevé que pendant la guerre froide». C’est le constat brossé début juin par Marc Finaud, ancien diplomate français rattaché au Centre de politique de sécurité de Genève, dans l’émission Géopolitis de la RTS. En pleine crise sanitaire, les États-Unis, la Corée du Nord et Israël se sont distingués par de nouveaux tests de missiles. Selon cet expert, les dernières innovations militaires ont mis à mal la stratégie de la dissuasion nucléaire. Plus rapides et plus précis, les missiles peuvent désormais être utilisés dans une bataille nucléaire. «Le but n’est plus de les garder à titre préventif, mais bien de les employer». Qui plus est, plusieurs traités internationaux qui avaient permis de contrôler et de limiter la taille des arsenaux nucléaires depuis la guerre froide sont abandonnés, ou menacés de l’être, par Donald Trump.

«Il faut interdire la guerre», me disait en 1986, avec une touchante conviction, le deuxième secrétaire de l’ambassade d’URSS à Berne. J’étais alors journaliste à Radio Suisse Internationale et nous assistions à un dangereux retour de la guerre froide entre l’Est et l’Ouest. Vladimir de son prénom, gorbatchévien convaincu, estimait que la course aux euromissiles, avec les SS-20 du côté soviétique et les Pershing II du côté américain, ruinait son pays et mettait l’humanité en grand danger. A l’époque, j’avais de la peine à le convaincre qu’interdire la guerre était un acte aussi honorable que vain. «Si l’on supprimait toutes les armes de la Terre, il y aurait toujours des cinglés pour en concevoir de nouvelles et imposer leur pouvoir. C’est bien la nature humaine qui doit être pacifiée», lui disais-je. Et Vladimir de me considérer comme «un doux rêveur».

En fait, nos deux approches sont complémentaires. Les interdictions du droit international sont des garde-fous nécessaires pour contenir la violence tapie dans l’être humain. Mais une paix durable est impossible sans une démarche spirituelle de profonde pacification intérieure. Laquelle, tout le contraire d’un bisounours, est un ardent combat de tous les jours. Comme l’écrivait le jésuite Pierre Teilhard de Chardin, «la paix n’est pas le contraire de la guerre, elle est la guerre portée plus haut et au-delà d’elle-même dans la conquête du transhumain». L’homme moderne est tenté par le feu nucléaire qui embrase tout de l’extérieur car il n’a pas encore fait l’expérience du feu de l’amour christique qui embrase tout de l’intérieur. Il est encore temps pour lui de déclencher la mise à feu qui le sauvera. (Publié dans l’Écho Magazine du 1er juillet 2020)

 

Le PIB, ce pauvre indicateur de richesse

Le fort ralentissement de certaines activités humaines durant la période de confinement a eu des effets très positifs. Entre janvier et avril 2020, la planète a enregistré une chute de 886 millions de tonnes de CO₂, soit une baisse de 7,3% en regard de la même période de 2019, révèle une équipe internationale de chercheurs. En France, 154 personnes ont été tuées sur les routes en mars, 103 en avril. C’est deux fois moins qu’en 2019. Par ailleurs, le coronavirus Covid-19 a suscité une multitude d’actions bénévoles d’entraide aux personnes fragiles, sensiblement amélioré la qualité de l’air, diminué les nuisances sonores, etc. Ces informations, parmi bien d’autres, sont superbement ignorées par les experts qui nous annoncent pour cette année un effondrement du produit intérieur brut (- 6,7% en Suisse). Comme si ce PIB était la référence unique et incontestable!

En mesurant des richesses qui n’en sont pas, comme par exemple le trafic de drogue ou la prostitution, et en écartant des activités non monétaires qui contribuent au bien-être des citoyens, le PIB est en réalité un PIR, un pauvre indicateur de richesse. Il existe pourtant bien d’autres repères comme le PIB vert qui privilégie plutôt l’environnement, l’Indice de développement humain (IDH) qui se focalise sur le bien-être social, le Happy Planet Index qui fait une synthèse entre l’empreinte écologique, l’espérance de vie et le degré du bien-être des populations ou encore le Bonheur national brut mis en place par le Bhoutan en 1972. Pourquoi ces marqueurs sont-ils à ce point ignorés?

MONET 2030 en Suisse

Quant à la Suisse, elle dispose d’un système d’indicateurs MONET 2030 qui présente une vue d’ensemble du développement durable. Ce système met notamment en lumière les progrès réalisés en direction des 17 objectifs de développement durable (ODD) de l’Agenda 2030 des Nations Unies. Composé de plus de 100 indicateurs qui touchent aux trois dimensions environnementale, sociale et économique, le MONET évalue des données comme le taux de pauvreté, la violence domestique, les émissions de gaz à effet de serre, la production totale des déchets urbains, les énergies renouvelables, les nitrates dans les eaux souterraines, etc. Mais le monde politique et économique n’en fait jamais état.

Le PIB a hélas le grand mérite d’être pratique car il ramène à une seule unité de compte – le prix auquel s’échangent les biens et services – toutes sortes de grandeurs disparates. Mais il ne reflète pas la réalité complexe de notre monde dont la transition écologique et solidaire est désormais une question de survie. Il est grand temps de lui retirer son monopole destructeur et de valoriser des indicateurs plus riches. (Publié dans L’Écho Magazine du 3 juin 2020)

 

 

«Avec le Covid-19, le revenu de transition écologique est plus que jamais nécessaire»

 

Dans la Haute Vallée de l’Aude, une toute prochaine coopérative de transition écologique ambitionne de développer de nouvelles activités économiquement viables et favorables à l’écologie. Avec notamment la collaboration du Département.

 La crise sanitaire provoquée par le Covid-19 plonge le monde dans la récession. Des milliers d’emplois disparaissent, les taux de chômage s’affolent. On en viendrait presque à oublier les dommages autrement plus redoutables que le réchauffement climatique et l’effondrement de la biodiversité nous réservent dans un proche avenir si nous ne réagissons pas. Ce sont les plus déshérités, notamment les personnes sans emploi qui souffriront le plus. C’est à eux mais aussi à toutes celles et à tous ceux qui veulent résolument orienter leur vie professionnelle autrement que s’adresse le revenu de transition écologique (RTE) concocté par l’économiste et philosophe Sophie Swaton, présidente de la fondation Zoein.

En France, quatre territoires expérimentent le RTE dans le Nord, le Lot-et-Garonne, les Vosges et l’Aude. Dans ce dernier département, Zoein a investi 30.000 euros pour lancer le processus. Initiatrice et porteur du RTE dans la Haute Vallée de l’Aude, Joëlle Chalavoux et Olivier Boullet préparent activement la mise en place d’une coopérative de transition écologique (CTE), pilier d’un système économique et social inédit dans lequel les relations humaines jouent un rôle majeur. La Pensée écologique les a rencontrés en vidéoconférence. Entretien.

 

En quoi l’expérimentation du RTE dans le département de l’Aude se différence-t-elle des trois autres expérimentations actuellement en cours ?

Joëlle Chalavoux – Chaque territoire a son histoire et son biotope culturel, politique, économique et social. Le RTE s’en imprègne naturellement. A Grande-Synthe dans le Nord, premier territoire avec lequel la fondation Zoein a signé une convention de partenariat, la mairie qui préparait déjà un minimum social garanti s’est d’emblée fortement engagée en faveur du RTE. Dans le département du Lot-et-Garonne, l’association Tera porte depuis quatre ans un projet expérimental de construction d’un écosystème avec notamment un revenu d’autonomie. Dans les Vosges, la communauté d’agglomération d’Épinal a mis en œuvre un projet territoires zéro chômeur de longue durée, destiné à ficeler un nouveau mode de financement de l’emploi. Quant à la Haute-Vallée de l’Aude, elle connaît des modes de production coopératifs qui ont fait leur preuve.

 

Quelle est votre implication personnelle dans cette dynamique coopérative ?

Joëlle Chalavoux  – Je collabore depuis bientôt quatre ans avec le Pôle territorial de coopération économique (PTCE) 3.EVA. Ce dernier a été sélectionné pour soutenir un projet sur la biodiversité de la Fondation de France. Il accompagne aussi, entre autres, la mise en place du Plan alimentaire territorial porté par la Maison paysanne, une société coopérative d’intérêt collectif (SCIC). Dans ce tissu local très actif, le RTE ouvre de nouvelles perspectives très intéressantes.

 

Le Covid-19 n’est-il pas un frein au développement du RTE ?

Olivier Boullet – Au terme de plusieurs réunions ouvertes rassemblant au total quelque 120 personnes issues de la société civile, du monde associatif, institutionnel et politique, nous avons pu fonder le 10 mars dernier une association de préfiguration de la Coopérative de transition écologique en Haute Vallée de l’Aude. Celle-ci sera officiellement lancée en décembre 2020 ou en janvier 2021 au plus tard. Notre calendrier n’a donc pas été bouleversé par la pandémie. Cela dit, il est vrai que notre souhait d’impliquer plus fortement les élus à l’issue des élections municipales a été quelque peu contrarié, le deuxième tour ayant été repoussé. Par ailleurs, la vidéoconférence imposée par le confinement n’est pas un outil de communication simple à gérer. Il n’empêche qu’avec la forte récession annoncée, le revenu de transition écologique nous semble plus nécessaire que jamais.

Joëlle Chalavoux – En effet, et cela peut sembler paradoxal, le territoire de l’Aude qui est essentiellement agricole avec ses vignes dans la plaine du Limouxin et son élevage sur les reliefs des Pyrénées audoises connaît un sérieux problème d’alimentation. Il n’y a pas assez de maraîchers et nous connaissons de gros problèmes d’approvisionnement en produits locaux. Plusieurs acteurs, publics et privés, se mobilisent notamment pour trouver des terres, avec le soutien des sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural, la Safer. Le RTE pourrait devenir un puissant levier économique et social en proposant aux communes de mutualiser leur recherche de financement. Ces dernières apportant des terres, la coopérative de transition écologique offrant un soutien monétaire, de formation et d’accompagnement aux maraichers. Avec le RTE, il n’est plus du tout question de « salaires aidés » suscitant des craintes de concurrence déloyale mais d’un levier au démarrage d’activités économiquement viables et écologiquement positives.

Olivier Boullet – Nous avons pleinement conscience qu’on ne peut pas changer du jour au lendemain les manières de produire et de consommer, en laissant tomber l’industrie alimentaire pour l’agroécologie. Des tensions sont inévitables de part et d’autre. Mais les initiatives en faveur d’une relance citoyenne, toujours plus nombreuses, prouvent qu’il y a bel et bien un profond mouvement en faveur d’une transition écologique et solidaire.

 

Les paysans sont-ils vraiment prêts à se tourner vers l’agriculture biologique ?

 Joëlle Chalavoux – Les maraîchers travaillent souvent en bio ou en agriculture raisonnée et sont moteurs d’évolution. Une démarche bien plus difficile pour les viticulteurs qui ont l’impression d’un retour en arrière s’ils renoncent aux produits phytosanitaires. Ils redoutent une résurgence de maladies végétales. « Pour passer au bio, la technique est prête mais la tête ne l’est pas », me confiait récemment un paysan. Par ailleurs, la tradition coopérative est très forte chez les viticulteurs conventionnels. Lorsqu’elles ont été créées, les coopératives ont permis aux petits vignerons de mutualiser leurs outils de production. Actuellement, les quelques viticulteurs bio ont encore du mal à trouver leur place, leur production n’étant pas assez valorisée, non seulement financièrement mais en termes d’identification. Mais tout cela est en train d’évoluer.

 

De quelle manière ?

Joëlle Chalavoux – Prenons l’exemple de la Cavale, Coopérative agricole des viticulteurs et agriculteurs du Limoux et des environs, fondée en 1921 et qui compte environ 700 adhérents et 40 salariés. Ce n’est pas une coopérative de production mais de vente de produits et de pratiques agricoles. « Je suis un vendeur de glyphosate » lance son directeur général et ingénieur agronome Christophe Bonnemort sur un ton un brin provocateur. Forcément, les coopératives agricoles vendent des produits phytosanitaires ! Mais celui-ci agit vraiment pour sortir en douceur de ce schéma aujourd’hui dépassé. C’est très encourageant.

 

La pierre angulaire du RTE est la coopérative de transition écologique (CTE) que vous allez fonder. Qui en sera membre ?

 Olivier Boullet – L’éventail est très large : des coopératives comme la Cavale précitée, des associations comme Le Parchemin qui depuis 30 ans vise l’insertion sociale et professionnelle par des actions de protection de l’environnement, d’autres sociétés coopératives d’intérêt collectif (SCIC) comme la Maison paysanne ou la Coopérative d’activité et d’emploi SAPIE, des particuliers, des associations actives dans l’éducation et l’environnement, et bien sûr, nous l’espérons, les collectivités locales, sans oublier le Pôle d’équilibre territorial et rural (PETR), cet établissement public qui regroupe les deux communautés de communes.

Joëlle Chalavoux – Quelle place proposer à nos futurs partenaires, que peuvent-ils recevoir et offrir au sein de cette CTE ? Tout cela est à discuter. Il est clair que si nous montrons que nous pouvons aller chercher des financements, sans concurrencer leurs actions mais en permettant de mutualiser nos efforts, nos futurs partenaires seront plus enclins à prendre des parts sociales. On ne connaît pas encore le montant des fonds publics destinés à la transition écologique et solidaire alloués aux territoires. Nous savons déjà que le Département de l’Aude pourrait se positionner comme client en achetant des productions quand la coopérative aura démarré son activité. Contrairement à la Région qui commence à s’intéresser à la démarche, le département nous soutient financièrement et techniquement depuis le premier jour, dans le cadre d’une convention signée également avec Zoein.

 

Et les banques, comme la Nef, une coopérative financière qui soutient des projets ayant une utilité sociale, écologique et culturelle, ou encore comme la Banque publique d’investissement, Bpifrance ?

Joëlle Chalavoux – Nous sommes bien sûr ouverts à toute collaboration en harmonie avec nos valeurs et nos critères. Nous avons déjà un compte au Crédit Coopératif. Un minimum plancher de 200.000 euros serait nécessaire pour amorcer l’activité de la CTE. Dans cette phase critique, l’engagement de l’État ainsi que de l’Union européenne et de la Région sera déterminant.

 

Le RTE est bien plus que le versement d’un revenu monétaire. Comme le souligne Sophie Swaton, il vise notamment à développer un réseau d’acteurs sur les territoires qui œuvrent collectivement vers une transition écologique. Ce réseau est-il déjà tangible dans votre département ?

 Olivier Boullet – En voici une preuve manifeste : lors de cette pandémie du Covid-19, des paysans ont monté une épicerie ambulante et solidaire. Hélas, leur grange a été détruite par un incendie qui a causé la mort d’une partie de leur bétail. Le réseau existant a permis d’organiser très vite des ateliers d’entraide et une cagnotte pour les aider à surmonter cette épreuve. De manière générale, maintes activités peuvent être viables si elles bénéficient d’un premier soutien, qu’il soit financier par le versement d’un salaire ou d’un complément de salaire, qu’il prenne la forme d’une mise à disposition de terres cultivables ou encore qu’il se concrétise par une formation, etc. Assurer la sécurité des personnes tout en les insérant dans une dynamique de réalisation d’une activité prospère, c’est précisément la vocation du RTE.

 

Quels sont les principaux obstacles au développement du RTE ?

 Joëlle Chalavoux – Le principal obstacle serait le manque de financement. Il est lié au caractère innovant du RTE, qui sort des raisonnements habituels qui enferment encore les administrations auxquelles nous nous adressons. C’est pour qui, c’est pour quoi ? ces administrations nous expliquent que tel service répond à tel besoin. Tout semble cloisonné. Il leur est bien difficile de comprendre que nous n’avons pas de public cible et qu’il ne nous est pas possible de leur présenter, avant d’avoir pu les créer, des exemples qui fonctionnent car nous sommes encore dans l’expérimentation. Le Département – du président du conseil départemental à l’ensemble de ses services – qui nous suit depuis le début à quant à lui bien saisi la logique de notre démarche. Il est notamment un traducteur essentiel dans nos échanges avec la Région. Nous travaillons aussi de mieux en mieux avec les communautés de communes.

De notre côté, nous avons dû adapter notre vocabulaire. Ainsi, nous ne parlons plus de « bénéficiaires » du RTE car ce dernier n’est pas un minimum social et ne peut donc être assimilé à un revenu de solidarité active (RSA).

 

Comment se manifeste votre collaboration avec le Département ?

 Joëlle Chalavoux – Au sein des différents services du Département, les collaborateurs ont une vision claire de ce qui peut motiver la population à démarrer une activité. Prenons l’exemple de l’appel à projet Transitions alimentaires et agro-écologiques (lire l’article suivant : « Vers un nouveau système socio-écologique ») que propose la Fondation de France. Dans ce projet de recherche-action, nous avons prévu d’attribuer des RTE à des personnes qui seront contributeurs des données étudiées par les chercheurs : elles seront recrutées parmi les porteuses et porteurs d’activités émergentes qui ont à la fois besoin d’un complément de revenu, d’une formation (liée à leur fonction de contributeur) et d’insertion dans le réseau. Parmi eux, certains seront peut-être au RSA. Nous allons étroitement collaborer avec le Département qui vient de mettre en place un dispositif permettant de cumuler, pour les agriculteurs, 300 heures rémunérées par an, sans diminuer le montant de leur RSA. Mais d’autres situations peuvent se présenter. C’est à voir au cas par cas. Pour la future coopérative de transition écologique, tel projet ne sera pas seulement retenu pour sa valeur intrinsèque mais aussi pour sa capacité à s’intégrer dans un écosystème qu’il dynamise.

 

Finalement, quels sont pour vous les meilleurs arguments pour convaincre les autorités politiques de soutenir le RTE ?

 Olivier Boullet – En ce temps de crise sanitaire qui vient s’ajouter à la perspective d’un réchauffement climatique et d’un effondrement de la biodiversité, beaucoup de personnes n’ont pas seulement besoin d’argent. Elles sont aussi en quête d’un vivre autrement, d’un agir pour le bien commun, d’une transition intérieure. Avec sa dimension d’accompagnement personnalisé et de mise en réseau, le RTE ouvre la voie à une résilience collective au niveau des territoires et à la construction d’un nouveau monde.

Joëlle Chalavoux – Les villes, devenues trop lourdes et trop fragiles, n’offrent plus la sécurité qui autrefois les rendaient attrayantes. La pandémie n’a fait qu’amplifier ce phénomène. Nombreux sont les gens à rester citadins non par choix mais par nécessité, tenus par leur activité professionnelle.  Mais ils n’ont qu’une envie : s’établir en zone rurale. Un territoire comme celui de la Haute Vallée de l’Aude peut leur offrir cette qualité de vie à laquelle ils aspirent. Il y a largement de la place pour doubler la population locale ! La jeune génération est particulièrement désireuse de vivre dans un environnement naturel et sain. Lors d’un travail sur les start-up réalisé au lycée de Limoux, Benoît Prévost – qui suit aussi l’expérimentation du RTE – a observé que si beaucoup de lycéens souhaitaient partir poursuivre ailleurs leurs études, ils étaient nombreux à souhaiter retourner au pays.

 

Quel serait le monde idéal auquel vous rêvez ?

 Olivier Boullet – Mon rêve ? Que les parties prenantes à la transition soient toujours plus nombreuses ! Ce n’est pas à moi de dire ce qu’il faut vivre et comment le vivre. Notre rêve est collectif, il se construit jour après jour. Nous n’en sommes qu’au tout début. Dans ce monde idéal, loin des silos institutionnels qui paralysent, que chacun trouve sa juste place dans un écosystème à construire ensemble ! Prendre soin de la Terre ne suffit plus. Il faut non seulement régénérer les sols par des techniques et des modes de production appropriés, comme la permaculture, mais aussi régénérer les sociétés humaines par un vivre autrement. C’est précisément ce que propose le RTE dans l’esprit de la fondation Zoein.

Joëlle Chalavoux – Entièrement d’accord avec Olivier. Dans les réunions ouvertes que nous avons organisées, personne n’avait envie d’imposer son imaginaire personnel à l’autre. L’important était de construire un imaginaire collectif, aux facettes variées, une unité dans la diversité.

(Publié sur le site de La pensée écologique)

 

 

Vers un nouveau système socio-écologique

 « Contribuer à la dynamisation et à la gouvernance de la transition du système socio-écologique de la Haute Vallée de l’Aude », c’est l’objectif du programme Transitions alimentaires et agro-écologiques porté par Benoit Prévost, directeur du Centre de recherche universitaire Du Guesclin de Béziers. Ce programme est une réponse à un appel à projets de la Fondation de France. Pour qu’il soit réalisé, encore faut-il qu’il soit sélectionné et financé par des fonds complémentaires à trouver.

Associer simultanément recherche et expérience sur le terrain demeure la clé de voûte du revenu de transition écologique (RTE). Dans l’Aude, le programme vise principalement « l’accès pour tous à une alimentation locale de qualité, le développement de l’agroécologie ainsi que la préservation et la valorisation de l’écosytème ». Dans cette optique, l’attribution du RTE permettra de soutenir les projets récemment impulsés.

Trois volets d’expérimentation

Benoit Prévost constate que déployées via des associations, des coopératives ou au sein d’exploitations individuelles, les nouvelles pratiques agricoles plus respectueuses de l’environnement (avec des circuits courts et de proximité) « bien qu’elles regroupent des producteurs et des consommateurs, n’en constituent pas pour autant, pour le moment encore, de véritables systèmes alimentaires territoriaux ». Dès lors, « c’est à l’expérimentation de nouvelles modalités de travail en réseau que sera consacré ce programme de recherche action » de 2021 à 2023. Celui-ci se déclinera en trois volets : les deux premiers concernent respectivement les producteurs et les consommateurs, dont les regards seront croisés. Sur la base des résultats récoltés, le troisième volet posera « les bases de la gouvernance de la transition du système socio-écologique ».

Les personnes à qui sera attribué un RTE dans le cadre du projet Transitions alimentaires et agro-écologiques seront recrutées parmi les celles qui s’installent ou se reconvertissent et qui ont besoin à la fois d’un complément de revenu, d’un accompagnement et d’une formation. Il s’agit par exemple de maraîchers qui s’installent dans une démarche communale ou en lien avec une coopérative bio, ou encore de projets de reprise de ferme, de permaculture ou d’aide à l’amélioration des techniques agricoles. PLB (lire aussi dans lapenseeecologique.com)

 

 

 

 

 

 

 

 

Ultime signal

Le Covid-19 serait-il le dernier signal que nous donne la Terre pour que nous changions radicalement notre manière de produire, de consommer, de vivre? Comme le souligne pertinemment un collectif de sept chercheurs, dont le professeur Dominique Bourg, dans un manifeste de «propositions pour un retour sur Terre » publié dans La Pensée écologique (https://lapenseeecologique.com/), le coronavirus nous a sévèrement rappelés à notre vulnérabilité. Il nous ramène toutes et tous à notre condition humaine biologique. Il appartient à la famille des zoonoses, ces maladies et infections dont les agents se transmettent des animaux vertébrés à l’être humain et vice-versa. «En détruisant la biodiversité sauvage comme la diversité génétique des espèces domestiques, nous déstabilisons les équilibres entre populations et facilitons la circulation des pathogènes».

Crime contre l’humanité

Avant cette pandémie, les canicules et inondations à répétition, les gigantesques incendies de forêt, les fontes de glaciers n’étaient que des mauvais moments à passer ou, si nous n’étions pas directement visés, des images certes terribles mais venant d’ailleurs et concernant les autres. Mais cette fois, plus moyen d’y échapper. Nous sommes personnellement et collectivement atteints dans notre chair. Dès lors, relancer l’économie comme avant, avec ses métastases d’automobiles et d’avions, ses poisons d’agriculture bourrée de pesticides ou ses maladies mentales et physiques du type 5G (toujours plus vite, toujours plus contrôlé), c’est un crime d’écocide. Donc un crime contre l’humanité puisqu’il est désormais patent que dans un environnement surchauffé et partiellement détruit l’humanité risque tout simplement de disparaître

Transition écologique et solidaire

Produire moins de biens et mieux, pour que nos économies s’insèrent dans le cadre des limites planétaires et deviennent régénératives plutôt que destructives, resserrer les écarts de revenus, protéger les biens publics et les biens communs, redonner du sens au service du public: ce sont notamment les grands axes que le collectif des chercheurs susmentionné développe dans son manifeste. Une voix parmi bien d’autres allant dans le même sens. Certes, l’effondrement du prix du pétrole, qui nous accroche à l’ancien monde, et la peur d’être infecté dans les transports en commun, qui encourage l’usage effréné du véhicule privé, ne vont pas faciliter une transition écologique et solidaire. Pourtant choisir celle-ci, sans délai, nous éviterait sans doute de subir une dictature verte rendue indispensable pour notre propre survie.

(Publié dans L’Écho Magazine du 6 mai 2020)

 

Aurélien, son ange et le coronavirus

Conte philosophique

La pandémie fait rage. Confiné dans son appartement, Aurélien dialogue sans le savoir avec son ange. Qui l’aide à entretenir sa flamme intérieure.

 L’ange contemple Aurélien, rempli de compassion. Le jeune homme attend fébrilement le retour de sa mère Marie, infirmière à l’hôpital, partie très tôt ce matin, la peur au ventre, face au grand nombre de patients gravement atteints par le covid-19. Aurélien se demande si sa mère ne va pas, à son tour, être contaminée. L’ange n’a pas un grand cœur. Il est lui-même un cœur, minuscule, atomique, niché dans celui d’Aurélien dont il ressent tous les battements, au gré des émotions. Il accompagne son ami depuis toujours. Déjà bien avant sa naissance et jusqu’à sa mort, quand la corde d’argent reliant son corps physique à ses corps subtils sera rompue. Pour l’ange, si la mort est une naissance inversée, la vie, elle, est éternelle.

Aurélien est un amoureux de la vie. Il participe à toutes les manifestations pour le climat et la sauvegarde de la biodiversité. Reconnaissable entre tous avec ses yeux d’un bleu lumineux et ses cheveux bouclés couleur de blé, il porte fièrement une pancarte sur laquelle il a écrit en lettres rouges : « Nous allons droit dans le mur. Prenons un autre chemin ». Quelques jours après le début du confinement de la population, Aurélien a fait un étrange rêve. Il s’est vu défiler avec ses camarades de Greenpeace, une voix intérieure lui soufflant ce message : « Nous voilà vraiment au pied du mur. Pas d’autre choix que de prendre un autre chemin. Ici et maintenant ».

Le chant des oiseaux

A son réveil, il se sent habité par une intense joie. C’est enfin arrivé ! songe-t-il. Ouvrant toute grande la fenêtre de sa chambre, il est étonné et ravi d’entendre le chant des oiseaux jusqu’ici couvert par une intense circulation automobile, il lève les yeux vers un ciel débarrassé des traînées de condensation que laissaient des avions désormais cloués au sol, il aperçoit des animaux venant pour la première fois s’approcher des habitations. Le bien-être et la santé du monde vivant non humain seraient-ils inversement proportionnels à ceux des humains ? Puis, refermant la fenêtre, il constate que sa mère a déjà quitté la maison pour l’hôpital et que son père, Pierre, patron d’une PME en arrêt d’activité, s’est endormi devant son ordinateur sur lequel se dessinent des courbes qui s’effondrent. Sa joie le quitte un moment, la honte l’envahit. Comment ai-je pu être heureux que tout, ou presque tout, s’arrête ?

 Aurélien appartient à cette nouvelle génération d’âmes incarnées pour ouvrir les consciences. Ses moments de doute ne durent jamais longtemps. Cette étrange joie qu’il a notamment ressentie dans son rêve, précieux cadeau de son ange dont il ignore l’existence, ne s’éteint pas, ravivée par ses actions quotidiennes. Avec ses amis, il a organisé une chaîne d’entraide et de soutien aux personnes seules cloîtrées chez elles à cause de la pandémie ; tous les soirs il partage avec ses voisins, sur son balcon, chants et musique ; dans sa ville en transition il a mis sur pied avec ses amis un atelier de réparation, un magasin participatif dans lequel s’échangent des vêtements de seconde main, un autre où paysans et consommacteurs tissent des liens de solidarité renforcés par l’utilisation d’une monnaie locale. Un autre monde éclot, sous ses yeux, pour les jours d’après.

Un langage symbolique

Quand Aurélien se révolte, que l’inertie des adultes inconscients de l’urgence climatique le désespère, que les mots non suivis d’actes des politiciens le révulsent, son ange vient lui souffler à l’oreille, toujours pendant son sommeil, que le temps d’un profond changement est vraiment arrivé. Et quel changement ! Le soleil s’obscurcira, la lune ne donnera plus sa lumière, les étoiles tomberont du ciel nous annonce un Évangile. Il s’agit bien sûr d’un langage symbolique. Le soleil qui s’obscurcit, ce sont la science et la philosophie matérialistes qui s’effacent, faute de pouvoir répondre aux questions que l’humanité se pose. La lune qui ne donne plus de sa lumière, ce sont les religions fondées sur des bases erronées et conduisant au fanatisme et aux superstitions qui seront délaissées. Quant aux étoiles qui tomberont du ciel, ce sont toutes ces personnes gonflées de pouvoir économique ou politique, boursoufflées d’orgueil, qui tomberont de leur piédestal.

Une nouvelle alliance

De ce rêve récurrent dont il a oublié la substance, Aurélien ne retient que l’essentiel, un monde qui, après bien des épreuves dont celle de ce virus ravageur, scellera une nouvelle alliance avec le Tout Autre et les êtres de Lumière qui dansent en cercles autour de et avec Lui. Ce soir, quand Marie rentre à la maison, encore plus épuisée que la veille, le fils et l’époux décèlent une étrange lueur dans son regard. Une lueur d’espérance. L’infirmière vient de raccompagner chez elle une jeune femme, guérie après de longs jours de soins intensifs. Sans savoir vraiment à qui il le dit, Aurélien lâche dans un murmure : « merci ».

(Publié dans L’Écho Magazine de mercredi 15 avril 2020)

De l’écologie en troisième à l’écologie en première personne

Maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Lausanne, Gérald Hess a commencé à rédiger une trilogie qui nous plonge dans une nouvelle approche de l’écologie qu’il conjugue à la première personne. Fondée sur l’expérience subjective, cette éco-phénoménologie est un précieux complément à l’approche objective et théorique des sciences cognitives.

 Par Philippe Le Bé

 Nous sommes en février 1985. Val Plumwood, philosophe et écoféministe australienne, est partie en excursion au parc national de Kakadu, au nord de l’Australie. A la recherche d’un rocher couvert de peintures rupestres aborigènes datant de l’époque préhistorique, elle s’aventure en canoë sur une rivière peuplée de de grands crocodiles. Surprise par les premières averses de la mousson, elle renonce à sa quête, rebrousse chemin et aperçoit au milieu de la rivière ce qu’elle croit être un tronc d’arbre flottant à la surface de l’eau. Mais elle découvre que ce tronc a deux yeux. Ce sont ceux d’un crocodile qui se met à attaquer l’embarcation. Val Plumwood tombe à l’eau, se fait attraper à deux reprises par l’animal qui tente de la noyer. Grièvement blessée au mollet, elle parvient à rejoindre le rivage à la nage, puis son campement. Bien plus tard, après que la presse sensationnaliste qui s’était emparée de cet accident a tourné la page, la philosophe aujourd’hui décédée a écrit un article dans lequel elle revisite son regard sur elle-même et sur la nature.

Cette révélation intérieure, car c’est bien cela dont il s’agit, est le point de départ d’une trilogie que Gérald Hess, maître d’enseignement et de recherche en éthique et philosophie de l’environnement à la faculté des géosciences et de l’environnement de l’Université de Lausanne (UNIL), a commencé à rédiger. Entretien.

 

Quel enseignement fondamental Val Plumwood a tiré de cet événement?

Jusqu’à cet accident, Val Plumwood savait que l’homme faisait partie intégrante de la nature, qu’il vivait en relations d’interdépendance avec le non humain, dans un monde où prédateurs et proies constituent une chaîne tropique, où les plus gros mangent les plus petits. Tout cela, elle le savait intellectuellement mais ne l’avait jamais expérimenté dans sa propre chair. Brusquement, devenant elle-même la proie d’un crocodile, elle vit en première personne tout ce qui était auparavant théorique et conceptuel.

 

Son savoir devient connaissance, en quelque sorte.

 Disons plutôt que son savoir devient une évidence. Elle est désormais consciente de son appartenance très étroite de l’homme à la nature qui devient quelque chose d’indubitable. Croire que l’homme n’a pas de prédateur, c’est une manière de s’extérioriser de la nature. Dès lors que Val Plumwood saisit que son corps est un appât pour une espèce non humaine, elle se voit précipitée dans ce monde naturel dont l’homme a cru pouvoir s’extraire par son intelligence et par son langage. Mais vivre cette expérience subjectivement, en première personne, n’empêche pas la philosophe d’avoir paradoxalement toujours un regard extérieur. Quoi qu’il en soit, les deux perspectives subjective et objective, en première et en troisième personne, se croisent, se complètent et d’une certaine manière s’enrichissent.

 

En quoi cette double approche peut-elle intéresser le monde de la science?

Pour les tenants des sciences cognitives, qui ont pour objet la description et l’explication de la pensée humaine, animale ou artificielle –  par l’étude et la modélisation de phénomènes fort divers comme les neurosciences ou la psychologie cognitive – la dimension subjective d’une expérience est laissée de côté. Ce degré minimal de conscience qualitative, qui fait que mon expérience n’est pas la vôtre, que vous n’éprouvez pas ce que j’éprouve, les sciences cognitives ne parviennent pas à le cerner.

Pour les tenants de la phénoménologie, en revanche, il s’agit de décrire de la manière la plus rigoureuse possible l’expérience vécue par un sujet, en essayant d’en faire ressortir les éléments communicables, partageables, que l’on retrouve chez d’autres personnes. C’est une approche en première personne différente de celle en troisième personne des sciences cognitives. L’idée est donc d’associer ces deux perspectives, autant que faire se peut, parce que chacune permet de connaître des aspects de l’esprit auxquels l’autre n’a pas accès.

 

Avec quel résultat?

 Depuis une trentaine d’années, d’aucuns essayent d’élaborer une théorie complète de la conscience dans une perspective scientifique. En vain. Je ne pense pas que cela sera possible.

 

Pourquoi?

 Sur ce point les avis sont partagés. Certains estiment que nous ne sommes pas encore équipés technologiquement pour cerner ce qui se trame dans le cerveau humain. Personnellement, je pense, comme d’autres, qu’il y a là une réalité qui échappe à notre entendement et relève du mystère. D’où la nécessité de se fier aussi à une perspective phénoménologique en première personne qui demeure, à mon sens, irréductible à une approche scientifique en troisième personne.

 

Pourtant, en physique quantique, pour désigner qu’un objet peut se trouver dans plusieurs états à la fois, on parle de « superposition ». Ne pourrait-on pas, dans la même perspective, considérer qu’il sera un jour possible de « superposer » une approche à la fois objective et subjective de la réalité, dans une démarche scientifique?

C’est possible. Des approches quantiques de la conscience humaine font déjà l’objet d’études par des physiciens-mathématiciens comme Roger Penrose ou Henry Stapp. Mais elles n’en demeurent pas moins des approches objectives propres à la science, fût-elle quantique (et donc hautement abstraite). Elles laisseront toujours échapper la saveur de notre expérience vive.

 

Dans d’autres circonstances extrêmes comme celle vécue par Val Plumwood, certaines personnes font l’expérience d’une mort imminente (EMI ou NDE dans son sigle anglais). Qu’en pensez-vous?

 Les expériences de mort imminente sont réelles et vraies pour celles et ceux qui les vivent intensément. Mais elles demeurent privées et intimes, sans jamais pouvoir être soumises à une dimension de partage, « intersubjective ». Pour ceux qui n’ont pas vécu une EMI, le seul intérêt est de considérer ses effets. La plupart du temps, les personnes qui ont expérimenté une mort imminente conçoivent leur existence fort différemment, revoient leurs priorités. Ce qui permet d’attester l’authenticité et la valeur de l’expérience. Mais il s’agit d’une attestation très indirecte.

 

L’approche en première personne de notre environnement non humain n’est-elle pas la clé d’une réelle prise de conscience quant à l’état de notre planète. Je souffre avec donc je la comprends mieux, de l’intérieur?

 En effet. Pour répondre à la gravité des enjeux environnementaux, nous avons besoin d’être motivés pour nous engager. Or tenter de s’intégrer à la nature non humaine, tisser un réel lien de compassion avec elle, ressentir dans notre être ses déchirements, voire ses souffrances, c’est une manière très forte de nous inciter à nous engager, à faire évoluer nos comportements et modes de vie. Dans le premier volume de mon ouvrage, je décris de manière rigoureuse ces formes d’appartenance au monde non humain. Que signifie par exemple « souffrir » avec un océan pollué par l’homme ? Au-delà des sentiments éprouvés, comment décrire ce qu’il se passe, notre appartenance corporelle primordiale à la nature, du monde animal jusqu’au cosmos, dans une perspective en première personne ? Cela, me semble-t-il, n’a encore jamais été thématisé de manière structurée et rigoureuse.

 

« C’est le corps lui-même qui est le véritable sujet de l’expérience », relève le philosophe américain David Abram que vous citez largement dans vos écrits.

 C’est bien cela, en effet.

 

Aujourd’hui ce n’est pas un crocodile mais un virus, le Covid-19, qui s’attaque à l’humanité. Comment interprétez-vous ce drame planétaire à la lumière de vos recherches sur l’écologie en première personne?

 Le point commun, c’est évidemment la vulnérabilité que ces deux expériences mettent en évidence : je suis vulnérable autant face à un crocodile qu’à un virus. L’un et l’autre peuvent signifier ma mort. Mais, d’un point de vue phénoménologique, l’attaque du crocodile (dans le récit de Plumwood) présente un spectaculaire et brusque changement de perspective du sujet sur lui-même, puisque, nous dit Plumwood, soudainement elle se voit de l’extérieur, comme quelqu’un d’autre, plutôt que de l’intérieur, en tant que sujet, comme c’est le cas habituellement. Le virus est plus insidieux : il est invisible et, une fois qu’il nous a atteint, il est à l’intérieur de nous, fait partie de nous.

 

 Faut-il nécessairement passer par la souffrance pour aller vers la connaissance?

 Pas nécessairement. Mais il faut passer par un renoncement à soi-même. Comment? En s’abandonnant, ne serait-ce que provisoirement, à ce qui nous entoure, en renonçant à sa propre identité culturelle et sociale, en prenant vraiment conscience de sa propre corporéité, de ses sensations tactiles, visuelles, auditives, olfactives. C’est ce que tente la démarche phénoménologique dont la structure se fonde sur l’analyse directe de l’expérience corporelle vécue par un sujet.

 

Renoncer à son identité, pourriez-vous préciser ce que cela signifie?

 Nous avons tous une représentation de nous-mêmes au travers du regard des autres. Nous vivons quotidiennement, sans même nous en rendre compte, avec cette identité sociale forgée par notre éducation, notre langage, les activités que nous exerçons. Il s’agit donc de mettre provisoirement de côté cette construction sociale et de nous recentrer sur cette « strate corporelle » qui se situe en-deçà de notre identité personnelle, comme le décrit le philosophe français Maurice Merleau-Ponty. Du coup, nous explorons de nouvelles relations subtiles avec les mondes minéral, végétal, animal, avec tout ce qui participe au vivant dans sa globalité, des rivières et des montagnes jusqu’au cosmos.

 

Renoncer à son identité, c’est passer par la mort?

 Ce renoncement provisoire à notre identité nous fait en effet passer par des petites morts en attendant la grande mort qui va nous faucher, ultime participation à la vie du cosmos. L’expérience de mort imminente est sans doute l’épreuve qui se rapproche le plus de cette prise de conscience.

 

Comment expliquer notre relative indifférence collective à la mort de la biodiversité, comme si celle-ci ne nous touchait pas vraiment?

 Contrairement aux peuples premiers qui ont conservé un rapport charnel avec la nature vivante, les sociétés occidentales auxquelles nous appartenons se sont construites en opposition avec celle-ci, notamment depuis le 17ème siècle. Ne participant plus corporellement à cette nature environnante, nous sommes devenus indifférents à sa mort lente, longtemps invisible à nos yeux. Mais l’accélération de l’effondrement de la biodiversité, toujours plus tangible, change la donne et nous rend désormais plus sensibles à ce bouleversement sans précédent.

 

Parmi les personnalités qui vous ont marqué et que vous citez figurent David Abram aux États-Unis et Corine Pelluchon en France. Que vous ont apporté ces deux philosophes?

 David Abram est l’un des premiers à avoir orienté la phénoménologie de Maurice Merleau-Ponty vers une approche écologique, faisant de l’éco-phénoménologie un nouveau courant dans la philosophie de l’environnement. Quant à Corine Pelluchon, une autre figure de la phénoménologie qui fonde sa pensée sur la philosophie d’Emmanuel Levinas, elle écrit notamment dans son dernier livre à paraître Réparons le monde (Rivages) que « l’écologie, la cause animale et le respect dû aux personnes vulnérables sont indissociables, et la conscience du lien qui nous unit aux autres fait naître en nous le désir de réparer le monde ». Je me place dans le champ de ces deux philosophes qui m’ont précédé, l’un dans le monde anglo-saxon, l’autre dans l’espace francophone.

 

Quel sera le contenu de votre trilogie?

 Dans le premier volume, il sera question de l’expérience subjective avec une description de notre expérience de la nature dès lors que nous faisons l’effort de renoncer momentanément à notre identité personnelle. Le deuxième volume fera état de dispositions pratiques, des conditions à remplir pour devenir conscient de cette expérience de l’écologie en première personne ainsi que la mise en lumière de vertus que l’on développe, comme la solidarité. Le troisième volume portera sur l’impact de ces expériences sur l’idée que l’on se fait de la communauté politique et des institutions.

(Publié dans La Pensée écologique)

 

 

 

 

 

Les jours d’après

Lausanne, mercredi 5 avril 2023. Il y a tout juste trois ans, une pandémie provoquée par le Covid-19 commençait à ébranler sérieusement la planète non seulement dans son économie, mais surtout dans la conscience de ses habitants. Tous les pays étaient concernés.

En Suisse, dans le canton de Vaud, Claude l’agriculteur, Anna la cadre supérieure et Jérôme le chômeur de longue durée ne se doutaient pas encore, au printemps 2020, qu’ils allaient se lancer dans une nouvelle vie professionnelle après des mois de bouleversement et de remise en question. Claude décida de se convertir à l’agriculture biodynamique, tournant définitivement le dos aux pesticides, Anna quitta sa multinationale du tabac pour devenir ébéniste, une passion de jeunesse. Quant à Jérôme, il trouva enfin sa voie dans la musique, mettant en valeur un don jusqu’ici caché.

Aucune de ces entreprises n’eût été possible sans le soutien d’une coopérative de transition écologique (CTE) créée à Lausanne fin 2020, au sortir de la première vague du Covid-19. Financée par des fonds publics et privés destinés à relancer une activité économique et sociale résolument tournée vers des métiers non destructeurs de la planète, la CTE avait versé à Claude, Anna et Jérôme un revenu de transition écologique leur permettant de commencer une nouvelle vie. Mais ce n’était pas tout. Chacun avait été coaché par un professionnel: Claude par un paysan expert en biodynamie, Anna par un ébéniste qualifié et Jérôme par un guitariste qui l’aidait à perfectionner son talent.

Membres actifs de la CTE, tous trois bénéficiaient de multiples contacts dans les domaines les plus variés. En échange de ces services, ils versaient un pourcentage de leurs revenus à la coopérative au fur et à mesure de la montée en puissance de leurs activités: de la récolte de blés anciens aux concerts et enregistrements en passant par la confection et la réparation de meubles. Ainsi la CTE pouvait en partie s’auto-alimenter et verser un revenu de transition écologique à de nouveaux candidats, toujours plus nombreux.

En ce printemps 2023, la CTE est devenue un modèle de transition écologique et solidaire, un outil de résilience d’une grande efficacité. Utopie? Non. Parions plutôt que ce sera le fruit d’une graine semée par l’économiste et philosophe Sophie Swaton, enseignante à l’Université de Lausanne et présidente de la fondation suisse Zoein. Un fruit dont on entrevoit déjà les toutes premières pousses en France. Et si, après le Covid-19, ce n’était vraiment plus comme avant?

(Publié dans L’Écho Magazine du 8 avril 2020)

Dans l’obscurité, allumer une lampe…

L’angoisse. Une angoisse collective. Difficile d’y échapper. Elle nous coupe le souffle, nous serre le cœur, nous enferme. Comment en sortir ?

Dans l’obscurité, pour y voir clair, nous allumons une lampe.

Eh bien cette lampe, nous la portons en nous-mêmes ! En imaginant qu’elle s’allume, même d’une faible lueur, nous éclairons nos pensées les plus troubles, nos sentiments les plus ténébreux. Et peu à peu, nos pensées deviennent plus claires, nos sentiments plus lumineux.

La peur de l’ennemi invisible fait place à la confiance en l’ami retrouvé. Celui-ci est notre ange de Lumière qui n’a jamais cessé de nous soutenir dans l’épreuve.

Et si vous ne croyez pas que votre ange existe, lui croit en vous. Laissons-lui donc une chance. Celle de nous offrir ce qu’il a de plus précieux : la joie. Sa joie…