Ella-Mona Chevalley : « L’urgence climatique doit être au cœur de la politique communale »

Après le départ en cours de mandat de Jean-Daniel Carrard au sein de la Municipalité d’Yverdon-les-Bains, son parti le PLR espérait l’élection tacite d’un successeur appartenant au même mouvement. Mais c’était sans compter les autres partis bien décidés à décrocher la timbale. A droite, on se bouscule au portillon. François Armada (PLR), Pascal Gafner (UDC), Anne-Laure Vallon (Le Centre) et Laurent Thiémard (Vert’libéraux) sont candidats à un premier tour programmé le 25 septembre prochain. A gauche, en revanche, c’est une seule candidate qui se présente, soutenue par le PS et les Vert-e-s. Ella-Mona Chevalley (24 ans), cheffe du groupe des Vert-e-s et solidaires au Conseil communal de la Ville, se lance à l’assaut de l’exécutif yverdonnois. Elle se démarque des autres candidats par son militantisme pour les causes féministe et climatique, notamment au sein de la Grève du Climat. En 2020, elle n’a pas hésité à taguer sur les murs de la ville lors d’une journée internationale des femmes ou à déverser du charbon dans le hall d’UBS. Ella-Mona Chevalley, diplômée d’un master de politique environnementale à l’EPFZ, souhaite-t-elle désormais entrer sagement dans le rang d’une institution politique classique ?  Entretien.

 

Ella-Mona Chevalley, comment concilier des actions non violentes mais illégales avec une candidature dans un exécutif municipal, démarche on ne peut plus légale ?

Face à l’urgence climatique et aux conséquences sociales qui en découlent, nous ne pouvons pas nous permettre de faire la fine bouche. Il nous faut agir partout où cela est pertinent. Éveiller les consciences par des actions fortes me semble indispensable. Si j’ai été élue au Conseil communal d’Yverdon-les-Bains, c’est aussi parce que j’ai été active sur le terrain, notamment lors de la journée internationale des femmes. Je ne regrette pas mes actes de désobéissance civile. Si je le faisais, je trahirais celles et ceux qui ont voté pour moi. Et ils l’ont fait précisément afin que je mette l’urgence climatique au cœur de la politique communale, un thème éclipsé par la droite.

 

Si vous étiez élue à l’exécutif de la ville, auriez-vous la même attitude ?

Sans doute pas. Mon rôle serait différent de celui d’un membre du corps législatif qui fait pression auprès de la Municipalité par des actions plus militantes, mais j’agirais avec les mêmes convictions et le même idéal. Une vie d’engagement amène autant à se confronter à la police et à des procès qu’à participer aux décisions politiques d’un législatif. Le but de tout cela est de répondre à la nécessité d’agir pour un tournant écosocial.

 

Vous pensez vraiment pouvoir changer, de l’intérieur, un système que vous contestez ?

 Je ne pense pas que l’on puisse révolutionner un système politique de l’intérieur. Mais on peut au moins être présent dans cette arène pour souligner et défendre l’urgence climatique et sociale tout en s’engageant à améliorer la vie des gens au quotidien.

Concrètement comment voyez-vous votre action ?

 Je crois à la pluralité des modes d’actions. Les mouvements sociaux jouent un rôle essentiel en manifestant une opposition au système économique en place. Comment organiser différemment le travail, la mobilité, le partage des ressources et des talents, tout cela peut être mis en lumière par des zones à défendre comme celle de la colline du Mormont, première ZAD en Suisse ou par l’occupation de bâtiments. Autant de moyens destinés à concrétiser un discours politique parfois trop théorique. A l’exécutif d’une ville, arriver avec un projet de réforme radicale et parvenir à le mettre en œuvre, c’est très compliqué. Mais il y a des décisions importantes et urgentes à prendre, lesquelles ont des conséquences directes sur la population. Comme par exemple le soutien financier aux personnes qui ne pourront plus se chauffer cet hiver à cause de la flambée du prix de gaz.

 

Et à plus long terme ?

Il est indispensable et urgent de préparer la ville à s’adapter aux événements extrêmes, comme les sécheresses et les inondations, par une végétalisation massive, partout où cela est possible. Le projet d’un immense parking souterrain en plein cœur de la ville est un non-sens. Non seulement il ne permet pas à de grands arbres d’offrir leur fraicheur et leur humidité, mais il nous rend dépendants du véhicule individuel pour des décennies. Alors qu’il faudrait, selon Solidarité & Écologie, développer sérieusement des transports publics gratuits. Construire des parkings en silos en périphérie de la ville et limiter le stationnement au centre-ville à celles et ceux qui en ont vraiment besoin, ce serait plus judicieux.

 

D’autres priorités ?

 Ouvrir plus de crèches, une maison d’accueil pour les personnes victimes de violences sexuelles, instaurer une carte citoyenne pour améliorer l’intégration des sans-papiers en leur donnant accès aux services publics de la ville – de telles cartes, déjà en vigueur à Zurich, sont en projet à Lausanne et la Chaux-de-Fonds – voilà quelques exemples parmi bien d’autres.

 

Dans un exécutif, qu’il soit municipal ou cantonal, les décisions sont souvent le fruit de compromis. Ces derniers ne sont-ils pas en contradiction avec les positions souvent radicales de votre parti ?

 La recherche d’un consensus existe aussi dans Solidarité & Écologie ! Cela dit, par ma présence et les idées de ce parti que je représente, les décisions sortant de la Municipalité seraient un peu plus écologiques et sociales que si je n’y étais pas. Par ailleurs, chaque Municipal est responsable d’un dicastère dans lequel il a davantage de marge pour faire bouger les choses.

 

Vous étiez Jeune Verte avant de rejoindre Solidarité & Écologie. Pourquoi avoir quitté les Vert-e-s ?

J’ai réalisé que les Vert-e-s, soucieux de devenir le premier parti de Suisse, étaient constamment en train d’osciller à droite ou à gauche, selon les circonstances, pour ne pas froisser leur électorat. De ce fait, ils évitent de trancher dans certains sujets trop sensibles. Prenez le cas de l’automobile : les Vert-e-s sont partisans de la voiture électrique qui, pour sa fabrication, génère presque autant de carbone qu’un diesel. Déplacer la pollution à l’autre bout du monde est une aberration écologique. Il faut donc totalement repenser notre mobilité et, plus généralement, notre modèle de croissance économique alimentée par l’extraction polluante de ressources minérales limitées. Ne pas le faire, c’est encourager le réchauffement climatique et la destruction de la biodiversité. Produire moins, consommer moins, partager plus, ce n’est peut-être pas très populaire mais c’est vital pour l’avenir de l’humanité.

Propos recueillis par Philippe Le B

 

 

 

Philippe Le Bé

Désormais journaliste indépendant, Philippe Le Bé a précédemment collaboré à divers médias: l’ATS, Radio Suisse internationale, la Tribune de Genève, Bilan, la RTS (Radio), L'Hebdo, et Le Temps. Il a publié deux romans: «Du vin d’ici à l’au-delà » (L’Aire) et « 2025: La situation est certes désespérée mais ce n’est pas grave » (Edilivre).