Quand les arts font vibrer les menhirs à Yverdon-les-Bains

Samedi 29 et dimanche 30 octobre 2022 à l’Aula Magna d’Yverdon-les-Bains, un concert a rendu hommage aux menhirs de la cité lacustre. Un spectacle inoubliable d’images, de son et de poésie d’une haute intensité, sous l’égide de l’association des amis d’atempy

Mémoires de menhirs, c’est un florilège d’alliances qui font éclore un spectacle de sons et de couleurs d’une belle intensité: alliance d’un photographe, d’un vidéaste, d’une chanteuse lyrique, d’un pianiste d’un flûtiste et d’un conteur; alliance des mondes minéral, végétal et animal; et enfin alliance d’une cité, Yverdon-les-Bains, et de sa mémoire plusieurs fois millénaire.

D’emblée le spectateur est baigné dans l’atmosphère minérale des menhirs photographiés par Cédric Bregnard et mis en scène par le vidéaste Ruben Glauser. Quelques-uns des quarante-cinq statues-menhirs de Clendy, érigés il y a plus de 6000 ans au bord du lac de Neuchâtel, sont projetés par un beamer en fond de scène. En regard de ces lourdes pierres taillées en forme humaine et qui constituent le plus important site mégalithique de Suisse, la flûte très allègre et légère de Christian Delafontaine offre un contraste étonnant. Avec l’interprétation de Mandata, une pièce du compositeur et flûtiste espagnol Francisco López.

 

Le mariage de tous les arts…ou presque

Longtemps immergés puis progressivement découverts, les menhirs de Clendy ont été dans le passé plongés dans une forêt verdoyante. Une voix nous le rappelle, limpide, cristalline, se faisant aussi puissante que tendre. La voix soprano d’Elodie Favre nous ouvre les portes de la nature vivante si chère aux romantiques. Les deux poèmes de Ronsard «Rossignol, mon mignon» et «Ciel, air et vent», mis en mélodie avec flûte par Albert Roussel, sont illustrés, toujours en projection, par des dessins à l’encre de Chine qui se muent par des fondus-enchaînés en photographies de végétaux, puis d’animaux. Deux pièces de Gustav Mahler donnent à Élodie Favre l’occasion de subtilement ciseler deux poèmes lyriques de Friedrich Rückert. Avec les œuvres de Maurice Ravel (une Pavane pour une infante défunte magnifiquement interprétée par Bernardo Aroztegui), Mel Bonis, Franz Liszt, Richard Strauss et Camille Saint-Saëns, la chanteuse, le pianiste et le flûtiste nous offrent un répertoire d’une grande variété. Qui plus est, entre les pièces chantées et jouées, Sergio Belluz nous lit des textes choisis par Nathalie Vuillemin, professeur de littérature à l’Université de Neuchâtel, en relation avec les éléments du vivant. De Roger Caillois à Victor Hugo, en passant par Victor Segalen, Albert Camus et Marie-Hélène Lafon, ces cinq textes enrichissent encore plus un spectacle qui a vraiment pour vocation de marier différentes expressions artistiques. Il ne manque plus que l’art chorégraphique pour faire danser les menhirs!

 

La mémoire de l’histoire et des ancêtres

 A relever, une première, une création composée par le pianiste Bernardo Aroztegui, avec pour titre surprenant: Phényléthylamine. Ce nom insolite désigne un alcaloïde qui favorise l’humeur positive en libérant des neurotransmetteurs! L’auteur de ce texte mis en musique est Lucas Moreno, poète et nouvelliste suisse-uruguayen. Bernardo Aroztegui s’est inspiré de la structure mathématique du poème. «Cette structure conditionne les hauteurs, les rythmes. Tout est programmé, je n’avais qu’à analyser le poème» souligne modestement le compositeur-interprète. Le résultat est saisissant: Cordes pincées, jeu d’aimants sur la harpe du piano; glissando, chuchotements, éclats de la voix; jeu d’air de la flûte.  Voilà bien les ingrédients d’une étonnante musique enrichie de quatre plages d’improvisation!

Mais contrairement à ce que laisserait croire son titre, il y a de la violence et de la tristesse dans cette création. Et pour cause. «Lucas Moreno et moi, nous sommes nés sous un régime de dictature en Uruguay», relève Bernardo Aroztegui. Sans que cela ne soit explicite, l’œuvre semble en effet imprégnée des souffrances d’une dictature militaire qui, de 1973 à 1984, a entraîné le pays dans l’une des pires répressions au monde avec un prisonnier politique pour 450 habitants.

Imaginé durant les années sombres du Covid, «ce concert met en scène des menhirs qui sont aussi les témoins de ceux qui nous ont quittés, ils sont la mémoire du temps qui passe», souligne Élodie Favre.

 

Lente germination d’une fructueuse collaboration

 Au vrai, la collaboration avec Cédric Bregnard ne date pas d’hier. Il y a environ cinq ans, le photographe et Bernardo Aroztegui partageaient le même atelier dans le site de l’ancienne usine Leclanché où l’école de Musique atempy développe désormais ses activités d’enseignement et de création dans ses propres murs. Le pianiste s’exerçait à l’improvisation quand le photographe élaborait des projets artistiques en explorant l’univers du monde végétal avec l’encre de Chine. Cédric Bregnard est notamment l’initiateur du projet Racines du Ciel Performances qui a pour but d’organiser et de guider la réalisation des dessins collectifs monumentaux à l’encre de Chine, par des centaines de participants de tous âges. Ce sont notamment certaines de ces créations qui sont projetées dans le concert Mémoire des menhirs.

«Contacté par le Festival du Castrum qui m’a demandé de faire une œuvre sur un symbole fort touchant les Yverdonnois, je me suis alors intéressé aux menhirs après m’être plutôt tourné vers les arbres», relève Cédric Bregnard qui, ensuite, a fait appel au vidéaste Ruben Glauser. «Celui-ci nous a permis de synchroniser les images projetées avec la musique». Dès lors, «collaborer avec Cédric Bregnard et Ruben Glauser sur ce projet s’est imposé naturellement», souligne Élodie Favre.

 

Les arts au service du patrimoine de la région

Mettre en valeur le patrimoine de la région par des concerts, c’est l’un des objectifs de l’école de musique atempy dont Élodie Favre (chant) et Bernardo Aroztegui (piano) sont les animateurs avec Cristina Bellu (violoncelle). Ainsi ont notamment été visités musicalement le temple de Chêne-Pâquier, les rues d’Yverdon-les-Bains lors du festival de musique baroque Airs Libres, etc. En 2020, l’événement Yverdon au temps des compositeurs a pour la première fois été réalisé avec le concours du musée d’Yverdon et région. Samedi 29 octobre, c’est d’ailleurs Corinne Sandoz, conservatrice des collections de ce musée, qui a introduit le concert en rappelant l’histoire six fois millénaire des menhirs. Un lointain passé que seuls les arts peuvent rendre encore bien présents dans les esprits car ils touchent aussi bien la raison que le cœur.  

 

 

 

Philippe Le Bé

Désormais journaliste indépendant, Philippe Le Bé a précédemment collaboré à divers médias: l’ATS, Radio Suisse internationale, la Tribune de Genève, Bilan, la RTS (Radio), L'Hebdo, et Le Temps. Il a publié deux romans: «Du vin d’ici à l’au-delà » (L’Aire) et « 2025: La situation est certes désespérée mais ce n’est pas grave » (Edilivre).