Où sont nos frontières ? Qui doit les garder?

 

 

Dans le cadre des Accords de Schengen, la Suisse doit augmenter sa participation au corps de garde-frontières Frontex en finances et en personnel. La gauche, qui s’y oppose, a lancé un référendum pour dénoncer les maltraitances envers les migrants. Nous voterons le 15 mai. Réaction selon les sondages ?  L’objet de votation est en légère hausse avec 62% de oui, 32% de non et encore 7% d’indécis.

La cause semble entendue. Le peuple comprend que notre frontière ne se situe plus seulement aux limites de notre territoire mais qu’elle englobe en fait l’Europe (civilisée). La Suisse participe  à l’Espace Schengen : il comprend les territoires de 26 États européens, soit 22 États membres de l’UE, et 4 États associés, membres de l’AELE, qui ont mis en œuvre l’accord de Schengen , signés à  en 1985. L’espace Schengen fonctionne comme un espace unique en matière de voyages internationaux et de contrôles frontaliers, où le franchissement des frontières intérieures par les personnes s’effectue en principe, sans passeport, sans contrôle. Cela ne dispense naturellement pas d’être muni de pièces d’identité.

C’est une solution pragmatique à un état de fait incontournable : les gens bougent de plus en plus. Chaque matin, il n’est pas possible de contrôler les 175 000 frontaliers français qui viennent travailler en Suisse. Il n’est pas possible de placer un poste de douane et de l’occuper sur chaque traversée de la frontière genevoise qui ressemble à une passoire, parce qu’une partie de la banlieue de Genève est de fait située en France.

Néanmoins reste le problème insoluble d’éviter que nous soyons envahis sans limite par des millions de ressortissants de pays pauvres, particulièrement en Afrique, sur lesquels l’Europe exerce un attrait compréhensible et irrésistible. Auquel il faut cependant résister en pratique, même si des voix à gauche plaident pour une ouverture sans limite, totalement irréaliste.

L’opinion publique est donc tiraillée entre les grands principes humanitaires et une dose honteuse de réalisme. Michel Rocard, bien que socialiste, avait résumé la résolution de ce dilemme dans la formule célèbre : « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde. » Citation tronquée car il ajouta aussitôt : « mais elle doit en prendre fidèlement sa part. ».

Quelle part ? Impossible de la définir une fois pour toute. On l’a bien perçu avec les réfugiés ukrainiens qui sont accueillis au nombre de 43 000, alors que la frontière est bien moins ouverte pour d’autres nationalités : Afghans, Turcs, Erythréens. En 2021, 14 928 de ces derniers ont demandé l’asile en Suisse avec un taux d’acceptation aux alentours de 60%.

Il y a donc différence de traitement. L’Ukraine a suscité un élan de sympathie parce qu’elle est en Europe, que sa population est semblable à la nôtre. Oserait-on dire parce qu’ils sont chrétiens et pas musulmans? Le Conseil fédéral a largement facilité leur accueil en suscitant un accord unanime.

Notre frontière est donc moins une passoire qu’un tamis. Elle laisse volontiers passer ceux qui sont assez semblables à nous, dont nous avons besoin, et retient les autres. S’il y a des infirmières parmi les Ukrainiennes ou des informaticiens parmi les Ukrainiens, elles ou ils sont les bienvenus.

Ce serait le résultat imprévu par Poutine de son agression : un renforcement de la main d’œuvre européenne. Un renforcement de l’Occident. Donc un affaiblissement de la Russie.

Sur l’échiquier mondial la partie se joue entre les grosses pièces qui font quelques cent millions d’habitants. Les autres régions sont des pions que l’on peut sacrifier si on en tire un bénéfice. On ne s’est pas plus battu pour la Crimée qu’on ne le fit pour Dantzig.

Dès lors où sont les frontières de la Suisse ? Que pèse-t-elle en dehors de son prestige historique et de sa fortune ? Que pèserait-elle en cas de malheur, une guerre de derrière les fagots ? D’abord protégée par le matelas des nations de l’Otan. Et puis ?

Notre véritable frontière se situe entre la Pologne et la Biélorussie, entre l’Italie et la Lybie, entre la Grèce et la Turquie. Chipoter sur le financement de Frontex parce qu’elle commet les erreurs propres à toute institution humaine peint l’irréalisme des bobos. Ils sont à juste titre émus par les dizaines de milliers de migrants noyés en Méditerranée. Mais ceux-ci ne sont pas de la responsabilité de Frontex. Ce sont les gouvernements européens qui refusent d’accorder des visas dans leurs représentations en Afrique. Dès lors ceux qui doivent s’enfuir ou qui veulent échapper à la misère voyagent dans la clandestinité, prennent des risques, subventionnent les passeurs. Frontex est une agence intergouvernementale qui applique la politique décidée plus haut. En fin de compte il est le corps des gardes-frontières européens dont on ne peut se passer dans une impasse.

D’ailleurs, il est aussi question de renforcer notre collaboration avec l’Otan. Cela va aussi de soi. C’est une assurance pour l’intégrité du territoire. C’est même la seule. Ainsi se construit inexorablement le futur Etat que deviendra forcément l’Europe. Forcément car on y est forcé par l’agressivité de la Russie, l’égoïsme des Etats-Unis, le tsunami de la Chine. A quoi riment les combats d’arrière-garde de l’extrême droite drapée dans la neutralité et de l’extrême gauche dans un fantasme humanitaire ?

 

Le don d’organes contraire à l’éthique ?

 

« Lors de l’assemblée de l’UDC, les délégués ont donné leurs mots d’ordre pour les votations fédérales du 15 mai. Ils ont rejeté, par 248 voix contre 72 et 12 abstentions, la modification de la loi sur les transplantations d’organes. Ils ont suivi l’avis de la conseillère nationale thurgovienne Verena Herzog. Selon elle, des personnes mal informées qui ne souhaitent pas donner leurs organes après leur mort se les verront prélever, faute de s’y être opposées officiellement de leur vivant. »

Ce vote du plus grand parti de Suisse reflète l’opinion d’une large fraction de la population, de l’ordre du tiers. Même mort, le cadavre possède encore le souvenir de l’esprit qui l’a habité. Il mérite le respect, les rites du deuil, la sépulture, le souvenir perpétué en fleurissant la tombe. Son intégrité est donc inviolable. D’autant que le mort n’est pas vraiment mort : son âme survit et surveille la suite des opérations. Des personnes « après leur mort se verront prélever » (?) Même morte une personne existe donc encore et elle voit qu’on prélève un organe sur son corps. Telle est une certaine tradition de notre civilisation, qui plonge ses origines dans la mentalité animiste : tout y compris un rocher possède une âme qui gouverne son comportement.

Toute autre est la culture de l’efficacité qui devient de plus en plus dominante. Puisque le cadavre possède encore des organes en bon état de fonctionnement, pourquoi ne pas les prélever avant qu’ils soient dégradés ? Afin de les greffer sur un vivant qui va mourir faute d’un seul organe devenu déficient : rein, cœur, foie, poumon. Le corps est perçu comme un assemblage d’organes techniques,  utilisables comme des pièces de remplacement. Le corps est semblable à une voiture promise à la casse sur laquelle on prélève encore des pièces de rechange. Telle est la technoculture.

On ne réconciliera pas ces points de vue diamétralement opposés. Ils se sont confrontés au parlement fédéral, qui a pris à une large majorité une décision médiane : personne n’est obligé de consentir au prélèvement d’organe, chacun peut exprimer par écrit son refus, sinon le consentement est présumé ; en cas d’absence de déclaration les proches peuvent s’opposer au prélèvement ; s’il n’y a pas de proche connu on renonce au prélèvement. Admirable résultat du consensus helvétique. On ne renonce pas à l’efficacité, mais on l’environne de cautèles pour rassurer tout le monde.

Car le prélèvement d’organes sur des défunts n’est pas une lubie médicale. Il y a en Suisse trois fois plus de candidats à une transplantation que d’organes disponibles. En 2021, 1434 patients étaient en attente et, faute d’un greffon, 72 sont mortes. La Suisse est en retard sur de nombreux pays voisins qui fonctionnent selon le principe du consentement présumé : Espagne, Portugal, France, Belgique, Finlande, Italie, Royaume-Uni, Autriche, Allemagne, Norvège, Suède. Le résultat est probant : par million d’habitants en Espagne les dons d’organes s’élèvent à 49.6 tandis qu’en Suisse, ils ne sont que de 18,3.

Or ces pays n’ont pas une culture différente de la nôtre. Il faut donc que la différence tienne au fonctionnement des institutions qui sont plus lentes en Suisse. Le peuple se prononcera le 15 mai sur un referendum visant une loi qui elle-même est un contre-projet à une initiative visant à améliorer le don d’organes. Entretemps des patients meurent faute d’une greffe.

Le front du refus a donc des racines profondes puisqu’il soutient ces décès prématurés dont il est responsable. Le choix est pourtant simple : un organe fait soit l’objet d’un don, soit de sa destruction spontanée. Ce n’est comme si on était confronté à deux termes d’une alternative entre lesquelles on pourrait hésiter. C’est tout ou rien, la vie ou la mort. Mais les éthiciens font part de leurs scrupules. Ils sont certes pour le don d’organe pourvu qu’il soit explicite afin d’exister comme don. Leur éthique les fait tenir les morts évitables pour négligeables.

Comment le peuple peut-il être amené à décider d’une affaire qui aurait pu demeurer strictement dans le domaine médical ? Cela rappelle les débats des siècles lointains sur la dissection des cadavres effectués en fraude, car considérés à l’époque comme un délit. Cela concorde avec d’autres refus comme celui des OGM et des vaccins témoins d’une méfiance à l’égard de la science en général et de la biologie en particulier. Et très curieusement, ce sont les mêmes qui s’opposent au soutien de l’Ukraine dans sa lutte contre la Russie. Il existe donc un parti de l’ignorance, du culte du passé, du refus des Lumières avec lequel il faut bien vivre à défaut de le convaincre.

 

 

Éloge du Centre qui réussit

 

Dimanche passé, le premier tour de l’élection présidentielle français et le second tour de l’élection du Conseil d’Etat vaudois ont coïncidé, non seulement dans le temps mais aussi par le résultat. Le centriste Emmanuel Macron et la Centriste Valérie Dittli ont fait respectivement un bon résultat et un résultat inattendu. Il vaut donc la peine de s’interroger sur la notion floue du centre en politique. Pourquoi ne pas se satisfaire du système britannique : la majorité et l’opposition assis face à face sur des bancs inconfortables? Une fois que gauche et droite ont été définies, que reste-t-il d’espace? Et pourquoi faire?

La gauche rassemble surtout des citoyens qui ne paient pas ou peu d’impôts et qui sont donc désireux d’une large distribution des finances publiques, alimentées surtout par les privilégiés de la fortune. Cela s’appelle le transfert : l’analyse et l’attribution de ces mouvements relève de la redistribution et de la répartition du revenu national pilotée par la puissance publique. Au lieu que chaque travailleur soit payé décemment afin de pouvoir vivre à son aise, on commence par distribuer un revenu largement inégal, comme si c’étaient des billets de Monopoly, et puis on corrige les différences trop criantes au moyen des allocations, des cotisations et des retraites. Cette solidarité permet de supporter les effets pervers d’une économie libérale.

La droite rassemble évidemment les citoyens qui paient le plus d’impôts et qui estiment que la dépense publique est trop généreuse. Ils disposent de cliniques, de maisons de retraite et d’écoles privées. Les services publics ne les intéressent pas tellement puisqu’ils peuvent s’en dispenser. Ils n’ont pas  besoin d’un Etat protecteur ou du moins ils le croient.

Comment peut alors se recruter un centre politique ? Sinon dans la classe moyenne, celle qui à la fois paie des impôts et des cotisations, mais qui ne bénéficie guère ou pas du tout de subsides ou d’allocations. Ces artisans, commerçants, paysans, cadres, professions libérales gagnent trop pour être subsidiés mais pas assez pour que les prélèvements obligatoires ne les réduisent pas à la portion congrue. S’il n’existe pas une parti politique centriste, leur force électorale se disperse entre la droite et la gauche.

En ce sens un parti centriste est une structure plus fragile que les partis traditionnels de la droite et de la gauche. Les deux ailes bénéficient d’idéologies assez simples à formuler et à expliquer : plus d’Etat ou moins d’Etat, à chacun selon ses besoins ou à chacun selon son mérite, travailler moins pour vivre plus longtemps ou travailler plus pour gagner plus. Là-dessus viennent encore se greffer les exagérations extrémistes : la révolution, le nationalisme, l’intolérance religieuse, la xénophobie, l’anarchisme.

La plupart des pays démocratiques se gouvernent selon l’alternance. Chaque aile à son tour dispose  du pouvoir et s’efforce de démontrer que sa doctrine est la meilleure. Après quelques années, il devient évident que la réalité est plus complexe que cette idéologie et on change d’aile et d’idéologie. Et ainsi de suite. Cela ressemble à un canoé que l’on propulse en donnant alternativement un coup de pagaie de chaque côté. On avance mais on louvoie. Ce n’est pas la trajectoire rectiligne pour atteindre un but.

La Suisse a dépassé l’alternance en pratiquant la concordance à chaque niveau de l’exécutif. Gauche et droite gouvernent ensemble en atteignant à terme une sorte de consensus, à mi-distance des extrêmes. Cette leçon de chose enseigne en tous cas que la réalité politique est complexe, voire compliquée. Le but d’un système de pensions est d’être le plus généreux possible : le possible signifie des cotisations qui ne soient pas trop lourdes pour les actifs et tout l’art est de trouver un point d’équilibre. Même défi pour l’assurance maladie, pour le réseau de formation, pour la sécurité, pour la dette, pour les transports : faire le meilleur usage des ressources disponibles. Ne pas accumuler les dettes pour les générations futures. Vivre à l’équilibre.

En somme, gouverner au centre est non seulement un idéal mais une obligation. Encore faut-il dégager des solutions réalistes par une observation objective de la réalité telle qu’elle est et non telle qu’on la souhaite soit à gauche, soit à droite, ce qui profile nécessairement des œillères. Telle peut être la vocation d’un parti centriste : anticiper la longue recherche d’un consensus entre droite et gauche par l’énoncé direct d’une solution inévitable, à laquelle on devra bien finir par  se résoudre. Gagner du temps. Si les institutions suisses sont remarquables par la constance d’un consensus finalement atteint, ce ne l’est qu’au prix du temps, parfois de plusieurs années pour un problème qui en fait est urgent. L’exemple type est évidemment la transition climatique qui se résout mais trop lentement. Ou encore la relation avec l’UE qui traîne depuis trois décennies.

En d’autres mots gouverner au centre mais en épargnant sa fastidieuse recherche, en l’incarnant dans une formation politique dont c’est l’ADN, et qui en fait l’objet d’une réflexion perpétuelle.

La religion de Poutine

 

Le journal le Monde vient de publier une double page sur la religion ostentatoire de Vladimir Poutine. Distinguons bien sa religion de son éventuelle foi, un secret personnel, qui doit être respecté et dont ne pouvons rien savoir. En revanche il porte la religion orthodoxe en bandoulière et entretient une relation étroite avec le patriarche de Moscou, qui le soutient en toute occasion et qui a même approuvé la guerre avec l’Ukraine.  On inaugure en Russie trois églises par jour. C’est une réussite de la religion. Pas nécessairement de la foi.

Cette religion est un amalgame étonnant entre des rites, des déclarations, des réminiscences historiques, un panslavisme récurrent, un mépris de l’Occident qui aurait abandonné toute religion et toute morale. Il semblerait selon elle que la Russie soit devenue la troisième Rome depuis que Byzance est devenue musulmane. Plus précisément encore, Kiev fut longtemps la source de cette orthodoxie slave avant que cela devienne Moscou. La guerre d’Ukraine a donc des relents de croisade qui pourrait s’orienter vers le reste de l’Europe, considérée comme perdue pour la religion. Ce qui est vrai.

On rejoint la vieille alliance entre le sabre et le goupillon, la croix et la bannière, qui fut jadis la règle dans tous les pays dits chrétiens. On n’a pas le souvenir que quelque part le clergé local se soit jamais insurgé contre une guerre menée par la patrie. Les papes gémissaient mais s’abstenaient bien de condamner les belligérants. Les clergés allemands et italiens ne furent pas particulièrement résistants durant la seconde guerre mondiale. On ne se souvent pas d’un prélat américain qui aurait dit quoi que ce soit au sujet d’Hiroshima. Les Eglises deviennent des composantes de la culture nationale engagée dans un conflit qu’elles ne peuvent condamner sans s’égarer de leur fonction essentielle, sacraliser le pouvoir.

Il semble que Poutine s’adonne à la lecture de la Bible lors de ses voyages en avions qui lui laissent quelques répits. Il y trouvera malheureusement tout ce qu’il faut pour favoriser sa religion originale. Le Livre de Josué raconte la conquête de la Palestine par Israël avec l’impératif de purifier cette terre en y supprimant toute vie, humaine et animale, selon un commandement explicite du Dieu s’exprimant dans le Deutéronome. Bien entendu cette justification des massacres d’ennemis est incompatible avec le Nouveau Testament, qui prohibe la violence et qui fait une distinction radicale entre César et Dieu. Il faut croire que les esprits belliqueux opèrent une lecture sélective de la Bible en y cherchant ce qui justifie leurs penchants les plus violents. Il en est du reste de même du Coran et des islamistes.

Et donc un esprit religieux n’est pas nécessairement pacifique. Non seulement la religion et la violence ne sont pas forcément contradictoires, mais elles peuvent s’épauler et se justifier mutuellement. Il suffit qu’une confession se tourne vers ce qu’elle a de plus archaïque, de plus originel, apparemment de plus authentique pour justifier une régression dans la barbarie.

Bien évidemment la religion de Poutine ne serait pas cohérente si elle ne s’obnubilait pas sur la morale traditionnelle. En 2013 ont été votées des lois pour réprimer l’atteinte aux sentiments religieux, pour protéger les mineurs de la promotion des relations sexuelles non traditionnelles et pour lutter contre la propagande homosexuelle. La Constitution révisée en 2020 mentionne la croyance en Dieu comme héritage de la Russie et définit strictement le mariage comme l’union d’un homme et d’une femme.

En somme la religion devient la justification du conservatisme qui est sacralisé. Il n’est pas tellement étonnant dès lors qu’en France Zemmour et Le Pen aient eu des attirances pour Poutine, que Orban en soit toujours affecté. Il n’est pas jusqu’à la Suisse où l’UDC se refuse à des sanctions contre la Russie, selon une logique imparable qui ne doit étonner personne. Plusieurs commentaires sur ce blog émanent de personnes qui éprouvent une complicité secrète pour le conservatisme de Poutine. Elles condamnent apparemment les atrocités mais elles s’efforcent de prouver qu’elles sont autant le fait de l’Ukraine que de la Russie. En somme, pour voiler la responsabilité de l’agresseur démontrer que l’agressé méritait bien de l’être.

La religion de Poutine fut celle de la plupart des dirigeants du passé et de beaucoup de contemporains. Elle n’a rien à voir avec la foi qui incite à se préoccuper des pauvres, des affligés, des malades, des réprouvés. Elle en est non seulement une caricature mais une subversion totale. Elle sacralise la violence, la xénophobie, l’intolérance. Elle fut celle des Croisés, des guerres de religion et des tortionnaires des camps de concentration, qui furent tous de prétendus chrétiens persuadés que le massacre des Juifs était une œuvre pie.

La religion de Poutine est majoritaire dans le monde. S’il avait un grain de sénevé de foi, agirait-il comme il le fait ? N’est-elle pas celle de tous les gouvernants qui cherchent à se donner bonne conscience par une prétendue mission divine ? Et l’on s’étonne que les manifestations publiques de la foi régressent ! N’est-ce pas une saine réaction ?

 

Le nœud des calamités

 

 

Jacques Chirac utilisait une formule imagée pour désigner un phénomène assez étonnant : « Les emmerdes volent en escadrilles ». C’est ce que nous expérimentons. Depuis des années nous vivions dans la perspective du réchauffement climatique, qui a été dissimulé ensuite pendant deux ans par l’épidémie Covid, aussi inattendue que malvenue. A peine celle-ci fléchit-elle qu’une guerre éclate, non pas dans un pays lointain comme à l’accoutumée ce qui nous importe guère, mais sur notre propre continent. Dès que les Russes sont défaits devant Kiev, sort un rapport du GIEC donnant trois ans pour réduire l’émission de CO2 à un niveau impossible à atteindre. Entretemps, pour ne pas nous laisser aller à un optimisme prématuré, les prodromes de la pénurie se dessinent : les tarifs du gaz et de l’électricité augmentent, sans que l’on sache si l’on en disposera encore l’hiver prochain ; les ménages commencent à vider les rayons de farine et d’huile des supermarchés ; dans les pays les plus pauvres des émeutes de la faim menacent.

La remarque et la formule de Chirac sont donc adéquates : les fléaux s’enchainent, se suivent et empirent. Serait-ce seulement une conjonction aléatoire de malheurs disparates ou bien plutôt une seule malédiction, issue d’une cause bien cachée et irradiant en multiples manifestations? On peut incliner pour cette seconde hypothèse : la guerre est en réalité subventionnée par les pays d’Occident, qui achètent le gaz russe parce qu’ils découvrent qu’ils ne peuvent s’en passer. Sinon c’est le recours au charbon qui serait encore pire. Une menace de disette engendre donc une guerre. De plus, les massacres, viols, pillages de l’armée russe seraient ainsi une conséquence de notre négligence devant le défi climatique : une économie primitive subsistant par la vente de matières premières tient en otage des économies plus développées. Non seulement nous n’en avons pas réduit la cause, les gaz à effet de serre, mais nous en émettons de plus en plus. Non seulement le climat ne s’améliore pas, mais il se détériore de façon accélérée avec ces marques manifestes que sont des sécheresses jamais vues, des inondations plus fréquentes et des gelées tardives. Non seulement les avertissements du GIEC ne sont pas suivis d’effets, mais ils donnent lieu à des contestations, des objections et des négations.

Le lien du climat avec l’épidémie est plus subtil. Celle-ci ne se serait pas répandue si vite, s’il n’existait une bougeotte des populations sous prétexte de tourisme et surtout un réseau de transports aériens internationaux, qui l’a propagée partout, sauf dans des îles comme Taiwan et la Nouvelle-Zélande qui ont pu fermer leurs frontières. Le gaspillage d’énergie serait ainsi une cause lointaine d’épidémie.

Quant à la famine à venir, elle découle naturellement de la guerre puisque le  grenier ukrainien  à blé et à colza produira moins et sera entravé dans ses transports. Or c’est une très vieille histoire : la Grèce de l’Antiquité se fournissait déjà en Ukraine et avait développé pour protéger ses communications une marine de guerre. Aujourd’hui c’est la marine russe qui empêche au contraire les exportations, dans une véritable opération de piratage.

Ainsi guerre, famine et peste vont ensemble, elles s’engendrent mutuellement parce que les hommes ont abusé de la Nature. C’est de son respect que dépend le diagnostic et la solution. Quel est l’impératif sommaire de notre société d’abondance sinon de produire de plus en plus, pour consommer et gaspiller le résultat afin de relancer le processus ? Si tel est le seul sens de la vie – vivre pour manger- alors nous irons de mal en pis en consommant toujours plus, y compris des combustibles fossiles. Le PNB est un mauvais critère de progrès.

Le nœud des fléaux qui nous accablent est la contradiction entre une croissance qui se veut indéfinie et une planète aux ressources limitées. On le sait depuis 1972 avec le rapport du MIT, « The limits to growth », voici un demi-siècle ! C’est resté un discours académique. Cela a même engendré une suspicion à l’égard de la Science qui venait apporter un message aussi peu gratifiant.

L’enjeu consiste donc à délier le nœud en passant d’une société d’abondance à une société de sobriété, à savoir une limitation volontaire de notre consommation. Jadis Kant a énoncé le principe fondateur de l’éthique en proclamant que l’on ne peut agir que dans la mesure où tout le monde puisse agir de la même façon. Depuis nous avons découvert que la responsabilité éthique s’étend dans le temps : agis de façon que tes descendants puissent agir de même.

Dès lors les ressources fossiles, limitées par nature, ne peuvent être gaspillées comme elles le sont, en engendrant simultanément une catastrophe climatique, une guerre, une épidémie et une famine. Car elles finiront de toute façon par s’épuiser.

Qui va opérer la transition entre société d’abondance et société de sobriété ? Les scientifiques sont honnis par la populace, les partis politiques traditionnels se disloquent, la culture ne met en scène que le chaos existant et les religions s’enferment dans des mythologies absurdes héritées d’un lointain passé.

Qui donc, sinon chacun ?

Qui désinforme qui ?

 

 

 

Le blog précédent a donné lieu à de très nombreux commentaires mettant en cause l’impartialité des médias suisses, qui se livreraient, selon les commentateurs, à une désinformation, aussi grave que celle pratiquée en Russie. Certains esprits sont persuadés que la majorité des médias suisses diffusent de fausses informations et s’abstiennent d’en diffuser d’autres authentiques. Bref que la presse est aux ordres, voire contrôlée, par la Confédération ou par des lobbies jamais identifiés.

Pour juger sur pièces, considérons deux extraits du site TSR Info :

«  “Poutine l’incompris”, titrait la Weltwoche à quelques heures de l’attaque russe contre l’Ukraine. L’hebdomadaire proche de l’UDC reflète les vues d’une partie des élus du parti envers Vladimir Poutine. Aujourd’hui, la direction de l’UDC suisse s’oppose aux sanctions économiques contre la Russie au nom de la neutralité, une position qui divise la base du parti. »

« Magdalena Martullo-Blocher, patronne d’EMS Chemie et fille de l’ancien conseiller fédéral Christoph Blocher, invite les collaborateurs d’Ems-Chemie à se passer de l’expression “guerre en Ukraine” à l’interne et à parler de “conflit ukrainien”. L’entreprise suisse de la conseillère nationale … entend ainsi protéger ses employés en Russie….Selon les deux courriels d’Ems-Chemie, les employés doivent utiliser l’expression “conflit ukrainien”, car l’utilisation du mot “guerre” en rapport avec l’Ukraine est passible de prison en Russie. Cette mesure doit donc permettre de protéger les employés de l’entreprise suisse, notamment en Russie, ainsi que les affaires du groupe, écrit la direction. Les chefs des différentes divisions sont appelés à veiller au respect de cette règle.»

Que penser de ces deux dépêches ? C’est vrai ou c’est faux ? Si c’est faux, cela signifierait que la direction de l’UDC serait en réalité d’accord d’appliquer les sanctions et que la direction d’EMS-Chemie n’imposerait pas à ses employés d’éviter de prononcer le mot guerre. La TSR aurait inventé de toute pièce ces deux fausses informations pour déconsidérer l’UDC.

Mais celles-ci n’ont pas du tout été démenties et donc elles sont vraies. La TSR ne se livre pas à la désinformation. Elle publie deux informations véridiques qui nuisent à l’image de l’UDC et de de la famille Blocher dans l’opinion publique suisse. Si elle ne les avait pas publiées, c’est alors qu’elle aurait pratiqué la désinformation par abstention. Elle remplit donc son rôle de service public, mieux que des journaux qui ont esquivé ces publications. Cette diffusion n’est du reste pas sans danger : la TSR est menacée par une proposition de l’UDC de réduire drastiquement sa subvention. Un service public se met en opposition avec le premier parti suisse dont dépend son budget.

Les commentaires qui critiquent l’impartialité de la TSR proviennent de milieux qui auraient sans doute préféré que ces deux informations soient tues. Ils entretiennent donc une conception de l’information toute particulière : celle-ci ne peut mentionner que ce qui est favorable à leur parti et au-delà à une fraction de l’opinion publique dite populiste.

On en retrouve l’équivalent dans la plupart des pays. En France on peut même l’évaluer à 30% à l’occasion de la campagne présidentielle. Aux Etats-Unis la moitié des Républicains croient toujours que l’élection de Biden fut frauduleuse. La Hongrie refuse le passage d’armes à destination de l’Ukraine.

Poutine ferait-il école avec sa guerre qui n’en est pas une ? Son prestige demeure pour certains. Il suffirait d’être nationaliste pour être justifié quoi que l’on fasse. On laisse entendre qu’il se bat légitimement contre les Etats-Unis en détruisant l’Ukraine. Il existe ainsi une internationale populiste qui se rejoint sur les mêmes thèmes : chaque Nation est élue et se doit de rester pure en refusant l’immigration ; les universités sont des lieux de corruption mentale investies par des gauchistes ; la médecine officielle est entre les mains de firmes pharmaceutiques et mieux vaut se soigner par des remèdes naturels ; tous les musulmans sont des terroristes en puissance ; les politiciens élus sont corrompus de nature ; la démocratie élective est une dictature secrète ; la dictature est la véritable démocratie ; l’Ukraine est coupable de se défendre.

La guerre d’Ukraine dépasse les frontières de ce pays. Elle représente le conflit entre deux conceptions de la société. Comme en 1940, le camp des démocraties se réduit de plus en plus, tant l’aspiration à la dictature se répand. La Suisse n’en est pas exempte.

 

L’arme suprême de la désinformation

 

 

L’armée russe cafouille sur le champ de bataille et démontre jour après jour qu’elle n’est pas plus capable d’asservir l’Ukraine qu’elle ne le fut de l’Afghanistan.  Néanmoins la guerre continue parce qu’elle dispose d’un certain soutien en Russie. Dans la mesure où elle n’est pas une « guerre » mais une « opération militaire spéciale », néologisme inventé par Poutine pour ne pas effaroucher sa population. Il y aurait de quoi si elle savait ce qui se passe puisque les deux peuples sont frères par la culture, la religion  et l’histoire. Ce que fait Poutine est identique à ce que ferait la France si elle tentait d’envahir la Suisse romande sous le prétexte qu’on y parle français. Il fallut donc compléter ce premier mensonge par d’autres : le pouvoir ukrainien serait nazi et mènerait un génocide à l’égard de sa propre population de langue russe.

En réalité, le seul nazi dans l’affaire est Poutine. Il recourt à la même tactique que les nazis allemands : soumettre le peuple à un déni de la réalité, d’autant plus crédible qu’il est énorme et que personne n’imagine que l’on puisse mentir avec une telle effronterie. Dans son roman «1984 », Georges Orwell a décrit le procédé comme  l’invention de la « Novlangue ». C’est une simplification lexicale et syntaxique de la langue destinée à rendre impossible l’expression des idées subversives et à éviter toute critique de l’Etat, l’objectif étant d’aller jusqu’à empêcher l’idée même de cette critique. Ce qui ne peut plus se dire ne peut même plus se concevoir.

On a pu croire un moment que l’existence d’Internet empêcherait cette mainmise sur la réalité et que l’expression libre d’innombrables correspondants rendrait impossible le mensonge d’Etat. Ce fut le contraire. Lors de l’épidémie de Covid les thèses les plus farfelues furent répandues : il n’y a pas d’épidémie ; elle a été fabriquée dans les laboratoires pour vendre des vaccins ; ces vaccins ne protègent pas et même ils tuent ; il suffit de boire de l’eau de Javel (Trump)  ou d’absorber de la chloroquine ; il ne sert à rien de porter un masque ; le passe sanitaire est contraire aux libertés constitutionnelles. Les porte-paroles officiels furent accusés de mensonge. L’erreur devenait vérité et la vérité erreur.

Pour l’instant, la Suisse bénéficie de médias véritablement indépendants qui remplissent consciencieusement leur mission. Le plus impartial est évidemment la SSR par suite de son mandat de service public. Il est donc logique que soit lancée une initiative pour réduire ses moyens. L’UDC  a présenté un texte qui demande que la redevance radio-TV doive baisser à 200 francs et que les entreprises en soient exemptées. Pour la remplacer par quoi, sinon une télévision privée dotée des mêmes moyens et diffusant une fabrique de vérité : la Suisse est menacée par l’immigration ; les universités sont des repaires de gauchistes ; le Conseil fédéral est une dictature; il ne faut pas décréter de sanctions contre la Russie.

Pour balayer impartialement devant la porte de la société de consommation, il faut ne pas oublier son principal outil de désinformation à l’œuvre dans la logique mercantile : le bien-être de tous passe par le commerce de n’importe quoi pourvu que cela crée de l’emploi et des bénéfices aux entreprises. La publicité ! La pub, comme on dit. Tellement présente, proche et nécessaire que l’on utilise un diminutif, pour marquer la familiarité, la convivialité, l’intimité. La plupart des citoyens ne comprennent pas ce que la publicité représente : une machine de guerre inventée par les malins pour rouler les distraits, un instrument utilisé par les marchands pour exploiter les consommateurs, un dispositif employé par les riches pour maintenir les pauvres à leur rang, la plus subtile de toutes les armes dont le pouvoir se soit jamais doté.

Car la publicité nous parle de nous-mêmes. Elle présente des gens heureux lorsque nous sommes tristes et que nous regrettons de l’être. Elle décrit un monde simple et lisse qui nous change de celui que nous connaissons, compliqué et abrupt. Elle nous fait pénétrer dans un univers de rêve. Elle nous dit que le bonheur est à portée de main dans un magasin en libre-service. Dans le caddie il suffit d’empiler des céréales contre la constipation, des lessives plus blanches que le blanc, des couches culottes divinement absorbantes, du café de prétendument de Colombie et du camembert au lait pasteurisé, pour atteindre la félicité suprême du consommateur comblé

Publicité, lente effraction de l’âme, pente sur laquelle il fait bon glisser, toboggan de nos tentations. Tout d’abord, elle nous fait désirer des objets dont nous n’avons jamais eu besoin. Et ensuite, suave et compréhensive, elle nous fait prendre ces mêmes désirs pour des besoins. Avant d’avoir dit ouf!, on se retrouve avec un téléphone mobile, un ordinateur, une brosse à dent électrique, un CD de valses viennoises. De tout cela on n’avait pas besoin. Et très précisément, on l’a acheté parce que l’on n’en avait pas besoin. Parce que la réalité est pénible, la désinformation publicitaire la dissimule en faveur du rêve de la société d’abondance. Tout comme les démocratures remplacent le pouvoir du peuple par l’abandon à un chef charismatique, Poutine, Hitler, Staline, Xi Jin Ping, Kim Jong-un. Mais en Suisse nous ne courons évidemment pas ce risque.

Tout produire chez soi?

 

 

Si la guerre cause la mort et la destruction, elle enseigne aussi cruellement quelques vérités élémentaires. La première et la plus gênante est l’origine du budget militaire russe qui dépend des achats de gaz et de pétrole de l’Occident. Dans certains pays, on ne peut même pas s’en passer, on en est totalement dépendant. Ceci enseigne que l’approvisionnement en énergie d’un pays doit être assuré pour l’essentiel sur son territoire, sans importation massive de combustibles que ce soient du pétrole, du gaz ou de l’uranium, qui sont du reste des ressources non renouvelables, qui s’épuisent et qui deviennent plus rares et plus chères. A ce titre la pitoyable déclaration de l’UE proclamant que le gaz et l’uranium étaient des énergies vertes s’effondre dans le ridicule suite à la guerre d’Ukraine. Ce sont d’abord des leviers de chantage.

Pour la Suisse l’équation est simple : les barrages, le recours à la géothermie et pour le reste l’énergie solaire captée sur le sol suisse, par des cellules photovoltaïques ou des éoliennes. Tout le reste est précaire. Même si nous possédions en droit une forêt d’éoliennes en mer du Nord, produisant une énergie pour la Suisse, qu’est-ce qui nous prouve qu’en cas de grave pénurie elle sera bien acheminée vers le territoire ? L’approvisionnement en énergie est vital non seulement pour assurer la mobilité, le chauffage des logements mais aussi l’activité agricole et industrielle : c’est la ressource vitale d’un pays développé. Ala marge on peut profiter des occasions fournies par le marché en temps de paix mais nous venons d’apprendre qu’on ne peut plus s’y fier.

Ce qui est vrai pour l’énergie, l’est aussi pour l’alimentation. La guerre diminuera ou supprimera les importations de blé ou d’huile de la part des deux belligérants. La Suisse dans l’expérience de la seconde Guerre mondiale soutient son agriculture qui disparaitrait si elle était soumise à la seule loi du marché international. On dispose donc encore d’un outil de production national qui assure environ la moitié de nos besoins : Il mérite d’être développé et surtout orienté vers les productions essentielles. Produire plus de céréales peut signifier mettre en culture des pâturages ou diminuer l’élevage de bétail qui en consomme. Il faut donc élaborer un nouveau plan Wahlen pour une population qui a plus que doublé en un siècle. C’est la condition d’une véritable autonomie pour une indépendance réelle.

On peut et on doit étendre cette réflexion à d’autres domaines. L’épidémie a enseigné qu’il est dangereux de laisser la fabrication des molécules de base en pharmacie à l’Asie. Nous dépendons sans doute sans trop le savoir de l’importation d’autres produits vitaux. Certes un pays de la taille de la Suisse ne peut pas tout produire mais il doit s’ingénier à ne dépendre que de son voisinage géographique et politique. L’UE vient de prendre la décision de grouper ses achats de gaz après avoir entamé une politique d’emprunt au niveau communautaire.  Au terme d’une réflexion approfondie sur l’assurance de nos besoins vitaux, nous serons peut-être amenés à conclure qu’il vaut mieux faire partie d’un grand ensemble que d’être isolé en temps de malheur. De façon tout à fait objective et pragmatique, il est temps que le continent s’unisse non seulement pour peser dans les conflits mais tout simplement pour survivre.

 

La diagonale du fou

 

 

Cette image inspirée des échecs pourrait décrire la démarche de Vladimir  Poutine. En déclarant une guerre sur le continent européen, il a d’abord nui à son propre pays : la Russie subit des pertes économiques et aussi celle de la vie de milliers de soldats ; sa réputation internationale est abîmée pour de longues années ; elle est mise au ban de l’humanité dans des activités sportives ou culturelles. En supposant même qu’elle finisse par gagner quelques territoires, ce n’est pas ce dont elle a le plus besoin ; si elle réussit la neutralisation de l’Ukraine, ce sera au prix d’une occupation pérenne par une armée russe. Un chef d’Etat qui nuit à son pays à ce point subit le soupçon de la folie, car ce qu’il décide n’est en rien rationnel.

En l’occurrence le terme de fou n’est pas une injure mais une sorte de diagnostic sommaire. Dans un diagnostic plus précis Patrick Lemoine, considère trois hypothèses :

« La première est un grand patriote, parfaitement sain, très intelligent, grand joueur d’échecs, qui veut restaurer la grandeur passée de la Russie. Et d’évoquer les livres d’histoire dans lesquels voudrait figurer Vladimir Poutine, “aux côtés d’Alexandre Le Grand ou Napoléon par exemple.

La deuxième est celle d’un traitement qui aurait mal tourné, à voir comment son visage a évolué en seulement quelques années. Serait-il sous cortisone, ce qui laisserait entendre qu’il pourrait avoir une maladie de système, un cancer. La cortisone peut rendre totalement mégalomane, maniaque. Tout est permis, rien n’est interdit. On n’a plus peur de quoi que ce soit, on est le maître du monde quand on est sous cortisone, on peut être Dieu

La troisième est que Vladimir Poutine est paranoïaque. Il explique tout le temps que c’est les autres qui font ce qu’il va faire. Alors que c’est lui qui envahit, il dit qu’on va l’envahir. On voit qu’il a perdu le sens des réalités, qu’il se sent enfermé dans son immense Russie et qu’il a très peur de tous ses voisins, y compris la Chine.”

Quelle que soit l’origine de son aberration mentale, elle est peut-être multiple, les trois hypothèses coexistant et se renforçant mutuellement. Il y en a une quatrième plus étrange : Poutine agiterait son dérangement mental pour faire peur et pour obtenir ce qu’il ne peut atteindre ni sur le terrain, ni par la diplomatie. Il faut être ou paraître fou pour évoquer la menace nucléaire, car le passage à l’acte entrainerait la vitrification instantanée du territoire de la Russie suivi de l’empoisonnement de la planète et de la disparition de l’espèce humaine.

Cette tactique, si c’en est une, a parfaitement réussi. L’obsession de l’Occident est devenue la crainte d’une extension du conflit puisqu’un fou aurait le doigt sur la gâchette nucléaire. Dès lors on adopte à l’égard de Poutine cette attitude de complaisance qui vise à ne pas l’irriter et le faire sortir de ses gonds. On a déjà convenu que l’Ukraine ne sera pas couverte par le parapluie de l’Otan, comme s’il était normal que la Russie puisse imposer une telle décision à un pays souverain. On se résigne à entériner la conquête de la Crimée et du Donbass, au prétexte qu’il s’agirait de contrées russophones sur lesquelles Poutine possède des droits inaliénables. On fournit des armes à l’Ukraine mais surtout pas des avions parce que cela pourrait irriter ce personnage qui n’est plus maîtres de ses réflexes.

En somme on traite Poutine comme on est parfois obligé de le faire à l’égard d’un adolescent prolongé, d’un vieillard retombé en enfance ou d’un conjoint abusif. Ne surtout pas le brusquer, lui faire quelque peine que ce soit car les conséquences pourraient être terribles. On en arrive à lui chercher des justifications. Après la chute du Mur de Berlin, la Russie aurait subi des humiliations insupportables, parce qu’elle a dû rendre la liberté aux peuples de ses marches qu’elle opprimait depuis trois quarts de siècle. C’est cela qui rend Poutine exaspéré. Il veut reconstituer l’empire stalinien sans y parvenir. Peut-être qu’en sacrifiant quelque peuple ukrainien, cela le remettrait de meilleure humeur. Comme un dragon auquel on offrirait une vierge en sacrifice propitiatoire.

On n’ose trop le dire, même en Occident, Poutine est le nouvel Hitler. Celui-ci s’est aussi lancé dans une guerre qu’il ne pouvait que perdre en alliant contre lui la Russie, les Etats-Unis et l’Angleterre. Sa folie a causé la ruine de l’Allemagne dont il prétendait assurer l’empire universel. Il a bien fallu l’affronter après qu’il eut confisqué l’Autriche et les Sudètes, car il n’y avait pas de limite à sa démesure. Ne sommes-nous pas aujourd’hui dans le même cas de figure : un dictateur assouvissant une ambition sans limite par la violence et le mensonge, c’est-à-dire la négation de la réalité au point de finir par croire à ses propres fantasmes ? Avons-nous le choix de ne pas faire la guerre à celui qui nous l’impose ?

 

Tombeau pour Alcina

 

 

Le vendredi 11 mars 2022 nous avons assisté à la désintégration d’”Alcina”, une des meilleures œuvres de Haendel datant de 1735, par l’Opéra de Lausanne. L’argument est simple, l’enchanteresse Alcina accueille dans son île les naufragés pour les transformer en animaux ou en rochers. Mais s’en mêle et s’emmêle son amour pour un certain Ruggiero, qui est en fait remplacé par sa sœur, déguisée et homme et interprétée par un hautecontre à Lausanne. Bref une comédie des genres tout à fait dans le goût décadent de notre époque. L’intrigue amoureuse ne cesse de se compliquer pour satisfaire les esprits tortueux du Siècle des Lumières.

L a mise en scène cannibalise ce conte de fées  en apologue de géométrie de l’espace. Le seul élément de décor est un icosaèdre, polyèdre régulier convexe à vingt faces identiques qui sont des triangles équilatéraux. Pour de esprits avertis  de la géométrie euclidienne, cette abstraction est censée représenter le château enchanté d’Alcina. L’opéra est réduit à son squelette, :  les airs chantés (très bien) pat les différentes protagonistes. Pas de chœur, pas de ballet, pas de récitatif. Un opéra épuré dans le grand style de la mise en scène contemporaine qui n’est pas faite pour flatter le public mais pour le plonger d’abord dans l’ennui, puis dans l’hébétude, enfin dans un sommeil réparateur. Il y avait heureusement deux entractes qui lors du second ont permis la fuite éperdue de tous ceux qui s’étaient ennuyés déjà pendant deux heures.

Les spectacles ne sont plus conçus pour le public. Ils visent à établir la réputation du metteur en scène dans le petit monde de l’entre-soi théâtral. Il ne faut surtout pas refaire ce qui a déjà été fait : un décor et des costumes illustrant l’action dans le lieu et le siècle où elle est censée se dérouler. Tout cela est bas et digne d’un auditoire bourgeois. Il vient à l’opéra ou au théâtre  satisfaire ses appétits grossiers d’émotions vulgaires, rire ou pleurer. Or ce n’est plus du tout le moteur de la dramaturgie contemporaine. Pour subsister, elle doit capter des subsides publics. Ceux-ci sont répartis par des organes obscurs qui ont leurs propres mobiles. Ils sont entre les mains de personnages inconnus du public qui gèrent les méandres confus de leurs carrières à la frange de l’administratif et du politique. A ce titre la culture au sens traditionnel du terme ne les intéresse pas. Il faut de la renommée, de l’esbrouffe, de la notoriété, du donnant-donnant, de la petite monnaie du spectacle.

A ce point de vue Alcina est une réussite. Les critiques des journaux furent excellentes puisque leurs auteurs font partie de la même coterie. Celle-ci étend ses ravages bien au-delà de l’Opéra. Les scènes de Vidy et de Kléber-Méleau, jadis si intéressantes, succombent à la même mode. Nous avons ainsi assisté dans ce dernier lieu à une représentation des « Trois Sœurs » de Tchékhov, démunie de tout attrait narratif : pas de décor, pas de costume, une scène transformée en ring sur laquelle les comédiens s’évertuaient  à faire oublier que l’action devrait se passer dans une ville de province russe fin du XIXe siècle, dans l’attente de la révolution de 1917. Des officiers de la garnison prennent le thé chez trois filles qui aimeraient bien aller à Moscou. Tout ce narratif est soigneusement gommé pour aboutir à un squelette d’intrigue, à laquelle on ne comprend rien, ne serait-ce que parce que les comédiens jouant les rôles d’officiers ne portent pas d’uniformes, qui eussent été des concessions grossières à la compréhension du public.

Le même processus de destruction est utilisé dans la mise en scène de la “Cerisaie”, originellement dans la Cour des Papes à Avignon, actuellement transporté à Genève. Surtout pas de décor évoquant la subtile poésie d’une datcha russe mais un amas de chaises que les comédiens n’arrêtent pas de remuer, ce qui  a un sens subtil hors de notre portée. L’ajout invraisemblable d’un mini orchestre rock qui transformera et exaltera le texte de Tchékhov, auquel ni le metteur en scène, ni les comédiens n’ont rien compris, qu’ils détestent en conséquence et qu’ils s’efforcent de ridiculiser en rendant l’intrigue indéchiffrable.

Dans les circonstances que nous vivons, il nous faudrait une lumière pour éclairer les ténèbres qui se répandent. Après avoir perdu la religion catholique, déconsidérée dans un scandale inimaginable, nous perdons la culture qui s’autodétruit elle-aussi. Peut-être que le rapport de causalité est inverse : faute de transcendance nous ne parvenons plus à nous gouverner et à établir des rapports raisonnables entre des peuples qui vont finir par se battre. Le vendredi 11 mars au soir nous sommes rentrés le cœur lourd dans nos pénates pour prendre les dernières nouvelles du massacre des Ukrainiens. On est cerné par la bêtise de ceux qui devraient être sages pour gouverner et lettrés pour diffuser la culture. Les médiocres ont pris le pouvoir.