Bosnie-Herzégovine : Le Haut Représentant a-t-il fait son temps ?

À quelques mois des élections générales en Bosnie-Herzégovine, le Haut Représentant de la Communauté internationale a tenté d’imposer sans succès une réforme de la législation électorale. Celle-ci a généré une vive polémique, de nombreux acteurs accusant celle-ci de favoriser les partis ethno-nationalistes. Alors que le Haut Représentant est critiqué pour son manque d’impartialité et la négation des valeurs de son institution, y a-t-il encore un sens à l’existence d’une telle fonction pouvant imposer des lois par décret en Bosnie-Herzégovine ?

Mercredi 20 juillet, l’antenne bosnienne du média N1 annonçait une nouvelle fracassante : le Haut Représentant de la Communauté internationale en Bosnie-Herzégovine Christian Schmidt aurait décidé d’imposer une réforme de la législation électorale. Cette législation fait en effet débat depuis plusieurs années et le sujet a connu un regain polémique suite à la proposition l’an dernier du parti ethno-nationaliste croate bosnien, le HDZ BiH, d’une réforme renforçant la séparation ethnique électorale, en vue des élections d’octobre prochain. La réforme électorale a depuis été dans l’impasse, les partis bosniens échouant à trouver un accord ; le Haut-Représentant Schmidt a alors décidé d’imposer celle-ci. Pomme de la discorde : le contenu de la réforme du Haut-Représentant reprend en principe les propositions du HDZ BiH, décriées par la majorité des autres partis du pays. Pour souffler encore sur les braises, une rumeur douteuse relayée par le média bosnien Klix.ba et pour l’instant restée sans sources ni preuves pour l’étayer prétend que Schmidt aurait reçu le texte directement du cabinet du Ministre des Affaires étrangères de la République de Croatie voisine, Gordan Grlić Radman.

Les réactions à la tentative d’imposition de la réforme par le Haut Représentant ne se sont pas faites attendre. Si le Peace Implementation Council (PIC), chargé de superviser  travail de celui-ci, est resté discret malgré le désaccord de certains de ses membres avec la décision de Christian Schmidt, la réforme imposée est à l’origine d’une controverse aussi violente qu’immédiate parmi les analystes et les politiciens de la région. En substance, les critiques venant des partis libéraux, sociaux-démocrates, et ethno-nationalistes bosniaques mais aussi de nombreux observateurs et experts dénoncent toutes la même chose : la réforme renforcerait les clivages ethniques et favoriserait les partis ethno-nationalistes, en particulier le HDZ BiH. Certains sont même allés jusqu’à parler d’une politique « d’apartheid », tandis que la crainte de voir apparaître une « Troisième Entité », annonciatrice selon certains de la fin de la Bosnie-Herzégovine, a de nouveau été exprimée – nous avions d’ailleurs publié un article à ce sujet il y a un an presque jour pour jour (en anglais). Des manifestations contre la réforme ont également eu lieu lundi 25 juillet et les jours suivants devant le bâtiment du Bureau du Haut Représentant à Sarajevo, regroupant près de 7’000 personnes le premier jour sous le slogan « Nous ne sommes pas des tribus, nous sommes des citoyens ». Le Parlement national lui-même, à l’exception du HDZ BiH, a adopté une résolution réaffirmant le caractère multiethnique du pays et s’opposant à la réforme.

A l’inverse, le leader du HDZ BiH Dragan Čović ainsi que le Premier ministre de Croatie et leader du HDZ dans ce pays, Andrej Plenković, en déplacement à Mostar en Herzégovine occidentale, une région à forte population croate, ont salué de concert la réforme ; le groupe HDZ au sein du Parlement de la Fédération de Bosnie-Herzégovine, l’entité concernée par la réforme, a même suggéré que seule l’implémentation de la réforme garantirait la survie de la Bosnie-Herzégovine en tant qu’État. Le leader sécessionniste serbe Milorad Dodik, de son côté, en a profité pour jeter de l’huile sur le feu en déclarant que la polémique était la preuve que la Bosnie-Herzégovine est divisée, et que plus rien ne peut l’unir.

Après de nombreuses rumeurs concernant l’abandon ou le maintien de la réforme, le Haut Représentant a annoncé le mercredi 27 juillet au soir après dix jours de silence complet qu’il n’imposera que des éléments « techniques » de la réforme et que les éléments les plus polémiques seraient ajournés. Néanmoins, le Haut Représentant Schmidt a clairement fait comprendre que si les partis politiques bosniens n’arrivaient pas à s’entendre sur la réforme électorale, il imposerait les éléments les plus polémiques qui avaient fuités dans la presse.

    Tout le pouvoir… aux partis ethniques ?

Tout ceci demande tout d’abord de revenir rapidement sur la polémique qui entoure la réforme de la législation électorale. Pour rappel, la Bosnie-Herzégovine reconnaît dans sa Constitution trois « peuples constitutifs » (Bosniaques, Croates, Serbes), ainsi que des « Autres » (Juifs, Roms, etc.), auxquels sont attribués des sièges et droits particuliers via un strict régime de quotas et vétos. Pour faire simple, le débat concernant la réforme de la législation électorale est principalement porté par le HDZ BiH, qui prétend depuis des années que les électeurs bosniaques élisent les représentants croates à la place de la population croate (par exemple le membre croate de la Présidence tripartite, Željko Komšić), et cherche alors à faire en sorte que seuls les électeurs croates puissent élire les représentants politiques appartenant à cette communauté. Pour plus de détails, voir notre article à ce sujet publié l’an dernier (en anglais).

La réforme proposée par le Haut Représentant porte selon N1 uniquement sur l’entité à majorité croato-bosniaque de la Fédération, et ne concerne pas l’autre entité bosnienne à majorité serbe, la Republika Srpska, ni le district autonome de Brčko. Sans entrer dans trop de détails, la polémique autour de cette proposition de réforme concerne entre autres les deux points suivants : premièrement, si un « peuple constitutif » représente moins de 3 % de la population d’un des 10 cantons de la Fédération, son délégué à la Chambre haute du Parlement de la Fédération serait apparemment transféré à un canton avec une plus grande population de cette ethnie, à rebours d’une déclaration de 2018 du Bureau du Haut Représentant lui-même ; deuxièmement, le nombre de soutiens de députés de groupes ethniques nécessaires à la nomination de candidats à la Présidence et Vice-Présidence de la Fédération passerait de six à huit. En pratique et pour faire simple, certaines analyses comme celles des média pro-bosniens Klix.ba ou Istraga.ba estiment que cela renforcerait notablement le pouvoir du HDZ BiH sur l’entité à majorité croato-bosniaque et le favoriserait dans les prises de décision.

L’entité de la Fédération et ses 10 cantons. Source : Wikicommons

Comme l’a développé le politologue Nenad Stojanović sur la base du modèle du dilemme du prisonnier issue de la théorie des jeux, l’implantation et le renforcement de logiques électorales ethniques  tend à automatiquement favoriser les partis ethniques. En effet, les électrices et électeurs, de peur que les membres de l’autre ethnie ne votent pour des candidats ethno-nationalistes qui favoriseraient leur ethnie au détriment des autres, sont ainsi incités à voter pour les partis nationalistes de leur propre ethnie, créant une sorte de cercle vicieux. L’expérience sur le terrain démontre d’ailleurs très aisément ce modèle. Alors que certains votants sont bien évidemment des nationalistes convaincus, il reste très fréquent d’entendre des électeurs libéraux ou même de gauche, s’intéressant peu aux questions ethniques voire ne soutenant pas les partis ethno-nationalistes, expliquer qu’ils votent pour ceux-ci par conviction que les votants des autres ethnies feront de de même.

La proposition de réforme soulève alors deux problèmes majeurs concernant le Haut Représentant lui-même.

    Le Haut Représentant a-t-il abandonné la démocratie libérale ?

Tout d’abord, cette proposition est en opposition complète avec les valeurs promues par la Communauté internationale, représentée par le PIC : le Bundestag allemand vient d’ailleurs tout juste de voter une résolution qui promeut la démocratie libérale en Bosnie-Herzégovine ainsi qu’un modèle politique moins ethnique pour celle-ci. Mais le Haut Représentant Schmidt est également en porte à faux vis-à-vis de jugements majeurs de la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH). En effet, dans pas moins de cinq verdicts tel le célèbre verdict « Sejdić et Finci » (2009), la CEDH a condamné le système électoral bosnien dans lequel certaines fonctions ne sont accessibles qu’à certaines ethnies et refusées à d’autres. Ainsi, par exemple, la Présidence tripartite, composée d’un Bosniaque, d’un Croate et d’un Serbe, ou la Chambre des Peuples au niveau national, composée de cinq représentants de chacun des trois « peuples constitutifs » précités, sont inaccessibles à ce que la Constitution bosnienne définit comme des « Autres » (Others), notamment les membres des communautés juives et romes. Jusqu’à ce jour, le Haut Représentant avait promu des réformes allant dans le sens d’une libéralisation de la vie politique, et s’était opposé aux partis ethno-nationalistes, qui préféraient ignorer les jugements de la CEDH et tenter plutôt d’implémenter les verdicts de la Cour constitutionnelle bosnienne comme dans le cas « Ljubić », qui demande en substance que seuls les électeurs d’une ethnie élisent les représentants politiques appartenant à celle-ci.

Or, si c’étaient les acteurs politiques (ethno-nationalistes) du pays qui avaient jusqu’à ce jour promu des valeurs contraires aux principes de la démocratie libérale et ignoré les jugements de la CEDH, c’est cette fois le représentant plénipotentiaire de la Communauté internationale qui impose des décisions allant dans cette direction. Il y a un côté tristement ironique à ce que ce soit un plénipotentiaire envoyé par des démocraties qui se targuent de leurs principes libéraux et anti-nationalistes qui implémente justement des réformes sapant les fondements de la démocratie libérale en renforçant des clivages ethniques que certains associent à une « balkanisation » stéréotypique.

Les détracteurs de Christian Schmidt n’ont d’ailleurs pas manqué ici de soulever ses liens avec la Croatie et particulièrement avec le HDZ, qui l’a décoré de l’Ordre d’Ante Starčević en 2020. Par ailleurs, dès sa nomination, Christian Schmidt avait été critiqué pour ses remarques ambiguës reprenant la rhétorique des partis ethno-nationalistes croates et pour sa trop grande proximité avec le leader du HDZ BiH Dragan Čović, première personnalité que Schmidt avait rencontrée immédiatement après son entrée en fonction. Le quotidien autrichien Der Standard, pour sa part, soutient que Schmidt aurait pris la décision d’implanter cette réforme sous une forte pression de diplomates américains et européens, dont certains se sont fait remarquer ces derniers mois pour leur soutien à des solutions proches de celles du HDZ BiH. La nouvelle est d’autant plus inquiétante qu’elle implique que ce ne serait pas seulement le Haut Représentant, mais bien toute une partie de la Communauté internationale et du corps diplomatique qui serait acquis à des solutions prônées par les partis ethno-nationalistes.

    Le Haut Représentant, obsolète ?

Deuxième problème, la situation remet une nouvelle fois en question le rôle et la légitimité du Haut-Représentant en Bosnie-Herzégovine. Le passé de cette institution pour le moins particulière est complexe. Le Bureau du Haut-Représentant (OHR) a été instauré suite à la signature des Accords de Dayton en 1995, dont il est la dixième annexe, comme institution ad hoc quelque peu improvisée censée superviser l’implémentation de la paix : l’histoire veut que Carl Bildt, le premier Haut-Représentant, se soit retrouvé littéralement largué dans Sarajevo sans logement et dans un bureau sans électricité ni chauffage (Merdzanovic 2015, p. 180). Lors de la Conférence de Bonn de 1997, le PIC décide d’octroyer au Haut Représentant des pouvoirs particuliers – et particulièrement flous – lui permettant d’imposer des éléments de législation ou des amendements constitutionnels aux cantons et entités, à l’exception de la Constitution nationale : ce sont les « pouvoirs de Bonn ». Comme l’explique le politologue Adis Merdzanovic dans Democracy by Decree (Ibidem Verlag, 2015), l’ouvrage issu de sa thèse consacré à l’OHR, les Hauts Représentants successifs ont au fil des années fait de moins en moins usage de ces compétences. Valentin Inzko, le Haut Représentant qui a précédé Christian Schmidt entre 2009 et 2021, n’y a que rarement fait recours jusqu’à sa dernière semaine de fonction, où il a imposé un amendement au Code pénal prohibant la négation des génocides et crimes de guerres reconnus par les instances nationales et internationales.

Passage de témoin de Valentin Inzko (droite) à Christian Schmidt (gauche), 2021. Copyright : AP Photo

Mais le mandat de Schmidt, commencé dans la polémique, semble prendre le contrepieds de ces prédécesseurs. Le nouveau Haut Représentant avait d’emblée exprimé qu’il était prêt à faire davantage usage des « pouvoirs de Bonn ». Ceci a soulevé de nombreuses questions de la part des experts de la région, soucieux de savoir quelle est la légitimité de ces décrets : le Haut Représentant était initialement pensé comme une institution temporaire, censée assurer l’implémentation des accords de Dayton, mais qui n’était pas destinée à durer près de trente ans. Plus encore, comme mentionné, les Haut Représentants ont progressivement délaissé les « pouvoirs de Bonn », considérés comme de moins en moins légitimes (le Haut Représentant n’est après tout pas élu, mais nommé par des gouvernements étrangers), pour laisser sa place au jeu démocratique et responsabiliser les élites politiques domestiques. Par ailleurs, certains experts ont exprimé des doutes quant à savoir si les « pouvoirs de Bonn » permettent véritablement au Haut Représentant d’imposer une réforme telle que celle que Christian Schmidt propose. En bref, l’imposition de la réforme électorale par Christian Schmidt paraît ainsi non seulement contraire aux valeurs promues par la Communauté internationale mais également anachronique, posant la question de la légitimité de l’institution dans le contexte actuel.

    Quo Vadis, Bosno i Hercegovino ?

Une chose est sûre, la Bosnie-Herzégovine n’avait pas besoin d’une telle situation. Si on qualifie souvent la situation prévalant en Bosnie-Herzégovine d’impasse (stalemate), il semblerait bien que non seulement celle-ci ne soit pas sur le point de se débloquer mais bien qu’elle se verrouille chaque jour davantage. Rappelons que le pays connaît depuis un an une grave crise institutionnelle du fait des velléités sécessionnistes serbes portées par Milorad Dodik dans l’entité de la Republika Srpska. La réforme proposée par le Haut Représentant, dans ce contexte et alors que les revendications du camp ethno-nationaliste croate se font de plus en plus virulentes avec le soutien et la bénédiction de Dodik, revient à jeter un bon litre d’huile sur le feu.

Près de trente ans après sa création, et alors qu’on ne pensait qu’il n’existerait que pour une décennie, il devient clair que l’OHR a plus que jamais besoin de redéfinir ses objectifs et ses priorités, mais surtout de reconsidérer sérieusement son existence même. Sans soutenir l’opposition de principe de la Chine et de la Russie concernant la non-reconduction du mandat du Haut Représentant – opposition principalement guidée par leur soutien à la politique sécessionniste de Dodik et par le rejet croissant par les deux puissances des institutions jugées « occidentales » –, il est néanmoins clair que les « pouvoirs de Bonn » ne peuvent plus être  utilisés sans générer de crise de légitimité, comme le démontre tout particulièrement le cas de Christian Schmidt. Si la place du Haut Représentant est elle-même à questionner, c’est aussi plus largement le cas pour le système politique issu des Accords de Dayton : depuis l’échec des réformes constitutionnelles générales du « paquet d’avril » de 2006, il est aujourd’hui clair face au blocage total et à l’envenimement du « conflit gelé » qui prévaut en Bosnie-Herzégovine, il y a plus que jamais un urgent besoin de repenser ce système de Dayton dans son intégralité avec des objectifs clairs. Le Haut Représentant Christian Schmidt ne représente ainsi pas tant – ou pas seulement – un pouvoir arbitraire, comme certains l’affirment, mais est bien au contraire un symptôme d’une Communauté internationale qui non seulement ne s’intéresse plus que marginalement à la Bosnie-Herzégovine, mais qui surtout semble elle-même perdre ses repères et être confuse sur les valeurs qu’elle souhaite défendre et promouvoir.

Pour aller plus loin : Adis Merdzanovic (2015), Democracy by Decree. Prospects and Limits of Imposed Consociational Democracy in Bosnia and Herzegovina, Ibidem Verlag.

Conseil européen. Source : domaine public.

Balkans occidentaux : requiem pour la perspective européenne ?

Les 23 et 24 juin derniers a eu lieu le Conseil européen, regroupant les dirigeants des États-membres de l’Union européenne. Ceux-ci ont décidé d’accorder à l’Ukraine et à la Moldavie le statut d’États candidats quelques mois seulement après le dépôt de leur candidature. Les Balkans occidentaux, quant à eux, n’ont rien obtenu et restent toujours dans les limbes du processus d’adhésion. Commentaire.

Au sortir du Conseil européen tenu les 23 et 24 juin derniers, les dirigeants des pays des Balkans occidentaux ne mâchaient pas leurs mots. On a ainsi entendu le Président serbe Aleksandar Vučić affirmer son manque d’optimisme quant à la perspective européenne de son pays, tandis que le Président croate Zoran Milanović dénonçait le fait que la Bosnie-Herzégovine n’avait pas obtenu le statut d’État candidat de concert avec l’Ukraine,  qu’il juge moins fonctionnelle que la première. Mais c’est probablement au Premier ministre albanais Edi Rama que revient la palme d’or de l’analogie, quand celui-ci a mis en garde les dirigeants européens contre le risque que la rencontre du Conseil européen ne devienne similaire à celle des docteurs de l’Église discutant du sexe des anges pendant que Constantinople tombait.

Le cœur de la question réside dans l’obtention du statut d’État candidat à l’adhésion à l’Union européenne par l’Ukraine et la Moldavie, ainsi que la promesse de ce statut pour la Géorgie, lors de ce même Conseil européen. Ces pays, qui ont déposé leur candidature en mars dernier suite à l’invasion russe en Ukraine, ont en effet bénéficié d’un processus accéléré, qu’aucun des chefs d’État des Balkans occidentaux n’a remis en question. Le sujet de toutes les tensions, en revanche, est qu’aucune concession ni percée majeure n’a été réalisée concernant le processus d’accession des Balkans occidentaux : de nombreux analystes, experts et politiciens de la région avaient en effet exprimé l’espoir que l’Union européenne saisirait de l’occasion pour revitaliser le processus. Il n’en a rien été.

En effet, en dépit des conclusions du Conseil européen qui affirme « son attachement total et sans équivoque à la perspective de l’adhésion des Balkans occidentaux à l’UE et appelle à accélérer le processus d’adhésion », le statu quo de blocage général de la région demeure. Le Kosovo, que cinq États européens ne reconnaissent toujours pas et qui reste dans les balbutiements du processus d’adhésion, n’a ainsi rien obtenu concernant la tant attendue libéralisation des visas (obtenue par tous les autres pays entre 2009 et 2010), tandis que la Bosnie-Herzégovine, qui a signé son accord de stabilisation et d’association (ASA / SAA) il y a près d’une décennie et a déposé sa candidature en 2016, ne s’est vue offrir que de vagues et maigres promesses concernant l’obtention du statut de candidat, malgré la crise majeure qui la secoue depuis bientôt deux ans. Les deux seuls pays ayant débuté les négociations sur l’acquis communautaire il y a près d’une décennie, la Serbie et le Monténégro, ne se sont pas vu fixer de date d’accession claire, alors que la dynamique de réforme mais aussi le soutien à la perspective européenne s’amenuise d’année en année.

Mais le cas qui a le plus fait parler de lui, c’est celui de la Macédoine du Nord et, indirectement, de l’Albanie. Les deux pays sont en effet liés dans le processus d’adhésion et, si tous deux ont obtenu leur statut de candidat respectivement en 2005 et en 2013, ils n’ont toujours pas ouvert le processus de négociation de l’acquis. La Grèce, la France, et aujourd’hui la Bulgarie ont coup sur coup bloqué l’ouverture des négociations : si la France a demandé (et obtenu) une révision de la méthodologie de négociation dans le processus d’accession, la Grèce et la Bulgarie ont opposé leur veto pour des considérations nationales sinon nationalistes totalement étrangères à l’acquis, aux critères de Copenhague ou à l’UE de manière générale. Ainsi, la Grèce exigeait que la Macédoine du Nord change son nom (chose faite avec les accords de Prespa en 2018) et la Bulgarie qu’elle reconnaisse la prétendue « origine bulgare » de sa langue et de son histoire, et qu’elle inscrive la minorité bulgare (estimée à quelques 3’500 personnes) dans le Préambule de sa constitution.

Lors du Conseil européen dont elle avait la présidence pour six mois, la France a alors tenté de régler la situation en soumettant à la Bulgarie une proposition qui prévoit l’intégration d’une partie de ses revendications dans la structure-même du processus d’intégration européenne, les institutionnalisant de fait. Si le Parlement bulgare, alors que le gouvernement réformiste de Kiril Petkov vient de tomber, a largement accepté la proposition, la situation a généré d’importantes tensions et une forte opposition en Macédoine du Nord, où des manifestations continues accompagnées de quelques épisodes de violence ont eu lieu en amont du vote du Parlement macédonien sur la proposition. Celui-ci l’a finalement acceptée en principe ce samedi 16 juillet, et ce malgré le fait qu’il n’a que peu voire pas de chance d’obtenir la majorité des deux-tiers nécessaire à l’implémentation concrète et définitive des changements constitutionnels proposés, au vu de la maigre majorité absolue possédée par le gouvernement et de l’opposition en bloc des partis non-gouvernementaux.

Un tweet du média satirique Le Chou après le vote du 16 juillet
Un tweet du média satirique Le Chou après le vote du 16 juillet

De nombreuses voix de journalistes, d’analystes et d’universitaires se sont également élevées contre ce qui est désormais appelé la « proposition française ». Certains ont ainsi souligné qu’elle n’avait rien d’un compromis mais qu’elle ne faisait au contraire que contenter les demandes de la Bulgarie, tandis que d’autres ont mis l’emphase sur le fait qu’une telle institutionnalisation de revendications nationales sans rapport aucun avec l’acquis communautaire reviendrait à mettre en jeu la crédibilité-même de l’Union européenne et de son processus d’accession. Comme l’écrivent le politologue Florian Bieber et le politicien et diplomate macédonien Nikola Dimitrov dans un éditorial commun, l’institutionnalisation par l’UE des revendications de la Bulgarie signifierait en effet que la Commission européenne devrait pour la première fois rapporter sur des questions d’histoire et d’identité nationales, créant ce que les auteurs estiment être un « dangereux précédent ».

Dans le tout premier article publié sur le présent blog en octobre dernier, nous soulignions le risque que représente l’impasse dans laquelle se trouve actuellement la politique d’élargissement européenne, et les quelques mois qui se sont écoulés depuis n’ont fait que confirmer ce « dépérissement » de la perspective européenne pour certains pays. L’exemple de la politique étrangère de la Serbie depuis l’invasion de l’Ukraine est particulièrement parlant : bien qu’ayant soutenu certaines résolutions plutôt symboliques aux Nations Unies, le régime d’Aleksandar Vučić est ainsi l’un des seuls pays d’Europe à avoir catégoriquement refusé d’instaurer des sanctions contre la Russie et à continuer une proche collaboration avec le régime de Vladimir Poutine, avec lequel il a très récemment renouvelé un nouvel accord préférentiel concernant l’importation de gaz. Pour la première fois depuis le début du processus d’accession, la perspective européenne aurait d’ailleurs perdu le soutien de la majorité de la population serbe selon certains sondages, qui restent à prendre avec une certaine prudence.

Mais le processus accéléré d’adhésion dont ont bénéficié l’Ukraine et la Moldavie, s’il se justifie par l’état d’urgence absolue qui prévaut actuellement, pose également de nouvelles questions. Comme le soulignait l’ancien Directeur Général à la Commission européenne Pierre Mirel en mars dernier déjà, l’Union européenne, depuis l’adhésion de l’État divisé de Chypre, a fait de l’intégrité territoriale – c’est-à-dire de l’absence de contestation intérieure ou extérieure des frontières du pays candidat – une condition non-négociable : c’est pour cette même raison que l’un des principaux obstacles pour la Serbie dans le processus d’accession est l’absence de résolution concernant la question du statut du Kosovo. Or, comme l’écrit Mirel, une adhésion accélérée de l’Ukraine et de la Moldavie malgré leurs territoires contestés changerait totalement la donne pour les pays des Balkans occidentaux, créant un précédent qui réduirait les motivations des États à régler leurs disputes territoriales et pourrait être manipulé par les autocrates de la région pour décrédibiliser l’UE et promouvoir la coopération avec des partenaires « alternatifs » moins regardant quant aux processus de démocratisation, à l’instar de la Chine ou de la Russie.

Dans une analyse publiée en 2014, le think-tank BiEPAG prévoyait quatre scénarii possibles concernant le processus d’intégration européenne des Balkans occidentaux. En parallèle d’un scénario « business as usual » qui supposait la continuation de la politique d’élargissement actuelle et d’un scénario de revitalisation « Big Bang » basé sur l’élargissement oriental de 2004 et 2007 que le groupe appelait de ses vœux, les experts de BiEPAG mettaient en garde contre deux scénarii particuliers : dans les deux cas, la perspective européenne serait de facto abandonnée, et les Balkans occidentaux connaîtraient un recul démocratique accompagné d’une collaboration accrue avec d’autres acteurs géopolitiques comme la Russie, la Chine ou les Émirats arabes unis au détriment de l’Union européenne. Au vu des développements des dernières années et à en croire les commentaires désabusés qu’a suscité le Conseil européen des 23 et 24 juin, il semblerait bien que ce soient ces scénarii d’un « enterrement » de la perspective européenne et de la recherche de nouvelles alternatives qui se concrétisent aujourd’hui.

L’octroi du statut de candidats à la Moldavie et à l’Ukraine était une nécessité. Néanmoins, comme l’affirme le politologue Hamza Karčić dans une opinion récente, l’Europe ne devrait pas oublier que les Balkans occidentaux ne sont pas moins stratégiques, en particulier à l’heure où les tensions montent entre les démocraties libérales et les puissances autoritaires comme la Chine et la Russie, qui ont agressivement renforcé leur présence en Europe du Sud-Est depuis une décennie. Mais plus encore, du point de vue de la seule crédibilité de l’Union européenne, cette absence de considération envers les Balkans occidentaux voire leur délaissement continu envoie un message ambigu aux nouveaux venus : si la prompte attribution du statut de candidat tient à leur situation géopolitique actuelle, la Moldavie et l’Ukraine s’apprêtent-elles à entrer à leur tour dans les limbes d’un processus d’élargissement interminable ?

Quatre lectures balkaniques pour l’été

Si la littérature slave et surtout russe tient une place importante dans la culture littéraire francophone, il n’en va malheureusement pas de même pour ses petites sœurs plus discrètes, les littératures slave du Sud et albanaise. Notre connaissance de celles-ci se limite en effet le plus souvent à la seule œuvre d’Ivo Andrić, lauréat yougoslave du prix Nobel de littérature en 1961, voire à son œuvre la plus célèbre, Le Pont sur la Drina, fresque historique relatant l’histoire ottomane de Višegrad, ville bosnienne traversée par la rivière qui donna son nom au livre. Les plus curieux connaîtront peut-être Le Derviche et la Mort, grand-oeuvre de Meša Selimović, ou plus généralement les œuvres d’auteurs comme Miroslav Krleža, Danilo Kiš ou Ismail Kadaré, qui ont tout trois connu, dès les années 1950 pour le premier et 1960-1970 pour les deux autres, une certaine reconnaissance en francophonie. Mais force est de constater, comme l’autrice croate Dubravka Ugrešić au début des années 1990, que mieux vaut être tchèque et s’appeler Kundera que yougoslave et Kiš pour se voir ouvrir les voies de la gloire internationale. La génération précédant la mienne aura tout de même eu l’immense chance de bénéficier du travail titanesque des Éditions de l’Âge d’Homme à Lausanne et de leur fondateur Vladimir Dimitrijević, dit Dimitri, qui a édité un nombre impressionnant d’auteurs slaves, notamment du sud, souvent pour la toute première fois en français, Ivo Andrić en tête. Aujourd’hui, si les Éditions Noir sur Blanc fondées par Jan Michalski et Vera Michalski-Hoffman ont repris le flambeau et surtout le fond slave de l’Âge d’Homme pour un travail de réédition aussi monumental qu’inespéré en plus de nouvelles traductions, c’est sur un marché très éparpillé qu’entrent ces œuvres, à la différence des marchés anglophone et surtout germanophone, bien mieux dotés en la matière.

Alors que l’été approche, et pour contribuer un peu à combler ce décalage, j’ai choisi de  publier un article moins axé « histoire et politique » pour suggérer la lecture de quatre romans, que ce soit pour des vacances à la plage, à la montagne, à la ville, pour le chemin du retour après le travail, ou tout simplement pour se changer les idées à la terrasse d’un café ou au lit avant de dormir. Mon choix reste évidemment subjectif, mais se fonde en partie sur des avis de libraires ou de lectrices et lecteurs avec lesquels j’ai pu discuter, qui abordaient pour la plupart ces œuvres sans connaissances préalables ni sur la région, ni sur l’autrice ou l’auteur. Vous trouverez donc ci-dessous quatre œuvres aussi variées dans leurs styles littéraires que passionnantes, chacune à sa manière propre. Elles sont toutes disponibles en français, car j’ai  exclu les ouvrages disponibles seulement en traductions allophones : je ne pourrai ainsi malheureusement que mentionner l’exceptionnel roman de Lana Bastašić Attrape le lapin (Uhvati zeca), que j’ai récemment lu et que j’invite avec enthousiasme celles et ceux qui parlent le naški, l’anglais (Catch the Rabbit) ou l’allemand (Fang der Hase) à lire dès que possible.

               1. La comédie : Miracle à la Combe aux Aspics (2009), d’Ante Tomić

Ante Tomić, c’est l’une des grandes références humoristiques croates contemporaines en termes de littérature comme de cinéma. Auteur d’un nombre faramineux de textes, Tomić enchaîne les romans, pièces de théâtre, scenarii, et colonnes journalistiques aussi drôles qu’acerbes, allant de la comédie satirique de Qu’est-ce qu’un homme sans moustaches (Šta je muškarac bez brkova), à la critique acide du bigotisme de La Constitution de la République de Croatie (Ustav Republike Hrvatske) en passant par l’incontournable Miracle de la Combe aux Aspics qu’on vous propose ici.

Miracle à la Combe aux Aspics, premier roman de Tomić traduit en français, aux Éditions Noir sur Blanc, se présente comme une comédie assez classique, partant de prémices dérisoires qui prennent des proportions absurdes. Ainsi, alors que la matrone des Aspics (Poskok en VO) vient de mourir, laissant derrière elle un mari et des fils plus aptes à renvoyer tout intrus à coup de lance-roquettes qu’aux tâches du quotidien et incapables de faire le linge sans mélanger le blanc et la couleur ou de cuisiner autre chose que des dizaines de variantes de la même polenta, l’aîné Krešimir – dit Krešo – décide de partir « chercher femme » en ville. Il espère y retrouver son amour de jeunesse qu’il a laissé pour partir à la guerre – plus de quinze ans plus tôt et sans jamais plus lui donner de nouvelles. Alors qu’il retrouve sa Lovorka bien-aimée et que celle-ci ne l’a contre toute attente pas oublié, Krešo et ses frères se retrouvent face au tout-puissant chef de la police locale Goran Kapulica qui venait de convaincre Lovorka de le marier malgré le mépris total qu’elle a pour lui. Et Kapulica est prêt à mettre la ville à feu et à sang pour la garder. S’ensuit une histoire improbable de de course-poursuite, de kidnapping d’électriciens, de docteur pinochiste passionné de moineaux et de stratégies « dignes de West Point », jusqu’à l’imprenable Combe, défendue de la civilisation becs et ongles depuis des siècles par une famille Aspics quand même un peu dérangée.

Au-delà de la comédie somme toute assez classique malgré ses éruptions sporadiques de violence, l’intérêt du livre de Tomić, c’est à la fois un grand génie du dialogue et des situations improbables ainsi qu’une verve iconoclaste assez remarquable. Dans ses romans, ce sont toutes les institutions de la société croate qui y passent sur le mode carnavalesque, de l’Église à l’État en passant par les médias et leurs experts qui s’élancent dans de grandiloquentes analyses absurdes et dénuées de fondement : après un coup d’éclat contre Kapulica, Krešo se voit coller par un éminent expert l’étiquette de « taliban adopté dans son jeune âge par un combattant tchétchène marié à une séparatiste basque », rien que ça. Une jolie lecture rapide et sans prise de tête pour commencer l’été !

Lire : Ante Tomić, Miracle à la Combe aux Aspics, Éditions Noir sur Blanc, 2021, 208 pages.

En langue originale : Ante Tomić, Čudo u Poskokovoj Dragi, Ljevak, 2009.

               2. Le drame historique : Parfum de pluie sur les Balkans (1986), de Gordana Kuić

Succès immédiat dès sa sortie en ex-Yougoslavie avant d’être adapté en série en Serbie, Parfum de pluie sur les Balkans de Gordana Kuić est un drame familial et historique qui suit la destinée de la sororie des 5 filles de la famille Salom de Sarajevo. Descendantes de réfugiés juifs séfarades expulsés d’Espagne, les cinq filles de cette famille de Sarajevo attestent au fil des pages des transformations des sociétés d’Europe du Sud-Est au fil du XXème siècle, que ce soit les changements de régime, la sécularisation progressive d’une société fondée sur l’appartenance religieuse, ou l’émancipation graduelle mais pas toujours linéaire des femmes. Comme se lamente leur mère Estera, les cinq sœurs seront ainsi « toujours les premières pour tout », que ce soit l’ouverture de leur propre commerce, l’union avec des hommes de foi différente, orthodoxe ou catholique, le choix de mener une vie d’artiste en tant que prima ballerina, ou celle de ne pas s’unir avec l’homme qu’elle fréquente.

Le roman de Gordana Kuić, inspiré de sa propre histoire familiale, propose une vision multiculturelle du XXème siècle yougoslave à travers le regard des personnes ordinaires, à rebours de la mythologie malheureusement persistante chez beaucoup d’Occidentaux de haines inter-ethniques ancestrales : détail inévitablement perdu à la traduction, l’œuvre, narrée en standard serbe, mélange néanmoins à travers ses personnages les différents standards, variantes et dialectes des divers confins et communautés de l’ex-Yougoslavie sans affecter la lisibilité du roman, en plus d’y ajouter des expressions en ladino – le parler des juifs séfarades d’Espagne. Alors que le roman s’ouvre sur l’assassinat de l’Archiduc Franz Ferdinand, l’histoire politique de la région n’est pour une bonne moitié du roman qu’un vague arrière-fond du récit qui se concentre sur les liens personnels que développent les personnages – jusqu’à l’invasion allemande et l’établissement du régime totalitaire de l’Ustaša en 1941, quand l’histoire de la famille Salom bascule vers le pire. On regrettera néanmoins une certaine idéalisation de la Yougoslavie royale, dans laquelle s’est pourtant rapidement imposée la dictature répressive et la politique de « yougoslavisation » agressive du roi Aleksandar Karađorđević, ainsi qu’une tendance à frauduleusement assimiler tout ce qui est croate à l’Ustaša. Un personnage va même jusqu’à affirmer que « toute la Croatie est derrière eux » (i.e. les oustachis), une vision des choses tout bonnement fausse : si le régime oustachi a en effet très brièvement bénéficié d’un certain soutien au sein de la population croate lors de la proclamation « d’indépendance » de son État fantoche, il l’a rapidement perdu au fur et à mesure que le conflit avançait, que l’Ustaša imposait ses décrets antisémites, antiserbes, et antiroms, et que les actions génocidaires perpétrées par ses milices étaient révélées.

Roman-fleuve en partie biographique et première partie de la « trilogie balkanique » de Kuić, Parfum de pluie sur les Balkans peint une fresque kaléidoscopique d’une société en plein bouleversement, inconsciente du basculement à venir dans l’horreur de l’Holocauste, portée par une mosaïque de personnages chacun parfaitement construit et attachant. Et l’épaisseur du volume ne doit pas effrayer, car l’écriture fluide et le talent de narratrice de Kuić fait d’un roman au développement pourtant complexe un feuilleton accessible et on ne peut plus agréable à lire.

Lire : Gordana Kuić, Parfum de pluie sur les Balkans, Éditions Noir sur Blanc, 2022, 560 pages.

En langue originale : Gordana Kuić, Miris kiše na Balkanu, Šahinpašić, 2008, 540 pages.

               3. Le grand classique : Le dictionnaire khazare (1984), de Milorad Pavić

« L’auteur actuel de ce livre assure le lecteur qu’il ne sera pas condamné à mourir après l’avoir lu, comme ce fut le sort de ses prédécesseurs » – c’est par cette locution étrange que l’anonyme narrateur-compilateur du Dictionnaire khazare invite le lecteur ou la lectrice à entrer dans son « roman-lexique en 100’000 mots ». Lisible dans l’ordre que l’on veut, en commençant par l’entrée que l’on souhaite sans devoir le finir, tout en se trouvant presque obligé de le recommencer sans cesse, le Dictionnaire khazar de Milorad Pavić est probablement l’une des œuvres les plus étranges, originales et injustement méconnues de la littérature XXème siècle. Le livre raconte, chronique voire conte sous forme de trois « lexiques » distincts aussi différents que complémentaires le récit de la conversion du peuple khazar à l’une des trois religions monothéistes, suite à l’étrange songe du kagan, le roi des khazars visité par  un ange qui  lui annonce : « Tes intentions plaisent au Seigneur, mais pas tes actes ». Celui-ci convoque alors un représentant de chacune des trois grandes religions monothéistes – et à partir de là, tout se confond.

Artefact narratif complexe plus ardu que les entrées précédentes, le livre se construit ainsi comme une myriade de récits courts s’entre-référençant à l’infini et donnant une perspective chorale à l’œuvre, sans que rien ne soit jamais tout à fait établi, au croisement du mystique et de l’onirique, sans jamais pourtant gêner la lecture. A l’instar de la Princesse khazare Ateh, première entrée du premier lexique dans la version originale (car l’ordre des entrée doit « logiquement » changer avec les traductions), le livre offre à chaque nouvelle lecture un visage différent qu’on ne retrouvera plus à l’identique à la lecture suivante, faisant croître l’aura de mystère de l’œuvre. Comme l’avance d’ailleurs le narrateur-compilateur à la clôture son introduction, le livre s’oppose à l’idée d’un auteur tout-puissant qui, par un sens de lecture, imposerait un sens à l’œuvre : il s’agit ainsi de mettre le lecteur ou la lectrice face à sa propre responsabilité, celle de construire sa propre lecture d’une œuvre dans laquelle il ou elle navigue à vue, d’une entrée à l’autre, sans jamais véritablement savoir quand (ni si) le récit se terminera, ou quand il ou elle rencontrera l’étrange figure d’Adam Ruhani, debout aux confins de l’œuvre. Une lecture certes plus exigeante, mais ô combien originale et surtout passionnante.

Et encore, une fois votre première lecture terminée, il vous restera à vous procurer l’exemplaire de l’autre genre, puisque le livre existe en exemplaires masculin et féminin, avec une simple différence qui peut changer encore une fois le sens que vous lui donnerez.

Lire : Milorad Pavić, Le dictionnaire khazar, Éditions Le Nouvel Attila, 2015, 285 pages. // Éditions Belfond, 1988, 258 pages.

En langue originale : Milorad Pavić, Hazarski rečnik, Prosveta, 1989, 296 pages.

               4. Le coup de cœur personnel : Le palais des rêves (1981), d’Ismaïl Kadaré

Quelles sont les limites du totalitarisme ? C’est la question fondamentale qu’adresse ce court mais poignant roman d’Ismaïl Kadaré, écrivain albanais le plus célébré et traduit. Dans un univers où tout tombe sous la surveillance de l’État – ici ottoman mais figurant l’Albanie communiste d’Enver Hoxha – n’est-ce pas d’une logique implacable qu’on en vienne à vouloir surveiller ce qu’il y a de plus intime, subjectif, et à ce titre versatile – les rêves ? Kadaré, à travers le vécu d’un jeune homme introduit par lettre de recommandation familiale, symbole du népotisme de la nomenklatura, décrit la machinerie bureaucratique du Ministère des Rêves, qui se transforme d’une structure mystérieuse en un implacable outil de répression arbitraire. On y découvre les ramifications complexes d’un Empire surdimensionné qui visent à  connaître jusqu’au rêve du paysan le plus reculé afin de  produire le Maître-Rêve, ce songe d’importance primordiale pour la destinée de l’Empire présenté chaque semaine au Sultan pour lui permettre non seulement de prévenir les malheurs, mais surtout de réprimer ses ennemis personnels.

Persécuté par le régime communiste albanais pour cette description minutieuse de la machinerie totalitaire et de son exercice arbitraire du pouvoir, Kadaré offre ici un livre aussi poignant dans son intrigue que prenant dans son style, où l’onirisme quasi Magrittéen du premier chapitre laisse lentement place à l’angoisse existentielle et à la résignation distanciée. Une lecture aussi prenante qu’agréable.

Lire : Ismaïl Kadaré, Le palais des rêves, Le Livre de Poche, 1993, 224 pages.

En langue originale : Ismail Kadare, Pallati i ëndrrave, 1981.

Kevin Spacey fait son cinéma croate

Iriez-vous voir un film croate avec Kevin Spacey dans le rôle principal ? C’est la question – a priori improbable – que vous pouvez dès à présent vous poser : la star d’Hollywood tombée en disgrâce suite à plusieurs accusations d’agression sexuelle a été castée il y a quelques mois pour jouer le premier président croate Franjo Tuđman dans un biopic documentaire réalisé par Jakov Sedlar à l’occasion du centenaire de la naissance du politicien aujourd’hui décédé.

Début mai, un jour avant le centenaire de la naissance de Franjo Tuđman (que le hasard fait coïncider avec l’ouverture du Festival de Cannes), les premières images de Il était une fois en Croatie ont été dévoilées à la télévision, en parallèle de l’avant-première du film dans un cinéma de Zagreb. Et ça s’annonce mal. Alors que la « Twittosphère » croule sous les quolibets, la journaliste Una Hajdari synthétise : « Les premières images de Kevin Spacey jouant le président croate Franjo Tudjman sont sorties et c’est un désastre. Outre le fait qu’il [le film] soit filmé et promu par l’extrême-droite, son jeu [de Kevin Spacey] n’est tout simplement pas bon – il ne sonne pas comme Tudjman et l’évoque mal. Juste terrible. » (notre traduction)

Et il y a de quoi grincer des dents : annoncé à l’origine comme une fiction historique, le film se présente finalement comme un documentaire biographique bâclé dans lequel ont été incrustées des séquences de Spacey prononçant des discours de Tuđman en face-caméra. Ces séquences en anglais se superposent à des images et discours d’archives en croate de l’ancien président, créant un méli-mélo linguistique et visuel qui souligne constamment l’inadéquation totale non seulement du format mais également de l’acteur américain : celui-ci ne ressemble en rien à Tuđman et l’incarne bien piètrement. Le film se présente par ailleurs dès le trailer comme une hagiographie maladroite de celui qu’il introduit d’emblée comme le « Père de l’État croate », sans s’encombrer de nuances dans la présentation d’une des figures les plus mythifiées et pourtant controversées de l’histoire croate contemporaine.

Pour comprendre ce qui est en jeu de manière plus large, il faut souligner en premier lieu que s’il a été rapidement diffusé en masse sur les réseaux sociaux, ce n’est ni sur le service public croate HRT ni sur d’autres médias plus populaires qu’a été diffusé le clip de promotion, mais sur l’émission Bujica de Vladimir Bujanec, un journaliste controversé proche des courants les plus farouchement ultranationalistes en Croatie. L’émission est constamment décriée pour ses gaffes, sa publicité de l’extrême droite, sa diffusion de théories du complot, et plus généralement ses incessantes tentatives de réhabilitation de l’État indépendant croate (un État fantoche entre 1941 et 1945 aux mains du Troisième Reich) ainsi que de l’Ustaša, un groupuscule clérico-fasciste croate mis au pouvoir par Hitler en 1941. L’émission de Bujanec reste certes marginale – elle est d’ailleurs au bord de la faillite –, mais est bien représentative de comment s’annonce Il était une fois en Croatie.

Le réalisateur, Jakov Sedlar, n’en est d’ailleurs pas à son coup d’essai. En 2016, il présentait Jasenovac – la vérité, un film pseudo-documentaire très décrié qui prétendait « rétablir la vérité » sur le camp de concentration et d’extermination oustachi de Jasenovac où ont été exécutées entre 80’000 et 100’000 personnes, lieu de mémoire central de l’Holocauste dans les pays d’ex-Yougoslavie et point de contentieux majeur des milieux politiques croates contemporains (Odak & Benčić 2016). Dans ce film, Sedlar suit les thèses révisionnistes et négationnistes promues par des auteurs comme Igor Vukić et clame faussement que Jasenovac n’aurait au fond pas été aussi terrible qu’on le prétend, et que le véritable génocide serait celui subi par les croates à Bleiburg et lors des marches de la mort à la fin de la Seconde Guerre mondiale – nous avons d’ailleurs déjà eu l’occasion de discuter de ces thèses négationistes et révisionistes dans un précédent article. Jasenovac – la vérité faisait déjà la part belle aux thèses révisionnistes de Franjo Tuđman, le représentant dans sa lutte binaire de nationaliste inspiré et animé par un « amour profond et véritable » pour la Croatie contre des « Serbo-communistes » qui auraient œuvré depuis toujours à la destruction de la nation croate.

Près de vingt ans plus tôt, Sedlar avait déjà développé ces discours dans un autre film, Četverored (En rang par quatre, 1999). Le film adaptait un roman de l’écrivain ultranationaliste Ivan Aralica, célèbre en Croatie, pour relater l’histoire des marches de la mort de Bleiburg, dans une version dont le romantisme cliché n’a que peu à envier aux moment d’héroïsme stéréotypique les plus mièvres du cinéma hollywoodien : s’y opposent des Croates blonds, civilisés, raffinés, musculeux, héroïques, par moment même christiques, au brushing parfait malgré le calvaire qu’ils subissent, et des « Serbocommunistes » laids, bêtes, décadents, sauvages, sanguinaires et ultraviolents, qui massacrent à tour de bras dans leurs accès de folie et ne savent pour la plupart pas lire. Dans un plagiat historique invraisemblable, le film représente ces marches de la mort comme le « véritable Holocauste » en copiant-collant l’imagerie de la Shoah : déportation en train, victimes entassées, camps de concentration et fosses communes où s’empilent les cadavres, toutes bien trop familières au spectateur occidental. Le film, en revanche, ne mentionne que des victimes croates et « omet » toute mention du génocide des juifs, serbes et roms par l’Ustaša. Il ose même se conclure sur l’image d’un général partisan – dont on comprend rapidement qu’il est juif et a survécu aux camps de concentration (hors de l’État indépendant croate, s’entend) – qui serre avec force masculinité la main du héros croate pour lui annoncer avec commisération que commence aujourd’hui l’ère du « mutisme croate » [hrvatska šutnja].

En parallèle de ces digressions révisionnistes sur la Second Guerre mondiale, Sedlar s’est également attelé au culte de la personnalité de Franjo Tuđman : à la fin des années 1990, alors que le HDZ au pouvoir fait face à une importante crise suite à la victoire à Zagreb de l’opposition lors des  élections municipales et que l’Occident se montre de moins en moins enclin à tolérer l’autoritarisme croissant du président croate, Sedlar réalise Tudjman (1997), pseudo-documentaire où le président est pompeusement qualifié de « Georges Washington croate ». Réalisé en anglais, narré par un Martin Sheen alors en perte de vitesse à Hollywood, le film est une pièce de propagande en bonne et due forme, destinée à redorer l’image du régime au pouvoir en Croatie auprès du public occidental : le président est présenté comme le vénéré père de l’État croate tandis que sont laissés de côté tous les aspects polémiques de sa biographie politique. Nihil novi sub sole, sauf qu’à l’époque, Sedlar était considéré comme une sorte de propagandiste officiel – il passera d’ailleurs quelques années aux Etats-Unis comme attaché culturel de la Croatie –, et que son film a bénéficié du soutien de l’État.

Et la question du soutien, notamment financier, est centrale ici : sa survie financière, Sedlar la doit en partie à certaines sympathies au sein de l’État, parfois même dans des institutions telles que l’université, et surtout à la diaspora croate, dont certaines franges, notamment celles qui ont quitté le pays aux alentours de mai 1945, sont historiquement d’un nationalisme fervent. Aux côtés de Tudjman, l’exemple de Četverored est à cet égard particulièrement significatif : en parallèle de sa projection en salles, il a été directement diffusé sous forme de série en quatre épisodes sur la principale chaîne du service public croate, HRT. Ces démarches, directement entreprises par le le HDZ de Tuđman, s’inscrivent alors dans un contexte où le régime est menacé par une victoire de l’opposition aux élections prochaines (Pavičić 2011, p. 38). Tentant de capitaliser sur les douloureux souvenirs de la guerre de 1990 – 1995 encore récente et sur le narratif très répandu de son analogie avec la Seconde Guerre mondiale, le film dénonce clairement l’opposition menée par le Parti social-démocrate (SDP), successeur de la Ligue des Communistes de Croatie, qui fait figure d’héritière des sanguinaires « serbocommunistes » dans le film de Sedlar. Si la situation a changé à partir des années 2000, et si les films récents du réalisateur controversé ne bénéficient plus de financements étatiques (ce que fustige Sedlar), ils restent encore largement et généreusement financés par les mécènes de la diaspora.

Enfin, une hagiographie à la limite de la propagande telle que Il était une fois en Croatie ne fait qu’exacerber la polarisation mémorielle qui prévaut aujourd’hui en Croatie, et ne rend compte ni de la complexité ni des aspects plus ambigus de l’histoire du premier président croate. Avant d’être un fervent nationaliste, il ne faut pas négliger que Tuđman a commencé sa carrière comme un fervent partisan yougoslave, arguant la dimension universelle de la lutte partisane, défendant avec ardeur la « révolution » yougoslave et cherchant par là-même à légitimer le système dictatorial titiste, tout particulièrement répressif à cette époque, et qui finira d’ailleurs par l’envoyer lui-même en prison (Goldstein 2019). Plus encore, le temps de Tuđman au pouvoir marque une époque autoritaire profondément illibérale en Croatie, au point que le pays tombe dans l’isolationnisme en Europe dès 1996, une époque où Tuđman et son parti, le HDZ, contrôlent tous les ressorts démocratiques, allant des médias aux institutions judiciaires (Boduszynski 2010) Enfin, le rôle décisif du premier président croate dans le conflit en Bosnie-Herzégovine voisine est aujourd’hui encore disputé, avec des interprétations souvent diamétralement opposées malgré l’appui sur les documents récoltés par le Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie. Nul doute que la représentation de Tuđman et de son époque par Sedlar, basée sur les biographies hagiographiques préexistantes, au mieux tait et au pire calomnie les voix dissonantes à son grand récit national. Une telle représentation se fait dans tous les cas au détriment de la population croate, qui mérite un travail enfin sérieux sur une époque complexe de son histoire, hors du registre glorificateur nationaliste (Jović 2017).

On peut, pour conclure, noter une touche d’intertextualité involontaire particulièrement ironique dans le casting de Spacey : dans sa volonté de faire à tout prix incarner Tuđman par une grande figure du cinéma américain qui donnerait ainsi à son icône un prestige international, Sedlar a choisi un acteur dont la dernière gloire en date repose sur son incarnation d’un politicien véreux, fourbe et corrompu dans la fameuse série House of Cards avec un jeu dont Spacey semble s’être largement inspiré pour Il était une fois en Croatie.

    Sources citées

BENČIĆ, Andriana, ODAK, Stipe (2016), Jasenovac: A Past that Does Not Pass, The Presence of Jasenovac in Croatian and Serbian Collective Memory of Conflict, East Europeans Politics and Societies and Cultures, 30(4), 805-829.

BODUSZYŃSKI, Mieczysław P. (2010), Regime Change in the Yugoslav Successor States. Divergent Paths towards a New Europe, The John Hopkins University Press.

GOLDSTEIN, Ivo (2019), « Franjo Tuđman – otac domovine ili otac ovakve Hrvatske? », in Kontroverze hrvatske povijesti 20. stoljeća, Profil, pp. 231-260.

JOVIĆ, Dejan (2017), Rat i mit, Fraktura.

PAVIČIĆ, Jurica (2011), Postjugoslavenski film. Stil i ideologija, Hrvatski filmski savez.

Zoran Milanović, retour à l’anormal

Début avril, les étudiants du cours de relations internationales donné par la Professeure Micheline Calmy-Rey à l’Université de Genève recevaient le Président croate, Zoran Milanović. Parfois simpliste voire à la limite du grossier, son discours a pu en surprendre plus d’un, mais probablement pas les habitués de la politique croate. Portrait.

Jeudi 7 avril dernier, le Président croate Zoran Milanović était reçu par l’Université de Genève à l’invitation de Micheline Calmy-Rey, ancienne conseillère fédérale et Professeure invitée à l’Université de Genève, pour dialoguer avec l’actuel Président de la Confédération et Ministre des Affaires étrangères Ignazio Cassis. Autant dire que l’audience à pu être quelque peu surprise : alors que le long passé de diplomate de Milanović et de sa stature de Chef d’État, laissait attendre un discours mesuré, nuancé et rodé aux normes diplomatiques, le président croate a préféré une rhétorique qu’il qualifie de « plus franche » [blunt]. Se revendiquant d’un « réalisme » « plus propre à un Chef d’État » que le « moralisme cosmopolitain » qui l’aurait selon lui qualifié à l’époque de sa présidence du Parti social-démocrate croate (SDP), Milanović n’a  pas hésité à marteler des mots-clés simples, à prendre directement ses interlocuteurs et interlocutrices à parti (« right? »), voire à interrompre l’ancienne conseillère fédérale et à répondre de manière assez grossière et paternaliste à la question d’une étudiante. Par ailleurs, si ses propos n’ont rien d’outrancier sur le fond et s’il n’hésite pas à exhiber ses connaissances juridiques, le président croate propose des analyses étonnement binaires, voire simplistes et excessivement généralisantes en comparaison du discours de son interlocuteur Ignazio Cassis : Milanović affirme ainsi que « l’égoïsme » fait partie des « leçons fondamentales de toute nation » ou que les allemands sont « plus civilisés » [sic] que les russes. Cette « franchise » autorevendiquée de la part d’un invité de marque que la Prof. Calmy-Rey louait d’emblée comme un diplomate de renom en aura peut-être surpris certains. Mais probablement pas la délégation croate présente ce jour-là.

En effet, si le Président Milanović n’est pas la personnalité la plus médiatisée des Balkans occidentaux, il se passe rarement plus d’une semaine sans qu’il ne suscite la polémique. Ancien Premier Ministre social-démocrate plutôt impopulaire, défait au terme d’un seul mandat par la Communauté démocratique croate (HDZ) de l’actuel Premier Ministre conservateur Andrej Plenković, Milanović avait construit sa campagne présidentielle fin 2019 autour d’un slogan simple : « Normalno. ». Traduisible comme « normal » ou « normalement », le slogan promettait une Croatie respectueuse de tous, au-delà des clivages nationalistes, mais aussi exempte des frasques parfois étranges de la présidente sortante Kolinda Grabar-Kitarović. Celle-ci, rendue célèbre au-delà des frontières de son pays par son soutien médiatisé à l’équipe de Croatie arrivée en finale du mondial de football de 2018, avait eu un mandat présidentiel mouvementé, agrémenté de nombreuses remarques maladroites, clamant par exemple qu’elle irait en personne « apporter des gâteaux en prison » au maire de Zagreb allié au HDZ, Milan Bandić, empêtré dans d’interminables affaires de corruption. Mais alors que la droite semblait partie pour gagner l’élection présidentielle, c’est Milanović qui fut élu à la surprise générale, devenant président en cohabitation avec son rival d’antan, le Premier Ministre Andrej Plenković. Malgré cette cohabitation, le Président Milanović se sera moins conformé à sa promesse de « normalité » qu’à son second slogan : « Un président avec du caractère ».

            Les petites guerres de Plenki et Zoki

Son mandat avait pourtant commencé sous des auspices certes polémiques, mais qui restaient assez cohérents avec son parcours social-démocrate. Dès son intronisation en février 2020 Zoran Milanović avait par exemple déclaré sa volonté de replacer le buste en bronze du dictateur communiste yougoslave Josip Broz Tito dans le palais présidentiel du Pantovčak, dont l’avait bruyamment banni sa prédécesseure. Fait plus marquant, il avait brutalement quitté en 2020 les manifestations commémorant l’une des opérations militaires les plus importantes de la guerre de 1991-1995, l’opération Bljesak (éclair), du fait de la présence de symboles du HOS, unité paramilitaire active pendant la guerre des années 1990 et héritière d’une unité militaire oustachie de la Seconde Guerre mondiale. Ce geste avait créé la polémique sur la droite de l’échiquier politique, le président se voyant taxé d’antipatriotisme dans un pays où la mémoire de la guerre des années 1990 est un fondement essentiel de l’identité nationale (Jović 2017).

Ces éléments rapprochant Milanović de son héritage social-démocrate passent cependant rapidement au second plan : désormais, ce sont les « petites guerres » entre le Président (surnommé « Zoki ») et le gouvernement d’Andrej Plenković (surnommé « Plenki ») qui sont sous le feu des projecteurs. Comme dit ci-dessus, la rivalité entre le Premier Ministre et le Président actuels remonte à la défaite du gouvernement Milanović aux élections générales de 2015 puis à sa nouvelle défaite aux élections anticipées de 2016 au profit de la coalition menée par Andrej Plenković, nouvellement élu à la tête du HDZ après la débâcle de son prédécesseur, l’ultranationaliste Tomislav Karamarko. Mais si le Premier Ministre Plenković était connu déjà avant 2019 pour son ras-le-bol à peine dissimulé vis-à-vis de la Présidente Grabar-Kitarović dont il était pourtant collègue de parti, ce n’était là qu’un tour de chauffe : les coups-bas et autres provocations à venir entre lui-même et Zoran Milanović se sont faits pressentir dès le début de la campagne présidentielle de 2019. Répertorier l’ensemble des disputes serait une tâche aussi titanesque que futile au vu de leur fréquent manque d’intérêt malgré leur caractère haut en couleur, si ce n’est diffamatoire. On peut néanmoins noter que Milanović, dans un contexte politique de délitement croissant des oppositions traditionnelles, a utilisé sa fonction de président pour tenir le rôle de critique hyper-médiatisé du gouvernement, parfois sur des éléments non négligeables à l’instar du choix d’une présidence pour la Cour suprême croate. En revanche, avec des polémiques dont le sens a parfois été un peu difficile à cerner et qui ont souvent tourné aux simples attaques ad hominem, la promesse électorale de Milanović qu’il « travaillerait avec le gouvernement autant que faire se peut » est largement tombée en fadaises et galimatias.

Ces incessantes confrontations ont été mises à profit par le Président Milanović, pour  construire un portrait rhétorique fait de deux images.

            « Un Président avec du caractère »

La première image, c’est celle d’un président « populaire », qui « dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas ». Au-delà de sa capitalisation sur un ras-le-bol généralisé vis-à-vis des incessantes affaires de corruption du HDZ devenues presque mensuelles (le gouvernement Plenković avait perdu pas moins de 15 Ministres lors de son premier mandat en majorité à cause d’affaires de corruption), le Président Milanović s’est  illustré par son utilisation foisonnante d’expressions et formulations informelles, incongrues ou archaïques, alternant le « parlé populaire » ou dialectal avec le jargonnage grossier, testant parfois les limites du compréhensible au point de flirter avec l’erratique.

L’idée n’est évidemment pas nouvelle, et les politiciens, dans leur volonté de se montrer « proche des gens », n’hésitent pas à placer un juron modéré par-ci ou une expression toute faite par-là, parfois saupoudrés de vocabulaire quotidien : dans le contexte francophone contemporain, on pensera directement aux déclarations de certains candidats aux élections présidentielles françaises telles les charcuteries ou la pompe à essence du communiste Fabien Roussel ou la volonté « d’emmerder » les non-vaccinés du président sortant Emmanuel Macron. Mais là où ces cas sont circonscrits à quelques expressions ponctuelles, c’est sa systématicité qui fait de Zoran Milanović un cas particulier. Les exemples sont foison et vont de l’amusant à l’indécent. Ainsi, on trouve d’une part la confirmation assez amusante du Président Milanović qu’il avait bien accueilli son homologue français Emmanuel Macron et que celui-ci n’avait pas eu besoin de « venir avec son petit thermos et son petit café » ; d’autre part on trouve des commentaires constamment décriés pour leur indécence, le Président croate traitant le Premier Ministre Plenković « d’hippopotame » (tout en se comparant lui-même à un aigle) puis « d’héritier de l’UDBA » (la police secrète yougoslave), qualifiant Milorad Pupovac, leader du principal parti serbe en Croatie, de « pleurnichard » [plačibaba] et ajoutant que « les enfants ont peur de toi, pas de moi, sombre Milorad », ou enfin déclarant que la Bosnie-Herzégovine voisine « n’est pas au bord du conflit » car les gens « n’ont pas de pain à manger » et qu’ils « ne peuvent plus se battre qu’avec des châtaignes ». Le comble de l’abject a probablement été atteint très récemment, lors de la commémorations des victimes du camp d’extermination oustachi de Jasenovac, que Milanović a une nouvelle fois utilisé comme plateforme pour ses polémiques personnelles : il y a non seulement renouvelé ses invectives contre Plenković, mais a enchaîné en déclarant que le refus de la communauté juive de participer à la cérémonie du gouvernement pouvait se comprendre du fait que cette communauté était composée de gens « indépendants » qui pouvaient l’être parce car « peu nombreux et ayant de l’argent ».

Amusantes, indécentes ou abjectes, les déclarations du Président Milanović sont dans tous les cas devenues virales au point d’être compilées dans des vidéos youtube ou des articles « best off » ;  les disputes entre Président et Premier Ministre font quant à elles l’objet de compilations et parodies virales sur Tik Tok.

Dans un article récent, le politologue Théo Aiolfi montre comment l’utilisation stratégique de la transgression, c’est-à-dire de violation des normes établies (relationnelles, rhétoriques, politiques) par exemple par l’exhibition de « mauvaises manières » ou d’un « discours de comptoir » cru, est centrale dans la performance qu’offrent les politiciens populistes pour faire la démonstration de leur « authenticité » et de leur proximité avec le « peuple » par opposition aux « élites » – dont il font pourtant pleinement partie (Aiolfi 2022). On note d’ailleurs que la rhétorique de Zoran Milanović trouve une sorte de précurseur dans celle, étonnamment similaire, de  Milan Bandić, ex-Maire de Zagreb récemment décédé et figure populiste majeure de la scène politique croate depuis l’indépendance du pays que Milanović avait dû lui-même bannir du SDP en 2009 (voir Zakošek 2010). En retour, le jargonnage dialectal de Milanović n’était pas non plus inconnu de Bandić, qui infusait à profusion son discours d’expressions vétustes et de termes issus du dialecte de son Herzégovine natale. Au-delà de stratégies rhétoriques parfois quasi identiques ainsi que d’une emphase particulière sur des arguments reposant moins sur l’argumentation logique et raisonnée que sur le pathos ou sur l’attaque ad hominem (Rogulj et Kišiček 2018, p. 30, Kišiček 2021, p.144), Milanović et Bandić partagent des caractéristiques dans leur identité narrative (ethos) de politiciens à la franchise unique « qui disent tout haut ce que la majorité pense tout bas » et qui « disent avec “courage” et “détermination” ce qu’ils ont à l’esprit » pour construire un sentiment de proximité avec leur audience (Kišiček 2018, pp. 106-107, voir aussi Rogulj et Kišiček 2018, pp. 31-32). Ainsi, si, comme l’avance la linguiste Gabrijela Kišiček (2018) de manière un brin tautologique, c’est la fréquence de l’utilisation d’élocutions jugées « populistes » qui fait le populiste, le Président Milanović en est non seulement un parangon, mais également une variation particulière sur le thème bien connu et élaboré pendant plus de deux décennies par des figures comme Milan Bandić.

            « Le Président de tous les Croates »

Le second élément constitutif du portrait rhétorique de Zoran Milanović, particulièrement crucial dans sa stratégie, est son tournant vertement nationaliste. Lors de l’élection présidentielle de 2019 déjà, Milanović s’était vendu comme un « patriote progressiste », chose peu étonnante dans un pays où l’idée de fierté nationale est un élément central de la culture politique ; selon les mots de l’écrivaine « postyougoslave » (selon ses propres termes) Dubravka Ugrešić, très critique des tendances chauvines : « Les Croates sont particulièrement sensibles à leur Croatitude [Hrvatstvo]. La fouler, c’est mettre le pied sur une mine » (Ugrešić 2019, p. 127). Le précédent et seul autre social-démocrate à avoir réussi à briguer la fonction présidentielle – pour un seul mandat de 2010 à 2015 –, Ivo Josipović, avait lui aussi dû se conformer au discours nationaliste mainstream, compromis très critiqué par l’opposition de gauche radicale (voir Markovina 2018, pp. 161-172).

Mais l’emphase nationaliste dans la rhétorique actuelle du Président Milanović est d’un tout autre niveau. Au point que l’’historien et fondateur du parti d’opposition Nouvelle Gauche Dragan Markovina a même avancé qu’il ne tentait ni plus ni moins que d’être un « nouveau Tuđman », en référence au premier président croate Franjo Tuđman, cheville ouvrière de l’indépendance du pays, souvent qualifié de « père de la nation », auquel un  culte mémoriel est encore voué aujourd’hui malgré ses tendances autocratiques (voir Goldstein 2019, pp. 231-260). Les actes et déclarations polémiques de Milanović sont aussi nombreux et variés qu’a priori relativement ad hoc et aléatoires : ils vont de la décoration des derniers survivants du Printemps Croate, un important mouvement national croate réprimé par le régime communiste yougoslave au début des années 1970 (voir Batović 2017), à de de douteux commentaires relativistes sur le génocide de Srebrenica en passant par son opposition  aux commémorations organisées par la Ville de Zagreb en hommage aux Zec, famille serbe de Croatie assassinée par des paramilitaires durant la guerre de 1990, selon l’argument que les survivants aient reçu de l’argent, ce qui « devrait suffir ». Mais un sujet autrement plus réminiscent de la politique de Franjo Tuđman et traité de manière plus systémique par l’actuel président croate, a particulièrement créé la polémique : la question des Croates de Bosnie-Herzégovine.

Ces derniers sont l’un des trois peuples constitutifs établis par la Constitution bosnienne, aux côtés des Bosniaques et des Serbes. Dans le système rigide de quotas et de veto ethniques, ils sont représentés par un membre de la présidence tripartite du pays, élu dans la même circonscription électorale que le membre bosniaque de cette présidence, mais également par les mêmes électeurs, majoritairement croates et bosniaques. Ainsi, le représentant d’un de ces deux peuples constitutifs peut en théorie être élu sur les voix de l’autre ethnie. La polémique est alors survenue avec l’élection répétée de Željko Komšić face au candidat de la branche bosnienne du HDZ, qui a alors accusé ce premier d’avoir été élu avec des voix bosniaques (voir Merdzanovic 2015). La question d’une réforme électorale permettant l’élection du membre croate de la présidence « par les Croates eux-mêmes » est justement débattue en ce moment-même, avec des propositions de nouvelles circonscriptions territoriales sur des lignes ethniques, perçues par certains comme un nouveau pas vers une sécession croate, réminiscente du projet d’État avorté de Herceg-Bosna durant les années 1990 (voir notre article à ce sujet ici).

Dans ce contexte, Zoran Milanović s’est à répétition présenté comme le défenseur des intérêts, sinon comme le représentant légitime, des Croates de Bosnie-Herzégovine. Il s’est par exemple opposé aux conclusions d’une séance du Conseil de l’Union européenne qui appelaient à la continuation des réformes en Bosnie-Herzégovine dans l’optique d’une implémentation des verdicts de la Cour Européenne des Droits de l’Homme (CEDH) relatifs à la discrimination des minorités dans la vie politique. Il a également récemment accusé les partis ethniques bosniaques de « travailler consciemment dans le but de faire dommage à la Bosnie-Herzégovine » par leur opposition « à tout possible compromis » sur une réforme de la loi électorale bosnienne susmentionnée. Plus polémique encore, il a déclaré aux journalistes, en parallèle de l’Assemblée Générale des Nations-Unies, qu’il était « également le Président des Croates en Bosnie-Herzégovine », à rebours de son titre pourtant constitutionnel de Président de la seule République croate et non de représentant d’une nation au sens transfrontalier du terme.

Ces mots, qui s’ajoutaient alors à d’autres remises en questions explicites de la légitimité du membre croate de la présidence bosnienne Željko Komšić par le passé, avaient généré une importante polémique, de nombreux analystes, journalistes et politiciens accusant le Président croate de remettre en question de manière inconséquente la légitimité d’institutions bosniennes déjà mises à mal par les crises successives et cumulatives qu’elles traversent en ce moment. La déclaration n’était pour certains pas sans rappeler les projets grand-croates du Président Tuđman, qui rêvait d’une Bosnie-Herzégovine croate ou a minima d’une province croate autonome en Bosnie-Herzégovine similaire à la Banovina de 1939 (voir Goldstein 2019, pp. 211-229) : à l’époque, c’était d’ailleurs Tuđman lui-même qui, tout comme Slobodan Milošević pour les forces serbes de Bosnie-Herzégovine, signa au nom des forces croates en Bosnie-Herzégovine les accords de Dayton qui mirent fin au conflit bosnien, à l’exclusion des représentants de ces forces sur le terrain.

            « Après moi, le déluge »

Or, ces frasques présidentielles ne sont de loin pas des maladresses aléatoires : Zoran Milanović est un politicien rodé aux us et coutumes de la politique croate, dans laquelle il navigue depuis près de trente ans. Son tournant particulièrement véhément et nationaliste tient d’un calcul assez simple : les élections qu’il a remportées en décembre 2019, il les doit principalement à une division temporaire de la droite qui prévalait alors. En effet, lors du premier tour de scrutin, si Milanović, candidat des sociaux-démocrates (SDP), est arrivé premier avec 29,57 % des voix, la Présidente conservatrice sortante Kolinda Grabar-Kitarović (HDZ) et le candidat d’extrême-droite (alors apartisan) Miroslav Škoro ont remporté respectivement 26,65 % et 24,42 % des voix, soit une claire majorité de droite à laquelle s’ajoutaient encore près de 10 % des voix remportées par d’autres candidats mineurs clairement situés à droite. Sa victoire au second tour Milanović l’a due principalement à l’inattendue absence d’un report vers la candidate conservatrice Grabar-Kitarović des voix de l’électorat d’extrême-droite, déçu par la politique nouvellement modérée du HDZ sous Plenković. A cela s’ajoute le délitement complet du SDP dont est issu Milanović, qui a fait un mauvais résultat aux élections parlementaires de juillet 2020 où il comptait reprendre le pouvoir, en contraste avec l’inattendu très bon résultat du HDZ de Plenković et de la nouvelle plateforme nationaliste Mouvement Patriotique (Domovinski Pokret) de Miroslav Škoro. Pire, depuis ces élections, le SDP est en proie à d’incessants conflits intestins et même de scissions majeures, et a sombré à son plus bas niveau dans les sondages depuis le début des années 2000, au profit de la plateforme de gauche écologiste Možemo! [Nous pouvons !] nouvellement arrivée sur la scène nationale.

En bref, s’il souhaite survivre, Milanović doit attirer un électorat mobilisé principalement autour de questions nationalistes, ressource dont les autocrates et populistes des Balkans occidentaux de tous bords n’hésitent jamais à jouer pour se maintenir au pouvoir coûte-que-coûte (voir Bieber 2020). Les manoeuvres de Milanović vis-à-vis des Croates en Bosnie-Herzégovine sont à cet effet loin d’être anodines : dans le contexte électoral, les voix de la diaspora, et en particulier celles des Croates bosniens (qui ont droit de vote en Croatie !), sont essentielles. Mais cet électorat vote de préférence pour les candidats les plus chauvins, jugés plus à même de défendre leurs intérêts sur la scène bosnienne. Durant les élections présidentielles de 2019, Milanović s’était d’ailleurs largement fait devancer en Bosnie Herzégovine par la Présidente sortante, déclarant lui-même que, en ce qui concerne les voix croates bosniennes, il n’avait « rien reçu ».

Et il semblerait que la stratégie de Milanović paye, grassement même : le sondage national mensuel Crobarometar donne depuis des mois le Président en tête des sondages concernant la personnalité politique la plus populaire de Croatie, loin devant ses éventuels challengers, Plenković y compris. Si les plus cyniques diront que la politique n’est jamais à une promesse brisée près, il n’en reste pas moins que Zoran Milanović, loin d’amener une quelconque « normalité » nouvelle en Croatie comme il le promettait en 2019, n’a fait que reconduire, sinon attiser, la normalité d’un nationalisme décomplexé qui lui préexistait, en polarisant encore davantage la politique croate par ses commentaires insultants et d’une grande violence symbolique (rappelons qu’il s’agit ici du Chef de l’État) envers certains acteurs politiques et la société civile : dans les mots du Premier Ministre lui-même, qui soit dit en passant n’hésite jamais à répondre à l’invective par l’invective, « il faudra des années [à la Croatie] pour se remettre » des dommages causés par la rhétorique de l’actuel Président. Mais pour ce dernier, ce statu quo qu’il nourrit sans cesse, aussi volatile et polarisé qu’il devienne, n’est rien de plus que le prix à payer pour se garantir quatre ans de plus au Pantovčak, le palais présidentiel croate. « Après moi, le déluge ».

            Articles et ouvrages cités

AIOLFI, Théo (2022), Populism as Transgressive Style, Global Studies Quarterly, 2(2), 1-12.

BATOVIĆ, Ante (2017), The Croatian Spring. Nationalism, Repression and Foreign Policy Under Tito, I.B. Tauris.

BIEBER, Florian (2020), The Rise of Authoritarianism in the Western Balkans, Palgrave Macmillan.

GOLDSTEIN, Ivo (2019), Kontroverze hrvatske povijesti 20. stoljeća, Profil.

JOVIĆ, Dejan (2017), Rat i Mit, Fraktura.

KIŠIČEK, Gabrijela (2018), Retorika i politika, Jesenski i Turk.

KIŠIČEK, Gabrijela (2021), The Power of Free Speech without Adequate Tools – Political Rhetoric in Croatia, Southern Communication Journal, 86(2), 134-145.

ROGULJ, Maja, KIŠIČEK, Gabrijela (2018), Populizam kao retorička taktika u suvremenom hrvatskom političkom diskursu, Političke analize, 35, 28-35.

MARKOVINA, Dragan (2018), Jugoslavija u Hrvatskoj (1918-2018) – od euforije do tabua, Fraktura.

MERDZANOVIC, Adis (2015), Democracy by Decree. Prospects and Limits of Imposed Consociational Democracy in Bosnia and Herzegovina, Ibidem.

UGREŠIĆ, Dubravka (2019), Doba Kože, Fraktura.

ZAKOŠEK, Nenad (2010), Zauzdani populizam: fenomen Milana Bandića, Političke analize, 1(1), 6-10.

De l’ex-Yougoslavie à l’Ukraine, les sirènes révisionnistes de la gauche radicale

Depuis le début des tensions puis de l’invasion russe en Ukraine, divers tenants de la gauche dite « radicale », de Jean-Luc Mélenchon et Nathalie Arthaud en France à Solidarités ou au Parti du Travail en Suisse, font entendre un discours relativement similaire : l’OTAN, et par extension l’Occident, serait au moins en partie responsable pour la guerre en Ukraine. Si ce genre de discours n’est pas l’apanage de la gauche radicale – un discours de 2015 du Professeur en sciences politiques John Mearsheimer, où celui-ci accuse l’Occident de la situation en Crimée, a d’ailleurs connu un soudain regain de popularité sur Youtube – ce sont néanmoins les tenants de celle-ci qui vont le plus loin dans leur critique, en appelant à « dénoncer tous les impérialismes », avec des slogans à l’instar de « Stop Poutine, Stop OTAN ». Dans ce genre de discours, l’OTAN est parfois ouvertement et vertement critiqué comme un « instrument de l’impérialisme américain ». Or, à titre d’exemple, ce sont les guerres de dissolution de l’ex-Yougoslavie, et tout particulièrement le conflit kosovar, qui sont inlassablement convoqués. Un certain nombre de médias plutôt ancrés à gauche, à l’instar du Monde Diplomatique, se sont fait les relais d’une version plus mesurée de cette thèse, comme le montre bien un article du quotidien romand Le Courrier paru le 22 février dernier intitulé « Défaites de Russie » :

« [Si] Vladimir Poutine a bel et bien pris le risque de porter un nouveau coup de canif aux frontières issues de la fin de l’URSS, le camp occidental, faut-il le rappeler, lui avait montré l’exemple à plusieurs reprises. De la reconnaissance de la Croatie et de la Slovénie par l’Allemagne en 1991 jusqu’à celle, étasunienne, en 2019, de l’annexion du Golan par Israël, en passant par l’indépendance du Kosovo ou encore le démembrement de l’Irak et de la Syrie en protectorats US et turc, on constatera que la souveraineté à géométrie variable est un concept largement partagé. Quand on veut s’armer de principes, il faut d’abord se les appliquer à soi-même. »

Si Le Courrier n’invoque pas ici explicitement le concept d’impérialisme, c’est bien celui-ci qui est au cœur de ces différents discours de gauche radicale critiquant un « impérialisme » occidental dans les Balkans, et popularisés dès les années 1990 notamment par l’intellectuel américain Noam Chomsky. Ces discours se construisent en partie autour de deux grandes narrations, partiellement relayées ici par Le Courrier : la première postule que la reconnaissance de l’indépendance de la Croatie et de la Slovénie par l’Allemagne en 1991 aurait été arbitraire et illégitime, et aurait fait partie d’une stratégie plus large de l’Allemagne capitaliste visant à la destruction volontaire de la Yougoslavie socialiste ; la seconde narration affirme que l’intervention de l’OTAN au Kosovo en 1999 et la reconnaissance de la jeune République par la majorité des pays occidentaux en 2008 seraient des décisions également arbitraires, injustifiées, illégitimes. Or, ces deux affirmations sont fausses, et l’ensemble du discours concernant l’histoire récente des Balkans occidentaux peut difficilement être qualifié autrement que de révisionnisme historique, c’est-à-dire une lecture historique révisée au profit d’un positionnement idéologique.

        1991 : Bonn reconnaît l’indépendance de la Croatie et de la Slovénie

L’indépendance de la Slovénie et de la Croatie n’était de loin pas une fatalité. Si des figures comme le premier président croate Franjo Tuđman s’étaient très tôt ouvertement faites avocates de l’indépendance, les revendications initiales de l’élite politique des deux républiques appelaient principalement, au tournant des années 1970, à davantage de décentralisation. Ces revendications étaient notamment liées à des questions économiques : la Croatie et la Slovénie étaient alors de loin les deux républiques les plus prospères de la fédération yougoslave, et voyaient une grande partie de leurs revenus drainés vers d’autres régions du pays, moins développées (Bombelles 1991). Reprises par une partie de l’intelligentsia croate pour avancer un agenda nationaliste, ces revendications mèneront notamment au « Printemps croate » de 1971, réprimé dans la violence par le pouvoir communiste yougoslave. Néanmoins, en guise de concession, une nouvelle Constitution fédérale sera draftée et introduite en 1974, qui fera de la Yougoslavie une « confédération de facto », donnant des pouvoirs extrêmement étendus aux républiques, et gardant peu de portefeuilles au niveau de l’État commun (Silber et Little 1995, p. 32).

Néanmoins, avec l’arrivée au pouvoir de Slobodan Milošević en Serbie à la fin des années 1980, les choses vont changer. Suite à sa « révolution anti-bureaucratique », Milošević s’empare du pouvoir dans une majorité des républiques et provinces autonomes, ce qui lui assure une majorité dans tous les votes fédéraux et lui permet alors d’avancer son agenda centralisateur. C’est exactement ce qui se passe lors du XIVème (et dernier) congrès de la Ligue des communistes de Yougoslavie, où, voyant ses amendements constitutionnels promouvant un modèle de Yougoslavie décentralisée rejetés coup-sur-coup sans discussion, la délégation slovène s’en va, suivie de la délégation croate, signant la mort de facto de la Ligue (Ramet 2006). Dès lors, diverses propositions de sauvegarde de l’État commun yougoslave seront mises sans succès sur la table jusqu’aux déclarations officielles des indépendance slovène et croate en juin 1991, dont notamment un modèle de « fédération asymétrique » avec des niveaux de souveraineté différents en fonction des entités (voir Silber and Little 1995, p. 162). C’est avec les déclarations d’indépendance croate et slovène le 25 juin 1991 que débute un conflit qui, s’il durera seulement dix jours en Slovénie, ne finira qu’en 1995 pour la Croatie, après avoir également embrasé la Bosnie-Herzégovine en 1992.

La politique de Bonn, alors capitale de l’Allemagne, n’est de loin pas, comme certains l’affirment, « anti-yougoslave ». Au contraire, jusqu’à l’été 1991, l’Allemagne ainsi que tous les autres pays de ce qui constitue alors la Communauté européenne (CE) vont principalement chercher à préserver l’État commun yougoslave pour éviter un effet boule-de-neige (Martens 2022, Caplan 2002, p. 158). C’est l’éclatement puis l’escalade du conflit durant l’été 1991 qui amène d’abord l’Allemagne puis le reste des États européens à progressivement réaliser qu’il n’y a plus, dans les faits, d’État yougoslave fonctionnel – une prise de conscience qui sera confirmée par la première opinion de la Commission Badinter. Par ailleurs, avec la déclaration d’indépendance de la Slovénie et de la Croatie en juin 1991, Bonn, comme le reste de l’Europe, est mise face au fait accompli : la Slovénie et la Croatie sont désormais indépendantes et, au vu de la violence des combats sur le territoire croate, il n’y a plus aucune chance d’une quelconque « réintégration » à la Yougoslavie, sous contrôle total de Milošević et de ses associés comme le démontre l’instrumentalisation de l’Armée populaire yougoslave (JNA).

La Communauté européenne cherche alors à coordonner ses États-membres en proposant un principe de conditionnalité auquel doivent se plier les républiques yougoslaves qui souhaitent voir leur indépendance reconnue. Celles-ci, qui ne peuvent par ailleurs revendiquer leur indépendance que dans leurs frontières administratives préexistantes en tant que « républiques socialistes » (uti possidetis juris), doivent non seulement organiser un référendum qui obtienne une majorité des voix mais également offrir des garanties suffisantes pour la protection des minorités sur leur territoire (Caplan 2002). Or, si la Slovénie (et, par ailleurs, la Macédoine) remplissent ces deux critères, ce n’est pas le cas de la Croatie, où la protection de la population serbe est alors jugée insuffisante. L’Allemagne reconnaît malgré tout la Croatie comme État indépendant aux côtés de la Slovénie le 23 décembre 1991.

Preuve d’une politique hyper-idéologique profondément anticommuniste et antiyougoslave de l’Allemagne ? Pas du tout. La logique de la diplomatie allemande est la suivante : reconnaître la Croatie comme État indépendant transforme la nature du conflit, qui passe de dispute interne à conflit interétatique, légitimant une intervention d’États-tiers. Une internationalisation du conflit permet en outre de garantir aux nouveaux États une personnalité et donc des droits. Certains espéraient alors que la reconnaissance dissuaderait Belgrade d’utiliser la force ou de poursuivre l’escalade, et amènerait même le gouvernement de Milošević à retirer ses troupes (Caplan 2002, pp. 163 et seq.). Ce ne sera malheureusement pas le cas.

On le voit, l’Allemagne n’a pas expressément cherché la destruction de l’État commun yougoslave, qu’elle a au contraire essayé de préserver jusqu’à la dernière heure. Plus encore, sa reconnaissance de l’indépendance de la Slovénie et de la Croatie se légitime pleinement : pour la première, des critères difficilement contestables ont été mis en place, tandis que la seconde relevait d’une tentative raisonnée d’apaisement d’un conflit déjà particulièrement horrible. La reconnaissance de l’indépendance croate advient en effet à peine quelques semaines après la sanglante chute de Vukovar, dont les choquantes images avaient été relayées par les médias européens.

        1999 – 2008 : intervention de l’OTAN au Kosovo et indépendance kosovare

L’histoire du Kosovo, et tout particulièrement l’histoire du Kosovo au sein des deux Yougoslavies successives, est avant tout l’histoire d’une région qui s’est développée sous le joug de l’impérialisme. La plaine de Kosovo Polje (Champ du Merle) est au centre de la mythologie nationale serbe : selon celle-ci, le Prince Lazar, s’apprêtant à affronter l’armée ottomane en 1389, y aurait fait le choix du « Royaume céleste » au prix du royaume terrestre pour son peuple (voir Djokić 2009). Sous égide ottomane jusqu’aux guerres balkaniques de 1913, la région passe définitivement sous contrôle serbe après 1918 et ce pour le reste du XXème siècle, exception faite d’une courte période durant la Seconde Guerre mondiale. Sous le régime yougoslave royaliste (1918-1941), toute expression de culture ou d’identité albanaise est discriminée et réprimée, et une véritable politique de colonisation est entreprise par le pouvoir central, provoquant d’importantes rébellions de la population albanaise (voir Malcolm 1998, pp. 264-288). Durant les premières années du régime communiste, la politique de Belgrade s’inscrit dans la continuité de celle de la Yougoslavie royale en garantissant une surreprésentation serbe dans les institutions kosovares, tandis que les individus identifiés comme albanais sont soumis à d’incessantes persécutions de la part de la police politique, l’UDBa, sous l’influence de son autoritaire directeur et Ministre de l’Intérieur, Aleksandar Ranković (Ramet 2006, pp. 293-295). C’est uniquement après la chute de Ranković en 1966 que l’étau commence à se desserrer autour de la province autonome socialiste, malgré une persistance des violences interethniques. Enfin, avec la Constitution yougoslave de 1974, fortement décentralisatrice, le Kosovo gagne un statut de quasi république, de facto sinon de jure (voir Ramet 2006, Malcolm 1998, Silber et Little 1995, p. 32).

Avec l’arrivée au pouvoir de Milošević et suite à d’importantes manifestations albanaises dans la province qui réclament l’indépendance vis-à-vis de la Serbie et l’obtention du statut de république au sein de la Yougoslavie (Silber et Little 1995, p. 33), une répression brutale s’abat sur la population albanaise, accusée par l’intelligentsia de Belgrade de « génocide démographique » envers les serbes du fait que le taux de natalité albanais est supérieur à celui de ces derniers (voir Sindbaek 2012). Suite à l’abolition de l’autonomie de la province en 1989, c’est un véritable système d’appartheid qui se met alors en place au Kosovo, les albanais devenant des « citoyens de seconde classe » et étant sans autre licenciés de leurs postes et de leurs logements, les poussant à créer des institutions parallèles, officieuses (Ramet 2006, Independent International Commission on Kosovo [IICK] 2000). Plus encore, le gouvernement Milošević cherche à recoloniser la région, s’engageant dans une véritable politique colonialiste où des terres possédées par des ménages albanais sont tout simplement données à des ménages serbes, avec le plein soutien de l’État (Ramet 2006, p. 511).

Difficile, donc, de ne pas parler d’impérialisme lorsqu’il est question de l’histoire du Kosovo.

C’est l’éclatement du conflit armé dans la province qui amènera à une intervention militaire de l’OTAN. Celui-ci éclate progressivement à partir du milieu des années 1990, jusqu’aux premières opérations d’ampleur décidées début 1998 par le gouvernement de Milošević contre l’Armée de Libération du Kosovo (UÇK), une organisation longtemps souterraine entretenant des liens rapprochés avec le crime organisé. L’éclatement du conflit s’explique en partie par deux événements importants et liés : d’un côté, l’UÇK, qui a profité de l’effondrement de l’État albanais voisin en 1997 pour s’emparer de nombreuses armes, contrôle dès 1998 une part conséquente de la région et des villes (Ramet 2006, 513-515, IICK 2000, pp. 52-53) ; de l’autre, on assiste à une spectaculaire escalade des violences perpétrées à l’encontre de la population albanaise, allant de la répression armée et sanglante de manifestations pacifiques à Pristhinë / Priština à l’attaque du village de Likoshan / Likošan et Qirez / Ćirez à l’arme lourde en représailles à l’assassinat par l’UÇK de quatre policiers serbes (IICK 2000, pp. 67-68). Bien que Milošević ratifie en octobre 1998 un accord « de la 11ème heure » promettant la désescalade, il ne le respecte pas, et lance une opération qui vise, purement et simplement, à repousser la population albanaise du territoire kosovar, malgré d’importantes critiques au sein-même de l’armée serbe envers cette stratégie, rapidement étouffées par le pouvoir (Ramet 2006, 514-515). Après que d’ultimes tentatives de négociation de la paix entre 1998 et 1999, durant lesquelles Milošević renforce sa présence militaire au Kosovo en violant des accords antérieurs, soient tenues en échecs par la partie serbe, des frappes aériennes stratégiques de l’OTAN ont lieu entre le 24 mars et le 10 juin 1999. Si la campagne fera malheureusement près de 500 victimes civiles collatérales, elle mettra fin à un conflit qui aura causé entre 10’000 et 12’000 victimes dans la population albanaise, ainsi que le déplacement de plusieurs centaines de milliers de personnes majoritairement albanaises (Ramet 2006, 515-517, IICK 2000, p. 90).

L’intervention militaire de l’OTAN au Kosovo apparaît donc comme l’ultime solution adoptée  par une communauté internationale déjà largement éprouvée par le nettoyage ethnique et le génocide qu’elle n’avait su ni pu prévenir en Croatie et en Bosnie-Herzégovine, quelques années plus tôt. Or, l’objectif clair du gouvernement de Milošević n’était ni plus ni moins que de « nettoyer » le Kosovo de sa population albanaise (IICK 2000, p. 88). Le choix de l’intervention armée, en violation du droit international, a été un ultime recours face à l’échec de l’intervention diplomatique et face à une situation déjà devenue intenable, dans un conflit où s’affrontaient des forces totalement asymétriques, et où l’une des parties prenantes refusait de négocier ou de respecter les accords signés (IICK 2000, pp. 163-164, Sulyok 2003, p. 156). L’objectif principal de la campagne de bombardements de l’OTAN était avant tout une stratégie de frappes ciblées pour ramener la partie réticente à la table des négociations (IICK 2000, p. 86).

Ce sont des arguments similaires qui donnent sa validité à la reconnaissance de l’indépendance du Kosovo en 2008. Comme nous l’avons expliqué dans un précédent article, l’argument d’un cas unique kosovar au regard du droit international est justifiable. Tout d’abord, après l’établissement d’une administration internationale au Kosovo (UNMIK) dans l’immédiat après-guerre, il est tout simplement impossible d’imaginer la réintégration de cette région constituée à 90 % d’Albanais dans un État qui a mené envers eux une politique de nettoyage ethnique et d’apartheid. Par ailleurs, la Constitution serbe adoptée en 2006, qui mentionne le Kosovo comme territoire serbe dans son préambule-même, ne garantit absolument aucune autonomie claire à ce que la Constitution persiste à qualifier de « province autonome ». A l’inverse, et c’est un élément fondamental, la Constitution kosovare, issue d’une proposition établie sous la direction de l’ex-président finlandais Martti Ahtisaari, garantit des droits et protections extrêmement étendus à toutes les minorités, et tout particulièrement à la minorité serbe : elle attribue à cette dernière un nombre conséquent de sièges au Parlement, mais également des sièges obligatoires au sein-même du Gouvernement. Un dernier argument, plus discutable, est le fait que, par le statut de quasi république que lui avait octroyé la Constitution yougoslave de 1974, le Kosovo pourrait effectivement tomber sous le coup de l’opinion de la Commission Badinter selon laquelle seules les républiques peuvent prendre leur indépendance, dans le tracé de leurs frontières administratives (pour discussion, voir Ker-Lindsay 2013).

Tous ces arguments nous amènent à une situation similaire à celle qui prévaut en Croatie et en Slovénie au moment de la reconnaissance des deux États par la Communauté européenne. Difficile dès lors de faire plus cohérent pour les démocraties occidentales. Peut-on alors véritablement parler de reconnaissance arbitraire par une partie (cinq pays de l’Union européenne ne reconnaissent pas le Kosovo) de l’Occident, quand d’aussi importantes garanties constitutionnelles d’inclusion et de protection de toutes les minorités au sein des institutions et de l’administration sont données, et que la simple réintégration de la région est simplement impossible ?

        L’OTAN, « puissance impérialiste » à l’Est ?

Enfin, au-delà de l’image faussée  d’un « Occident impérialiste » qui appliquerait dans les Balkans occidentaux un principe de souveraineté « à géométrie variable », selon les termes du Courrier, on peut encore répondre aux accusations régulièrement portées par divers représentants de la « gauche radicale » d’une « provocation » de l’OTAN, par son expansion à l’Est, envers le pouvoir de Vladimir Putin. Ici aussi, le raisonnement est discutable, alors que l’expansion de l’OTAN dans les pays postcommunistes s’explique notamment par une logique de sécurité face à l’expansion impérialiste de la Russie de Vladimir Putin par laquelle ces pays se sentent à juste titre menacés. Car, si la conception actuelle de l’adhésion à l’OTAN comme premier pas du processus d’accession européenne est questionnable, il est indiscutable que l’adhésion des États baltes, par exemple, ou, dans une perspective d’avenir, de l’Ukraine, est une décision nullement imposée à ces jeunes républiques, dont le but principal est précisément d’éviter l’actuel scénario ukrainien. N’oublions pas que Putin s’est largement construit politiquement autour du concept d’intégration et d’unification du « monde russe » (Русский мир), c’est-à-dire des communautés russophones en situation de diaspora, notamment dans les États baltes ou en Ukraine (voir Plokhy 2018).

Parler « d’impérialisme » de la part de l’OTAN ou « d’hypocrisie » des démocraties occidentales en pointant du doigt de prétendus exemples tirés de l’histoire récente des Balkans occidentaux ou de l’Europe de l’Est en général ne tient tout simplement pas debout. Ni l’intervention au Kosovo, ni la reconnaissance des indépendances croate, kosovare et slovène n’ont quoi que ce soit d’illégitime ou d’injustifiable. Elles sont au contraire soutenues par des arguments fondés, à considérer dans leur contexte, pour qui est prêt à les écouter – ou à les lire, en l’occurrence. On peut pour finir se demander  si, à instrumentaliser l’histoire d’une région qu’ils ne connaissent que trop peu et à y sélectionner sans plus de recherche des informations partielles ou partiales qui vont dans le sens de leurs idées avant d’aller dans le sens des faits, certains représentants de la gauche « radicale », grands critiques d’un impérialisme qu’on peine ici à percevoir, ne seraient pas paradoxalement eux-même dans une logique impérialiste, culturelle cette fois. Ainsi, comme l’avançait la citation du Courrier produite dans les premiers paragraphes du présent article : « Quand on veut s’armer de principes, il faut d’abord se les appliquer à soi-même. »

        Sources citées

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PLOKHY, Serhii (2018), Lost Kingdom. A History of Russian Nationalism from Ivan the Great to Vladimir Putin, Penguin.

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SULYOK, Gábor (2003), The Theory of Humanitarian Intervention with Special Regard to NATO’s Kosovo Mission. In Florian Bieber, Židas Daskalovski (Eds.), Understanding the War in Kosovo (pp. 143-161), Frank Cass.

Republika Srpska : un « précédent kosovar » ?

Depuis plusieurs années déjà, le même argument revient de manière récurrente dans la rhétorique des partis ethniques serbes de Bosnie-Herzégovine ou à Belgrade-même : si les États-Unis et l’Europe reconnaissent le droit à l’indépendance du Kosovo, ils doivent reconnaître ce même droit à la Republika srpska (RS). Cela fait en effet près de 15 ans que Milorad Dodik, l’homme fort de cette entité serbe au sein de la Bosnie-Herzégovine – à ne pas confondre avec l’État voisin, la République de Serbie –, en revendique la sécession (voir notre article à ce sujet ici). L’argument n’a évidemment pas manqué d’être à nouveau évoqué récemment, à l’occasion de la « sécession rampante » engagée par Milorad Dodik, allant de la création d’institutions étatiques parallèles en Republika srpska à l’annonce de la formation d’une force militaire propre à la RS, et ce au détriment de l’État central bosnien. Mais l’argument fait-il vraiment sens ? Pas vraiment, et ce pour trois raisons principales.

Premièrement, « l’Occident » [zapad], désignation généralement donnée dans la région aux États-Unis et à l’Union européenne de manière un peu caricaturale, est loin d’avoir une position commune claire et unifiée concernant le Kosovo. Au sein-même de l’Union européenne, pourtant engagée à travers sa médiation dans le dialogue « Belgrade-Pristina » et sa mission EULEX de promotion de l’État de droit, la question ne fait pas l’unanimité. Ainsi, cinq État-membres – la Slovaquie, Chypre, la Roumanie, la Grèce et l’Espagne –, du fait que couvent en leur sein des « conflits sécessionnistes réels ou supposés » ou de part leurs liens avec la Russie, ne reconnaissent tout simplement pas l’indépendance du Kosovo (Bieber 2015, p. 287). Au sein des Nations Unies, le clivage est encore plus prononcé, et une grande partie des États membres ne reconnaissent pas l’indépendance de la jeune république. Au sein du Conseil de Sécurité, dont l’aval unanime des États-membres est requis, la Chine et la Russie, membres permanents, s’opposent fermement à l’indépendance kosovare, respectivement du fait de la politique « une seule Chine » (One China) vis-à-vis de Taïwan pour la Chine, et du fait de la non-reconnaissance par les pays occidentaux des revendications d’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud pour la Russie (voir Marciacq 2020).

Deuxièmement, la logique selon laquelle une reconnaissance (celle du Kosovo) devrait automatiquement en entraîner une autre (celle de la RS) ne semble devoir s’appliquer que dans un sens, puisque le gouvernement serbe n’a absolument aucune intention de reconnaître le Kosovo, quoi qu’il advienne de la RS. L’arrivée au pouvoir en 2012 du Parti progressiste serbe (SNS) d’Aleksandar Vučić avait initialement généré quelques espoirs : le SNS se présentait alors comme un parti réformiste, pragmatique et surtout résolument engagé en faveur de l’adhésion européenne, dont la « normalisation » des relations avec le Kosovo est un prérequis non-négociable. Mais les choses ont bien changé depuis. La rhétorique du SNS et de ses alliés, initialement perçue comme « modérément nationaliste » (Lazea 2015), a récemment pris un tournant de plus en plus radical. On le perçoit dans la rhétorique émergente d’une (pour l’instant encore vague) « unification politique » des « mondes serbes » (srpski svet), promue  avec ferveur par Aleksandar Vulin, Ministre de l’Intérieur serbe et bras droit du président Vučić. Les négociations avec le Kosovo sont par ailleurs au point mort depuis la catastrophique proposition « d’échanges territoriaux » de 2018; elles ont même connu une inquiétante escalade des démonstrations de force en octobre 2021, avec le déploiement de l’armée serbe à la frontière kosovare et de violentes manifestations de la minorité serbe dans le  nord du pays, où elle est majoritaire.

Troisièmement, et c’est probablement là le point le plus crucial, l’histoire de l’indépendance du Kosovo et celle, éventuelle, de la Republika srpska ne sont pas comparables. En effet, si « l’unicité » du cas kosovar, argument utilisé par la communauté internationale pour éviter d’en faire un précédent international, est discutable (voir Ker-Lindsay 2013), l’indépendance de la jeune république est tout de même motivable par certaines justifications indéniables : la violation systématique des droits humains, que ce soit par le système d’apartheid instauré par Slobodan Milošević dans les années 1990 ou les crimes contre l’humanité perpétrés lors du conflit au tournant du millénaire, empêchent catégoriquement toute « réintégration » du Kosovo à la Serbie. Cette dernière n’avait de toute façon plus aucune emprise institutionnelle sur celui-ci depuis la guerre, notamment du fait de la mise en place d’une administration internationale (Bieber 2015, p. 286). A cela s’ajoute que le Plan Ahtisaari, fondement de la Constitution kosovare actuelle, garantit des droits importants aux minorités, en particulier serbe, sur le territoire kosovar, notamment par la « discrimination positive ». Selon ce principe, 20 des 120 sièges du Parlement kosovar sont réservés aux minorités, dont 10 à la seule minorité serbe, alors que plus de 90 % de la population kosovare s’identifie ethniquement comme albanaise ; s’y ajoute encore un certain nombre de sièges réservés à la minorité serbe au niveau  exécutif (Greiçevci 2011, p. 288, Mavrikos-Adamou 2015, p. 178).

La situation de la Republika srpska est quant à elle bien différente : auto-proclamée en 1992, source initiale du conflit bosnien, la Republika srpska s’est principalement construite sur un projet « d’homogénéisation ethnique » d’un territoire dont la population était jusque là  fortement hétérogène. L’application concrète de ce principe a été réalisée à travers des actes de nettoyage ethnique et de génocide, politiquement promus par le Parlement de Pale (voir Klix.ba 2021). Ensuite, les Accords de Dayton signés en 1995 qui institutionnalisant l’existence de la RS comme entité interne à l’État bosnien ont principalement « gelé » les lignes de conflit ; c’est-à-dire qu’ils ont figé les frontières à l’intérieur desquelles avait été opéré le nettoyage ethnique, malgré le fait que les accords prévoient techniquement le retour des personnes déplacées. Enfin, la RS, dans son projet sécessionniste, se présente avant tout comme un projet d’État ethnique, avec une représentation des minorités quasi inexistante, comme c’est déjà le cas actuellement dans l’entité : non seulement les rares mécanismes de représentation multiethniques au sein de l’entité ont été imposés par les Accords de Dayton ou par des amendements constitutionnels tardifs, en 2002, mais la seule instance y assurant une plus grande représentation des minorités, la Chambre des Peuples, possède des pouvoirs bien plus limités que son pendant dans l’autre entité bosnienne, la Fédération (Bieber & Keil 2009, p. 351, voir The Constitution of Republika Srpska).

Les arguments prétendument logiques avancés par Milorad Dodik et les autres avocats de la sécession de la RS n’y font donc rien : le Kosovo et la Republika srpska ne sont pas des cas similaires. Bien heureusement, malgré une minorité de soutiens non-négligeables à l’instar de la Hongrie de Viktor Orban et, quoique d’une manière plus ambiguë, de la Russie de Vladimir Putin, on ne trouve pratiquement aucun État pour qui reconnaisse la légitimité du projet sécessionniste de Dodik. La réponse des démocraties libérales, en revanche, se fait attendre : alors que les États-Unis ont rapidement introduit des sanctions contre le Dodik et ses épigones, l’Allemagne et les Pays-Bas s’en sont pour l’instant tenus à en appeler à l’UE pour faire de même – stratégie mise à mal par le soutien d’Orban à Dodik. A l’inverse, la réaction du Président croate Zoran Milanović, rencontrant Dodik au plus fort de la crise pour « discuter d’une représentation légitime des trois peuples constitutifs » et s’opposant aux sanctions, ainsi que le louvoiement du Premier Ministre croate Andrej Plenković sur cette question, malgré ces condamnations des « tendances sécessionnistes » en Bosnie-Herzégovine, sont plus inquiétants. Le Président serbe Aleksandar Vučić, quant à lui, s’il a certes vertement condamné ces sanctions qu’il juge malvenues, n’en est pas moins resté évasif sur son soutien au projet sécessionniste, prônant une solution qui vienne d’un « consensus entre les trois peuples constitutifs bosniens » (i.e. Bosniaques, Croates et Serbes, selon la Constitution).

Une réaction franche des démocraties libérales occidentales, et plus particulièrement de l’Union Européenne, est urgemment nécessaire : en effet, à l’instar du projet heureusement avorté « d’échange de territoires » de 2018 entre la Serbie et le Kosovo, l’absence de réaction tout comme la légitimation internationale de l’éventuelle sécession de la RS pourrait avoir des implications d’envergure, au vu de l’effet domino qu’elle pourrait déclencher non seulement à l’échelle  des divers États multiethniques des Balkans occidentaux, mais également à une échelle plus internationale.

Articles cités

BIEBER, Florian (2015), The Serbia-Kosovo Agreements: An EU Success Story?, Review of Central and East European Law, 40, 285-319.

BIEBER, Florian, KEIL, Sören (2009), Power-Sharing Revisited: Lessons Learned in the Balkans?, Review of Central and East European Law, 34, 337-360.

GREIÇEVCI, Labinot (2011), EU Actorness in International Affairs: The Case of EULEX Mission in Kosovo, Perspectives on European Politics and Society, 12(3), 283-303.

KER-LINDSAY, James (2013), Preventing the Emergence of Self-Determination as a Norm of Secession: An Assessment of the Kosovo ‘Unique Case’ Argument, Europe-Asia Studies, 65(5), 837-856.

Klix.ba (2021), Kako izgledaju “transkripti genocida”: Karadžić je naglašavao da se ne kaje zbog Srebrenice, Klix.ba, 1er mars 2021, en ligne : https://www.klix.ba/vijesti/bih/kako-izgledaju-transkripti-genocida-karadzic-je-naglasavao-da-se-ne-kaje-zbog-srebrenice/210228011 (lien consulté le 23 janvier 2022).

LAZEA, Dan D. (2015), Domestic Politics and European Integration in Serbia. The Year 2012 and the Paradox of Moderate Nationalism, Procedia. Social and Behavioral Sciences, 183, 99-104.

MARCIACQ, Florent (2020), Serbia. Looking East, Going West?. In Florian Bieber, Nikolaos Tzifakis (Eds.), The Western Balkans in The World. Linkages and Relations With Non-Western Countries (pp. 61-82), Routledge.

MAVRIKOS-AMADOU, Tina (2015) Leader-dominated Ethnic Parties and Dysfunctional Institutional Design in Bosnia-Herzegovina and Kosovo. In Sören Keil, Valery Perry (Eds.), State-Building and Democratization in Bosnia and Herzegovina, Ashgate.

Bleiburg : la messe est dite ?

Pourriez-vous imaginer l’Allemagne commémorer le massacre de SS, soldats de la Wehrmacht et civils allemands par les Soviétiques en 1945 comme celui de « Martyrs de la nation allemande » ? Plus que provocative ou rhétorique, la question paraît totalement absurde voire aberrante. C’est pourtant l’ambiguïté qui prévaut aux commémorations de Bleiburg, en Autriche, qui ont lieu chaque année en grande pompe et avec le financement de l’État croate depuis près de 30 ans – mais peut-être plus pour longtemps.

Bleiburg, c’est avant tout un lieu de mémoire, c’est-à-dire un toponyme « entre histoire et mémoire », un lieu autour duquel se cristallisent les narratifs mémoriels (Nora 1989). En bref, ce sont des piliers de la « mémoire collective », qui symbolisent un événement sujet à une injonction mémorielle, au « besoin de se remémorer ». Bleiburg, plus grande cérémonie croate de commémoration concernant des événements de la Seconde Guerre mondiale en termes de participants (Pavlaković, Brentin, Pauković 2018, p. 21), commémore les massacres perpétrés par les troupes partisanes de Josip Broz Tito dans l’immédiat après Seconde Guerre mondiale. En effet, alors que les troupes partisanes se rapprochent de Zagreb, les troupes de « l’État indépendant croate » (Nezavisna Država Hrvatska, NDH) – État fantoche sous contrôle nazi – ainsi qu’une partie de la population civile prennent la fuite vers l’Autriche, où elles espèrent trouver refuge auprès des Alliés. Parmi elles se trouvent également des unités militaires serbes, slovènes ou monténégrines, mais surtout beaucoup de membres de l’Ustaša, équivalent croate du NSDAP allemand, mis au pouvoir par Hitler après l’occupation de la Yougoslavie en avril 1941. Arrivées aux alentours du village de Bleiburg, après avoir passé la frontière autrichienne, ces personnes sont néanmoins remises aux mains des Partisans par les troupes alliées. S’ensuivent des massacres de représailles, et tout particulièrement des marches de la mort et des internements en camps à travers la nouvelle Yougoslavie socialiste. Selon les estimations les plus crédibles, les massacres auraient fait 70’000 morts, dont environ 50’000 personnes identifiées comme croates (Kolstø 2010, pp. 1156-1157, Grahek Ravančić 2009, p. 376). Il s’agit aussi bien de membres de l’Ustaša que de simples soldats enrôlés dans l’armée régulière ou de civils fuyant le communisme. Comme le souligne l’historien Ivo Goldstein, l’épisode de Bleiburg est bel et bien à considérer comme un crime de guerre et un crime contre l’humanité (Goldstein 2017, p. 106).

Occupation et division du Royaume de Yougoslavie par les forces de l’Axe. En brun, l’État indépendant croate (NDH). Source : Wikimedia Commons.

Sans surprise, Bleiburg, les marches de la mort et les exactions des troupes partisanes sont restées un tabou complet sur toute la durée de vie de la  Yougoslavie socialiste. Il y prévaudra, selon les termes de Wolfgang Hoepken, une politique de la mémoire « gelée » au profit de la mémoire officielle, qui vise à promouvoir l’idéologie officielle de « fraternité et unité » (bratstvo-jedinstvo) et à garantir la légitimité du gouvernement titiste (Hoepken 1999). La culture de la mémoire de Bleiburg se développe donc dans l’exil, principalement dans des cercles d’émigrés proches de l’Ustaša voire anciennement membres de celles-ci, qui construisent un narratif où le communisme aurait signé le début d’un « génocide » à l’encontre de la population croate (Tokić 2018, , voir p.ex. Draganović 1955).

Mais avec la mort de Tito en mai 1980 la mémoire officielle yougoslave s’effrite progressivement; et si dans un premier temps la remise en question de la mémoire officielle se fait encore dans le cadre défini par la Ligue des Communiste de Yougoslavie, comme l’a récemment démontré Jovan Byford, les narratifs sont rapidement récupérés par l’idéologie nationaliste serbe qui met l’emphase quasi exclusive sur l’idée de génocide contre le peuple serbe (Sindbaek 2012, Byford 2021).

En Croatie en revanche, c’est l’arrivée au pouvoir de Franjo Tuđman et de la Communauté Démocratique Croate (HDZ) entre 1989 et 1990 qui change la donne (Goldstein 2017, p. 99). Le nouveau président croate est lui-même un historien dissident dont l’ouvrage le plus connu, Les impasses de la réalité historique (Bespuća povijesne zbiljnosti, Zagreb 1989), est généralement considéré comme fondateur du révisionnisme croate. L’ouvrage a notamment été décrié à sa sortie par une partie des historiens pour ses déclarations polémiques et contestables sur les Juifs et leur « co-culpabilité » dans les massacres de la Seconde Guerre mondiale en Croatie – des passages intégralement retirés des traductions subséquentes (Goldstein 2017, pp. 100-101, Goldstein & Goldstein 2002, p. 57). Une fois au pouvoir, Tuđman va appeler à « l’union nationale entre les Partisans et les Oustachis » pour une Croatie indépendante (Pavlaković 2013, p. 895). Ce geste, de même que d’autres déclarations comme l’accréditation de l’Ustaša au motif qu’elle aurait  principalement cherché à réaliser le « rêve millénaire d’un État croate », est considéré par certains historiens comme la réhabilitation de facto de la NDH dirigée par l’Ustaša (Pavlaković 2010, p. 126), qui n’a néanmoins jamais été officiellement réhabilitée (Hoepken 1999, p. 215). Cette ambiguïté permettra que le vide mémoriel entourant Bleiburg soit rempli par les narratifs de la diaspora croate elle-même (Kolstø 2010, p. 1154). Les commémorations de Bleiburg, célébrées dès 1952 dans la clandestinité par cette diaspora, passent alors sous la tutelle de la République croate et prennent le nom de « Jour de Commémoration des Victimes Croates dans la Lutte pour la Liberté et l’Indépendance » (Pavlaković 2010, pp. 135-138).

Ainsi s’ouvre une nouvelle page discursive dans l’historiographie croate, dont la rhétorique est similaire en bien des points à celle du révisionnisme serbe contemporain : les massacres de la Seconde Guerre mondiale sont « dé-sécularisés », selon  les termes de l’historien Vjekoslav Perica (2002, p. 148), l’identité des victimes devient exclusivement nationale, et c’est l’idée de génocide qui devient le « thème cardinal » du discours mémoriel (Sindbaek 2012). Les marches de la mort sont ainsi rebaptisées « Chemins de Croix » (Križni Put), une référence explicite à la souffrance christique, et les victimes deviennent des « martyrs » morts « pour le rêve étatique croate » (Pavlaković 2010, p. 129), tandis que la multiethnicité des victimes est entièrement effacée au profit de l’emphase exclusive sur les victimes croates (Pavlaković 2010, pp. 131-132). Le tout est alors qualifié, selon un texte publié en 2007 par le magazine ecclésiastique croate Narod, comme « le plus sérieux des génocides dans l’histoire de la race humaine » (cité dans Kolstø 2010, p. 1166). Comme le souligne Pål Kolstø, l’introduction du martyr « promeut le massacre de Bleiburg d’un niveau criminel à un niveau apocalyptique » (Kolstø 2010, p. 1169).

C’est ainsi que s’opère non seulement une appropriation mémorielle de l’Holocauste, comme le souligne Jelena Subotić (2019, p. 9), mais, plus encore, une véritable liquidation mémorielle, où l’Holocauste perd toute sa dimension de judéocide. Car en effet, le révisionnisme croate fait de Bleiburg un « contre-toponyme » à celui « concurrent » de Jasenovac (Benčić & Odak 2016, p. 811), qui fut le seul camp de travail et d’extermination du Troisième Reich opéré par des autochtones, en l’occurrence membres de l’Ustaša, devenu symbole de l’Holocauste dans la région (Goldstein 2018). Ainsi, là où le nombre de victimes de Bleiburg et des marches de la mort est constamment augmenté pour atteindre selon les affirmations les plus improbables et les moins étayées un demi-million de victimes, toutes croates (Kolstø 2010, p. 1156), celui des victimes du camps croate de Jasenovac, principalement serbes, juives et roms, et plus généralement le nombre des victimes de l’Holocauste en NDH est constamment réduit (McDonald 2002, pp. 160-182). Plus encore, l’Ustaša – fusionnée pour l’occasion avec « la nation croate » – est complètement dissociée d’une quelconque participation à l’Holocauste, dont la responsabilité est imputée aux seuls allemands (Subotić 2019, p. 26). Comme l’a souligné Pål Kolstø, le martyr enduré à Bleiburg prend une dimension expiatoire, qui absout la nation des crimes perpétrés (Kolstø 2010, p. 1154, Tokić 2018, p. 83). Certains auteurs, tels que Franjo Tuđman lui-même, parleront même à propos de Jasenovac de « mythe » voire de « mystification » dont le but serait de discréditer la « nation croate » toute entière (voir par exemple Tuđman 1990, p. 72 ou Mrkoci & Horvat 2008 pp. 17-18). Reste cependant à noter que Tuđman lui-même a critiqué dans ses écrits l’existence d’un « mythe » de Bleiburg et une exagération du nombre de victimes (Grahek Ravančić 2008, p. 851) et n’a jamais assisté en personne aux commémorations de Bleiburg (Kolstø 2010, p. 1165).

Procession religieuse à Bleiburg. Source : Balkan Insight/EPA-EFE/ALEX HALADA.

La « dé-sécularisation » de la commémoration de Bleiburg doit beaucoup à sa récupération progressive par l’Église Catholique croate, qui a bâti sur celle-ci une véritable « martyrologie » (Kolstø 2010, p. 1166). En effet, des membres de celle-ci ont participé à l’événement dès les premières commémorations clandestines des années 1950 ; puis l’Église elle-même le prend en mains  à partir des  années 1990, grâce à « l’officialisation » induite par le financement de l’État croate, pour le transformer en messe de grande affluence, à laquelle participent les plus hauts dignitaires ecclésiastiques croates. En 2007 par exemple, c’est l’Archevêque de Zagreb en personne qui mène la cérémonie (Kolstø 2010, p. 1167). Dans la rhétorique d’une célébration des « martyrs de la nation croate », la différence entre les simples civils et les dignitaires de l’Ustaša – qui ont mené une politique génocidaire acharnée contre les Serbes, Juifs et Roms (Dulić 2006) – devient pour le moins confuse (Pavlaković 2010, p. 129). Comme le souligne l’historien Vjeran Pavlaković, ce sont principalement des groupes extra-académiques comme l’Église Catholique croate, la Garde Honorifique de Bleiburg, association organisatrice de l’événement, ou encore des politiciens croates qui ont construit le narratif entourant Bleiburg, laissant dans les marges du discours les historiens – et en particulier ceux qui remettent ce narratif en question (Pavlaković 2010, p. 127). Ainsi, si l’on n’en est aujourd’hui plus aux discours promouvant l’idée d’une « Grande Croatie » comme ce fut le cas dans les années 1990 (Pavlaković 2010, p. 136), la très forte présence de symboles oustachis parmi les participants continue de faire chaque année de la commémoration un sujet de scandale (Pavlaković, Brentin, Pauković 2018, pp. 25-28). Par ailleurs, comme l’a récemment souligné une étude sur les discours prononcés à Bleiburg depuis 2014, l’Ustaša et la NDH n’ont jamais été condamnées en elles-mêmes à la cérémonie, contrairement au communisme (Pavlaković, Brentin, Pauković 2018, p. 14).

Mais pour l’Autriche, où se déroule la cérémonie, la coupe semble être pleine, et la tenue de la commémoration et de la messe de Bleiburg est désormais mise sur la sellette. Depuis quelques années, les oppositions se sont amassées contre la tenue de l’événement. L’Église Catholique autrichienne elle-même a voulu l’interdire en 2019, amenant à une intervention des autorités croates pour maintenir la cérémonie (Balkan Insight 2020a). La même année, le Ministère de l’Intérieur autrichien tentait par ailleurs d’interdire les symboles oustachis de la commémoration (Balkan Insight 2020b). Enfin, en mai 2020, alors que l’événement était annulé du fait de la pandémie de coronavirus, les groupes verts, socialistes, libéraux et conservateurs au Parlement autrichien ont exprimé via une résolution non-contraignante leur opposition à la tenue de l’événement – une prise de position par ailleurs saluée par le Congrès Juif Mondial, qui soulignait la problématique de la « glorification de “héros” du mouvement pro-Nazi [de l’Ustaša] » (Balkan Insight 2020c, Balkan Transitional Justice 2020). Mais des mesures plus déterminantes semblent aujourd’hui finalement s’annoncer : un rapport d’experts sur la question rendu au Ministère de l’Intérieur autrichien en novembre 2021 a clairement appelé celui-ci à interdire la commémoration à cause de l’affichage de symboles nazis et le fait que « le but de l’événement est la commémoration d’un régime fasciste », pratiques prohibées par l’article 9 du Traité d’État autrichien signé en 1955 (Bericht der ExpertInnengruppe « Bleiburg » 2021, p. 103). Avec la très récente accession au poste de Chancelier du Ministre de l’Intérieur Karl Nehmanner à qui ce rapport était destiné, et qui a lui-même affirmé avec force qu’en Autriche « il n’y a pas de place pour la glorification d’un régime terroriste », des mesures effectives semblent ainsi à bout touchant (Jutarnji List, 2021).

Exemple de symboles de l’Ustaša présents à la commémoration. Source : https://www.parlament.gv.at/PAKT/VHG/XXVII/A/A_00604/fnameorig_800296.html

La messe est-elle donc dite pour les  célébrations à Bleiburg ? Peut-être pas : comme l’ont souligné les journalistes Danijel Majić et Krsto Lazarević dans un récent épisode de leur podcast Ballaballa-Balkan, le rapport laisse la porte ouverte à une reprise des commémorations si les signes et la rhétorique incriminés en étaient interdits. Si une telle mesure de la part des organisateurs n’est pas impossible, elle restera très difficile à mettre efficacement en place, au vu de l’importante présence de ces symboles à la commémoration. Par ailleurs, il ne fait pas de doute qu’en cas d’interdiction de commémorer, l’événement sera tout simplement « rapatrié ». En 2020, la cérémonie ainsi à été déplacée à Sarajevo, provoquant d’importantes manifestations, puis dans l’Église des Martyrs croates du village croate d’Udbina en 2021. C’est désormais cette seconde location qui est pressentie pour accueillir l’événement si besoin (tportal.hr 2021). Reste de ce débat qu’il semble malheureusement plus important pour certains de préserver les symboles inacceptables d’un régime génocidaire affilié au Troisième Reich plutôt que d’abandonner ceux-ci au profit du recueil et de la commémoration légitimes des victimes innocentes des massacres perpétrés par les Partisans.

Ainsi, non seulement il est à attendre que la commémoration continue sous une forme ou une autre, et probablement avec les mêmes polémiques, mais surtout il est clair que la sur-saillance des questions de mémoire collective dans la sphère publique, débats qui aujourd’hui encore phagocytent très souvent les questions politiques plus concrètes, ne sera que peu altérée par la décision finale du gouvernement autrichien.

Ouvrages révisionnistes cités:

DRAGANOVIĆ, Krunoslav (1955), The Biological Extermination of Croats in Tito’s Yugoslavia. In BONIFAČIĆ, Antun F., MIHANOVICH, Clement (Eds.), The Croatian Nation. In Its Struggle for Freedom and Independence. A Symposium by Seventeen Croatian Writers, Chicago « Croatia » Cultural Publishing Center, pp.293-308.

MRKOCI, Vladimir et HORVAT, Vladimir (2008), Ogoljena laž logora Jasenovac , Naklada E.Čić.

TUĐMAN, Franjo (1990), Bespuća povijesne zbiljnosti. Rasprava o povijesti i filozofiji zlosilja, Nakladni Zavod Matice Hrvatske.

Articles de journaux

HINA (tportal.hr 2021), Sabor bi komemoraciju iz Bleiburga preselio u Udbinu, tportal.hr, 25 novembre 2021, en ligne :    https://www.tportal.hr/vijesti/clanak/sabor-bi-komemoraciju-iz-bleiburga-preselio-u-udbinu-20211125/print (Lien consulté le 10 novembre 2021).

MILEKIĆ, Sven (Balkan Insight 2020a), Croatia has Tarnished its Image Over the Bleiburg Mass, Balkan Insight, 25 juin 2020, en ligne :     https://balkaninsight.com/2020/06/25/croatia-has-tarnished-its-image-over-the-bleiburg-mass/ (Lien consulté le 10 novembre 2021).

PAVIĆ, Snježana (Jutarnji List 2021), Austrija će tražiti uklanjanje spomen obilježja na Bleiburgu: ‘Veliča se fašistička država NDH‘, Jutarnji List, 24 novembre 2021, en ligne :    https://www.jutarnji.hr/vijesti/hrvatska/austrija-ce-traziti-uklanjanje-spomen-obiljezja-na-bleiburgu-velica-se-fasisticka-drzava-ndh-15124154 (Lien consulté le 10 novembre 2021).

RUDIĆ, Filip (Balkan Insight 2020b), Austria Bans Two Croatian Ustasa Symbols, Balkan Insight, 13 février 2019, en ligne :     https://balkaninsight.com/2019/02/13/austria-bans-two-croatian-ustasa-symbols/ (Lien consulté le 10 novembre 2021).

VLADISAVLJEVIĆ, Ana (Balkan Insight 2020c), Austrian MPs Vow to Ban Croats’ ‘Ultranationalist’ Bleiburg Events, Balkan Insight, 22 juin 2020, en ligne :     https://balkaninsight.com/2020/06/22/austrian-mps-vow-to-ban-croats-ultranationalist-bleiburg-events/ (Lien consulté le 10 novembre 2021).

VLADISAVLJEVIĆ, Ana (Balkan Transitional Justice 2020), Jewish Congress Hails Austrian Move to Ban WWII Bleiburg Event, Balkan Transitional Justice, 2 juin 2020, en ligne :     https://balkaninsight.com/2020/06/02/jewish-congress-hails-austrian-move-to-ban-wwii-bleiburg-event/ (Lien consulté le 10 novembre 2021).

Articles et ouvrages scientifiques cités:

BENČIĆ, Adriana, ODAK, Stipe (2016), Jasenovac : A Past That Does Not Pass. The Presence of Jasenovac in Croatian and Serbian Collective Memory of Conflict, East Europeans Politics and Societies and Cultures, 30(4), 805-829.

BYFORD, Jovan (2021), Picturing Genocide in the Independent State of Croatia. Atrocity Images and the Contested Memory of the Second World War in the Balkans, Bloomsbury.

DULIĆ, Tomislav (2006), Mass Killing in the Independent State of Croatia, 1941-1945. A case for Comparative Research, Journal of Genocide Research, 8(3), 255-281.

GOLDSTEIN, Ivo (2017), Croatia and Yugoslavia in the Cleft between Totalitarianisms, Zeitschrift für Religions- und Geistesgeschichte, 69(1), 89-108.

GOLDSTEIN, Ivo (2018), Jasenovac, Fabrika.

GOLDSTEIN, Ivo, GOLDSTEIN, Slavko (2002), Revisionism in Croatia: The Case of Franjo Tuđman, East European Jewish Affairs, 31(1), 52-64.

GRAHEK RAVANČIĆ, Martina (2008), Razmišljanja o broju pogubljenih i stradalih na Bleiburgu i križnom putu, Časopis za suvremenu povijest, 40(3), 851-868.

GRAHEK RAVANČIĆ, Martina (2009), Bleiburg i Križni Put 1945. Bleiburg i Križni Put u Historiografiji, Publicistici i Memoarskoj literaturi, Hrvatski Institut za Povijest.

HOEPKEN, Wolfgang (1999), War, Memory, and Education in a Fragmented Society: The Case of Yugoslavia, East European Politics and Societies, 13(1), 190-227.

KOLSTØ, Pål (2010), Bleiburg: The Creation of a National Martyrology, Europe-Asia Studies, 62(7), 1153-1174.

MCDONALDS, Bruce (2002), Balkan Holocausts? Serbian and Croatian Victim-Centred Propaganda and the War in Yugoslavia, Manchester University Press.

NORA, Pierre (1989), Between Memory and History: Les Lieux de Mémoire, Representations, 26, 7-24.

PAVLAKOVIĆ, Vjeran (2010), Deifying the Defeated: Commemorating Bleiburg since 1990, Centre international de formation européenne, 357(3), 125-147.

PAVLAKOVIĆ, Vjeran (2013), Symbols and the culture of memory in Republika Srpska Krajina, Nationalities Papers, 41(6), 893-909.

PAVLAKOVIĆ, Vjeran, BRENTIN, Dario, PAUKOVIĆ, Davor (2018), The Controversial Commemoration: Transnational Approaches to Remembering Bleiburg, Croatian Political Science Review, 55(2), 7-32.

SINDBÆK, Tea (2012), Usable History? Representations of Yugoslavia’s Difficult Past from 1945 to 2002, Aarhus University Press.

SUBOTIĆ, Jelena (2019), Yellow Star, Red Star. Holocaust Remembrance After Communism, Cornell University Press.

TOKIĆ, Mate Nikola (2018), Avengers of Bleiburg: Émigré Politics, Discourses of Victimhood and Racial Separatism during the Cold War, Croatian Political Science Review, 55(2), 71-88.

Zrenjanin, ce qu’il en coûte de dépendre de la Chine

L’affaire a commencé début novembre, avec un rapport du Centre d’analyse et d’enquête de Voïvodine (VOICE), suivie d’un reportage de la chaîne d’informations N1, qui révélaient les conditions de vie inhumaines de plus de 500 travailleurs détachés vietnamiens et chinois de l’entreprise Linglong à Zrenjanin, dans la province autonome de Voïvodine en Serbie : pas de chauffage ni d’eau chaude, peu voire pas d’électricité, une vie au milieu des déchets et des rats, dans des infrastructures totalement insalubres (VOICE 06.11.2021, N1 12.11.2021)

C’est avec le communiqué commun de deux ONG locales luttant contre le trafic d’êtres humains, A11 et ASTRA, que l’affaire prend de l’ampleur : en plus des conditions de vie précitées s’ajoute encore (entre autres) la rétention des passeports par l’employeur jusqu’au jour de la visite des ONG, l’annulation de la paye d’un mois complet en cas d’absence un seul jour de travail sur les 26 exigés mensuellement, la déduction du matériel de travail du salaire des employés ou encore le déplacement en secret des employés vers une nouvelle location (A11 17.11.2021). Bref, les deux ONG, pour qui la question du trafic d’êtres humains et de l’exploitation au travail se pose clairement, en appellent alors aux institutions serbes compétentes. Relayées par de nombreuses figures politiques internationales à l’instar d’un groupe d’eurodéputés sociaux-démocrates, verts et libéraux menés par l’eurodéputée verte et Rapporteuse au Parlement européen pour le Kosovo Viola von Cramon (Euractiv 22.11.2021), ces dénonciations ne pouvaient plus être ignorées par les autorités serbes.

Logement de travailleurs détachés de Linglong à Zrenjanin. Source : N1 Srbija.

Dès lors que des acteurs internationaux les interpellaient, les réactions des acteurs et actrices politiques serbes qui avaient jusque-là tardé ne se sont donc plus faites attendre. Une première stratégie, déployée par la Première Ministre Ana Brnabić et le Président Aleksandar Vučić, a tout d’abord été de relativiser les conditions de vie rapportées par les ONG et médias indépendants (Politika 18.11.21, Danas 19.11.2021). Une seconde stratégie, a été de contre-attaquer : c’est l’approche pour laquelle a opté le Ministre des Affaires Étrangères Nikola Selaković, qui a vilipendé les déclarations « anti-serbes et anti-chinoises » (sic) de Viola von Cramon (personnellement citée) sur le compte Twitter officiel de son Ministère (voir ici), tandis que la Première Ministre elle-même déclarait sans sourciller que « dans tout ce qui peut nuire à la Serbie, vous trouverez Viola von Crammon » (Politika 18.11.21). Néanmoins, malgré ces réactions véhémentes et le suivi en continu du dossier par les derniers rares journaux indépendants tels Danas ou Nova.rs, les principaux médias du pays et les tabloïds à grande circulation proches du gouvernement (Informer, Kurir, Alo) n’ont tout simplement fait aucune mention de l’affaire. Bref, circulez y’a rien à voir.

Zrenjanin n’est pourtant pas un cas isolé en Serbie. Un reportage du média indépendant Balkan Insight dévoilait déjà en janvier 2021 des conditions de travail tout aussi inhumaines que celles de Linglong Zrenjanin dans une autre ville serbe, Bor (Balkan Insight 26.01.2021). Comme l’explique Saša Dragoljo, auteur de ladite enquête, cette situation fait suite à l’adoption en septembre 2018 de la Loi de confirmation de l’accord sur la sécurité sociale entre les gouvernements chinois et serbes. Selon celle-ci, le Code du travail serbe est suspendu pour les travailleurs détachés chinois travaillant en Serbie, qui sont alors soumis pour une période de deux ans au code du travail chinois (voir Art. 7) – un cas inquiétant d’extraterritorialité, au vu des « largesses » permises par la législation du travail chinoise.

Comment expliquer un auto-sabotage aussi grave de la souveraineté serbe en matière de droit du travail ? La réaction précitée de Vučić sur la situation de Linglong n’est pas sans intérêt : tout en reconnaissant vaguement certains abus, il ajoute sans transition qu’il ne « faut pas détruire les investissements chinois dans la région », citant notamment le cas de Smederevo (Danas 19.11.2021). Smederevo, c’est l’emblème des nouvelles relations engagées entre la Chine et la Serbie depuis 2013 : aciérie en faillite depuis le début du millénaire, c’est le groupe chinois Helsteel qui l’acquiert en 2016, sous des airs de sauveur, faisant ainsi la première acquisition d’une usine en Serbie par la Chine (investissement direct à l’étranger dit « Brownfield ») et redorant l’image de la nouvelle puissance montante dans le pays (Prelec 2020b p. 12).

Le complexe de Smederevo. Source : WikiCommons

Smederevo, loin d’être un cas anecdotique, est le symbole de l’actuelle tentative de réorientation politique et économique de la Serbie vers la Chine. En effet, bien qu’elle dépende encore indéniablement de l’Union européenne et de ses États-membres en ce qui concerne les flux de capitaux et aides économiques, la Serbie est l’économie des Balkans qui s’est le plus tournée vers la Chine au cours des dernières dernières années (Bonomi & Uvalić 2020). Si, par son financement d’importants projets d’infrastructures, la Chine représente une claire opportunité pour les pays de la région (Vangeli 2020, Bonomi & Uvalić 2020), il faut garder à l’esprit l’aspect corrosif des capitaux investis, pour reprendre la formulation de la politologue Tena Prelec (2020) : l’allocation des fonds est souvent opaque, nourrissant les cercles de corruption et de clientélisme domestiques, en contrepartie d’une certaine cécité des autorités face aux abus dans les entreprises chinoises, comme dans les cas de Zrenjanin et de Bor. La Chine construit par ailleurs son attractivité en se présentant comme un acteur prêt à soutenir économiquement la région sans exigence de démocratisation, et en fournissant des fonds souvent plus rapidement disponibles que ceux de l’Union européenne, « ralentis » par tout le processus de vérification de leur allocation et utilisation (Vuksanović 2019, p. 27). La nouvelle puissance montante représente donc une opportunité à plusieurs niveaux pour les politiciens de la région, qui coopèrent avec la Chine aussi bien par utilitarisme économique que par opportunisme politique.

Car la portée de ce tournant ne se limite pas à la sphère économique : comme l’a montré la diplomatie du vaccin déployée dès janvier 2021 (voir notre article à ce sujet ici), le tournant pro-chinois du régime d’Aleksandar Vučić s’est également ressenti dans la rhétorique du gouvernement serbe. Si celui-ci n’a pas abandonné son discours pro-européen dans la communication continue sur les réseaux officiels, d’une visibilité restreinte, il a en revanche créé et utilisé des moments de grande saillance médiatique pour mettre en avant l’aide chinoise – au détriment d’un autre allié de longue date de la Serbie : la Russie (Vuksanović 2020). On se rappellera ainsi des images de Vučić embrassant le drapeau chinois en mars 2020 ou de ses déclarations qu’il « n’y a pas de solidarité européenne » et que la Serbie ne pouvait désormais plus compter que sur l’aide chinoise (The Guardian 13.04.2021).

Cette campagne de communication a fait  son effet sur l’opinion publique. En mars 2020, un sondage estimait que près de 40 % des serbes considéraient la Chine comme le principal soutien international de la Serbie, et non l’Union européenne (RFE/RL 09.06.2020). Un sondage similaire publié par le Belgrade Center for Security Policy en octobre 2020 estimait que 75 % des sondés considéraient que c’est la Chine qui avait le plus aidé la Serbie dans la crise pandémique – une opinion pourtant démentie par les chiffres, selon les auteurs de l’enquête (Bjeloš et alii 2020).

Le Président Aleksandar Vučić embrasse un drapeau chinois en mars 2020.
Source : Informer.rs

Comment comprendre ce tournant économique et politique ? L’effet de l’influence d’acteurs autoritaires sur des démocraties dites « non-consolidées » et de régimes « hybrides » à l’instar de la Serbie (Freedom House 2021) a été au centre de l’attention de nombreuses recherches depuis la fin de la Guerre Froide (Levitsky & Way 2010, Tolstrup 2014, Walker & Ludwig 2017). La conclusion est généralement la même : des liens forts avec une puissance autoritaire comme la Chine ou la Russie tendent à favoriser le développement de régimes à tendances autoritaires, quand ce ne sont pas les élites politiques locales elles-mêmes qui cherchent à promouvoir les « valeurs » de ces régimes à leur propre avantage (Tolstrup 2014). C’est là exactement le jeu que joue Aleksandar Vučić, dont le tournant autoritaire a été déjà largement souligné sous tous ses angles par la communauté scientifique (voir Bieber 2020).

Car présenter la Chine comme un modèle de développement économique et d’efficience, c’est en promouvoir chez soi le régime politique. Au-delà, des exemples de Zrenjanin et Bor, d’autres projets ont créé la controverse, à l’instar de « Safe City », pour lequel le géant chinois Huawei a obtenu un contrat visant au déploiement – momentanément ralenti par l’opposition citoyenne – de caméras de surveillance, capables de reconnaissance faciale ou d’identification de plaques d’immatriculation, dans toute la ville de Belgrade (Euronews 09.07.2021).

Ainsi, Zrenjanin, Bor ou Safe City ne sont peut-être que les prémices d’un changement en profondeur entamé par le régime d’Aleksandar Vučić, une réorientation vers des soutiens autoritaires qui a déjà aujourd’hui un effet corrosif sur l’État de droit en Serbie. Si éviter un aggravement de ce délitement démocratique n’est pas possible sans la mobilisation de la société civile, il est crucial que celle-ci soit clairement épaulée par les acteurs pro-démocratiques internationaux, à commencer par l’Union européenne, qui ne peut se permettre de voir un pays candidat s’éloigner autant des valeurs centrales de l’Union. Mais la réponse de l’UE, si elle doit être ferme, doit également être rapide, tant que l’opinion publique serbe soutient encore le processus d’adhésion – car, avec le dépérissement des perspectives d’adhésion, ce soutien s’amenuise d’année en années pour se reporter sur des acteurs comme la Chine. Une telle réponse demande néanmoins une position claire et critique de la part du Parti Populaire Européen (PPE) vis-à-vis du Parti Progressiste Serbe (SNS) d’Aleksandar Vučić qui lui est affilié : car la politique de silence obstiné du PPE qui prévaut à ce jour face à la lente mais certaine érosion démocratique en Serbie risque de créer un précédent qui coûtera cher au futur du projet européen.

Sources :

       1. Articles de journaux cités

A11 (17.11.2021), Request for the urgent reaction of the competent institutions in case of potential human trafficking for the purpose of labor exploitation of workers from Vietnam engaged in the company Linglong, A11 – Initiative for economic and social rights, 17 novembre 2021, en ligne :    https://www.a11initiative.org/en/request-for-the-urgent-reaction-of-the-competent-institutions-in-case-of-potential-human-trafficking-for-the-purpose-of-labor-exploitation-of-workers-from-vietnam-engaged-in-the-company-linglong/ (lien consulté le 22 novembre 2021).

COELHO, C. (09.06.2020), Who Gives the Most Aid to Serbia?, Radio Free Europe / Radio Liberty, 9 juin 2020, en ligne :    https://www.rferl.org/a/who-gives-the-most-aid-to-serbia-/30660859.html (lien consulté le 22 novembre 2021).

Danas.rs (19.112021), Vučić: Ne razumem medijsko-političku kampanju protiv Linglonga, Danas, 19 novembre 2021, en ligne :    https://www.danas.rs/vesti/ekonomija/vucic-ne-razumem-medijsko-politicku-kampanju-protiv-linglonga/ (lien consulté le 22 novembre 2021).

DRAGOLJO, Saša (26.01.2021), “Like Prisoners”: Chinese Workers in Serbia Complain of Exploitation, Balkan Insight, 26 janvier 2021, en ligne :        https://balkaninsight.com/2021/01/26/like-prisoners-chinese-workers-in-serbia-complain-of-exploitation/# (lien consulté le 22 novembre 2021).

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GOMEZ, Julian (09.07.2021), Caméras intelligentes à Belgrade : les citoyens sont-ils suivis à la trace ?, Euronews, 9 juillet 2021, en ligne :     https://fr.euronews.com/2021/07/09/cameras-intelligentes-a-belgrade-les-citoyens-sont-ils-suivis-a-la-trace (lien consulté le 22 novembre 2021).

GOTEV, Georgi (22.11.2021), MEPs denounce ‘slave’ labour conditions in Serbia, Euractiv, 22 novembre 2021, en ligne :     https://www.euractiv.com/section/enlargement/news/meps-denounce-slave-labour-conditions-in-serbia/ (lien consulté le 22 novembre 2021).

PAVKOV, Ksenija (12.11.2021), Vijetnamski radnici iz Linglonga: Nemamo vodu ni struju, sve je loše i prljavo, N1 Srbija, 12 novembre 2021, en ligne :     https://rs.n1info.com/vesti/vijetnamski-radnici-iz-linglonga-nemamo-vodu-ni-struju-sve-je-lose-i-prljavo/ (lien consulté le 22 novembre 2021).

Politika (18.11.2021), Brnabićeva: Insistiramo da radnici u Linglongu imaju bolje uslove, Politika, 18 novembre 2021, en ligne :     https://www.politika.rs/sr/clanak/492511/Ekonomija/Brnabiceva-Insistiramo-da-radnici-u-Linglongu-imaju-bolje-uslove (lien consulté le 22 novembre 2021).

VOICE (06.11.2021), Više od 750 Vijetnamaca i Kineza u industrijskoj zoni Zrenjanin: Beznađe nevidljivih, Vojvođansko Istraživačko-Analitički Centar, 06 novembre 2021, en ligne :     https://voice.org.rs/vise-od-750-vijetnamaca-i-kineza-u-industrijskoj-zoni-zrenjanin-beznade-nevidljivih/ (lien consulté le 22 novembre 2021).

WALKER, Shaun (2020), Coronavirus diplomacy: how Russia, China and EU vie to win over Serbia, The Guardian, 13 avril 2020, en ligne :    https://www.theguardian.com/world/2020/apr/13/coronavirus-diplomacy-how-russia-china-and-eu-vie-to-win-over-serbia (last accessed on November 10th, 2021).

       2. Études citées

BIEBER, Florian (2020), The Rise of Authoritarianism in the Western Balkans, Palgrave McMillan.

BJELOŠ, Maja, VUKSANOVIĆ, Vuk and ŠTERIĆ, Luka (2020), Mnoga lica srpske spoljne politike. Javno mnjenje i geopolitičko balansiranje, Beogradski centar za bezbednosnu politiku.

BONOMI, Matteo and UVALIĆ, Milica (2020), The economic developments of the Western Balkans: the importance of non-EU actors. In Florian Bieber and Nikolaos Tzifakis (Eds.), The Western Balkans in The World. Linkages and Relations With Non-Western Countries (pp. 36-58), Routledge.

LEVITSKY, Steven and WAY, Lucian (2010), Competitive authoritarianism. Hybrid regimes after the Cold War, Cambridge University Press.

PRELEC, Tena (2020a), The Vicious Circle of Corrosive Capital, Authoritarian Tendencies and State Capture in the Western Balkans, Journal of Regional Security, 15(2), 167-198.

PRELEC, Tena (2020b), “Our brothers”, “our saviours”: The importance of Chinese investment for the Serbian government’s narrative of economic rebound, Western Balkans at the Crossroads: Analytical study, Prague Security Studies Institute.

TOLSTRUP, Jakob (2014), External Influence and Democratization: Gatekeepers and Linkages, Journal of Democracy, 25(4), 126-138.

VANGELI, Anastas (2020), China: a new geo-economic approach to the Balkans. In Florian Bieber and Nikolaos Tzifakis (Eds.), The Western Balkans in The World. Linkages and Relations With Non-Western Countries (pp. 225-240), Routledge.

VUKSANOVIĆ, Vuk (2019), Serbia. In David Shullman (Ed.), Chinese Malign Influence and the Corrosion of Democracy. An Assessment of Chinese Influence in Thirteen Key Countries (pp. 25-30), International Republican Institute

VUKSANOVIĆ, Vuk (2020), From Russia With Love? Serbia’s Lukewarm Reception of Russian Aid and Its Geopolitical Implications, LSE Ideas.

VUKSANOVIĆ, Vuk (2021), Zmaj sleće u Beograd: Pokretači kinesko-srpskog partnerstva, LSE Ideas & Beogradski centar za bezbednosnu politiku.

WALKER, Christopher and LUDWIG, Jessica (2017), From “Soft Power” to “Sharp Power”. Rising Authoritarian Influence in the Democratic World. In International Forum For Democratic Studies (Ed.), Sharp Power. Rising Authoritarian Influence, National Endowment for Democracy.

La stratégie sécessionniste – encore une fois

La Bosnie-Herzégovine est-elle au bord de la guerre civile ? C’est ce que la lecture des nombreux portails d’informations de la région peut laisser à penser. Chaque jour, de nouvelles brèves sont publiées avec des déclarations alarmantes de Milorad Dodik, membre serbe de la Présidence tripartite fédérale bosnienne, qui menace désormais de retirer l’entité serbe de Bosnie-Herzégovine, la Republika Srpska (RS), des institutions fédérales du pays, de former une armée propre à la RS, et, in fine, de faire purement et simplement sécession de l’État fédéral.

Carte de la Bosnie-Herzégovine. En rouge, l’entité Republika Srpska (RS). (Source : Wikipedia)

Mais si la validité ou la faisabilité de la majorité des déclarations de Dodik semble douteuse à de nombreux égards (BIRN 2021), le fond de la question n’est pas là.

La situation est en réalité comparable à la récente escalation à la frontière serbo-kosovare : la révocation des plaques d’immatriculation à l’origine de celle-ci précédait de quelques semaines seulement les élections locales kosovares où le parti gouvernemental Vetëvendosje se trouvait en difficulté (Courrier des Balkans 2021), et précédait également de quelques mois les élections présidentielles ainsi que potentiellement parlementaires en Serbie, où le Président Aleksandar Vučić espère étendre et confirmer son emprise sur le pays (Danas 2021).

En Bosnie-Herzégovine, des élections générales sont en effet prévues pour 2022, malgré des difficultés à trouver un accord pour la révision de la loi électorale – et Milorad Dodik n’a, depuis sa seconde accession au pouvoir en 2006, jamais été dans une position aussi difficile. Son parti, l’Alliance des sociaux-démocrates indépendants (SNSD), perd son électorat élection après élection, et ses résultats aux élections locales de 2020 n’annoncent pour lui rien de bon pour 2022 : si le parti s’est maintenu et a même progressé dans les régions rurales, il a perdu plusieurs de ses bastions historiques et en particulier Banja Luka, capitale politique de l’entité, dont le maire est désormais la figure montante de l’opposition serbe, Draško Stanivuković (Danas 2020, Balkan Insight 2020). Les partis de ladite opposition ont par ailleurs engagé des discussions pour une alliance commune contre le SNSD, y compris avec d’autres partis bosniens au niveau de l’État fédéral, bien que la coalition s’annonce d’emblée compliquée (Klix.ba 2021a).

Mais ce n’est pas la première fois que Dodik abuse de la rhétorique sécessionniste, loin, très loin de là – c’est là le fer de lance de la stratégie politique de celui-ci depuis plus de 15 ans (Toal 2013). Comme l’a souligné le politologue Florian Bieber dans un ouvrage récent sur la montée de l’autoritarisme dans les Balkans occidentaux, les politiciens de la région, Dodik en tête, ont fréquemment généré ou instrumentalisé des crises pour « suspendre » le cours normal de la politique en leur faveur et se maintenir ainsi au pouvoir (Bieber 2020, p. 92). Ironiquement, comme nous l’avons souligné ailleurs (voir ici), ces crises profitent parfois également à des acteurs a priori rivaux, mais qui bénéficient également du système ethnocratique dont les crises garantissent la pérennité.

Une réelle sécession de la RS est ainsi pour le moment plutôt douteuse : celle-ci ne fait de loin pas l’unanimité au sein des élites politiques nationalistes de l’entité (Oslobođenje 2021), encore moins au sein des forces armées que Dodik prétend mobiliser en soutien, comme une lettre anonyme publiée par l’opposition serbe semblerait indiquer (Klix.ba 2021b).

Les conséquences d’une telle sécession seraient par ailleurs tout simplement catastrophiques pour la Republika Srpska nouvellement indépendante ou pour la Serbie à laquelle elle se serait rattachée : l’actuelle entité, qui est déjà l’une des régions les plus pauvres des Balkans occidentaux, risquerait alors d’importantes sanctions internationales, l’aide et les investissements européens restant à ce jour les principaux capitaux entrant (Uvalić 2019). Outre sa très probable transformation en périphérie négligée en cas de rattachement à la Serbie ou la douteuse viabilité de son territoire éclaté en cas d’indépendance (voire carte), la RS n’aurait alors comme principal –voire seul allié– que la Russie de Vladimir Poutine – une force politique qui, malgré les peurs qu’elle suscite et bien qu’elle sache jouer sa « main » stratégiquement, reste un acteur aux atouts faibles, tout particulièrement au niveau économique (Bechev 2017 & 2020).

Il ne faut néanmoins pas s’y tromper : c’est bien une (nouvelle) crise politique majeure qui se déroule en ce moment en Bosnie-Herzégovine, ne serait-ce que pour le fait que Milorad Dodik soit allé jusqu’à demander au Ministre des Affaires étrangères russe Sergeï Lavrov si son pays soutiendrait militairement la sécession de l’entité serbe (Istraga.ba 2021). En parallèle, le boycott des institutions par la majorité des membres de la classe politique serbe, pour des raisons tierces, reste d’actualité, contribue aux tensions, et continue de paralyser un État qui fonctionne à peine au quotidien (Balkan Insight 2021a). Enfin, comme lors de l’escalade à la frontière kosovare, il y a un réel risque d’une escalade des tensions inter-ethniques au sein-même de la population bosnienne : au Kosovo, une descente de police quelques jours à peine après le retrait des troupes de la frontière serbe a ainsi provoqué un regain brutal des tensions dans la jeune république (Balkan Insight 2021b).

Mais malgré ce clair danger, il ne faut malgré tout pas perdre de vue un point essentiel : dans l’escalade politique en cours, ce n’est pas le bien-être des citoyens de l’entité serbe que Milorad Dodik a devant les yeux, mais bien sa seule survie politique.

Sources :

AVDIĆ, Avdo, « Tokom beogradskog sastanka sa Sergejem Lavrovim: Milorad Dodik od Rusije tražio pomoć u naoružanju », Istraga.ba, 14 octobre 2021, en ligne : https://istraga.ba/tokom-beogradskog-sastanka-sa-sergejem-lavrovim-milorad-dodik-od-rusije-trazio-pomoc-u-naoruzanju/ (consulté le 18 octobre 2021).

BECHEV, Dimitar, Rival Power. Russia in Southeast Europe, London : Yale University Press, 2017.

BECHEV, Dimitar, « Russia: Playing a Weak Hand Well », in BIEBER, Florian & TZIFAKIS, Nikolaos (eds.), The Western Balkans in the World. Linkages and Relations with Non-Western Countries, New York : Routledge, 2020, pp. 187-204.

BIEBER, Florian, The Rise of Authoritarianism in the Western Balkans, [s. lieu] : Palgrave Macmillan (coll. New Perspectives on South-East Europe), 2020.

BIRN, « BIRN Fact-Check: The Questionable Claims of Bosnia’s Dodik », Balkan Insight, 15 octobre 2021, en ligne : https://balkaninsight.com/2021/10/15/birn-fact-check-the-questionable-claims-of-bosnias-dodik/ (consulté le 18 octobre 2021).

Courrier des Balkans, « Municipales au Kosovo : scrutin test pour Vetëvendosje », Le Courrier des Balkans, 16 octobre 2021, en ligne : https://www.courrierdesbalkans.fr/Kosovo-municipales-2021 (consulté le 18 octobre 2021).

ISUFI, Perparim et alii, « Kosovo Police Clash With Serbs in Anti-Smuggling Crackdown », Balkan Insight, 13 octobre 2021 (2021b), en ligne : https://balkaninsight.com/2021/10/13/kosovo-police-clash-with-serbs-in-anti-smuggling-crackdown/ (consulté le 18 octobre 2021).

« Kako će “Državna šestorka” odgovoriti na neka “nezgodna” pitanja », Klix.ba, 30 avril 2021 (2021a), en ligne : https://www.klix.ba/vijesti/bih/kako-ce-drzavna-sestorka-odgovoriti-na-neka-nezgodna-pitanja/210430055 (consulté le 18 octobre 2021).

KOVAČEVIĆ, Danijel, « Bosnian Serbs to Boycott State Institutions over Genocide Denial Ban », Balkan Insight, 27 juillet 2021 (2021a), en ligne : https://balkaninsight.com/2021/07/27/bosnian-serbs-to-boycott-state-institutions-over-genocide-denial-ban/ (consulté le 18 octobre 2021).

LATAL, Srećko, « Drasko Stanivukovic, Pretender to Bosnian Serb Throne », Balkan Insight, 27 novembre 2020, en ligne : https://balkaninsight.com/2020/11/27/interview-drasko-stanivukovic-pretender-to-bosnian-serb-throne/ (consulté le 18 octobre 2021).

POPOVIĆ, A., « Predsednički izbori su prioritet Vučiću, rok april 2022. », Danas, 2 août 2021, en ligne : https://www.danas.rs/vesti/politika/predsednicki-izbori-su-prioritet-vucicu-rok-april-2022/ (consulté le 18 octobre 2021).

« SDA i SNSD iako su osvojili najviše glasova najveći gubitnici izbora, izgubili Sarajevo i Banjaluku », Danas, 16 novembre 2020, en ligne : https://www.danas.rs/svet/sda-i-snsd-iako-su-osvojili-najvise-glasova-najveci-gubitnici-izbora-izgubili-sarajevo-i-banjaluku/ (consulté le 18 octobre 2021).

« Šarović: Nećemo podržati Dodikove najave o povlačenju OS BiH i SIPA-e, njegova politika je najveća opasnost za RS », Oslobođenje, 17 octobre 2021, en ligne : https://www.oslobodjenje.ba/vijesti/bih/sarovic-necemo-podrzati-dodikove-najave-o-povlacenju-os-bih-i-sipa-u-njegova-politika-je-najveca-opasnost-za-rs-699692 (consulté le 18 octobre 2021).

TOAL, Gerard, « “Republika Srpska will have a referendum”: The rhetorical politics of Milorad Dodik », Democracy and Security in Southeastern Europe, Vol.12-13, pp. 7-33.

« Vukanović objavio pismo srpskog oficira u Oružanim snagama BiH: Nećemo srljati za Dodikom », Klix.ba, 17 octobre 2021 (2021b), en ligne : https://www.klix.ba/vijesti/bih/vukanovic-objavio-pismo-srpskog-oficira-u-oruzanim-snagama-bih-necemo-srljati-za-dodikom/211017073 (consulté le 18 octobre 2021).

UVALIĆ, Milica, « Economic Integration of the Western Balkans into the European Union: The Role of EU Policies », in DŽANKIĆ, Jelena, KIEL, Soeren & KMEZIĆ, Marko Kmežić (Eds.), The Europeanization of the Western Balkans. A Failure of EU Conditionality,  [s. lieu] : Palgrave McMillan, pp. 207-235.