Pas d’argent, pas d’infirmiers suisses

 

 

La votation du 28 novembre sur les soins infirmiers s’inscrit dans une longue tradition de déni de réalité : la Suisse, pays en pointe sur les techniques médicales, vise les meilleurs soins pour tous ses habitants mais rechigne à en payer le prix à travers les primes d’assurance maladie et les budgets des hôpitaux. L’initiative vise à assurer un recrutement adéquat de personnel infirmier, à la fois en en formant davantage, en améliorant sa rémunération et en aménageant les conditions de trvail. Ces propositions ont été rejetées par le parlement fédéral au bénéfice d’un contreprojet indirect, qui investit davantage dans la formation mais qui n’entre pas en matière pour la rémunération, de peur d’augmenter les coûts et les primes d’assurance-maladie.

Le cadre est ainsi clairement posé. Résultat : dans les hôpitaux suisses, pour les soins infirmiers dispensés par du personnel qualifié, la proportion de salariés de nationalité étrangère est de plus de 37% (cette proportion est de 55% en Suisse romande et au Tessin, et de près de 25% en Suisse alémanique). Pour les médecins, cette proportion est légèrement supérieure à 37%. On laisse imaginer ce que serait la situation si ce personnel importé n’était pas présent ou s’il s’en allait. Les professionnels du secteur estiment qu’il est très difficile de trouver du personnel qualifié en Suisse dans le secteur de la santé, que les meilleurs candidats sont très convoités, et que la prise en charge des patients ne serait simplement pas possible dans leur établissement sans les travailleurs étrangers.

Le refus d’entrer en matière du Parlement repose sur une croyance ingénue : il serait nécessaire et possible de contenir la croissance des frais médicaux, sans néanmoins nuire à la qualité des soins, en raréfiant les disponibilités. En médecine ce serait l’offre qui crée la demande. Ce n’est pas tout à fait faux. Car, la médecine n’a cessé et ne cesse de progresser. En une génération, le taux de survie à cinq ans d’une patiente atteinte d’un cancer du sein a triplé : ce résultat n’est atteint que par des soins plus adéquats, qui entraînent forcément un coût supplémentaire. Par ailleurs, le progrès de la médecine se poursuivra : des soins efficaces pour les maladies dégénératives du système nerveux, comme Alzheimer ou Parkinson, pourraient exiger une augmentation massive des frais, atteignant même le double de ce que nous dépensons actuellement. Les véritables questions sont donc :  allons-nous consentir une nécessaire augmentation ou non, année après année? Qui va la payer ? Comment la réduire au minimum en supprimant les gaspillages ? Qui va gérer ce système ?

Plus d’argent ne signifie pas nécessairement plus de santé. La Suisse consacre 11% de son PNB à la santé. Les Etats-Unis consentent 16% de leur PNB aux dépenses de santé, mais ils n’atteignent qu’une espérance de vie limitée à 78 ans, inférieure de quatre ans à celle des Suisses. En sens inverse, cela ne signifie pas pour autant que le rationnement des soins, volontaire ou forcé, soit inoffensif : faute des soins les plus élémentaires, l’espérance de vie se situe en dessous de 40 ans pour cinq pays africains.

De la croyance ingénue de la diminution de l’offre érigée en dogme résulte un impératif de sa réduction , qui remplace l’incapacité de contrôler la demande : moins il y aurait de médecins et de cabinets privés, moins cela coûterait. Moins la Suisse forme de personnel infirmiers, moins cela coûte. Parce que ce sont les pays voisins qui paient. Parce que les infirmiers sont payés en dessous de la rémunération qui assurerait leur stabilité professionnelle.

Pour compliquer la gestion du problème si mal emmanché, un autre dogme est la répartition entre Confédération et Cantons : dans le contreprojet seuls ces derniers sont maîtres de la politique salariale.

En résumé, la Suisse n’investit pas assez dans la formation médicale et infirmière en se reposant sur  le détournement de candidats étrangers. Elle aspire des travailleurs qualifiés dans une proportion considérable, démesurée, scandaleuse grâce au différentiel de salaires, plus attractifs en Suisse. Bien entendu, il est nécessaire que la main d’œuvre circule de pays en pays pour diffuser les bonnes pratiques, mais pas au bénéfice exclusif du pays le plus riche qui vit ainsi aux dépens des autres. Cette politique n’est pas non plus sans danger : si une épidémie gravissime se déclenchait, rien n’empêcherait nos pays voisins de mobiliser leurs ressortissants et de nous mettre dans une situation dramatique.

Dans sa conception initiale, le système actuel est bourré de contradictions, parce qu’il mélange deux objectifs distincts et incompatibles : une indispensable mutualisation des seuls gros risques, pour les patients capables de payer eux-mêmes les soins ordinaires, pourvu que leur assurance soit d’un montant réduit aux seuls risques couverts ; la gratuité ou la réduction des frais pour les patients incapables de supporter le coût de traitements ordinaires, qui doivent être pris en charge par les finances publiques, c’est-à-dire les impôts de tous. En rendant « gratuit » pour tous le recours à la médecine, une fois que les cotisations sont payées, on incite tout le monde à en abuser, les patients et les médecins, les uns pour récupérer leur mise, les autres pour accroître leurs revenus en s’attachant une patientèle.

Il faudrait restituer au patient normal la responsabilité de décider des soins qu’il requiert et des coûts qu’il assume.  Seule une assurance, dont les franchises obligatoires seraient proportionnelles au revenu d’une famille, permettra de sortir du cercle vicieux. Pour des soins dont les coûts sont supportables, il faut que le patient consente à les débourser directement. Un droit inaliénable n’implique pas un service gratuit. Encore moins si celui-ci repose sur l’exploitation de la main d’œuvre du secteur.

A Glasgow, il est déjà trop tard

Du 31 octobre au 12 novembre, la Conférence des Nations unies sur les changements climatiques prend ses quartiers à Glasgow.  Pour qui a assisté, fut-ce comme figurant, à ce genre de réunion, la cause est entendue : il se publiera des documents rédigés pour dissimuler l’absence de décisions opérationnelles, qui sont d’ailleurs impossibles à imposer. En ce sens, qu’il n’existe pas de gouvernement planétaire possédant le pouvoir d’inverser la tendance au réchauffement, mais une foule d’Etats maîtres de leurs décisions sur leurs territoires. Or, ils sont tous en compétition économique et la disponibilité de l’énergie en est un facteur crucial. Cela, c’est le fondement de l’économie actuelle dont nous ne sommes pas près de nous distancer. Cela ne veut pas dire qu’il faudrait viser un gouvernement mondial parce que ce serait se fixer un autre objectif impossible à atteindre. Il n’y a pas d’autre voie que la négociation diplomatique. Elle vise surtout à faire croire que quelque chose de décisif va advenir.

La mise en scène de ce genre de Conférence est donc très importante pour lui donner l’importance qu’elle ne peut avoir mais ses apparences. Les délégués sont correctement vêtus, logés dans les meilleurs hôtels, transbahutés dans des voitures de fonction, préservés des manifestations populaires par une foule de policier, discutant dans des locaux confortables. Dans cet environnement factice, impossible de se représenter les véritables enjeux, qui se changent en entités abstraites. Les morts actuels et ceux à venir ne sont plus que deux statistiques, l’élévation de température actuelle et future deux chiffres qui ne disent pas l’essentiel : les incendies de forêts, les inondations, les logements détruits, les récoltes diminuées, la déjà réelle pénurie d’énergie, le mécontentement des populations dont le revenu s’érode, les vastes migrations qu’aucun Etat ne veut accueillir. L’opinion publique, elle, est persuadée qu’une action est entreprise puisque 20 000 personnes sont rassemblées à Glagow et qu’il en sortira tout de même quelque chose. En fait ce sera de la poudre aux yeux.

La réalité toute crue est celle-ci : depuis la première réunion du genre en 1992 à Rio, avec le si beau nom de Sommet de la Terre, en quarante ans non seulement la production de CO2 n’a pas diminué, elle ne s’est même pas stabilisée, elle a augmenté de 40%, c’est-à-dire que l’élévation de la température mondiale s’accélère au-delà de toute prévision, au-delà de tout objectif raisonnable. C’est la vingt-sixième fois que les négociateurs se réunissent, mais ils n’ont pas d’autre mandat que de rédiger des résolutions que leurs mandants, les gouvernements, ne peuvent, ni ne veulent honorer. On ne voit pas pourquoi 25 réunions n’ont servi à rien et que celle-ci réussirait. Selon le rapport récent des Nations Unies nous ne nous rapprochons pas de l’objectif d’un réchauffement limité à 1,5 degré, nous nous en écartons : la Suisse fait partie des pays pour lesquels en 2030 la production de CO2 n’aura pas diminué, mais sans doute  augmenté.

Pourquoi ? Parce que ni les négociateurs, ni les gouvernants n’ont le pouvoir. Parce que le lobby des pétroliers agrège un chiffre d’affaire supérieur au PNB de chaque nation prise individuellement. Parce que ceux qui jouissent théoriquement du pouvoir, n’en possèdent que les apparences, mais qu’ils en s’en rendent dupes. D’origine plutôt modeste, ils mènent pendant une ou deux décennies la vie de château. Cela suffit à leur faire croire qu’ils sont arrivés. Mais où ? Nulle part.

L’enjeu n’est pas un accord douanier, le budget des Nations Unies, le démantèlement de l’arme nucléaire, la création d’un réseau numérique international. Tout cela est secondaire face à une question de vie ou de mort pour la planète et, plus concrètement encore, de vie ou de mort pour des centaines de millions de ses habitants. Personne ne peut prédire jusqu’où la température montera, puisque personne ne peut empêcher les voitures à combustible fossile de rouler, ni interdire les chauffages au fuel, ni fermer les centrales à charbon. Personne ne peut fermer les puits de pétrole, les captages de gaz, les mines de charbon qui appartiennent aux véritables puissants Ceux-ci disposent de tous les moyens de persuasion pour inciter les citoyens à ne pas soutenir les partis qui pourraient s’attaquer sérieusement à résoudre le problème.

Celui-ci n’est pas seulement politique, économique, technique, voire scientifique. Il a des racines bien plus profondes, difficiles à déterrer, celles de la société d’abondance, celles de la mondialisation, celles du libéralisme, celles mêmes de la démocratie représentative dans un cadre national. Le défi est de changer de culture, ce qui n’arrive que sous la contrainte des grandes catastrophes, peste, guerre et famine et le retour des dictatures élémentaires. C’est ce qui est arrivé au siècle passé avec le nazisme et le communisme pour l’Allemagne humiliée de 1919 et la Russie affamée de 1917. C’est ce qui menace les pays démocratiques aujourd’hui, déjà menacés à la marge.

En laissant la température physique monter à Glasgow, les prétendus négociateurs s’écarteront aussi un peu plus de la paix qui règne, plus ou moins, dans le monde depuis 1945. Même la plus pacifique des nations, la Suisse, porte une part de responsabilité dans cette dérive. Les hommes ne sont pas assez fous pour déclencher délibérément une guerre. Mais parfois ils y arrivent contraints et forcés, sans se rendre compte que leur égoïsme national en fut la cause lointaine. Quand une pénurie grave mettra en danger la survie de certains, ils n’auront pas d’autre réflexe.

On ne peut pas imaginer que spontanément les citoyens des pays les plus industrialisés vont couvrir leurs toits de cellules photovoltaïques, supporter que les éoliennes se répandent, isoler à grand frais leurs maisons, diminuer leur consommation de viande et de fruits exotiques, renoncer aux voyages en avion, se limiter aux transports publics. Cela signifierait sortir d’une zone de confort, considérée comme acquise une fois pour toute. Dans l’état actuel la population n’en veut pas. Seuls des événements de plus en plus dramatiques serviront d’instruction, mais il est regrettable de devoir en arriver là.

Comment y échapper ? Tout d’abord en réprimant la désinformation dans la folie des réseaux dits sociaux. En supprimant la publicité. En créant une industrie vouée au changement climatique. C’est-à-dire en changeant de culture. Mais on n’en change pas comme de chemise. C’est le défi d’une véritable conversion. On attend des prophètes.

 

Le plus grand parti est celui des mécontents

 

 

« Les 215 délégués et déléguées de l’UDC suisse réunis samedi à Montricher (VD) ont prôné un triple non lors des votations du 28 novembre prochain. Ils ont également adopté à une large majorité une résolution “face à la politique parasite des villes de gauche rose-verte”. »

Cette posture ne surprendra personne. Comme tous les partis populistes du monde, le plus important parti suisse est une fédération de mécontents, qui sont opposés aux objets les plus divers. Qu’est-ce qui unit l’hétéroclite refus suivant : de l’UE, du passe sanitaire, des minarets, et même du suffrage féminin (Uri, Schwyz, Obwald, Glaris, Appenzell: le 2 février 1971), sinon une tactique réflexe, qui consiste à recruter tous ceux qui ont quelque raison d’en vouloir au « système », c’est-à-dire au fonctionnement démocratique des institutions et à la majorité constituée par les autres partis ?

Sans avoir besoin d’exposer un programme de gouvernement, qui diviserait les partisans du non à tout, on peut bâtir le plus grand des partis par la conjonction multi partisane de tous les mécontents. Lorsque tous les autres partis sont d’accord, il reste toujours une minorité de contrariés : il suffit de les leurrer par quelques déclarations tonitruantes pour se les adjoindre.

Exemple la loi Covid. Il y a ceux qui refusent de se vacciner et ceux qui refusent d’exhiber un passe sanitaire. Par rapport à l’ensemble de la population, ce ne sont que deux minorités. Mais elles constituent un renfort bien venu aux  autres partisans qui sont animés par un réflexe nationaliste, identitaire, intolérant à l’égard de l’Islam.

Dans cette logique de l’absurde, un élu a comparé le passe sanitaire à l’étoile jaune imposée par les nazis aux juifs. La politique du Conseil fédéral est assimilée à celle de l’apartheid. Alain Berset est traité de dictateur par des citoyens qui n’ont jamais vécu sous une dictature. Le conseiller fédéral Ueli Maurer critique ouvertement le travail du gouvernement en rupture manifeste de collégialité.

Interrogée au 19h30 de dimanche, Céline Amaudruz n’hésite pas une seconde à refuser les propos sur l’étoile jaune: “Bien évidemment que je les condamne, ce sont des propos qui sont absolument intolérables et je ne peux pas m’y associer.” Ce qui va de soi à Uri ne passe pas du tout à Genève, le propos est à ce point outrancier qu’il devient odieux.

Mais les autres excès de langage ? N’en parlons pas. La Conseillère nationale est pour la vaccination, mais contre le passe qui divise la population et restreint les libertés. Que dire alors des discours rassembleurs de Parmelin prônant l’unité de la nation ? Réponse subtile : “En tant qu’élue, je salue l’exemplarité de Monsieur Parmelin, en tant que citoyenne je remercie Monsieur Maurer”. Il y a donc deux Céline Amaudruz, tout comme il y a plusieurs UDC. En disant non à tout, on finit par se contredire et il faut avouer un double langage. Il faut à la fois garder les campagnes en accusant les villes et, à un autre moment, se révéler civilisé au point de devenir acceptable pour un urbain.

Et donc on se trouve devant une contradiction radicale : un parti habitué à dire non, pour recruter le maximum d’adhérents, est bien emprunté pour formuler les ouis qui constituent un programme de gouvernement. Les deux Conseillers fédéraux UDC ou bien ne sont pas d’accord entre eux ou bien feignent de ne pas l’être. Ce grand parti d’opposition est non seulement incapable de gouverner mais aussi ne le désire pas dans la configuration actuelle de concordance et de collégialité. Son seul objectif serait de conquérir une majorité absolue, de constituer un gouvernement homogène et de passer à un autre régime que la démocratie. Il suffit de comparer avec les démarches de Trump, Bolsonaro, Orban, Erdogan, Morawiecki pour comprendre que la démocratie est assiégée partout par le plus grand des partis, le plus dangereux, celui de tous les mécontents.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pourquoi nous ne nous vaccinons pas

 

 

La Suisse est en retard par rapport à ses voisins en matière de vaccination. Or nous ne manquons ni de finances, ni de personnel. Mais une fraction de la population n’en veux pas. Au lieu de chercher maintes explications et excuses, il faut mettre en exergue cette déclaration courageuse faite par un récalcitrant : « je préfère encore mourir que d’être vacciné ».  Selon une certaine rumeur, son vœu le plus cher fut exaucé, il eut la joie de mourir sans avoir succombé aux prescriptions du pouvoir. Un esprit libre dans un corps maitrisé. Un héros helvétique.

La raison bien cachée de ce refus de la vaccination semble liée au fond à celui de la médecine préventive, qui est contraire au génie suisse et à l’esprit, si l’on ose dire, de l’assurance maladie. Celle-ci est faite pour guérir, et donc logiquement pas pour empêcher d’être malade. Comparons le coût dérisoire d’une vaccination avec les frais d’un malade grave intubé pendant dix jours : il est clair que la rentabilité des prestataires de soin (et de l’assurance) est mieux garantie dans le second cas. Evidemment cela entraine une explosion des coûts de l’assurance qui grimpent cinq fois plus vite que les salaires, au rythme de 4% par an. Mais nous n’aurions pas le meilleur service de santé du monde si nous lésinions sur les coûts. Nous ne saurions même pas qu’il est le meilleur si nous ne l’utilisions pas dans ses ressources les plus sophistiquées. Mieux vaut mourir ruiné mais tardivement que solvable mais précocement. Dans la vie future, les francs suisses ne servent à rien.

Et forcément je peine à payer mon assurance maladie qui mange 20% de ma pension. Comme tout le monde. On me dit qu’elle augmente parce que c’est ma faute et que je n’ai qu’à m’en prendre à moi-même. Si je ne dépensais pas tellement en soins, mon assurance coûterait moins. Un bon truc, répètent inlassablement de bonnes âmes, consisterait à prévenir plutôt qu’à guérir. Il faut empêcher que la maladie se déclare. Mais ce n’est qu’un vœu pieux, la dissimulation du véritable objectif qui est de soigner. C’est comme la Croix Rouge : s’il n’y avait plus de guerres, il faudrait la dissoudre. Perte d’emplois, perte de renommée, ignorance de l’histoire.

Car la prévention est contraire à l’esprit même de l’institution comme j’en fis l’expérience à mes dépens dans une aventure qui résuma toute la médecine et toute l’assurance. Nous avions projeté un voyage de contemporains en Côte d’Ivoire. L’agence de voyages avait recommandé de se faire vacciner. Un médecin spécialiste dressa un projet extensif : vaccinations contre la fièvre jaune, la paratyphoïde, la poliomyélite ; sérum contre l’hépatite ; protection contre la malaria par des comprimés de chloroquine à 100 mg, tous les jours, une semaine avant le départ et quatre semaines après le retour. Lors de mon voyage précédent au Sénégal, il suffisait d’un seul comprimé de chloroquine par semaine. Le médecin rétorqua que le parasite de la malaria a eu le temps depuis lors de s’habituer à la chloroquine. Même au rythme d’un comprimé par jour, je courrais encore des risques. Il les prévint par un second produit, la méfloquine, à prendre si jamais je commençais à avoir la fièvre.

Vaccinés et bourrés de médicaments, nous prîmes l’avion pour Abidjan. Nous étions susceptibles plus que d’autres d’attraper de vilaines maladies, contre lesquelles nous n’avions aucune immunisation naturelle à cause de l’hygiène maniaque de l’Helvétie. Le premier soir, à table durant le dîner, nous nous sommes tous mis à parler de plus en plus fort, puis à crier. En effet, la chloroquine, que nous croquions à belles dents depuis une semaine, a pour effet collatéral de rendre sourd, en engendrant des sifflements horribles dans les oreilles. Nous avons tous bu pour nous consoler et oublier, mais cela sifflait de plus belle.

Le lendemain, un médecin, pratiquant en Côte d’Ivoire, assura que la chloroquine ne servait pratiquement plus à rien. Nos oreilles sifflaient sans que nous fussions protégés pour autant. Je lui présentai mon médicament de secours, la méfloquine. Il ne faut surtout pas en prendre, me dit-il, ce produit donne des hallucinations et rend définitivement fou les personnes prédisposées. Comme je craignais d’appartenir à cette catégorie, je jetai à la poubelle le médicament qui avait pourtant coûté assez cher. Le médecin me confia un troisième anti malarien, l’Halfan, dont il m’assura qu’il était à la fois efficace et sans effets secondaires. Je ne le crus pas, car comment imaginer qu’un médicament puisse produire un effet utile sans en engendrer de néfastes. Je jetai également ce troisième produit. Après tout, la malaria n’est pas toujours mortelle. Et mieux vaut tout de même mourir que de subir des effets secondaires dont on ne sait rien alors que la mort nous est tellement familière. Même réflexe à cette époque que pour les antivaxs d’aujourd’hui.

Rentré à Lausanne, j’envoyai naïvement les factures de médecin et de pharmacie à ma caisse maladie, qui me les renvoya avec une lettre de reproche. Une lettre circulaire, les seules qui s’échangent entre une bureaucratie et un individu, mais le préposé avait tout de même écrit de sa main à l’encre rouge en travers du formulaire un commentaire personnel tant l’indignation l’étouffait : “Ne demandez pas le remboursement de la médecine préventive !” A l’encre rouge, la couleur de la honte. J’avais osé prendre des mesures pour ne pas tomber malade et j’osais en demander le remboursement, tout comme si j’étais vraiment tombé malade. Je me suis rendu compte, mais un peu tard, que je prenais le chemin de l’escroquerie.

J’ai ainsi compris qu’il ne faut pas se prémunir contre les maladies pour trois raisons : tout d’abord, on n’est pas absolument protégé ; ensuite, on risque sérieusement des effets secondaires en ingérant les produits préventifs ; enfin une caisse maladie n’est pas là pour vous aider à ne pas devenir malade mais pour vous aider à guérir après que vous eussiez pris soin de tomber malade. Il faut donc au minimum consentir cet effort. C’est fait. Mes sifflements d’oreille persistent et s’amplifient. La caisse maladie m’a fait savoir qu’elle était prête à payer six mille francs un appareil auditif pour cette maladie médicalisée à titre préventif, afin d’éviter la malaria que je n’ai pas eue.

Molière en a tiré la conclusion voici quatre siècles dans Le malade imaginaire : « Ne vous avisez surtout pas de mourir sans l’autorisation du médecin ! ». Il aurait pu préciser : « et de refuser de tomber malade. ». Certains Suisses, les meilleurs, ne se vaccinent pas afin de donner du grain à moudre aux soins intensifs des hôpitaux. Au risque de leur vie. Cela s’appelle la solidarité nationale.

 

 

 

 

 

 

Une pénurie d’électricité ?

 

L’électricité deviendra de plus en plus le vecteur majeur de l’énergie puisque les combustibles fossiles, pétrole, gaz, charbon devront cesser d’être utilisés afin d’enrayer le réchauffement climatique. Or, c’est un produit à consommer instantanément : il faut que les centrales connectées en réseau couvrent la demande continuellement changeante des consommateurs. Une pointe se produit en hiver vers cinq heures du soir quand les usines tournent encore, que l’éclairage urbain est allumé et que les ménages consomment également. Il faut investir dans suffisamment d’installations pour tenir cette pointe. En revanche de nuit la consommation diminuera et nombre de centrales seront arrêtées.

On conçoit dès lors l’intérêt d’une interconnexion au niveau du continent puisque les pointes ne se produisent pas partout au même moment. De même les centrales thermiques nucléaires ou fossiles ne peuvent être arrêtées et assurent donc la consommation de base tandis que l’hydraulique couvre la pointe : on peut même le stocker par le pompage turbinage. L’énergie renouvelable des éoliennes et des cellules photovoltaïques est aléatoire par nature mais elle constitue le seul avenir du système avec l’hydroélectricité.

La Suisse se trouve donc naturellement au centre du réseau électrique européen. Elle est liée à celui-ci avec plus de 40 lignes électriques transfrontalières. Mais faute d’entente avec l’Europe, elle est exclue des décisions concernant le marché de l’électricité européen. Il s’agit de l’absence d’accord sur l’électricité avec l’Union européenne (UE). Berne et Bruxelles en discutent depuis 2007. En 2018, les négociations ont été gelées, l’UE liant la signature à l’accord institutionnel. Ce dernier ayant échoué, il faut s’attendre à ce que l’accord sur l’électricité ne soit pas trouvé dans les temps ou pas conclu du tout. Ou même que la pénurie d’électricité devienne un argument supplémentaire dans le dialogue de sourd entre Berne et Bruxelles, tout comme la rupture des relations scientifiques.

Par suite de la décision d’arrêter le nucléaire suisse, ou en tout cas de ne pas le prolonger, on a de la peine à produire l’électricité en Suisse, en particulier en hiver. Et nos voisins allemands, qui nous fournissent à peu près 20% de l’électricité en hiver, ont décidé d’arrêter leurs centrales nucléaires et vont arrêter en 2035 leurs centrales à charbon. Donc structurellement, on va avoir de la peine à trouver de l’énergie en Europe et ceux qui ne produisent pas eux-mêmes leur électricité risquent d’avoir des black-out. Or la captation d’énergie renouvelable a pris du retard en Suisse, par suite des recours contre l’éolien.

Ce week-end, le petit monde politique s’est enfin agité au sujet d’une pénurie d’électricité prévisible en 2025. On a soudain découvert une des facettes de la transition climatique dans laquelle la consommation d’électricité va augmenter considérablement. Parmelin s’est montré pessimiste et Sommaruga rassurante. Il n’y a manifestement pas d’unanimité au Conseil fédéral. La pandémie a montré de manière impressionnante à quel point il est important de se préparer au mieux aux crises. Si l’électricité venait à manquer, la Suisse serait paralysée : pas d’activité des entreprises, pas de chauffage, pas de transport.

Aussitôt deux solutions dérisoires  ont été agitées. La gauche qui ne peut se parjurer sur le nucléaire a proposé beaucoup de petites centrales à gaz, ce qui revient à renoncer à l’objectif d’éliminer les combustibles fossilesPour la droite et l’économie, cette impasse signifie le retour au nucléaire. En même temps le président Macron s’en faisait l’avocat en France avec l’excuse que cette nouvelle génération serait sûre. Cela signifie simplement que le souvenir de Tchernobyl et de Fukushima s’estompe dans la mémoire politique. Il reste qu’il n’y a pas de risque zéro et qu’au prochain accident le nucléaire redeviendra inacceptable. Et en attendant il n’y a pas de solution pour les déchets.

La situation sur le plan mondial continue à empirer. De 1973 à 2018, la production d’électricité a augmenté de 6 131 TWh à 26 619TWh (Le T signifie mille milliards). La proportion de charbon est restée la même, celle de nucléaire a triplé, celle d’hydraulique est passée de 20 à 15%, celle du renouvelable n’atteint pas 10%. Et les émissions de CO2 ont plus que doublé.

Conclusion : nous ne sommes nulle part. La consommation augmente, la production de CO2 augmente, le renouvelable est anecdotique, la fourniture par l’UE est compromise. On le sait depuis longtemps dans le milieu technique, on le découvre avec stupéfaction et bisbille dans le monde politique.

Anecdote : en janvier 2011 le PDC tenait ses journées d’étude à Brig, en présence de Doris Leuthard. A cette occasion le signataire de ces lignes a exhibé le plan d’évacuation en cas d’accident majeur à Muhleberg, soit l’abandon définitif de Berne, Fribourg, Neuchâtel et Bienne, villes rendues invivables. Cela n’a intéressé manifestement personne : sur ce sujet un ingénieur électricien n’est bien évidemment pas crédible car il en sait trop. En mars Fukushima subit un accident majeur. Quelques semaines plus tard la conseillère fédérale annonce l’abandon du nucléaire pour 1934. Le 9 décembre 2014, le National approuvait et en 2017 le peuple suivait. Reviendrons-nous en arrière ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Faut-il démanteler l’Eglise catholique ?

 

Tel a été le thème acerbe de l’émission Infrarouge de mardi passé. Il a été remarquablement formulé car le verbe démanteler n’implique pas la suppression de cette Eglise ou l’interdiction d’exercer ce culte, mais un changement radical de direction. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé avec deux entreprises majeures, Swissair et UBS, dont la direction a été remplacée pour que ces firmes puissent poursuivre leur mission dans une situation de faillite. Toute institution, commerciale ou culturelle, est d’abord constituée de ses employés et de ses clients. Les directions ne font que passer.

Ainsi en est-il d’une Eglise dont l’étymologie en grec signifie simplement communauté. L’Eglise catholique n’est pas identifiable à sa hiérarchie, ni même à son clergé, mais à ses fidèles. Encore faut-il définir ce que l’on entend par ceux-ci. Environ 13% des catholiques en Suisse participent à un service religieux au moins une fois par semaine. C’est le cas de 72% des évangéliques. Cette dernière Eglise semble correspondre donc mieux aux attentes des habitants de ce pays.  Pourquoi? En quoi?

Le rapport de la Ciase en France a estimé à 330 000 le nombre d’abus sexuels commis durent les 70 dernières années par des prêtres ou laïcs engagés dans les activités de l’Eglise catholique. Il est évident que si la même découverte était faite dans une organisation quelconque, sportive, éducative, commerciale, la direction de celle-ci serait instantanément remerciée sans préjudice d’éventuelles suites judiciaires. Pour l’instant, les pouvoirs publics hésitent à appliquer le même traitement à l’Eglise catholique dont le rôle dans l’Histoire de France est majeur. Et surtout dans une Eglise qui se réclame d’un lien vertical avec le divin. Au point d’annoncer que le secret de la confession, loi divine, serait au-dessus des lois de la République pour se rétracter ensuite.

Devant l’ampleur du scandale, certains estiment qu’il faut au minimum une démission collective de tous les évêques. Ce serait l’application standard de ce qui se passe lors du dysfonctionnement d’une direction dépassée par les événements. Mais si cela se résume au remplacement d’une centaine de prélats, recrutés d’une certaine façon, par autant de clercs formés dans le même moule, on n’aura pas avancé vers une solution. Puisque l’Eglise est majoritairement formée de laïcs, il faut leur accorder le pouvoir qui leur a été jusqu’à présent refusé.

Il ne s’agit pas ici de dire à la France ce qu’elle doit faire mais de susciter en Suisse la même analyse par une commission indépendante. Il semble qu’elle sera fonctionnelle dès le début de 2022, tandis que fonctionne déjà une commission d’indemnisation des victimes déclarées. Il est donc trop tôt pour mesurer l’impact de ses travaux, mais la similitude des Eglises catholiques dans les deux pays oblige à envisager le cas d’un révélation aussi anormale et inattendue. Puisque le rapport entre les populations des deux pays est de l’ordre de huit, on pourrait craindre de découvrir de l’ordre de 40 000 cas d’abus. On peut cependant se rassurer car la Suisse comporte nombre d’Eglises réformées où il semble que le problème, même s’il ne peut être inexistant, n’a apparemment pas la même ampleur.

Et donc cette différence, si elle est confirmée, appelle un alignement de l’Eglise catholique sur l’organisation interne des Eglises réformées, sur au moins trois points, qui ne touchent ni au dogme, ni à la morale mais à la gestion la plus élémentaire.

1/ La coïncidence de tous les pouvoirs entre les mains d’une personne, évêque ou pape, va à l’encontre d’une pratique commune aux Etats de Droit démocratique, tellement féconde :  la séparation des pouvoirs, qui encourage un équilibre des instances et modère les abus. Dans certaines Eglises réformées il n’y a pas d’évêques ; donc toutes les prérogatives sont dévolues au synode. Ce dernier peut aussi devenir le lieu d’une confusion des pouvoirs comme certains incidents le révèlent : ce n’est pas une solution miracle.  Il ne sert non plus à rien de placer un synode en parallèle avec l’évêque si ce dernier conserve tous les pouvoirs. Une pratique simple consisterait à donner à un  synode tous les pouvoirs législatifs et de conserver à l’évêque le pouvoir exécutif. De même les tribunaux ecclésiastiques devraient disposer du droit de poursuivre d’office les crimes dont ils ont connaissance sans être soumis à une autorisation épiscopale. Il faut soulager les évêques d’une tâche qui dépasse manifestement leurs forces.

2/L’Eglise catholique de rite latin est la seul Eglise chrétienne qui recrute son clergé uniquement parmi des hommes tenus au célibat. Les Eglises catholiques de rite oriental acceptent les hommes mariés. Les Eglises réformées et anglicane admettent en plus les femmes au ministère sacerdotal, voire épiscopal. Or ces Eglises semblent ne pas être affectées de façon aussi systématique par la pédocriminalité. Ce rapprochement tend à prouver qu’un clergé strictement masculin et contraint au célibat commet en son sein des abus sexuels, qui sont loin d’être exceptionnels. Cette évidence peine à s’imposer car elle induirait la suppression immédiate de l’obligation du célibat, d’institution tardive. Une réforme du clergé catholique devrait comporter le recrutement d’hommes et de femmes, mariés ou non.

3/ Les Facultés de Théologie catholique fonctionnent sous la surveillance de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi romaine qui inflige des sanctions aux enseignants allant jusqu’à l’interdiction d’enseigner et de publier. En ont été victimes les plus éminents théologiens. Aucune discipline scientifique ne peut progresser dans cette situation ; il n’existe pas de contrôle centralisé des chercheurs en physique, biologie ou mathématique, disciplines qui s’en portent d’autant mieux. Il semble donc élémentaire d’instaurer la liberté académique comme allant de soi pour les chercheurs en théologie.

Dans l’Etat actuel des choses, seule la première proposition a quelques chances de recevoir un accueil précaire. Les deux suivantes ne sont que de la musique d’avenir, qui pourrait néanmoins advenir plus tôt qu’on ne l’espère. A terme elles s’imposeront inévitablement car elles conditionnent la survie de l’institution.. Il est donc important de les formuler dès maintenant dans toute leur rigueur. De même des revendications syndicales, politiques ou sociétales ont été postulées bien avant qu’elles ne soient accordées et se révèlent bénéfiques.

La désaffection des fidèles est patente dans l’Eglise catholique. Il faudrait étudier le rôle qu’a joué l’épidémie pédophile, dissimulée mais présente. Il n’y a pas que 330 000 victimes, il y a autant de familles qui refusent désormais de confier leurs enfants à une institution déshonorée. Si l’analyse dévoile bien le caractère systémique de l’épidémie, qui est en fait universelle, en Allemagne, Irlande, Etats-Unis…, il ne faudrait pas en déduire qu’elle est systématique. Elle n’a frappé qu’une minorité du clergé catholique tandis que l’immense majorité s’est dévouée sans compter et est aujourd’hui déshonorée à tort. C’est une autre catégorie de victimes. Errare humanum est, perseverare diabolicum.

 

Une pétition mesquine

« Le Grand Conseil vaudois a classé mardi une pétition des Démocrates suisses qui s’oppose à la reconnaissance de l’islam en tant que communauté religieuse d’intérêt public. Le débat a été court et le vote net : seule une partie de l’UDC a soutenu un texte qui estime que l’islam est une religion qui veut «organiser la société civile selon ses règles» et est «incompatible avec notre ordre constitutionnel et nos traditions». La pétition est classée. Elle ne sera pas renvoyée au Conseil d’Etat. »

Les pouvoirs publics en Suisse ne reconnaissent que l’utilité sociale d’une confession, bien évidemment pas sa validité spirituelle. Il n’y a pas de religion d’Etat. Il ne s’agit que d’aménager les relations obligées entre l’institution et les pouvoirs publics. C’est strictement l’affaire des Cantons qui s’organisent en fonction de l’implantation locale des Eglises. Les plus représentées sont les Eglises réformées, catholique romaine et catholique chrétienne. Dans la plupart des Cantons les ministres du culte sont rémunérés par l’Etat.

Telle est la situation de fait. Pas moins de 18 articles constituent le règlement d’application (24 septembre 2014) de la loi du 9 janvier 2007 sur la reconnaissance des communautés religieuses et sur les relations entre l’Etat de Vaud et celle reconnues d’intérêt public. Parmi les exigences la plus étonnante est celle de participer au dialogue avec les autres confessions. D’une certaine manière l’idée consiste à reconnaître le fait religieux en se gardant d’en accepter le monopole par quelque confession que ce soit.

En d’autres mots chaque religion doit admettre qu’elle n’est qu’une variante d’un principe universel, le besoin de la plupart des êtres humains de croire en quelque chose. Or la plupart des religions tiennent à une forme de justification, qui consiste à considérer les autres religions comme fausses. Tel est en tous cas l’état d’esprit dans lequel les missionnaires chrétiens se sont répandus dans le monde en tenant les religions locales pour nulles et en baptisant dans la hâte pour sauver des âmes qui sinon auraient été privées de salut.

Dans la pétition des Démocrates suisses, se révèle un reste de cette tendance : le christianisme est authentique, seule religion dûment inspirée, disposant d’une révélation divine ; les religions sœurs, le judaïsme et l’islam, ne sont que des contrefaçons. Pagnol dans sa pièce César met en scène la mort de Panisse qui reçoit les derniers sacrements et cependant s’inquiète : que se passerait-il s’il rencontrait une autre Dieu que celui prêché par le curé ? N’existerait-il pas plusieurs Dieux Uniques, chacun jaloux des autres? Comment parier sur le bon?

Dans cet esprit, si l’on ose dire, l’islam est la moins aimée des religions sur le territoire helvétique. Jadis ce fut le judaïsme, mais ce qui s’est passé durant les dernière guerre impose la retenue dans l’attitude que l’on prend à son égard. En revanche l’islam est malvenu : il dérange une bonne configuration des confessions chrétiennes, il sème un doute existentiel : ne disposerait il pas, par le plus grand des hasards, d’une forme d’authenticité ? Que serait une Suisse munie de deux ou trois religions sur pied d’égalité ? Comment un citoyen ordinaire s’y retrouverait-il ?

C’est bien pourquoi la Constitution fédéral interdit explicitement la construction de minarets. Le peuple l’a voulu à la majorité. Ce ne sont pas seulement les Démocrates suisses. De même, il en fut ainsi dans le Canton de Vaud jadis acquis à la Réforme. La première église catholique admise, la Basilique Notre-Dame, ne fut construite qu’en 1832, mais sans le clocher qui ne fut autorisé qu’en 1932. Il existe donc une crainte de toute religion établie de se voir concurrencée par une offre différente, si et seulement si elle est incarnée dans une tour. En pointant vers le ciel celle-ci s’approprie le Ciel. Une fausse religion doit être cantonnée au ras du sol.

Une foi authentique reconnaît, estime et encourage la foi des autres. Une foi précaire se complait dans des conflits mesquins. Il faudra un jour aller jusqu’à admettre que les pouvoirs publics rémunèrent les imams comme les pasteurs et les prêtres. Ou bien qu’aucun ne soit subsidié.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’enseignement d’un échec enseignant

 

 

« Quarante candidats, quarante échecs : c’est le bilan sans appel d’un examen de français à la Haute école pédagogique BEJUNE à Delémont. Deux étudiants ont choisi de témoigner : l’examen ne correspondait pas complètement à la matière enseignée. Or, la formation des enseignants généralistes demande de la part des étudiants des compétences de base en français, rappelle un responsable de cette HEP. »

Il y a dans cet échec une forme de parodie. De futurs maîtres qui ne maitrisent pas la langue française qu’ils devront enseigner et, pire, dans laquelle ils devront enseigner toutes les matières, c’est l’équivalent des pompiers pyromanes, des prêtres pédophiles, des juges prévaricateurs, de parents absents. Leur indignation naïve montre l’abîme d’incompréhension où ils sont plongés. Il n’est pas nécessaire de préparer un examen de français portant sur l’orthographe : celle-ci doit être acquise et peut être vérifiée à tout moment.

Or, une idéologie insidieuse se répand à ce sujet. Nous avons eu entre les mains un cours d’une autre HEP, portant sur la « sociologie de l’éducation » ( ?), dont un thème principal était l’influence nocive de l’orthographe. Acquise spontanément par les enfants de la classe privilégiée, qui baignent dans une langue orale correcte et un environnement de textes imprimés, elle défavorise au contraire les enfants dont les parents ne sont pas dans cette situation, en particulier les immigrés qui ne parlent pas le français. Le diagnostic est juste : si l’on n’y prend garde l’enseignement perpétue les distinctions sociales. Dès lors il existe deux remèdes : un positif consistant à encadrer plus étroitement les enfants défavorisés par des devoirs surveillés, des cours supplémentaires, des classes plus restreintes ; l’autre négatif qui consiste à décrier l’orthographe, à la négliger, voire à décréter gauchement qu’elle change sur le territoire d’un canton. C’est casser le thermomètre pour ne pas mesurer la fièvre.

On peut redouter que ce soit cette seconde attitude qui prévale. Normalement un étudiant de HEP a réussi les cycles primaires et secondaires et devrait avoir acquis une orthographe correcte. Ce n’est manifestement plus le cas. On assiste à un affaissement de la langue qui se manifeste aussi dans le vocabulaire : dire « sale » pour solde, « challenge »  pour défi, « booster » pour promouvoir, «  solutionner » pour résoudre, « garden centre » pour pépinière, etc.. La publicité mise sur les anglicismes parce que cela impressionne ceux qui ne connaissent pas l’anglais, les incultes plus manipulables que les autres.

Or, l’enseignement est financé par l’argent public, celui des contribuables. Il est dispensé largement car il constitue le meilleur investissement de tous : il n’est de richesse que d’hommes. On peut se doter de toutes les machines du monde, elles ne fonctionneront qu’entre les mains de gens compétents. Cela vaut pour un tracteur comme pour un tribunal, une locomotive comme un journal. Serait-il indécent de mettre les différentes écoles en concurrence et de mesurer leur efficacité sur la base des résultats obtenus ? A cette aune, la HEP jurassienne cesserait d’exister. Que n’envoie-t-on tous les futurs maîtres de l’enseignement primaire et secondaire directement dans les universités qui dispensent déjà des cours de pédagogie et qui sont déjà financées, apparemment à plus juste titre.

 

Le fantasme des OGM

« Les organismes génétiquement modifiés (OGM) devraient rester interdits dans l’agriculture. Le National a prolongé jeudi, par 144 voix contre 27, le moratoire jusqu’à fin 2025. Actuellement, la culture d’OGM n’est autorisée en Suisse qu’à des fins de recherche. Les essais en milieu confiné et la dissémination expérimentale sont admis sous certaines conditions. Le moratoire sur l’utilisation de ces organismes dans l’agriculture est en vigueur depuis l’acceptation d’une initiative populaire en 2005. D’une durée de quatre ans, il a été déjà prolongé trois fois. La prochaine échéance est pour la fin de l’année. »

De nos jours des OGM sont cultivés dans 30 pays sur 13% des surfaces agricoles mondiales. On peut logiquement supposer que les agriculteurs qui font ce choix n’y ont pas été forcés mais qu’ils ont estimé que cela améliorait leur rentabilité. Dès lors pourquoi interdire cette technique en Suisse alors que le parlement et le Conseil fédéral ont promulgué une loi adéquate et cependant inappliquée par suite de l’initiative ? Est-ce un avantage ou un inconvénient pour l’agriculture suisse ?

Par ailleurs, les applications médicales n’ont fait l’ombre d’une réserve éthique nulle part, même en Suisse. La première protéine recombinante d’intérêt pharmaceutique ainsi obtenue, dès le début des années 1980, est l’insuline humaine pour soigner les diabétiques, produite dans la bactérie Escherichia coli. Contrairement aux insulines extraites de pancréas animaux, celle-ci est véritablement de l’insuline humaine. Depuis, de très nombreuses protéines-médicaments sont produites par ce procédé : hormone de croissance, EPO (traitement des insuffisances rénales), facteurs de coagulation, interleukines (traitement de certains cancers)… Il est tout de même étrange que l’on n’ait pas d’objection à l’injection d’OGM mais bien à leur absorption. Il serait moins dangereux d’injecter un produit dans une veine que de dans l’estomac.

Essayons une fois de plus de définir de quoi l’on discute. La définition la plus simple serait la suivante : on appellerait organisme génétiquement modifié (OGM) un organisme dont l’ADN a été modifié par l’homme. Or c’est faux. Car, il n’y a dans une ferme aucun animal ou aucun végétal, qui ne soit pas un OGM au sens littéral du terme, obtenu par croisement et sélection. Il n’existe dans la Nature ni vaches, ni blé, ni vignes dans leur définition actuelle.

Et donc la définition légale de la loi suisse est laborieuse, voire incohérente. Elle réserve le terme d’organisme génétiquement modifié au résultat d’opérations humaines que la nature ne ferait pas d’elle-même, comme si le croisement et la sélection ne résultaient pas d’initiatives humaines.

« Par organisme génétiquement modifié, on entend tout organisme dont le matériel génétique a subi une modification qui ne se produit pas naturellement, ni par multiplication, ni par recombinaison naturelle. » (Loi suisse sur le génie génétique, art5 al.2)

Or la Nature ne fait pas d’elle-même des opérations de sélection au sens souhaité par les hommes. Le blé actuel a été sélectionné par les hommes pour que les grains restent attachés à l’épi, afin qu’on puisse les récolter, ce qui n’est pas dans l’intérêt naturel de l’espèce dont les semences doivent se disperser. Le blé moderne est le résultat d’une construction génétique unique : il contient le génome complet de trois espèces différentes Si un laboratoire, partant des espèces sauvages, reconstruisait un blé moderne par des techniques OGM, celui-ci serait légalement interdit à la culture. De même, si par croisement on parvenait à reproduire une espèce OGM déjà existante, les semences dites naturelles seraient autorisées, mais pas celles produites en laboratoire, bien qu’elles soient identiques.

En un mot, la définition légale ne porte pas sur le résultat, mais sur le procédé d’obtention. En conclusion, il n’y a pas de définition de l’OGM qui tienne la route.  C’est du verbalisme juridique. On ne sait pas de quoi l’on parle.

Bien plus qu’un problème technique, le génie génétique soulève donc une objection culturelle. Nonobstant la consommation d’OGM massive depuis une génération dans le monde entier, aucun risque pour la santé humaine ne s’est manifesté malgré l’évocation antérieure de possibles allergies, cancers, toxicités. Sous couvert de risques potentiels mais non manifestés des applications du génie génétique, se dissimule un problème essentiel : l’homme hésite au moment de toucher à la vie et de la modeler selon son désir, car il usurperait la position du Créateur et deviendrait totalement responsable de son destin. On peut le faire pour les médicaments, on ne peut pas pour les aliments.

Que la personne soit croyante ou non en un Dieu personnel ne change rien à ce sentiment d’effroi devant la manipulation de la vie. C’est le même réflexe qui entraine actuellement le refus de la vaccination pour près de la moitié de la population de la Suisse : ce n’est pas seulement le résultat de l’ignorance bien réelle de la biologie, mais aussi d’une croyance archaïque : tout ce que la Nature fait est juste, seul l’homme est une erreur.

Dès lors, il faut se rendre compte de l’état réel de la majorité de l’opinion publique. Elle n’a aucune idée de génétique, elle ignore ou refuse les mécanismes de l’évolution selon Darwin. On peut le déplorer mais le pouvoir politique doit en tenir compte : il ne sert à rien de passer en force et d’imposer les OGM à une opinion publique qui n’en veut pas.  Le Conseil fédéral n’est du reste pas un pouvoir puisqu’il ne peut décider en la matière. Il est plutôt dans la position du courtisan d’un souverain absolu, auquel il faut qu’il passe ses caprices et qu’il fasse des courbettes.

La Suisse est une championne de la recherche scientifique et de son application en économie. Cela définit sa prospérité manifeste. Les élus ont jadis accepté les OGM comme une technique agronomique parmi d’autres. Ainsi que la vaccination contre le Covid. Mais le peuple commence à douter de la science. Que faire?

Une commission scientifique dument mandatée par le CF a établi que les OGNM ne présentaient aucun danger. Pour l’opinion publique cette commission ne pouvait être qu’incompétente, corrompue et adepte du pouvoir. Ses conclusions sont donc nulles et non avenues. Tandis que le peuple, averti directement par le Saint Esprit, en ait davantage. Puisque tel est le cas pourquoi ne fermerions nous pas les universités et les écoles technique et ne désignerions-nous pas médecins, ingénieurs, chimistes, agronomes par tirage au sort? Cela épargnerait des sommes colossales et le résultat serait supérieur. Vive la sainte Ignorance!

 

 

 

 

Les lois non écrites

 

Le 12 septembre lors d’une réunion UDC:

 « Dans son discours, le ministre des Finances déplore une “concentration du pouvoir” entre les mains du Conseil fédéral et d’experts “certainement intelligents mais qui ne sont pas élus”. Une concentration des pouvoirs qu’il juge “dangereuse” et qui s’est “accentuée” avec la pandémie, bien qu’elle ait commencé avant le Covid. Ueli Maurer appelle donc la population à “faire contrepoids”, à “se défendre” contre cette tendance. Pour le conseiller fédéral UDC, la Suisse “a réussi à sauvegarder son économie” depuis un an et demi. Ueli Maurer critique en revanche la réponse sanitaire de la Confédération et des cantons. “Dans le domaine de la politique de santé, je pense que le Conseil fédéral et les autorités ont échoué. (…) C’est une crise de leadership”, relève-t-il, regrettant que l’on soit aujourd’hui “dans cette situation où on impose le certificat Covid”. » Préalablement Ueli Maurer avait porté le T-shirt des “Freiheitstrychler”, un groupe de sonneurs de cloches fermement opposé aux mesures de lutte contre le coronavirus, par “pur hasard”et seulement pendant 5 minutes, précisant par ailleurs qu’il ne s’agissait pas d’une provocation.

Tels sont les faits qui démontrent non seulement que Ueli Maurer reste sur la ligne de son parti, ce qui ne saurait étonner personne, mais encore qu’il le manifeste en public. Dès lors il rompt la collégialité qui suppose que chaque Conseiller défende les décisions du Conseil fédéral, que cela lui plaise ou non. C’est plus qu’une coutume, c’est la condition essentielle pour que fonctionne la concordance, qui demande que tous les partis soient représentés au gouvernement.

Il faut en être bien conscient. La Suisse n’est pas gouvernée comme les autres pays démocratiques : en général le parti qui emporte les élections désigne un chef de l’exécutif, Chancelier en Allemagne, Premier ministre en Angleterre, Président aux Etats-Unis. Celui-ci recrute un cabinet ministériel, généralement dans son parti ou dans une coalition, qui reçoit l’investiture de sa majorité au parlement sur base d’un programme annoncé.

En Suisse, il n’y a ni chef, ni gouvernement recruté par celui-ci, ni programme, ni majorité au parlement. Le système est beaucoup plus subtil et il fonctionne très bien depuis plus d’un siècle. La concordance entraine l’élection par les Chambres réunies de sept personnalités représentant autant que possible les partis importants et les régions du pays. Il n’y a aucun impératif de voter pour une équipe soudée, mais au contraire séparément pour chaque Conseiller. Un programme sera annoncé ultérieurement mais il ne témoigne pas d’une ligne particulière. Enfin ce Conseil fédéral ne peut pas compter sur une majorité stable mais fluctuante, qui lui est parfois refusée. En un mot c’est un exécutif entièrement sous la dépendance du législatif qui, lui, est soumis au peuple souverain par le biais du droit d’initiative. Le pouvoir est aussi réparti que cela est possible. Et cela fonctionne.

Pourvu que tout le monde joue le jeu. Si une majorité, qu’elle soit de droite ou de gauche, s’avisait de voter pour un CF monocolore, en rusant avec la règle de concordance, celle-ci serait de fait abrogée et le système s’enrayerait. De même si un Conseiller fédéral ne respecte pas la collégialité en critiquant le gouvernement dont il fait partie, il affaiblit le système. En d’autres mots les institutions suisses fonctionnent bien si chacun respecte ces lois non écrites que sont la concordance et la collégialité.

Le premier exemple historique de loi non écrite fut le mythe d’Antigone dans la Grèce antique. Antigone est un symbole et un exemple de dévouement : elle assistera son père Œdipe jusqu’à la fin, avant de lutter pour enterrer son frère au prix de sa propre vie. Elle représente l’équité et la morale qui sont supérieures aux lois de l’Etat. En notre temps, les Justes qui ont sauvé de Juifs en France en violant les lois de Vichy en sont un autre exemple. Plus récemment encore, les ONG affrétant des bateaux pour sauver des réfugiés en Méditerranée contre la volonté des Etats en sont l’incarnation vivante.

La réussite politique (pas de guerres récentes) et économique de la Suisse implique la bonne volonté de tous et le refus de s’en prendre à un système relativement fragile, reposant essentiellement sur le consensus. Guy Parmelin donne l’exemple d’un Conseiller fédéral qui s’élève au-dessus des impératifs de son parti pour atteindre la dignité et l’autorité d’un chef d’Etat, même temporaire. Ueli Maurer se comporte en sens contraire dans cette affaire. Puisque son collège Alain Berset a la charge de la politique sanitaire, il s’en prend ouvertement à lui, alors que cette politique a été décidée collégialement. L’attaque sur la vie privée du même relève d’une volonté d’ébranler le système, en feignant de croire qu’un Conseiller fédéral serait tenu de respecter la morale privée qui n’est pas obligée pour le reste de la population. C’est aussi la fabrication d’une loi non écrite, dont l’objectif est politicien, en confondant morale publique et morale privée.

On peut saper les institutions du pays en refusant de se plier aux lois non écrites qui en assurent la viabilité. Comme tous les régimes en fin de compte, la bonne gouvernance d’un pays dépend essentiellement de la vertu d’une majorité des citoyens. Mais la démocratie directe est le plus exigeant de tous les régimes