© Galia

Transports publics gratuits : un coûteux malentendu

Une nouvelle initiative parlementaire propose «la gratuité des transports publics» dans le canton de Vaud. L’idée est presqu’un marronnier, tant elle fleurit régulièrement dans la presse et les organes politiques. Mais elle est, surtout, le fruit d’un terrible malentendu savamment entretenu.

Une chose gratuite est une chose que l’on ne paie pas, ni directement, ni indirectement. Cette stricte définition peut sembler une évidence. Mais dès que le mot «gratuit» est lâché en politique, il devrait être soumis à un strict examen pour s’assurer de sa signification concrète et réelle. Et, bien souvent, ce mot ne saurait être plus éloigné de la réalité…

© Guilhem Vellut

Ainsi, pour que les transports publics soient gratuits, il conviendrait donc que leurs conducteurs aient la gentillesse de venir bénévolement, nuit et jour, aux commandes de véhicules qu’ils auraient eux-mêmes acheté avec leurs propres deniers et dont ils supportent à leurs propres frais l’entretien et l’opération. Qu’il me soit permis de douter que cela se produise un jour. Et, en fait, nul ne l’imagine ni ne le réclame réellement.

Ce que proposent les promoteurs de la «gratuité des transports publics» n’a en fait rien à voir avec la gratuité. Il s’agirait simplement d’éviter que l’usager ne paie directement le prix de sa mobilité. Ainsi, le mot «gratuit» signifie véritablement dans cette initiative «payé autrement». Ce malentendu nuisant au débat s’amplifie même lorsque certains populistes tentent même de le faire rimer avec «payé par quelqu’un d’autre». Après tout, comme le disait Margaret Thatcher, le problème de certaines politiques est que finalement, elles viennent à bout de l’argent des autres.

Markus Eigenheer

Si l’on voulait donc être honnête, on ne parlerait non pas de gratuité des transports publics, mais plus simplement de la répartition de la facture entre l’usager, directement servi, et la collectivité, bénéficiant indirectement en termes d’environnement, de trafic ou d’aménagement du territoire. Et à ce moment-là, il conviendrait de rappel qu’aujourd’hui déjà, l’usager des transports publics ne prend en charge en moyenne qu’environ 44% de leur coût. Plus de la moitié, donc, est issu de l’argent des contribuables, quels que soient leurs déplacements.

Faudrait-il supprimer totalement la contribution de l’usager au coût de son propre mobilité ? Je ne le pense pas, mais c’est un débat qui mériterait d’être posé en termes honnêtes. Car à vendre le mirage de la gratuité, on ment au citoyen croyant économiser ce qu’il devra, in fine, payer indirectement. Ce serait là un bien coûteux malentendu…

CC0

Juges étrangers et trous de mémoire

Impossible de l’ignorer, le 25 novembre, le peuple se prononcera sur une initiative dite «pour l’autodétermination». Ce qui est sidérant, c’est l’espèce de rideau de fumée que les initiants développent autour de leur propre texte. Et la mémoire sélective dont certains semblent faire preuve…

En 2015, l’UDC lançait une initiative contre les «juges étrangers», également appelée «pour l’autodétermination». Le texte partait d’un constat clair : le droit international, et la convention européenne des droits de l’homme (CEDH) en particulier, aurait bloqué certaines revendications du parti. Dès lors, ce droit international devenait problématique, et il fallait s’en libérer. Mais plutôt que de réclamer explicitement la dénonciation de la CEDH, l’UDC a préféré un texte plus général et plus confus.

CC0

Et voici qu’aujourd’hui, alors que la votation populaire s’approche, le discours des initiants a bien changé. Ils répètent à l’envi que leur texte n’implique pas de dénoncer un quelconque accord international, en particulier pas la CEDH. Puis ils arrivent, dans la même foulée, à expliquer toutes les raisons pour lesquelles il ne faudrait ne plus appliquer cette convention… mais que ce n’est pas ce qu’ils réclament. Enfin, confinant au comique, ils répètent finalement inlassablement que ce texte ne remet nullement en cause les accords passés ou présents, ni le droit international lui-même.

Heureusement que la campagne se termine prochainement ; d’ici peu, ils nous auraient expliqué qu’en fait, ils ont été incompris, et que ce texte visait purement et simplement à réguler l’arrosage du gazon devant le Palais fédéral !

CC0

Soyons sérieux : ce texte a été lancé pour que la Suisse puisse s’affranchir du droit international (et, en particulier, de cette fameuse convention européenne des droits de l’homme). C’est sur ce point que le peuple est appelé à voter, et toute tentative de l’oublier (ou de le faire oublier) n’est rien d’autre qu’un refus d’obstacle face à un débat qui leur semble difficile.

Mais un autre point doit nous interpeler. Les initiants, jusque dans leurs affiches de campagne, affirment que le texte défend la démocratie directe. Là aussi, leur mémoire semble les trahir : aucun élément de ce texte n’implique un quelconque droit démocratique supplémentaire ou l’organisation d’une quelconque votation de plus !

(source : Comité NON à l’initiative de l’ASIN de 2012)

À vrai dire, si le but était réellement d’accroître la démocratie directe, les initiants ne réclameraient pas la remise en cause des accords internationaux sur un plan juridique ; ils demanderaient simplement que ce soit le peuple qui tranche systématiquement. Oh surprise, l’ASIN avait déjà déposé une initiative en ce sens. Le 17 juin 2012, plus de 75% des votants ont balayé cette proposition. Mais, à nouveau, le respect de cette volonté populaire semble faire les frais d’une certaine amnésie sélective…

© Mattia Landoni

Dix ans après Lehman Brothers…

C’était il y a dix ans, dans la nuit du 14 au 15 septembre 2008. Richard Fuld est dans son bureau, au 31ème étage du siège de Lehman Brothers. Au milieu de la tempête financière, il voit sa banque vivre ses derniers instants. Et dix ans après ?

Le 15 septembre 2008, à 1h45 du matin, heure de New York, la banque Lehman Brothers déposait son bilan et se mettait sous la protection du chapitre 11 du code américain des faillites après 158 années d’existence. Cette décision venait au terme d’un week-end marathon au siège de la Réserve fédérale de New York, où les directeurs des plus grandes firmes de Wall Street avait été convoqués pour tenter sans succès de mettre sur pied un plan de sauvetage. Au plus fort de la tempête financière, la disparition d’un des plus important acteur du monde de la finance agissait tant comme un symptôme que comme une prise de conscience de l’ampleur de la crise la plus destructrice depuis 1929. La masse totale en faillite représentait près de 640 milliards de dollars !

© World Resources Institute Staff

Aux côtés de Richard «Dick» Fuld, à la tête de Lehman Brothers depuis 1994, la cupidité des banques d’investissement était pointée comme la cause principale de la crise des subprimes qui allait faire s’envoler plus d’un quart de la fortune nette des Américains et s’effondrer plusieurs géants de la finance. Mais pourtant, avec le recul, une telle conclusion ne tient pas. Car si la cupidité régnait certainement au siège de Lehman Brothers, elle n’était certainement pas absente  de ses concurrentes ayant survécu à la crise, pas plus qu’elle n’était inconnue des milliers d’investisseurs qui avaient parié – en connaissance de cause ou non – sur le marché de l’immobilier américain, ou même des millions de simples acheteurs qui s’étaient endettés de façon démesurée pour devenir propriétaires de leur logement.

© Fibonacci Blue

Dix ans après, les enseignements nécessaires ont-ils été tirés par ces géants de la finance brassant des milliards comme certains mélangent les corn-flakes au petit-déjeuner ? La question demeure légitime. En démontrant douloureusement la limite des modèles statistiques, la crise de 2008 a remis en question une partie de leur fonctionnement. Tout comme, en parallèle, les réformes dites «Bâle III», décidées au lendemain de la crise, ont mis en place des exigences accrues en matière de liquidités et de solidité financière. Seul l’avenir permettra de savoir si les efforts ont été suffisants, mais il faut reconnaître que de gigantesques pas en avant ont été faits.

Malheureusement, dans cette volonté générale de faire des banques les boucs émissaires de l’effondrement économique de 2008, une autre cause est – hélas – bien souvent négligée. Si des millions d’Américains se sont endettés de façon déraisonnable au début du XXème siècle, sans forcément être en mesure de pouvoir faire face aux mensualités en cas de coup dur, ce n’était pas le simple fruit du hasard. C’était également le résultat d’une volonté politique mise en place à Washington pour tenter de soutenir la croissance économique, en imposant des taux d’intérêt réduits, un cadre légal favorable et en promettant que les institutions semi-publiques mises en place pour favoriser et garantir le crédit seraient là pour voler au secours des créanciers malchanceux.

© Eric Salard

De ce côté-là, a-t-on réellement tiré les conclusions nécessaires au-delà des commissions d’enquête et des grands discours ? On peut légitimement en douter. Dix ans après, une bonne partie de la réglementation en vigueur n’a jamais été remise en cause. Et le choix de miser sur la consommation intérieure – recourant massivement au crédit – pour soutenir la croissance du PIB n’a pas changé. Au risque non seulement d’une fragilité accrue, mais également d’être victime de politiques court-termistes hasardeuses. Et sur ce dernier point, le locataire de la Maison blanche n’offre guère de motifs de se rassurer…

CC0

Protectionnisme : tous perdants !

Jeudi passé, Donald Trump a annoncé l’introduction de nouveaux droits de douane sur l’acier et l’aluminium, renouant ainsi avec le discours protectionniste qui l’avait porté lors de la campagne électorale de 2016. Par réciprocité, l’Union européenne menace de réagir par l’introduction de ses propres droits de douane sur certains produits américains, notamment ceux provenant des régions favorables à Donald Trump. Une guerre commerciale est sur le point d’éclater, dont, pourtant, chacun des deux camps ressortirait perdant…

CC0

L’introduction d’un tarif douanier à l’importation implique naturellement que ce produit devra être vendu plus cher – soit en raison du paiement de cette taxe pour les marchandises importées, soit du fait de la concurrence étrangère réduite pour les marchandises produites localement. De fait, le consommateur (direct ou indirect) est le premier perdant d’une telle décision.

En revanche, les producteurs nationaux de ce même produit, eux, voient leur concurrence se réduire. Ils peuvent donc espérer augmenter leur production – et, pour ce faire, engager de nouveaux travailleurs. Notons bien que, même dans ce modèle optimiste, ces créations d’emplois se font en partie aux frais des exportateurs étrangers, mais également, en partie, sur le dos des consommateurs du pays concerné. Le bilan initial est déjà en demi-teinte.

© Maerzbow

Mais, de fait, un telle décision protectionnisme amène, généralement, deux conséquences négatives qui dépassent largement l’hypothèse de gain.

Le commerce international fonctionne généralement dans les deux sens. Les pays dont les exportations pourraient être pénalisées vont généralement relativement rapidement menacer de prendre des mesures similaires sur ce qu’eux-mêmes importent en provenance du pays introduisant des tarifs douaniers.

Évidemment, dans le cas d’une telle guerre commerciale, les industries exportatrices des deux blocs concernés seront perdantes. Mais, plus encore, ces pertes seront quasi-nécessairement supérieures* aux éventuels gains que pourraient réaliser les entreprises nationales bénéficiant de ce sursaut protectionniste. Au final, de nombreux emplois sont donc détruits de part et d’autre.

Mais il existe une deuxième conséquence, hélas souvent négligée. La plupart du temps, les produits visés par les nouveaux tarifs douaniers sont nécessaires pour d’autres activités économiques. Dans le cas présent, l’acier et l’aluminium, visés par Donald Trump, sont utilisés aux États-Unis par l’industrie locale qui les importe. Or, l’imposition de droits de douane supplémentaires pénalise donc directement ces importateurs. Eux-mêmes, moins compétitifs, verront leurs ventes (domestiques et à l’exportation) diminuer, leurs marges se réduire et seront contraints de délocaliser ou fermer certaines de leurs usines, avec de nombreux emplois détruits à la clé.

© Alan Strakey

Dans le cadre de l’acier, cette conséquence a même déjà pu être observée. Et même, précisément, aux États-Unis ! En mars 2002, le président George W. Bush a décidé d’imposer des droits de douane supplémentaires sur l’importation de certains produits issus de la sidérurgie. Grâce à cette décision, environ 3’500 emplois ont pu être «protégés» au sein des producteurs américains d’acier. Mais, en parallèle, on estime qu’entre 12’000 et 43’000 emplois ont été supprimés aux États-Unis, chez les entreprises importatrices, en raison de ces nouvelles taxes et de la hausse de prix qui en résultait logiquement. Voilà le vrai bilan du protectionnisme !

Il ne faut donc pas se laisser bercer par le discours populiste de Donald Trump – et de ses admirateurs en Europe. Le retour au protectionnisme ne sauve pas les emplois ; il permet seulement de préserver, à très court-terme, les intérêts électoralistes de quelques-uns. Et, particulièrement dans une Europe autrefois ravagée par les guerres, il conviendrait de se rappeler la maxime de Frédérique Bastiat : «si les marchandises ne traversent pas les frontières, les soldats le feront»

 

 

* L’explication se trouve dans le concept d’«avantage comparatif» démontré par l’économiste David Ricardo en 1817, qui explique l’essentiel du commerce international.

CC0

Clap de fin pour «No Billag»

C’est fait : après une campagne longue et intense, le peuple a largement rejeté l’initiative «No Billag». Avec plus de 71% des suffrages, les Suisses ont montré un fort attachement à l’existence d’un service public dans les médias. C’est désormais malgré cette initiative et non grâce à elle que le débat doit continuer…

Début décembre, un sondage provoquait un véritable tremblement de terre : 57% des Suisses approuveraient l’initiative «No Billag» ! L’idée de s’affranchir d’une facture de plusieurs centaines de francs semblait séduire : le texte avait des chances sérieuses et menaçait donc de tirer la prise du service public dans l’audiovisuel.

CC0

Le tournant s’est produit fin janvier : les partisans de l’initiative présentaient leur plan B pour la SSR en cas de succès de leur texte. Incapables de présenter des alternatives crédibles pour l’avenir des médias, les opposants au recours à l’argent public de la Confédération proposaient même, sans ciller, de le remplacer par celui des cantons.
Ce flou s’opposait à un discours bien plus clair du côté des spécialistes (tant privés que publics) du secteur : une acceptation de l’initiative signifierait la mort de la SSR, sans certitude qu’une partie de ses activités puissent être poursuivies ou reprises. Cette démonstration a fait basculer l’opinion public – tant dans les sondages qu’aujourd’hui dans les urnes. Le vote des Suisses est particulièrement clair : le texte est balayé avec plus de 71% des suffrages !

À peine leur échec connu, les initiants se sont félicités d’avoir provoqué un débat. Pourtant, rien n’est plus faux. En réalité, le débat sur l’audiovisuel public avait commencé avec la modification de la LRTV lancée en 2013 et acceptée par le peuple, de justesse, le 14 juin 2015. Lancée entre les deux, «No Billag» ignorait totalement la discussion, au profit d’une proposition extrême.

Plus encore, le véritable débat aurait pu trouver sa place dans le cadre du rapport sur le service public dans les médias, demandé par le Conseil des États le 28 avril 2014. Celui-ci, justement, réclamait une réflexion sur l’avenir des médias. Mais, las, l’initiative est arrivée au Parlement à peine le rapport remis. Occultant toute nuance et empêchant toute discussion sur les contours d’un service public, elle ne proposait qu’une chose : tirer la prise de la SSR.

© Vincent Arlettaz

À l’heure de la digitalisation, une nouvelle loi tenant compte des enjeux d’avenir doit être présentée rapidement. C’est dans ce cadre que pourra enfin débuter une discussion sérieuse sur la mission de l’audiovisuel public. Enfin, après des années perdues en débats tendus sur une proposition extrême. La réflexion peut donc commencer, malgré l’initiative «No Billag» et certainement pas grâce à elle !

CC0

Pourquoi un libéral peut refuser «No Billag»

Telle que présentée par ses auteurs, l’initiative «No Billag» est une lutte pour les libertés individuelles. En conséquence, tout «bon libéral» semble sommé de partager ce point de vue ; les voix divergentes étant hélas souvent soumises à un «procès en libéralisme» et accusées de trahir cet idéal pour des motifs égoïstes. Pourtant, à bien y réfléchir, il est plutôt simple, pour un libéral, d’être convaincu de rejeter ce texte…

Le but évident de tout «bon libéral» est de garantir à chacun autant de libertés que possible. Tout adulte devrait donc pouvoir former son opinion comme il l’entend et faire ses propres choix. Et là, embrayent sans hésiter les partisans de «No Billag», devrait être inclus le choix de consommer ou non les médias du service public, et donc, par voie de conséquence, le choix de ne pas les payer le cas échéant. Pourtant, à bien y réfléchir, il est plutôt simple, pour un libéral, d’être convaincu de rejeter ce texte…

CC0

Pour être à même de faire ses propres choix, chacun doit pouvoir en appréhender les tenants et aboutissants. Pouvoir décider entre des possibilités aux issues inconnues n’est pas une liberté ; c’est un simple mirage. La vraie liberté, elle, se définit au moment où l’on peut comprendre ce qu’un choix représente et le faire en connaissance de cause. En d’autres termes, il ne peut y avoir de réelle liberté sans information.

Mais cette information ne tombe pas du ciel. Elle peut souvent être produite par des médias privés et achetée (ou non) par ceux qui en expriment le besoin. Mais cette offre repose sur la nécessaire existence d’un marché suffisamment grand pour financer, par la vente ou par la publicité, le travail journalistique nécessaire.

CC Tschubby / modifiée

Or, la Suisse est un petit pays, partageant quatre langues et formé de nombreuses régions aux réalités bien diverses. Dès lors, le constat est simple : elle ne dispose pas toujours la taille critique nécessaire pour offrir une information suffisante à l’ensemble de nos concitoyens par la seule loi du marché. C’est conscient de cette réalité qu’un service public a été mis en place dans les médias – et c’est bien son avenir que nous allons décider le 4 mars prochain.

CC0

Ainsi, l’initiative «No Billag» n’est pas un vote pour plus ou moins de libertés. Ce n’est, en réalité, rien d’autre qu’un arbitrage entre deux libertés : d’une part, celle de ne pas payer l’information qu’on ne souhaite pas consommer, et d’autre part celle, pour chaque citoyen de notre pays, quelle que soit sa langue et quel que soit son domicile, de pouvoir accéder à une information suffisante et de qualité.

S’il faut trancher entre les deux, mon choix est évident : je préfère accepter la contrainte d’un financement public et obligatoire lorsqu’il permet de garantir à chacun de s’informer et donc de pouvoir faire, en toute connaissance de cause, ses propres choix – en toute liberté.

C’est donc en libéral convaincu que, le 4 mars prochain, je glisserai un «non» résolu dans l’urne – et que je vous invite à faire de même !

Image : NASA

Notre-Dame-des-Landes : un crash politique ?

En arrivant au pouvoir, le gouvernement d’Édouard Philippe avait hérité d’un avion en détresse, volant depuis des décennies en pleine tempête et tiré dans des directions opposées par deux moteurs de puissance similaire. Mais en attendant huit mois pour agir, et en prenant une décision contraire à tous les engagements pris jusqu’alors, il a fait le choix du crash aérien plutôt que de tenter de rentrer à bon port. Et les conséquences de cette décision ne s’arrêteront certainement pas à la région de Nantes.

Peu après midi, la joie a éclaté chez les «zadistes», ces militants parfois extrêmes qui s’étaient mis en tête d’empêcher la construction d’un nouvel aéroport dans la région de Nantes. Face à leur succès, ce sont bien l’État de droit et la démocratie qui s’effritèrent.

CC Blandine Le Cain

Trois présidents différents se seront cassés les dents sur ce projet : Nicolas Sarkozy a été incapable de le faire avancer, François Hollande a même tenté, sans succès, d’évacuer la zone avant de meubler le reste de son quinquennat par des tergiversations et des reculades, et Emmanuel Macron, a finalement accepté d’enterrer le projet huit mois après son arrivée à l’Élysée.

Pourtant, lors de la campagne présidentielle de 2017, celui qui n’était à l’époque que l’ex-ministre de l’économie avait promis de mener le projet à son terme. L’argument qui prévalait dans la bouche du candidat était le résultat du référendum local de 2016, où la population de Loire-Atlantique avait majoritairement soutenu le transfert de l’aéroport en direction de Notre-Dame-des-Landes. La démocratie avait parlé, selon Emmanuel Macron ; il fallait désormais qu’elle s’applique.

CC Blandine Le Cain

Le revirement d’hier n’affaiblit donc pas seulement la parole du président jupitérien, mais, surtout, il torpille l’argument démocratique précédemment évoqué, dans un pays qui en aurait pourtant bien besoin, préférant céder à des militants qui avaient fait le choix de l’occupation et du rapport de force. Et cela, en soi, est probablement la conséquence la plus inquiétante de cette décision…

Mais le plus révélateur de cette journée était sans doute cette longue attente du discours du Premier ministre, alors que la décision avait fuite dans toute la presse. Les chaînes de télévision en continu interrogeaient tour-à-tour les opposants (euphoriques) et les partisans (dépités), tout en diffusant les images d’un podium vide dans la salle de presse de l’Élysée. L’avion s’était non seulement écrasé, mais on avait surtout l’impression qu’il était sans pilote…

© Arno Mikkor

Angela Merkel, ou comment transformer une défaite en victoire

Au soir des élections fédérales allemandes, le 24 septembre dernier, Angela Merkel paraissait défaite. Même si son parti demeurait le premier du pays dans les urnes, l’avenir de la chancelière semblait se boucher à grande vitesse. Un mois et demi après, pourtant, elle semble avoir donné à ses adversaires une leçon de politique – sans même qu’ils ne s’en aperçoivent…

CC0

Lorsque les premiers résultats tombent, la victoire annoncée d’Angela Merkel semble en demi-teinte. Son parti demeure certes le premier du pays, mais, avec seulement 33% des voix (avec son alliée bavaroise CSU), il réalise son pire résultat depuis 1949. Et pire encore, les deux alliés perdent 65 sièges au Bundestag – alors que celui-ci, paradoxalement, s’agrandit de 78 députés*. Désormais largement minoritaire, l’Union devra donc trouver des partenaires pour se maintenir au pouvoir.

Face à elle, le SPD, usé par cinq ans de coalition gouvernementale, est plus faible que jamais – à peine au-dessus de 20% des voix. Le parti annonce immédiatement qu’il refusera toute coalition pour se lancer dans une véritable politique d’opposition, espérant ainsi redresser la barre lors des élections suivantes.

© Markus Spiske CC-BY

À l’inverse, les eurosceptiques de l’AfD entrent triomphalement au Bundestag avec 94 sièges, marquant le retour de l’extrême-droite au Parlement d’un pays où ceci est loin d’être anodin. À peine moins nombreux, les libéraux du FDP retrouvent aussi le chemin de Berlin avec 80 sièges, après 5 ans d’absence.

Angela Merkel se retrouve donc débordée de toute part : à gauche, le SPD lui tourne le dos, à l’extrême-droite, l’AfD critique son manque de fermeté, tandis que sur le plan libéral, le FDP est là pour dénoncer le conservatisme de la chancelière.

Mathématiquement, après le refus du SPD, une seule possibilité s’offre à elle : tenter une coalition dite «Jamaïque» avec les Verts et les libéraux du FDP. Autrement dit, le mariage de la carpe et du lapin… Angela Merkel parait nettement affaiblie, et son départ, dans le but de satisfaire l’un ou l’autre de ses alliés est ouvertement évoqué.

 

CC0

 

Un mois et demi après, pourtant, la situation s’est, en réalité, inversée. Incapable de s’entendre sur un programme gouvernemental, les Verts et le FDP ont dû jeter l’éponge, perdant ainsi beaucoup de leur crédibilité à réellement diriger un jour l’Allemagne. Ceux qui auraient pu être des alliés difficiles semblent devenir des opposants finalement peu gênants.

Du côté du SPD, c’est exactement l’inverse qui semble se produire. Alors que le parti avait annoncé haut et fort sa décision de mener cinq ans de politique d’opposition, ses dirigeants se voient maintenant contraints d’ouvrir la porte à des négociations avec la CDU/CSU, dans le but de respecter le résultat du vote des Allemands, et éviter de nouvelles élections qui, sans doute, risqueraient de mener au même résultat. La véhémence de Martin Schulz pendant la campagne s’est effacée pour faire place à la conciliation. Ainsi, les socio-démocrates sont en passe de redevenir des alliés fidèles d’Angela Merkel, à peine capables d’influencer réellement sa politique, mais tenus à un silence consensuel.

Enfin, l’extrême-droite n’a pas eu besoin d’aide pour s’effriter. À peine 24 heures après avoir été élue députée, la co-présidente Frauke Petry claque la porte de son propre parti. Celui-ci se plonge alors dans une lutte de pouvoir interne, révélant aussi d’importante dissensions sur la ligne politique à mener.

CC0

En moins de deux mois, Angela Merkel a donc su retourner la situation à son avantage. Subtilement et presqu’imperceptiblement, elle a fait disparaître ses opposants les plus dangereux – lorsqu’ils ne se sont pas sabordés d’eux-mêmes. Sachant exploiter le temps à son avantage, elle renforce jour après jour son avenir à la tête du pays, laissant la pression populaire et médiatique forcer ses futurs partenaires à avaler n’importe quelle couleuvre. Loin d’être affaiblie, elle vient de donner une brillante leçon de politique à ses adversaires !

 

 

* En raison du mode d’élection un peu particulier du Parlement allemand, un mixte entre proportionnelle et majoritaire, le nombre de sièges n’est pas fixe. Lors des élections de 2017, il passe de 631 à 709, le plus au niveau de son histoire.

© Number 10

No, No, No, Mrs May !

À 18h, Emmanuel Macron s’entretiendra à Paris avec Theresa May. Leur principale préoccupation sera certainement l’avenir du continent. Mais c’est plutôt vers le passé qu’ils devraient jeter un regard…

Nul doute que le locataire de l’Élysée accueillera poliment celle du 10 Downing Street. Par gentillesse, il s’abstiendra sans doute de parler d’élections législatives. Alors que la France semble avoir décidé de donner une large majorité parlementaire au parti du Président, le Royaume-Uni a refusé de faire la même faveur à la Première ministre. Deux résultats, il est vrai, influencés par un système électoral d’un autre temps, qui biaise les résultats au hasard du découpage territorial.

Theresa May vient avec un objectif simple : trouver, sinon un allié, du moins un partenaire avec qui négocier une sortie ordonnée de l’Union Européenne. Au centre des discussions, l’avenir des milliers de citoyens européens en Grande-Bretagne et des milliers de Britanniques expatriés dans le reste de l’UE et l’avenir des relations commerciales entre les deux économies. Sur ces deux points, la position du Royaume-Uni semble s’être assouplie après le scrutin de jeudi.

Mais un autre point crucial devrait également être évoqué : celui de la facture que l’UE souhaite présenter à son futur-ex-membre : potentiellement plus de 100 milliards d’euros. 38 ans après Margaret Thatcher, c’est à l’Europe de réclamer «I want my money back».

© University of Salford Press Office

Le souvenir de Margaret Thatcher sera certainement présent dans l’esprit de Theresa May. L’actuelle Première ministre est contestée dans son propre parti depuis son échec aux élections législatives, tout comme l’était la Dame de Fer en 1990, après la prise de mesures impopulaires. Et c’est bien au beau milieu d’un voyage à Paris, pour se rendre au sommet de Fontainebleau, que Margaret Thatcher a été débarquée de la tête du parti conservateur. En arrivant à l’Élysée, Theresa May espérera sans doute que l’histoire ne se répètera pas…

Mais les espoirs de la Première ministre ressemblent à des illusions. De l’avis de plusieurs négociateurs européens, «ce n’est pas comme si elle vivant sur la planète Mars, mais plutôt dans une autre galaxie bien éloignée». Vouloir concilier les promesses faites lors de la campagne du Brexit, profiter des avantages de l’UE et s’affranchir de ses conditions semble, en effet, bien irréaliste. Et là, c’est Emmanuel Macron qui endossera les habits de la Dame de Fer pour lui répéter simplement «Non. Non. Non.».

© Xavier Buaillon

Emmanuel Macron à l’Élysée : la valeur n’attend point le nombre des années ?

Lors de la passation de pouvoir de dimanche, c’est l’expression qui revenait sans cesse dans la bouche des différents commentateurs : à 39 ans à peine, Emmanuel Macron est le plus jeune Président de l’histoire française, et l’un des plus jeunes chefs d’État au monde. Si le fait est exact, il n’est pas tout à fait motif de réjouissance.

Lors de la campagne électorale, l’âge d’Emmanuel Macron était un argument généralement réservé à ses opposants. On lui reprochait ainsi son inexpérience, et, plus subtilement, une sorte de manque de maturité – l’âge étant, pour ces critiques, la marque ultime de la sagesse. Le candidat d’En Marche préférait présenter sa carrière déjà fort remplie – tant dans le secteur privé qu’à certaines des plus hautes responsabilités de l’État – pour tenter d’atténuer le reproche.
En effet, on peut penser qu’Emmanuel Macron n’a pas été élu du fait de son jeune âge, mais bien malgré son jeune âge.

© Lorie Shaull
Affiches de campagne – © Lorie Shaull

Face aux soupçons et aux affaires qui ont jeté le trouble sur les politiciens, de gauche comme de droite, au cours des dernières années, l’expérience politique est devenue suspecte. Dans l’imaginaire collectif, le temps passé au pouvoir est forcément rempli de tentations fautives ; plus longue est l’exposition, plus grand est donc le risque d’y avoir cédé. Ainsi, alors que les présidents précédents avaient assis leur élection sur leur expérience, les citoyens semblent désormais choisir l’inexpérience : elle offre une sorte de gage d’honnêteté par défaut d’opportunité.

La jeunesse du nouveau président est, en réalité, le symbole d’une classe politique en déliquescence. L’élection d’Emmanuel Macron – cela a été largement rappelé – démontre surtout la faillite des partis politiques traditionnels, écartés dès le premier tour. Il a su incarner – certes, avec habileté – le seul renouveau face à une extrême-droite renforcée. Si la chance n’est pas à exclure, c’est bien le rejet des autres qui a permis au candidat d’En Marche de conquérir l’Élysée…

© Franz Johann Morgenbesser
Sebastian Kurz – © Franz Johann Morgenbesser

Quelques heures à peine après l’investiture d’Emmanuel Macron, le parti autrichien ÖVP – le parti historique de droite depuis 1945 – a désigné son nouveau président : Sebastian Kurz, à peine 30 ans, et déjà ministre des Affaires étrangères depuis plus de 3 ans.
Le rapprochement est plus qu’anecdotique. En 2016, lors des élections présidentielles, les Autrichiens avaient également écarté les deux principaux partis dès le premier tour. Le SPÖ (socio-démocrate) avait fini 4ème ; l’ÖVP 5ème – tous deux avec environ 11% des suffrages. Au deuxième tour, les électeurs ont donc dû départager un indépendant de 73 ans, Alexander Van der Bellen (ancien membre des Verts) et le leader de l’extrême-droite, Norbert Hofer.

Il semble désormais, en Autriche comme en France, que le critère de l’âge s’efface en regard des autres problèmes que traverse la classe politique. Mais ne nous leurrons pas : il s’agit bel et bien d’un choix par défaut, qui ne devrait apporter nul optimisme sur la santé de la démocratie…