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Des CoCos à la noix : vers une nouvelle crise financière ?

Mardi 20 juin, la Bremer Landesbank – une banque régionale allemande – a annoncé qu’elle annulait le paiement des intérêts sur deux obligations spéciales dites CoCo bonds. La nouvelle est passée presqu’inaperçue dans la presse, et pourtant, les questions qu’elle pose pourraient faire trembler le monde de la finance…

Vous n’avez rien compris à ce charabia* ? Pas de panique, on va tenter de clarifier tout ça !

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CoComençons par le commencement…

Pour simplifier, on peut résumer le métier d’une banque (outre ses conseils, bien sûr) à recevoir l’épargne de certains clients et à prêter de l’argent à d’autres clients. Pour que le système fonctionne, il faut toutefois que la banque soit toujours capable de rembourser les épargnants lorsque ceux-ci viennent retirer leurs fonds.

En raison de cette contrainte, et afin de pouvoir prêter suffisamment d’argent (que ce soit des crédits commerciaux, hypothécaires, du leasing, …), la banque ne peut pas compter uniquement sur l’argent des épargnants. Elle se finance donc également sur les marchés financiers.

D’accord, mais CoComment ?

© Vincent Arlettaz

Il existe essentiellement deux manières de se financer : D’une part, les actions, dont les détenteurs sont copropriétaires de la banque. Ils se partagent les bénéfices (sous forme de dividendes), mais sont aussi les premiers à perdre leur mise en cas de déficit ou de faillite.

D’autre part, les obligations, dont les détenteurs sont de simples créanciers prêtant de l’argent pour une période donnée, et en échange d’intérêts définis à l’avance. C’est un investissement généralement moins rentable (sur le long-terme) que les actions, mais qui est prioritaire pour être remboursé, et donc encourt également moins de risques.

Ce n’est pas si CoCompliqué !

Certes ! Mais la science financière ne s’arrêtant pas là, elle a inventé, au milieu du XIXème siècle, les «obligations convertibles». Il s’agit, de fait, d’une obligation (comme on l’a vu ci-dessus), mais que le détenteur peut, librement, décider de transformer en un nombre prédéfini d’actions. L’instrument est intéressant car il permet, grâce à cette conversion, de profiter des bons résultats économiques, le cas échéant, ou de rester simple créancier sinon.

Et c’est à partir de là qu’on a imaginé les CoCos…

Les CoCos ? KésaCoCo ?

Les «CoCo bonds», ou «contingent convertible bonds», sont un type particulier d’obligations convertibles. Mais là, la conversion en action ne dépend pas de la volonté du détenteur, mais se produit automatiquement si un événement prédéfini se produit.

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L’idée est née en 1991, pour faire face à certaines crises financières, et a été popularisée (et plus largement utilisée) après la crise des subprimes. L’idée est assez simple : tant que tout va bien, ses détenteurs ne sont que de simples créanciers, qui n’ont pas droit à une part des bénéfices. Mais si la banque a des problèmes de capitalisation (par exemple lorsque de nombreux clients viennent retirer leur épargne), la conversion se déclenche et transforme ces créanciers en copropriétaires, améliorant immédiatement la situation financière de la banque.

Mais alors, CoComment ça peut poser problème ?

Les CoCo bonds sont, naturellement, des instruments risqués. En effet, en cas de problèmes, les créanciers se retrouvent directement transformés en actionnaires, pouvant donc très rapidement perdre l’entier de leur investissement. Mais, à ce moment-là, précisément parce qu’ils deviennent copropriétaires de la banque, il peuvent donc désormais participer direction de celle-ci.

En outre, en échange du risque accru, les intérêts de ces CoCos sont plus élevés que ceux offerts pour une obligation normale. Jusque là, tout va bien…

CoComme toujours, le diable se niche dans les détails.

L’exemple de la Bremer Landesbank est particulièrement criant : la banque a décidé, suite à des problèmes financiers, d’annuler le paiement des intérêts.

CC BY-SA 4.0 - Jürgen Howaldt
Siège de la Bremer Landesbank, à Brême

Mais les conditions générales de ces CoCos (ce qu’on appelle, en finance, le prospectus) définissent clairement que cette annulation n’entraîne pas la conversion en actions. Les créanciers perdent donc une partie importante de leur investissement, sans, pour autant, devenir co-décisionnaires.

Pire encore, ce même prospectus prévoit que la banque est libre d’utiliser les sommes ainsi économisées comme bon lui semble – et ce, sans restriction.

Le risque est donc important qu’une banque lèse les détenteurs de CoCo bonds pour poursuivre d’autres objectifs que ceux pourquoi les CoCos ont été conçus (e.g. payer davantage de dividendes à ses actionnaires ou de rémunérations à ses dirigeants). Ceux-ci passeraient donc, en quelque sorte, d’assureurs à dindons de la farce.
Si cela se généralise, on ne trouvera bientôt plus grand monde pour souscrire à ces instruments, et les banques redeviendront beaucoup plus vulnérables…

Du coup, CoComment on évite ça ?

Il faut donc s’assurer que ces CoCo bonds ne puissent pas être détournés de leur but premier : servir de coussin de sécurité en cas de crise. Pour cela, il faudrait renforcer les règles prévues par le prospectus, par exemple en s’assurant que le non-paiement des intérêts force la conversion en action, ou que l’argent ainsi économisés ne puisse être utilisés que dans des buts bien spécifiques.

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La marge de manoeuvre des banques s’en trouverait certes réduite. Mais, in fine, c’est une condition nécessaire pour garantir leur survie en cas de coups durs…

 

 

* Si vous avez compris ledit charabia, l’auteur vous remercie vivement pour l’indulgence de votre lecture…

© Number 10

No, No, No, Mrs May !

À 18h, Emmanuel Macron s’entretiendra à Paris avec Theresa May. Leur principale préoccupation sera certainement l’avenir du continent. Mais c’est plutôt vers le passé qu’ils devraient jeter un regard…

Nul doute que le locataire de l’Élysée accueillera poliment celle du 10 Downing Street. Par gentillesse, il s’abstiendra sans doute de parler d’élections législatives. Alors que la France semble avoir décidé de donner une large majorité parlementaire au parti du Président, le Royaume-Uni a refusé de faire la même faveur à la Première ministre. Deux résultats, il est vrai, influencés par un système électoral d’un autre temps, qui biaise les résultats au hasard du découpage territorial.

Theresa May vient avec un objectif simple : trouver, sinon un allié, du moins un partenaire avec qui négocier une sortie ordonnée de l’Union Européenne. Au centre des discussions, l’avenir des milliers de citoyens européens en Grande-Bretagne et des milliers de Britanniques expatriés dans le reste de l’UE et l’avenir des relations commerciales entre les deux économies. Sur ces deux points, la position du Royaume-Uni semble s’être assouplie après le scrutin de jeudi.

Mais un autre point crucial devrait également être évoqué : celui de la facture que l’UE souhaite présenter à son futur-ex-membre : potentiellement plus de 100 milliards d’euros. 38 ans après Margaret Thatcher, c’est à l’Europe de réclamer «I want my money back».

© University of Salford Press Office

Le souvenir de Margaret Thatcher sera certainement présent dans l’esprit de Theresa May. L’actuelle Première ministre est contestée dans son propre parti depuis son échec aux élections législatives, tout comme l’était la Dame de Fer en 1990, après la prise de mesures impopulaires. Et c’est bien au beau milieu d’un voyage à Paris, pour se rendre au sommet de Fontainebleau, que Margaret Thatcher a été débarquée de la tête du parti conservateur. En arrivant à l’Élysée, Theresa May espérera sans doute que l’histoire ne se répètera pas…

Mais les espoirs de la Première ministre ressemblent à des illusions. De l’avis de plusieurs négociateurs européens, «ce n’est pas comme si elle vivant sur la planète Mars, mais plutôt dans une autre galaxie bien éloignée». Vouloir concilier les promesses faites lors de la campagne du Brexit, profiter des avantages de l’UE et s’affranchir de ses conditions semble, en effet, bien irréaliste. Et là, c’est Emmanuel Macron qui endossera les habits de la Dame de Fer pour lui répéter simplement «Non. Non. Non.».

«J’aime»… à mes risques et périls

Hier, un internaute zurichois a été condamné à 4’000.- d’amende avec sursis pour avoir «liké» plusieurs commentaires jugés diffamatoires. La sanction est une première en Suisse et se veut exemplaire ; elle est, en réalité, une effroyable menace pour nos libertés !

Le tribunal de district de Zurich a rendu, hier, une décision sidérante. Dans son arrêt, la juge a considéré que le simple fait de cliquer sur le bouton «j’aime» revient à faire sien les propos exprimés et à les partager publiquement. Ce faisant, si les propos originaux sont constitutifs d’une atteinte à l’honneur, alors un simple clic est passible d’une condamnation pénale.

Attardons-nous un instant sur la gravité d’une telle conclusion. Supposez être face à un long commentaire exprimé sur un réseau social, avec lequel vous êtes plutôt – mais pas forcément entièrement – d’accord. Considérerons-nous désormais qu’un «like» constituera une adhésion pleine et entière à l’entier du propos, mot pour mot ? Et, plus encore, que vous pouvez être tenu responsable de ce qui a donc été écrit par un tiers ?

Adaptons cette hypothèse au monde réel. Imaginez-vous au sein d’un groupe d’amis, dont l’un tiendrait un propos dérangeant – mettons, par hypothèse, une blague désobligeante à l’endroit d’une autre personne. Si l’on transpose le jugement zurichois, alors le simple fait de rire à ladite blague vous exposerait immédiatement à être déféré pour injure ou diffamation, sans même que vous n’ayez articulé un traître mot !

Plus encore, la juge a considéré que le clic fautif équivalait à propager les propos litigieux. Imaginez donc un instant que vous racontiez, plus ou moins publiquement, ce qui vient de se produire dans notre exemple. Alors, quand bien même vous n’adhéreriez à aucun des propos exprimés, par le simple fait de les rapporter objectivement, vous pourriez – si l’on suit la même logique – être condamné au même titre que son auteur. Cette simple hypothèse devrait, par exemple, faire frémir tout partisan de la liberté de la presse

On voit aisément que la logique ne tient pas. Bien sûr, la diffamation ou les insultes sont, hélas, monnaie courante sur les réseaux sociaux. Et, naturellement, leurs auteurs doivent en assumer – y compris pénalement – leurs responsabilités. Mais de vouloir étendre cette responsabilité à un tiers serait une grave atteinte aux libertés d’expression et d’opinion. Car après tout, selon la même logique, celui qui partagerait un article de presse porterait la même responsabilité que son auteur. Propager une critique ou une enquête deviendrait risqué pour tout un chacun…

Contrairement à ce qu’on a pu lire dans la presse, le jugement zurichois n’est d’ailleurs pas une première au niveau mondial. Il y a deux ans, un journaliste turc avait été lourdement condamné pour avoir «liké» un propos critique vis-à-vis du président Erdogan. Bien que le délit de base soit différent, l’argumentation en étendant la culpabilité à toute personne «likant» ces propos est assez proche de la décision d’hier – et démontre clairement la dangerosité d’une telle logique pour une société libre.

Le jugement rendu hier peut faire l’objet d’un recours. J’espère vivement que ce sera fait, et que le tribunal cantonal cassera la décision de première instance. D’ici là, si vous vous promenez à Zurich et que vous entendez des propos inconvenants, gardez-vous de toute réaction ou de toute expression. Un simple hochement de tête, et les amendes risqueraient de pleuvoir

© Xavier Buaillon

Emmanuel Macron à l’Élysée : la valeur n’attend point le nombre des années ?

Lors de la passation de pouvoir de dimanche, c’est l’expression qui revenait sans cesse dans la bouche des différents commentateurs : à 39 ans à peine, Emmanuel Macron est le plus jeune Président de l’histoire française, et l’un des plus jeunes chefs d’État au monde. Si le fait est exact, il n’est pas tout à fait motif de réjouissance.

Lors de la campagne électorale, l’âge d’Emmanuel Macron était un argument généralement réservé à ses opposants. On lui reprochait ainsi son inexpérience, et, plus subtilement, une sorte de manque de maturité – l’âge étant, pour ces critiques, la marque ultime de la sagesse. Le candidat d’En Marche préférait présenter sa carrière déjà fort remplie – tant dans le secteur privé qu’à certaines des plus hautes responsabilités de l’État – pour tenter d’atténuer le reproche.
En effet, on peut penser qu’Emmanuel Macron n’a pas été élu du fait de son jeune âge, mais bien malgré son jeune âge.

© Lorie Shaull
Affiches de campagne – © Lorie Shaull

Face aux soupçons et aux affaires qui ont jeté le trouble sur les politiciens, de gauche comme de droite, au cours des dernières années, l’expérience politique est devenue suspecte. Dans l’imaginaire collectif, le temps passé au pouvoir est forcément rempli de tentations fautives ; plus longue est l’exposition, plus grand est donc le risque d’y avoir cédé. Ainsi, alors que les présidents précédents avaient assis leur élection sur leur expérience, les citoyens semblent désormais choisir l’inexpérience : elle offre une sorte de gage d’honnêteté par défaut d’opportunité.

La jeunesse du nouveau président est, en réalité, le symbole d’une classe politique en déliquescence. L’élection d’Emmanuel Macron – cela a été largement rappelé – démontre surtout la faillite des partis politiques traditionnels, écartés dès le premier tour. Il a su incarner – certes, avec habileté – le seul renouveau face à une extrême-droite renforcée. Si la chance n’est pas à exclure, c’est bien le rejet des autres qui a permis au candidat d’En Marche de conquérir l’Élysée…

© Franz Johann Morgenbesser
Sebastian Kurz – © Franz Johann Morgenbesser

Quelques heures à peine après l’investiture d’Emmanuel Macron, le parti autrichien ÖVP – le parti historique de droite depuis 1945 – a désigné son nouveau président : Sebastian Kurz, à peine 30 ans, et déjà ministre des Affaires étrangères depuis plus de 3 ans.
Le rapprochement est plus qu’anecdotique. En 2016, lors des élections présidentielles, les Autrichiens avaient également écarté les deux principaux partis dès le premier tour. Le SPÖ (socio-démocrate) avait fini 4ème ; l’ÖVP 5ème – tous deux avec environ 11% des suffrages. Au deuxième tour, les électeurs ont donc dû départager un indépendant de 73 ans, Alexander Van der Bellen (ancien membre des Verts) et le leader de l’extrême-droite, Norbert Hofer.

Il semble désormais, en Autriche comme en France, que le critère de l’âge s’efface en regard des autres problèmes que traverse la classe politique. Mais ne nous leurrons pas : il s’agit bel et bien d’un choix par défaut, qui ne devrait apporter nul optimisme sur la santé de la démocratie…

God save the trade : le vrai coût du Brexit

Theresa May traverse des temps difficiles. Alors que les discussions sur le Brexit viennent d’être entamées, le torchon brûle déjà entre Bruxelles et Londres sur la facture de 100 milliards d’euros que l’Union Européenne souhaiterait présenter au Royaume-Uni pour solder sa participation dans la construction commune – un montant qui a rapidement fait hurler les responsables britanniques. Et pourtant, en réalité, il importe peu…

La facture totale présentée à Theresa May devrait solder les engagements la part du Royaume-Uni dans les engagements pris par l’UE. Si le chiffre de 100 milliards d’euros a été régulièrement évoqué, la réalité – nette des recettes futures auxquels Londres renonce en sortant de l’UE – devrait plutôt avoisiner 60 milliards d’euros, selon les analyses du Financial Times et du think-tank Bruegel.Un montant, étalé sur une dizaine d’années, qui reste relativement modeste. En effet, les partisans de la sortie de l’Union Européenne affirmaient que leur pays économiserait 50 millions de livres Sterling par jour, soit presque 22 milliards d’euros par an. À ce rythme-là, le solde des comptes ne sera rapidement qu’une goutte d’eau face aux économies invoquées – d’autant plus dans un budget annuel britannique de plus de 900 milliards d’euros.

© Vote Leave

Le commerce…

Mais se concentrer sur cette facture serait une erreur. Le vrai coût du Brexit est ailleurs. En sortant des traités, le Royaume-Uni devra renégocier l’entier des accords qui le lient avec le continent – en particulier en matière de libre-échange. Chaque année, environ 170 milliards d’euros de produits et services sont exportés des îles britanniques en direction de l’UE. L’introduction de droits de douane à hauteur de 5% – soit, en moyenne, ce que Bruxelles impose à la Chine ou aux États-Unis – coûterait au commerce britannique huit milliards et demi d’euros par année. Bien plus cher, sur une décennie, que la facture que souhaite présenter la commission européenne.

…et les emplois

Plus encore, l’économie britannique pourrait être profondément ébranlée par un ralentissement du commerce avec le reste de l’Europe. Un exemple est symbolique : l’usine Vauxhall d’Ellesmere Port, depuis peu dans les mains de Peugeot suite au rachat de la marque Opel. Située à quelques kilomètres au sud de Liverpool, elle importe de l’UE trois quarts de ses composants. À l’inverse, 80% de ses 187’000 véhicules produits chaque année sont vendus sur le continent. La moindre tension sur les échanges commerciaux menacerait sérieusement l’avenir du site – et de ses 2’100 employés.

Ellesmere Port est loin d’être un cas isolé. L’industrie britannique s’est développée grâce à des décennies de libre-échange avec le continent. Un coup de frein brutal aurait inévitablement des retombées économiques désastreuses, tant financièrement qu’en termes d’emplois – un prix politique probablement bien plus douloureux que les livres Sterling.

© Peter Craine (Creative Commons)

Au final, Britanniques et Européens négocieront sans doute âprement la facture finale présentée au Royaume-Uni. Mais le vrai coût du Brexit, lui, serait celui d’un ralentissement des échanges commerciaux entre les futurs divorcés – et il est autrement plus élevé et plus terrifiant que quelques dizaines de milliards d’euros.

Des commodités peu commodes

 

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Un hôtel-restaurant a rouvert ses portes mercredi à Lucerne. L’annonce aurait pu passer inaperçue s’il n’y avait eu un simple détail qui a résolument titillé plusieurs médias : le restaurant comptera désormais des toilettes mixtes – et ce en violation du droit cantonal imposant cabinets et lavabos séparés.
La mesure a suscité de nombreuses discussions – et des avis très tranchés sur la possibilité de cohabiter dans les mêmes commodités. Mais une question, qui me parait pourtant évidente, semble avoir été oubliée : pourquoi donc faut-il une loi réglementant les toilettes ?

En effet, chacun semble tellement camper sur sa position qu’il en oublierait presque l’essentiel : pourquoi donc vouloir imposer sa vision aux autres par la loi ? La configuration des toilettes est-elle vraiment à ce point constitutive de notre modèle de société ? Permettez-moi d’en douter.

Démontrons-le d’abord par l’absurde. Outre des toilettes séparées, on peut également considérer essentiel la fourniture de papier à triple épaisseur pour le confort de nos séants. La loi est assurément lacunaire sur ce principe vital et il conviendrait donc de la corriger. En s’éloignant un peu des lieux d’aisance, on peut aussi réfléchir à nos assiettes. Ne faudrait-il pas réglementer leur couleurs, formes et dimensions de façon précise ? Quant à leur contenu, ne vivrions-nous pas dans un monde plus simple si le droit décrivait de façon exhaustive l’ensemble des menus et recettes possibles, que les restaurateurs seraient tenus de suivre scrupuleusement ? Nous aurions ainsi la garantie de consommer un produit parfaitement identique – et donc concurrentiel – d’un restaurant à l’autre. Décidément, tant de choses manquent dans nos lois !

Pousser ce raisonnement à son terme en démontre immédiatement le ridicule. En réalité, nul besoin d’une loi aussi précise : si un restaurant ne vous plait pas, il suffit de ne pas y retourner. Cela n’empêchera pas ceux qui s’y plaisent de s’y rendre, et tout le monde en sera satisfait.
Les toilettes n’échappent évidemment pas à cette logique : si la perspective de commodités unisexes vous horripile, d’autres restaurants se feront un plaisir de vous accueillir, et vice versa.

Ce sur quoi nous devrions tirer la chasse, c’est bien cette dérive législative qui consiste à vouloir réglementer dans le détail tant de choses qu’il serait bon de laisser au libre-choix de chacun. Le droit des toilettes en est un exemple, au milieu d’une jungle abondante de normes et de dispositions légales. Le carcan qu’elles nous imposent est indigne d’une société où l’on considère que l’être humain est libre de faire ses propres choix.

Un train peut en cacher un autre

Début septembre, le groupe industriel Alstom annonçait la fermeture prochaine de son site de construction de trains de Belfort. Moins d’un mois après, le gouvernement français passait commande de quinze rames TGV – de quoi maintenir environ 400 emplois pour les deux prochaines années – permettant ainsi à Manuel Valls de se prétendre «sauveur du site de Belfort». Une bonne nouvelle ? Au contraire, c’est la démonstration de l’échec de l’interventionnisme étatique !

En réalité, le plan de sauvetage de Manuel Valls est confondant d’absurdité. Puisqu’une usine fermait… il suffisait d’y passer commande et de s’en vanter. Le site de Belfort réalise des TGV, alors on achète des TGV. Et peu importe si le seul endroit où l’État peut les utiliser est une ligne régionale où leur grande vitesse ne pourra jamais être atteinte.
Mais le ridicule coûte. Ces 15 rames TGV représentent un investissement d’environ 450 millions d’euros. Soit environ 1.1 million d’euro par poste. Lorsqu’on imagine des salariés proche du salaire moyen français, soit environ 30’000 euros par année, on peine à voir comment l’idée peut paraître bonne…

Certes, si ce n’était avec des rames TGV, l’État aurait tout de même dû acheter du matériel roulant pour remplacer des trains vieillissants. Mais le surcoût représente environ 12 millions d’euros par rame (30 millions pour un TGV contre 18 millions pour un train régional). Facture totale : 180 millions d’euros – payée, naturellement, par le contribuable.
Mais le surcoût ne s’arrêtera pas là. Les coûts opérationnels du TGV sont, également, supérieurs d’environ 30% à ceux d’un train adapté à une telle desserte. Et là, par des billets plus chers, ce seront bel et bien les utilisateurs qui, à nouveau, passeront à la caisse.

Au final, certains argumenteront que gaspiller ainsi l’argent public permettrait de conserver des emplois – dont dépendent des familles, des emplois indirects, des commerces, … Certes, mais il ne faut pas s’arrêter à la simple partie émergée de l’iceberg.
En effet, si l’État achète des TGV – totalement inadaptés à cette fonction – il n’achètera donc pas de trains régionaux pour remplir la même mission. C’est donc une autre usine qui ne verra pas une commande arriver et dont les emplois seront donc menacés. En l’occurrence, c’est le site de Reichshoffen, à 200 km de Belfort, qui voit des menaces peser sur ses 1’000 emplois.
Mais, non content de réaliser une opération industrielle et économique calamiteuse, le gouvernement viole ouvertement le droit en passant une telle commande au mépris des règles de concurrence et d’appels d’offre. Ces règles ne sont pas optionnelles ; c’est bel et bien une obligation, en Europe, pour les investissements publics d’une telle importance. Outre l’incohérence d’un gouvernement qui prétend vouloir sauver l’Union Européenne, c’est également faire courir un autre risque : celui que les autres États, en réaction, agissent de même. Et donc, passent commande auprès de leurs propres usines plutôt que dans les usines françaises – menaçant également des centaines voire des milliers d’emplois.

En outre, une telle manoeuvre politique est le symbole d’une criante injustice. Parce qu’ils sont médiatisés à huit mois de l’élection présidentielle, 400 emplois seront soutenus (temporairement) à grands flots d’argent public. Mais qu’arrivera-t-il aux autres sites menacés une fois les élections passés ? Ils seront certainement livrés à eux-mêmes…
Une injustice encore plus criante pour d’autres secteurs économiques. L’État a-t-il décidé d’acheter 500 millions de litres de lait pour soutenir les éleveurs en danger ? Non. Cruellement, les paysans concernés devront s’en sortir tout seul – tout en payant le coûteux plan de sauvetage de Belfort.

La vraie logique, la vraie justice, la vraie solution eut été de ne rien faire. Si le site de Belfort est incapable de vendre ce qu’il produit, alors peut-être lui fallait-il disparaître. Et laisser, à la place, émerger une industrie compétitive, efficace, et durablement porteuse d’emploi. Mais, en gaspillant l’argent public pour une opération médiatique, c’est bien l’innovation et la création d’emploi que Manuel Valls a détruit.

Brexit is not Boris’ exit !

Pour paraphraser le célèbre Winston, on ne peut prédire les intentions de Boris Johnson. C'est une devinette enveloppée dans un mystère à l'intérieur d'une énigme. Mais, il y a peut-être une clé ; et cette clé, c’est Churchill.¹

Tout comme votre serviteur, Boris Johnson est un grand admirateur du politicien britannique le plus marquant du XXème siècle. Ceux qui voyaient la fin de sa carrière se profiler à son renoncement d'être candidat à la succession de David Cameron ont certainement été surpris lors de sa nomination au poste de Foreign Secretary. Et se pencher davantage sur la vie de Churchill, c'est sans doute comprendre un peu mieux Boris Johnson.

Bien avant d’être un politicien influent, Winston Churchill était journaliste et correspondant de guerre – notamment à Cuba, aux Indes, au Soudan et en Afrique du Sud. Excellente plume, il vendait ses récits à prix d’or, et ceux-ci étaient publiés dans les plus grands journaux britanniques : le Daily Telegraph et le Morning Post notamment. À côté de cela, le descendant des Marlborough est également rapidement devenu auteur. Mêlant autobiographies et histoire moderne, ils constituaient une source de revenus importante pour Winston Churchill, mais aussi de notoriété et d’admiration. En 1953, il reçut même le prix Nobel de littérature pour l’ensemble de ses oeuvres.

Boris Johnson, de son côté, a commencé sa carrière comme journaliste au Times puis au Daily Telegraph, étant notamment détaché à Bruxelles auprès des institutions européennes. De retour à Londres en 1994, il demanda à devenir reporter de guerre – parallèle immanquable avec Churchill – mais son éditeur refusera. Bien après avoir quitté le journal, Boris Johnson y écrit toujours régulièrement des éditoriaux – qui lui rapporteraient officiellement plus de 250’000 livres Sterling par année ! L’ancien maire de Londres est également auteur à ses heures perdues, ayant publié plus d’une dizaine d’ouvrages – dont le dernier étant une biographie… de Winston Churchill.

Winston Churchill avait toujours été une forte tête. Fâché au sein du parti conservateur, il trahit son propre camp en 1904 pour rejoindre le parti libéral, s’attirant les foudres de ses anciens camarades. Pourtant, vingt ans plus tard, il fit précisément le chemin inverse, quittant les libéraux pour revenir sur les bancs conservateurs. Son destin allait faire de lui un homme exceptionnel…
Enfin, conscient que le gouvernement britannique fonctionne sur un mode bien plus collégial que son homologue français, par exemple, il a tout fait pour être aussi proche du pouvoir que possible. Ministre du commerce, de l’intérieur, de l’armement, de la guerre, de l’air, des colonies, de la marine et des finances, tout portefeuille était bon pour se mêler aux affaires du gouvernement – bien au-delà de ses seules responsabilités. En 1915, il accepta même brièvement le poste de chancelier du duché de Lancaster, une pure sinécure, dans le seul but de demeurer au gouvernement !

Les parallèles avec Boris Johnson sont édifiants. S’il n’a pas quitté son parti, il a bel et bien trahi son leader, le Premier ministre David Cameron, en décidant de soutenir la campagne du Brexit. Tout comme Churchill, il était certainement convaincu d’avoir raison et que la victoire suffirait, tôt ou tard, à se faire pardonner. Enfin, en acceptant le poste de Foreign Secretary, il rejoint le cabinet dans le but assuré de peser sur les destinées du Royaume-Uni. Et, qui sait, comme Churchill, d’atteindre peut-être la fonction suprême…

Ardemment critiqué et conspué, il ne peut sans doute oublier une citation de son modèle qu’il voudrait certainement faire sienne : «L’Histoire me donnera raison. Et si je le sais, c’est parce que c’est moi qui l’écrirai !»

 

¹ «I cannot forecast to you the action of Russia. It is a riddle wrapped in a mystery inside an enigma ; but perhaps there is a key. That key is Russian national interest.» – Winston Churchill, 1939, au micro de la BBC.

Sous les pavés, la violence…

Policiers ou manifestants blessés, vitrines défoncées, mobilier urbain saccagé : les manifestations récentes ont souvent été émaillées de violence. Loin d’être un phénomène isolé, c’est bien l’outil irresponsable de certaines revendications…

Le droit de manifester est une base de nos sociétés démocratiques. Il permet de rassembler ouvertement autour de ses revendications. Mais, hélas, certains semblent aujourd’hui penser que les pavés sont des arguments aussi légitimes que les mots pour appuyer leurs demandes.
Pourtant, cette logique même leur serait défavorable. Avoir recours à la violence dans une manifestation, c’est considérer que la force brute est à même de triompher. C’est donc balayer d’un revers de main l’État de droit – celui où chacun peut se prévaloir des règles – pour promulguer la loi du plus fort. À ce titre, plus besoin d’arguments, mais de pavés, de balles et de canons. La société qui en ressortirait ne serait ni juste, ni démocratique. Et rien ne garantit qu’elle serait à l’avantage des manifestants…
Aujourd’hui, chacun est libre de porter son projet devant le peuple – que ce soit par le biais d’initiative ou en se déclarant candidat pour porter ses idées dans les institutions politiques. Remplacer cette méthode par la violence, c’est d’abord un aveu de faiblesse. C’est reconnaître son incapacité à convaincre la majorité du bien-fondé de son projet et vouloir l’imposer envers et contre tout, envers et contre tous. La violence comme moyen, c’est aussi l’assassinat de la démocratie.

Et pourtant… rien n’y fait. Plus de 200’000 francs de dégâts à Zurich pour le weekend du 1er mai. À Paris, une dizaine de policiers blessés, dont un grièvement, lors de la manifestation du 28 avril. Sur les parcours, on ne compte plus les vitrines brisées, les abribus saccagés ou les bancomats détruits. Et souvent, ensuite, le couplet de «quelques casseurs isolés» profitant de la manifestation. Mais ayons le courage de reconnaître la vérité : la violence n’est plus, aujourd’hui, un acte isolé !

Il y a ceux qui cassent, qui frappent, qui lancent des pavés. Ils sont là, lâches, sous leur cagoule ou leur masque. Mais il y a ceux autour d’eux, plus nombreux, et plus lâches encore, qui les entourent, les encouragent et les soutiennent. Ceux-là même qui s’en lavent les mains immédiatement après et déclinent toute responsabilité. Pourtant, ils sont aussi responsables et aussi coupables de ces violences.
Lorsque 300 casseurs sont présents, dès le début, dans la manifestation parisienne du 28 avril et que, loin d’être repoussés, ils sont accompagnés par la foule, acclamés lors de leurs déprédations puis soutenus pour fuir les forces de l’ordre, il ne s’agit plus d’un acte isolé. Lorsque les responsables syndicalistes qui ont appelé à manifester refusent de condamner ces violences, ils cautionnent l’usage de la force comme moyen de revendication. Lorsque le parti du travail défile, à Zurich, avec une banderole où est représenté un patron en train de se faire frapper à coups de poings et de pied de biche, il n’y a pas là une indifférence, mais bien une incitation à la violence.

La violence, c’est l’arme des faibles. Ceux qui y ont recours – qu’ils en soient les auteurs directs ou les responsables indirects – piétinent la démocratie et poignardent les idéaux qu’ils prétendent servir.

«Nuit debout» : aube ou crépuscule ?

Au soir du 31 mars 2016, après une manifestation contre la «loi Travail» chère au gouvernement de Manuel Valls, quelques centaines de manifestants se dirigent vers la place de la République pour y passer la nuit. Leur but : réaliser une «convergence des luttes» en opposition au gouvernement actuel et, plus largement, au fonctionnement actuel de la France. Le mouvement «Nuit debout» était né.

Début d’un mouvement qui pourrait révolutionner la France ou simple feu de paille qui s’éteindra discrètement au bout de quelques semaines ? Seul l’avenir le dira. Mais, si le mouvement veut durer, deux conditions s’imposent à lui.

 

La première condition est inclusive. Pour représenter un réel mouvement populaire, «Nuit debout» doit rassembler bien au-delà de son terreau initial. Car si l’occupation de la place de la République est à même de générer une certaine visibilité médiatique, la participation n’en est pas moins limitée à une certaine catégorie de population. La continuité des évènements nocturnes en exclut bon nombre de travailleurs et d’étudiants qui ne pourraient pas, ensuite, enchaîner avec une journée de travail. De plus, même si la mobilisation a essaimé aux quatre coins de la France, le reproche lui est régulièrement fait de se cantonner aux beaux quartiers et de n’être qu’une «révolution de bobos», bien loin de nombreux Français.

Ainsi, les quelques militants qui ont tenté d’exporter le concept dans les quartiers nord de Marseille ont été confronté à un accueil plutôt glacial. Certains habitants n’ont pas manqué de leur rappeler qu’ils se mobilisaient eux-mêmes depuis bien longtemps dans le silence et l’oubli général. Plus encore, ils ont exprimé une réalité bien différente de celle des manifestants de «Nuit debout» : comment se sentiraient-ils concernés par une réforme du droit du travail alors qu’eux-mêmes n’ont, pour la plupart, pas de travail ?

 

La deuxième condition, elle, est exclusive. Car, dans l’euphorie qui a accompagné l’occupation régulière de la place de la République, toutes les luttes et toutes les revendications ont été exprimées. Outre l’abandon de la «loi Travail», d’aucuns ont réclamé pêle-mêle l’augmentation du salaire minimum à 1’500 euros par mois, le plafonnement des salaires, l’abrogation des loyers, l’expropriation des riches, l’adoption de l’antispécisme, la semaine de 25 heures, … Mais après avoir lancé ces idées, il convient de savoir si elles doivent être reprises ou non par l’ensemble du mouvement. Et c’est là que le bât blesse : désorganisée, la «Nuit debout» s’est montrée incapable, jusqu’ici, à mettre en place un processus démocratique en son sein.

Pourtant, c’est une condition nécessaire à son succès. Si la manifestation veut se poursuivre, elle doit être capable d’établir un noyau commun de revendications partagées par le plus grand nombre de ses membres. C’est probablement là que se trouve l’épreuve la plus difficile : permettre l’adhésion et le rassemblement du plus grand nombre derrière un véritable consensus – au risque de devoir en écarter certaines revendications et voir partir leurs auteurs – tout en préservant l’unité du mouvement.

 

«Nuit debout» pourrait bientôt fêter son premier mois d’existence, après une nouvelle journée de manifestation contre la «loi Travail» le 28 avril prochain – le 59 mars selon la tradition locale – et à la veille d’un dimanche 1er mai crucial. Pour cela, le mouvement devra démontrer sa capacité à réellement fédérer les différentes luttes. Mais personne n’ignore – et surtout pas le gouvernement – qu’une première victoire pourrait donner un coup d’accélérateur à la mobilisation…