© Vincent Arlettaz

Cette si chère égalité…

Hier, profitant du 1er août, la jeunesse socialiste vaudoise a tenté un coup d’éclat en proposant de remplacer sur le drapeau vaudois sa devise «Liberté et Patrie» par «Solidarité et Égalité». Mais que révèle, en fait, une telle proposition ?

À chaque fois que j’entends le mot «égalité» me revient l’expression d’Henry Becque «le défaut de l’égalité, c’est que nous ne la voulons qu’avec nos supérieurs». En politique, c’est hélas également le cas : quiconque invoque ce principe si cher à la gauche ne le fait bien souvent que lorsque c’est à l’avantage de ses électeurs, sinon de lui-même. Dans le cas contraire, ce principe égalitaire disparait souvent derrière un paravent de prétextes.

 

Drapeau suisse actuel (g.) et tel que pourrait le redessiner la jeunesse socialiste (d.)

 

La jeunesse socialiste vaudoise, comme bon nombre de socialistes, invoque volontiers cette notion d’égalité pour demander à d’autres de payer davantage d’impôts ou de contribuer davantage à la collectivité – mais, bien sûr, exclusivement lorsqu’il s’agit de réclamer un effort d’autrui plutôt que de soi-même.

Ainsi, cette même jeunesse socialiste vaudoise s’oppose vertement, par exemple, à ce qu’hommes et femmes aient le même âge de départ à la retraite – à tel point qu’ils avaient même combattu le projet PV2020, pourtant conçu et porté par le parti socialiste suisse. Là, étrangement, il n’est plus question de défendre l’égalité, lorsqu’elle imposerait d’aller l’expliquer à celles qui en seraient perdantes…

Cette position est d’ailleurs souvent justifiée en invoquant les différences de salaire qui peuvent exister entre hommes et femmes. Tant que celles-ci ne sont pas corrigées, hors de question alors de supprimer une différence de traitement en matière de retraite, nous dit-on. Là, imperceptiblement mais sûrement, l’égalité s’est transformée en une sorte de valeur à géométrie variable, à laquelle il est finalement aisé de déroger. Tout d’un coup, une inégalité peut devenir aisément justifiable, au bon vouloir de qui s’exprime.

CC0

Il y a une forme d’égalité que je chéris, c’est l’égalité de départ : égalité des droits et égalité des chances. Celle qui met chacun sur le même pied, et lui permet ensuite de faire ses propres choix – et de les assumer.

Mais souvent, hélas, le socialisme pousse à réclamer une égalité de résultats. Quels que furent nos comportements, il faudrait que nous retrouver tous, in fine, dans une même situation – ou, à tout le moins, dans une situation proche. Et si ce n’est pas le cas, la contrainte étatique toute-puissante n’aura qu’éliminer les différences.

Réclamer cette égalité perpétuelle, c’est donc, par définition, réclamer que nos propres choix n’importent finalement pas. Somme toute, ce n’est certainement pas un hasard si, dans le monde que réclament ces jeunes socialistes, le mot «liberté» doit être effacé – de nos drapeaux, comme de nos vies…

CC0

Communisme et poulet frit

Au printemps, les médias vaudois annonçaient l’apparition, en 2019, d’un KFC à la place de l’Europe. L’enseigne exprimait le souhait de se développer en Suisse, et voyait dans ce lieu une implantation intéressante. Mais, deux mois après, la nouvelle a fait bondir le POP, le parti ouvrier populaire. Considérant qu’une telle installation se ferait «au détriment de la santé publique, du bien-être alimentaire, de l’écologie, de la convivialité, des conditions de travail», les marxistes lausannois ont donc lancé une pétition réclamant son interdiction pure et simple…

CC0

Certains (dont votre serviteur) ont la faiblesse de penser que les individus devraient être libres de leurs choix, tout en portant la responsabilité de les assumer. Cela reviendrait à considérer les adultes… comme des adultes, en leur expliquant si besoin, par des mesures de prévention, que certains comportements ne sont pas bons pour leur santé, et qu’il convient de faire preuve d’une  certaine prudence, d’un certain équilibre, bref, d’une certaine hygiène de vie.

La logique du POP est bien différente : si, d’une certaine manière, une chose pourrait être néfaste en cas d’abus ou de comportement inadéquat, alors la toute-puissance étatique doit l’interdire immédiatement. Le corollaire de cette logique est bien simple : même adulte, on ne peut laisser un individu décider librement de la manière dont il souhaite vivre.

© Gabriel Garcia Marengo

Imaginons un instant qu’un de ces marxistes ait l’idée de se promener au Flon. Il passera devant la porte de quelques débits de boissons et autres établissements nocturnes, et, la forte musique et l’abus d’alcool pouvant être néfaste pour la santé, en réclamera donc immédiatement l’interdiction. Poussant plus loin, il atteindra un cinéma, dont les films proposés pourraient contenir de la violence ou de la vulgarité, et, épris de son désir de protéger les braves gens contre ce fléau, ne manquera pas d’exiger sur-le-champ l’interdiction de ce lieu de perdition. S’il décide de bifurquer en direction d’un grand magasin, il ne manquera pas d’y déceler une incitation à la consommation de masse, et donc un risque important de surendettement pour le simple passant, qu’il convient de préserver d’un tel danger, et n’hésitera pas un instant à requérir, là aussi, la disparition de ces commerces.

En fin de compte, la logique du POP n’amène qu’à une seule issue : puisque tout peut être dangereux, il suffirait de tout interdire et d’implanter, au besoin, des succursales d’État pour délivrer les seules choses que le Politburo jugera acceptable de concéder au simple citoyen. Debout, les damnés de la terre ; disparues, les libertés de chacun…

© Matt Preston

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Protectionnisme : tous perdants !

Jeudi passé, Donald Trump a annoncé l’introduction de nouveaux droits de douane sur l’acier et l’aluminium, renouant ainsi avec le discours protectionniste qui l’avait porté lors de la campagne électorale de 2016. Par réciprocité, l’Union européenne menace de réagir par l’introduction de ses propres droits de douane sur certains produits américains, notamment ceux provenant des régions favorables à Donald Trump. Une guerre commerciale est sur le point d’éclater, dont, pourtant, chacun des deux camps ressortirait perdant…

CC0

L’introduction d’un tarif douanier à l’importation implique naturellement que ce produit devra être vendu plus cher – soit en raison du paiement de cette taxe pour les marchandises importées, soit du fait de la concurrence étrangère réduite pour les marchandises produites localement. De fait, le consommateur (direct ou indirect) est le premier perdant d’une telle décision.

En revanche, les producteurs nationaux de ce même produit, eux, voient leur concurrence se réduire. Ils peuvent donc espérer augmenter leur production – et, pour ce faire, engager de nouveaux travailleurs. Notons bien que, même dans ce modèle optimiste, ces créations d’emplois se font en partie aux frais des exportateurs étrangers, mais également, en partie, sur le dos des consommateurs du pays concerné. Le bilan initial est déjà en demi-teinte.

© Maerzbow

Mais, de fait, un telle décision protectionnisme amène, généralement, deux conséquences négatives qui dépassent largement l’hypothèse de gain.

Le commerce international fonctionne généralement dans les deux sens. Les pays dont les exportations pourraient être pénalisées vont généralement relativement rapidement menacer de prendre des mesures similaires sur ce qu’eux-mêmes importent en provenance du pays introduisant des tarifs douaniers.

Évidemment, dans le cas d’une telle guerre commerciale, les industries exportatrices des deux blocs concernés seront perdantes. Mais, plus encore, ces pertes seront quasi-nécessairement supérieures* aux éventuels gains que pourraient réaliser les entreprises nationales bénéficiant de ce sursaut protectionniste. Au final, de nombreux emplois sont donc détruits de part et d’autre.

Mais il existe une deuxième conséquence, hélas souvent négligée. La plupart du temps, les produits visés par les nouveaux tarifs douaniers sont nécessaires pour d’autres activités économiques. Dans le cas présent, l’acier et l’aluminium, visés par Donald Trump, sont utilisés aux États-Unis par l’industrie locale qui les importe. Or, l’imposition de droits de douane supplémentaires pénalise donc directement ces importateurs. Eux-mêmes, moins compétitifs, verront leurs ventes (domestiques et à l’exportation) diminuer, leurs marges se réduire et seront contraints de délocaliser ou fermer certaines de leurs usines, avec de nombreux emplois détruits à la clé.

© Alan Strakey

Dans le cadre de l’acier, cette conséquence a même déjà pu être observée. Et même, précisément, aux États-Unis ! En mars 2002, le président George W. Bush a décidé d’imposer des droits de douane supplémentaires sur l’importation de certains produits issus de la sidérurgie. Grâce à cette décision, environ 3’500 emplois ont pu être «protégés» au sein des producteurs américains d’acier. Mais, en parallèle, on estime qu’entre 12’000 et 43’000 emplois ont été supprimés aux États-Unis, chez les entreprises importatrices, en raison de ces nouvelles taxes et de la hausse de prix qui en résultait logiquement. Voilà le vrai bilan du protectionnisme !

Il ne faut donc pas se laisser bercer par le discours populiste de Donald Trump – et de ses admirateurs en Europe. Le retour au protectionnisme ne sauve pas les emplois ; il permet seulement de préserver, à très court-terme, les intérêts électoralistes de quelques-uns. Et, particulièrement dans une Europe autrefois ravagée par les guerres, il conviendrait de se rappeler la maxime de Frédérique Bastiat : «si les marchandises ne traversent pas les frontières, les soldats le feront»

 

 

* L’explication se trouve dans le concept d’«avantage comparatif» démontré par l’économiste David Ricardo en 1817, qui explique l’essentiel du commerce international.

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Clap de fin pour «No Billag»

C’est fait : après une campagne longue et intense, le peuple a largement rejeté l’initiative «No Billag». Avec plus de 71% des suffrages, les Suisses ont montré un fort attachement à l’existence d’un service public dans les médias. C’est désormais malgré cette initiative et non grâce à elle que le débat doit continuer…

Début décembre, un sondage provoquait un véritable tremblement de terre : 57% des Suisses approuveraient l’initiative «No Billag» ! L’idée de s’affranchir d’une facture de plusieurs centaines de francs semblait séduire : le texte avait des chances sérieuses et menaçait donc de tirer la prise du service public dans l’audiovisuel.

CC0

Le tournant s’est produit fin janvier : les partisans de l’initiative présentaient leur plan B pour la SSR en cas de succès de leur texte. Incapables de présenter des alternatives crédibles pour l’avenir des médias, les opposants au recours à l’argent public de la Confédération proposaient même, sans ciller, de le remplacer par celui des cantons.
Ce flou s’opposait à un discours bien plus clair du côté des spécialistes (tant privés que publics) du secteur : une acceptation de l’initiative signifierait la mort de la SSR, sans certitude qu’une partie de ses activités puissent être poursuivies ou reprises. Cette démonstration a fait basculer l’opinion public – tant dans les sondages qu’aujourd’hui dans les urnes. Le vote des Suisses est particulièrement clair : le texte est balayé avec plus de 71% des suffrages !

À peine leur échec connu, les initiants se sont félicités d’avoir provoqué un débat. Pourtant, rien n’est plus faux. En réalité, le débat sur l’audiovisuel public avait commencé avec la modification de la LRTV lancée en 2013 et acceptée par le peuple, de justesse, le 14 juin 2015. Lancée entre les deux, «No Billag» ignorait totalement la discussion, au profit d’une proposition extrême.

Plus encore, le véritable débat aurait pu trouver sa place dans le cadre du rapport sur le service public dans les médias, demandé par le Conseil des États le 28 avril 2014. Celui-ci, justement, réclamait une réflexion sur l’avenir des médias. Mais, las, l’initiative est arrivée au Parlement à peine le rapport remis. Occultant toute nuance et empêchant toute discussion sur les contours d’un service public, elle ne proposait qu’une chose : tirer la prise de la SSR.

© Vincent Arlettaz

À l’heure de la digitalisation, une nouvelle loi tenant compte des enjeux d’avenir doit être présentée rapidement. C’est dans ce cadre que pourra enfin débuter une discussion sérieuse sur la mission de l’audiovisuel public. Enfin, après des années perdues en débats tendus sur une proposition extrême. La réflexion peut donc commencer, malgré l’initiative «No Billag» et certainement pas grâce à elle !

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Pourquoi un libéral peut refuser «No Billag»

Telle que présentée par ses auteurs, l’initiative «No Billag» est une lutte pour les libertés individuelles. En conséquence, tout «bon libéral» semble sommé de partager ce point de vue ; les voix divergentes étant hélas souvent soumises à un «procès en libéralisme» et accusées de trahir cet idéal pour des motifs égoïstes. Pourtant, à bien y réfléchir, il est plutôt simple, pour un libéral, d’être convaincu de rejeter ce texte…

Le but évident de tout «bon libéral» est de garantir à chacun autant de libertés que possible. Tout adulte devrait donc pouvoir former son opinion comme il l’entend et faire ses propres choix. Et là, embrayent sans hésiter les partisans de «No Billag», devrait être inclus le choix de consommer ou non les médias du service public, et donc, par voie de conséquence, le choix de ne pas les payer le cas échéant. Pourtant, à bien y réfléchir, il est plutôt simple, pour un libéral, d’être convaincu de rejeter ce texte…

CC0

Pour être à même de faire ses propres choix, chacun doit pouvoir en appréhender les tenants et aboutissants. Pouvoir décider entre des possibilités aux issues inconnues n’est pas une liberté ; c’est un simple mirage. La vraie liberté, elle, se définit au moment où l’on peut comprendre ce qu’un choix représente et le faire en connaissance de cause. En d’autres termes, il ne peut y avoir de réelle liberté sans information.

Mais cette information ne tombe pas du ciel. Elle peut souvent être produite par des médias privés et achetée (ou non) par ceux qui en expriment le besoin. Mais cette offre repose sur la nécessaire existence d’un marché suffisamment grand pour financer, par la vente ou par la publicité, le travail journalistique nécessaire.

CC Tschubby / modifiée

Or, la Suisse est un petit pays, partageant quatre langues et formé de nombreuses régions aux réalités bien diverses. Dès lors, le constat est simple : elle ne dispose pas toujours la taille critique nécessaire pour offrir une information suffisante à l’ensemble de nos concitoyens par la seule loi du marché. C’est conscient de cette réalité qu’un service public a été mis en place dans les médias – et c’est bien son avenir que nous allons décider le 4 mars prochain.

CC0

Ainsi, l’initiative «No Billag» n’est pas un vote pour plus ou moins de libertés. Ce n’est, en réalité, rien d’autre qu’un arbitrage entre deux libertés : d’une part, celle de ne pas payer l’information qu’on ne souhaite pas consommer, et d’autre part celle, pour chaque citoyen de notre pays, quelle que soit sa langue et quel que soit son domicile, de pouvoir accéder à une information suffisante et de qualité.

S’il faut trancher entre les deux, mon choix est évident : je préfère accepter la contrainte d’un financement public et obligatoire lorsqu’il permet de garantir à chacun de s’informer et donc de pouvoir faire, en toute connaissance de cause, ses propres choix – en toute liberté.

C’est donc en libéral convaincu que, le 4 mars prochain, je glisserai un «non» résolu dans l’urne – et que je vous invite à faire de même !

Image : NASA

Notre-Dame-des-Landes : un crash politique ?

En arrivant au pouvoir, le gouvernement d’Édouard Philippe avait hérité d’un avion en détresse, volant depuis des décennies en pleine tempête et tiré dans des directions opposées par deux moteurs de puissance similaire. Mais en attendant huit mois pour agir, et en prenant une décision contraire à tous les engagements pris jusqu’alors, il a fait le choix du crash aérien plutôt que de tenter de rentrer à bon port. Et les conséquences de cette décision ne s’arrêteront certainement pas à la région de Nantes.

Peu après midi, la joie a éclaté chez les «zadistes», ces militants parfois extrêmes qui s’étaient mis en tête d’empêcher la construction d’un nouvel aéroport dans la région de Nantes. Face à leur succès, ce sont bien l’État de droit et la démocratie qui s’effritèrent.

CC Blandine Le Cain

Trois présidents différents se seront cassés les dents sur ce projet : Nicolas Sarkozy a été incapable de le faire avancer, François Hollande a même tenté, sans succès, d’évacuer la zone avant de meubler le reste de son quinquennat par des tergiversations et des reculades, et Emmanuel Macron, a finalement accepté d’enterrer le projet huit mois après son arrivée à l’Élysée.

Pourtant, lors de la campagne présidentielle de 2017, celui qui n’était à l’époque que l’ex-ministre de l’économie avait promis de mener le projet à son terme. L’argument qui prévalait dans la bouche du candidat était le résultat du référendum local de 2016, où la population de Loire-Atlantique avait majoritairement soutenu le transfert de l’aéroport en direction de Notre-Dame-des-Landes. La démocratie avait parlé, selon Emmanuel Macron ; il fallait désormais qu’elle s’applique.

CC Blandine Le Cain

Le revirement d’hier n’affaiblit donc pas seulement la parole du président jupitérien, mais, surtout, il torpille l’argument démocratique précédemment évoqué, dans un pays qui en aurait pourtant bien besoin, préférant céder à des militants qui avaient fait le choix de l’occupation et du rapport de force. Et cela, en soi, est probablement la conséquence la plus inquiétante de cette décision…

Mais le plus révélateur de cette journée était sans doute cette longue attente du discours du Premier ministre, alors que la décision avait fuite dans toute la presse. Les chaînes de télévision en continu interrogeaient tour-à-tour les opposants (euphoriques) et les partisans (dépités), tout en diffusant les images d’un podium vide dans la salle de presse de l’Élysée. L’avion s’était non seulement écrasé, mais on avait surtout l’impression qu’il était sans pilote…

© Arno Mikkor

Angela Merkel, ou comment transformer une défaite en victoire

Au soir des élections fédérales allemandes, le 24 septembre dernier, Angela Merkel paraissait défaite. Même si son parti demeurait le premier du pays dans les urnes, l’avenir de la chancelière semblait se boucher à grande vitesse. Un mois et demi après, pourtant, elle semble avoir donné à ses adversaires une leçon de politique – sans même qu’ils ne s’en aperçoivent…

CC0

Lorsque les premiers résultats tombent, la victoire annoncée d’Angela Merkel semble en demi-teinte. Son parti demeure certes le premier du pays, mais, avec seulement 33% des voix (avec son alliée bavaroise CSU), il réalise son pire résultat depuis 1949. Et pire encore, les deux alliés perdent 65 sièges au Bundestag – alors que celui-ci, paradoxalement, s’agrandit de 78 députés*. Désormais largement minoritaire, l’Union devra donc trouver des partenaires pour se maintenir au pouvoir.

Face à elle, le SPD, usé par cinq ans de coalition gouvernementale, est plus faible que jamais – à peine au-dessus de 20% des voix. Le parti annonce immédiatement qu’il refusera toute coalition pour se lancer dans une véritable politique d’opposition, espérant ainsi redresser la barre lors des élections suivantes.

© Markus Spiske CC-BY

À l’inverse, les eurosceptiques de l’AfD entrent triomphalement au Bundestag avec 94 sièges, marquant le retour de l’extrême-droite au Parlement d’un pays où ceci est loin d’être anodin. À peine moins nombreux, les libéraux du FDP retrouvent aussi le chemin de Berlin avec 80 sièges, après 5 ans d’absence.

Angela Merkel se retrouve donc débordée de toute part : à gauche, le SPD lui tourne le dos, à l’extrême-droite, l’AfD critique son manque de fermeté, tandis que sur le plan libéral, le FDP est là pour dénoncer le conservatisme de la chancelière.

Mathématiquement, après le refus du SPD, une seule possibilité s’offre à elle : tenter une coalition dite «Jamaïque» avec les Verts et les libéraux du FDP. Autrement dit, le mariage de la carpe et du lapin… Angela Merkel parait nettement affaiblie, et son départ, dans le but de satisfaire l’un ou l’autre de ses alliés est ouvertement évoqué.

 

CC0

 

Un mois et demi après, pourtant, la situation s’est, en réalité, inversée. Incapable de s’entendre sur un programme gouvernemental, les Verts et le FDP ont dû jeter l’éponge, perdant ainsi beaucoup de leur crédibilité à réellement diriger un jour l’Allemagne. Ceux qui auraient pu être des alliés difficiles semblent devenir des opposants finalement peu gênants.

Du côté du SPD, c’est exactement l’inverse qui semble se produire. Alors que le parti avait annoncé haut et fort sa décision de mener cinq ans de politique d’opposition, ses dirigeants se voient maintenant contraints d’ouvrir la porte à des négociations avec la CDU/CSU, dans le but de respecter le résultat du vote des Allemands, et éviter de nouvelles élections qui, sans doute, risqueraient de mener au même résultat. La véhémence de Martin Schulz pendant la campagne s’est effacée pour faire place à la conciliation. Ainsi, les socio-démocrates sont en passe de redevenir des alliés fidèles d’Angela Merkel, à peine capables d’influencer réellement sa politique, mais tenus à un silence consensuel.

Enfin, l’extrême-droite n’a pas eu besoin d’aide pour s’effriter. À peine 24 heures après avoir été élue députée, la co-présidente Frauke Petry claque la porte de son propre parti. Celui-ci se plonge alors dans une lutte de pouvoir interne, révélant aussi d’importante dissensions sur la ligne politique à mener.

CC0

En moins de deux mois, Angela Merkel a donc su retourner la situation à son avantage. Subtilement et presqu’imperceptiblement, elle a fait disparaître ses opposants les plus dangereux – lorsqu’ils ne se sont pas sabordés d’eux-mêmes. Sachant exploiter le temps à son avantage, elle renforce jour après jour son avenir à la tête du pays, laissant la pression populaire et médiatique forcer ses futurs partenaires à avaler n’importe quelle couleuvre. Loin d’être affaiblie, elle vient de donner une brillante leçon de politique à ses adversaires !

 

 

* En raison du mode d’élection un peu particulier du Parlement allemand, un mixte entre proportionnelle et majoritaire, le nombre de sièges n’est pas fixe. Lors des élections de 2017, il passe de 631 à 709, le plus au niveau de son histoire.

© Vincent Arlettaz

Alea Jacta Est

Après une campagne incertaine, le peuple a finalement clairement rejeté la réforme Prévoyance Vieillesse 2020. Quelles conclusion à tirer d’un scrutin historique ? Et, surtout, comment aller de l’avant ?

Une réforme du système des retraites est toujours une épreuve difficile. Car, si le vieillissement de la population est une réalité incontestable, en faire accepter les conséquences à chacun relève probablement d’un travail herculéen. Mais le vote de ce dimanche ne saurait se résumer à ces simples prolégomènes. Les résultats du jour montrent clairement que le peuple n’est pas hostile à toute idée de réforme ; il a simplement refusé cette réforme-ci.

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L’accouchement du projet Prévoyance Vieillesse 2020 fut déjà difficile – et recèle, probablement, la majeure partie du problème. Plutôt que de tenter de réaliser un véritable consensus au Parlement, la gauche et le centre ont choisi le forcing. La loi fut approuvée de justesse au Conseil national. Et, dès le lendemain, un voix pour, celle de Denis de la Reussille, avait déjà basculé dans le camp du non…

Dès le départ, le paquet proposé au peuple était donc problématique – pas tant en raison d’une mesure ou d’une autre en particulier, mais bien par le déséquilibre de l’ensemble. Non seulement l’avenir financier des retraites n’était pas durablement garanti, mais les inégalités criantes entre générations allaient clairement à l’encontre de la cohésion au sein de la population. Espérer que les «cadeaux» offerts à la génération de transition (45-65 ans) permettrait d’obtenir suffisamment de votes favorables était bien optimiste.

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Mais alors, quel avenir pour le système des retraites ? Car, aujourd’hui, tout le monde admet qu’une réforme est non seulement nécessaire, mais qu’elle devient également urgente. Pour être crédible, la future nouvelle réforme devra permettre d’assainir réellement le système des retraites – et notamment l’AVS – en faisant porter son poids de façon équitable entre les citoyens, plutôt que d’opposer les générations les unes aux autres.

En revanche, en ce dimanche, on ne peut que regretter le passage en force de la gauche et du centre. Des concessions de part et d’autre auraient permis d’aboutir à une réforme plus équilibrée. Au vu du résultat du scrutin, celle-ci aurait eu de sérieuses chances…

Ne sacrifions pas les jeunes générations !

Dans un entretien accordé au Temps, Alain Berset défendait la réforme «Prévoyance Vieillesse 2020» soumise au peuple le 24 septembre prochain. Ses propos étaient critiques face aux opposants à ce projet, et aux conséquences d’un refus dans les urnes. Une réponse apparaissait nécessaire…

Monsieur le Conseiller fédéral,

Vous vous êtes exprimé dans la presse pour porter une réforme de la prévoyance professionnelle soumise au vote des citoyens en septembre. Vous y avez notamment considéré que ce projet était raisonnable, malgré ses défauts, et qu’il était nécessaire de l’adopter.

Je ne souhaite pas y réagir parce que vous avez pu égratigner mon parti dans vos propos. Le combat politique est ainsi fait que ce sont des choses qui arrivent. Je souhaite y réagir, en tant que jeune, pour vous exprimer pourquoi – malgré l’estime et le respect sincères qui m’animent à votre égard – je glisserai un non dans l’urne le 24 septembre prochain.

CC0

Pourquoi m’exprimer en tant que jeune ? Parce qu’hélas, cette réforme oppose les générations les unes aux autres.

En effet, pour compenser la nécessaire baisse du taux de conversion du 2ème pilier, le Parlement a décidé d’introduire une hausse de la rente AVS de 70 francs par mois – quand bien même le peuple suisse avait refusé dans les urnes, le principe d’une telle hausse proposé par l’initiative AVSplus.

Mais, comme on le voit, une large génération de futurs retraités bénéficieraient de cette hausse de l’AVS tout en voyant leur taux de conversion maintenu ! Et cette injustice, naturellement, a un coût…

(Résultat net pour un homme avec un salaire de 84’600 francs et une espérance de vie de 85 ans. Chiffres publiés par la NZZ et basés sur les calculs de l’OFAS.)

 

Comme le disait le grand économiste Vilfredo Pareto, «il est doux de prendre sa part d’un impôt qu’on ne paie pas». C’est hélas, ni plus ni moins, ce que propose la réforme que vous portez.

J’ai 30 ans ; ma génération perdrait 15’000 francs avec cette réforme. La génération de mes parents, elle, gagnerait 15’000 francs avec une réforme pourtant rendue nécessaire parce que nous n’arrivons déjà pas à garantir le financement des retraites qui leur sont promises.

Monsieur le Conseiller fédéral, vous évoquiez l’importance de garantir «une compensation en francs et en centimes». Ma génération peine à comprendre pourquoi cette compensation prend, pour elle, la forme d’une lourde facture.

CC0

Mais la différence ne s’arrête pas là. La génération de mes parents, c’est celle qui a connu les années de plus forte croissance économique de notre pays. C’est celle qu’on allait chercher à la sortie de sa formation pour lui proposer un emploi. C’est celle qui, lorsqu’elle signait un contrat de travail, était presqu’assurée de le garder jusqu’à la retraite.

Ma génération, c’est celle qui a connu la crise économique de 2007. C’est celle qui doit se battre pour trouver un emploi. C’est celle qui sait pertinemment qu’elle enchaînera divers employeurs durant sa carrière, en alternant avec de multiples périodes de chômage. C’est celle qui aura probablement le plus de difficultés à cotiser suffisamment, mais c’est aussi celle qui devra payer une nouvelle réforme, parce que même «Prévoyance Vieillesse 2020» ne suffirait pas à garantir ses retraites. Car ma génération, Monsieur le Conseiller fédéral, c’est aussi celle pour qui la promesse de toucher un jour une retraite apparait déjà bien incertaine.

CC0

Monsieur le Conseiller fédéral, ma génération est la première depuis bien longtemps qui peut craindre de vivre moins bien que la précédente. La réforme que vous portez, pour se financer, propose de la sacrifier.

C’est pour cela, parce que je veux que mon pays ait un avenir, et que celui-ci ne se construit pas en sacrifiant les jeunes générations, que je voterai non le 24 septembre prochain.

CC0

Des CoCos à la noix : vers une nouvelle crise financière ?

Mardi 20 juin, la Bremer Landesbank – une banque régionale allemande – a annoncé qu’elle annulait le paiement des intérêts sur deux obligations spéciales dites CoCo bonds. La nouvelle est passée presqu’inaperçue dans la presse, et pourtant, les questions qu’elle pose pourraient faire trembler le monde de la finance…

Vous n’avez rien compris à ce charabia* ? Pas de panique, on va tenter de clarifier tout ça !

CC0

CoComençons par le commencement…

Pour simplifier, on peut résumer le métier d’une banque (outre ses conseils, bien sûr) à recevoir l’épargne de certains clients et à prêter de l’argent à d’autres clients. Pour que le système fonctionne, il faut toutefois que la banque soit toujours capable de rembourser les épargnants lorsque ceux-ci viennent retirer leurs fonds.

En raison de cette contrainte, et afin de pouvoir prêter suffisamment d’argent (que ce soit des crédits commerciaux, hypothécaires, du leasing, …), la banque ne peut pas compter uniquement sur l’argent des épargnants. Elle se finance donc également sur les marchés financiers.

D’accord, mais CoComment ?

© Vincent Arlettaz

Il existe essentiellement deux manières de se financer : D’une part, les actions, dont les détenteurs sont copropriétaires de la banque. Ils se partagent les bénéfices (sous forme de dividendes), mais sont aussi les premiers à perdre leur mise en cas de déficit ou de faillite.

D’autre part, les obligations, dont les détenteurs sont de simples créanciers prêtant de l’argent pour une période donnée, et en échange d’intérêts définis à l’avance. C’est un investissement généralement moins rentable (sur le long-terme) que les actions, mais qui est prioritaire pour être remboursé, et donc encourt également moins de risques.

Ce n’est pas si CoCompliqué !

Certes ! Mais la science financière ne s’arrêtant pas là, elle a inventé, au milieu du XIXème siècle, les «obligations convertibles». Il s’agit, de fait, d’une obligation (comme on l’a vu ci-dessus), mais que le détenteur peut, librement, décider de transformer en un nombre prédéfini d’actions. L’instrument est intéressant car il permet, grâce à cette conversion, de profiter des bons résultats économiques, le cas échéant, ou de rester simple créancier sinon.

Et c’est à partir de là qu’on a imaginé les CoCos…

Les CoCos ? KésaCoCo ?

Les «CoCo bonds», ou «contingent convertible bonds», sont un type particulier d’obligations convertibles. Mais là, la conversion en action ne dépend pas de la volonté du détenteur, mais se produit automatiquement si un événement prédéfini se produit.

CC0

L’idée est née en 1991, pour faire face à certaines crises financières, et a été popularisée (et plus largement utilisée) après la crise des subprimes. L’idée est assez simple : tant que tout va bien, ses détenteurs ne sont que de simples créanciers, qui n’ont pas droit à une part des bénéfices. Mais si la banque a des problèmes de capitalisation (par exemple lorsque de nombreux clients viennent retirer leur épargne), la conversion se déclenche et transforme ces créanciers en copropriétaires, améliorant immédiatement la situation financière de la banque.

Mais alors, CoComment ça peut poser problème ?

Les CoCo bonds sont, naturellement, des instruments risqués. En effet, en cas de problèmes, les créanciers se retrouvent directement transformés en actionnaires, pouvant donc très rapidement perdre l’entier de leur investissement. Mais, à ce moment-là, précisément parce qu’ils deviennent copropriétaires de la banque, il peuvent donc désormais participer direction de celle-ci.

En outre, en échange du risque accru, les intérêts de ces CoCos sont plus élevés que ceux offerts pour une obligation normale. Jusque là, tout va bien…

CoComme toujours, le diable se niche dans les détails.

L’exemple de la Bremer Landesbank est particulièrement criant : la banque a décidé, suite à des problèmes financiers, d’annuler le paiement des intérêts.

CC BY-SA 4.0 - Jürgen Howaldt
Siège de la Bremer Landesbank, à Brême

Mais les conditions générales de ces CoCos (ce qu’on appelle, en finance, le prospectus) définissent clairement que cette annulation n’entraîne pas la conversion en actions. Les créanciers perdent donc une partie importante de leur investissement, sans, pour autant, devenir co-décisionnaires.

Pire encore, ce même prospectus prévoit que la banque est libre d’utiliser les sommes ainsi économisées comme bon lui semble – et ce, sans restriction.

Le risque est donc important qu’une banque lèse les détenteurs de CoCo bonds pour poursuivre d’autres objectifs que ceux pourquoi les CoCos ont été conçus (e.g. payer davantage de dividendes à ses actionnaires ou de rémunérations à ses dirigeants). Ceux-ci passeraient donc, en quelque sorte, d’assureurs à dindons de la farce.
Si cela se généralise, on ne trouvera bientôt plus grand monde pour souscrire à ces instruments, et les banques redeviendront beaucoup plus vulnérables…

Du coup, CoComment on évite ça ?

Il faut donc s’assurer que ces CoCo bonds ne puissent pas être détournés de leur but premier : servir de coussin de sécurité en cas de crise. Pour cela, il faudrait renforcer les règles prévues par le prospectus, par exemple en s’assurant que le non-paiement des intérêts force la conversion en action, ou que l’argent ainsi économisés ne puisse être utilisés que dans des buts bien spécifiques.

CC0

La marge de manoeuvre des banques s’en trouverait certes réduite. Mais, in fine, c’est une condition nécessaire pour garantir leur survie en cas de coups durs…

 

 

* Si vous avez compris ledit charabia, l’auteur vous remercie vivement pour l’indulgence de votre lecture…