Des mamelles

«[…] il réservait […] pour l’entière joie de ses yeux, les plantes distinguées, rares, venues de loin, entretenues avec des soins rusés, sous de faux équateurs produits par les souffles dosés des poêles.» En botanique comme en tout, Des Esseintes – le dandy décadent de l’A Rebours (1884) de Huysmans – cherchait le singulier, l’exceptionnel, l’inaccoutumé. Sur mon balcon, c’est plus simple: un peu de basilic, un peu de romarin, et ces deux ou trois cactus dont s’occupent les enfants – en ville, on a les animaux de compagnie qu’on peut.

Cela dit, il y a bien un sujet où je cultive un peu le syndrome Des Esseintes. Vous avez deviné, c’est la musique. Soyons clair: j’écoute de tout. Du rock – oui, mais des marges. Du hip hop, oui – mais crépusculaire. De la techno, oui – mais de têtes brûlées. Etc. J’aime les musiciens qui tentent, qui bousculent, qui expérimentent – quitte à ce qu’ils se plantent de temps à autre, ce n’est pas grave. Ça me vaut quelques fois de gentilles moqueries – mon père me dit souvent que la musique que j’écoute lui fait penser «au bruit d’un pneu qui se dégonfle». Personnellement, elle me fait phosphorer le cerveau.

Ceci confessé, on peut se poser deux questions. Primo: quelles sont les sources d’approvisionnement en musiques étranges, à supposer qu’elles soient plus difficiles à débusquer que les autres? Deuzio: est-ce que j’ai vraiment raison de faire mon malin?

Commençons par la première. Si vous souhaitez plonger le tympan dans les franges musicales, voici quatre saintes recettes, qu’il faut de préférence entremêler.

1. Les Ecritures

N’hésitez pas à lire la presse spécialisée, même si elle est allophone. Et même si elle n’existe pas dans nos kiosques: dirigez-vous par exemple vers The Wire, un magazine londonien lancé en 1982. Il n’est pas distribué en Suisse (quand j’habitais encore à Lausanne, mon kiosquier du Maupas tenait absolument à me vendre Wired à la place, mais ça n’a rien à voir), vous devrez donc, si vous le souhaitez, vous abonner. Si vous le faites : bon voyage. Leur slogan («Adventures in modern music») décrit bien la marchandise. Attendez-vous à caboter d’îlot exotique en archipel inouï : vous rencontrerez la noise fuligineuse du compositeur navajo Raven Chacon, le hip hop lynchien de Blue Daisy, l’art du yoik (le chant chamanique des Samis) ou le collectif Black Quantum Futurism, emmené par Moor Mother – alias Camae Ayewa, une future très grande dame des musiques actuelles. Tenez, très récemment encore, ils m’ont fait découvrir le travail de Debby Friday, une musicienne canadienne capable de vous faire danser comme si vous aviez les pieds posés sur un vitroceram réglé sur 9 (j’ai placé le morceau qui suit alors que je mixais* dans une galerie d’art à Porrentruy samedi soir, et ça a marché du feu de Dieu – bien qu’on ait été en pleine digestion de Saint-Martin):

2. Les Marchands du Temple

Choisissez bien votre disquaire, soignez vos relations. Travaillez-le sur la longueur, laissez-le prendre le contrôle de votre esprit. Il deviendra peut-être un peu votre confesseur, et surtout un passeur. Ce sera un Charon mais, plutôt que nautonier du Styx, il le sera du Léthé, il vous fera oublier vos habitudes anciennes, et peut-être jusqu’à la notion même d’habitude. C’est un entraineur de l’oreille, un coach du goût qui vous poussera toujours, mais avec doigté, au delà de ce que vous croyiez être vos limites. Personnellement, je suis depuis plus de 20 ans sous l’influence d’Eric Jeantet, le patron d’Obsession, à Lausanne (j’en parlais ici dans une chronique du Temps). Ce n’est bien entendu pas le seul rebouteux du disque dans ce coin de pays. Mais c’est bien lui qui, très récemment, m’a fait découvrir For Burdened and Bright Light, le dernier album de A-Sun Amissa. Deux longues et magnifiques montées au Golgotha, pleines de guitares au magma et d’esprits qu’on dirait voltigeant au dessus des Champs Phlégréens – iTunes ne reconnait pas ce disque, c’est souvent bon signe.

3. Les Marchands du e-Temple

S’il faut soigner les relations avec son disquaire (parce que c’est un être humain), il faut néanmoins prêter une extrême attention (tout en se rappelant que ce sont des algorithmes) aux newsletters des trois B: Bandcamp, Boomkat, Bleep. Ces sites de téléchargement payant sont des cornes d’abondance (voire, pour Bandcamp, un cabinet de curiosités). Indéniablement, chez eux, le risque d’avalanche est marqué. Mais apprenez à développer le flair du spéléologue (il faut savoir éviter les stalagmites que des rigolos placent sur le parcours), et vous verrez que la richesse de ces musiques souterraines est insoupçonnée, je dirais même: presque inextinguible. C’est par exemple grâce à Boomkat que, pas plus tard que vendredi, j’ai été mis au courant de la nouvelle sortie d’Andy Stott, It Should Be Us, une bonne heure de techno menée à un train de sénateur, parfaite pour dodeliner (une activité que j’apprécie de plus en plus avec l’âge).

4. Les apôtres

Autrement dit: les aminches, les copains, les potes. C’est peut-être là que se situe la part la plus importante du cursus de l’apprenti musicomane. En troupe, dans les effluves, écouter des disques jusqu’au petit matin. En discuter, et surtout jusqu’à la pire mauvaise foi. Echanger et s’échanger. C’est comme ça qu’on se forme l’oreille, et toute la machine cérébrale qui la soutient. En 1987, alors que je peinais à m’extraire de Metallica, des amis bien intentionnés m’ont passé la musique d’un petit groupe romand pas très connu encore, les Young Gods. David, Davy, Stéphane et les autres, si vous me lisez, merci encore, hein. Ça va mieux, maintenant.

 

Conclusion : une épiphanie dans la moiteur

Avec tout ça, je n’ai pas encore répondu à la deuxième question que je me posais: «Est-ce que j’ai vraiment raison de faire mon malin en écoutant des musiques des franges»? Je pourrais apporter une première réponse qui serait de l’ordre de l’évolution des formes artistiques et des phénomènes d’emprunts. On peut en effet considérer les musiques qui expérimentent comme des manufactures de prototypes sonores. Exemple typique: au début de ce siècle, des alchimistes de Croydon créaient un hybride fait de pièces rapiécées de dub, de garage et d’une drum’n’bass au tempo divisé par deux. Cette monstruosité lourde et lente, le dubstep, fera trémuler les murs du sud de Londres pendant quelques années dans un entre-soi qu’on imagine jouissif. En 2004, ça donnait par exemple ceci:

Dix ans plus tard, les critères stylistiques du genre (basse oscillante, rythme lent et syncopé) avaient été intégrés par la culture globale et pouvaient par exemple être utilisés pour composer un remix d’Enya. Oui, ils pouvaient être utilisés pour composer un remix d’Enya:

C’est indéniable: les styles confidentiels sont souvent appelés à ne plus l’être et à devenir le terreau de nouvelles créations diffusées plus largement – ou du moins à leur offrir quelques pièces détachées. Est-ce un bien? La question reste ouverte. Et je n’ai toujours pas la réponse à celle que je me posais plus haut…

Peut-être faut-il alors changer de perspective, et déplacer le débat vers le domaine éthique. Le risque que Des Esseintes avait pris, par son élitisme esthétique, c’était celui du plus franc mépris pour la société qui l’entourait. Cette question de l’aristocratisme du goût est grave, et elle a commencé à me tarauder un beau jour de juin 2001. Je suis alors à Barcelone, sous les voûtes de la Capella dels Angels. On est en plein festival Sónar, le grand raout de la musique électronique. Dans cette annexe du Musée d’art contemporain se déroule un showcase du label Mille Plateaux. Cette écurie allemande, fondée en 1993 par Achim Szepanski, avait pour réputation de défendre un certain intellectualisme dans la musique – ce qui n’est guère étonnant quand on choisit de se baptiser du titre du maître-livre de Gilles Deleuze et Félix Guattari.

Sur la scène de la Capella, les artistes se suivent: Vladislav Delay, Kid 606, Curd Duca, SND. Des concerts pas forcément commodes, c’est vrai, plutôt abstraits – si tant est que cet adjectif ait un sens pour qualifier une musique. Et puis surtout, il fait chaud: je me déplace vers le zinc pour attraper une bière et là, je tombe sur un confrère, Michel Masserey. Un grand journaliste musical, une très belle plume. Un ancien du Temps, il travaille aujourd’hui pour La Première. On discute un peu des concerts qui se déroulent derrière nous, et enfin il me dit: «Philippe, tu sais ce qui est le plus important dans la musique? La générosité.»

Sur le moment, j’ai cru comprendre qu’il sous-entendait que les concepts sonores de Mille Plateaux étaient pour lui un peu secs. Je n’étais pas tout à fait de son avis (un peu par esprit de contradiction aussi), mais cette petite phrase a longtemps tourné dans ma tête. Au fil des années, je lui ai trouvé de plus en plus de pertinence. Et je me suis aussi rendu compte qu’elle entrait dans une sorte de dialectique.

Première articulation : un musicien, s’il veut rester vivant, s’il veut évoluer, se doit en effet d’être généreux, esthétiquement – et humainement aussi d’ailleurs. Vous me direz que c’est presque une lapalissade. Mais si vous avez le cœur bien accroché, allez faire un tour sur YouTube à la découverte des groupes de rock identitaire français (on dit «RIF», chez ces gens-là): vous n’y trouverez que deux ou trois accords, incessamment les mêmes, et vieux comme la haine qui plus est. Non, je ne mettrai pas de lien.

Deuxième articulation: la générosité doit aussi être une qualité de l’auditeur – et accessoirement du critique musical, qui n’est jamais qu’un fan à qui on a donné un stylo. Et c’est bien par cette ouverture, me dis-je, que je peux échapper à l’orgueil, que je peux consoler mon ethos malgré mon goût du bizarre. Car avec mes oreilles et mes mains, je ne fais en effet qu’une chose: découvrir (et faire découvrir) tout ce que ces musiques quelques fois anonymes ont de profondément humain – leur courage, leurs imperfections, et leur âme parfaitement d’ici bas. Autrement dit, je n’écoute personne de haut.

 

* C’était dans le cadre d’une prestation de Horselove, un duo de pousse-disques qu’on tire avec Nathalie Imhof.

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Si j’étais chez vous, je partirais :

-> A Genève (PTR/L’Usine, me 13), pour y écouter Mayhem, formation légendaire s’il en est de la scène black metal. La soirée va être dure.

-> A Genève toujours (La Gravière, je 14), pour y écouter Mark Ernestus’ Ndagga Rythm Force. L’Allemand, figure de proue d’une techno aux inspirations dub (pensez Basic Channel et Chain Reaction), s’associe à des musiciens sénégalais pour une rénovation de ce style local qu’on nomme mbalax.

-> A Lausanne (Qwertz, même soir), pour y écouter Malibu Interface (de belles aventures modulaires) et Hundschopf (oui, c’est moi – et alors?).

-> A Bulle (Ebullition, ve 15), pour y écouter Dub Trio. Oui, il y a du dub chez ces Américains, mais injecté dans un rock puissant et hachuré.

-> A Genève (Le Zoo, même soir), pour y écouter Nazamba, forgeron jamaïcain d’un dub électrifié, massif et caverneux.

-> A Delémont (SAS, même soir), pour y écouter Mix Master Mike. Oui, rien que ça : le platiniste légendaire, ancien compagnon de route des Beastie Boys.

-> A Vevey (Rocking Chair, me 20), pour y écouter Earth – rock méditatif, lent, une distillation de l’americana. La première partie sera assurée par Helen Money, violoncelliste rugissante.

-> A Düdingen (Bad Bonn, même soir), pour y écouter Nadah El Shazly, des déconstructions électroniques cubistes qui se transforment en beautés cérémonielles.

-> A Lausanne (Le Bourg, je 21), pour y écouter Matt Elliott : voix tout près de l’oreille, folk de pénombre boisée, accents rimbaldiens. Il jouera également le lendemain aux Caves du Manoir, à Martigny.

-> A Berne (Dampfzentrale, du je 21 au sa 23), pour le festival Saint Ghetto : on y trouvera des merveilles extrêmement variées, de Ghostpoet à Schackleton en passant par Eartheater et Test Dept. Je vous en parle très bientôt plus longuement dans Le Temps.

-> A Genève (Cave 12, du je 21 au di 24), pour le festival Akouphène, avec des signatures aussi diverses que le metal d’avant-garde de Rorcal ou les bricolages (terme non préjoratif) rituels de Charlemagne Palestine. Là aussi, je vous en parle très bientôt plus longuement dans Le Temps.

-> A Genève (L’Ecurie, ve 22), pour y écouter Double Nelson et Le Singe Blanc. Pour avoir vu les premiers il y a 20 ans et les seconds il y a cinq mois, je peux vous certifier qu’on a là des feux de Saint-Elme qui prennent le rock à revers.

-> A Genève toujours (Kiosque des Bastions, même soir), où le festival Electron organise une soirée étiquetée Kompakt. Michael Mayer, patron du label de Cologne et maître d’une techno émotive, sera de la party.

-> A Fribourg (Fri-Son, sa 23), pour la Hummus Fest – comprenez : la fiesta périodique du label chaux-de-fonnier. Au programme, de belles signatures maison, tour à tour puissantes (Coilguns, Rorcal, Darius) et spectrales (Louis Jucker, Emilie Zoé). Là encore, je vous en parle très bientôt plus longuement dans Le Temps.

-> A Genève (Le Rez / L’Usine, lu 25), pour y écouter Mdou Moctar, ambassadeur coruscant du blues touareg.

-> A Genève toujours (Cave 12, me 27), pour y écouter Stuart Chalmers, un roi du détournement de cassettes, un véritable poète sonore qui n’a besoin que de quelques bandes magnétiques pour vendre du rêve.

«cerfs, cerfs, Francis Jammes, fourchette»*

J’ai inventé le trip hop avant tout le monde. Et en dormant, en plus. Si si, je vous jure. Je vous raconte l’histoire.

C’était à l’été 1988. J’étais lycéen et, pendant les vacances, pour me faire un peu d’argent de poche, il m’arrivait d’aller bosser comme manœuvre sur les chantiers, dans la boîte de mon père. Un beau jour, en rentrant du boulot avec les bras d’équerre (je suis une petite nature, mais j’avais tout de même joué du marteau-piqueur toute la sainte journée), je m’écroule sur le divan de mes parents pour un roupillon pré-prandial bien mérité. C’est à ce moment-là que m’est arrivé une étrange expérience hypnagogique: j’ai rêvé une musique. A cette époque, j’écoutais surtout du punk et du hard core, mais celle-ci n’avait rien à voir: il y avait quelque chose qui ressemblait à un rythme hip hop, mais décéléré, et noyé dans la reverb; une basse profonde, lente, vaguement dub; et une voix féminine qui chantait en boucle: «I will take you to Buenos Aires» (je n’ai jamais mis les pieds en Argentine). C’était vraiment très beau.

On est maintenant quelques années plus tard. En 1994, plus précisément. Je suis désormais étudiant à l’université, et bam: le Dummy de Portishead déboule dans le paysage musical. J’en suis tombé à la renverse : ce rythme, cette basse, cette voix, c’était la musique que j’avais composée en demi-sommeil six ans plus tôt ! J’avais commis ce que les surréalistes appelaient un plagiat par anticipation**.

Je n’avais surtout pas eu la présence d’esprit de Schumann. Lui, il avait en effet bien pris soin de noter au réveil cette mélodie dont il avait rêvé pendant une nuit de février 1854: cette suite de notes lui fournira la base de ses Geistervariationen, une de ses dernières œuvres. Ce n’est pas le seul: Tartini (Le Trille du diable) ou Stravinsky (Octuor pour instruments à vent) ont aussi composé sous les plumes, dirent-ils. Un auteur canadien, Craig Sim Webb, s’est amusé à recueillir les témoignages de musiciens qui ont rêvé leur musique: il en aligne plus d’une centaine – Beethoven, Wagner, Johnny Cash («Ring of Fire» est un produit nocturne), ou Paul McCartney («Yesterday» aussi).

Schopenhauer ou Baudelaire*** l’ont dit, chacun avec ses mots: la musique et le rêve ont partie liée. Au Ier siècle av. J.-C., Artémidore d’Ephèse disait déjà, dans son Onirocritique, que «rêver qu’on joue de la trompette sacrée est bon pour ceux qui veulent se rassembler à d’autres personnes et pour ceux qui ont perdu un esclave ou d’autres parmi les serviteurs» (moi, je joue de la trompette profane, raison pour laquelle je n’ai personne à mon service – à part mes enfants). Au XXIe siècle ap. J.-C., le magazine Femme actuelle estime pour sa part que rêver de musique indique que «vos relations avec vos supérieurs seront au beau fixe» – on aura remarqué que, par delà les siècles, la mélodie semble être un marqueur onirique constant des relations de travail.

Analyser la musique, c’est bien, mais on peut aussi renverser la vapeur, et instrumentaliser la musique pour qu’elle influence nos rêves. C’est ce que proposent des sites de développement personnel, comme celui-ci:

Bon, chez moi, ça n’a pas marché – sûrement parce que YouTube m’a balancé une pub pour la lessive Persil et une autre pour Zalando avant d’embrayer enfin sur les harmonies utérines qui m’étaient promises****. Mais laissez-moi vous donner un conseil: si vous voulez vous forger des rêves étranges, lancez plutôt le très récent Psychotropic Electric Eels Dreams IV de Rob Mazurek juste avant de vous coucher. Vous verrez effectivement des gymnotes.

Mais redevenons sérieux. Ce que Rob Mazurek fait ici, c’est bien entendu tout autre chose: c’est une transcription poétique (en l’occurrence musicale) de ce que l’on imagine être des états du rêve. C’est le lot de l’onirisme en musique, du Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy («Aimai-je un rêve?», écrivait Mallarmé) à, au hasard, LaMonte Young et son Dream Syndicate ou Bill Laswell et Mick Harris dans leur Somnific Flux de 1995.

Bon. Et Freud alors, dans tout ça ? Eh bien… Eh bien rien du tout. « Ich bin ganz unmusikalisch », disait-il dans une lettre de 1928. Alors voilà.

 

 

 

* Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe.

** J’ai fait beaucoup plus récemment, c’était cette année, un autre rêve musical. Cette fois-ci, je n’ai pas entendu de mélodie, mais une voix qui me donnait la recette d’un morceau. Je l’ai appliquée dès mon réveil, et ça a donné ceci – quand j’ai fait écouter cette beauté à mon voisin de bureau, il m’a fait ce très joli compliment: «On dirait mon chat qui fait un AVC»:

*** «[…] “Viens! oh! viens voyager dans les rêves, / Au delà du possible, au delà du connu!” / Et celle-là chantait comme le vent des grèves, / Fantôme vagissant, on ne sait d’où venu, / Qui caresse l’oreille et cependant l’effraie» («La Voix»).

**** Je ne résiste pas au plaisir de vous emmener vers cette autre séquence du même tonneau, «Musique pour purifier la maison Et Éloigner Les Mauvaises Ondes dans la maison 2018»:

 

 

 

Si j’étais chez vous, je partirais:

-> A Bâle (Kaserne, je 7), pour y écouter Carl Craig, maître et commandeur de la techno canal historique.

-> A Genève (Le Zoo, ve 8), pour y écouter Juan Atkins, patrimoine incontesté de la techno de Detroit.

-> A Lausanne (les Docks, di 10), pour y écouter Tinariwen, formation prototypique du blues touareg.

-> A Vevey (Rocking Chair, le même soir), pour y écouter Weyes Blood, petite merveille d’ambient pop cérémonielle.

-> A Genève (Cave 12, le même soir), pour y écouter Zuli: l’Egyptien Ahmed El Ghazoly propose des déconstructions électroniques qui vous prennent par les côtes. Jetez une oreille à son album Terminal (UIQ, 2018) pour vous en convaincre.

-> A Nyon (Théâtre de Marens, lu 11), pour y écouter Ólafur Arnalds. Le compositeur islandais, spécialiste des beautés fragiles, s’intéresse ces temps aux systèmes de jeu automatique pour piano.

-> A Genève (PTR/L’Usine, me 13), pour y écouter Mayhem, formation légendaire s’il en est de la scène black metal. La soirée va être dure.

-> A Genève (La Gravière, je 14), pour y écouter Mark Ernestus’ Ndagga Rythm Force. L’Allemand, figure de proue d’une techno aux inspirations dub (pensez Basic Channel et Chain Reaction), s’associe à des musiciens sénégalais pour une rénovation de ce style local qu’on nomme mbalax.

-> A Bulle (Ebullition, ve 15), pour y écouter Dub Trio. Oui, il y a du dub chez ces Américains, mais injecté dans un rock puissant et hachuré.

-> A Genève (Le Zoo, même soir), pour y écouter Nazamba, forgeron jamaïcain d’un dub électrifié, massif et caverneux.

-> A Vevey (Rocking Chair, me 20), pour y écouter Earth – rock méditatif, lent, une distillation de l’americana. La première partie sera assurée par Helen Money, violoncelliste rugissante.

La musique adoucit les meutes

Si vous ouvrez le dernier numéro de Science & Vie, vous tomberez sur un très intéressant dossier consacré aux singes et au fait que les primatologues se rendent compte que de moins en moins de choses les séparent de nous: ils se fabriquent des totems, ils ressentent la nécessité d’observer des périodes de deuil – ils ont même le sens du commerce, c’est tout dire.

Ce même dossier relaye une étude menée par une équipe de chercheurs de l’université de Lethbridge, au Canada, sur une troupe de macaques japonais (Macaca fuscata), et qui montre que certains d’entre eux prennent visiblement du plaisir à faire du son – et plus précisément du rythme. Le primatologue Jean-Baptiste Leca se souvient: «J’ai passé des années à observer ce même singe qui, tous les jours, entre 17 et 18h va dans le même environnement, ramasse deux ou trois cailloux qui ressemblent étrangement par leurs formes à ceux d’hier et d’avant-hier et se met à les claquer les uns contre les autres pendant 10 min…» Les spécialistes appellent cette pratique stone-handling, et ce nom est tout à fait évocateur: le macaque manipule ces pierres sans aucun but précis, sinon de faire du bruit en les manipulant. Bref: ça ne sert strictement à rien, mais c’est fun.

Quand on pense aux animaux et à la musique, on peut se laisser embarquer par plusieurs associations d’idées. On peut par exemple être sensible à des productions naturelles que nous interpréterons (ou, en tout cas, que nous accueillerons) comme de la musique: les chants de baleines saturent à peu près un spa sur deux; le grouinement du cochon est l’hymne de la Saint-Martin; et le Réveil des oiseaux (1953) de Messiaen est une retranscription émerveillée (et énamourée) du rossignol, du pinson, de la huppe et du moineau.

Par ailleurs, l’animalité peut être une qualité humaine reconnue pour ses bienfaits musicaux – mais l’animal sera ici considéré comme une métaphore de la sauvagerie, de l’irrespect des règles. Ce n’est pas pour rien que le batteur légendaire de Motörhead se surnommait Philthy Animal Taylor. Tout comme d’ailleurs celui du Muppet Show – dont Jim Henson disait qu’il avait plutôt été inspiré par Keith Moon, des Who.

On peut bâtir d’autres ponts encore, qui relient plus étroitement la musique à l’animal comme individu. Le premier n’est pas très sympathique pour la bête, puisqu’il consiste à en faire, littéralement, un instrument de musique. L’exemple le plus célèbre, et certainement le moins vegan-compatible, c’est bien entendu celui de l’orgue à cochons que l’abbé de Baigné, dit-on, avait construit pour le roi Louis XI. Pascal Quignard, dans de très belles pages de La Haine de la musique (Calmann-Lévy, 1996), décrivait de la sorte cette machine infernale:

«L’abbé de Baigné acheta trente-deux porcs et les engraissa. Il en prit huit pour la voix de ténor qui étaient des truies ; huit sangliers pour la voix de basse qu’il fit aussitôt enfermer avec les ténors afin qu’ils les saillissent nuit et jour ; huit cochons pour l’alto ; huit cochons marcassins, pour la voix de soprano, dont il trancha lui-même, avec un couteau de pierre, la base du sexe au-dessus d’un bassinet. Puis l’abbé de Baigné construisit un instrument qui ressemblait à un orgue et qui possédait trois claviers. Au bout de longs fils de cuivre, l’abbé de Baigné fit attacher des pointes de fer très acérées qui, selon les touches enfoncées, piquaient les porcs qu’il avait sélectionnés, créant ainsi une véritable polyphonie.»

Affreux*.

Mais il y a plus humain. C’est de considérer que l’animal pourrait** être un instrumentiste. C’était le cas du macaque dont je parlais plus haut. C’est aussi celui d’une expérience que je trouve pour ma part à la fois étrange et poétique, et qui nous emmène du côté de Lampang, dans le nord de la Thaïlande. Là, l’éthologue Richard Lair et le neuroscientifique (et musicien) Dave Soldier ont fondé le Thai Elephant Orchestra. C’est bien de cela qu’il s’agit: une quinzaine d’éléphants d’Asie (Elephas maximus) à qui l’on offre de s’essayer à divers instruments (percussions et vents) pensés pour leur gabarit. Le groupe a sorti plusieurs disques chez Mulatta Records, dont le très beau Water Music (un hommage oblique à Haendel) en 2011 – que j’avais chroniqué ici. Je suis bien trop humain pour imaginer ce qu’il se passe dans la tête de ces pachydermes quand ils tapent avec leurs grosses mailloches. Mais j’aime bien assez la musique pour me laisser saisir par ces étonnantes cadences d’outre-espèce.

* La scène que vous voyez ici, extraite du Libertin (Gabriel Aghion, 2000), transpose bien entendu cette affaire d’orgue porcin du XVe au XVIIIe siècle.

** Le conditionnel est de rigueur. On sait depuis les travaux du linguiste Charles Hockett que la communication verbale chez les êtres vivants repose sur toute une série de caractéristiques, dont certaines d’entre elles ne sont présentes que chez l’être humain, ce qui le différencie radicalement des autres animaux (j’en parlais ici dans une série d’été pour Le Temps). Rien ne dit non plus que «l’exercice de la musique» échappe complètement à cette frontière.

Si j’étais chez vous, je partirais :

-> A Genève (Cave 12, me 30 octobre), pour y écouter Ossia, lentes apocalypses électroniques, prenantes comme une excursion en vantablack.

-> A Genève (Duplex/Walden, je 31 octobre), pour une soirée Ondulor consacrée au Zurichois Simon Grab. Son tout récent album Posthuman Species (OUS Records) est un chef-d’œuvre de pulsations électriques et de basses crues. On y entendra également deux autres projets: Strom | Morts, et Le Berceau des volontés sauvages.

-> A Bulle (Ebullition, du je 31 octobre au sa 2 novembre), pour le festival Poutre & Terroir, qui alignera toute une série de signatures intelligentes dans le domaine des musique à guitares dures: Herod, Cortez, Ølten, Darius, et al.

-> A Lausanne (Brasserie du Château, Les Docks, Le Bourg, les mêmes soirs), pour y goûter la suite des célébrations du quinzième anniversaire de Creaked Records, l’une des têtes de pont de l’électronisme de ce coin de pays. On y croisera entre autres Gaspard de la Montagne (également à l’affiche des Nocturnes de la Case à Chocs de Neuchâtel le vendredi), Deena Abdelwahed, Isolated Lines, La Vie C’est Facile, et Feldermelder.

-> A Düdingen (Bad Bonn, ve 1er novembre), pour y écouter Conan, incroyable trio britannique qui fait ronfler ses cordes comme une coulée de lave.

-> A Fribourg (chez Anyma, le même soir), pour une performance du Pivophone développé par Jen Morris et Michael Egger. C’est bien ce à quoi ça ressemble: un dispositif qui fait tourner des pives pour en extraire du son.

-> A Genève (Duplex/Walden, le même soir), pour y écouter (entre autres) Dedelaylay, duo chaux-de-fonnier frappé d’expériences à la batterie et aux synthés.

-> A Bâle (Nordstern, sa 2 novembre), pour y écouter Ellen Allien, qui se maintient dans la classe d’une electro émotive.

-> A Genève (Cave 12, di 3 novembre), pour y écouter Sourdurent, étonnant mélange entre expérimentations et traditions musicales occitanes.

-> A Genève (Cave 12, ma 5 novembre), pour y écouter Acid Mothers Temple & The Melting Paraiso U.F.O, une bande de lurons japonais toujours au sommet giclé de leur art psychédélique.

-> A Bâle (Kaserne, je 7 novembre), pour y écouter Carl Craig, maître et commandeur de la techno canal historique.

-> A Genève (Le Zoo, ve 8 novembre), pour y écouter Juan Atkins, patrimoine incontesté de la techno de Detroit.

-> A Lausanne (les Docks, di 10 novembre), pour y écouter Tinariwen, formation prototypique du blues touareg.

-> A Vevey (Rocking Chair, le même soir), pour y écouter Weyes Blood, petite merveille d’ambient pop cérémonielle.

-> A Genève (Cave 12, le même soir), pour y écouter Zuli: l’Egyptien Ahmed El Ghazoly propose des déconstructions électroniques qui vous prennent par les côtes. Jetez une oreille à son album Terminal (UIQ, 2018) pour vous en convaincre.

La tarentelle de la photocopieuse

L’autre jour, alors que j’étais dans ma salle de bain à déclamer des poèmes de Tristan Corbière («La dent de ton Erard, râtelier osanore, / Et scie et broie à cru, sous son tic-tac nerveux, / La gamme de tes dents, autre clavier sonore…»), j’ai cru pendant quelques secondes que mon voisin du dessus s’était acheté un violoncelle. Ou une viole de gambe. Il y a eu cette longue note en creusements successifs ­– peut-être un fa? ­–, qui m’a mis dans un état second, le même que celui qui me saisit quand j’entends Jordi Savall et Wieland Kuijken entamer le «Tombeau les Regrets» de Monsieur de Sainte-Colombe. Mais en fait non : mon voisin du dessus était tout simplement en train de fouailler son mur avec une mèche à béton, et un sens consommé du vibrato. 

J’avais pris un bruit («son ou assemblage de sons, qui se produisent au hasard et en dehors de toute harmonie régulière») pour de la musique («art de combiner les sons de façon mélodique, rythmique et harmonique»). Ça m’arrive souvent. Je dirais même que c’est chez moi un mouvement presque conscient : ouvrez la porte grinçante d’un hangar, actionnez les freins d’un poids-lourd, faites marcher la photocopieuse, il y aura toujours, pour moi, matière à y trouver des rythmes et des harmonies. 

Je ne suis bien entendu pas le seul, ni le premier, à faire ce genre de connexions. La «musicalisation»* du bruit, c’est, en vrac, le concept de base de la musique concrète (écoutez l’Etude aux casseroles de Pierre Schaeffer, datée de 1948), un des nutriments du sampling (écoutez les scies et les tronçonneuses de «Timber», titre sorti en 1997 par Coldcut sur son album Let Us Play), ou encore le vocabulaire élémentaire du field recording, cette pratique à la fois artistique et journalistique qui consiste à sortir de chez soi pour aller récolter des sons micro en main (il faudra que je vous en reparle à l’occasion). 

En musique, on peut utiliser le bruit de plusieurs manières : on peut dialoguer avec lui, on peut l’utiliser comme une brique dans un jeu de construction, on peut aussi en faire un chœur, sur lequel on arrime un soliste. Il faut surtout savoir l’amadouer, voire le dompter. On arrivera alors à créer des objets sonores totalement inattendus, qui vous emporteront par leur beauté abrupte. Je vous en donne quelques exemples? 

Prenez tout d’abord un de ces horribles réveille-matin électroniques des années 80 – ces choses qui faisaient «bilibilip, bilibilip» et auxquelles il fallait balancer une bonne claque pour qu’ils se taisent. Eh bien voici ce qu’en faisaient Iva Bittová et Pavel Fajt en 1989 (dans Step across the Border, magnifique film musical de Fred Frith): 

Admettez-le: impossible de faire le ronchon des aubes face à une beauté pareille, non? Dans un genre différent (et peut-être moins angélique, vous allez vite comprendre), jetez une oreille à un duo devenu aujourd’hui assez légendaire, Matmos: 

Ce morceau s’appelle «California Rhinoplasty» (il est tiré de l’album A Chance to Cut is a Chance to Cure, 2001), et autant vous dire qu’il faut prendre le titre de manière littérale: tous les sons que vous avez entendus durant ces dix minutes ont été enregistrés pendant une opération de chirurgie esthétique du nez, et ensuite profondément triturés et réagencés. C’est un peu comme les aliments supertransformés: quelques fois, vaut mieux ne pas savoir ce qu’il y a dedans. 

Un dernier exemple qui, contrairement au travail très sophistiqué des toubibs de Matmos, montre que l’on peut faire des choses belles avec une grande simplicité d’approche. Parlons donc pour terminer de Chris Watson. Cet artiste anglais, qui fut l’un des fondateurs du groupe de musique industrielle Cabaret Voltaire avant d’aller travailler comme ingénieur du son à la BBC, est un des maîtres incontestés du field recording. Il s’est entre autres spécialisé dans les panoramas naturels: les ambiances sonores de l’île de Lindisfarne (sur In St Cuthbert’s Time, 2013), des vautours ripaillant sur une carcasse de zèbre (sur Outside the Circle of Fire, 1998). En 2011, il publie une merveille: El Tren fantasma, enregistré sur la ligne de chemin de fer reliant Los Mochis à Veracruz, au Mexique. On y trouve entre autres cette pièce, «El Divisadero»: 

C’est indéniable: ce que l’on entend ici, c’est bien un train – le passage des roues sur les interstices entre les rails, les coups de corne de brume, le grondement du serpent de fer. Mais ces éléments sont agencés (composés) d’une telle manière qu’ils construisent une machine à propulsion rythmique. C’est l’hybride parfait : le bruit reste du bruit, mais devient de la musique. C’est très beau. Et je remarque que je m’en veux beaucoup de ne pas avoir enregistré mon voisin du dessus. 

*Je m’en vais de ce pas soumettre ce mot aux Immortels. 

 

Si j’étais chez vous, je partirais: 

 

-> à Bâle (chez Plattfon, ce soir), pour y écouter le duo Strotter Inst. / Peter Vukmirovic Stevens: on est avec eux dans le domaine des platines préparées – autrement dit: des tourne-disques détournés et bricolés à grand renfort d’élastiques et autres dispositifs. Très hypnotique (visuellement aussi). 

-> à Lausanne (au Bourg, vendredi 25), pour y écouter Ahmed Ag Kaedy. Un folk touareg décanté, une musique tout en cercles concentriques. Vous pouvez écouter son très beau Akaline Kidal, sorti chez Sahel Sounds. 

-> à Bienne (au Singe, le samedi 26), pour y écouter Emilie Zoé, passée patronne de la chanson oblique et des accords au charbon. 

-> A Bâle (au Nordstern, le même soir), pour y écouter Jeff Mills, prototype intouchable de la techno de Detroit. Apprêtez-vous à servir de punching-ball. 

Tête de gondole, sauce étiquettes

Si Borges avait joué du saxo plutôt que du stylo, il aurait certainement été heureux d’apprendre, depuis sa retraite dorée d’Uqbar, qu’une bibliothèque (ou plus précisément une phonothèque) de Babel avait été ouverte. Elle s’appelle Bandcamp – pour celles et ceux qui l’ignoreraient encore, il s’agit d’un magasin de musique en ligne principalement dédié aux artistes indépendants.

Ces artistes indépendants sont, comment dire, relativement nombreux. Il faut certes toujours se méfier des chiffres, mais un décompte effectué en février 2018 donnait le chiffre suivant: 1221944. Vous avez bien lu: 1,2 million d’artistes. On se demande pourquoi le monde va si mal.

En août 2016, un article du New York Times qualifiait Bandcamp de «one of the greatest underground-culture bazaars of our time.» C’est vrai. Et comme dans tous les bazars, on risque de se perdre (souvent avec joie) en raison de deux critères: la profusion et l’étiquetage.

Une étiquette, en bon français d’aujourd’hui, on appelle ça un «tag». Et les tags, dans Bandcamp, désignent toute une série de genres musicaux – mais vraiment toute une série. Admettons par exemple que vous soyez fan de vaporwave – un style de musique électronique né au début de cette décennie et qui se caractérise par le réemploi et l’altération d’échantillons sonores de musique d’ascenseur des années 70 à 90. Vous avez le droit d’aimer ça. Mais ensuite, comment ferez-vous votre choix entre les sous-genres suivants: vaportrap, laborwave, vaporgoth, vapornoise, vaporhop, protovapor, mallsoft, vektroid ou, si vous voulez vraiment être en avance sur votre temps, post-vaporwave? Vous pouvez tenter le même exercice avec le doom (une forme de metal ralenti à l’extrême): serez-vous plutôt death-doom, drone, funeral doom, sludge-doom, epic doom ou stoner-doom? Et surtout: saurez-vous placer le trait d’union uniquement quand ce sera nécessaire?

Pour un critique musical, nommer un style est la tâche la plus difficile qui soit. Voire la plus effrayante. Tout d’abord parce que certains artistes peuvent être très chatouilleux de la chapelle – «M. Simon, je suis au regret de vous dire que vous n’avez rien compris à ma musique: je fais du sludge core, pas du stoner metal.» Oh pardon. Ajoutez à cela que certains jouent consciemment sur l’absurdité de ces classifications. Prenez l’exemple d’Ølten, trio jurassien qui manie avec brio les guitares de forgeron. Comment définissent-ils leur musique? Comme ça: «heavy-rock porn sludge instrumental». Allez faire comprendre.

On le saisit, l’autre problème des étiquettes stylistiques, c’est celui de la lisibilité et de la communicabilité. Le lecteur voudra-t-il écouter de l’illbient? Du ragga-jungle? Du trap-mexicano? Du slothstep? Du kawaii metal? Du kyrgyz pop? Du deep psychobilly? Du voidgrind?* J’en doute, vu qu’il ne comprendra pas un traître mot de ce que j’aurai écrit – sauf s’il joue lui-même du deep psychobilly (ce genre de choses peut arriver à tout un chacun). Bref, la gestion des étiquettes de style ouvre énormément de portes en termes d’herméneutique et d’horizon d’attente, ce qui peut occasionner beaucoup de courants d’air.

Dans ma pratique professionnelle, je n’échappe pas à la fatalité de l’étiquetage – je suis un peu un manutentionnaire de l’underground. Mais je tente des échappatoires. J’essaye désormais de me contenter de mots simples: rock, electro, hip hop, fanfare (je n’ai rien contre la fanfare, j’ai même mon brevet de directeur – je vous en reparlerai à l’occasion). Autre option: s’en remettre à des périphrases descriptives – «musiques à guitares dures», «rythmes à mettre des pylônes en marche», etc. C’est plus communicatif, je suis d’accord. Cela dit, n’hésitez pas à envoyer un message de réprobation à ma rédaction en chef si je vous parle un jour de «bourdon syncopé qui ressuscite la bourrée auvergnate dans les limites poreuses d’un psychédélisme glacé».

*Un seul de ces genres est une invention personnelle.

 

Si j’étais chez vous, je partirais:

-> A Lausanne (aux Docks, ce mardi soir), pour y écouter Sleep, épitomé de ce rock lourd et félin qu’on nomme «stoner». Leur Dopesmoker de 2003 est un monument. Qui porte bien son nom.

-> A Bâle (chez Klappfon, ce soir toujours) pour y écouter Dave Phillips (un ambianceur au noir toujours très noir).

-> A Lausanne (au Casino de Montbenon, dès ce mercredi), pour y suivre le LUFF (Lausanne Underground Film and Music Festival), indépassable caravane des étranges. J’en parlais ici.

-> A Genève (à l’Ecurie, vendredi 18), pour assister au vernissage du premier EP d’Amami, Giant (sorti chez Bongo Joe Records), superbe furie afro-dub.

-> A Genève encore (à la Cave 12, dimanche 20), pour y écouter Decimus, le projet solo de Pat Murano – un mélange de dispositifs électroniques épars et de rythmes qui vous tiennent au cordeau.

«Les aureilles me cornent!»

Le Cinquiesme Livre est un roman de Rabelais à peu près apocryphe (je vous fais grâce des détails), publié à titre posthume en 1564. Il raconte le voyage, à travers l’océan, de Pantagruel, Panurge et le reste de leur crew pour rendre visite à Bacbuc, l’oracle de la Dive Bouteille. Au début de l’histoire, ils font escale sur l’«Isle sonnante». Voici ce que dit le texte, au moment où ils approchent de ladite île:

«Nous entendismes un bruit de loing venant, frequant et tumultueux, et nous sembloit à l’ouir que fussent cloches grosses, petites et mediocres […] Nous doubtions que feust Dodone, avecques ses chauderons, ou le porticque dit Heptaphone, en Olympie, ou bien le bruit sempiternel du Colosse erigé sus la sepulture de Mennon en Thebes d’Egypte, ou les tintamarres que jadis on oyoit autour d’un sepulcre en l’isle Lipara, l’une des Aeolides […]»

Bref, ils ne savent pas trop à quel son se vouer. Est-ce qu’ils entendent des cloches, des chaudrons, une statue de métal? No comprendo. On ne sait pas s’ils ont le moral à zéro, mais leur ouïe est proche d’un état qu’on pourrait appeler l’incertitude auditive. Ça arrive d’ailleurs à beaucoup de gens: quand Marco Polo traversait le désert de Lop, il croyait aussi entendre des choses étranges.

De l’incertitude à l’illusion, il n’y a pas grand chose: un pas, un surplus d’intensité, un changement de point de vue peut-être. Les illusions auditives sont le domaine de ce que l’on appelle la psychoacoustique, une discipline «qui s’occupe essentiellement des relations entre les caractéristiques du son et la sensation auditive qu’il provoque», disent les connaisseurs. Ce champ de recherche s’est entre autres spécialisé dans la documentation des chimères sonores, ces ondes étranges qui vous font prendre des vessies pour des lanternes: l’effet Rawdon-Smith, la fission mélodique, la négligence de phase, l’illusion de Deutsch (qui n’a rien à voir avec une manière d’enseigner l’histoire de France). Joli bestiaire, non?

Pour le plaisir de ne pas en croire vos oreilles, je vous donne deux exemples de ces fantasmagories. Premièrement, attaquez-vous à la gamme de Shepard. Vous aurez l’impression qu’elle monte indéfiniment, alors qu’elle ne fait que se répéter. Comment est-ce possible? C’est qu’elle est faite de «de sons complexes synthétiques constitués par l’addition de signaux sinusoïdaux de fréquences séparées par un intervalle d’octave.» Ecoutez comme c’est étrange:

Vous en voulez encore? Tentez l’accelerando de Risset. Un vrai traquenard, celui-ci: vous avez l’impression que cette boucle rythmique va de plus en plus vite ? Eh bien pas du tout – ce troublant effet est produit entre autres par un jeu sur les fréquences des éléments du rythme. Bon courage, ça rend fou:

Etonnant, non? Allons un peu plus loin, et intéressons-nous à un son bien particulier: la voix humaine, et les sens qu’elle peut transmettre quand elle chante. Là non plus, il n’est pas rare d’entendre tare pour barre, surtout lorsque le chant est en langue étrangère. C’est certes un autre type d’illusion, qui s’attaque cette fois-ci à nos capacités de décodage linguistique, mais je le trouve assez poilant – et je ne suis visiblement pas le seul, vu le nombre de turlupins de YouTube qui s’en donnent à cœur joie avec des vidéos du calibre de celle-ci:

Fatalement, ce genre de plaisanterie a mis en branle ma propre machine à souvenirs. Et je me suis rendu compte que mes neurones à moi aussi avaient pu s’abîmer dans de drôles de cul-de-sac interprétatifs. Allez, je remonte le temps. Je prends «Le Renard», de Bérurier Noir, paru sur l’album Concerto pour détraqués (Bondage Records, 1985) :

Vous entendez le dernier vers de la chanson? «Ta rage n’est point perdue»? Moi, j’ai toujours compris: «La salle des pas perdus» – alors que je n’avais pas encore visité le Palais fédéral à l’époque, et que les Iroquois s’y sont d’ailleurs toujours faits rares.

Autre exemple: «The Holiday Song», des Pixies (sur Come On Pilgrim, 4AD, 1987):

J’avais toujours trouvé (et je n’étais pas le seul dans ma bande de copains de l’époque) que terminer un refrain sur la phrase «Here I am, with my ants» ne voulait strictement rien dire mais était du plus bel effet surréaliste. Evidemment, la bonne leçon était: «Here I am, with my hand». Remarquez, je ne suis pas certain que cela soit forcément plus compréhensible…

Descendons de quelques étages, dans les sous-sols des musiques actuelles. En 1989, le duo britannique Godflesh (Justin Broadrick et Benny Green) sort Streetcleaner, chez Earache, un album qui donnera le «la» à ce que l’on appelle depuis le metal industriel. Voici son premier morceau («Like Rats»):

Je suis d’accord avec vous, la voix de Broadrick est relativement gutturale. C’est peut-être pour ça que j’ai soutenu pendant des années que la première ligne de son texte était «You breathe like rats». Vous respirez comme des rats. Là aussi, c’est très beau. Mais c’est également très faux – la bonne version étant «You breed like rats».

Encore un peu de metal industriel avec Meathook Seed, un projet relativement éphémère, qui réunissait des membres de Napalm Death et d’Obituary. Le premier morceau de leur premier très bon album (Embedded, Earache, 1993) s’appelle «Famine Sector». Le voici:

Ecoutez bien le break – vers 2 minutes, quand vous verrez à l’image un étrange bonhomme portant une cagoule taper sur des toms. Je vous parie une soirée ortolans que vous entendrez alors cette phrase, répétée plusieurs fois: «Vive la jeunesse! Vive la jeunesse!» Ce qui est totalement impossible. Je le sentais déjà à l’époque, mais j’ai toujours voulu garder cette ambiguïté en moi. Du moins jusqu’à hier, en écrivant ce texte dans le train. Vingt-six ans plus tard, donc. Et hier, entre Allaman et Rolle, je prends mon courage à deux mains, direction Google. Patatras. En fait, cette ode aux jeunes doit s’entendre de la manière suivante: «Expressionless! Emotionless!» C’est tout de suite moins engageant.

C’est un fait: les interférences neuronales, les carrefours absurdes entre les sons et les sens, les méprises fertiles et poétiques sont autant de moments que l’on passe à se regarder de l’intérieur et à se questionner en ricanant sur la valeur intrinsèque des rouages de notre esprit.

Dès lors, le pire du pire serait peut-être de déceler une illusion auditive dans un disque auquel on aurait soi-même participé. Et de s’y laisser prendre. Ça m’est arrivé. En 2015, avec Stéphane Babey (mon collègue des Poissons Autistes), Michael Frei (alias Hemlock Smith) et Arnaud Sponar (aka Goodbye Ivan), nous sortions, chez Everest Records et sous le nom de The Worst, un album intitulé Transatlantic Death Songs. Un très beau disque (pardon pour l’autopub!) sur lequel se trouve la chanson suivante, «Grow, then Self Destruct»:

Vous entendez la voix de Michael qui chante «Save me from myself»? C’est beau, c’est poignant. Malheureusement, l’un de nous quatre a dit un jour que l’on pouvait aussi comprendre: «Save me from Marcel» (Marcel étant le surnom d’un des membres du projet, je vous laisse deviner lequel). Ça a été le début d’une malédiction. Depuis, et j’ai pourtant eu beau faire, je n’arrive pas à me débarrasser de cette interprétation aberrante. Au secours.

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Si j’étais chez vous, je partirais:

-> A Genève, dans les alentours de l’Usine, jusqu’au samedi 12 octobre, pour y suivre la suite et la fin de cette belle machine à découvertes qu’est le Drone to the Bone Festival. Avec, entre autres, D.C.P., Nostromo, Bunkr, ou strom|morts.

-> A Lausanne, au Bourg, le jeudi 10, pour le concert de la Britannique Gwenifer Raymond, guitariste au fingerpicking précis et envolé comme celui de John Fahey. Une musique de grands espaces.

-> A Bienne, au Lokal-Int, le même soir, pour y découvrir State Music, un étonnant projet sonore de «recherche critique sur les studios électroacoustiques» mis au point par Laurent Güdel.

-> A Düdingen, au Bad Bonn, le vendredi 11, pour les performances d’Antoine Chessex (sismologie au saxophone) et de Dave Phillips (un ambianceur au noir très noir). On notera que Gwenifer Raymond (cf. supra) sera aussi de la partie, et que Dave Phillips jouera à la Cave 12 de Genève le dimanche 13.

-> A Bienne, au Singe, le même soir, pour y écouter Zarboth. Un rock tout en angles, hybridé de punk irrégulier et de constructions savantes.

-> A Delémont, au SAS, le même soir, pour le vernissage de Watchwinders, le nouvel album de Coilguns – il s’agit du projet de ferrailleurs emmené par Louis Jucker. Messe sombre pour guitares dures.

-> A Vevey, au Studio 603, le dimanche 13, pour y écouter Raoul Vignal, une folk gracile et déliée, diaphane et enlevée. Son album The Silver Veil (Talitres, 2017) est une merveille.

Zombie Jungle

Il y a bien longtemps (un an? un siècle? une éternité?), lorsque j’étais un jeune journaliste gonflé à craquer de sa propre suffisance, j’avais décrété, dans une chronique pour Le Temps, la mort imminente de la drum’n’bass. Un acteur de la scène genevoise dévolue à ce type de musique à danser m’avait alors envoyé un missile (via e-mail) pour me dire que pas du tout, et que je ferais mieux de sortir de ma rédaction pour me rendre compte par moi-même de la réalité du monde. Il avait raison, j’avais tort (j’ai souvent tort, mes gamins me le répètent chaque matin).

J’étais aveugle – voire un peu sourd. J’écoutais pourtant beaucoup de musiques électroniques à rythmes cassés: neurofunk, dubstep (avant que le genre ne tombe en capilotade, réduit à une signature publicitaire), grime, ou le dancehall mutant de producteurs comme Kevin Martin. Et dans les années 90, j’étais un grand fan de drum’n’bass (ou de jungle) et surtout de celle de francs-tireurs massifs du calibre de Panacea (Mathis Mootz) ou Quoit (Mick Harris). Mais la décennie suivante, mon intérêt s’était tari. Peut-être en raison d’un épisode bien précis: ce funeste moment où, alors que je l’interviewais (avec l’aide d’un ami réquisitionné pour l’occasion et dont je tairai le nom) pour Le Quotidien jurassien, l’un des membres de Worlds Apart (oui oui, le boys band) me confia que l’une des ses plus grandes inspirations n’était autre que LTJ Bukem (alors connu comme le pape de l’«intelligent drum’n’bass»).

J’étais donc, comme je le disais, devenu un peu sourd. Et comme il n’est pire sourd que celui qui etc., j’ai décidé de replonger. Alors j’ai replongé. J’avais le souvenir d’un style qui s’était réduit à des tapotements douillets tout juste bons à accompagner un Frappucino Refresha Berry Hibiscus, et je (re-)découvrais une drum’n’bass à nouveau en pleine expansion vers des marges insensées: en direction de la dureté (Machine Code, Limewax, DJ Hidden et les autres artistes de PRSPCT Recordings), de la folie (le surréalisme de Venetian Snares ou celui d’Igorrr), du grand-guignol (Voodoom) ou, plus intéressant encore, vers une forme de déconstruction et de ralentissement (Homemade Weapons, par exemple).

C’est dans ce dernier registre qu’il y a quelques mois à peine, j’ai été complètement renversé. Par quoi? Par la découverte, au travers d’un article de The Wire (la bible des musiques actuelles, mon Financial Times à moi), d’un label anglais, de Bristol: UVB-76. Entrez ces caractères dans Google, et vous tomberez sur une notice Wikipedia dont je ne résiste pas à vous livrer le premier paragraphe: «UVB-76 était l’indicatif d’une station de radio ondes courtes russe, remplacé en septembre 2010 par l’indicatif MDZhB, puis en septembre 2015 par l’indicatif ZhUOZ. La station émet généralement sur la fréquence 4 625 kHz (fréquences non répertoriées pour les radioamateurs). Elle transmet un bourdonnement environ 25 fois par minute, toute la journée. Elle est en activité presque sans interruption depuis les premières émissions, entre 1976 et 1982. De par le son entendu, cette station a reçu le surnom de The Buzzer. En 2018, le rôle de la station n’est toujours pas connu du grand public.»

Etonnant, non? Mais ce qui l’est davantage, voire ce qui est quasiment stupéfiant, ce sont les productions des musiciens de ce label – des noms comme Pessimist, Outer Heaven, Overlook, Stave, ou Karim Maas. On définit historiquement la drum’n’bass comme un genre musical combinant des rythmes syncopés (le breakbeat) et une ligne de basse abyssale sur un tempo élevé – en général dans les 175 BPM. Quelque chose de très énergétique, donc. Chez UVB-76, arrière toute, on en fait la bande-son d’apparitions fantomatiques, le bruit résiduel d’une rave qui se terminerait dans un petit matin blême : la vitesse d’exécution est réduite d’un bon 40%, les éléments constitutifs sont isolés comme les pièces d’un squelette, «making a virtue of implied rythms and the unnerving qualities of negative space», comme l’écrivait Louis Pattison dans l’article du Wire dont je parlais plus haut. Bien entendu, cette musique de méditations sombres, qui fait interférer les constituants de son histoire générique comme on mélangerait les niveaux de réalité, appelle des images lynchiennes. Mais elle me fait aussi beaucoup penser à la mystique brute du travail d’un Augustin Rebetez, à ses oiseaux dentés tracés de quelques coups de nerf. Dieu qu’il est bon de se couler dans ces charbons.

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Si j’étais chez vous, je partirais*:

-> A La Chaux-de-Fonds (à l’ABC) le jeudi 3 octobre et à Lausanne (à l’Espace Saint-Martin) le dimanche 6 pour y écouter Tout Bleu, un OVNI entre post-punk, electro et musique industrielle qui ravira les âmes délavées et courageuses.

-> A Genève, au Zoo, samedi 5 octobre, pour y entendre le set de DJ Sprinkles (alias Terre Thaemlitz). Parce que sa house porte chacun de ses éléments constitutifs à un point d’incandescence rarement atteint.

-> A Carouge, au Motel Campo le même soir, pour y écouter Rrose, belle signature de raw techno (tout est dans la dénomination).

-> A Bâle, à la Kaserne, mercredi 9 octobre, pour le concert de Sunn O))). On rappelle qu’on a avec eux l’archétype du drone metal, et que leur très récent album, Life Metal, est un monument de puissance hiératique. On notera également que la première partie sera assurée par Caspar Brötzmann, guitariste à l’âme brûlée.

* Cette sous-section, qui apparaîtra plus ou moins régulièrement, vous indiquera quelques concerts à venir et jugés dignes de valeur par l’auteur de ces lignes.