Un modem contre le Covid (2)

Ceci est une sous-section de «Ça sonne». Pas de blablas, juste des propositions de podcasts, playlists, captations de concerts, docus, etc. Je mettrai à jour régulièrement.

-> Entrez le mot-clé «Distant Jam» dans Soundcloud, et vous tomberez sur une très bonne idée initiée par le musicien veveysan Fred Merk (alias 17F). Comme son nom l’indique, le but de l’opération est de créer des morceaux à plusieurs, mais à distance, en situation de confinement. Merk propose une première piste, puis un autre musicien en superpose une deuxième, un troisième une de plus, etc. C’est une œuvre en constante évolution, nourrie pour l’instant de contributions à la bile noire de Sabrina Morand, Goodbye Ivan ou Hemlock Smith.

-> C’est l’ami Mabrouk Hosni Ibn Aleya, le patron de Bisque (un collectif genevois qui s’est spécialisé dans l’organisation de soirées célébrant les nouvelles sonorités d’Afrique du Nord) qui a attiré mon attention sur Radyoon, une webradio tunisienne pas piquée des vers. A l’heure où je tape ces lignes, elle nous narcotise avec Chet Baker. A d’autres moments, le curseur part vers davantage de sauvagerie – à preuve cette session joliment pétaradante proposée, il y a quelques jours à peine, par Bisque (justement):

-> L’Association du salopard, qui produit une bonne partie des concerts qui se donnent au Bourg de Lausanne, a dû, comme tout le monde, les annuler. Mais, pour tromper l’ennui, elle a eu la bonne idée, sur sa page Facebook, de renvoyer vers les concerts antérieurs des groupes qu’elle a dû décommander. Faute de grive, on écoute des merles. Mais ça m’a surtout permis de me repasser le magnifique concert que Lea Bertucci avait donné au LUFF de Lausanne en 2018:

-> Quand on s’ennuie, on peut écouter de la musique. Mais on peut aussi en faire. C’est ce que propose le PALP Festival (qui, on l’espère, se déroulera bel et bien cet été un peu partout en Valais) en invitant tout un chacun, dans le cadre d’un projet nommé «Bruissons», à créer sa propre pièce musicale à partir d’une banque de 55 sons environnementaux enregistrés dans le village de Bruson. A vos souris, vous avez jusqu’au 31 mai.

-> Pour terminer, je vous invite à aller jeter un œil, voire une oreille, à ce court (22 minutes) documentaire consacré au Wild Bunch – à savoir ce clan hétéroclite (on y trouvait autant de punks que de sectateurs de dub ou de hip hop) qui développa (fin 80’s / début 90’s) la culture du sound system à Bristol. Un sacré chaudron, dont sortiront des noms du calibre de Massive Attack ou Tricky.

Un modem contre le Covid (1)

Note de service: j’inaugure ici une sous-section de «Ça sonne». Elle s’appelle «Un modem contre le Covid»: pas de blablas, juste des propositions de podcasts, playlists, captations de concerts, docus, etc. Je mettrai à jour régulièrement.

-> la chaîne YouTube de l’Ensemble Contrechamps met à disposition toute une série de concerts organisés par la formation genevoise de musique contemporaine. Au programme: Xenakis, Kagel, Holliger – ou encore Alvin Lucier, dont on peut entendre ici le Criss Cross tel que réalisé en 2012 par Simon Aeschimann et Thierry Debons (imaginez deux guitares qui se mettraient à parler l’une avec l’autre sans qu’on ne leur ait rien demandé):

-> le podcast «The Eternal Now», géré par Andy Ortmann et hébergé par WFMU, une radio indépendante new-yorkaise, a un mot d’ordre assez simple: «Sit back and relax into the hallucination amplification». Vous y trouverez une série de playlists longue comme le bras et qui vous promènera de Throbbing Gristle à de vieilles gloires crossover (Corrosion of Conformity, D.R.I) en passant par du drone et certaines des zones les plus insondées du psychédélisme.

-> The Wire et Resonance FM, dans le cadre de leur projet commun «Adventures in Sound and Music», proposent ce mois-ci un mix hétéroclite et hirsute de Maral: cette musicienne et DJ de Los Angeles pense l’exact revers des clubs, et vous emmène par les neurones dans d’étranges voyages – ici en compagnie, entre autres, de Saint Abdullah, Grace Jones, ou Bnat el Maâna. Bienvenue dans les fractures.

-> la chaîne YouTube d’Urgence Disk, à Genève, propose toute une série de concerts enregistrés dans ce petit coin de l’Usine, et shootés par le baron soi-même. Je vous propose par exemple celui-ci, de Meat Meat (le projet indus flamenco de Phil Von). C’était en mars 2018, et il n’est pas impossible que vous m’y aperceviez avec femme et enfants:

-> les soirées Ondulor (organisées au Walden, toujours à Genève) proposent elles aussi des captations de leurs soirées. On a pu y entendre Agathe Max, Golem Mécanique, ou Simon Grab (ah flûte, il n’a pas été filmé). Totalement au hasard, je vous recommande le live de Hundschopf (mars 2019) – normalement, vous devriez me voir au centre de l’image:

-> enfin, je ne résiste pas à vous renvoyer vers un documentaire exceptionnellement mis en ligne: Slave to the Grind, qui raconte l’histoire de ce genre musical qu’on appelle «grind core»: imaginez un punk piqué de metal et surtout joué à toute vitesse. Il y a de gros morceaux de Napalm Death et de Brutal Truth dedans, et c’est surtout très libérateur et bourré de blast beats et de gens qui secouent la tête:

Portez-vous bien!

Vox clamantis

Vous connaissez certainement Discogs, cette base de données qui recense à peu près tous les enregistrements musicaux qui ont été publiés sur la planète. Ce qui est intéressant, avec Discogs, c’est qu’on peut effectuer des recherches patronymiques qui en disent beaucoup sur l’inconscient collectif des musiciens de ce Système solaire.

J’ai par exemple appris qu’une bonne quarantaine d’artistes avaient choisi d’utiliser le mot «pandemic» dans le choix de leur pseudonyme. Pandemic était par exemple un duo australien de techno hardcore actif au début des années 90 (mais aussi un groupe de hard rock de Tucson, en Arizona). Pandemicus était le projet goa de l’Ukrainien Vitaliy Sokolvak. Et personnellement, j’avoue un faible pour Suicide Pandemic, un petit groupe de black metal texan.

Bien entendu, on peut aussi tenter l’exercice avec «coronavirus». On trouve alors pas mal de choses: du grind core italien (mais de 2015), de l’electro pop mexicaine (de maintenant), du hip hop d’on ne sait trop où, et du harsh noise hongrois.

Pourquoi je vous parle de tout ça? Parce que les musiques sont remplies de visions apocalyptiques; parce que les variantes épidémiques d’icelles sont nombreuses; et parce que tout cela relève, à de rares exceptions près, de pratiques apotropaïques – ou pour le dire autrement: qui visent à détourner le mauvais sort, à tromper les puissances malfaisantes.

On le sait, on prête à la musique des vertus curatives. C’était le cas des tarentelles, ces airs traditionnels du sud de l’Italie, dont on disait qu’ils avaient le pouvoir de remédier aux morsures de certaines araignées. Mais ce que permet aussi la musique, c’est le défi, la provocation, voire le désamorçage des angoisses qui dictent nos sentiments de déréliction. Réécoutez le Plague Mass de Diamanda Galás, enregistré en 1991 à New York au plus haut de l’épidémie du sida: ce n’est pas un memento mori, c’est une célébration, brutale certes, des vivants:

Et puis, relisez le refrain de «Terrible Certainty», cette chanson que Kreator plaçait sur l’album du même titre en 1987: «It’s vicious and crippling, and slowly your life will end / But how long will it take, to save us from the plague? / With fatal convulsions, the plague is reaching for us / God knows! What will it take, to save us from the plague.» Ça gazouille. Mais c’est surtout une performance, ou plutôt un exorcisme dans le mosh pit:

Il y a une autre manière de défier la vague ou le pic, une autre voie pour faire un doigt d’honneur aux charges virale ou bactérienne: c’est l’humour, bien sûr. Et là, comme souvent, les sujets de Sa Gracieuse Majesté ont un temps d’avance, et peuvent aller assez loin dans la provocation. Vous connaissez peut-être Carcass, ce groupe fondé en 1985 à Liverpool? Voici leur très fameux «Cadaveric Incubator Of Endoparasites» – ici piqué sur une démo de 1988:

Au vu de leur vocabulaire, je maintiens que ces jeunes gens étaient étudiants en médecine. La preuve? Voici un autre titre, «Mucopurulence Excretor», issu de leur album Reek Of Putrefaction (1988 aussi):

On rigole, on rigole. C’est très bien, et c’est éminemment nécessaire. Mais pour autant que j’aie bien compris, aucun des musiciens dont je viens de parler ne vous incitera à aller faire des selfies de groupe à la plage de Vidy. C’est un apparent paradoxe, mais: rire de l’ennemi implique qu’on accorde à ce dernier le fait d’exister – et surtout de vous stürmer un peu plus que vous ne voulez bien l’avouer. Revenons pour terminer vers un antique fan de musiques extrêmes: à la toute fin du deuxième livre de ses Essais, Montaigne – qui pourtant fut peu ami des médecins – écrivait: «[…] je n’ay point le coeur si enflé, ny si venteux, qu’un plaisir solide, charnu, et moëlleux, comme la santé, je l’allasse eschanger, pour un plaisir imaginaire, spirituel, et aërée.»

Bref, restez the fuck à la maison.

 

Si j’étais chez vous, j’y resterais, mais…

Je contrôlerais l’état de mon wifi, parce qu’énormément de choses intéressantes vont arriver chez vous durant le couvre-feu. Des gens font de la musique chez eux, des gens diffusent de la musique depuis chez eux. Je mettrai ici (et sur ma page FB), le plus régulièrement possible, des liens qui me paraissent dignes d’intérêt. En voici quelques-uns:

-> allez jeter un œil sur la page Facebook de Goodbye Ivan (alias Arnaud Sponar): l’inventeur du concept de melancholic folktronica mettra régulièrement de nouvelles créations en ligne.

-> The Wire met toujours des choses intéressantes sur son site. Par exemple sa playlist «Office Ambience», pleine de nouveautés étranges.

-> Ouvrez un compte chez Mixlr (c’est gratuit), vous entendrez beaucoup de belles choses streamées si vous cherchez un peu. Je vous conseille entre autres la page de DJ Balcon (alias Cyril Monnard, le patron du label lausannois Dead Vox), qui est régulièrement «on air».

-> La Cave 12 de Genève, toujours sur la brèche, diffusait ce dimanche (22 mars) un concert sur YouTube – en l’occurrence, il s’agissait de la performance d’Abrasive Landscape, prévue en salle avant d’être balancée sur les canaux. Cela se répétera certainement.

-> Et j’ajouterais que c’est évidemment le moment de soutenir tous les musiciens indépendants.

Les musiques vertes sans couleur dorment furieusement

En janvier 1997 (de mémoire, c’était le 30, mais j’ai un petit doute maintenant), j’ai vécu une expérience paranormale. J’étais à la Rote Fabrik de Zurich, pour l’étape locale de la tournée de Force Inc., une subdivision du label francfortois Mille Plateaux. Au programme de la soirée, entre autres: Techno Animal, Alec Empire – bref: du lourd et du fort*, un mur d’enceintes gros comme le Ritz, des infrabasses qui vous ligotent la cage de côtes, des stroboscopes qui cisaillent la temporalité… Eh bien figurez-vous qu’un des amis avec lesquels j’étais sur place a réussi à s’endormir sur un coin de la scène, juste au pied d’un caisson de basse. Comme un gros chaton. Et pourtant, je voyais très bien que les ondes agitaient son t-shirt et les arêtes de son nez.

Tout ça pour introduire le fait que la musique et le sommeil entretiennent des relations plutôt paradoxales. Il y a tout d’abord des musiques qui sont faites pour vous endormir: ce sont les berceuses – et ces ritournelles sont certainement les secondes musiques (après les pulsations et les jeux d’équalisation intra-utérins) auxquelles on est soumis lors de notre ontogenèse sonore, et à coup sûr les premières à élaborer des harmonies, des mélodies et des rythmes à notre intention.

A contrario, la musique est aussi quelque chose qu’on peut utiliser pour ne pas s’endormir. En voiture par exemple. Je me souviens très bien de cette longue ligne droite entre Engollon et Dombresson, et du «Skinflowers» des Young Gods qui m’aura empêché de finir dans le décor.

Il y a plus extrême. On se souvient que l’une des méthodes de torture mises en œuvre par l’armée américaine dans le camp de Guantanamo consistait à priver les prisonniers de sommeil en les soumettant à un flot continu de musique à haut volume. Ce qui n’a pas manqué de profondément agacer certains des artistes mis à contribution, comme Skinny Puppy, fameux groupe canadien de musique industrielle (j’en parlais ici, dans Le Temps, pour leur venue à Lausanne en juin 2017): «Non seulement je refuse qu’ils utilisent notre musique pour torturer quelqu’un mais en plus ils le font sans aucune autorisation», disait alors Cevin Key, le leader du groupe, qui avait envoyé une facture de 660000 dollars au Département américain de la défense.

Mais revenons au roupillon. Fait-il bon ménage avec la musique? Dans un article du Figaro de 2017 (à lire ici), Sophie Schwartz, professeure au Département de neurosciences fondamentales de l’Université de Genève, expliquait: «Les effets de la qualité mélodique de la musique sur le sommeil ne sont pas bien connus. En revanche, nous savons que des stimulations sensorielles, y compris de simples sons, peuvent entraîner les rythmes d’activité cérébrale typiques de l’endormissement et du sommeil.»

Ce qui est certain, c’est que, pour passer des neurosciences à la performance artistique, la notion et l’expérience du sommeil sont des thématiques qui ont passablement intéressé les musiciens. Par exemple pour parler du sommeil malmené – No Sleep ’til Hammersmith, disait-on chez Motörhead, mais c’était aussi le cas de ce presque antique album de Unit, The Narcoleptic Symphony (Caipirinha Music, 1999), dans lequel Cristian Fleming mettait en musique ce que ses nuits d’insomnie lui dictaient.

Faire dormir, c’est aussi une performance (les jeunes parents vous le diront). A San Francisco, dans les années 80, Robert Rich était célèbre pour ses longs concerts nocturnes ouvertement destinés à faire pioncer son auditoire: une dizaine d’heures de drone, puis un peu de piano au matin pour extraire le public des limbes – on peut se référer à Somnium, sorti en 2001 chez Hypnos (forcément), pour se faire une idée de son art. Personnellement, j’aime bien – et si les spas de la planète entière passaient cette musique plutôt que du flûtiau à la Nicolas Hulot, je me mettrais au shirodhara chaque matin (c’est mon massage ayurvédique préféré). Plus près de nous (en 2015), Max Richter avait réédité ce genre d’exercice avec, je vous le donne en mille, Sleep (chez Deutsche Grammophon tout de même): huit heures d’accompagnement musical des dormants. Encore plus près de nous (à Genève en octobre 2018), le projet «Rêves et illusions» avait organisé toute une série de «nuits sonorisées» mises en sons par une escouade d’artistes locaux: Daniel Maszkowicz, Chymere, D.C.P., Eyyes, Longchat…

Ceci posé, on peut ouvrir trois discussions. La première aura trait aux objectifs de l’œuvre; la deuxième, aux attentes du public; la troisième, aux limites de l’artiste.

Les objectifs tout d’abord. Si la berceuse traditionnelle est simplement censée faire dormir, certaines musiques se donnent pour objet de contrôler un peu plus drastiquement vos nuits. Par exemple en vous empêchant de cauchemarder: rendez vous sur Spotify, vous trouverez toute une série de listes de lecture en forme de tisane Bonne Nuit (comme celle-ci, sobrement intitulée «Eviter les cauchemars – Musique apaisante, Zone de beaux rêves, Réduction du stress avant de dormir»). Bon, tant qu’à faire, j’aime autant rêver de choses étranges et m’en remettre aux Sleeping Tapes que Jeff Bridges avait sorties en 2015 chez Squarespace. Un pur chef-d’œuvre entre spoken word et bruitages hypnagogiques, où le dude vous prend par les neurones pour un voyage à mi-chemin de David Lynch, de Charles Burns, et de l’overdose de white russian:

Mais justement – et on en arrive à la deuxième discussion: à chaque fois que j’écoute les Sleeping Tapes, je refuse de m’engouffrer dans le sommeil, parce que je veux les écouter jusqu’au bout. Là est, en effet, la question: a-t-on envie de quitter une musique qu’on aime beaucoup simplement en s’endormant? Je pense que non. A mon sens, la plus narcotique des musiques appelle justement à ce qu’on l’entende (semi-consciemment peut-être), mais pas à ce qu’on l’éteigne sous l’oreiller. Ainsi de la série de disques que, dans les années 90, Bill Laswell a sortis sous le nom de Divination. Réécoutez Akasha (Subharmonic, 1995), fabriqué en collaboration avec Haruomi Hosono, Anton Fier et Mick Harris: c’est un tel soulèvement de l’âme qu’il faut le goûter en conscience, et en vibrant. Alors oui, bien sûr, il peut arriver qu’on s’endorme, et peuvent alors arriver ces moments où la musique s’introduit dans la trame du rêve. Mais c’est relativement rare – et dans ces cas-là, le son n’est en général plus corrélé à une œuvre en particulier. Ou plutôt: en s’invitant dans le rêve, le statut «ontologique» du bruit de veille est très souvent modifié – ce qui dans le songe était la corne d’un cargo, ou les chœurs de l’Armée rouge, n’est souvent, en fait, qu’un coup de klaxon matinal donné dans votre rue.

Je proposais une troisième, et dernière, discussion, qui aurait trait aux limites de l’artiste. Elle a son importance, car si le client d’un concert sans fin peut remballer son sac de couchage sans rien mettre en péril, le musicien, lui, est bien obligé de continuer à remplir la machine à sons. Enfin, en théorie. La preuve par un dernier souvenir personnel: en 1994, sept ans avant que nous ne formions Les Poissons Autistes, Stéphane Babey (aujourd’hui réd en chef de Vigousse) et moi-même avions monté un autre duo, Légume Salade Chien Valise (qu’on abrégeait, plus simplement, L.S.C.V.). L’instrumentation était assez basique: guitare, basse, boîte à rythmes. A vrai dire, ce groupe avait surtout eu pour fonction d’assurer l’ambiance sonore d’un jeu de rôles grandeur nature organisé par Jeu Est Un Autre (JEUA), le club qu’on avait fondé un an plus tôt avec une tripotée d’amis. Le GN en question était un cyberpunk qui se déroulait dans les galeries des anciens Fours à chaux de Saint-Ursanne – c’était peu de temps avant qu’elles soient condamnées. Le jeu durait une douzaine d’heures. Eh bien on a joué une douzaine d’heures – enfin, surtout parce que la boîte à rythmes était infatigable et qu’il n’y a rien de plus simple que de poser une guitare sur un ampli pour créer un larsen continu. Bref, on aura été les seuls à dormir.

 

* Voici par exemple un extrait d’un concert un peu plus tardif de Techno Animal, en juin 2001 au festival Sónar de Barcelone – il se trouve que j’y étais aussi (oui, je suis assez fan de ces deux gaillards). C’est enregistré avec les moyens d’il y a vingt ans, le son vaut ce qu’il vaut, mais ça donne une idée:

 

 

Si j’étais chez vous, je vous tousserais dessus* et je partirais:

-> A Porrentruy (Galerie des Halles, jusqu’au 26 avril), pour y découvrir State Music, un étonnant projet sonore de «recherche critique sur les studios électroacoustiques» mis au point par Laurent Güdel.

-> A Lausanne (Cinéma Bellevaux, ve 13 mars) pour y écouter Purpura, un très bel exemple d’attaque sonore frontale en lames de bruits et grésillements qui vous prennent à revers.

-> A Düdingen (Bad Bonn, sa 14) pour y écouter Unhold, une de ces belles idées (bernoise en l’occurrence) qui font du metal une machine de chantier qui vibre et vous ouvre des chambres d’écho à l’intérieur des poitrails. On aura aussi droit, le même soir, au hard core musculeux de Chelsea Deadbeat Combo.

-> A Lausanne (Oblo, même soir) pour une soirée prometteuse réunissant entre autres Lelia Lortik (un duo harpe et violoncelle qui fait des musiques très dérivantes) et la poésie sonore abstraite (justement) d’Abstral Compost.

-> A Berne (Abyssinia Social Club, même soir) pour une soirée consacrée au label zurichois -OUS et plus particulèrement à Simon Grab. Son récent album Posthuman Species est un chef-d’œuvre de pulsations électriques et de basses crues. On notera qu’il jouera également le je 19 au Zoo de Genève.

-> A Genève (Cave 12, di 15) pour y découvrir Sur l’île de Darsheen, une pièce totale a priori très engageante propulsée par les chorégraphes Laurence Yadi et Nicolas Cantillon, et mise en musique par rien moins que Sir Richard Bishop (un guitariste voyageur d’exception), Maurice Louca (un pilier de l’avant-garde cairote) et le batteur sud-africain Simphiwe Tshabalala. L’œuvre sera redonnée le lendemain au Bourg de Lausanne.

-> A Genève encore (Cave 12, me 18) pour y écouter deux renouveaux extrême-orientaux: le Cambodgien Lafidki et le Sud-Coréen Jaeho Hwang décantent et recontextualisent les modes instrumentaux anciens de leurs univers respectifs en des dystopies parfaitement éblouissantes.

-> A Delémont (SAS, ve 20) pour y écouter Aeroflot vernir son nouvel album, Cruise Control. Formé du Genevois POL et du globe-trotter Arnaud Sponar (alias Goodbye Ivan), ce duo propose une electronica millimétrée et diaphane qui – la responsabilité en incombe particulièrement à leur usage de la voix – n’est pas sans rappeler certains travaux de Thom Yorke (je vous en reparlerai vite plus longuement dans Le Temps). On ajoutera que cette date jurassienne est complétée par la prestation de Soft Climax, alias Raphaël Boillat, un beau ressuscité de l’electro à sève des années 90.

-> A Bâle (Elysia, même soir) pour y écouter AnD. On est avec eux dans une forme de techno, mais pousée dans une espèce de brutalité désertique. Leur Cosmic Microwave Background (Electric Deluxe, 2014) est un pur chef-d’œuvre d’abrasion et de joie.

-> A Genève (La Gravière, même soir) pour y écouter Regis, un des meilleurs exemples actuels de cette techno britannique crue (on dit «raw», c’est d’ailleurs devenu un genre en soi) d’aujourd’hui. Un maître en renversements.

-> A Genève encore (Le Zoo, même soir) pour y écouter DJ Stingray, un des secrets les mieux gardés de la techno de Detroit. Une musique souple comme un coup de billard à huit bandes, et subtilement psychédélique.

-> A Genève toujours (Cave 12, même soir) pour y écouter Container, une belle furie electro, toute en rythmes massifs et tenus au cordeau.

-> A Genève encore et toujours (Motel Campo, sa 21) pour y écouter Phase Fatale, alias Hayden Payne, très bel exemple de résurgence d’EBM (pensez aux soirées froides de la deuxième moitié des années 80). Son très récent Scanning Backwards (Ostgut Ton) est une merveille de rigueur.

-> A Lausanne (Le Bourg, lu 23) pour y écouter Lea Bertucci. Elle empoigne un saxophone, ou une clarinette basse, et c’est toute une efflorescence qui éclate. Mais ce n’est pas une course de vitesse : plutôt une captation d’harmoniques, pêchées à l’aide de tout un système de pièges à feedbacks.

-> A Düdingen (Bad Bonn, ma 24) pour y écouter Jerusalem in my Heart (le projet du musicien libano-canadien Radwan Ghazi Moumneh mêle les modes orientaux à des techniques d’intense granularisation) et Lucrecia Dalt (chant sombre sur ambient métallisée).

 

* Etant entendu que tout ce que je vous annonce ici peut très bien être happé sans sommation par l’avide Covid.

Ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre

C’est une information qui est tombée la semaine passée: Damien Riehl, un avocat spécialisé dans le droit d’auteur, et Noah Rubin, un programmeur, ont créé un algorithme qui a composé 68,7 milliards de mélodies*. Riehl et Rubin ont ensuite protégé ces airs par une licence CC0, par laquelle ils renoncent à leurs droits d’auteurs, et ont fait tomber ces suites de notes dans le domaine public (ou presque). Pourquoi ? Pour tenter de mettre un terme tout à la fois à la notion de copyright et à celle de plagiat. En gros, la réflexion est la suivante: le nombre de mélodies est fini, et il repose sur une série de motifs qui peuvent être choisis indépendamment – et sans volonté de nuire – par deux compositeurs différents.

On peut bien entendu se poser la question de la valeur épistémologique de ce raisonnement: si je produis la même mélodie que mon voisin de studio alors que je n’avais qu’une chance sur 68,7 milliards d’y arriver, est-ce que ça ne veut pas dire que j’ai tout de même un peu collé l’oreille au mur? Peut-être, peut-être pas. Il y a en effet des sosies musicaux qui paraissent étranges. Mais leur existence est en partie due à la perception (subjective, donc) de la musique – j’y reviendrai.

Le vrai angle mort de la démarche, c’est celui de la définition d’une mélodie. Riehl et Rubin, selon leurs dires, se sont concentrés sur deux paramètres: la hauteur (ils ont retenu huit notes) et la durée (l’algorithme a réparti ces huit notes sur douze temps). Huit et douze, c’est un choix bien entendu arbitraire: leurs deux auteurs avouent d’ailleurs que la base de données qu’ils ont construite doit encore être étendue. Et puis, une mélodie est-elle réductible à une suite de notes? Non, bien sûr: le rythme, ou l’accentuation entrent aussi en ligne de compte. Ensuite : les notes que l’on connaît (do, ré, mi…) sont-elles à la base de toutes les mélodies? Non: notre gamme diatonique n’est qu’un exemple parmi d’autres – pensez aux systèmes d’intonation juste ou à la tierce de Zalzal, cet intervalle situé entre la tierce mineure et la tierce majeure, qu’on retrouve dans plusieurs musiques arabes. Et enfin: la musique est-elle forcément faite de mélodies? Non, évidemment. Ecoutez Phill Niblock:

Je l’ai dit, la démarche de Riehl et Rubin se donne pour objectif – même si elle ne l’atteindra vraisemblablement pas, ou en tout cas pas dans sa forme actuelle – de déménager la notion de plagiat, et le délit qu’elle constitue, au musée. Mais on peut certainement aussi utiliser l’idée du plagiat dans deux autres directions: tout d’abord en soulignant sa variabilité historique (c’est un exercice assez fréquent), mais aussi en en faisant le révélateur de forces obscures assez absurdes (ce sera mon expérience personnelle).

Au XIIIe siècle, le franciscain saint Bonaventure expliquait, dans ses Commentaires sur les Sentences de Pierre Lombard, qu’il y avait quatre manières de faire un livre: en étant scriptor (c’est-à-dire copiste), compilator, commentator, ou auctor. Mais ce dernier n’est considéré alors que comme l’un des co-responsables du texte: l’œuvre, selon Bonaventure, est un travail collectif. Ajoutez à cela la part très grande de l’oralité dans la production lyrique du Moyen Âge, et vous aurez compris que la dilution de la notion d’autorité scripturaire explique que tant d’œuvres médiévales soient anonymes, et que la notion de plagiat y soit en grande partie nulle et non avenue – «Car tot est dit», écrivait (déjà!) Huon de Méry, trouvère de la première moitié du XIIIe siècle, dans les vers inauguraux de son Tornoiemenz Antecrist. Ce n’est qu’avec la Renaissance que, progressivement, se solidifiera la figure de l’écrivain.

La proposition, dans les grandes lignes, se vérifie aussi pour la musique – quoique selon une temporalité décalée. Dans la musique vocale, la technique du contrafactum, qui consiste à utiliser une même mélodie pour plusieurs jeux de paroles (en remplaçant un texte profane par un texte sacré, par exemple), est en soi une multiplication des reflets (on rappellera que notre ancien hymne national, «Ô Monts indépendants», utilisait la même ligne mélodique que le «God Save the Queen» britannique). Et, comme l’expliquait très clairement Pierre-Dominique Bourgknecht (c’était il y a presque pile un an dans Vertigo, sur RTS-La Première, on peut le réécouter ici), le fait qu’un compositeur emprunte un motif à un autre n’était pas considéré, avant le milieu du XIXe siècle, comme un crime de lèse-propriété intellectuelle (puisque la notion, en musique en tout cas, n’existait pas). Pour appuyer son propos, Pierre-Dominique Bourgknecht citait l’exemple de «La Mantovana» (1616), cette mélodie due à Giuseppe Cenci, que l’on retrouvera dans des partitions de Zanetti, Playford, Marini ou, beaucoup plus tard, en colonne vertébrale de La Moldau de Smetana:

Aujourd’hui, la situation est évidemment bien différente. Le web pullule de montages qui mettent en scène les pompages réels ou supposés des uns et des autres. On se souvient du procès qui, dans les années 70, avait opposé George Harrison à The Chiffons, celles-ci accusant le «My Sweet Lord» (1970) de celui-là d’être la copie de leur propre «He’s so Fine» (1962). Pour revenir vers chez nous, on rappellera qu’en mars 2015, Jay Z a été condamné à verser à notre compatriote Bruno Spoerri la moitié des gains générés par «Versus» (2013), chanson dans laquelle la justice a estimé qu’on retrouvait, illégalement, la mélodie de «Lilith – on the Way» (1978) – les commentaires de la page YouTube ci-après valent d’ailleurs leur pesant de cacahouètes:

Dans un article très fouillé publié en 2015 dans le magazine Soundscapes, «Plagiarism or inspiration? On the relevance of melody as a marker for plagiarism in Pop and Rock music» (on peut le lire ici), D. Pinter (je n’arrive pas à mettre la main sur son prénom) établit toute une méthodologie basée non seulement sur la mélodie, mais aussi sur l’harmonie, le rythme, le timbre, et qui se donne pour but de mettre au jour des degrés de similarités entre ces différents critères, d’un titre à l’autre. C’est intéressant, et c’est surtout fascinant dans la mesure où Pinter multiplie les exemples qui nous font cette fois-ci réellement entrer dans la fantasmagorie des sosies. Alors oui, j’étais un peu au courant des ressemblances tout de même très louches entre les lignes de basse du «Good Times» (1979) de Chic, du «Christmas Rappin’» (1979) de Kurtis Blow et du «Another One Bites the Dust» (1980) de Queen – même si je trouve que Pinter capillotracte un shooyah quand il fait remonter ce motif au thème principal de L’Arlésienne de Bizet. Mais pourquoi pas.

J’avoue par contre avoir été frappé – peut-être parce que je viens de le découvrir – par cet étonnant jeu de reflets entre le «Eighties» (1983) de Killing Joke et le «Come As You Are» (1992) de Nirvana. Ecoutez ces débuts, c’est très troublant. Voici Killing Joke:

Et voici Nirvana:

Kurt Cobain avait une bonne culture musicale, peut-être avait-il de ce fait connaissance du titre de la bande à Jaz Coleman. A-t-il été (in-)consciemment inspiré ? Chi lo sa… Mais lorsqu’on se fait surprendre, comme auditeur, par le retour d’un même motif chez deux artistes qu’a priori rien ne relie, cette ubiquité a quelque chose de déroutant. Ecoutez par exemple ces deux autres débuts de morceau. Voici tout d’abord, en provenance à la fois d’Addis Abeba et de Londres, «Blue Nile», par Mulatu Astatke & The Heliocentrics (sur l’album Inspiration Information, Strut, 2009):

Voici maintenant, en provenance de Lausanne, «Little Jesus and the Housecat», par Hemlock Smith (sur l’album Keep the Devil out of Hillsboro, Les Editions de la Grande Berthe, 2009):

Etonnant, non? Je ne connais personnellement ni Mulatu Astatke ni The Heliocentrics; pour avoir plusieurs fois joué avec lui, je connais par contre assez bien Michael Frei, alias Hemlock Smith: eh bien je peux vous assurer qu’il s’est lui aussi senti tout chose quand il a découvert cette parenté inconnue – et inconnaissable.

* Tout est ici, sur archive.org. Mais les dossiers en question font 600 Go chacun, armez-vous de patience.

 

Si j’étais chez vous, je partirais:

-> A Montreux (Décal’quai, je 5) pour y écouter Tobias Preisig, très bel explorateur du violon et du synthétiseur Moog. Mon collègue Arnaud Robert en parlait merveilleusement bien dans Le Temps il y a quelques jours (ici).

-> A Lausanne (Le Bourg, même soir) pour y écouter Papivores : on a là un duo réunissant la violoniste Agathe Max et le polymathe Tom Relleen – c’est une démonstration d’ambient intranquille, comme le montre Death and Spring, leur disque très récemment sorti chez Hands in the Dark. Le même soir – la paronymie ne s’invente pas –, on pourra également écouter le Bâlois Papiro, dans une veine beaucoup plus extatique.
[Edit, 04.03.2020, 21h40: Tom Relleen est annoncé souffrant, Agathe Max jouera en solo]

-> A Genève (Cave 12, di 8) pour y écouter Hair Stylistics, un projet du Japonais Masaya Nakahara, à placer dans l’orbe des collages surréalistes et brutaux (on notera qu’il rejouera le ma 10 à la Librairie Humus, à Lausanne). On aura droit le même soir à une performance commune (et certainement agoniste) du batteur Anthony Laguerre et de Jerome Noetinger, grand manipulateur de Revox.

-> A Lausanne (Le Bourg, ma 10), pour y découvrir, dans le cadre du programme «Fracanaüm», Liquid Mountain, une création d’Emilio Guim et Talvi Hunt: les bribes qu’on a pu découvrir de l’œuvre semblent orienter vers une hypnose multimédia à la fois enveloppante et dérangeante, peut-être d’obédience lynchienne. Les Lausannois de Sapin Magique, qui délivrent un genre d’ayahuasca pour les oreilles, seront aussi de la partie.

-> A Genève (Cave 12, me 11) pour y écouter Tomaga & Pierre Bastien. Tomaga, c’est Tom Relleen (cf. supra) et Valentina Magaletti – pensez à un krautrock de bambous. Pierre Bastien, c’est le génie qui construit des orchestres de Meccano. A eux trois, ils ont sorti Bandiera Di Carta (Other People, 2019), une jungle de motifs qui s’entrechoquent et s’entremêlent. On pourra les réentendre le lendemain au Bourg de Lausanne.

-> A Genève encore (Le Zoo, ve 13), pour une soirée consacrée aux deux lustres du label new-yorkais L.I.E.S., une des meilleures écuries de musique à danser, de celles qui vous fracturent avec intelligence. On aura droit à Ron Morelli, patron et épigone de la maison, et aux affidés Broken English Club et Krikor.

-> A Düdingen (Bad Bonn, sa 14) pour y écouter Unhold, une de ces belles idées (bernoise en l’occurrence) qui font du metal une machine de chantier qui vibre et vous ouvre des chambres d’écho à l’intérieur des poitrails. On aura aussi droit, le même soir, au hard core musculeux de Chelsea Deadbeat Combo.

-> A Lausanne (Oblo, même soir) pour une soirée prometteuse réunissant entre autres 70FPS (ces gens font de la musique avec des vieux tubes cathodiques) et la poésie sonore abstraite (justement) d’Abstral Compost.

-> A Genève (Cave 12, di 15) pour y découvrir Sur l’île de Darsheen, une pièce totale a priori très engageante propulsée par les chorégraphes Laurence Yadi et Nicolas Cantillon, et mise en musique par rien moins que Sir Richard Bishop (un guitariste voyageur d’exception), Maurice Louca (un pilier de l’avant-garde cairote) et le batteur sud-africain Simphiwe Tshabalala. L’œuvre sera redonnée le lendemain au Bourg de Lausanne.

-> A Genève encore (Cave 12, me 18) pour y écouter deux renouveaux extrême-orientaux: le Cambodgien Lafidki et le Sud-Coréen Jaeho Hwang décantent et recontextualisent les modes instrumentaux anciens de leurs univers respectifs en des dystopies parfaitement éblouissantes.

Wonderbox

J’avais prévu de vous parler de musiques qui font dormir. Et puis je me suis rendu compte que le sujet avait déjà été traité. Je vous en parlerai quand même, plus tard. Mais avant, j’aimerais vous décrire l’endroit qui m’a devancé.

C’est une petite colonne qui paraît chaque mois dans The Wire – c’est ce magazine anglais dont je vous disais, dans un précédent post (ici), qu’il est une de mes lectures obligatoires. Cette colonnette s’appelle «Unofficial Channels» et c’est, à chaque fois, comme si on inaugurait une pièce supplémentaire dans un cabinet de curiosités.

«Unofficial Channels» prend l’information musicale par un bout de la lorgnette dont on ne soupçonnait pas qu’elle existait. On y apprend la présence sur Terre de styles musicaux dont on n’aurait jamais imaginé qu’ils aient été inventés. Très récemment, c’est le cattlerap qui, par son intermédiaire, m’est tombé dans les oreilles. De quoi s’agit-il? Prenez un commissaire-priseur de bétail (qui par exemple viendrait du Montana et porterait un stetson), faites-le proclamer les enchères en hausse comme une mitrailleuse à voix (on appelle cet art oratoire le «cattle rattle») et placez une rythmique hip hop en dessous: c’est prêt, c’est drôle, et ça marche du feu de Dieu – en voici un chouette exemple, par David Kamp, un des inventeurs de ce… truc:

J’ai trouvé plein d’autres choses, dans cette colonne. J’ai lu une déclaration d’amour aux obi strips, ces bandeaux de papier qui recouvrent l’arête des CD que vous importez du Japon. J’ai été redirigé vers un site nommé xeno-canto, qui archive les chants d’à peu près 10000 espèces d’oiseaux du monde entier (mention spéciale au grallaire grand-beffroi et à la sittelle kabyle). J’ai appris que des passionnés (regroupés au sein de l’Old Time Radio Researchers Group Library) avaient mis à disposition l’intégralité des épisodes de Jubilee, un show que les services radio de l’USAAF avaient programmé de 1942 à la fin de la guerre – au programme du 9 octobre de cette année-là: Duke Ellington et Ethel Waters. J’ai vu le travail de Sound Breaking Sky: ces (ce?) gens refont des pistes entières à partir du climax d’un morceau source – écoutez par exemple cette réinterprétation du «I Feel Love» de Donna Summer, c’est assez renversant (et parfaitement obsessionnel):

J’ai appris plein d’autres choses encore: que Brian Eno avait été payé 5833 dollars par seconde pour créer le son qui accompagnait le démarrage de Windows 95. Ou qu’au Japon, dans les années 80, Sanyo vendait ses climatiseurs avec un cadeau vraiment très spécial: tout un album d’ambient un peu pompier de Takashi Kokubo:

J’ai découvert aussi que je n’étais pas le seul à m’intéresser encore au travail de Pushead, l’illustrateur qui fit les pochettes les plus giclées du hard core du début des années 80: eh oui, les gens du magazine Negative Insight sont eux aussi restés crochés sur lui. J’ai découvert qu’il existait des applications (comme «Sleep Pillow White Noise Sound») qui vous balancent des bruits de ventilateurs pour vous endormir (comme promis, je reviendrai sur cette problématique). J’ai enfin découvert qu’il existait un festival dans lequel on faisait de la (très bonne) musique surtout avec les mains et les pieds (et la bouche un peu aussi):

Vous me direz que ce que je viens de faire s’apparente à une forme de suicide commercial: vous envoyer lire d’autres que moi, allons… Il n’empêche, je prends le risque; allez-y voir, ça vaut la peine.

 

 

Le coin de la honte et de l’auto-promo: si vous ne souhaitez plus me lire, vous serez peut-être tentés de m’écouter. Ça tombe bien, je viens de sortir, ce 20 février sur le label lausannois Dead Vox, le premier album de mon projet solo Hundschopf. Il s’appelle Deleatur, il est disponible en téléchargement payant, sur CD et dans quelque temps en vinyle. Vous y entendrez des trompettes, des bruits, une prière à Shiva, et plein de mes manies sonores. Pour plus d’informations, rendez vous sur la page Bandcamp de Dead Vox (ici).

 

 

Si j’étais chez vous, je partirais:

-> A Genève (Audio Club, ve 21 février), pour y écouter Mimetic. Une techno à la fois claire, verreuse et brute.

-> A Genève encore (Duplex/Walden, même soir) pour une soirée organisée par Bisque et centrée sur des synthétiseurs sombres et des rythmes au couteau. Au menu: Rivière de Corps, Leroy Se Meurt, et Sacrifice seul.

-> A Neuchâtel (Queen Kong Club, même soir) pour y écouter Amami, superbe odyssée afro-dub – écoutez leur album Giant (Bongo Joe, 2019), ça transporte.

-> A Fribourg (Tour vagabonde, sa 22), pour y écouter Derya Yıldırım. Elle joue du baglama (un luth turc), et c’est de toute beauté.

-> A Genève (Le Zoo, même jour) pour y écouter Manu Le Malin. Légende s’il en est de la scène hardcore (on parle de techno) française. Ça va taper.

-> A Martigny (Caves du Manoir, même jour) pour y écouter Hey Satan, trio de stoner aux compositions félines et musculeuses.

-> A Vevey (Studio 603, di 23) pour y écouter Molly, très bel exemple de pop planante, voire carrément extatique.

-> A Bâle (Wurm, même jour) pour y écouter Pl^~te- (electronica tubulaire) et HJM: de belles suites d’harmonies électroniques qui se déphasent petit à petit (en général, on dit qu’elles «glitchent»).

-> A Lausanne (Le Bourg, me 26) pour y écouter Jean-Luc Bideau improviser des poèmes. Le tout dans une soirée organisée par la très intéressante association Poï, porte-flambeaux de la scène de la poésie concrète.

-> A Lausanne encore (Le Romandie, même soir), pour y écouter Louis Jucker & Coilguns jouer Kråkeslottet, l’album que Jucker avait sorti en mars dernier chez Hummus. Un très bel exercice de saignements chantés.

-> A Genève (Cave 12, même soir) pour y écouter Russell Haswell (un brutaliste qui vous fait danser en fracturant des ondes) et Bruce Gilbert: on a là un des membres fondateurs de Wire (LE groupe de punk d’avant-garde), qui a aujourd’hui muté en créateur de paysages électroniques distendus.

-> A Genève (Duplex/Walden, je 27, dans le cadre d’une soirée Ondulor) pour y écouter Dave Phillips, un sidérant créateur d’ambiances de cauchemar, sombrement animales. On pourra le réécouter le samedi 29 à la Librairie Humus, à Lausanne.

-> A Genève encore (Le Rez, même soir) pour y écouter Le Syndicat Electronique (un synth punk déglingué) et Techno Thriller, un duo belge qui montre de réelles accointances avec les premiers temps de la musique industrielle (pensez à Throbbing Gristle).

-> A Genève toujours (Le Zoo, ve 28) pour y écouter Egyptian Lover, une merveille d’electro old school tout en rythmes carrés et en propagande relaxée au vocoder.

-> A Genève encore et encore (Cave 12, ve 28) pour y écouter Massicot vernir son nouvel album, Kratt (Bongo Joe). Simone Aubert, Colline Grosjean et Mara Krastina déplacent d’incroyables blocs sur un fond de krautrock tropicalisé.

-> A Genève encore et toujours (Fonderie Kugler, du 28 février au 1er mars) pour assister au Mikrokosm Festival, principalement axé sur des musiques électroniques qui rentrent dedans (Parallx, Nh, Dynamic Range).

-> A Lausanne (Cylure Binchroom, sa 29) pour y écouter Horselove. Ouille, c’est encore de l’auto-promo: il s’agit là d’un duo de pousse-disque dans lequel je m’illustre avec la talentueuse Nathalie Imhof. On essaye de faire danser les gens avec des choses pas forcément joyeuses.

-> A Genève (La Gravière, même jour) pour y écouter Samuel Kerridge, une des très belles signatures du label Downwards, un expert en techno qui martèle depuis les abysses.

-> A Montreux (Décal’quai, même jour) pour y écouter Sinner DC vernir son nouvel album, If I Could Only Hear The Sound Of The Waves Again (Mental Groove). On n’a pu en entendre que quelques notes teasées, mais on sait que leur électronisme solaire enveloppe du premier coup.

-> A Genève (Cave 12, di 1er mars) pour y écouter Joshua Abrams & Natural Information Society: une musique monde – aussi cosmique, répétitive et inventive qu’un bœuf gnawa dans un club de jazz de Düsseldorf.

-> A Berne (Dampfzentrale, lu 2) pour y écouter l’Ensemble Proton, une des meilleures formations de musique contemporaine en Suisse, avec des œuvres de Jonah Haven, Nicolas Roulive, ou Alex Taylor.

-> A Montreux (Décal’quai, je 6) pour y écouter Tobias Preisig, très bel explorateur du violon et du synthétiseur Moog. Mon collègue Arnaud Robert en parlait merveilleusement bien dans Le Temps il y a quelques jours (ici).

Faire du neuf avec une vielle

Pour une fois, je dois vous faire un papier ethno- et autocentré: la mise en perspective part de moi – Suisse, 47 ans (oui, je sais, on ne demande jamais son âge à une dame). Elle se développe à partir de maintenant (2020), et postule une notion de progrès – mais dans son sens originel de développement temporel, et non de gain qualitatif. Bref, ce papier risque de contenir des indélicatesses, peut-être des impérialismes: j’essayerai de les réduire au maximum, mes excuses pour ceux qui auront résisté.

Si je mets autant de gants, c’est parce que le sujet dont je vais parler est aussi délicat à traiter que la découverte, par un sénateur républicain climatosceptique, d’une nouvelle souche de coronavirus en plein milieu d’une centrale nucléaire en cours de démantèlement: je vais parler de la réinterprétation contemporaine des folklores. Pourquoi c’est un piège? Parce que la notion de folklore est instable (quoi que Bakhtine en ait écrit, culture populaire et culture des élites ne s’opposent pas terme à terme); parce qu’il faut toujours résister à la condescendance face aux traditions des autres; parce que ce n’était pas forcément moins bien avant, ni mieux maintenant d’ailleurs; et parce que ce qui me paraît lointain (dans l’espace et/ou dans le temps) ne le sera pas pour quelqu’un d’autre.

Ces cautèles mises, on peut essayer de se faire plaisir. Et aussi se poser plusieurs questions: comment et pourquoi modernise-t-on les formes culturelles (ici: musicales) traditionnelles? A la question du pourquoi, on pourra laisser répondre (c’était en octobre passé, au webzine français Le Temps Machine) les membres du collectif La Nòvia, que l’on présente souvent comme des rénovateurs des modes musicaux anciens du Massif central: «Qu’est-ce qui est plus traditionnel, une musique expérimentale ou une musique dite traditionnelle? Et inversement, qu’est-ce qui est plus expérimental? Quelle musique n’est pas expérimentale en fait?» Bref, ils répondent à une question par une autre. Ce n’est pas embêtant, c’est même efficace: la musique traditionnelle est peut-être une catégorie ethnomusicologique, mais c’est surtout une forme qui demande sans cesse qu’on la (re-)mette en mouvement. Dvořák ne l’aurait pas forcément dit autrement.

Passons du pourquoi au comment. Pour donner une mutation à une tradition ancrée, on a plusieurs recettes: on peut se focaliser sur un point particulier d’un mode ancien, et le développer comme une obsession ; on peut mélanger de l’ancien à quelque chose de neuf; on peut interpréter une vieillerie avec un instrument contemporain; on peut prendre un vieil instrument, et lui faire jouer des choses nouvelles.

Prenez par exemple La Nòvia. C’est un collectif lâche, fluide, aux hypostases en grenaille – des propositions centrales comme Toad, Jéricho, Faune, puis d’autres groupes davantage périphériques, comme France (Yann Gourdon, Jérémie Sauvage, Mathieu Tilly), ou jusqu’au trio franco-genevois La Tène (Cyril Bondi, Laurent Peter, Alexis Degrenier). On retrouve chez eux des instruments anciens (vielle à roue, cornemuse, chabrette, tambourin), à moitié oubliés pour certains d’entre eux, mais aussi des choses plus modernes (guitare électrique, batterie). Ils décortiquent les structures des musiques anciennes (avec, c’est vrai, un indéniable tropisme auvergnat) et les reconfigurent, souvent en en accentuant tel ou tel caractère. La répétitivité, le tournoiement, par exemple. Regardez ce concert que France donnait en 2016 au Centre Pompidou: c’est un exemple de montée au Golgotha.

Sortir des vieux instruments de la naphtaline. On a aussi fait ça ici: rappelez-vous de Stimmhorn, le duo de Christian Zehnder et Balthasar Streiff. Eux, c’étaient le cor des Alpes et le yodel qu’ils tordaient – et c’est toujours aussi énergique:

Les exemples de ce type de travail sont nombreux. Je vous en donne encore un, qui m’a récemment tapé dans l’oreille. Voici Seungmin Cha au daegeum, une flûte coréenne – on a ici «Overdoser», un titre extrait de son dernier album, Nuunmuun (Tonal Unity, 2019):

On peut renverser le processus. Dépoussiérer, non pas un instrument, mais un style – et par exemple en le transposant dans une nouvelle instrumentation. Les musiques plus ou moins festives du pourtour méditerranéen y ont beaucoup fait recours ces dernières années – souvenez-vous par exemple de la manière dont Omar Souleyman (pour citer quelqu’un de connu) a revitalisé le dabke, cette danse folklorique du Levant, à grands coups de synthétiseurs hirsutes*:

Retournons en Asie, mais cette fois-ci du côté de Java. Rully Shabara et Wukir Suryadi y ont fondé en 2010 le duo Senyawa. On entre avec eux dans d’autres techniques de mélange, qui sont plutôt de l’ordre de l’entremêlement de registres, d’ambiances: Shabara et Suryadi construisent leurs propres instruments (d’effrayants hybrides amplifiés de bambou, de cordes métalliques et de peaux d’animaux) pour recontextualiser certains éléments des musiques traditionnelles indonésiennes en une espèce de lent sabbat abyssal, guttural, parfaitement à sa place aux côtés des plus fuligineuses productions de drone metal. Ecoutez par exemple ce magnifique «Tanggalkan Di Dunia (Undo The World)», sur leur album Sujud (Sublime Frequencies, 2018).

L’hybridation peut être quelques fois plus explicite. Prenez par exemple, pour revenir vers chez nous, le cas du projet Zeal and Ardor, du Bâlois Manuel Gagneux. Lui, ce sont les chants des esclaves du coton qu’il exhume, en les mélangeant aux schémas du black metal. L’alliage avait tout pour être improbable, tant ses constituants paraissent éloignés les uns des autres, mais il est superbe dans son étrangeté:

Et sinon, il peut exister des choses passablement horrifiantes:

*Dans ce rayon précis, je ne saurais que trop conseiller de tourner le regard vers les soirées organisées par le collectif genevois Bisque. Elles ont tout pour renverser.

 

Si j’étais chez vous, je partirais:

> A Bâle (Wurm, me 12) pour y écouter Sourdurent, étonnant mélange entre expérimentations et traditions musicales occitanes. On pourra également les écouter le lendemain au Bourg de Lausanne.

-> A Genève (Cave 12, même soir) pour y écouter ARLT, combo de chansons bricolées et bruitistes dans lequel on retrouve, entre autres, Eloïse Decazes et Clément Vercelleto, d’Orgue Agnès.

-> A Bienne (Lokal-Int, je 13) pour y écouter Juliette Volcler. Cette chercheuse et essayiste française, auteure entre autres de Le son comme arme, les usages policiers et militaires du son (La Découverte, 2011), proposera un parcours commenté sur la thématique des «Barrières sonores dans l’espace public».

-> A Martigny (Caves du Manoir, même jour), pour y écouter Herod, un bel exemple de metal lourd et articulé. Leur Sombre Dessein (Pelagic Records, 2019) reste une claque. On pourra les réécouter le lendemain au SAS de Delémont.

-> A Yverdon (Librairie L’Etage, même jour) pour y écouter Matthieu Mégevand lisant son dernier livre, Lautrec, avec une mise en musique d’Emilie Zoé.

-> A Genève (Alhambar, même jour, dans le cadre d’Antigel) pour y écouter Jeff Mills et Tony Allen. Le premier est le pape incontesté de la techno de Detroit, le second, derrière sa batterie, inventa l’afrobeat avec Fela : c’est un mariage de légendes. On notera que la première partie sera assurée par Amami, superbe odyssée afro-dub – écoutez leur album Giant (Bongo Joe, 2019), ça transporte. On pourra réécouter ces derniers le ve 21 à la Case à Chocs de Neuchâtel.

-> A Berne (Dampfzentrale, même soir) pour y écouter Bit-Tuner y présenter EXO, son nouvel album publié chez -OUS. Une belle merveille d’electronica élégiaque.

-> A Genève (Caserne des Vernets, ve 14, dans le cadre d’Antigel) pour y écouter Helena Hauff, de l’electro faussement old school et carrée bien comme il faut.

-> A Lausanne (D ! Club, même soir), pour y écouter Recondite. Une techno léchée, aux sonorités souvent tubulaires.

-> A Porrentruy (Le Sauvage, même soir) pour y écouter les détournements de caisse claire de Pascal Lopinat et le hip hop (au sens que Pierre Schaeffer donnait à ce terme) d’Abstral Compost.

-> A Genève (Cave 12, di 16) pour écouter Joke Lanz & Jonas Kocher: le premier brutalisera des platines, le second sera à l’accordéon, on peut attendre beaucoup de choses de cette rencontre surréaliste.

-> A Genève (Cave 12 toujours, me 19), pour y écouter la première création commune de Thomas Ankersmit (un homme qui en sait passablement en matière de déflagrations) et des solistes de l’Ensemble Contrechamps.

-> A Genève encore (Le Zoo, je 20) pour y écouter Subhead, l’un des grands maîtres incontestés de la techno déviante de Brighton. On notera qu’il sera accompagné d’une équipe de Jurassiens membres de la fameuse écurie Mercurochrome : Nino Fight, Darko Stronqvist et Spin-L.

-> A Genève encore, bis (Audio Club, ve 21), pour y écouter Mimetic. Une techno à la fois claire, verreuse et brute.

-> A Genève encore et encore (Duplex/Walden, même soir) pour une soirée organisée par Bisque et centrée sur des synthétiseurs sombres et des rythmes au couteau. Au menu : Rivière de Corps, Leroy Se Meurt, et Sacrifice seul.

-> A Fribourg (Tour vagabonde, sa 22), pour y écouter Derya Yıldırım. Elle joue du baglama (un luth turc), et c’est de toute beauté.

-> A Genève (Le Zoo, même jour) pour y écouter Manu Le Malin. Légende s’il en est de la scène hardcore (on parle de techno) française. Ça va taper.

-> A Martigny (Caves du Manoir, même jour) pour y écouter Hey Satan, trio de stoner aux compositions félines et musculeuses.

-> A Vevey (Studio 603, di 23) pour y écouter Molly, très bel exemple de pop planante, voire carrément extatique.

Hantons en chœur

On ne s’ennuie pas, au royaume des ombres. S’il faut en croire Epistémon (c’est un ami de Pantagruel, auquel Rabelais a fait faire un aller retour aux enfers), on peut voir là-bas Alexandre le Grand réparer de vieilles chaussures (surtout celles de Diogène), Lancelot du Lac écorcher des chevaux morts, Cléopâtre vendre des légumes (principalement des oignons), ou Néron jouer de la vielle – mais pas chanter, peut-être parce que Suétone, déjà, disait de l’empereur qu’il avait «la voix faible et sourde».

Néron n’est pas le seul musicien de l’au-delà. Les rives du Styx sont peuplées de compositeurs décédés. Et certains sont très occupés à épaissir le répertoire qu’ils avaient construit de leur vivant. Tenez, prenez Liszt. Vous pensiez qu’il avait définitivement refermé son clavier un beau jour de juillet 1886 à Bayreuth ? Vous et moi peut-être, mais pas la pianiste Rosemary Brown (1916-2001), à qui il dicta toute une série de pièces inédites, comme cette Grübelei («rumination»), nuitamment transmise par delà les niveaux de réalité en 1969:

Rosemary Brown avait toute une série de correspondants d’outre-tombe: Liszt (qui fut le premier à la contacter), mais aussi Brahms, Bach, Rachmaninoff, Schubert, Grieg, Beethoven (qui lui dicta deux symphonies tout de même), Debussy, Schumann… Rosemary Brown est une stakhanoviste de la médiumnité au piano: en six ans, elle aurait retranscrit à peu près 400 pièces fraichement composées par des morts. Elle explique son étonnant parcours dans cette longue interview filmée en 1976:

Mme Brown n’est pas la seule musicienne à entendre les notes des défunts. Prenez par exemple le violoniste Florizel von Reuter (1890-1985), formé au Conservatoire de Genève. Dans le livre qu’il publia en 1928 (The Psychic Experiences of a Musician), il explique qu’il recevait des messages (épelés à l’envers sur le Ouija que détenait sa mère spirite) de Rimsky-Korsakov (mort en 1908), de Tartini (mort en 1770) ou de Paganini (mort en 1840) – lequel Paganini lui souffla même un doigté tout à fait novateur pour interpréter au mieux les Etudes les plus difficiles. Après Florizel von Reuter, voici Clifford Enticknap, qui expliqua être le canal par lequel Haendel communiquait de nouvelles créations à l’humanité – on notera qu’Enticknap explique avoir fait la connaissance de Haendel sur l’astéroïde Atlantis, où le grand compositeur baroque enseignait la musique sous le nom de Joseph Arkos. Et voici enfin Kathrin Harms. Cette pianiste danoise, c’est Chopin qui la visitait avec toute une série de pièces inédites – Chopin qui, précise Kathrin Harms, est actuellement l’un des musiciens les plus célèbres de la planète Vénus (les virtuoses décédés ont décidément la bougeotte):

Entendre la voix et la musique des morts. Faire revenir les morts, ou au moins les appeler*. Apprendre des morts. Ouvrir un vasistas sur l’au-delà. Plus ou moins métaphoriquement, la musique a toujours entretenu un lien avec les résurrections plus ou moins partielles. Une partition, c’est déjà une forme d’invocation. Et depuis que l’on peut conserver et reproduire le son (c’est-à-dire depuis l’invention, en 1857 par Édouard-Léon Scott de Martinville, du phonautographe), les rouleaux de cire et les fichiers AIFF renferment des légions de Lazare.

Aujourd’hui, on fait rejouer les morts – cf. les concerts par hologramme interposé (Tupac Shakur, Amy Winehouse, Jean-Luc Mélenchon, Maria Callas, Michael Jackson…). Les fantômes hantent les vomitoires du streaming. Et puis, je ne voudrais pas faire mon malin, mais les DJ utilisent des platines. Qu’on appelle en anglais des turntables. Esprit de David Guetta, es-tu là?

Je me moque, je me moque. Pourtant, une chose me semble assez sûre: on est, en 2020, toujours autant fasciné par les spectres – et en particulier par leur musique. Mais c’est peut-être l’objet de cette fascination, ou la manière de le considérer, qui s’est modifiée. Je ne saurais expliquer comment avec exactitude, mais je peux peut-être donner quelques images pour esquisser mon intuition. Remémorez-vous Kaïro (2001), ce fantastique film d’horreur de Kyioshi Kurosawa. Pitch (très) général : des fantômes cherchent à entrer en contact avec les vivants par le biais d’Internet. Vous souvenez-vous du grain (d’image et de voix) de ces esprits frappeurs du modem? Il y a du grésillement, quelque chose qui ressemble à un phénomène de réduction de la fréquence d’échantillonnage (c’est ce qu’on appelle en gros du downsampling, ou bitcrushing). Bref, la mort est exprimée par une onde sonore particulière: quelque chose qui ressemble à la dégradation, aux couches de poussière qui s’accumulent. On évoque la mort par une métaphore du temps qui passe: c’est, quelque part, la remettre en mouvement. On place un son fiévreux pour dire la rigor mortis; on troque le cadavre pour la dynamique du souvenir.

Je ne saurais dire si ce mouvement permet d’apprivoiser la mort ou s’il ne fait que la repousser encore un peu plus à l’écart. Mais il permet d’ouvrir un champ poétique (et quelques fois conceptuel**) dans lequel l’au-delà est débarrassé de la part la plus frontale de sa religiosité: les fantômes chantent, mais uniquement dans notre mémoire, et seulement parce que l’on veut bien se souvenir plus ou moins d’eux. Pour le dire autrement: on peut considérer le rapport aux spectres sous l’angle des contextes historiques, et en faire une matière à expression artistique.

Et à quoi ressemblent ces chants ? On peut tout d’abord les considérer sous l’angle documentaire. Vous pouvez vous référer aux témoignages du parapsychologue letton Konstantin Raudive (j’en parlais dans un précédent post, ici). Mais vous trouverez une bonne entrée en matière (quoique plus large, puisqu’elle prend aussi en compte les phénomènes dits de possession démoniaque) dans Spectra Ex Machina: a Sound Anthology of Occult Phenomena (1920-2017, Vol.1), double LP sorti par le label belge Sub Rosa (il est malheureusement déjà épuisé, mais n’hésitez pas à chiner). Cette collection d’enregistrements de séances de spiritisme ou d’exorcisme (comme celles auxquelles fut soumise, jusqu’à sa mort, l’infortunée – je dis ceci sans ironie aucune – Annelies Michel) vous fera certainement dresser le poil, mais elle est passionnante.

En matière de création, l’occulte est bien entendu, un carburant fameux des musiques à guitares dures. Vous qui me lisez et qui aviez 18 ans en 1971, vous vous êtes certainement amusé à passer à l’envers le «Stairway to Heaven» de Led Zeppelin pour y découvrir un message satanique. Cinquante ans plus tard, l’ésotérisme de forgeron a pris des formes plus différenciées : on pourrait par exemple vous diriger vers Sunn O))), bien sûr, mais aussi vers les Français d’Aluk Todolo – leur Occult Rock (Norma Evangelium Diaboli, 2012) est une référence en la matière – ou vers les disques de Dylan Carlson (le guitariste de Earth), et par exemple son La Strega And The Cunning Man In The Smoke (Latitudes, 2012).

L’ésotérisme noir a aussi servi de terreau à toute une série d’artistes (principalement britanniques) issus de la matrice Psychic TV (un collectif d’art post-industriel fondé par Genesis P-Orridge en 1981): on pense à des groupes comme Coil, Current 93, Nurse With Wound, et à des personnes comme David Tibet, Jhonn Balance, Peter «Sleazy» Christopherson ou Steven Stapleton. Des allumés extrêmement intéressants.

Le goût du spectral est étendu. Plus près de nous, on pourrait citer l’art du Jurassien Augustin Rebetez, et plus particulièrement sa part musicale, telle qu’on peut la découvrir dans Chruch, le projet qu’il mène avec Pascal Lopinat. Regardez et écoutez ci-après «Aux couteaux», extrait de leur album Le Corps du triste (Jelodanti, 2019). L’anagramme et le calembour indiquent une posture ironique; le son et l’image cultivent des teintes blafardes, comme entraperçues à travers un mur semi-permanent: il y a là du fantôme de fête froide.

On peut même faire du fantôme un objet auto-référentiel. Ou pour le dire en français: on peut imaginer une musique dans laquelle l’argument spectral est incarné par la musique elle-même. C’est le principe de ce que l’on appelle «hauntology». Le terme d’«hantologie» est dû à Derrida, mais c’est un quarteron de journalistes anglais (Mark Fisher, Simon Reynolds, Adam Harper, Ken Hollings) qui l’ont appliqué à la musique pour décrire des œuvres qui utilisent des enregistrements anciens comme matière première, et les retravaillent pour donner une musique en forme de Janus, à cheval sur les lignes du temps. Allez jeter une oreille aux productions d’un des labels phare du genre, Ghost Box (comme quoi), et écoutez ce que font Belbury Poly, The Advisory Circle, ou encore Pye Corner Audio. Vous connaissez l’expression «ghost in the machine»?

Sur ce, je vous laisse, j’ai un appel en absence de Josquin des Prés. Je vais pas le faire attendre mille ans.

* C’est le principe du nécrophone, auquel Thomas Edison avait réfléchi de longues années, sans parvenir à construire cet appareil censé pouvoir entrer en contact avec la zone, située vers l’aire de Broca, qu’Edison supposait être le siège de l’âme. Ah et tiens, par un de ces hasards comme il en existe peu, The Necrophone Sessions est justement le titre d’un disque à paraître prochainement de Hemlock Smith (Michael Frei) et Les Poissons Autistes (Stéphane Babey et moi-même). Vous pouvez en écouter un extrait ici.
** C’est par exemple ce que firent, en 2004, Mike Kelley et Robin Rimbaud (alias Scanner), en allant promener leurs enregistreurs dans plusieurs lieux célèbres des coteries spirites parisiennes : les domiciles de Lautréamont, Tristan Tzara, Serge Gainsbourg, la tombe de Jim Morrisson. Le résultat est à découvrir sur le disque
Esprits de Paris, sorti chez Compound Annex.

Si j’étais chez vous, je partirais :

-> A Genève (Caserne des Vernets, sa 1er février, dans le cadre d’Antigel), pour y écouter DJ Nigga Fox, un des piliers de la scène électronique lisboète. Tout ce qu’il faut pour danser comme un tigre.

-> A Lausanne (Le Bourg, di 2), pour y écouter Goat, quatuor japonais de rock répétitif. Mais «répétitif» est ici bien réducteur: ces Nippons ont un ADN de Remington et leur musique se scinde en incroyables micro-rythmes.

-> A Genève (Plateforme des Eaux-Vives, même jour), pour y écouter Coilguns, furie métallique en forme de sabbat délavé emmené par Louis Jucker. Je vous en parlerai bientôt plus longuement dans Le Temps.

-> A Genève toujours (Cave 12, même soir), pour y écouter Xylouris / White. Un luthiste crétois, un batteur australien, et pas une feuille de papier à cigarettes entre les deux lorsqu’il s’agit de faire rugir le fond des musiques du vieil Occident. J’en parlais ici dans Le Temps.

> A Genève toujours (L’Ecurie, je 6), pour y écouter, dans le cadre d’une soirée de soutien au DAF Festival, Les Morts vont bien, chouette petit duo français qu’on rangera dans un rayon post-industriel répétitif.

> A Yverdon-les-Bains (Amalgame, ve 7), pour y écouter Frustration, post-punk français tout en tension et en urgence. Leur dernier album, So Cold Streams, sorti en octobre chez Born Bad, est une pure merveille.

> A Genève (Caserne des Vernets, ve 7, dans le cadre d’Antigel), pour y écouter Perc et Ansome, deux très grands maîtres de cette techno londonienne qui sait taper comme elle doit : fort. On ne saurait trop conseiller l’album (Hounds of the Harbor) que le second vient de publier sur le label (Perctrax) du premier: c’est une démonstration de propulsion. Et l’on ajoutera que Perc se produira le lendemain (sa 8) au Dachstock de Berne.

> A Bâle (Elysia, sa 8), pour y écouter DJ Sprinkles. Celui que l’on connaissait avant surtout sous le nom de Terre Thaemlitz met l’accent sur une forme de résurgence de la deep house, avec un sens certain de l’ancrage des basses.

> A Genève (Cave 12, di 9), pour y écouter Officine, trio de brutalistes français experts en une forme de rock rupestre, puissant, donné à coups de marteau. On y entendra du même coup le projet «one DIY drum» de Pascal Lopinat et le hip hop plombé de Cyrus Dufoy. On ajoutera que Lopinat jouera également le ve 14 à la Galerie du Sauvage, à Porrentruy.

> A Bâle (Wurm, me 12) pour y écouter Sourdurent, étonnant mélange entre expérimentations et traditions musicales occitanes. On pourra également les écouter le lendemain au Bourg de Lausanne.

Reprisé comme une vieille chansonnette

Jouer la musique d’un autre, ça peut vouloir dire deux choses (en gros). Dans le domaine qu’on appelle généralement la «musique classique», c’est le lot commun d’un instrumentiste appelé à représenter telle ou telle pièce de tel ou tel compositeur. Dans le domaine qu’on appelle généralement les «musiques actuelles», c’est autre chose: on appelle ça une reprise, ou une cover. Ces différences dans les modalités d’emprunt posent plusieurs questions : sur le statut de la composition (entre la supposée solitude d’un Mahler et la supposée collectivisation de la création dans un groupe); sur le statut de l’œuvre (dans quelle mesure, selon les champs culturels, les procédés d’appropriation peuvent-ils se déployer?). Si l’on ressert la focale sur les musiques actuelles, on peut aussi ouvrir l’interrogation suivante : pourquoi et comment un groupe (ou un musicien) reprend-il le titre d’un autre groupe (ou d’un autre musicien)?

Il existe bien entendu une troisième question, c’est celle du «MAIS POURQUOI BON DIEU?!?!?» On la règle tout de suite:

Vous avez survécu? On continue*.

La page Wikipedia consacrée à la cover comme activité musicale partage un intéressant sondage, réalisé par le magazine Rolling Stone au début de cette décennie, qui indique quelles chansons ont été le plus reprises dans l’histoire des musiques actuelles. Le palmarès est le suivant: «Yesterday», des Beatles, puis «Georgia on my Mind» (Hoagy Carmichael en 1930, et ensuite Ray Charles et plein d’autres), puis «Comme d’habitude» de Claude François – j’avoue, ça n’étonnera pas grand monde, un certain penchant pour ce que Sid Vicious a fait de cette dernière:

Qu’est-ce que ça nous dit? Ça nous dit que plus une chanson est connue, plus elle a de chances d’être reprise. Cela nous dit autre chose aussi: qu’une chanson doit exister pour pouvoir être reprise. Ne rigolez pas bêtement: je suis sûr d’avoir vu passer un jour un disque conceptuel de covers de chanson qui n’existent pas.

La reprise, c’est donc, souvent, une forme d’hommage. C’est une manière de dire, en le rejouant, que l’on a aimé tel ou tel titre, qu’il a, ou a eu, son importance (dans ma propre vie et/ou dans ma pratique musicale). L’hommage peut quelques fois être tout à fait oblique, on est alors dans le cadre du pastiche à visée parodique. Je vous en parlais la semaine passée (ici): ce type de pastiche est un des ressorts de l’humour en musique. Et je remarque (pour ouvrir une parenthèse) que j’avais omis l’un des plus intéressants exercices en la matière: une transcription en mode majeur du «South of Heaven» de Slayer (les vrais papes, depuis les années 80, du metal). Voici la version originale:

Et voici la transcription:

Mais revenons à nos moutons. La reprise est en général un révolver à un coup: on en glisse une dans un disque, à la fois pour faire un clin d’œil et dire merci. Mais ça peut aussi être une entreprise beaucoup plus systématique: des groupes font l’entier de leur carrière en en jouant d’autres – c’est le cas de Brit Floyd, un groupe de Liverpool qui, depuis 2011, rejoue du Pink Floyd de scène en scène. Ça peut être dangereux, mais «Pink Floyd a salué la qualité de notre show!», disait Damian Darlington, le patron des Brit, dans un entretien à Ouest France avant un concert au Zénith de Caen en 2012.

Autre exemple: les disques dits «tribute» font reprendre plusieurs titres d’un groupe par une série d’autres. Avec quelques fois de vraies réussites: en 1992, le label Alternative Tentacles fait de sa centième livraison un hommage aux Dead Kennedys, les princes du punk mondial. Une sorte d’auto-hommage à vrai dire (Alternative Tentacles avait été fondé par les Dead Kennedys en 1979), mais rempli de merveilles, comme cette reprise de «California über Alles» par Disposable Heroes of Hiphoprisy:

Plus près de nous, le magazine américain CVLT Nation s’est fait une spécialité de ce genre de travaux avec sa série des CVLT Nation Sessions, qui ont passé en mode hommage toute une escouade d’albums majeurs de la contre-culture: My War de Black Flag, Closer de Joy Division, Walk Among Us des Misfits, ou Streetcleaner de Godflesh**. Tiens, à propos de Godflesh: ces pionniers britanniques de ce que l’on appelle le metal industriel ont eu droit à une ribambelle d’hommages. Pour le plaisir, voici une compilation intitulée Fathers of our Flesh (Fobofile, 2014), qui s’ouvre avec une magnifique reprise (par les Genevois de Knut et Franz Treichler, chanteur des Young Gods, c’est du local) de «Merciless»:

Si le «pourquoi» de la reprise est à comprendre en termes d’hommage, son «comment» est à évaluer sous les espèces d’une alchimie qui mêle le respect à la liberté. A mon humble avis, faire une reprise qui colle parfaitement au morceau que l’on reprend ne représente aucun intérêt. C’est dans la distance et l’estime que naissent les belles choses – parce qu’elles résultent d’un processus de création, et non d’un travail de singe. En voici quelques exemples, choisis en toute subjectivité.

L’une des manières les plus évidentes (et les plus efficaces si elle est réussie) de se distancer d’un morceau source est de le transposer volontairement dans un autre genre. Les Français de Nouvelle Vague s’en étaient fait une spécialité, avec succès à mon sens. Comme lorsqu’il s’agissait de rendre en bossa nova la mélancolie écliptique du «Love Will Tear Us Apart» de Joy Division. Voici, pour mémoire, la VO:

Et voici le travail de Nouvelle Vague:

Johnny Cash, dans sa série des American Recordings, s’était aussi aventuré très intelligemment dans ce domaine. Passés à sa râpe, Depeche Mode ou Nick Cave en prenaient en sacré coup. Et que dire de cette magnifique reprise du Hurt de Nine Inch Nails? Voici le morceau original:

Et voici ce qu’en fait Johnny Cash:

Dans le même ordre d’idées, j’avoue un certain goût pour la mariachisation que Willy Deville avait à l’époque faite du «Hey Joe» de Jimi Hendrix, qui lui-même l’avait chipé à on ne sait trop qui (la bataille auctoriale fait encore rage de nos jours…):

Mais on peut aller au delà du terme à terme, du plaquage stylistique. Développer des idées qui viennent d’on ne sait trop où, retourner une musique comme une vielle chaussette pour en faire quelque chose de totalement neuf. Je vous donne trois derniers exemples d’élongation maximale.

En 1997, le saxophoniste américain John Zorn consacre un volume de sa série Great Jewish Music à Serge Gainsbourg. Pour ce faire, il invite toute une série de ses amis et collègues de la scène d’avant-garde new yorkaise (Mike Patton, Fred Frith, Marc Ribot, Ikue Mori, etc.) à en reprendre certains titres. C’est une étrange explosion: Gainsbourg est atomisé façon puzzle, mais reconnaissable malgré toutes les libertés. Ecoutez par exemple ce qu’Eszter Balint faisait d’«Un poison violent, c’est ça l’amour». Voici la VO:

Voici la reconstruction:

J’avoue qu’avant d’être transfigurée par John Zorn et ses amis, cette veille baderne de Gainsbourg m’intéressait assez peu. Ce n’était plus la même chose après ce disque.

Deuxième exemple. Je vous parlais plus haut de Godflesh. Une musique qu’on dira (c’est une litote), écrasante. Je vous présente maintenant Mark Kozelek, le plus brillant grognon de la scène néo-folk américaine. Par un accident sublime, Kozelek entre en contact avec Justin Broadrick, le patron de Godflesh, et décide de reprendre Like Rats, l’un des titres du duo anglais. Le résultat? On est passé des coups de pelleteuse à une sorte d’hypnose fluide. Voici la VO:

Voici la reconstruction de Kozelek:

Un dernier exemple. Vous avez peut-être entendu parler d’un antique groupe de heavy metal britannique du nom de Venom. En toute honnêteté, on n’a jamais pu savoir s’ils étaient de véritables rigolos ou non. Mais il faut avouer qu’ils ont composé, en 1982, un titre qui a fait date: «Black Metal» (morceau qui a d’ailleurs donné son nom au genre musical qui allait naître quelques années plus tard). On va dire qu’il s’agit ici d’un exemple de rock, euh… rupestre. Mais ce n’était pas pour décourager notre compatriote Beat Zeller, alias Reverend Beat-Man. Bien des années plus tard, le Bernois a décortiqué le brouet de Venom pour en faire un blues au charbon du plus bel effet. Voici la VO:

Et voici ce qu’en a fait le révérend:

Une dernière pour la route?

* Je me moque, je me moque, mais je peux aussi m’autoflageller. Souvenir personnel: lors d’un concert de Hemlock Smith et Les Poissons Autistes dans une petite salle en ville de Berne il y a quelques années, Michael Frei, Stéphane Babey et moi-même avions décidé de faire une reprise de «The Eternal», très beau titre de Joy Division. Je tenais la basse. La ligne de basse de «The Eternal» n’est pas très compliquée. Mais au moment de me lancer, j’ai fait l’exploit de m’atomiser le coude droit dans un piano imprudemment posé à côté de moi (cette salle était vraiment petite). Ça a donné une version très doloriste du morceau. Réjouissez-vous: Frei, Babey et moi-même sortons un nouveau disque cette année.

** Remarquons, pour être exhaustif, qu’il existe des exemples plus rares de disques intégralement repris par un seul artiste. C’est ce que firent Franck Vigroux et Matthew Bourne en 2015 avec Radioland: Radio-Activity Revisited (Leaf), qui réinterprétait l’entier de l’album homonyme de Kraftwerk:

Si j’étais chez vous, je partirais:

-> A Pully (Octogone, sa 25 et di 26), pour y écouter Hemlock Smith & le Chœur Auguste. Le projet s’appelle Building Up, c’est une vaste entreprise de ciné-concert basée sur une série de films expérimentaux échelonnés entre 1901 et 1952, c’est d’une sombre clarté et je vous en reparlerai plus en détails dans Le Temps.

-> A Genève (Cave 12, sa 25, dans le cadre du festival Antigel), pour y écouter Suzanne Ciani. La reine de la synthèse modulaire produit des paysages pulsants qu’on n’oublie pas.

-> A Lancy (Salle communale du Petit-Lancy, di 26, dans le cadre d’Antigel), pour y écouter Mario Batkovic. L’accordéoniste bernois est un passionnant rénovateur de son instrument, un bâtisseur de cathédrales sonores.

-> A Genève (Cave 12, même jour), pour y écouter Pita, alias Peter Rehberg, fondateur du label Mego et grand architecte du bruit. Ça chatouille fort, mais l’expressivité de ses pièces rugueuses est impressionnante.

-> A Fribourg (Nouveau Monde, ve 31), pour y écouter Louis Jucker & Coilguns jouer Kråkeslottet, l’album que Jucker avait sorti en mars dernier. Un très bel exercice de saignements chantés.

-> A Genève (Caserne des Vernets, sa 1er février, dans le cadre d’Antigel), pour y écouter DJ Nigga Fox, un des piliers de la scène électronique lisboète. Tout ce qu’il faut pour danser comme un tigre.

-> A Lausanne (Le Bourg, di 2), pour y écouter Goat, quatuor japonais de rock répétitif. Mais « répétitif » est ici bien réducteur: ces nippons ont un ADN de Remington et leur musique se scinde en incroyables micro-rythmes.

-> A Genève (Cave 12, même soir), pour y écouter Xylouris / White. Un luthiste crétois, un batteur australien, et pas une feuille de papier à cigarettes entre les deux lorsqu’il s’agit de faire rugir le fond des musiques du vieil Occident. J’en parlais ici dans Le Temps.

Rigolus in musica

«Vous aimez la musique qui fait rire?» J’ai posé la question à mes deux collègues chefs d’édition du Temps. Le premier m’a répondu: «Bof, non, pas vraiment.» Et le second: «Moui, pourquoi pas?» Fort de cet échantillonnage statistique irréfutable, je me suis dit qu’il y avait un sujet à creuser.

S’il faut creuser, il faut choisir où faire le trou. Je m’explique. Quand on pense à l’humour en musique, on pense de prime abord à la chanson humoristique: «Je n’suis pas bien portant» de Gaston Ouvrard, «Aragon et Castille» de Boby Lapointe, «Ne me quitte pas» de Jacques Brel, «Félicie aussi» de Fernandel, «Always Look on the Bright Side of Life» des Monty Python, «Y en a des biens» de Didier Super ou «Le Blason du laid tétin» de Clément Marot. Je ne parlerai pas de ça ici, étant entendu que la charge humoristique de ces airs est bien plus soutenue par le texte que par la mélodie.

Je repose ma question différemment. Existe-t-il une musique (au sens instrumental du terme) qui fasse rire? On pourrait essayer de donner une réponse compliquée à cette question simple. On pourrait dire que le comique est avant tout une affaire de gestes (les clowns), de représentation (la caricature) ou de sémiotique (tiens-toi au pinceau, j’enlève l’échelle), et qu’une suite de notes contient difficilement en elle-même un éclat de rire – on ne va ressortir ni Aristote ni Bergson, mais a priori, aucun des deux ne jouait du banjo.

Cela étant, on pourrait dire aussi que la musique, comme toute autre forme d’expression, arrive très bien à actionner toute une série de ressorts du comique: la parodie, le burlesque, le grotesque, la rupture de registre, etc. Dans un article lumineux quoi que déjà ancien (c’était en 1984 dans Les Echos de Saint-Maurice, vous le trouverez ici), François Deléglise résumait assez bien le propos – en tout cas concernant ce qu’on appelle généralement la «musique classique»: «Les procédés de l’humour musical peuvent s’esquisser ainsi: le traitement burlesque d’un sujet noble comme dans Orphée aux Enfers d’Offenbach où dieux et mortels finissent par danser le cancan, la fausse note délibérée, la rupture de ton, la citation incongrue fréquente chez G. Hoffnung, le changement soudain du tempo et l’accumulation de bruitages variés en guise de commentaire au morceau dont Spike Jones est spécialiste, et bien entendu, le pastiche à intention parodique.»

Reprenons dans l’ordre, analysons de manière globale. La musique humoristique se caractériserait donc généralement par la notion de détournement – c’est plutôt attendu. Ce détournement, si on mélange un peu les catégories qu’il touche, peut être considéré (géométriquement, dira-t-on) de plusieurs manières: comme une translation (on remplace des éléments – sons ou notes – par d’autres), comme une symétrie (on met cul par dessus tête les habitudes de composition ou les attendus culturels), ou encore comme une homothétie (on pourra dire qu’il s’agit là entre autres des procédés de rabaissement, et en particulier de ce que l’on appellerait la «grande musique»).

Je crois qu’on s’est assez emmêlé dans les concepts pour le moment. Essayons plutôt de jeter une oreille sur quelques exemples de musique à faire rire (ou tout du moins considéré comme telle), et je vous laisserai me dire si votre zygomètre personnel frétille ou non.

Lisez d’abord ceci, ça vous rappellera peut-être quelques souvenirs: «[Les écoliers] juraient. C’était leur jour, leur fête des fous, leur saturnale, l’orgie annuelle de la basoche et de l’école. Pas de turpitude qui ne fût de droit ce jour-là et chose sacrée. Et puis il y avait de folles commères dans la foule, Simone Quatrelivres, Agnès la Gadine, Robine Piédebou. N’était-ce pas le moins qu’on pût jurer à son aise et maugréer un peu le nom de Dieu, un si beau jour, en si bonne compagnie de gens d’église et de filles de joie? Aussi ne s’en faisaient-ils faute; et, au milieu du brouhaha, c’était un effrayant charivari de blasphèmes et d’énormités que celui de toutes ces langues échappées, langues de clercs et d’écoliers contenues le reste de l’année par la crainte du fer chaud de saint Louis.» Vous aurez certainement reconnu les premières pages du Notre-Dame de Paris de Victor Hugo. Vous en cherchez la bande-son? En voici une possible, l’«Ite missa est» d’une messe des fous médiévale, rendue par le Berry Hayward Consort:

Qu’est-ce qu’on entend ici? Quelque chose qui ressemble à la fois à une joyeuse cacophonie, et à un concassage des modes de la musique liturgique. Faut-il y voir une sorte de rite libérateur? Il faut surtout éviter les anachronismes – on ne sait pas encore aujourd’hui dans quelle mesure exactement les fêtes des fous étaient encadrées par le clergé, on ne sait donc pas si elles sont à considérer comme de véritables débordements dionysiaques, ou comme de simples soupapes temporaires (ou entre les deux). Ce qui est par contre indéniable, c’est que la dissonance de cette pièce la singularise par rapport à une production habituelle. Ça peut faire un clin d’œil démoniaque (la musique non harmonieuse était considérée comme une marque du diable, comme l’expliquait la musicologue et historienne de l’art Laurence Wuidar dans un livre que je chroniquais ici), mais ça peut aussi être utilisé dans un but comique.

La fête des fous est ce qu’on appelle un rite d’inversion carnavalesque. Et la tentation de la cacophonie se retrouve dans d’autres objets fameux de la famille de Carnaval: les cliques ou autres Guggenmusik. J’ai parlé de «tentation» de la cacophonie. C’est volontaire: si, dans une clique, il faut jouer fort, faire cuivrer les instruments, avoir une section rythmique qui fait «poum-poum-tchaka-poum» en crevant les peaux et placer quelques fausses notes, il faut aussi savoir suivre une mélodie préétablie, et reconnaissable par le public. La preuve? J’ai fait partie pendant quelques années d’une clique de Delémont, la Jura-Simplon – du nom du restaurant, aujourd’hui disparu, dans lequel elle avait son stamm. Et que faisait-on, avant chaque Carnaval? Eh bien, on répétait. Pas trop certes, avec un verre de blanc à portée de main (certes aussi), mais on répétait quand même. Le grotesque, ça se maîtrise*.

Cette tentation de la cacophonie, on la retrouvera également chez Spike Jones – François Deléglise en parlait. Avec ses City Slickers, Spike Jones prenait un malin plaisir à massacrer les airs connus, à placer des coups de klaxons dans les bluettes. Mais écoutez bien l’un de ses travaux les plus célèbres, une hilarante parodie l’Ouverture du Guillaume Tell de Rossini. C’est non seulement un witz sonore qui a fait partie de la bande-son de mon enfance (mon père est un grand fan de Spike Jones), mais c’est surtout une merveille de placement, une dentelle rythmique aux antipodes du n’importe quoi:

Grimpons de quelques marches les escaliers du sublime (juste pour faire semblant). Ah tiens, voilà Mozart à l’étage au dessus. Connaissez-vous sa Plaisanterie musicale (Ein musikalischer Spaß, K. 522)? Ecoutez et vous entendrez: c’est étrange et énervant à la fois

Vous aussi, vous avez l’impression que Wolfgang n’était pas vraiment à son affaire quand il a écrit cette pièce? Qu’est-ce que c’est que ces motifs bateau alignés comme une brigade de pompiers? Ces idées qui ne naissent qu’à moitié? Ces fausses notes? Ces modulations aberrantes? Cet accord final qui sonne comme une chute dans l’escalier? Eh bien c’est voulu: Mozart a écrit cette pièce satirique pour moquer les compositeurs tâcherons et les exécutants bas de plafond qui l’entouraient. Il a par la même occasion inventé quelque chose de particulièrement pervers: les instrumentistes qui s’attaquent à cette pièce doivent en effet interpréter à la perfection une pièce volontairement mal écrite. Je ne sais pas pourquoi, mais ça m’a fait penser à cette performance assez parfaite de Rowan Atkinson à la cérémonie d’ouverture des JO de Londres de 2012:

On l’a vu avec Spike Jones, l’humour en musique est aussi une affaire de décontextualisation et de recontextualisation. Par exemple: placer un son incongru (qui par hypothèse ferait «pouèèèt!») à un endroit où on ne l’attendrait pas. A un niveau d’élaboration supérieur, on peut aussi parler de décontextualisation dans l’exemple de la citation incongrue de motifs musicaux. C’était par exemple le cas lorsque Ludwig von 88 (ce groupe français de punk rigolo qui sévissait dans les années 80) reprenait le «O Fortuna» du Carmina Burana de Carl Orff comme introduction de son album Houlala 2: la mission:

Montons encore d’un niveau. La citation d’un morceau entier, ça s’appelle une reprise (ou une cover, chez les anciens jeunes). Il faudra que je fasse un jour un billet sur ce que je pense de cette activité, mais il se trouve qu’elle peut aussi témoigner d’une certaine forme d’humour. Et plus précisément de deux manières. Il y a tout d’abord celle du pastiche à visée parodique: c’est le cas de tout ce qui s’entend, par exemple, dans Spinal Tap (1984), l’hilarant film de Rob Reiner dans lequel un groupe fictif de heavy metal fait toutes les choses les plus absurdes qu’on pourrait attendre de lui. Dans le même registre stylistique, on peut citer le pastiche, pour le coup tout à fait caricatural, que Bad News, en 1987, avait fait du «Bohemian Rhapsody» de Queen:

Que s’est-il passé ici? Bad News a transposé (en le hérissant d’absurdités) le propos pop romantique (au sens qu’Alphonse de Lamartine donnait à ce mot) de Queen dans quelque chose qui se rapproche du metal de sous-préfecture. On est donc passé à un type de subversion dont on peut dire, au niveau des catégories qu’il touche, qu’il se trouve à un niveau un peu supérieur encore: c’est une transposition d’un style à un autre. Vous voulez un autre exemple, qui paradoxalement part du rire pour toucher à une forme de sublime? Ecoutez cette reprise d’une des plus parfaites scies des années 80 («Life is Life», d’Opus) par Laibach, en mode musique industrielle et martelages germaniques:

Evidemment, une des plus grandes aventures de ce type de détournement fut la méthode kitsch de l’easy listening: prenez n’importe quel morceau important des musiques actuelles et transmutez-le (attention, préparez vos oreilles) en bout de caoutchouc échappé d’un ascenseur (on est d’ailleurs ici, mutatis mutandis, dans le même genre d’ambiance balourde et Sauerkraut que n’importe laquelle des musiques de film érotique composées par Gert Wilden et son orchestre dans les années 70 et 80):

J’ai lâché un mot, un peu plus haut: «kitsch». «Le kitsch ou kitch est l’accumulation et l’usage hétéroclite, dans un produit culturel, de traits considérés comme triviaux, démodés ou populaires», dit Wikipedia. Je n’aime pas particulièrement le kitsch (mais il est aussi considéré comme un vecteur de galéjades). Ou plutôt: je l’aime moins qu’il y a 30 ans (vous venez de lire ici une phrase extrêmement douloureuse). Cela dit, si l’on imagine que le kitsch peut être considéré comme une forme de coup de sac dans ce que l’on attend de la musique, il peut donner des résultats tout à fait intéressants. Vous souvenez-vous par exemple de ce trio belge qui s’appelait Les Brochettes (Zoé Jadoul, Nicolas Deschuyteneer, Frédérique Franke), et qui tournait en Europe dans les années 90? Un synthé d’enfant, une guitare qui tremblote, un micro, des idées sonores et des arrangements que l’on imaginerait n’entendre qu’entre Charleroi et Namur un jour de relâches, mais qui produisent des chansons absurdement hilarantes, comme celle-ci:

Ça ne vous fait pas rire? Attendez, voici quelques Autrichiens:

 

* Pour être tout à fait honnête, la pure cacophonie peut être drôle. Il y a bien longtemps, j’ai fait partie de Pictus Ouarg, un collectif jurassien qui faisait un peu de performance, pas mal de musique et surtout beaucoup de n’importe quoi. J’avoue: on a beaucoup ri à enregistrer des chansons parfaitement inécoutables. Mais on était peut-être les seuls.

 

 

Si j’étais chez vous, je partirais:

-> A Bienne (Le Singe, je 16), pour y écouter Mich Gerber. Le contrebassiste bernois reste une sommité en matière de superpositions poétiques.

-> A Lausanne (D! Club, ve 17), pour y écouter Reinhart Voigt, un des piliers conceptuels de la techno minimale de l’école de Cologne.

-> A Genève (Zoo, sa 18), pour y écouter AQXDM. Une des meilleures signatures de l’excellent label Bedouin. Electro sombre et dure, vous pouvez écouter son Aegis de 2018 pour vous en convaincre.

-> A Genève encore (Cave 12, di 19), pour le finissage du marathon culturel de «By repetition, you start noticing details in the landscape» (j’en parlais ici, et ma collègue Jill Gasparina, ). Vous pourrez y écouter Sarah Davachi et Vincent de Roguin, en exercices de sorcellerie émotionnelle.

-> A Pully (Octogone, sa 25 et di 26), pour y écouter Hemlock Smith & le Chœur Auguste. Le projet s’appelle Building Up, c’est une vaste entreprise de ciné-concert basée sur une série de films expérimentaux échelonnés entre 1901 et 1952, c’est d’une sombre clarté et je vous en reparlerai plus en détails dans Le Temps.

-> A Genève (Cave 12, sa 25, dans le cadre du festival Antigel), pour y écouter Suzanne Ciani. La reine de la synthèse modulaire produit des paysages pulsants qu’on n’oublie pas.

-> A Lancy (Salle communale du Petit-Lancy, di 26, dans le cadre d’Antigel), pour y écouter Mario Batkovic. L’accordéoniste bernois est un passionnant rénovateur de son instrument, un bâtisseur de cathédrales sonores.

-> A Genève (Cave 12, même jour), pour y écouter Pita, alias Peter Rehberg, fondateur du label Mego et grand architecte du bruit. Ça chatouille fort, mais l’expressivité de ses pièces rugueuses est impressionnante.