Le son du canon

«La bataille est merveilleuse e cumune.» C’est un vers de la Chanson de Roland, un des plus anciens témoignages de ce qu’on pourrait appeler une culture francophone. Il célèbre la beauté des têtes qu’on tranche et des corps qu’on explose, il met en vers la poésie des conflits armés – ici entre les Sarrasins et les troupes de Charlemagne.

La guerre, c’est pas beau? Non, en effet. Mais on a longtemps pensé le contraire. On a beaucoup chanté (au sens propre) l’exploit guerrier. Au XVe siècle, on fredonne avec joie «L’Homme armé» («L’homme, l’homme, l’homme armé, l’homme armé, / L’homme armé doibt on doubter. / On a fait par tout crier, / Que chascun se viegne armer, d’un haubregon de fer. / L’homme, l’homme, l’homme armé, l’homme armé, L’homme armé doibt on doubter»). C’est une chanson d’armes, et elle sera d’ailleurs réinvestie par la musique sacrée: de Guillaume Dufay (1400-1474) à Giacomo Carissimi (1605-1674), on compte une bonne vingtaine de Messes qui reprennent le thème et mêlent le sabre et le goupillon.

La guerre, donc, est un sujet. Mais ça peut aussi être un matériau sonore: ça explose, ça craque, ça crie, ça entrechoque. Rabelais, dans son Quart Livre (1552), réalise un coup de maître en la matière: durant leur voyage vers l’Oracle de la Dive bouteille, Pantagruel et Panurge passent par les mers glacées, et plus particulièrement par le lieu d’une ancienne bataille qui opposa les Arismapiens aux Nephelibates. Il y fait si froid que les bruits du conflit sont restés figés sous la forme de paroles gelées. Mais quand Pantagruel les prend en mains (elles ressemblent à des dragées de couleurs), elles fondent et libèrent leur souvenir sonore. Rabelais écrit: «[…] ouysmes, hin, hin, hin, hin, his, ticque, torche, lorgne, brededin, brededac, frr, frrr, frrr, bou, bou, bou, bou, bou, bou, bou, bou, traccc, trac, trr, trr, trr, trrr, trrrrrr. On, on, on, on, ououououon: goth, magoth, et ne sçay quelz aultres motz barbares.» Tels sont, écrit-il encore, les «crys des homes et femmes, les chaplis des masses, les hurtys des harnoys, des bardes, les hannissements des chevaulx, et tout aultre effroy de combat.»

A la même époque, Clément Janequin use d’un procédé similaire, mais pour en faire musique. La légende dit qu’il se serait trouvé à Marignan (je vous laisse placer la date) lors de la déculottée des Suisses, et qu’il se serait inspiré des bruits de la bataille pour composer une de ses pièces les plus célèbres, La Guerre. Ce qui est certain, c’est qu’il utilisera lui aussi l’onomatopée («von von patipatoc», «trique trac») pour en faire une matière poétique.

Aujourd’hui (dans la majeure partie des cas du moins), on ne célèbre plus la guerre comme on le faisait autrefois. Les tranchées, Auschwitz et la bombe atomique sont passés par là – le Thrène à la mémoire des victimes d’Hiroshima de Penderecki, c’est ni plus ni moins que le décalque d’un effroi (ce qui n’empêche d’ailleurs pas d’y trouver une grande beauté). Mais si on lui a (heureusement) donné une polarisation inverse, la matérialité sonore de la guerre est encore de nos jours un élément du vocabulaire musical. On peut l’utiliser de manière plus ou moins directe, mais toujours (ou en tout cas souvent) avec une forme d’ironie sous-jacente. C’est, par exemple, ce qu’a fait Tadas Maksimovas, un artiste contemporain basé à Amsterdam, avec son Gun Music Box. C’est exactement ce que ça dit être: une boîte à musique avec des révolvers.

La guerre possède des marqueurs sonores: le coup de feu (comme ci-dessus), l’explosion (on y reviendra), la sirène (celle qui prévient d’un raid aérien). Certains d’entre eux peuvent être corrélés à un développement technologique: le grondement sourd des vagues de bombardiers est né au milieu du XXe siècle. Au XXIe, c’est celui d’autres engins volants – les drones – qui fait office de topos. Lequel a tapé dans les oreilles de Gonçalo Cardoso et Ruben Pater (j’évoquais leur travail dans un précédent billet, ici), qui ont sorti (en 2015 chez Discrepant) A Study into 21st Century Drone Acoustics, une suite d’enregistrements de drones de différents modèles (le Predator, le Reaper, le Global Hawk, etc.). Leur argumentaire n’est pas dénué d’intérêt: «Le bruit des drones dans les zones de conflit crée des paysages sonores de terreur qui peuvent vivre pendant de nombreuses heures. Le bourdonnement des moteurs a généré des surnoms comme zanana en Palestine et bangana au Pakistan.» On est là dans le domaine du field (oserait-on dire du airfield?) recording, mais cette concaténation d’envols de grands moustiques métalliques – et ce qu’elle charrie d’imaginaire robotique et violent – suffit en effet à créer une écoute angoissante.

On trouvera un autre exemple de ce type de traitement chez Matthew Herbert. Je vous conseille vivement d’aller lire l’interview qu’il avait donnée, en 2015, à Thomas Burkhalter, le patron de l’excellente plateforme zurichoise Norient, dédiée aux soubassements des musiques aventureuses*. Herbert est un homme qui fait danser autant qu’il fait réfléchir, un musicien qui pousse l’art du concept assez loin – son album One Pig (Accidental, 2011) documentait la vie du cochon qu’il avait adopté: naissance, achat, engraissage, mise à mort, transformation, consommation. Une autre de ses tactiques consiste à acheter online des balles ou des obus (usagés, bien entendu) pour en explorer les capacités sonores: «La plupart viennent d’Irak ou d’Israël», dit-il. «Les gens les ramassent pour les vendre sur eBay. Des pièces magnifiquement exécutées, grâce à nos gouvernements qui dépensent tant d’argent pour les armes. Elles ressemblent à des bols de prière tibétains quand vous les frappez. Elles sont creuses, car il leur manque la partie explosive. C’est assez ironique.» Ironie? Oui, si on la considère (c’est l’une de ses définitions) comme une figure du dédoublement, par exemple ici entre l’antinomie des usages que l’on peut faire des munitions**. Matthew Herbert a poussé le bouchon un peu plus loin encore en publiant, sous le pseudonyme de DJ Empty, un disque du nom de Meaningless (en 2012, toujours chez Accidental), une suite techno brutaliste entièrement constituée de sons (profondément retravaillés) de coups de feu ou d’explosions. Il en parlait à Norient: «Je voulais voir si les gens étaient prêts à danser sur n’importe quoi. Quel impact cela aurait-il? Quelqu’un pourrait-il se renseigner?» Conclusion? «Nobody gave a shit.»

Je termine par un dernier exemple, qui sort un pied (mais un pied seulement) de la musique pour marcher vers les zones de la performance. Je veux parler ici de Survival Research Laboratories (SRL), un collectif fondé en 1978 à San Francisco par Mark Pauline. Avec ses collaborateurs, Pauline déconstruit, pirate et reconstruit des machines pour les faire ensuite se battre l’une contre l’autre jusqu’à destruction complète. On ne parle pas ici de dinky toys: chez SRL, on est adepte du gros calibre – Mark Pauline peut en témoigner, lui qui, en 1982, a eu la main droite en bonne partie arrachée par un moteur fusée qu’il était en train de traficoter pour la scène (il a publié les images des dégâts, je vous laisse les chercher dans Google si vous avez l’estomac ben accroché). En gros, une performance de SRL ressemble à ceci (Mark Pauline est le monsieur aux cheveux gris et en combinaison kaki):

On dira qu’on est ici dans une ironie plus massive, mais qui en conserve le schème de bifurcation – ce que fait SRL, c’est détourner la fonction des technologies (entre autres militaires, comme le missile ou le canon) pour bâtir des machines suicidaires. Mais c’est peut-être une autre manière de dénoncer qui est ici à l’œuvre, comme une continuation dadaïste. En 1920, Tristan Tzara disait: «Vivent les croque-morts de la recombinaison! Tout acte est un coup de révolver cérébral.» C’est un portrait, par anticipation, de Mark Pauline. Tzara, lui, terminait ainsi cette oraison: «Foutez-vous vous-même un coup de poing dans la figure et tombez morts.»

* On la retrouve par ailleurs dans Seismographic Sounds – Visions of a New World, passionnant bouquin publié la même année par Norient.

** On notera que l’ironie peut opérer en sens inverse. Durant la Seconde guerre mondiale, les ingénieurs militaires allemands appelaient «schräge Musik» un système de mitrailleuses automatisées installées sur certains avions.

Annonce de service: le virus nous réemprisonne à l’extérieur des salles, alas. J’ai donc le malheur de vous annoncer que je reviendrai tout prochainement ici avec ma sous-section «Un modem contre le Covid», qui vous aiguillera vers une série d’événements online.

Philippe Simon

Philippe Simon

Philippe Simon est chef d'édition au «Temps» et Dr ès Lettres de l'Université de Genève, spécialiste de Rabelais et des littératures de la Renaissance. En marge de cela, il se passionne pour les musiques singulières, curieuses, aventureuses – tous styles confondus. C'est de ces sons qu'on n'entend guère qu'il va vous parler ici.

7 réponses à “Le son du canon

      1. Very interesting, thank you so much.

        Un artiste que l’on ne verra pas dans les ventes de Christie’s et autres, mais qui va faire monter sa cote aux cieux, d’ici quarante ans en Chine, ou en Inde, qui sait ?

  1. Bonjour M. Simon, j’ai bien aimé votre article sur la Guerre et la musique. Comme je suis président de l’Association des Amis de Rabelais et de La Devinière, à Seuilly (37500) et que nous publions annuellement un bulletin, seriez-vous assez aimable pour nous écrire une article sur le sujet (pas plus de 7500 signes !) que nous insérerons dans notre bulletin 2021 ? Vous pouvez trouver sur notre site amisderabelais.org toutes informations sur notre association, dont faisait d’ailleurs partie le professeur Guy Demerson qui vient de décéder. Bien cordialement.

    1. Cher Monsieur,

      Je vous remercie de votre message – et de votre lecture! C’est bien entendu avec plaisir (et honneur) que je développerai ma pensée dans le “Bulletin”! Je vous envoie un e-mail dans l’après-midi pour évoquer les aspects “concrets”.

      Vous m’apprenez par ailleurs le décès de Guy Demerson. C’est une perte inestimable pour la famille rabelaisienne. Je l’avais beaucoup lu durant la préparation de ma thèse – et surtout, bien entendu, son “Esthétique de Rabelais”.

      Bien cordialement

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