Et une bonne santé surtout?

Sacrée année, tout de même: les disques géniaux y sont sortis par brouettes entières. En voici quelques-uns ci-dessous, par ordre complètement aléatoire. Et bien entendu, j’aurais pu en mettre cinquante autres.

Khost, Buried Steel (Cold Spring)

Andy Swan et Damian Bennett sont deux discrets artisans de Birmingham. Ce ne sont pas les musiciens les plus connus que la ville blême des Midlands a conçus (de Black Sabbath à, disons, Napalm Death et tant d’autres), mais c’est un duo à découvrir: on est avec eux dans le rayon de la musique industrielle, avec guitares au rasoir et changements de ton subits. Je me souviens les avoir vus il y a deux ans (c’était un autre monde) en concert à l’Ecurie, belle petite salle genevoise à deux pas de la gare Cornavin: j’en garde l’image d’un rouleau-compresseur rempli d’acide.

Krust, The Edge of Everything (Crosstown Rebels)

J’ai découvert ce disque il y a quelques jours à peine. Un jeune homme de Bristol. Je l’avoue, et vous vous en rendrez compte, je cultive un certain tropisme, même s’il est non exclusif, pour ce qui nous vient du Royaume-Uni (sauf la nouvelle souche de Covid). C’est une reconstruction subjective et romantique, bien entendu, mais je trouve à ces gens, tous genres confondus, une patte. Un mélange de délavé et de festif, une musique qui roule à gauche. C’est le cas avec Krust: une suite de sursauts en esquisses jungle toujours contrecarrés par des silences subits. Stop and go.

Fatwires, The Wicked Path (Depth of Field Music)

Gros câbles, grosses cordes: on est donc dans une histoire de basses. John Eckhardt est un maître qui se définit en trois mots: «bass, space & time». Dans Strings of Dread, le dernier mot peut indiquer qu’on trouvera ici du dub. Et il y en a, effectivement; mais cuirassé comme un indricothère. C’est une musique de piliers, une danse lente sur du béton armé.

Pale Spring, Dusk (Doom Trip Records)

Ce disque est à la fois sinistre et réjouissant. Je dirais même qu’il est réjouissant parce qu’il est sinistre. Emily Harper Scott, la chanteuse, a une voix douce, classiquement douce même (on pourrait penser à Julee Cruise, voire à Kelli Dayton, si vous vous souvenez du premier line up de Sneaker Pimps). Mais cette voix (et on retrouve ici quelque chose qui aurait pu être fait, en contexte lynchien, par Julee Cruise) est prise dans une gangue électronique d’une déprime abyssale. C’est un compliment.

The Bug Ft Dis Fig, In Blue (Hyperdub)

J’avais promis de ne pas faire de classement, mais ce disque est réellement un des (sinon le) beaux monstres de l’année. Année par ailleurs prolifique pour Kevin Martin (alias The Bug), qui a sorti une bonne poignée d’albums solos de confinement (entre autres la série Frequencies for Leaving Earth) et, donc, ce In Blue, en collaboration avec Dis Fig (aka Felicia Chen). On est à nouveau dans une musique de gangue, mais cette fois-ci dopée par la force propulsive, ondulante, des basses du Bug: ça avance à un train de sénateur, mais sans dévier de la ligne. Une comparaison m’est venue à l’écoute de ce disque: c’est comme si on avait laissé maturer le Nearly God de Tricky pendant 30 ans dans un fût de sherry.

Moor Jewelry, True Opera (Don Giovanni Records)

Si Kevin Martin peut être dit prolifique, il faudrait inventer un adjectif d’intensité supérieure pour qualifier Camae Ayewa, alias Moor Mother. Elle est active sur des fronts multiples: la poésie, le jazz (le projet Irreversible Entanglements est une colère noire), ou des formes altérées de musiques électroniques (en 2019, elle collaborait à Zonal, duo mené par Kevin Martin [cf. supra] et Justin Broadrick [cf. infra]). Ici, elle joue avec Steven Montenegro (aka Mental Jewelry) sur un autre champ encore, un punk rock noisy semi improvisé mais complètement ébouriffant.

Jéricho, De dreit nien (La Nòvia)

Placer un disque sous le patronage de Guillaume IX d’Aquitaine, le prince des troubadours de langue d’oc, ne pouvait qu’attirer mon attention. «Farai un vers de dreyt nien» («Je ferai une poésie de pur néant», ou «Je ferai des vers à partir de rien») est l’incipit de son œuvre la plus célèbre. Quand ce sont les gens de La Nòvia (de très inspirés rénovateurs des modes musicaux du Moyen Âge) qui s’en emparent, on peut s’attendre à ce que cela touche au sublime. C’est le cas ici: entre autres merveilles, la vielle à roue de Yann Gourdon est une véritable machine à rêves amples.

Psychic Graveyard, A Bluebird Vacation (Deathbomb Arc)

A Los Angeles, le label Deathbomb Arc s’est spécialisé dans les formes déviantes de hip hop. Mais il ne mégote pas sur les pas de côté, comme ici avec un rock à la fois bruyant et primitiviste: Psychic Graveyard est un groupe qui, quelque part, propose des choses simples (une ligne de basse, un rythme, un bruit qui fait motif), mais qui va les chercher dans des endroits insoupçonnés. Et en plus ça fait dodeliner.

Tech Level 2, Revolve (Avalanche Recordings)

Les gens qui me connaissent savent que je ne suis pas loin de vouer un culte à Justin Broadrick, un enfant de Birmingham (encore un!) à qui l’on doit parmi les propositions musicales les plus radicales et les plus inventives de ces vingt-cinq dernières années – de Godflesh à Techno Animal, de Napalm Death à Final et Zonal, etc. C’est, lui encore, un stakhanoviste: il aura marqué l’année 2020 par la sortie de Terminus, très bel album de pop minérale issu dans le cadre de son projet Jesu (j’en parlais il y a quelques jours dans Le Temps, ici), et j’avoue qu’il m’a aussi beaucoup attiré l’oreille avec un projet moins connu (et qui avait été mis en sommeil depuis la fin des années 90): Tech Level 2. On est là dans la plus pure tradition de la jungle et de la drum’n’bass rocailleuses et durailles de l’époque: un vrai festival de rythmes cassés et de basses qui vous prennent par l’arrière de la cage thoracique.

Gaudi, 100 Years of Theremin (The Dub Chapter) (Dubmission Records)

Daniele Gaudi est un as du thérémine – vous savez, cet instrument qui commence à chanter quand, de la main, on interfère avec les ondes qu’il produit. Pour célébrer le centenaire de l’outil, il a choisi de l’incarner dans des contextes inhabituels pour lui. Dans ce cabotage d’un genre à l’autre, j’avoue avoir été impressionné par l’escale dub: on retrouve des légendes du desk (Mad Professor ou Adrian Sherwood), et on est étonné de la fluidité avec laquelle les mélodies ondulatoires se glissent entre les vagues de basse et la delay.

Duma, Duma (Nyege Nyege Tapes)

Basé à Kampala (Ouganda), le label Nyege Nyege Tapes est l’une des officines les plus barrées des musiques actuelles. Il fait aussi office, bien entendu, de caisse de résonance pour toutes les voix qui se mettent à émerger en Afrique de l’Est. Les Kényans de Duma en sont un bel exemple. Qu’est-ce qu’ils font? Une forme de black metal de synthèse? Peut-être, mais alors entrelardé de nappes de synthés dans lesquelles il trébuche et se diffracte en rythmes impossibles. C’est très étrange, et c’est en cela que c’est très séduisant aussi.

Convulsif, Extinct (Hummus Records)

Il y a quelques semaines, en parlant d’eux dans Le Temps (c’était ici), je disais que «l’art de Convulsif consiste à mettre en scène une suite de déséquilibres contrôlés.» Je ne vais pas me contredire à si peu d’intervalle. Avec leur instrumentation atypique (basse, batterie, clarinette basse, violon), les exécutants réunis autour du Combier Loïc Grobéty font une musique qui se plie et se déploie sans cesse en une mécanique à la fois puissante et savante.

Yokel, Smell of Deer (Avon Terror Corps)

Retour à Bristol (c’est là que le label Avon Terror Corps est basé). On retrouve chez Yokel cette chose typiquement britannique qu’on pourrait nommer un «psychédélisme froid»: c’est une musique qui se libère (et qui libère) mais sans chercher à s’élever. On est ici dans des rythmes électroniques semi-tribaux et des déclamations coléreuses. On pourra parler d’une forme d’évasion par le sous-sol.

Simon Grab, Anthropocene Panic (Sound-Space)

Avec le Zurichois Simon Grab, on ne sait jamais d’où le son va sortir. Ce que l’on conçoit par contre, c’est qu’on a quelqu’un qui sait comment raffiner ce que le commun des mortels ne saisit pas comme étant du matériau musical: des plaintes de circuits qui se tordent, des feedbacks, etc. Mais de tout ça – que ce soit en solo ou en collaboration avec le rappeur Yao Bobby (j’en parlais ici) –, il fait une distillation qui lui sert ensuite à créer des plages acides sur lesquelles on ondule.

Bob Vylan, We Live Here (Venn Records )

On est maintenant à Londres. Bob Vylan a réussi une synthèse que l’on rêvait d’entendre entre grime (entendez par là cette paraphylétique forme de rap londonienne) et punk. Souvent, par le passé, ce type d’alliage pouvait pécher par la non-congruence des éléments censés le constituer. On ose proposer que Bob a, en la matière, trouvé la pierre philosophale.

strom|morts

Pas d’album en particulier ici (bien que j’aurais pu mettre l’accent sur leur Coronal Mass, sorti cette année justement chez Midira Records), mais plutôt la volonté de souligner le travail au long cours (je vous en parlais ici) lancé par Didier Séverin (un ex de Knut), Olivier Hähnel et Mathieu Jallut (deux anciens d’Abraham) depuis Conthey: celui de faire du drone une œuvre totale et participative. Toute une série de musiciens se sont déjà couchés sur leurs tapis d’ondes basses: le Neuchâtelois Jonathan Nido (guitariste chez Coilguns), le brutaliste hongkongais Sin:Ned, le duo helvéto-finlandais Fargue (Samuel Vaney et Eeli Helin), ou encore l’Allemand Paul Seidel (batteur chez The Ocean Collective, vous pouvez l’écouter ci-dessus).

Oranssi Pazuzu, Mestarin Kynsi (Nuclear Blast)

Il y a quelque chose d’étrange avec le black metal: c’est un genre qu’on pourrait dire, vu de l’extérieur, fermé à nous. C’est bien entendu une histoire de représentation (entre autres médiatique): cette musique, ce ne serait que celle de Varg Vikernes se plaignant que Breivik n’ait pas massacré assez de monde sur l’île d’Utøya. Ce qui est une forfaiture intellectuelle – sans quoi vous n’écouteriez plus les Beatles parce que Charles Manson a fait de «Helter Skelter» un mot-clé de son entreprise meurtrière. Ce qui, par contre, peut être dit vrai, c’est que le black metal est longtemps resté prisonnier de codes stylistiques stricts. Mais cela fait une bonne décennie, au bas mot, que les choses changent, que le style se décloisonne. C’est le cas chez nous avec Zeal and Ardor, le projet du Bâlois Manuel Gagneux, qui le frotte aux chants des esclaves des champs de coton. C’est le cas aussi des Finlandais d’Oranssi Pazuzu, qui empruntent une voie différente: eux prennent un soufflet pour installer de l’ampleur dans les desseins sombres: il en sort une musique qui conserve des marqueurs natifs, mais qui se met tout à coup à progresser et faire éclore des états de conscience nouveaux pour elle.

Clipping, Visions of Bodies Being Burned (Sub Pop)

Au début, l’objectif de Clipping relevait de l’expérimentation pure: faire du hip hop à partir de bruit blanc et de basses qui ne deviennent sensibles que par les os qu’elles mettent en vibration. Aujourd’hui, les fins de l’expérimentation sont devenues les moyens de l’expression d’une poétique, de sentiments, et surtout d’une angoisse. Car c’est bien, sous les ressorts d’une esthétique horrifique, l’angst existentialiste qui s’exprime ici. Mais avec un étonnant sens du rythme: il faut avouer qu’on n’avait jamais imaginé Meursault sur une piste de danse.

Snowbeasts + Solypsis, Fever Dream (Ohm Resistance)

J’ai toujours apprécié Snowbeasts (Elisabeth Virosa et Rob Galbraith), mais j’ai toujours trouvé qu’il leur manquait un petit quelque chose. J’ai toujours aimé Solypsis (James Miller), mais j’ai toujours trouvé qu’il lui manquait un petit quelque chose. Ils devaient se rencontrer: le travail d’équipe donne ici un résultat d’exception: un dub électronique wagnérien, d’une puissance pas très éloignée de l’absolu. Un cataclysme.

Loup Uberto, Racconto Artigiano (Three:Four Records)

Et voici quelque chose qui nous fait pénétrer à ras du crâne. Que dire de ce disque, sinon qu’il en sort comme une magie perturbée, et que c’est en cela qu’elle s’imprime en vous. C’est une musique de peu, de très peu: des esquisses de bruit jetées comme elles semblent être venues, une pastorale d’un berger sans plus de troupeau, mais qui lui hurle en direction du fond de la vallée. L’extrait partagé ci-dessus ne rend pas justice à ces dégringolades. Ecoutez le disque en entier.

Hey Colossus, Dances / Curses (Wrong Speed Records)

Il y a quelques fois des groupes qui vous agrippent même s’ils ne proposent pas de révolutions formelles (vous voyez que je ne suis pas si snob…). Non, ils vous prennent simplement parce qu’ils ont un souffle. C’est le cas de Hey Colossus: ils font du rock, qu’on pourrait peut-être ramener à l’esthétique des gens d’Amphetamine Reptile Records (faites retour à Tar, Vertigo, Boss Hog et le début des années 90) mais dans une variante plus épique. Mais quel est ce souffle? L’été passé (un autre monde, on vous dit), j’ai pu les voir en concert durant le festival Supersonic de Birmingham (oui, encore Birmingham). Ils sont six sur scène (trois guitaristes, un bassiste, un batteur, un chanteur): c’est une famille, et je sens tout de suite qu’ils font une musique sérieuse – même quand Paul Sykes (le chanteur) fait le clown. Ils ont quelque chose de chevillé au corps: et quand ils balancent le morceau que je vous partage ci-dessus, ç’a été comme si une vague scélérate traversait la salle. C’est la musique, quoi.

Hundschopf, Deleatur (Dead Vox)

Non, là je plaisante. C’est mon disque. Mais il est effectivement sorti cette année.

Portez-vous bien.

Philippe Simon

Philippe Simon est chef d'édition au «Temps» et Dr ès Lettres de l'Université de Genève, spécialiste de Rabelais et des littératures de la Renaissance. En marge de cela, il se passionne pour les musiques singulières, curieuses, aventureuses – tous styles confondus. C'est de ces sons qu'on n'entend guère qu'il va vous parler ici.

4 réponses à “Et une bonne santé surtout?

  1. Merci pour ce florilège, qui sont autant de découvertes pour moi.
    Les goûts et les couleurs ne se discutent pas, mais… C’est quand même le dernier de la liste le meilleur !

  2. Hi there,

    how are you?

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    https://www.youtube.com/watch?v=PVeuQhfjNuA——————produced by Dave Hall (Melvins, Today is the day and more)

    Live in Berlin short before the Covid shit

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    https://www.youtube.com/watch?v=G6pkBYvcmSQ

    Ralph (Trigger Cut)

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