Les musiques que je n’aimais pas

Je débute par un souvenir personnel. On est à la toute fin des années 80, je prépare ma maturité au Lycée cantonal de Porrentruy. Je potasse comme une bête de somme (si si, je vous jure), et je découvre de nouvelles strates de l’existence: les émois qui vous chatouillent le lapin blotti derrière la cage de côtes, les nuits blanches, les différents vecteurs des états de conscience altérée, et surtout l’extension des goûts esthétiques. Ce fut le cas en littérature (passer de la Bibliothèque verte à Baudelaire, c’est tout de même pas rien), en BD (d’Hergé à Edika, pareil), en cinéma (de Claude Zidi à Dziga Vertov – non, je plaisante, je n’avais jamais apprécié Zidi).

En musique aussi, bien entendu. C’est vers la fin de l’école obligatoire que j’avais commencé à m’intéresser aux musiques «qu’on n’entendait pas à la radio». En 1988, le lycéen que j’étais devenu était très fan de hard core, et particulièrement de cette variante qui tirait vers le metal et qu’on appelait alors le crossover – c’était d’ailleurs le titre d’un album d’un des groupes phare de cette mouvance, D.R.I. (pour Dirty Rotten Imbeciles):

Bref, une musique à la fois énervée, carrée et rugueuse. Ce qui n’y ressemblait pas me glissait dessus comme sur les trois pattes d’un canard – «fade, mou, lisse, acratopège». J’aurais pu finir seul dans mon monde de pédales de distorsion mais, heureusement, des camarades attentionnés m’ont un jour balancé ceci:

Je m’en souviens très bien: c’était pendant un week end de camping sauvage (voire extrêmement sauvage) entre les Franches-Montagnes et les rives du Doubs. J’ai vite été happé par cette confrérie. Et par ses pratiques étranges: il y avait par exemple eu la «Pendaison Party», qui avait consisté à passer la nuit du 18 au 19 mai 1990 à boire des coups en forêt, suspendus dans le vide, accrochés par des baudriers et des cordes de grimpe aux branches de hêtres qui passaient par là. Le tout pour commémorer les dix ans de la mort, corde au cou, de Ian Curtis.

C’est à ce moment-là que je me suis dit que les goûts (ici: musicaux) pouvaient changer: au rude, j’avais articulé l’élégiaque. Et maintenant que j’y pense, ça m’a aussi rendu attentif au fait que ces goûts pouvaient changer de diverses manières: par permutation (passer d’un genre à un autre), par accroissement (apprécier un genre nouveau sans mépriser l’ancien – c’était le cas ici), ou par appauvrissement (ne plus pouvoir souffrir le rockabilly, mais conserver de l’intérêt pour Brahms).

Et au fait, qu’est-ce qui fait qu’on n’aime pas telle ou telle musique? On peut essayer de réfléchir à quoi ressemble cette force de rejet. Ça peut être une forme d’ennui, plus ou moins profond. Si vous relisez les mémoires de Wagner (le fameux Ma Vie), vous verrez que la musique de Donizetti le plongeait dans une profonde neurasthénie. La Favorite, créée en décembre 1840 à l’Opéra de Paris? «Qu’une œuvre aussi plate […] pût garder perpétuellement l’affiche du grand opéra […] m’enleva tout le respect que je m’étais efforcé de conserver pour ce “premier théâtre lyrique du monde”».

A l’autre bout du spectre, une musique peut avoir un effet répulsif. Essayez d’organiser un concert de Merzbow à la garderie des Trois-Pommes, je ne suis pas certain que l’accueil soit uniment débonnaire – même si je reste persuadé que Masami Akita (alias Merzbow) aime beaucoup les enfants:

Personnellement, depuis l’épisode inaugural dont je vous parlais ci-dessus, j’ai opté pour une attitude d’ouverture raisonnée aux musiques. C’est un état qu’on pourrait décrire comme un mélange d’attention et d’accueil. C’est, aussi, une disposition d’esprit qui refuse la paresse. Ou, du moins, qui a tendance à se méfier des habitudes. Et il faut quelques fois les secouer, ses habitudes, et ça peut prendre du temps. Je me souviens d’une discussion que j’avais eue avec une amie sur la notion de température dans la musique. C’était il y a bien 20 ans, et je jurais alors beaucoup par la froideur, par exemple celle qu’on trouvait dans Pan Sonic, fameux duo finlandais (formé de feu Mika Vainio et Ilpo Väisänen) qui flottait à quelques degrés Kelvin à peine:

L’amie en question me disait que c’était bien joli ce côté glacé, mais que je me privais par la même occasion de bien des plaisirs. Pendant longtemps, j’ai ricané un peu bêtement en repensant à cette discussion. Certainement parce que j’avais une idée faussée de ce que pouvait signifier la métaphore musicale de la chaleur – je l’imaginais comme un cours de salsa dans un sauna, ou comme un Barry White dégoulinant à une heure de grande écoute. Et puis je me suis souvenu que j’avais vu Mika Vainio, en 1998 au Festival Sónar de Barcelone, passer pendant une bonne heure de vieux vinyles de dub. J’aurais aussi pu pressentir que ses goûts excédaient ce que j’assignais à son esthétique – regardez-le par exemple ici, en 2014, dire son amour pour John Lee Hooker (mais aussi pour Whitehouse, c’est vrai):

Bref, tout ça a gentiment mûri, mon appréciation de la métaphore de la chaleur s’est dégauchie, et j’en suis arrivé à la conclusion (merci Nathalie) qu’elle n’exprimait pas forcément que la coulure, mais peut-être aussi le muscle, le galbe. J’ai découvert que les effets de chaloupe pouvaient être le fait de musiciens qu’on croyait taillés dans les falaises de marbre – et je pense ici par exemple à Thomas Brinkmann et à son projet Soul Center:

Pour le dire autrement: on n’est jamais obligé de tout aimer. Mais, si on se secoue un peu les goûts, on peut entrer dans une pièce a priori hostile par une porte dérobée, et rester pour un moment caché dans une encoignure, à bonne distance du cœur de cible. Avant peut-être de bouger. Admettons que j’aie pu confesser, par le passé, une appétence toute relative pour les musiques latinos. Si j’ai pu m’en rapprocher un peu, c’est que je suis passé par le canal de déconstructions fantomatiques ouvert en 1999 par Bill Laswell sur son album Imaginary Cuba:

La proposition peut paraître paradoxale, mais elle se vérifie – chez moi en tout cas: la périphérie d’un genre musical est un bon poste d’observation. Peut-être parce qu’elle est souvent à l’intersection de plusieurs styles, et qu’elle permet (c’est l’image du sas de décompression) de rester à bonne distance, dans la sécurité d’un genre aimé, et de pointer un orteil vers l’inconnu. Un autre exemple: j’ai le plus grand mal avec le rock progressif. Par contre, j’aime beaucoup les formes de metal extrême. Or voici qu’a très récemment déboulé entre mes oreilles Oranssi Pazuzu, un groupe finlandais dont les spécialistes disent qu’il mêle le black metal à des schémas en évolutions constantes – autant dire un marqueur, dans le jargon de la critique, de ce qui devrait m’effrayer. Eh bien figurez-vous que leur dernier album, Mestarin Kynsi, sorti il y a peu chez Nuclear Blast, est une de mes révélations 2020:

On résume: si l’on ne veut pas que ses goûts musicaux gèlent à 33 ans – c’était ce que soutenait une étude réalisée en 2016 par Spotify (mon ancien collègue Nic Ulmi en parlait dans Le Temps, ici) –, il faut avoir l’énergie de se laisser surprendre un peu. C’est la constante de l’émotion musicale. Le philosophe Francis Wolff, en 2015 dans son Pourquoi la musique?, la décrivait ainsi: «Elle ne se confond ni avec les vibrations ou les transports physiques, ni avec les émois de la remémoration privée («la chanson de mon premier baiser»), ni avec le plaisir sensitif du timbre ou le plaisir perceptif de l’accord, ni avec ce qui est exprimé par la musique, ni avec aucun des plaisirs extrinsèques qu’elle nous apporte; l’émotion esthétique, c’est simplement ce qu’elle nous fait, parfois, quand nous nous contentons de l’écouter pour elle-même.»

Extrapolons un peu: on sera peut-être d’autant plus apte à écouter une musique «pour elle-même» (c’est-à-dire dégagée de ses contraintes, par exemple historiques) que cette musique sera éloignée de nos champs culturels habituels. Dans un article publié en 2007, «Le goût musical, marqueur d’identité et d’altérité», Laurent Aubert, fondateur à Genève des Ateliers d’ethnomusicologie, rappelait la première expérience que Simha Arom, grand musicologue allemand, avait eue des polyphonies pygmées d’Afrique centrale: «C’est une musique que vous ne connaissez pas, que vous n’avez aucune raison d’avoir jamais entendue, et pourtant, vous la connaissez, sans la connaître […] En tant qu’individu, je ne la connais pas, mais en tant qu’être, j’y réagis fortement; le ‘‘poids spécifique’’ de cette musique me parle, m’atteint quelque part où moi-même je ne m’atteins pas.»

Conclusion: la dynamique de l’attrait pour les nouvelles musiques, pour les sons qu’on n’entendait pas avant, peut se présenter sous deux formes: la percolation («Puis-je vous demander un nuage de folk dans mon punk, s’il-vous-plaît?») et la révélation – de Joy Division pour moi, aux chants des Pygmées pour Arom.

Et maintenant, retournons la question: qu’est-ce qui fait qu’on n’aime plus telle ou telle musique? Personnellement, il y a très peu de choses que j’écoutais avant, mais que je n’arrive plus à écouter maintenant. Il y a toutefois une exception, assez massive, mais qui confirme la règle: Metallica. Elle est massive parce que c’est grâce à ce groupe que je me suis mis, à la toute fin de l’école obligatoire, à écouter la musique: «Orion», le long morceau instrumental qui fait la pièce de résistance de leur troisième album, Master of Puppets (1986), est la première suite de sons à m’avoir fait découvrir le champ des possibles. Alors qu’aujourd’hui, je ne vous le cache pas, ça ne passe plus guère.

Pourquoi? Francis Wolff, que je citais plus haut, rapporte une anecdote personnelle qui pourra fournir une piste: «Pendant quelques mois de mon adolescence, je me mis à écouter sans cesse un disque du Don Giovanni de Mozart (Joseph Krips, Wiener Philharmoniker, Cesare Ciepi, Suzanne Danco, Lisa della Casa, Fernando Corena, Anton Dermota, Hilde Gueden, Walter Berry). Cette addiction finit par m’effrayer: ne risquais-je pas d’en être bientôt lassé, et de finir par rejeter cette musique que je croyais mienne pour toujours, comme Don Giovanni se débarrasse de ses amantes aussitôt que possédées? Je pris alors une décision: je n’écouterais plus jamais ce disque afin de conserver intact mon amour de l’œuvre pour les vrais rendez-vous, ceux en direct, à l’Opéra. Je me suis presque toujours tenu à cette diète. Ma tempérance a payé: mon plaisir est à chaque fois intact.»

Ceux qui me connaissent savent que je collectionne les dictionnaires dans lesquels la page contenant le mot «tempérance» a été arrachée. Alors oui, j’ai peut-être un peu usé cette musique, je l’ai peut-être rendue prévisible, mécanique à force d’écoute machinale et obsessionnelle. Ou alors c’est juste que ça a mal vieilli – oui, vous avez peut-être raison…

Mais essayons de retourner le problème une dernière fois, en allant un cran plus loin dans le désespoir. «Le désespoir»? Oui, car si c’est toujours un peu triste de ne plus aimer une musique, c’est carrément tragique de ne plus aimer sa propre musique. Il y a pourtant des cas célèbres de disques reniés, comme le Sally Can’t Dance (1974), dont Lou Reed disait: «Apparemment, moins je m’implique dans un enregistrement et plus il a de succès. Si je n’apparaissais pas du tout sur mon prochain disque, il aurait des chances de finir à la première place.»

On pourrait aussi citer Cut the Crap des Clash, sur lequel même Joe Strummer a craché. Dans un registre un peu différent, Leonard Bernstein avait aussi renié certaines de ses premières œuvres, encore marquées par le dodécaphonisme. On pourrait aussi évoquer le cas de Brigitte Fontaine, qui considère son premier album, 13 Chansons décadentes et fantasmagoriques (dont est extrait le titre ci-dessous), comme un brouillon à bannir de sa discographie:

Un brouillon, c’est une esquisse, quelque chose qu’on considère comme inabouti. Mais Pierre Boulez disait de sa Polyphonie X qu’il l’avait répudiée parce qu’il la trouvait trop théorique. On peut donc renier une œuvre pour énormément de raisons, qui vont de l’immaîtrisé au trop maîtrisé. Dans le domaine littéraire, ces pratiques (la répudiation, mais aussi le remodelage profond d’une œuvre, par exemple un roman, comme les deux versions successives de L’Education sentimentale de Flaubert) ont donné naissance à un beau verbe: «décréer»*. En avril 2019, Jean-Louis Jeannelle et François Vanoosthuyse, deux chercheurs de l’Université de Rouen, organisaient un colloque consacré à cette tache aveugle de la création artistique. Voici ce qu’ils en disaient: «Les mises à l’écart ne sont pas à envisager nécessairement comme les preuves de purs et simples échecs: quel que soit le degré d’inaboutissement d’un projet, il est toujours dynamiquement lié aux productions en cours ou à venir.» C’est souvent ce que je me dis quand je réécoute, en saignant un peu des oreilles et de l’amour-propre, les avortons de chansons qui peuplent mon disque dur.

*Pour être tout à fait honnête, le verbe «descreer» existait encore en moyen français.

 

Un modem contre le Covid:

-> Allez jouer avec Freq_wave: 7 seas, une installation interactive imaginée par Carl Michael von Hausswolff. Une œuvre pour tout dire globale, un mille-feuilles composé d’animalcule sonores commandés à toute une série d’artistes (84!), chacun dans une gamme de fréquence particulière. A vous de vous amuser ensuite, en faisant varier l’intensité de tel ou tel registre, comme sur une sorte d’orgue dématérialisé. Vous trouverez, dans la cohorte d’artistes invités, des pointures internationales (BJ Nilsen, Jacob Kirkegaard, Joachim Nordwall, Anna von Hausswolff, Chris Watson, JG Thirlwell, Stephen O’Malley, John Duncan, ou encore Daniel Menche et Scanner) et des pousses d’ici: Francisco Meirino et Thierry Charollais entre autres.

-> J’en parlais dans Le Temps (ici), mais je rappelle encore une fois l’existence de l’initiative «Dans l’jardin», lancée par Pascal Viglino, et qui permet de louer des musiciens pour offrir des concerts à qui l’on veut, et dans le style que l’on souhaite. C’était une idée jetée durant le confinement, elle pourrait perdurer.

-> Je suis récemment tombé en arrêt devant ce très beau concert donné par Tomoko Sauvage l’an dernier durant le festival Supernormal (on est au Royaume-Uni). L’instrumentation est assez simple: de l’eau, des bols en céramique et des hydrophones. L’effet est magnifique:

 

Comfortably Numb

Si vous êtes un peu musicien, vous connaissez ce qu’on appelle un «effet»: c’est un traitement qu’on applique à un son pour en modifier la texture, la couleur, l’amplitude, etc. Autrement dit, ce que ces traitements altèrent, c’est le caractère de tel ou tel son. Dès lors, en cédant à une forme de psychologie de bazar de la pédale d’effet, on peut assigner des tempéraments personnalisés à chacun d’eux: dans mon appréciation personnelle, la distorsion a quelque chose d’agressif, le fuzz y ajoute des expectorations d’agrumes, le flanger est à la fois aérien et mélancolique…

Et puis il y a ma préférée: la reverb. C’est un effet qui, comme son nom l’indique, reproduit des phénomènes de réverbération («persistance du son lorsque sa source a cessé d’émettre, due à une réflexion des ondes sonores qui reviennent aux oreilles de l’auditeur avec un certain retard», précisent les dictionnaires). L’histoire et le fonctionnement de cet effet ont été très bien résumés par une série de capsules mises en lignes en 2017 par Couleur 3, vous pouvez vous y référer. De sa fonction, la page Wikipedia consacrée à la reverb dit la chose suivante: «La réverbération artificielle […] est un effet audio visant à créer l’impression d’une écoute dans un lieu plus ou moins vaste.» Autrement dit: la reverb crée un écho plus ou moins important (long, dense) qui peut se transformer en ce que l’on pourrait appeler un brouillard sonore. C’est d’ailleurs une des matrices du dub, comme le rappelle, ici, Mad Professor:

C’est bien en cela qu’elle m’intéresse. Pour moi qui suis un musicien de quatrième zone, la reverb est une sorte de cache-misère en ce qu’elle me permet de gommer pas mal d’imperfections, tant au niveau de l’attaque que de la justesse: tout se noie dans une indistinction un peu molle et plus ou moins harmonique. Comme le précisait encore la page Wikipedia dont je parlais plus haut: «Cette impression est le plus souvent favorable à l’appréciation esthétique du son» – tu parles.

Je plaisante – enfin, à moitié. Mais plus sérieusement: la reverb, quand elle est mise entre de bonnes mains, quand on joue avec elle, quand on la pousse dans ses derniers retranchements, est un outil magique. Premièrement parce qu’elle perpétue le son au-delà du silence de son émetteur (c’est un écho); deuxièmement parce que cet écho est en-lui même une évolution (plus il dure, plus il se décale vers les graves); troisièmement parce que cette élongation du son permet de créer des harmonies spectrales (je donne une note, puis j’en donne une seconde, qui se superpose à l’écho de la première, etc.). Quatrièmement, parce que cette brume de notes enveloppe et désoriente à la fois – c’est tout à fait normal pour une brume, mais il n’est jamais inutile de rappeler le type de plaisir qu’on prend à se perdre dedans.

A partir de là, on peut utiliser la reverb de plusieurs manières – c’est-à-dire principalement en en faisant varier l’intensité, la présence. On peut se contenter d’une touche assez légère, qui forme comme un halo subtilement fantomatique autour de l’os des notes. C’est par exemple le parti pris ici par Raime, un duo londonien que j’apprécie particulièrement, sur leur premier album, Quarter Turns Over A Living Line, sorti en 2012 chez Blackest Ever Black:

A l’inverse, on peut déplacer tous les curseurs vers la droite et augmenter drastiquement le degré d’entremêlement et de dissolution des motifs. Vous aurez alors quelque chose qui se rapproche davantage de l’esthétique du nuage. C’est la marque de fabrique, par exemple, de Barn Owl, un autre duo (californien cette fois-ci) que j’aime beaucoup – voici un extrait de leur album Ancestral Star, publié en 2010 chez Thrill Jockey:

J’ai parlé jusqu’ici de réverbérations artificielles, créées par du hardware (une pédale d’effet) ou du software (un plug in). Mais il y a bien sûr tout cet autre monde des échos naturels: en montagne, dans une cathédrale, ou, pourquoi pas, dans un tunnel ou un parking souterrain. On dit souvent que la reverb (artificielle) a été inventée pour ramener les Alpes dans un studio d’enregistrement. Et de fait, il est vrai que, chez nous, le yodel, comme moyen de communication entre bergers, joue des jeux d’échos d’une paroi rocheuse à l’autre. Ce n’est pas la seule pratique vocale à s’en servir: son lointain cousin scandinave, le yoik, pratiqué par les Samis du nord de la Norvège et de Finlande, use de techniques similaires – écoutez ici le magnifique Ánde Somby, sur Yoiking With The Winged Ones, une anthologie publiée en 2016 par Ash International:

On entend très bien l’écho qui s’enfuit en multipliant les ricochets. Mais il existe d’autres endroits sur Terre où le son semble ne plus pouvoir s’échapper, et bourdonne en décrivant des cercles autour de vous. Ces endroits sont souvent des constructions humaines. J’aurais pu vous parler de Pink Floyd et des ruines de Pompéi, mais il y a mieux. Connaissez-vous le mausolée d’Emanuel Vigeland, construit à partir des années 1920 dans un quartier d’Oslo? Il nous promet 20 secondes de réverbération naturelle. Forcément, les adeptes de sons longs s’y sont rués, comme Supersilent (on est avec eux dans un jazz d’extrême avant-garde), qui y a enregistré 12, un album publié en 2014 chez Rune Grammofon:

Ce ne sont pas les seuls. Stian Westerhus, un des guitaristes les plus intéressants du moment, norvégien lui aussi, y avait enregistré deux ans plus tôt, toujours pour Rune Grammofon, un magnifique album, The Matriarch And The Wrong Kind Of Flowers:

Mais, dans le classement Trip Advisor des réverbérations naturelles, il existe un lieu qui écrase tout. Au nord ouest de Seattle, sur la rive sud de la mer des Salish, se trouve un endroit nommé Fort Worden. C’est une ancienne base militaire américaine, dont la particularité est d’abriter une énorme citerne souterraine, d’une capacité d’à peu près 8 millions de litres. Aujourd’hui vide, l’endroit a été rebaptisé The Cistern Chapel, et bénéficie d’une réverbération naturelle de 45 secondes. Le voici:

C’est dans cet endroit magnifiquement chtonien que s’est réalisée une des plus belles expériences en matière de de sonorités étendues. On la doit au Deep Listening Band, co-fondé en 1988 par Pauline Oliveros (à l’accordéon entre autres choses) et Stuart Dempster (trombone), et on peut écouter le résultat de leur travail sur un album assez fameux, The Ready Made Boomerang, sorti chez New Albion en 1991. La permanence et l’impermanence données d’un seul coup dans les oreilles, c’est pour tout dire une forme assez aboutie de nirvāna:

Bref, «Là où il n’y a rien, où rien ne peut être saisi, c’est l’Ile ultime», comme on peut le lire dans le Sutta Nipāta.

 

Un modem contre le Covid:

-> Espace 2, dans le cadre de son programme «Musiques d’avenir», a demandé à toute une série d’artistes contemporains du coin d’envoyer une pièce originale nourrie par les tourments du moment. Allez-y, il y a des merveilles de poésie des abîmes signées Vinz Vonlanthen, Antoine Chessex, Jacques Demierre, Jen Morris, Hans Koch ou encore Louis Schild.

-> Tiens, un concert capté: celui de Godflesh (les pionniers du metal industriel, un de mes groupes préférés), l’été passé dans leur berceau de Birmingham, dans le cadre du festival Supersonic. Vous me verrez peut-être en bas à droite de l’image – c’était le jour de mon anniversaire, un très beau cadeau:

-> Je vous parlais il y a quelques semaines déjà des improvisations d’appartement que l’ami Arnaud Sponar (alias Goodbye Ivan) avait lancées pour traverser le confinement. Ça a pris de l’ampleur, il y ci-après toute une série de très beaux voyages en chambre:

 

Le plaisir de tout péter

La corde d’une guitare qui casse, la coulisse d’un trombone qui se déboite, un ordinateur qui plante: ce genre de bricoles fait partie de la vie de tous les musiciens. Mais qu’est-ce qu’on peut bien faire quand un instrument se casse, se démantibule, agonise?

On raconte souvent cette histoire qui serait arrivée au violoniste Itzhak Perlman: en 1995, au Lincoln Center de New York, alors qu’il allait se lancer dans l’exécution d’un concerto pour violon (je n’ai pas réussi à retrouver lequel), une des cordes de son instrument se rompt. Léger moment de flottement, mais Perlman y va tout de même, et joue la pièce sur les trois cordes restantes.

Ceci pour dire que, face à un instrument défectueux, on peut adopter plusieurs attitudes. On peut baisser les bras, faire silence, aller chercher un basson dans le backline ou rebooter son ordinateur en bredouillant des excuses (ça m’est arrivé, je vous en parlais ici). Ou alors, si l’instrument est encore capable de produire un son acceptable, on peut faire “comme si rien n’était arrivé” – c’est l’anecdote de Perlman. Pour le dire autrement: on peut jouer d’un instrument cassé en cachant qu’il l’est, c’est-à-dire en lui faisant produire une musique qu’on dirait indemne malgré les dégâts. Et puis, il y a une troisième manière de faire. Elle consisterait à capitaliser sur le dommage pour chercher un nouveau jeu et un nouveau son, bref: à estimer dans quelle mesure l’avarie est une porte ouverte sur autre chose.

Dans un article publié en 2011 (“L’instrument de musique: identité et potentiel”), le musicologue Hervé Lacombe expliquait qu’il existe quatre manières d’empoigner un instrument de musique.

1. Selon sa potentialité primitive: “Je souffle comme je peux, je tape comme je peux, je gratte comme je peux l’instrument que j’ai devant moi… et il en sort quelque chose (parfois il n’en sort rien si je ne sais absolument pas m’y prendre).”

2. Selon sa potentialité académique: “Il s’agit des compétences prescriptives établies à un moment donné”. Pour le dire autrement: “Joue-moi cette gamme correctement, Augustine!”

3. Selon sa potentialité historique: “Elle désigne le fait d’utiliser à tel moment de l’histoire tel instrument, dans un contexte esthétique particulier. On ne fait avec cet instrument que ce que “l’espace des possibles musicaux” propre à ce temps nous permet de faire.” Pour le dire autrement: “Interdit de faire du technical death metal à la clarinette!” Comme ici:

4. Et enfin selon sa “potentialité refoulée, ou enfouie”. Bien souvent, un “instrument [est] joué pour faire une musique, en tant qu’outil de production, de canalisation et de structuration du sonore [… De ce fait, il] ignore certaines possibilités et [les] rejet[te] dans l’interdit des déchets sonores […]”.

Cette quatrième voie (je cite toujours Hervé Lacombe) considère que c’est “le corps physique de l’instrument [qui] est une potentialité créatrice”. On entre là dans le domaine des “extended techniques”: la respiration circulaire, le “bowing” des cordes d’une guitare, le jeu de slap sur une basse… On est aussi dans celui des prothèses – dont la vocation première n’est pas toujours musicale. Dans son Harmonie universelle (1636), Marin Mersenne rappelle par exemple que la sourdine a un objectif avant tout militaire: “[…] on use de cette sourdine, quand on ne veut pas que la trompette s’entende du lieu où sont les ennemis, comme il arrive au siège des villes et lorsque on veut en déloger.” Vous tenterez de faire avaler ça à Miles Davis si vous le croisez dans le coin…

De la prothèse, on passera par métaphore au “corps physique infirme“, à l’instrument défectueux. Et qu’est-ce que c’est qu’un instrument plus ou moins brisé? C’est un défi, voire une angoisse (jusqu’à quel moment produira-t-il un son?). Mais c’est aussi un champ de nouveautés – regardez (et écoutez) par exemple ceci:

Dès lors – même si c’est un non-sens économique –, on peut tenter de provoquer ces déséquilibres en cassant volontairement (et plus ou moins complètement) un instrument. J’ai essayé moi-même: à la lointaine époque de ma jeunesse farouche, j’ai expulsé les frettes d’une de mes basses à coups de poinçon et de marteau. Elle en a attrapé une sonorité plus boisée, et les glissandi étaient plus simples. Seul bémol: je me plantais des échardes dans les doigts à chaque fois – j’aurais dû lui poncer le manche. La voici il y a quelques années, parvenue à son heure dernière:

D’autres que moi ont fait des choses plus abouties lorsqu’il s’agissait de dégrader les qualités d’un instrument de musique. Un autre souvenir: au début des années 90, je faisais partie d’un collectif nommé Pictus Ouarg, dont les activités se situaient aux confluences de la performance, de la musique et de l’apéro prolongé. En 1994, on avait organisé un happening à Zelig, le bar de l’Université de Lausanne: exposition, théâtre, concerts. Un des membres du collectif, Emmanuel Kummer (un représentant de cette illustre famille de musiciens jurassiens immortalisée en 1994 dans un documentaire de Christophe de Ponfilly) avait imaginé un dispositif assez ingénieux, composé d’une guitare acoustique et d’une pince coupante, pour chanter “Nuit et brouillard” de Jean Ferrat. Première exécution: avec les six cordes de la guitare. Puis il coupe la corde de mi, la plus grave, et reprend la chanson da capo, mais une quarte plus haut. Et ainsi de suite, jusqu’à disparition des capacités vibratoires de l’instrument: c’est tout simple, mais l’effet est garanti – et c’est beaucoup plus distingué que tout ce que Pete Townshend a pu faire:

Quelques années plus tôt, une autre unité de Pictus Ouarg – délicatement nommée The Noisy Fucking Klub – s’en était pris à un autre instrument: le piano. Cela se passait à Movelier (un village au dessus de Delémont), et l’instrument en question avait appartenu au grand-père d’Antoine Boegli, un des membres du collectif: “Une antiquité malheureusement pourrie par l’humidité, on pouvait arracher les cordes à la main”, raconte-t-il aujourd’hui. “Le Kummer accordeur [oui, de la même famille Kummer que ci-dessus, le monde est petit] l’avait déclaré mort, tu penses bien qu’on n’allait pas rater une occasion pareille.” L’occasion de quoi? Eh bien, de le démantibuler (en groupe, à coups de marteau, de scie et de hache) pour enregistrer la bande sonore de la mise à mort – cela s’appelle “Le Cimetière des pianos”, et c’est à ma connaissance conservé sur une seule et unique cassette audio*.

Ce faisant, Pictus Ouarg réactivait des pratiques anciennes – elles avaient en effet déjà été mises en œuvre par Fluxus dans les années 1960, par exemple par le biais des Piano Activities de Philip Corner. Je vous en montre ci-après une itération menée en 2012 à Wiesbaden – elle a un côté à la fois hilarant et poétique (peut-être parce que je me vois là tel que je serai dans une poignée d’années):

Je l’écrivais plus haut: jouer d’un instrument qui part en capilotade nourrit un certain goût du danger. Je pensais avant tout à la stabilité de la performance musicale. Mais il existe des pratiques par lesquelles le danger se réoriente insensiblement en direction de l’instrumentiste. C’est le cas – pour rester dans le champ des touches blanches et noires – de la grande tradition du “piano burning”. C’est bien ce que cela dit: mettez le feu à un piano et jouez-en jusqu’à ce que les doigts vous chauffent. Plusieurs artistes ont gratté des allumettes ces dernières décennies: Annea Lockwood, Diego Stocco, Michael Hannan, et même Clipping (un magnifique trio de hip hop expérimental) sur leur dernier album, There Existed an Addiction to Blood. Mais je ne résiste pas à vous glisser ci-dessous la performance à haut indice d’octane réalisée en 2008 par Yosuke Yamashita:

Sinon, on peut aussi casser un violon:

 

* Je perds la mémoire: Stéphane Babey, le rédacteur en chef de Vigousse – qui faisait aussi partie du gang des démantibuleurs de piano –, me rappelle ceci: “Il manque un épisode à l’histoire du piano détruit par le TNFK. En 2003, sur l’album Le monde du silence, Les Poissons Autistes [c’est-à-dire: le duo bruitiste qu’on avait monté, lui et moi, quelques années plus tôt] ont fait un morceau intitulé “In Memoriam Pictus Ouarg” composé de samples de cette performance additionnés d’une guitare électrique.” Il a tout à fait raison. On peut l’écouter ici:

 

 

Un modem contre le Covid

-> C’est une lapalissade: le confinement appelle aux collaborations à distance. Le projet “drone viral” en est une. C’est une pièce de 19 minutes knapp, réalisée en couches successives par sept artistes de la région lémanique (Fabrik Electric,  Didier Séverin, Pol, Sonia P, Music for the Space, Emma Souharce et 000gr), et ça s’écoute comme un rêve lourd:

 

-> Mise sur pied depuis Lausanne par Agathe Raboud et Semion Sidorenko, Radio 40 est une radio online destinée aux musiciens, conférenciers et autres artistes de tout poil dont les performances ont été annulées à cause d’on-sait-qui. C’est un joyeux bazar dans lequel on trouve un peu de tout: mixes, témoignages, conversations au coin du micro…

 

-> Soyez attentifs à ce qui se passe sur la Facebook du Festival Antigel. C’est une mine de mixes parfaits pour remuer sur 2 mètres carrés – comme ci-dessous celui de Nvst:

 

-> Ce canal youtube s’appelle “Boiler Merde” (pardon, mais c’est la réalité). L’appellation parodie bien entendu “Boiler Room”, ce fleuve qui popularise les mixes des grandes signatures des musiques à danser. Chez le petit frère rebelle, on fait dans le plus obscur. Mais voir et entendre tous ces gens faire du bruit dans leur cuisine ou dans leur chambrette a quelque chose d’absolument réjouissant:

 

-> Et si le cœur vous en dit, n’hésitez pas à aller jeter une oreille à la playlist que m’a commandée la webradio tunisienne Radyoon. J’en ai profité pour chausser ma plus belle casquette:

Un modem contre le Covid (5)

Ceci est une sous-section de «Ça sonne». Pas de blablas, juste des propositions de podcasts, playlists, captations de concerts, docus, etc. Je mettrai à jour régulièrement.

->Tresque est l’un des pseudonymes du Genevois Laurent Peter – on le connaît également sous celui, volontiers bruitiste, de D’Incise, on capte sa signature dans le trio de bourdon La Tène, bref: c’est un grand d’ici. Sous son nom de Tresque, il produit ce qu’il appelle lui-même «une idée de techno», c’est-à-dire une musique basée sur la répétition et la binarité. Au final, cette «idée» musicale est une merveille qui pilonne entre les échos – on peut s’en rendre compte en allant jeter une oreille à Ereignisse part. 1, un 3-titres qu’il vient de sortir chez -OUS. On peut aussi le retrouver sur Mixcloud à l’occasion d’un set en feu réalisé pour Radio Raheem – on y entendra de très belles choses de Surgeon, Shifted, NHK yx Koyxen, ou encore Ø, du regretté Mika Vainio.

-> Depuis Genève toujours, Bongo Joe Records, Le Zoo, La Gravière et WAV33 se sont associés pour proposer «Résiliences sonores», des mixes d’une heure réalisés par toute une série de figures de la scène locale: Cyril Yeterian (le patron de Bongo), Vincent Bertholet (Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp, Hyperculte), Simone Aubert (Hyperculte aussi, Tout Bleu, Massicot) et bien d’autres encore. L’angle stylistique est large – on y trouvera autant de musiques exotiques que de techno au couteau ou de collages incongrus. Voici par exemple la belle et étrange chose proposée par Sixto, le patron de la légendaire Cave 12:

-> A Paris, le Groupe de recherches musicales (GRM), le saint des saints des musiques électro-acoustiques fondé par Pierre Schaeffer en 1958, a mis sur pied «Distances», un blog qui demande à un bel échantillon de musiciens aventureux quelle est leur expérience du confinement. On y trouve les témoignages d’or de pointures telles qu’ErikM, Chris Watson, Félicia Atkinson ou encore Giuseppe Ielasi.

->A Delémont, le SAS propose lui aussi des captations de concerts ou de mixes. Il y a de très bonnes choses, et j’avoue avoir été passablement renversé par la prestation de Canichnikov, quelque part entre slam et hip hop, entre spoken word et synthpop, et surtout entre bricolages surréalistes et déprime engagée:

->On terminera par un documentaire: By any Means, d’Aaron Michael Thomas. On a là une (trop brève) évocation (en deux parties) de la carrière de Black Flag, mythe fondateur s’il en est du hard core sur la côte Ouest des Etats-Unis – et partout ailleurs sur la planète:

Un modem contre le Covid (4)

Ceci est une sous-section de «Ça sonne». Pas de blablas, juste des propositions de podcasts, playlists, captations de concerts, docus, etc. Je mettrai à jour régulièrement.

-> C’est Gaëtan Seguin, l’un des boss du label Three:Four, qui a attiré mon attention sur cette magnifique webradio: Duuu. C’est un cabinet de curiosités sous forme de playlists fournies par des artistes aux profils très divers, de la musique à la poésie sonore (on trouve entre autres dans ce rayon précis de très chouettes expériences du romand Gaël Bandelier). A l’heure où je tape ces lignes, je navigue dans l’épisode «Alentir», un choix musical fait par l’autre tête pensante de Three:Four, Maxime Guitton. On y cabote entre productions maison (Loup Uberto, Delphine Dora…) ou non (Fred Frith, Simon Fisher Turner). Ecoutez, ça rêve.

-> Mixtapes encore avec, sur Mixcloud, celles de cmepeo – pseudonyme derrière lequel se cache un membre éminent d’electripocnic, un collectif neuchâtelois qui fit les belles heures des expérimentations sauvages au tournant des années 2000. «Tembo Tembo», sa série de playlists, témoigne plutôt d’un éclectisme de digger – à témoin cet épisode n°85, qui vous balade de Pharoah Sanders à King Crimson en passant par J. Dilla:

-> Mixtape toujours (sur Mixcloud toujours), mais cette fois réalisée par African Ghost Valley. On a là un duo valdo-genevois (Childe Grangier et Gabba Boya) qui s’est spécialisé dans une forme d’electronica fracturée, d’onirisme intranquille (je parlais d’eux dans Le Temps en 2016 – ici). Ce mix d’il y a quelques jours à peine plonge dans des zones électroniques étranges (leurs propres productions, mais aussi celles de Severed Heads, African Head Charge, Genesis P-Orridge, etc):

-> Je l’avoue, je le concède: Boiler Room est une grosse machine qui sanctifie les mixes de signatures bankables de la scène électronique. Mais Boiler Room est aussi une mine d’expériences sonores très engageantes. A ce titre, un autre aveu: je suis un fan inconditionnel de Michael Wollenhaupt, alias Ancient Methods. Pourquoi? Parce que sa musique est une joie de l’ombre, qui vous martèle et vous soulève. A témoin cet incroyable mix réalisé en 2016 à Berlin:

-> Encore un aveu? J’aime énormément Motörhead – en partie parce que Lemmy Kilmister avait cette aura de grand cousin auquel on pouvait faire confiance à la fois pour sa dinguerie et pour sa profonde gentillesse. Dès lors, si j’apprécie Lemmy, je ne peux qu’apprécier Hawkwind, son mandat précédent («Silver Machine», quel titre tout de même!). Voici un chouette documentaire qui retrace cette première folie:

Et ne forcez pas sur les œufs.

Un modem contre le Covid (3)

Ceci est une sous-section de «Ça sonne». Pas de blablas, juste des propositions de podcasts, playlists, captations de concerts, docus, etc. Je mettrai à jour régulièrement.

-> Je vous parlais il y a quelques jours de radyoon, cette webradio tunisienne qui m’avait accroché l’oreille. Figurez-vous que je vous en reparle une fois de plus parce que, décidément, le monde est petit. J’ai en effet découvert qu’elle hébergeait des mixes aux petits oignons réalisés par le Marseillais Henri d’Hautefeuille. «C’est qui?», me direz-vous… Eh bien, Henri d’Haurefeuille est le patron de La Cordillière, une «agence de diffusion et promotion de musiques créés à partir d’instruments à cordes». Et surtout, c’est grâce à lui que j’avais pu découvrir, dans le cadre du Festival Baz’Art à Genève en 2018, un guitariste d’exception: Seabuckthorn (j’en parlais ici dans Le Temps). Intitulés «Riton de la Fournaise», les mixes d’Henri sur radyoon sont de petites merveilles de cabotage semi-onirique. En voici le premier épisode, dans lequel on rencontre Richard Wagner, Moondog, Robert Wyatt, Brian Eno, ou encore Philip Glass:

-> Il y a quelques temps (une fois de plus), je vous parlais (déjà) de DJ Balcon (alias Cyril Monnard, le patron du label lausannois Dead Vox) qui utilise ses journées de confinement pour balancer d’excellents sons via Mixlr. Ce n’est pas le seul à utiliser cette plateforme. Deux jeunes gens de Rochdale, au Royaume-Uni, font la même chose. Ils se nomment Rob Brown et Sean Booth, on les connaît mieux sous le nom d’Autechre, et ces deux moines-soldats de l’expérimentation électronique balancent 24/24, sur leur propre canal, des merveilles abstraites qui vous étendent l’esprit au delà des limites connues.

-> Voici une liste de 131 noms: 808Hz, Agonis, Aïsha Devi, allreal, Amygdala, AM Khamsaa, Androo, Atrice, Audio Dope, Avem, Azul Loose Ties, Baby Val & L.D.R, Belia Winnewisser, Ben Fay, Ben Kaczor, Bigeneric aka Marco Repetto, Bit-Tuner, BOBDOG, Bruno Spoerri, Buvette, Carlos Perón, citron citron, Cosmic Love Tier aka. Kneubühler, Dadaglobal, DJ Laxxiste. A, Deetron, Dejot, Domenico Ferrari, ELi LiNE, Elisabeth Thimm, Estebahn, Fall, Feldermelder, Fels, Florin Buechel, Frank Spirit, FSS, Fu & Rolf Saxer aka Ryhop, Galoppierende Zuversicht, Gray Chalk, Hatari, hihatrider88, HOVE, Horowitz, HTN, ida leto, Idealist & Andaloop, IOKOI, Jaguar on the Moon, Jolly, Jennifer Azorian, Jokari, Kalabrese, Kombé, Kronos, Kväll, Layer V, Lexx feat Sarah Palin, Levent, Lool2Luul, Luca Durán, LOKD, Lokke, Los Pashminas, Lumpex, Mafou, Magda Drozd, Mark Lando, Markus Kenel & Irène, Martina Lussi, Mastra, Mehmet Aslan, Melodiesinfonie, Michal Turtle, molekühl, MOTO GUCCI, Morizio Lemano, Morphing Territories, Mukuna, Mystic V, n0n+, Nathalie Froehlich, Neu Verboten, Nic as Well, Night Talk, Nina Nana, Niton, Noria Lilt, NS Kroo, NVST, Noémi Büchi, Nouveau Mexique, Onur Ozman, OneFootStep feat Mona, Otis Ango, Pablo Color, Parco Palaz, Pascal Viscardi, Patrick Becker, PJ Wassermann, Prioleau, Pyrit, Ramin & Reda, Ripperton, rougehotel, Salmon-Elle-Ose, Savage Grounds, sch_tsch, Seduction, Shiffer, Simon Grab, Slon, Slow Glass aka Le Frère, Somatic Rituals, Sonja Moonear, Than Lin, The Mountain People, Thomas Fehlmann, Tissu, Torchon & Ganj, Trash Mantra, Tresque, Trillion Tapeman, truckthomas, Varuna, Vighil, Wandler, Weith, Yanling, YELLO (remixed by Ian Tregoning), Yolek. Qui sont-ils? Ce sont les artistes de ce coin de pays qui ont été invités, par l’agence Planisphere et le label Décalé, à bâtir une compilation nommée «Make Some Room: Electronic Relief in Switzerland». Ce beau monstre sortira le 7 avril prochain, et l’entier des rentrées financières sera redistribué aux artistes en question. Ils le méritent. Eventrez le crapaud!

-> Robert Hampson est une des figures les plus importantes des musiques actuelles. On doit à ce Londonien d’avoir fondé Loop, l’une des meilleures choses qui soient arrivées au rock répétitif. On lui doit aussi d’avoir amené sa patte à Pure, l’un des plus beaux albums de Godflesh (Earache, 1992). On lui doit enfin d’avoir ensuite mené une carrière d’impeccable expérimentateur (sous son nom propre ou sous celui de Main) dans les territoires de l’ambient intranquille et du psychédélisme froid. Il vient de mettre à disposition un nouveau très beau trip: Ballardism (Corona Mix). Allez-y, c’est gratuit.

-> Un docu pour terminer? Je vous conseille de vous diriger vers Extreme Nation, de Roy Dipankar. Publié en 2019, ce film vous emmène dans les terrains bouillonnants du sous-continent indien à la recherche des pousses de musiques rudes qui s’y développent. Harsh noise à Kandy ou grunt à Dacca, c’est magnifique. Voici le trailer:

Un modem contre le Covid (2)

Ceci est une sous-section de «Ça sonne». Pas de blablas, juste des propositions de podcasts, playlists, captations de concerts, docus, etc. Je mettrai à jour régulièrement.

-> Entrez le mot-clé «Distant Jam» dans Soundcloud, et vous tomberez sur une très bonne idée initiée par le musicien veveysan Fred Merk (alias 17F). Comme son nom l’indique, le but de l’opération est de créer des morceaux à plusieurs, mais à distance, en situation de confinement. Merk propose une première piste, puis un autre musicien en superpose une deuxième, un troisième une de plus, etc. C’est une œuvre en constante évolution, nourrie pour l’instant de contributions à la bile noire de Sabrina Morand, Goodbye Ivan ou Hemlock Smith.

-> C’est l’ami Mabrouk Hosni Ibn Aleya, le patron de Bisque (un collectif genevois qui s’est spécialisé dans l’organisation de soirées célébrant les nouvelles sonorités d’Afrique du Nord) qui a attiré mon attention sur Radyoon, une webradio tunisienne pas piquée des vers. A l’heure où je tape ces lignes, elle nous narcotise avec Chet Baker. A d’autres moments, le curseur part vers davantage de sauvagerie – à preuve cette session joliment pétaradante proposée, il y a quelques jours à peine, par Bisque (justement):

-> L’Association du salopard, qui produit une bonne partie des concerts qui se donnent au Bourg de Lausanne, a dû, comme tout le monde, les annuler. Mais, pour tromper l’ennui, elle a eu la bonne idée, sur sa page Facebook, de renvoyer vers les concerts antérieurs des groupes qu’elle a dû décommander. Faute de grive, on écoute des merles. Mais ça m’a surtout permis de me repasser le magnifique concert que Lea Bertucci avait donné au LUFF de Lausanne en 2018:

-> Quand on s’ennuie, on peut écouter de la musique. Mais on peut aussi en faire. C’est ce que propose le PALP Festival (qui, on l’espère, se déroulera bel et bien cet été un peu partout en Valais) en invitant tout un chacun, dans le cadre d’un projet nommé «Bruissons», à créer sa propre pièce musicale à partir d’une banque de 55 sons environnementaux enregistrés dans le village de Bruson. A vos souris, vous avez jusqu’au 31 mai.

-> Pour terminer, je vous invite à aller jeter un œil, voire une oreille, à ce court (22 minutes) documentaire consacré au Wild Bunch – à savoir ce clan hétéroclite (on y trouvait autant de punks que de sectateurs de dub ou de hip hop) qui développa (fin 80’s / début 90’s) la culture du sound system à Bristol. Un sacré chaudron, dont sortiront des noms du calibre de Massive Attack ou Tricky.

Un modem contre le Covid (1)

Note de service: j’inaugure ici une sous-section de «Ça sonne». Elle s’appelle «Un modem contre le Covid»: pas de blablas, juste des propositions de podcasts, playlists, captations de concerts, docus, etc. Je mettrai à jour régulièrement.

-> la chaîne YouTube de l’Ensemble Contrechamps met à disposition toute une série de concerts organisés par la formation genevoise de musique contemporaine. Au programme: Xenakis, Kagel, Holliger – ou encore Alvin Lucier, dont on peut entendre ici le Criss Cross tel que réalisé en 2012 par Simon Aeschimann et Thierry Debons (imaginez deux guitares qui se mettraient à parler l’une avec l’autre sans qu’on ne leur ait rien demandé):

-> le podcast «The Eternal Now», géré par Andy Ortmann et hébergé par WFMU, une radio indépendante new-yorkaise, a un mot d’ordre assez simple: «Sit back and relax into the hallucination amplification». Vous y trouverez une série de playlists longue comme le bras et qui vous promènera de Throbbing Gristle à de vieilles gloires crossover (Corrosion of Conformity, D.R.I) en passant par du drone et certaines des zones les plus insondées du psychédélisme.

-> The Wire et Resonance FM, dans le cadre de leur projet commun «Adventures in Sound and Music», proposent ce mois-ci un mix hétéroclite et hirsute de Maral: cette musicienne et DJ de Los Angeles pense l’exact revers des clubs, et vous emmène par les neurones dans d’étranges voyages – ici en compagnie, entre autres, de Saint Abdullah, Grace Jones, ou Bnat el Maâna. Bienvenue dans les fractures.

-> la chaîne YouTube d’Urgence Disk, à Genève, propose toute une série de concerts enregistrés dans ce petit coin de l’Usine, et shootés par le baron soi-même. Je vous propose par exemple celui-ci, de Meat Meat (le projet indus flamenco de Phil Von). C’était en mars 2018, et il n’est pas impossible que vous m’y aperceviez avec femme et enfants:

-> les soirées Ondulor (organisées au Walden, toujours à Genève) proposent elles aussi des captations de leurs soirées. On a pu y entendre Agathe Max, Golem Mécanique, ou Simon Grab (ah flûte, il n’a pas été filmé). Totalement au hasard, je vous recommande le live de Hundschopf (mars 2019) – normalement, vous devriez me voir au centre de l’image:

-> enfin, je ne résiste pas à vous renvoyer vers un documentaire exceptionnellement mis en ligne: Slave to the Grind, qui raconte l’histoire de ce genre musical qu’on appelle «grind core»: imaginez un punk piqué de metal et surtout joué à toute vitesse. Il y a de gros morceaux de Napalm Death et de Brutal Truth dedans, et c’est surtout très libérateur et bourré de blast beats et de gens qui secouent la tête:

Portez-vous bien!

Vox clamantis

Vous connaissez certainement Discogs, cette base de données qui recense à peu près tous les enregistrements musicaux qui ont été publiés sur la planète. Ce qui est intéressant, avec Discogs, c’est qu’on peut effectuer des recherches patronymiques qui en disent beaucoup sur l’inconscient collectif des musiciens de ce Système solaire.

J’ai par exemple appris qu’une bonne quarantaine d’artistes avaient choisi d’utiliser le mot «pandemic» dans le choix de leur pseudonyme. Pandemic était par exemple un duo australien de techno hardcore actif au début des années 90 (mais aussi un groupe de hard rock de Tucson, en Arizona). Pandemicus était le projet goa de l’Ukrainien Vitaliy Sokolvak. Et personnellement, j’avoue un faible pour Suicide Pandemic, un petit groupe de black metal texan.

Bien entendu, on peut aussi tenter l’exercice avec «coronavirus». On trouve alors pas mal de choses: du grind core italien (mais de 2015), de l’electro pop mexicaine (de maintenant), du hip hop d’on ne sait trop où, et du harsh noise hongrois.

Pourquoi je vous parle de tout ça? Parce que les musiques sont remplies de visions apocalyptiques; parce que les variantes épidémiques d’icelles sont nombreuses; et parce que tout cela relève, à de rares exceptions près, de pratiques apotropaïques – ou pour le dire autrement: qui visent à détourner le mauvais sort, à tromper les puissances malfaisantes.

On le sait, on prête à la musique des vertus curatives. C’était le cas des tarentelles, ces airs traditionnels du sud de l’Italie, dont on disait qu’ils avaient le pouvoir de remédier aux morsures de certaines araignées. Mais ce que permet aussi la musique, c’est le défi, la provocation, voire le désamorçage des angoisses qui dictent nos sentiments de déréliction. Réécoutez le Plague Mass de Diamanda Galás, enregistré en 1991 à New York au plus haut de l’épidémie du sida: ce n’est pas un memento mori, c’est une célébration, brutale certes, des vivants:

Et puis, relisez le refrain de «Terrible Certainty», cette chanson que Kreator plaçait sur l’album du même titre en 1987: «It’s vicious and crippling, and slowly your life will end / But how long will it take, to save us from the plague? / With fatal convulsions, the plague is reaching for us / God knows! What will it take, to save us from the plague.» Ça gazouille. Mais c’est surtout une performance, ou plutôt un exorcisme dans le mosh pit:

Il y a une autre manière de défier la vague ou le pic, une autre voie pour faire un doigt d’honneur aux charges virale ou bactérienne: c’est l’humour, bien sûr. Et là, comme souvent, les sujets de Sa Gracieuse Majesté ont un temps d’avance, et peuvent aller assez loin dans la provocation. Vous connaissez peut-être Carcass, ce groupe fondé en 1985 à Liverpool? Voici leur très fameux «Cadaveric Incubator Of Endoparasites» – ici piqué sur une démo de 1988:

Au vu de leur vocabulaire, je maintiens que ces jeunes gens étaient étudiants en médecine. La preuve? Voici un autre titre, «Mucopurulence Excretor», issu de leur album Reek Of Putrefaction (1988 aussi):

On rigole, on rigole. C’est très bien, et c’est éminemment nécessaire. Mais pour autant que j’aie bien compris, aucun des musiciens dont je viens de parler ne vous incitera à aller faire des selfies de groupe à la plage de Vidy. C’est un apparent paradoxe, mais: rire de l’ennemi implique qu’on accorde à ce dernier le fait d’exister – et surtout de vous stürmer un peu plus que vous ne voulez bien l’avouer. Revenons pour terminer vers un antique fan de musiques extrêmes: à la toute fin du deuxième livre de ses Essais, Montaigne – qui pourtant fut peu ami des médecins – écrivait: «[…] je n’ay point le coeur si enflé, ny si venteux, qu’un plaisir solide, charnu, et moëlleux, comme la santé, je l’allasse eschanger, pour un plaisir imaginaire, spirituel, et aërée.»

Bref, restez the fuck à la maison.

 

Si j’étais chez vous, j’y resterais, mais…

Je contrôlerais l’état de mon wifi, parce qu’énormément de choses intéressantes vont arriver chez vous durant le couvre-feu. Des gens font de la musique chez eux, des gens diffusent de la musique depuis chez eux. Je mettrai ici (et sur ma page FB), le plus régulièrement possible, des liens qui me paraissent dignes d’intérêt. En voici quelques-uns:

-> allez jeter un œil sur la page Facebook de Goodbye Ivan (alias Arnaud Sponar): l’inventeur du concept de melancholic folktronica mettra régulièrement de nouvelles créations en ligne.

-> The Wire met toujours des choses intéressantes sur son site. Par exemple sa playlist «Office Ambience», pleine de nouveautés étranges.

-> Ouvrez un compte chez Mixlr (c’est gratuit), vous entendrez beaucoup de belles choses streamées si vous cherchez un peu. Je vous conseille entre autres la page de DJ Balcon (alias Cyril Monnard, le patron du label lausannois Dead Vox), qui est régulièrement «on air».

-> La Cave 12 de Genève, toujours sur la brèche, diffusait ce dimanche (22 mars) un concert sur YouTube – en l’occurrence, il s’agissait de la performance d’Abrasive Landscape, prévue en salle avant d’être balancée sur les canaux. Cela se répétera certainement.

-> Et j’ajouterais que c’est évidemment le moment de soutenir tous les musiciens indépendants.

Les musiques vertes sans couleur dorment furieusement

En janvier 1997 (de mémoire, c’était le 30, mais j’ai un petit doute maintenant), j’ai vécu une expérience paranormale. J’étais à la Rote Fabrik de Zurich, pour l’étape locale de la tournée de Force Inc., une subdivision du label francfortois Mille Plateaux. Au programme de la soirée, entre autres: Techno Animal, Alec Empire – bref: du lourd et du fort*, un mur d’enceintes gros comme le Ritz, des infrabasses qui vous ligotent la cage de côtes, des stroboscopes qui cisaillent la temporalité… Eh bien figurez-vous qu’un des amis avec lesquels j’étais sur place a réussi à s’endormir sur un coin de la scène, juste au pied d’un caisson de basse. Comme un gros chaton. Et pourtant, je voyais très bien que les ondes agitaient son t-shirt et les arêtes de son nez.

Tout ça pour introduire le fait que la musique et le sommeil entretiennent des relations plutôt paradoxales. Il y a tout d’abord des musiques qui sont faites pour vous endormir: ce sont les berceuses – et ces ritournelles sont certainement les secondes musiques (après les pulsations et les jeux d’équalisation intra-utérins) auxquelles on est soumis lors de notre ontogenèse sonore, et à coup sûr les premières à élaborer des harmonies, des mélodies et des rythmes à notre intention.

A contrario, la musique est aussi quelque chose qu’on peut utiliser pour ne pas s’endormir. En voiture par exemple. Je me souviens très bien de cette longue ligne droite entre Engollon et Dombresson, et du «Skinflowers» des Young Gods qui m’aura empêché de finir dans le décor.

Il y a plus extrême. On se souvient que l’une des méthodes de torture mises en œuvre par l’armée américaine dans le camp de Guantanamo consistait à priver les prisonniers de sommeil en les soumettant à un flot continu de musique à haut volume. Ce qui n’a pas manqué de profondément agacer certains des artistes mis à contribution, comme Skinny Puppy, fameux groupe canadien de musique industrielle (j’en parlais ici, dans Le Temps, pour leur venue à Lausanne en juin 2017): «Non seulement je refuse qu’ils utilisent notre musique pour torturer quelqu’un mais en plus ils le font sans aucune autorisation», disait alors Cevin Key, le leader du groupe, qui avait envoyé une facture de 660000 dollars au Département américain de la défense.

Mais revenons au roupillon. Fait-il bon ménage avec la musique? Dans un article du Figaro de 2017 (à lire ici), Sophie Schwartz, professeure au Département de neurosciences fondamentales de l’Université de Genève, expliquait: «Les effets de la qualité mélodique de la musique sur le sommeil ne sont pas bien connus. En revanche, nous savons que des stimulations sensorielles, y compris de simples sons, peuvent entraîner les rythmes d’activité cérébrale typiques de l’endormissement et du sommeil.»

Ce qui est certain, c’est que, pour passer des neurosciences à la performance artistique, la notion et l’expérience du sommeil sont des thématiques qui ont passablement intéressé les musiciens. Par exemple pour parler du sommeil malmené – No Sleep ’til Hammersmith, disait-on chez Motörhead, mais c’était aussi le cas de ce presque antique album de Unit, The Narcoleptic Symphony (Caipirinha Music, 1999), dans lequel Cristian Fleming mettait en musique ce que ses nuits d’insomnie lui dictaient.

Faire dormir, c’est aussi une performance (les jeunes parents vous le diront). A San Francisco, dans les années 80, Robert Rich était célèbre pour ses longs concerts nocturnes ouvertement destinés à faire pioncer son auditoire: une dizaine d’heures de drone, puis un peu de piano au matin pour extraire le public des limbes – on peut se référer à Somnium, sorti en 2001 chez Hypnos (forcément), pour se faire une idée de son art. Personnellement, j’aime bien – et si les spas de la planète entière passaient cette musique plutôt que du flûtiau à la Nicolas Hulot, je me mettrais au shirodhara chaque matin (c’est mon massage ayurvédique préféré). Plus près de nous (en 2015), Max Richter avait réédité ce genre d’exercice avec, je vous le donne en mille, Sleep (chez Deutsche Grammophon tout de même): huit heures d’accompagnement musical des dormants. Encore plus près de nous (à Genève en octobre 2018), le projet «Rêves et illusions» avait organisé toute une série de «nuits sonorisées» mises en sons par une escouade d’artistes locaux: Daniel Maszkowicz, Chymere, D.C.P., Eyyes, Longchat…

Ceci posé, on peut ouvrir trois discussions. La première aura trait aux objectifs de l’œuvre; la deuxième, aux attentes du public; la troisième, aux limites de l’artiste.

Les objectifs tout d’abord. Si la berceuse traditionnelle est simplement censée faire dormir, certaines musiques se donnent pour objet de contrôler un peu plus drastiquement vos nuits. Par exemple en vous empêchant de cauchemarder: rendez vous sur Spotify, vous trouverez toute une série de listes de lecture en forme de tisane Bonne Nuit (comme celle-ci, sobrement intitulée «Eviter les cauchemars – Musique apaisante, Zone de beaux rêves, Réduction du stress avant de dormir»). Bon, tant qu’à faire, j’aime autant rêver de choses étranges et m’en remettre aux Sleeping Tapes que Jeff Bridges avait sorties en 2015 chez Squarespace. Un pur chef-d’œuvre entre spoken word et bruitages hypnagogiques, où le dude vous prend par les neurones pour un voyage à mi-chemin de David Lynch, de Charles Burns, et de l’overdose de white russian:

Mais justement – et on en arrive à la deuxième discussion: à chaque fois que j’écoute les Sleeping Tapes, je refuse de m’engouffrer dans le sommeil, parce que je veux les écouter jusqu’au bout. Là est, en effet, la question: a-t-on envie de quitter une musique qu’on aime beaucoup simplement en s’endormant? Je pense que non. A mon sens, la plus narcotique des musiques appelle justement à ce qu’on l’entende (semi-consciemment peut-être), mais pas à ce qu’on l’éteigne sous l’oreiller. Ainsi de la série de disques que, dans les années 90, Bill Laswell a sortis sous le nom de Divination. Réécoutez Akasha (Subharmonic, 1995), fabriqué en collaboration avec Haruomi Hosono, Anton Fier et Mick Harris: c’est un tel soulèvement de l’âme qu’il faut le goûter en conscience, et en vibrant. Alors oui, bien sûr, il peut arriver qu’on s’endorme, et peuvent alors arriver ces moments où la musique s’introduit dans la trame du rêve. Mais c’est relativement rare – et dans ces cas-là, le son n’est en général plus corrélé à une œuvre en particulier. Ou plutôt: en s’invitant dans le rêve, le statut «ontologique» du bruit de veille est très souvent modifié – ce qui dans le songe était la corne d’un cargo, ou les chœurs de l’Armée rouge, n’est souvent, en fait, qu’un coup de klaxon matinal donné dans votre rue.

Je proposais une troisième, et dernière, discussion, qui aurait trait aux limites de l’artiste. Elle a son importance, car si le client d’un concert sans fin peut remballer son sac de couchage sans rien mettre en péril, le musicien, lui, est bien obligé de continuer à remplir la machine à sons. Enfin, en théorie. La preuve par un dernier souvenir personnel: en 1994, sept ans avant que nous ne formions Les Poissons Autistes, Stéphane Babey (aujourd’hui réd en chef de Vigousse) et moi-même avions monté un autre duo, Légume Salade Chien Valise (qu’on abrégeait, plus simplement, L.S.C.V.). L’instrumentation était assez basique: guitare, basse, boîte à rythmes. A vrai dire, ce groupe avait surtout eu pour fonction d’assurer l’ambiance sonore d’un jeu de rôles grandeur nature organisé par Jeu Est Un Autre (JEUA), le club qu’on avait fondé un an plus tôt avec une tripotée d’amis. Le GN en question était un cyberpunk qui se déroulait dans les galeries des anciens Fours à chaux de Saint-Ursanne – c’était peu de temps avant qu’elles soient condamnées. Le jeu durait une douzaine d’heures. Eh bien on a joué une douzaine d’heures – enfin, surtout parce que la boîte à rythmes était infatigable et qu’il n’y a rien de plus simple que de poser une guitare sur un ampli pour créer un larsen continu. Bref, on aura été les seuls à dormir.

 

* Voici par exemple un extrait d’un concert un peu plus tardif de Techno Animal, en juin 2001 au festival Sónar de Barcelone – il se trouve que j’y étais aussi (oui, je suis assez fan de ces deux gaillards). C’est enregistré avec les moyens d’il y a vingt ans, le son vaut ce qu’il vaut, mais ça donne une idée:

 

 

Si j’étais chez vous, je vous tousserais dessus* et je partirais:

-> A Porrentruy (Galerie des Halles, jusqu’au 26 avril), pour y découvrir State Music, un étonnant projet sonore de «recherche critique sur les studios électroacoustiques» mis au point par Laurent Güdel.

-> A Lausanne (Cinéma Bellevaux, ve 13 mars) pour y écouter Purpura, un très bel exemple d’attaque sonore frontale en lames de bruits et grésillements qui vous prennent à revers.

-> A Düdingen (Bad Bonn, sa 14) pour y écouter Unhold, une de ces belles idées (bernoise en l’occurrence) qui font du metal une machine de chantier qui vibre et vous ouvre des chambres d’écho à l’intérieur des poitrails. On aura aussi droit, le même soir, au hard core musculeux de Chelsea Deadbeat Combo.

-> A Lausanne (Oblo, même soir) pour une soirée prometteuse réunissant entre autres Lelia Lortik (un duo harpe et violoncelle qui fait des musiques très dérivantes) et la poésie sonore abstraite (justement) d’Abstral Compost.

-> A Berne (Abyssinia Social Club, même soir) pour une soirée consacrée au label zurichois -OUS et plus particulèrement à Simon Grab. Son récent album Posthuman Species est un chef-d’œuvre de pulsations électriques et de basses crues. On notera qu’il jouera également le je 19 au Zoo de Genève.

-> A Genève (Cave 12, di 15) pour y découvrir Sur l’île de Darsheen, une pièce totale a priori très engageante propulsée par les chorégraphes Laurence Yadi et Nicolas Cantillon, et mise en musique par rien moins que Sir Richard Bishop (un guitariste voyageur d’exception), Maurice Louca (un pilier de l’avant-garde cairote) et le batteur sud-africain Simphiwe Tshabalala. L’œuvre sera redonnée le lendemain au Bourg de Lausanne.

-> A Genève encore (Cave 12, me 18) pour y écouter deux renouveaux extrême-orientaux: le Cambodgien Lafidki et le Sud-Coréen Jaeho Hwang décantent et recontextualisent les modes instrumentaux anciens de leurs univers respectifs en des dystopies parfaitement éblouissantes.

-> A Delémont (SAS, ve 20) pour y écouter Aeroflot vernir son nouvel album, Cruise Control. Formé du Genevois POL et du globe-trotter Arnaud Sponar (alias Goodbye Ivan), ce duo propose une electronica millimétrée et diaphane qui – la responsabilité en incombe particulièrement à leur usage de la voix – n’est pas sans rappeler certains travaux de Thom Yorke (je vous en reparlerai vite plus longuement dans Le Temps). On ajoutera que cette date jurassienne est complétée par la prestation de Soft Climax, alias Raphaël Boillat, un beau ressuscité de l’electro à sève des années 90.

-> A Bâle (Elysia, même soir) pour y écouter AnD. On est avec eux dans une forme de techno, mais pousée dans une espèce de brutalité désertique. Leur Cosmic Microwave Background (Electric Deluxe, 2014) est un pur chef-d’œuvre d’abrasion et de joie.

-> A Genève (La Gravière, même soir) pour y écouter Regis, un des meilleurs exemples actuels de cette techno britannique crue (on dit «raw», c’est d’ailleurs devenu un genre en soi) d’aujourd’hui. Un maître en renversements.

-> A Genève encore (Le Zoo, même soir) pour y écouter DJ Stingray, un des secrets les mieux gardés de la techno de Detroit. Une musique souple comme un coup de billard à huit bandes, et subtilement psychédélique.

-> A Genève toujours (Cave 12, même soir) pour y écouter Container, une belle furie electro, toute en rythmes massifs et tenus au cordeau.

-> A Genève encore et toujours (Motel Campo, sa 21) pour y écouter Phase Fatale, alias Hayden Payne, très bel exemple de résurgence d’EBM (pensez aux soirées froides de la deuxième moitié des années 80). Son très récent Scanning Backwards (Ostgut Ton) est une merveille de rigueur.

-> A Lausanne (Le Bourg, lu 23) pour y écouter Lea Bertucci. Elle empoigne un saxophone, ou une clarinette basse, et c’est toute une efflorescence qui éclate. Mais ce n’est pas une course de vitesse : plutôt une captation d’harmoniques, pêchées à l’aide de tout un système de pièges à feedbacks.

-> A Düdingen (Bad Bonn, ma 24) pour y écouter Jerusalem in my Heart (le projet du musicien libano-canadien Radwan Ghazi Moumneh mêle les modes orientaux à des techniques d’intense granularisation) et Lucrecia Dalt (chant sombre sur ambient métallisée).

 

* Etant entendu que tout ce que je vous annonce ici peut très bien être happé sans sommation par l’avide Covid.