Wonderbox

J’avais prévu de vous parler de musiques qui font dormir. Et puis je me suis rendu compte que le sujet avait déjà été traité. Je vous en parlerai quand même, plus tard. Mais avant, j’aimerais vous décrire l’endroit qui m’a devancé.

C’est une petite colonne qui paraît chaque mois dans The Wire – c’est ce magazine anglais dont je vous disais, dans un précédent post (ici), qu’il est une de mes lectures obligatoires. Cette colonnette s’appelle «Unofficial Channels» et c’est, à chaque fois, comme si on inaugurait une pièce supplémentaire dans un cabinet de curiosités.

«Unofficial Channels» prend l’information musicale par un bout de la lorgnette dont on ne soupçonnait pas qu’elle existait. On y apprend la présence sur Terre de styles musicaux dont on n’aurait jamais imaginé qu’ils aient été inventés. Très récemment, c’est le cattlerap qui, par son intermédiaire, m’est tombé dans les oreilles. De quoi s’agit-il? Prenez un commissaire-priseur de bétail (qui par exemple viendrait du Montana et porterait un stetson), faites-le proclamer les enchères en hausse comme une mitrailleuse à voix (on appelle cet art oratoire le «cattle rattle») et placez une rythmique hip hop en dessous: c’est prêt, c’est drôle, et ça marche du feu de Dieu – en voici un chouette exemple, par David Kamp, un des inventeurs de ce… truc:

J’ai trouvé plein d’autres choses, dans cette colonne. J’ai lu une déclaration d’amour aux obi strips, ces bandeaux de papier qui recouvrent l’arête des CD que vous importez du Japon. J’ai été redirigé vers un site nommé xeno-canto, qui archive les chants d’à peu près 10000 espèces d’oiseaux du monde entier (mention spéciale au grallaire grand-beffroi et à la sittelle kabyle). J’ai appris que des passionnés (regroupés au sein de l’Old Time Radio Researchers Group Library) avaient mis à disposition l’intégralité des épisodes de Jubilee, un show que les services radio de l’USAAF avaient programmé de 1942 à la fin de la guerre – au programme du 9 octobre de cette année-là: Duke Ellington et Ethel Waters. J’ai vu le travail de Sound Breaking Sky: ces (ce?) gens refont des pistes entières à partir du climax d’un morceau source – écoutez par exemple cette réinterprétation du «I Feel Love» de Donna Summer, c’est assez renversant (et parfaitement obsessionnel):

J’ai appris plein d’autres choses encore: que Brian Eno avait été payé 5833 dollars par seconde pour créer le son qui accompagnait le démarrage de Windows 95. Ou qu’au Japon, dans les années 80, Sanyo vendait ses climatiseurs avec un cadeau vraiment très spécial: tout un album d’ambient un peu pompier de Takashi Kokubo:

J’ai découvert aussi que je n’étais pas le seul à m’intéresser encore au travail de Pushead, l’illustrateur qui fit les pochettes les plus giclées du hard core du début des années 80: eh oui, les gens du magazine Negative Insight sont eux aussi restés crochés sur lui. J’ai découvert qu’il existait des applications (comme «Sleep Pillow White Noise Sound») qui vous balancent des bruits de ventilateurs pour vous endormir (comme promis, je reviendrai sur cette problématique). J’ai enfin découvert qu’il existait un festival dans lequel on faisait de la (très bonne) musique surtout avec les mains et les pieds (et la bouche un peu aussi):

Vous me direz que ce que je viens de faire s’apparente à une forme de suicide commercial: vous envoyer lire d’autres que moi, allons… Il n’empêche, je prends le risque; allez-y voir, ça vaut la peine.

 

 

Le coin de la honte et de l’auto-promo: si vous ne souhaitez plus me lire, vous serez peut-être tentés de m’écouter. Ça tombe bien, je viens de sortir, ce 20 février sur le label lausannois Dead Vox, le premier album de mon projet solo Hundschopf. Il s’appelle Deleatur, il est disponible en téléchargement payant, sur CD et dans quelque temps en vinyle. Vous y entendrez des trompettes, des bruits, une prière à Shiva, et plein de mes manies sonores. Pour plus d’informations, rendez vous sur la page Bandcamp de Dead Vox (ici).

 

 

Si j’étais chez vous, je partirais:

-> A Genève (Audio Club, ve 21 février), pour y écouter Mimetic. Une techno à la fois claire, verreuse et brute.

-> A Genève encore (Duplex/Walden, même soir) pour une soirée organisée par Bisque et centrée sur des synthétiseurs sombres et des rythmes au couteau. Au menu: Rivière de Corps, Leroy Se Meurt, et Sacrifice seul.

-> A Neuchâtel (Queen Kong Club, même soir) pour y écouter Amami, superbe odyssée afro-dub – écoutez leur album Giant (Bongo Joe, 2019), ça transporte.

-> A Fribourg (Tour vagabonde, sa 22), pour y écouter Derya Yıldırım. Elle joue du baglama (un luth turc), et c’est de toute beauté.

-> A Genève (Le Zoo, même jour) pour y écouter Manu Le Malin. Légende s’il en est de la scène hardcore (on parle de techno) française. Ça va taper.

-> A Martigny (Caves du Manoir, même jour) pour y écouter Hey Satan, trio de stoner aux compositions félines et musculeuses.

-> A Vevey (Studio 603, di 23) pour y écouter Molly, très bel exemple de pop planante, voire carrément extatique.

-> A Bâle (Wurm, même jour) pour y écouter Pl^~te- (electronica tubulaire) et HJM: de belles suites d’harmonies électroniques qui se déphasent petit à petit (en général, on dit qu’elles «glitchent»).

-> A Lausanne (Le Bourg, me 26) pour y écouter Jean-Luc Bideau improviser des poèmes. Le tout dans une soirée organisée par la très intéressante association Poï, porte-flambeaux de la scène de la poésie concrète.

-> A Lausanne encore (Le Romandie, même soir), pour y écouter Louis Jucker & Coilguns jouer Kråkeslottet, l’album que Jucker avait sorti en mars dernier chez Hummus. Un très bel exercice de saignements chantés.

-> A Genève (Cave 12, même soir) pour y écouter Russell Haswell (un brutaliste qui vous fait danser en fracturant des ondes) et Bruce Gilbert: on a là un des membres fondateurs de Wire (LE groupe de punk d’avant-garde), qui a aujourd’hui muté en créateur de paysages électroniques distendus.

-> A Genève (Duplex/Walden, je 27, dans le cadre d’une soirée Ondulor) pour y écouter Dave Phillips, un sidérant créateur d’ambiances de cauchemar, sombrement animales. On pourra le réécouter le samedi 29 à la Librairie Humus, à Lausanne.

-> A Genève encore (Le Rez, même soir) pour y écouter Le Syndicat Electronique (un synth punk déglingué) et Techno Thriller, un duo belge qui montre de réelles accointances avec les premiers temps de la musique industrielle (pensez à Throbbing Gristle).

-> A Genève toujours (Le Zoo, ve 28) pour y écouter Egyptian Lover, une merveille d’electro old school tout en rythmes carrés et en propagande relaxée au vocoder.

-> A Genève encore et encore (Cave 12, ve 28) pour y écouter Massicot vernir son nouvel album, Kratt (Bongo Joe). Simone Aubert, Colline Grosjean et Mara Krastina déplacent d’incroyables blocs sur un fond de krautrock tropicalisé.

-> A Genève encore et toujours (Fonderie Kugler, du 28 février au 1er mars) pour assister au Mikrokosm Festival, principalement axé sur des musiques électroniques qui rentrent dedans (Parallx, Nh, Dynamic Range).

-> A Lausanne (Cylure Binchroom, sa 29) pour y écouter Horselove. Ouille, c’est encore de l’auto-promo: il s’agit là d’un duo de pousse-disque dans lequel je m’illustre avec la talentueuse Nathalie Imhof. On essaye de faire danser les gens avec des choses pas forcément joyeuses.

-> A Genève (La Gravière, même jour) pour y écouter Samuel Kerridge, une des très belles signatures du label Downwards, un expert en techno qui martèle depuis les abysses.

-> A Montreux (Décal’quai, même jour) pour y écouter Sinner DC vernir son nouvel album, If I Could Only Hear The Sound Of The Waves Again (Mental Groove). On n’a pu en entendre que quelques notes teasées, mais on sait que leur électronisme solaire enveloppe du premier coup.

-> A Genève (Cave 12, di 1er mars) pour y écouter Joshua Abrams & Natural Information Society: une musique monde – aussi cosmique, répétitive et inventive qu’un bœuf gnawa dans un club de jazz de Düsseldorf.

-> A Berne (Dampfzentrale, lu 2) pour y écouter l’Ensemble Proton, une des meilleures formations de musique contemporaine en Suisse, avec des œuvres de Jonah Haven, Nicolas Roulive, ou Alex Taylor.

-> A Montreux (Décal’quai, je 6) pour y écouter Tobias Preisig, très bel explorateur du violon et du synthétiseur Moog. Mon collègue Arnaud Robert en parlait merveilleusement bien dans Le Temps il y a quelques jours (ici).

Faire du neuf avec une vielle

Pour une fois, je dois vous faire un papier ethno- et autocentré: la mise en perspective part de moi – Suisse, 47 ans (oui, je sais, on ne demande jamais son âge à une dame). Elle se développe à partir de maintenant (2020), et postule une notion de progrès – mais dans son sens originel de développement temporel, et non de gain qualitatif. Bref, ce papier risque de contenir des indélicatesses, peut-être des impérialismes: j’essayerai de les réduire au maximum, mes excuses pour ceux qui auront résisté.

Si je mets autant de gants, c’est parce que le sujet dont je vais parler est aussi délicat à traiter que la découverte, par un sénateur républicain climatosceptique, d’une nouvelle souche de coronavirus en plein milieu d’une centrale nucléaire en cours de démantèlement: je vais parler de la réinterprétation contemporaine des folklores. Pourquoi c’est un piège? Parce que la notion de folklore est instable (quoi que Bakhtine en ait écrit, culture populaire et culture des élites ne s’opposent pas terme à terme); parce qu’il faut toujours résister à la condescendance face aux traditions des autres; parce que ce n’était pas forcément moins bien avant, ni mieux maintenant d’ailleurs; et parce que ce qui me paraît lointain (dans l’espace et/ou dans le temps) ne le sera pas pour quelqu’un d’autre.

Ces cautèles mises, on peut essayer de se faire plaisir. Et aussi se poser plusieurs questions: comment et pourquoi modernise-t-on les formes culturelles (ici: musicales) traditionnelles? A la question du pourquoi, on pourra laisser répondre (c’était en octobre passé, au webzine français Le Temps Machine) les membres du collectif La Nòvia, que l’on présente souvent comme des rénovateurs des modes musicaux anciens du Massif central: «Qu’est-ce qui est plus traditionnel, une musique expérimentale ou une musique dite traditionnelle? Et inversement, qu’est-ce qui est plus expérimental? Quelle musique n’est pas expérimentale en fait?» Bref, ils répondent à une question par une autre. Ce n’est pas embêtant, c’est même efficace: la musique traditionnelle est peut-être une catégorie ethnomusicologique, mais c’est surtout une forme qui demande sans cesse qu’on la (re-)mette en mouvement. Dvořák ne l’aurait pas forcément dit autrement.

Passons du pourquoi au comment. Pour donner une mutation à une tradition ancrée, on a plusieurs recettes: on peut se focaliser sur un point particulier d’un mode ancien, et le développer comme une obsession ; on peut mélanger de l’ancien à quelque chose de neuf; on peut interpréter une vieillerie avec un instrument contemporain; on peut prendre un vieil instrument, et lui faire jouer des choses nouvelles.

Prenez par exemple La Nòvia. C’est un collectif lâche, fluide, aux hypostases en grenaille – des propositions centrales comme Toad, Jéricho, Faune, puis d’autres groupes davantage périphériques, comme France (Yann Gourdon, Jérémie Sauvage, Mathieu Tilly), ou jusqu’au trio franco-genevois La Tène (Cyril Bondi, Laurent Peter, Alexis Degrenier). On retrouve chez eux des instruments anciens (vielle à roue, cornemuse, chabrette, tambourin), à moitié oubliés pour certains d’entre eux, mais aussi des choses plus modernes (guitare électrique, batterie). Ils décortiquent les structures des musiques anciennes (avec, c’est vrai, un indéniable tropisme auvergnat) et les reconfigurent, souvent en en accentuant tel ou tel caractère. La répétitivité, le tournoiement, par exemple. Regardez ce concert que France donnait en 2016 au Centre Pompidou: c’est un exemple de montée au Golgotha.

Sortir des vieux instruments de la naphtaline. On a aussi fait ça ici: rappelez-vous de Stimmhorn, le duo de Christian Zehnder et Balthasar Streiff. Eux, c’étaient le cor des Alpes et le yodel qu’ils tordaient – et c’est toujours aussi énergique:

Les exemples de ce type de travail sont nombreux. Je vous en donne encore un, qui m’a récemment tapé dans l’oreille. Voici Seungmin Cha au daegeum, une flûte coréenne – on a ici «Overdoser», un titre extrait de son dernier album, Nuunmuun (Tonal Unity, 2019):

On peut renverser le processus. Dépoussiérer, non pas un instrument, mais un style – et par exemple en le transposant dans une nouvelle instrumentation. Les musiques plus ou moins festives du pourtour méditerranéen y ont beaucoup fait recours ces dernières années – souvenez-vous par exemple de la manière dont Omar Souleyman (pour citer quelqu’un de connu) a revitalisé le dabke, cette danse folklorique du Levant, à grands coups de synthétiseurs hirsutes*:

Retournons en Asie, mais cette fois-ci du côté de Java. Rully Shabara et Wukir Suryadi y ont fondé en 2010 le duo Senyawa. On entre avec eux dans d’autres techniques de mélange, qui sont plutôt de l’ordre de l’entremêlement de registres, d’ambiances: Shabara et Suryadi construisent leurs propres instruments (d’effrayants hybrides amplifiés de bambou, de cordes métalliques et de peaux d’animaux) pour recontextualiser certains éléments des musiques traditionnelles indonésiennes en une espèce de lent sabbat abyssal, guttural, parfaitement à sa place aux côtés des plus fuligineuses productions de drone metal. Ecoutez par exemple ce magnifique «Tanggalkan Di Dunia (Undo The World)», sur leur album Sujud (Sublime Frequencies, 2018).

L’hybridation peut être quelques fois plus explicite. Prenez par exemple, pour revenir vers chez nous, le cas du projet Zeal and Ardor, du Bâlois Manuel Gagneux. Lui, ce sont les chants des esclaves du coton qu’il exhume, en les mélangeant aux schémas du black metal. L’alliage avait tout pour être improbable, tant ses constituants paraissent éloignés les uns des autres, mais il est superbe dans son étrangeté:

Et sinon, il peut exister des choses passablement horrifiantes:

*Dans ce rayon précis, je ne saurais que trop conseiller de tourner le regard vers les soirées organisées par le collectif genevois Bisque. Elles ont tout pour renverser.

 

Si j’étais chez vous, je partirais:

> A Bâle (Wurm, me 12) pour y écouter Sourdurent, étonnant mélange entre expérimentations et traditions musicales occitanes. On pourra également les écouter le lendemain au Bourg de Lausanne.

-> A Genève (Cave 12, même soir) pour y écouter ARLT, combo de chansons bricolées et bruitistes dans lequel on retrouve, entre autres, Eloïse Decazes et Clément Vercelleto, d’Orgue Agnès.

-> A Bienne (Lokal-Int, je 13) pour y écouter Juliette Volcler. Cette chercheuse et essayiste française, auteure entre autres de Le son comme arme, les usages policiers et militaires du son (La Découverte, 2011), proposera un parcours commenté sur la thématique des «Barrières sonores dans l’espace public».

-> A Martigny (Caves du Manoir, même jour), pour y écouter Herod, un bel exemple de metal lourd et articulé. Leur Sombre Dessein (Pelagic Records, 2019) reste une claque. On pourra les réécouter le lendemain au SAS de Delémont.

-> A Yverdon (Librairie L’Etage, même jour) pour y écouter Matthieu Mégevand lisant son dernier livre, Lautrec, avec une mise en musique d’Emilie Zoé.

-> A Genève (Alhambar, même jour, dans le cadre d’Antigel) pour y écouter Jeff Mills et Tony Allen. Le premier est le pape incontesté de la techno de Detroit, le second, derrière sa batterie, inventa l’afrobeat avec Fela : c’est un mariage de légendes. On notera que la première partie sera assurée par Amami, superbe odyssée afro-dub – écoutez leur album Giant (Bongo Joe, 2019), ça transporte. On pourra réécouter ces derniers le ve 21 à la Case à Chocs de Neuchâtel.

-> A Berne (Dampfzentrale, même soir) pour y écouter Bit-Tuner y présenter EXO, son nouvel album publié chez -OUS. Une belle merveille d’electronica élégiaque.

-> A Genève (Caserne des Vernets, ve 14, dans le cadre d’Antigel) pour y écouter Helena Hauff, de l’electro faussement old school et carrée bien comme il faut.

-> A Lausanne (D ! Club, même soir), pour y écouter Recondite. Une techno léchée, aux sonorités souvent tubulaires.

-> A Porrentruy (Le Sauvage, même soir) pour y écouter les détournements de caisse claire de Pascal Lopinat et le hip hop (au sens que Pierre Schaeffer donnait à ce terme) d’Abstral Compost.

-> A Genève (Cave 12, di 16) pour écouter Joke Lanz & Jonas Kocher: le premier brutalisera des platines, le second sera à l’accordéon, on peut attendre beaucoup de choses de cette rencontre surréaliste.

-> A Genève (Cave 12 toujours, me 19), pour y écouter la première création commune de Thomas Ankersmit (un homme qui en sait passablement en matière de déflagrations) et des solistes de l’Ensemble Contrechamps.

-> A Genève encore (Le Zoo, je 20) pour y écouter Subhead, l’un des grands maîtres incontestés de la techno déviante de Brighton. On notera qu’il sera accompagné d’une équipe de Jurassiens membres de la fameuse écurie Mercurochrome : Nino Fight, Darko Stronqvist et Spin-L.

-> A Genève encore, bis (Audio Club, ve 21), pour y écouter Mimetic. Une techno à la fois claire, verreuse et brute.

-> A Genève encore et encore (Duplex/Walden, même soir) pour une soirée organisée par Bisque et centrée sur des synthétiseurs sombres et des rythmes au couteau. Au menu : Rivière de Corps, Leroy Se Meurt, et Sacrifice seul.

-> A Fribourg (Tour vagabonde, sa 22), pour y écouter Derya Yıldırım. Elle joue du baglama (un luth turc), et c’est de toute beauté.

-> A Genève (Le Zoo, même jour) pour y écouter Manu Le Malin. Légende s’il en est de la scène hardcore (on parle de techno) française. Ça va taper.

-> A Martigny (Caves du Manoir, même jour) pour y écouter Hey Satan, trio de stoner aux compositions félines et musculeuses.

-> A Vevey (Studio 603, di 23) pour y écouter Molly, très bel exemple de pop planante, voire carrément extatique.

Hantons en chœur

On ne s’ennuie pas, au royaume des ombres. S’il faut en croire Epistémon (c’est un ami de Pantagruel, auquel Rabelais a fait faire un aller retour aux enfers), on peut voir là-bas Alexandre le Grand réparer de vieilles chaussures (surtout celles de Diogène), Lancelot du Lac écorcher des chevaux morts, Cléopâtre vendre des légumes (principalement des oignons), ou Néron jouer de la vielle – mais pas chanter, peut-être parce que Suétone, déjà, disait de l’empereur qu’il avait «la voix faible et sourde».

Néron n’est pas le seul musicien de l’au-delà. Les rives du Styx sont peuplées de compositeurs décédés. Et certains sont très occupés à épaissir le répertoire qu’ils avaient construit de leur vivant. Tenez, prenez Liszt. Vous pensiez qu’il avait définitivement refermé son clavier un beau jour de juillet 1886 à Bayreuth ? Vous et moi peut-être, mais pas la pianiste Rosemary Brown (1916-2001), à qui il dicta toute une série de pièces inédites, comme cette Grübelei («rumination»), nuitamment transmise par delà les niveaux de réalité en 1969:

Rosemary Brown avait toute une série de correspondants d’outre-tombe: Liszt (qui fut le premier à la contacter), mais aussi Brahms, Bach, Rachmaninoff, Schubert, Grieg, Beethoven (qui lui dicta deux symphonies tout de même), Debussy, Schumann… Rosemary Brown est une stakhanoviste de la médiumnité au piano: en six ans, elle aurait retranscrit à peu près 400 pièces fraichement composées par des morts. Elle explique son étonnant parcours dans cette longue interview filmée en 1976:

Mme Brown n’est pas la seule musicienne à entendre les notes des défunts. Prenez par exemple le violoniste Florizel von Reuter (1890-1985), formé au Conservatoire de Genève. Dans le livre qu’il publia en 1928 (The Psychic Experiences of a Musician), il explique qu’il recevait des messages (épelés à l’envers sur le Ouija que détenait sa mère spirite) de Rimsky-Korsakov (mort en 1908), de Tartini (mort en 1770) ou de Paganini (mort en 1840) – lequel Paganini lui souffla même un doigté tout à fait novateur pour interpréter au mieux les Etudes les plus difficiles. Après Florizel von Reuter, voici Clifford Enticknap, qui expliqua être le canal par lequel Haendel communiquait de nouvelles créations à l’humanité – on notera qu’Enticknap explique avoir fait la connaissance de Haendel sur l’astéroïde Atlantis, où le grand compositeur baroque enseignait la musique sous le nom de Joseph Arkos. Et voici enfin Kathrin Harms. Cette pianiste danoise, c’est Chopin qui la visitait avec toute une série de pièces inédites – Chopin qui, précise Kathrin Harms, est actuellement l’un des musiciens les plus célèbres de la planète Vénus (les virtuoses décédés ont décidément la bougeotte):

Entendre la voix et la musique des morts. Faire revenir les morts, ou au moins les appeler*. Apprendre des morts. Ouvrir un vasistas sur l’au-delà. Plus ou moins métaphoriquement, la musique a toujours entretenu un lien avec les résurrections plus ou moins partielles. Une partition, c’est déjà une forme d’invocation. Et depuis que l’on peut conserver et reproduire le son (c’est-à-dire depuis l’invention, en 1857 par Édouard-Léon Scott de Martinville, du phonautographe), les rouleaux de cire et les fichiers AIFF renferment des légions de Lazare.

Aujourd’hui, on fait rejouer les morts – cf. les concerts par hologramme interposé (Tupac Shakur, Amy Winehouse, Jean-Luc Mélenchon, Maria Callas, Michael Jackson…). Les fantômes hantent les vomitoires du streaming. Et puis, je ne voudrais pas faire mon malin, mais les DJ utilisent des platines. Qu’on appelle en anglais des turntables. Esprit de David Guetta, es-tu là?

Je me moque, je me moque. Pourtant, une chose me semble assez sûre: on est, en 2020, toujours autant fasciné par les spectres – et en particulier par leur musique. Mais c’est peut-être l’objet de cette fascination, ou la manière de le considérer, qui s’est modifiée. Je ne saurais expliquer comment avec exactitude, mais je peux peut-être donner quelques images pour esquisser mon intuition. Remémorez-vous Kaïro (2001), ce fantastique film d’horreur de Kyioshi Kurosawa. Pitch (très) général : des fantômes cherchent à entrer en contact avec les vivants par le biais d’Internet. Vous souvenez-vous du grain (d’image et de voix) de ces esprits frappeurs du modem? Il y a du grésillement, quelque chose qui ressemble à un phénomène de réduction de la fréquence d’échantillonnage (c’est ce qu’on appelle en gros du downsampling, ou bitcrushing). Bref, la mort est exprimée par une onde sonore particulière: quelque chose qui ressemble à la dégradation, aux couches de poussière qui s’accumulent. On évoque la mort par une métaphore du temps qui passe: c’est, quelque part, la remettre en mouvement. On place un son fiévreux pour dire la rigor mortis; on troque le cadavre pour la dynamique du souvenir.

Je ne saurais dire si ce mouvement permet d’apprivoiser la mort ou s’il ne fait que la repousser encore un peu plus à l’écart. Mais il permet d’ouvrir un champ poétique (et quelques fois conceptuel**) dans lequel l’au-delà est débarrassé de la part la plus frontale de sa religiosité: les fantômes chantent, mais uniquement dans notre mémoire, et seulement parce que l’on veut bien se souvenir plus ou moins d’eux. Pour le dire autrement: on peut considérer le rapport aux spectres sous l’angle des contextes historiques, et en faire une matière à expression artistique.

Et à quoi ressemblent ces chants ? On peut tout d’abord les considérer sous l’angle documentaire. Vous pouvez vous référer aux témoignages du parapsychologue letton Konstantin Raudive (j’en parlais dans un précédent post, ici). Mais vous trouverez une bonne entrée en matière (quoique plus large, puisqu’elle prend aussi en compte les phénomènes dits de possession démoniaque) dans Spectra Ex Machina: a Sound Anthology of Occult Phenomena (1920-2017, Vol.1), double LP sorti par le label belge Sub Rosa (il est malheureusement déjà épuisé, mais n’hésitez pas à chiner). Cette collection d’enregistrements de séances de spiritisme ou d’exorcisme (comme celles auxquelles fut soumise, jusqu’à sa mort, l’infortunée – je dis ceci sans ironie aucune – Annelies Michel) vous fera certainement dresser le poil, mais elle est passionnante.

En matière de création, l’occulte est bien entendu, un carburant fameux des musiques à guitares dures. Vous qui me lisez et qui aviez 18 ans en 1971, vous vous êtes certainement amusé à passer à l’envers le «Stairway to Heaven» de Led Zeppelin pour y découvrir un message satanique. Cinquante ans plus tard, l’ésotérisme de forgeron a pris des formes plus différenciées : on pourrait par exemple vous diriger vers Sunn O))), bien sûr, mais aussi vers les Français d’Aluk Todolo – leur Occult Rock (Norma Evangelium Diaboli, 2012) est une référence en la matière – ou vers les disques de Dylan Carlson (le guitariste de Earth), et par exemple son La Strega And The Cunning Man In The Smoke (Latitudes, 2012).

L’ésotérisme noir a aussi servi de terreau à toute une série d’artistes (principalement britanniques) issus de la matrice Psychic TV (un collectif d’art post-industriel fondé par Genesis P-Orridge en 1981): on pense à des groupes comme Coil, Current 93, Nurse With Wound, et à des personnes comme David Tibet, Jhonn Balance, Peter «Sleazy» Christopherson ou Steven Stapleton. Des allumés extrêmement intéressants.

Le goût du spectral est étendu. Plus près de nous, on pourrait citer l’art du Jurassien Augustin Rebetez, et plus particulièrement sa part musicale, telle qu’on peut la découvrir dans Chruch, le projet qu’il mène avec Pascal Lopinat. Regardez et écoutez ci-après «Aux couteaux», extrait de leur album Le Corps du triste (Jelodanti, 2019). L’anagramme et le calembour indiquent une posture ironique; le son et l’image cultivent des teintes blafardes, comme entraperçues à travers un mur semi-permanent: il y a là du fantôme de fête froide.

On peut même faire du fantôme un objet auto-référentiel. Ou pour le dire en français: on peut imaginer une musique dans laquelle l’argument spectral est incarné par la musique elle-même. C’est le principe de ce que l’on appelle «hauntology». Le terme d’«hantologie» est dû à Derrida, mais c’est un quarteron de journalistes anglais (Mark Fisher, Simon Reynolds, Adam Harper, Ken Hollings) qui l’ont appliqué à la musique pour décrire des œuvres qui utilisent des enregistrements anciens comme matière première, et les retravaillent pour donner une musique en forme de Janus, à cheval sur les lignes du temps. Allez jeter une oreille aux productions d’un des labels phare du genre, Ghost Box (comme quoi), et écoutez ce que font Belbury Poly, The Advisory Circle, ou encore Pye Corner Audio. Vous connaissez l’expression «ghost in the machine»?

Sur ce, je vous laisse, j’ai un appel en absence de Josquin des Prés. Je vais pas le faire attendre mille ans.

* C’est le principe du nécrophone, auquel Thomas Edison avait réfléchi de longues années, sans parvenir à construire cet appareil censé pouvoir entrer en contact avec la zone, située vers l’aire de Broca, qu’Edison supposait être le siège de l’âme. Ah et tiens, par un de ces hasards comme il en existe peu, The Necrophone Sessions est justement le titre d’un disque à paraître prochainement de Hemlock Smith (Michael Frei) et Les Poissons Autistes (Stéphane Babey et moi-même). Vous pouvez en écouter un extrait ici.
** C’est par exemple ce que firent, en 2004, Mike Kelley et Robin Rimbaud (alias Scanner), en allant promener leurs enregistreurs dans plusieurs lieux célèbres des coteries spirites parisiennes : les domiciles de Lautréamont, Tristan Tzara, Serge Gainsbourg, la tombe de Jim Morrisson. Le résultat est à découvrir sur le disque
Esprits de Paris, sorti chez Compound Annex.

Si j’étais chez vous, je partirais :

-> A Genève (Caserne des Vernets, sa 1er février, dans le cadre d’Antigel), pour y écouter DJ Nigga Fox, un des piliers de la scène électronique lisboète. Tout ce qu’il faut pour danser comme un tigre.

-> A Lausanne (Le Bourg, di 2), pour y écouter Goat, quatuor japonais de rock répétitif. Mais «répétitif» est ici bien réducteur: ces Nippons ont un ADN de Remington et leur musique se scinde en incroyables micro-rythmes.

-> A Genève (Plateforme des Eaux-Vives, même jour), pour y écouter Coilguns, furie métallique en forme de sabbat délavé emmené par Louis Jucker. Je vous en parlerai bientôt plus longuement dans Le Temps.

-> A Genève toujours (Cave 12, même soir), pour y écouter Xylouris / White. Un luthiste crétois, un batteur australien, et pas une feuille de papier à cigarettes entre les deux lorsqu’il s’agit de faire rugir le fond des musiques du vieil Occident. J’en parlais ici dans Le Temps.

> A Genève toujours (L’Ecurie, je 6), pour y écouter, dans le cadre d’une soirée de soutien au DAF Festival, Les Morts vont bien, chouette petit duo français qu’on rangera dans un rayon post-industriel répétitif.

> A Yverdon-les-Bains (Amalgame, ve 7), pour y écouter Frustration, post-punk français tout en tension et en urgence. Leur dernier album, So Cold Streams, sorti en octobre chez Born Bad, est une pure merveille.

> A Genève (Caserne des Vernets, ve 7, dans le cadre d’Antigel), pour y écouter Perc et Ansome, deux très grands maîtres de cette techno londonienne qui sait taper comme elle doit : fort. On ne saurait trop conseiller l’album (Hounds of the Harbor) que le second vient de publier sur le label (Perctrax) du premier: c’est une démonstration de propulsion. Et l’on ajoutera que Perc se produira le lendemain (sa 8) au Dachstock de Berne.

> A Bâle (Elysia, sa 8), pour y écouter DJ Sprinkles. Celui que l’on connaissait avant surtout sous le nom de Terre Thaemlitz met l’accent sur une forme de résurgence de la deep house, avec un sens certain de l’ancrage des basses.

> A Genève (Cave 12, di 9), pour y écouter Officine, trio de brutalistes français experts en une forme de rock rupestre, puissant, donné à coups de marteau. On y entendra du même coup le projet «one DIY drum» de Pascal Lopinat et le hip hop plombé de Cyrus Dufoy. On ajoutera que Lopinat jouera également le ve 14 à la Galerie du Sauvage, à Porrentruy.

> A Bâle (Wurm, me 12) pour y écouter Sourdurent, étonnant mélange entre expérimentations et traditions musicales occitanes. On pourra également les écouter le lendemain au Bourg de Lausanne.

Reprisé comme une vieille chansonnette

Jouer la musique d’un autre, ça peut vouloir dire deux choses (en gros). Dans le domaine qu’on appelle généralement la «musique classique», c’est le lot commun d’un instrumentiste appelé à représenter telle ou telle pièce de tel ou tel compositeur. Dans le domaine qu’on appelle généralement les «musiques actuelles», c’est autre chose: on appelle ça une reprise, ou une cover. Ces différences dans les modalités d’emprunt posent plusieurs questions : sur le statut de la composition (entre la supposée solitude d’un Mahler et la supposée collectivisation de la création dans un groupe); sur le statut de l’œuvre (dans quelle mesure, selon les champs culturels, les procédés d’appropriation peuvent-ils se déployer?). Si l’on ressert la focale sur les musiques actuelles, on peut aussi ouvrir l’interrogation suivante : pourquoi et comment un groupe (ou un musicien) reprend-il le titre d’un autre groupe (ou d’un autre musicien)?

Il existe bien entendu une troisième question, c’est celle du «MAIS POURQUOI BON DIEU?!?!?» On la règle tout de suite:

Vous avez survécu? On continue*.

La page Wikipedia consacrée à la cover comme activité musicale partage un intéressant sondage, réalisé par le magazine Rolling Stone au début de cette décennie, qui indique quelles chansons ont été le plus reprises dans l’histoire des musiques actuelles. Le palmarès est le suivant: «Yesterday», des Beatles, puis «Georgia on my Mind» (Hoagy Carmichael en 1930, et ensuite Ray Charles et plein d’autres), puis «Comme d’habitude» de Claude François – j’avoue, ça n’étonnera pas grand monde, un certain penchant pour ce que Sid Vicious a fait de cette dernière:

Qu’est-ce que ça nous dit? Ça nous dit que plus une chanson est connue, plus elle a de chances d’être reprise. Cela nous dit autre chose aussi: qu’une chanson doit exister pour pouvoir être reprise. Ne rigolez pas bêtement: je suis sûr d’avoir vu passer un jour un disque conceptuel de covers de chanson qui n’existent pas.

La reprise, c’est donc, souvent, une forme d’hommage. C’est une manière de dire, en le rejouant, que l’on a aimé tel ou tel titre, qu’il a, ou a eu, son importance (dans ma propre vie et/ou dans ma pratique musicale). L’hommage peut quelques fois être tout à fait oblique, on est alors dans le cadre du pastiche à visée parodique. Je vous en parlais la semaine passée (ici): ce type de pastiche est un des ressorts de l’humour en musique. Et je remarque (pour ouvrir une parenthèse) que j’avais omis l’un des plus intéressants exercices en la matière: une transcription en mode majeur du «South of Heaven» de Slayer (les vrais papes, depuis les années 80, du metal). Voici la version originale:

Et voici la transcription:

Mais revenons à nos moutons. La reprise est en général un révolver à un coup: on en glisse une dans un disque, à la fois pour faire un clin d’œil et dire merci. Mais ça peut aussi être une entreprise beaucoup plus systématique: des groupes font l’entier de leur carrière en en jouant d’autres – c’est le cas de Brit Floyd, un groupe de Liverpool qui, depuis 2011, rejoue du Pink Floyd de scène en scène. Ça peut être dangereux, mais «Pink Floyd a salué la qualité de notre show!», disait Damian Darlington, le patron des Brit, dans un entretien à Ouest France avant un concert au Zénith de Caen en 2012.

Autre exemple: les disques dits «tribute» font reprendre plusieurs titres d’un groupe par une série d’autres. Avec quelques fois de vraies réussites: en 1992, le label Alternative Tentacles fait de sa centième livraison un hommage aux Dead Kennedys, les princes du punk mondial. Une sorte d’auto-hommage à vrai dire (Alternative Tentacles avait été fondé par les Dead Kennedys en 1979), mais rempli de merveilles, comme cette reprise de «California über Alles» par Disposable Heroes of Hiphoprisy:

Plus près de nous, le magazine américain CVLT Nation s’est fait une spécialité de ce genre de travaux avec sa série des CVLT Nation Sessions, qui ont passé en mode hommage toute une escouade d’albums majeurs de la contre-culture: My War de Black Flag, Closer de Joy Division, Walk Among Us des Misfits, ou Streetcleaner de Godflesh**. Tiens, à propos de Godflesh: ces pionniers britanniques de ce que l’on appelle le metal industriel ont eu droit à une ribambelle d’hommages. Pour le plaisir, voici une compilation intitulée Fathers of our Flesh (Fobofile, 2014), qui s’ouvre avec une magnifique reprise (par les Genevois de Knut et Franz Treichler, chanteur des Young Gods, c’est du local) de «Merciless»:

Si le «pourquoi» de la reprise est à comprendre en termes d’hommage, son «comment» est à évaluer sous les espèces d’une alchimie qui mêle le respect à la liberté. A mon humble avis, faire une reprise qui colle parfaitement au morceau que l’on reprend ne représente aucun intérêt. C’est dans la distance et l’estime que naissent les belles choses – parce qu’elles résultent d’un processus de création, et non d’un travail de singe. En voici quelques exemples, choisis en toute subjectivité.

L’une des manières les plus évidentes (et les plus efficaces si elle est réussie) de se distancer d’un morceau source est de le transposer volontairement dans un autre genre. Les Français de Nouvelle Vague s’en étaient fait une spécialité, avec succès à mon sens. Comme lorsqu’il s’agissait de rendre en bossa nova la mélancolie écliptique du «Love Will Tear Us Apart» de Joy Division. Voici, pour mémoire, la VO:

Et voici le travail de Nouvelle Vague:

Johnny Cash, dans sa série des American Recordings, s’était aussi aventuré très intelligemment dans ce domaine. Passés à sa râpe, Depeche Mode ou Nick Cave en prenaient en sacré coup. Et que dire de cette magnifique reprise du Hurt de Nine Inch Nails? Voici le morceau original:

Et voici ce qu’en fait Johnny Cash:

Dans le même ordre d’idées, j’avoue un certain goût pour la mariachisation que Willy Deville avait à l’époque faite du «Hey Joe» de Jimi Hendrix, qui lui-même l’avait chipé à on ne sait trop qui (la bataille auctoriale fait encore rage de nos jours…):

Mais on peut aller au delà du terme à terme, du plaquage stylistique. Développer des idées qui viennent d’on ne sait trop où, retourner une musique comme une vielle chaussette pour en faire quelque chose de totalement neuf. Je vous donne trois derniers exemples d’élongation maximale.

En 1997, le saxophoniste américain John Zorn consacre un volume de sa série Great Jewish Music à Serge Gainsbourg. Pour ce faire, il invite toute une série de ses amis et collègues de la scène d’avant-garde new yorkaise (Mike Patton, Fred Frith, Marc Ribot, Ikue Mori, etc.) à en reprendre certains titres. C’est une étrange explosion: Gainsbourg est atomisé façon puzzle, mais reconnaissable malgré toutes les libertés. Ecoutez par exemple ce qu’Eszter Balint faisait d’«Un poison violent, c’est ça l’amour». Voici la VO:

Voici la reconstruction:

J’avoue qu’avant d’être transfigurée par John Zorn et ses amis, cette veille baderne de Gainsbourg m’intéressait assez peu. Ce n’était plus la même chose après ce disque.

Deuxième exemple. Je vous parlais plus haut de Godflesh. Une musique qu’on dira (c’est une litote), écrasante. Je vous présente maintenant Mark Kozelek, le plus brillant grognon de la scène néo-folk américaine. Par un accident sublime, Kozelek entre en contact avec Justin Broadrick, le patron de Godflesh, et décide de reprendre Like Rats, l’un des titres du duo anglais. Le résultat? On est passé des coups de pelleteuse à une sorte d’hypnose fluide. Voici la VO:

Voici la reconstruction de Kozelek:

Un dernier exemple. Vous avez peut-être entendu parler d’un antique groupe de heavy metal britannique du nom de Venom. En toute honnêteté, on n’a jamais pu savoir s’ils étaient de véritables rigolos ou non. Mais il faut avouer qu’ils ont composé, en 1982, un titre qui a fait date: «Black Metal» (morceau qui a d’ailleurs donné son nom au genre musical qui allait naître quelques années plus tard). On va dire qu’il s’agit ici d’un exemple de rock, euh… rupestre. Mais ce n’était pas pour décourager notre compatriote Beat Zeller, alias Reverend Beat-Man. Bien des années plus tard, le Bernois a décortiqué le brouet de Venom pour en faire un blues au charbon du plus bel effet. Voici la VO:

Et voici ce qu’en a fait le révérend:

Une dernière pour la route?

* Je me moque, je me moque, mais je peux aussi m’autoflageller. Souvenir personnel: lors d’un concert de Hemlock Smith et Les Poissons Autistes dans une petite salle en ville de Berne il y a quelques années, Michael Frei, Stéphane Babey et moi-même avions décidé de faire une reprise de «The Eternal», très beau titre de Joy Division. Je tenais la basse. La ligne de basse de «The Eternal» n’est pas très compliquée. Mais au moment de me lancer, j’ai fait l’exploit de m’atomiser le coude droit dans un piano imprudemment posé à côté de moi (cette salle était vraiment petite). Ça a donné une version très doloriste du morceau. Réjouissez-vous: Frei, Babey et moi-même sortons un nouveau disque cette année.

** Remarquons, pour être exhaustif, qu’il existe des exemples plus rares de disques intégralement repris par un seul artiste. C’est ce que firent Franck Vigroux et Matthew Bourne en 2015 avec Radioland: Radio-Activity Revisited (Leaf), qui réinterprétait l’entier de l’album homonyme de Kraftwerk:

Si j’étais chez vous, je partirais:

-> A Pully (Octogone, sa 25 et di 26), pour y écouter Hemlock Smith & le Chœur Auguste. Le projet s’appelle Building Up, c’est une vaste entreprise de ciné-concert basée sur une série de films expérimentaux échelonnés entre 1901 et 1952, c’est d’une sombre clarté et je vous en reparlerai plus en détails dans Le Temps.

-> A Genève (Cave 12, sa 25, dans le cadre du festival Antigel), pour y écouter Suzanne Ciani. La reine de la synthèse modulaire produit des paysages pulsants qu’on n’oublie pas.

-> A Lancy (Salle communale du Petit-Lancy, di 26, dans le cadre d’Antigel), pour y écouter Mario Batkovic. L’accordéoniste bernois est un passionnant rénovateur de son instrument, un bâtisseur de cathédrales sonores.

-> A Genève (Cave 12, même jour), pour y écouter Pita, alias Peter Rehberg, fondateur du label Mego et grand architecte du bruit. Ça chatouille fort, mais l’expressivité de ses pièces rugueuses est impressionnante.

-> A Fribourg (Nouveau Monde, ve 31), pour y écouter Louis Jucker & Coilguns jouer Kråkeslottet, l’album que Jucker avait sorti en mars dernier. Un très bel exercice de saignements chantés.

-> A Genève (Caserne des Vernets, sa 1er février, dans le cadre d’Antigel), pour y écouter DJ Nigga Fox, un des piliers de la scène électronique lisboète. Tout ce qu’il faut pour danser comme un tigre.

-> A Lausanne (Le Bourg, di 2), pour y écouter Goat, quatuor japonais de rock répétitif. Mais « répétitif » est ici bien réducteur: ces nippons ont un ADN de Remington et leur musique se scinde en incroyables micro-rythmes.

-> A Genève (Cave 12, même soir), pour y écouter Xylouris / White. Un luthiste crétois, un batteur australien, et pas une feuille de papier à cigarettes entre les deux lorsqu’il s’agit de faire rugir le fond des musiques du vieil Occident. J’en parlais ici dans Le Temps.

Rigolus in musica

«Vous aimez la musique qui fait rire?» J’ai posé la question à mes deux collègues chefs d’édition du Temps. Le premier m’a répondu: «Bof, non, pas vraiment.» Et le second: «Moui, pourquoi pas?» Fort de cet échantillonnage statistique irréfutable, je me suis dit qu’il y avait un sujet à creuser.

S’il faut creuser, il faut choisir où faire le trou. Je m’explique. Quand on pense à l’humour en musique, on pense de prime abord à la chanson humoristique: «Je n’suis pas bien portant» de Gaston Ouvrard, «Aragon et Castille» de Boby Lapointe, «Ne me quitte pas» de Jacques Brel, «Félicie aussi» de Fernandel, «Always Look on the Bright Side of Life» des Monty Python, «Y en a des biens» de Didier Super ou «Le Blason du laid tétin» de Clément Marot. Je ne parlerai pas de ça ici, étant entendu que la charge humoristique de ces airs est bien plus soutenue par le texte que par la mélodie.

Je repose ma question différemment. Existe-t-il une musique (au sens instrumental du terme) qui fasse rire? On pourrait essayer de donner une réponse compliquée à cette question simple. On pourrait dire que le comique est avant tout une affaire de gestes (les clowns), de représentation (la caricature) ou de sémiotique (tiens-toi au pinceau, j’enlève l’échelle), et qu’une suite de notes contient difficilement en elle-même un éclat de rire – on ne va ressortir ni Aristote ni Bergson, mais a priori, aucun des deux ne jouait du banjo.

Cela étant, on pourrait dire aussi que la musique, comme toute autre forme d’expression, arrive très bien à actionner toute une série de ressorts du comique: la parodie, le burlesque, le grotesque, la rupture de registre, etc. Dans un article lumineux quoi que déjà ancien (c’était en 1984 dans Les Echos de Saint-Maurice, vous le trouverez ici), François Deléglise résumait assez bien le propos – en tout cas concernant ce qu’on appelle généralement la «musique classique»: «Les procédés de l’humour musical peuvent s’esquisser ainsi: le traitement burlesque d’un sujet noble comme dans Orphée aux Enfers d’Offenbach où dieux et mortels finissent par danser le cancan, la fausse note délibérée, la rupture de ton, la citation incongrue fréquente chez G. Hoffnung, le changement soudain du tempo et l’accumulation de bruitages variés en guise de commentaire au morceau dont Spike Jones est spécialiste, et bien entendu, le pastiche à intention parodique.»

Reprenons dans l’ordre, analysons de manière globale. La musique humoristique se caractériserait donc généralement par la notion de détournement – c’est plutôt attendu. Ce détournement, si on mélange un peu les catégories qu’il touche, peut être considéré (géométriquement, dira-t-on) de plusieurs manières: comme une translation (on remplace des éléments – sons ou notes – par d’autres), comme une symétrie (on met cul par dessus tête les habitudes de composition ou les attendus culturels), ou encore comme une homothétie (on pourra dire qu’il s’agit là entre autres des procédés de rabaissement, et en particulier de ce que l’on appellerait la «grande musique»).

Je crois qu’on s’est assez emmêlé dans les concepts pour le moment. Essayons plutôt de jeter une oreille sur quelques exemples de musique à faire rire (ou tout du moins considéré comme telle), et je vous laisserai me dire si votre zygomètre personnel frétille ou non.

Lisez d’abord ceci, ça vous rappellera peut-être quelques souvenirs: «[Les écoliers] juraient. C’était leur jour, leur fête des fous, leur saturnale, l’orgie annuelle de la basoche et de l’école. Pas de turpitude qui ne fût de droit ce jour-là et chose sacrée. Et puis il y avait de folles commères dans la foule, Simone Quatrelivres, Agnès la Gadine, Robine Piédebou. N’était-ce pas le moins qu’on pût jurer à son aise et maugréer un peu le nom de Dieu, un si beau jour, en si bonne compagnie de gens d’église et de filles de joie? Aussi ne s’en faisaient-ils faute; et, au milieu du brouhaha, c’était un effrayant charivari de blasphèmes et d’énormités que celui de toutes ces langues échappées, langues de clercs et d’écoliers contenues le reste de l’année par la crainte du fer chaud de saint Louis.» Vous aurez certainement reconnu les premières pages du Notre-Dame de Paris de Victor Hugo. Vous en cherchez la bande-son? En voici une possible, l’«Ite missa est» d’une messe des fous médiévale, rendue par le Berry Hayward Consort:

Qu’est-ce qu’on entend ici? Quelque chose qui ressemble à la fois à une joyeuse cacophonie, et à un concassage des modes de la musique liturgique. Faut-il y voir une sorte de rite libérateur? Il faut surtout éviter les anachronismes – on ne sait pas encore aujourd’hui dans quelle mesure exactement les fêtes des fous étaient encadrées par le clergé, on ne sait donc pas si elles sont à considérer comme de véritables débordements dionysiaques, ou comme de simples soupapes temporaires (ou entre les deux). Ce qui est par contre indéniable, c’est que la dissonance de cette pièce la singularise par rapport à une production habituelle. Ça peut faire un clin d’œil démoniaque (la musique non harmonieuse était considérée comme une marque du diable, comme l’expliquait la musicologue et historienne de l’art Laurence Wuidar dans un livre que je chroniquais ici), mais ça peut aussi être utilisé dans un but comique.

La fête des fous est ce qu’on appelle un rite d’inversion carnavalesque. Et la tentation de la cacophonie se retrouve dans d’autres objets fameux de la famille de Carnaval: les cliques ou autres Guggenmusik. J’ai parlé de «tentation» de la cacophonie. C’est volontaire: si, dans une clique, il faut jouer fort, faire cuivrer les instruments, avoir une section rythmique qui fait «poum-poum-tchaka-poum» en crevant les peaux et placer quelques fausses notes, il faut aussi savoir suivre une mélodie préétablie, et reconnaissable par le public. La preuve? J’ai fait partie pendant quelques années d’une clique de Delémont, la Jura-Simplon – du nom du restaurant, aujourd’hui disparu, dans lequel elle avait son stamm. Et que faisait-on, avant chaque Carnaval? Eh bien, on répétait. Pas trop certes, avec un verre de blanc à portée de main (certes aussi), mais on répétait quand même. Le grotesque, ça se maîtrise*.

Cette tentation de la cacophonie, on la retrouvera également chez Spike Jones – François Deléglise en parlait. Avec ses City Slickers, Spike Jones prenait un malin plaisir à massacrer les airs connus, à placer des coups de klaxons dans les bluettes. Mais écoutez bien l’un de ses travaux les plus célèbres, une hilarante parodie l’Ouverture du Guillaume Tell de Rossini. C’est non seulement un witz sonore qui a fait partie de la bande-son de mon enfance (mon père est un grand fan de Spike Jones), mais c’est surtout une merveille de placement, une dentelle rythmique aux antipodes du n’importe quoi:

Grimpons de quelques marches les escaliers du sublime (juste pour faire semblant). Ah tiens, voilà Mozart à l’étage au dessus. Connaissez-vous sa Plaisanterie musicale (Ein musikalischer Spaß, K. 522)? Ecoutez et vous entendrez: c’est étrange et énervant à la fois

Vous aussi, vous avez l’impression que Wolfgang n’était pas vraiment à son affaire quand il a écrit cette pièce? Qu’est-ce que c’est que ces motifs bateau alignés comme une brigade de pompiers? Ces idées qui ne naissent qu’à moitié? Ces fausses notes? Ces modulations aberrantes? Cet accord final qui sonne comme une chute dans l’escalier? Eh bien c’est voulu: Mozart a écrit cette pièce satirique pour moquer les compositeurs tâcherons et les exécutants bas de plafond qui l’entouraient. Il a par la même occasion inventé quelque chose de particulièrement pervers: les instrumentistes qui s’attaquent à cette pièce doivent en effet interpréter à la perfection une pièce volontairement mal écrite. Je ne sais pas pourquoi, mais ça m’a fait penser à cette performance assez parfaite de Rowan Atkinson à la cérémonie d’ouverture des JO de Londres de 2012:

On l’a vu avec Spike Jones, l’humour en musique est aussi une affaire de décontextualisation et de recontextualisation. Par exemple: placer un son incongru (qui par hypothèse ferait «pouèèèt!») à un endroit où on ne l’attendrait pas. A un niveau d’élaboration supérieur, on peut aussi parler de décontextualisation dans l’exemple de la citation incongrue de motifs musicaux. C’était par exemple le cas lorsque Ludwig von 88 (ce groupe français de punk rigolo qui sévissait dans les années 80) reprenait le «O Fortuna» du Carmina Burana de Carl Orff comme introduction de son album Houlala 2: la mission:

Montons encore d’un niveau. La citation d’un morceau entier, ça s’appelle une reprise (ou une cover, chez les anciens jeunes). Il faudra que je fasse un jour un billet sur ce que je pense de cette activité, mais il se trouve qu’elle peut aussi témoigner d’une certaine forme d’humour. Et plus précisément de deux manières. Il y a tout d’abord celle du pastiche à visée parodique: c’est le cas de tout ce qui s’entend, par exemple, dans Spinal Tap (1984), l’hilarant film de Rob Reiner dans lequel un groupe fictif de heavy metal fait toutes les choses les plus absurdes qu’on pourrait attendre de lui. Dans le même registre stylistique, on peut citer le pastiche, pour le coup tout à fait caricatural, que Bad News, en 1987, avait fait du «Bohemian Rhapsody» de Queen:

Que s’est-il passé ici? Bad News a transposé (en le hérissant d’absurdités) le propos pop romantique (au sens qu’Alphonse de Lamartine donnait à ce mot) de Queen dans quelque chose qui se rapproche du metal de sous-préfecture. On est donc passé à un type de subversion dont on peut dire, au niveau des catégories qu’il touche, qu’il se trouve à un niveau un peu supérieur encore: c’est une transposition d’un style à un autre. Vous voulez un autre exemple, qui paradoxalement part du rire pour toucher à une forme de sublime? Ecoutez cette reprise d’une des plus parfaites scies des années 80 («Life is Life», d’Opus) par Laibach, en mode musique industrielle et martelages germaniques:

Evidemment, une des plus grandes aventures de ce type de détournement fut la méthode kitsch de l’easy listening: prenez n’importe quel morceau important des musiques actuelles et transmutez-le (attention, préparez vos oreilles) en bout de caoutchouc échappé d’un ascenseur (on est d’ailleurs ici, mutatis mutandis, dans le même genre d’ambiance balourde et Sauerkraut que n’importe laquelle des musiques de film érotique composées par Gert Wilden et son orchestre dans les années 70 et 80):

J’ai lâché un mot, un peu plus haut: «kitsch». «Le kitsch ou kitch est l’accumulation et l’usage hétéroclite, dans un produit culturel, de traits considérés comme triviaux, démodés ou populaires», dit Wikipedia. Je n’aime pas particulièrement le kitsch (mais il est aussi considéré comme un vecteur de galéjades). Ou plutôt: je l’aime moins qu’il y a 30 ans (vous venez de lire ici une phrase extrêmement douloureuse). Cela dit, si l’on imagine que le kitsch peut être considéré comme une forme de coup de sac dans ce que l’on attend de la musique, il peut donner des résultats tout à fait intéressants. Vous souvenez-vous par exemple de ce trio belge qui s’appelait Les Brochettes (Zoé Jadoul, Nicolas Deschuyteneer, Frédérique Franke), et qui tournait en Europe dans les années 90? Un synthé d’enfant, une guitare qui tremblote, un micro, des idées sonores et des arrangements que l’on imaginerait n’entendre qu’entre Charleroi et Namur un jour de relâches, mais qui produisent des chansons absurdement hilarantes, comme celle-ci:

Ça ne vous fait pas rire? Attendez, voici quelques Autrichiens:

 

* Pour être tout à fait honnête, la pure cacophonie peut être drôle. Il y a bien longtemps, j’ai fait partie de Pictus Ouarg, un collectif jurassien qui faisait un peu de performance, pas mal de musique et surtout beaucoup de n’importe quoi. J’avoue: on a beaucoup ri à enregistrer des chansons parfaitement inécoutables. Mais on était peut-être les seuls.

 

 

Si j’étais chez vous, je partirais:

-> A Bienne (Le Singe, je 16), pour y écouter Mich Gerber. Le contrebassiste bernois reste une sommité en matière de superpositions poétiques.

-> A Lausanne (D! Club, ve 17), pour y écouter Reinhart Voigt, un des piliers conceptuels de la techno minimale de l’école de Cologne.

-> A Genève (Zoo, sa 18), pour y écouter AQXDM. Une des meilleures signatures de l’excellent label Bedouin. Electro sombre et dure, vous pouvez écouter son Aegis de 2018 pour vous en convaincre.

-> A Genève encore (Cave 12, di 19), pour le finissage du marathon culturel de «By repetition, you start noticing details in the landscape» (j’en parlais ici, et ma collègue Jill Gasparina, ). Vous pourrez y écouter Sarah Davachi et Vincent de Roguin, en exercices de sorcellerie émotionnelle.

-> A Pully (Octogone, sa 25 et di 26), pour y écouter Hemlock Smith & le Chœur Auguste. Le projet s’appelle Building Up, c’est une vaste entreprise de ciné-concert basée sur une série de films expérimentaux échelonnés entre 1901 et 1952, c’est d’une sombre clarté et je vous en reparlerai plus en détails dans Le Temps.

-> A Genève (Cave 12, sa 25, dans le cadre du festival Antigel), pour y écouter Suzanne Ciani. La reine de la synthèse modulaire produit des paysages pulsants qu’on n’oublie pas.

-> A Lancy (Salle communale du Petit-Lancy, di 26, dans le cadre d’Antigel), pour y écouter Mario Batkovic. L’accordéoniste bernois est un passionnant rénovateur de son instrument, un bâtisseur de cathédrales sonores.

-> A Genève (Cave 12, même jour), pour y écouter Pita, alias Peter Rehberg, fondateur du label Mego et grand architecte du bruit. Ça chatouille fort, mais l’expressivité de ses pièces rugueuses est impressionnante.

Force brute

Qu’est-ce que l’art brut? En 1949, Jean Dubuffet, père de la notion, en disait ceci: «Nous entendons par là des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistique, dans lesquels donc le mimétisme, contrairement à ce qui se passe chez les intellectuels, ait peu ou pas de part, de sorte que leurs auteurs y tirent tout (sujets, choix des matériaux mis en œuvre, moyens de transposition, rythmes, façons d’écritures, etc.) de leur propre fond et non pas des poncifs de l’art classique ou de l’art à la mode. Nous y assistons à l’opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l’entier de toutes ses phases par son auteur, à partir seulement de ses propres impulsions. De l’art donc où se manifeste la seule fonction de l’invention, et non celles, constantes dans l’art culturel, du caméléon et du singe.»

Quand, en Suisse romande, on pense «art brut», les souvenirs se dirigent assez naturellement vers la Collection du même nom, à Lausanne. On pense aux peintures maniaques d’Augustin Lesage ou d’Adolf Wölfli, aux sculptures sur bois d’Eugenio Santoro ou aux fusils de récup d’André Robillard. On pense donc, prioritairement, aux arts visuels et aux arts plastiques.

Mais la notion d’art brut est-elle extensible à ce que, normalement, on ne voit pas dans un musée? Oui, il existe par exemple des «écrits bruts» – c’est ainsi que Michel Thévoz, premier directeur de la Collection de l’art brut, les appelait. Dans le domaine romand, les textes des Fribourgeois Justine Python et Gaspard Corpataux ont par exemple été dûment répertoriés et analysés en 2014 par Vincent Capt, linguiste de l’UNIL (Poétique des écrits bruts. De l’aliéné vers l’autre de la langue, chez Lambert-Lucas).

Et la musique? Et la musique aussi. Je parlais plus haut d’André Robillard – eh bien il ne fait pas que sculpter des flingues, il chante aussi, en s’accompagnant de percussions:

Et il fait aussi des performances de spoken word assez décoiffantes:

Le premier de ces titres est extrait d’une série de disques qui constituent la meilleure introduction à ce domaine particulier des musiques actuelles: Musics in the margin, trois compilations publiées entre 2006 et 2014 par le magnifique label belge Sub Rosa. Vous y trouverez des merveilles de Chantal Robette, de MC Speedy, ou encore du parapsychologue letton Konstantin Raudive, qui prétendait capter les voix des morts (on peut se référer à son fameux livre de 1973, Überleben wir den Tod? Neue Experimente mit dem Stimmenphänomen):

Pourquoi je parle de merveilles? J’ai choisi le terme à dessein, j’y reviendrai. Mais je vais tout d’abord chausser mes plus gros sabots (je vous rassure, c’est surtout une posture rhétorique): j’aime ces morceaux parce qu’ils sont, pour la plupart, loufoques. Oui, ils me font rire, souvent. Mais attention (et c’est là que je quitte ma posture): ce n’est pas un rire moqueur, c’est un rire franc, joyeux, ouvert. Parce que tout cela est proprement renversant. J’en reviens aux merveilles: le mot est issu du latin mirabilia, et lui-même vient de mirari, «admirer». Jusqu’au XVIIe siècle en tout cas, les merveilles, ce sont toutes ces choses que promet l’exotisme: les paysages inconnus, les peuples étranges, et même les monstres. Les merveilles, c’est ce devant quoi l’on s’émerveille.

J’éprouve les mêmes sentiments face à la musique brute. Je serais peut-être moins radical que Dubuffet quand il disait que ces créateurs sont «des personnes indemnes de culture artistique»: il me paraît difficile de poser une esthétique ab nihilo, et il est clair, à l’écoute de ces musiques, qu’elles sont plus ou moins imprégnées de culture globale. Par contre, Robillard et les autres donnent aux prémisses culturelles des twists jamais entendus: ils prennent des chemins de traverse qui amènent à des trésors dont nous autres ne pouvions soupçonner l’existence.

Si j’étais chez vous, je partirais:

-> A Genève (Cave 12, me 8), pour y écouter Jacob Kirkegaard, un grand maître de l’abstraction crépusculaire et des murs qui tremblent.

-> A Delémont (SAS, ve 10), pour y écouter strom|morts, un monument de drone saturé et enveloppant.

-> A Genève (Zoo, même soir), pour y écouter Thomas P. Heckmann. Une techno qui tape très très dur, sur des cascades de superacides.

-> A Lausanne (Folklore, même soir), pour y écouter SNTS. Là aussi, une techno qui tape au goût de plomb. Attention, ça peut aller très vite.

-> A Bienne (Le Singe, je 16), pour y écouter Mich Gerber. Le contrebassiste bernois reste une sommité en matière de superpositions poétiques.

-> A Lausanne (D! Club, ve 17), pour y écouter Reinhart Voigt, un des piliers conceptuels de la techno minimale de l’école de Cologne.

-> A Genève (Zoo, sa 18), pour y écouter AQXDM. Une des meilleures signatures de l’excellent label Bedouin. Electro sombre et dure, vous pouvez écouter son Aegis de 2018 pour vous en convaincre.

-> A Genève encore (Cave 12, di 19), pour le finissage du marathon culturel de «By repetition, you start noticing details in the landscape» (j’en parlais ici, et ma collègue Jill Gasparina, ). Vous pourrez y écouter Sarah Davachi et Vincent de Roguin, en exercices de sorcellerie émotionnelle.

Et une bonne santé, surtout

C’est bientôt la fin de l’année. Et quand l’an se prépare à trépasser, toute une série d’animalcules accompagnent son agonie: fêtes de boîte (pour ma part, c’est fait), folie consumériste (je suis en plein dedans), papiers à finir avant de partir en vacances (je suis en retard), mettre les pneus d’hiver (check: je les avais gardés tout l’été, s’est moqué mon garagiste quand je l’ai appelé), quel goût pour la bûche de Noël (chocolat).

Et puis il y a les rétrospectives. Je vous fais la mienne ci-dessous. J’ai hésité dans un premier temps à faire la liste des cinq espèces animales les plus étranges découvertes en 2019 (entre autres en raison de Corambis jacknicholsoni, une très belle araignée sauteuse de la famille des Salticidés découverte il y a quelques mois à peine en Nouvelle-Calédonie*). Et puis je me suis dit qu’il était peut-être plus logique de vous parler des disques qui m’ont marqué en 2019. J’en ai sélectionné 21 (et pourquoi pas?). Pour ne pas faire de jaloux, je les aligne par ordre alphabétique. Et j’avertis tout de suite les grincheux et les déçus: les albums que vous auriez souhaité voir dans ce palmarès mais qui n’y figurent pas occupent tous la place n°22.

 

Amnesia Scanner & Bill Kouligas, Lexachast (Pan)

Dans les productions du label Pan, on cultive le plaisir de retourner la musique comme une chaussette. Ça tombe bien: Martti Kalliala et Ville Haimala (alias Amnesia Scanner), pour l’occasion associés à Bill Kouligas, savent y faire. Car si on est ici sur un fond de musique électronique, tout mute, tout se transforme, tout fait ruban de Möbius pour créer ce qu’on pourrait qualifier d’ambient fractale. Evidemment, l’ombre d’Autechre – pionniers de la démantibulation dans le domaine – est indéniable. Mais ce n’est qu’une parenté, pas une filiation.

 

The Caretaker, Everywhere at the end of time (History Always Favours The Winners)

Attention, œuvre totale. Leyland Kirby (qui, dit-il, met fin avec ceci à son projet The Caretaker) propose une évocation de ce qui peut arriver à un esprit progressivement enchaîné dans le filet de la démence sénile. On prévient: aucun voyeurisme ici. C’est un travail totalement respectueux, et qui plus est d’une effrayante beauté : sur les six heures et demie de l’opération (oui, il faut lui consacrer un peu de temps), on passe par une série de phases de déconnexions du souvenir : la première heure aligne des 78 tours crachotants de ballroom music britannique des années 30, partiellement immergés dans les réverbérations. Puis le temps fait son œuvre, les standards s’effilochent, se désagrègent, ressurgissent quelques fois, puis se confondent à nouveau. Les derniers mouvements de l’œuvre sont de parfaits exemples de désorientations auditives, un vortex de lames sonores qui surgissent des angles morts de la musique.

 

Copperhead, Gazing in the Dark (PTP)

En anglais, copperhead est le nom qu’on donne au mocassin – pas la chose à glands qu’on met aux pieds, non: le serpent (Agkistrodon contortrix). Nom bien choisi: si Copperhead, quelque part, fait du metal (on retrouve chez eux le fameux son de guitare buzzsaw qui fit les belles heures d’Entombed il y a bien longtemps), c’est un metal envenimé, qui circonvolutionne, qui dissout – il y a dans Gazing in the Dark d’étranges apartés vers des ambiances de cabaret noyé dans la vipérine.

 

Cyls, 89 (Dead Vox)

Entre Lausanne et la Basse-Saxe, le duo Cyls réunit Cyril Monnard (qu’on connaît aussi sous son nom de scène, Larkian) et Niels Nijim. Le premier fait de sa guitare un générateur de paysages sonores réverbérés, le second est aux machines, préposé aux tapis de bruits et à la guimbarde (oui). 89 est leur disque le plus abouti, et le plus puissant: une musique faite d’horizons à la fois acides et brumeux, régulièrement ramenés au sol par des rythmes qui craquent. Eh non, il n’existe pas encore de vidéo YouTube de la chose en question, mais leur disque est disponible ici**.

 

Debby Friday, Death Drive (Deathbomb Arc)

Comme l’ont écrit plusieurs critiques, ces cinq titres peuvent être compris comme un jeu sur les figures d’Eros et Thanatos. Mais ils sont surtout l’expression d’un bel art du mélange: Debby Friday navigue du hip hop industriel à la noise de synthèse, elle y entrelace des mentions très variées (des rythmes bruts comme les pratiquait DJ Scud à la toute fin du siècle passé, le Nine Inch Nails période Pretty Hate Machine), et tout cela tient magnifiquement debout. On en reprendrait volontiers un peu plus.

 

Enoia, Riu Ferrer (Helvet Underground)

Enfermez trois Genevois dans une ferme perdue des Pyrénées, ils vous transformeront l’expérience en un très beau disque d’intensité calme. Les musiciens en question se nomment POL, Da Saz et Arnaud Sponar (alias Goodbye Ivan), et Riu Ferrer est le résultat de leurs dialogues en campagne. C’est une forme extrêmement aboutie d’ambient électro-acoustique, un voyage éthéré et organique de cime en cime. Eh non, il n’existe pas non plus de vidéo YouTube de la chose en question, mais leur disque est disponible ici.

 

Ekman, A Pastime For Semi Gods (Bedouin)

On est ici dans le champ assez peu peuplé d’une musique électronique qui sait manier, et entremêler, les registres de l’élégiaque et du rentre-dedans. Savoir soulever par le rythme et passer l’esprit de l’auditeur au lavis constitue un mélange toujours extrêmement instable. Roel Dijcks y parvient avec une facilité qu’on aurait tendance à envier.

 

Giant Swan, Giant Swan (Keck)

«[…] two punk kids who cracked the rave code by accident, and they’re having a fine time», disait d’eux Chal Ravens dans le n°430 de The Wire, ma bible. De fait, Robin Stewart et Harry Wright, tous deux de Bristol, sont des sales gosses scotchés derrière leurs machines. Leur musique fait danser – on peut se contenter de cette définition minimale parce qu’elle est tout à fait opératoire –, mais elle est percée de trous, de faux-pas assumés, de brutalités de fête d’arrière-salle. Tout cela est grotesque dans le meilleur sens du terme.

 

JK Flesh, In Your Pit (Pressure)

Il faudra tout de même une fois que je consacre une livraison de «Ça sonne» à Justin Broadrick et à la somme des choses qu’il a apportées aux musiques actuelles (et à ma propre existence par ailleurs). Mais ce sera pour une autre fois. Je me contenterai de dire pour l’heure que les quatre titres qu’il livre là sous le nom de JK Flesh (un de ses 53 pseudonymes) sont ce qui s’est fait de mieux jusqu’ici dans le domaine d’une techno poussée à ses extrémités en termes de masse. Le tempo est lent (aux alentours de 100 BPM): on dodeline plus qu’on gigote, mais on est surtout enveloppé dans une gangue d’ondes dont on sort en frissonnant.

 

Kim Gordon, No Home Record (Matador)

«Sketch Artist», qui ouvre ce disque, vous aplatit d’emblée: un rythme de presse hydraulique, une basse infectée, une voix de colère détachée, et d’étonnants samples de bois (peut-être une clarinette basse?). Kim Gordon ne vous lâchera plus la nuque du voyage. Un trip d’ailleurs plutôt exotique: on trouve du tribalisme sourd, du rock maousse, des lignes de hip hop old school au likembe, des envolées qui ramènent aux temps où elle maniait la basse de Sonic Youth. Une femme puissante.

 

Maenad Veyl, Onto Duat (Bedouin)

«T-U-E-R-I-E A-B-S-O-L-U-E», s’est exclamé un ami Facebook lorsqu’il a découvert cet EP. Je ne l’aurais pas mieux dit. L’Italien Thomas Feriero y va franco: on a là une electro qui tape dur, une sonorité de caoutchouc ferme, un parfait outil à rave. Bref: une métaphore musicale de ce qu’on pourrait appeler la joie violente.

 

Kevin Richard Martin, Sirens (Room 40)

Quoi de plus affreux que de manquer de perdre un enfant juste après sa naissance? C’est ce qui est arrivé à Kevin Martin (que l’on connaît aussi sous le pseudonyme de The Bug) et à sa compagne peu après la venue au monde de leur fils. On vous rassure: les choses se sont bien terminées. Mais l’épisode a nourri l’esprit de Martin et s’est métabolisé sous les espèces de Sirens, un summum d’ambient intranquille durant lequel ce que l’on pourrait envisager comme de gigantesques cornes de brumes annoncent l’arrivée prochaine de torrents d’angoisse. Qu’il faut combattre.

 

Nostromo, Narrenschiff (Noise Addict)

«C’est une énergie brutale, canalisée dans une mécanique complexe et qui va vite», me disait Ladislav Agabekov, bassiste de Nostromo, quand je lui demandais (ici, pour Le Temps) de me parler du nouveau disque de son groupe. C’est effectivement très exactement ça: les spécialistes multiplieront les étiquettes pour vous dire que ces Genevois font du post-hardcore mâtiné de grind core ou que sais-je. Mais ils font surtout une musique qui tisse des toiles d’araignée en tungstène.

 

Pessimist, Burundanga (UVB-76)

Dans la toute première livraison de «Ça sonne», je vous disais que je m’étais réconcilié avec la drum’n’bass en partie grâce au travail du label UVB-76, de Bristol. Cette réconciliation a grandement été due à Kristian Jabs, alias Pessimist, l’un des patrons de la boîte. Ecoutez: cela secoue, mais en agitant des fantômes blêmes et quelques fois humides.

 

Scorn, Café Mor (Ohm Resistance)

Mick Harris, l’ermite des Midlands, annonce à peu près deux fois par année qu’il arrête la musique pour se consacrer définitivement à la pêche à la truite. Mais c’est plus fort que lui, il recommence sans arrêt. Cette fois-ci, c’est avec Scorn, son projet le plus marquant ces dernières décennies. Je me souviens encore du sticker placé sur le CD d’Evanescence, l’album qu’il avait sorti en 1994 chez Earache (à l’époque, Scorn était encore un duo, avec Nic Bullen à la basse): «redefining ambient dub». Depuis le début des années 2000 (et plus particulièrement depuis l’album Greetings from Birmingham, Hymen Records), Harris a redéfini cette redéfinition vers une très forte augmentation de masse: les rythmes sont des pluies d’enclumes qui tombent sur des basses en dunes. Café Mor (qui propose un chouette featuring vocal de Jason Williamson, l’énervé de Sleaford Mods) en est une parfaite illustration.

 

Sleaford Mods, Eton Alive (Extreme Eating)

Depuis Nottingham, Jason Williamson et Andrew Fearn ont inventé il y a quelques années une formule extrêmement efficace: sur une boucle rythmique et une ligne de basse répétées comme une manie par Fearn, Williamson déclame en mode protestation les choses vues de la grisaille britannique. C’est paradoxalement délavé et énergisant à la fois.

 

Andy Stott, It Should Be Us (Modern Love)

On doit à Andy Stott d’avoir inventé la notion de basse en creux. Vu de Sirius, son style peut être considéré comme une house extrêmement ralentie, et dont on aurait coupé une majeure partie des fréquences. Qu’est-ce qu’il reste après cela? Un fantôme incarné, gazeux mais épais, quelque chose comme le souvenir d’une fête encore à venir.

 

Sunn O))), Life Metal & Pyroclasts (Southern Lord)

Oui, deux albums – mais l’un fonctionne comme le compagnon de l’autre. Tous deux enregistrés chez le sorcier Steve Albini, Life Metal et Pyroclasts sont deux gros blocs de granite supplémentaires placés sur la route de Sunn O))). On rappellera que le groupe emmené par Stephen O’Malley et Greg Anderson peut à bon droit être crédité d’avoir fait dériver le metal vers les zones de la contemplation pure. Ne cherchez pas de riffs ici, mais plutôt une forme de ruminatio amplifiée, autrement dit une décharge de spiritualité.

 

We Wild Blood, Blood / Money (Hominid Sounds)

On pourrait décrire le label londonien Hominid Sounds comme l’épitomé d’un nouveau primitivisme britannique. Quoi qu’il pourrait être rapproché de ce que font depuis quelques années des groupes comme Gnod. Il n’empêche, on a ici quelque chose qui se nourrit aux sources propulsives du rock (voire, concernant We Wild Blood, du krautrock), mais qui le donne sous une forme qui, paradoxalement, précéderait chacun d’entre eux. Pour donner une image, il s’agirait de lancer un pogo en costume de Tschäggättä.

 

Yao Bobby & Simon Grab, Diamonds (LAVALAVA)

Je disais de ce disque, dans Le Temps (ici): «Le climat sonore de Diamonds […] se prend dans les tympans comme un sabbat de haute énergie.» Je maintiens intégralement mes propos: quelque part entre hip hop et dancehall abstrait, le travail conjoint du rappeur togolais et du maître noise zurichois (qui se sont adjoint les services de Dhangsha, vieux sage d’Asian Dub Foundation) a tout de l’explosion intelligente.

 

Zonal, Wrecked (Relapse)

Je vous parlais de Justin Broadrick plus haut. Il réapparaît ici, avec le duo Zonal, mené avec son vieux compagnon de route Kevin Martin (cf. supra, c’est une vraie famille). Jusqu’au début des années 2000, Broadrick et Martin collaboraient le plus souvent sous le nom de Techno Animal (que je décris toujours sous l’espèce d’un electro-dub wagnérien). Avec Zonal (un de leurs anciens side projects, responsable d’un album pour happy few sorti en 2000, The Quatermass Project Volume 1), ils reprennent leur entreprise de mesmérisation: Wrecked (qui bénéficie des interventions vocales de la poétesse et performeuse Camae Ayewa, alias Moor Mother) est une entreprise de domestication par les basses. Un chef-d’œuvre d’élévation par les abysses.

Sur ce, je vous laisse un peu plus longtemps que de coutume. Rendez-vous à la rentrée de janvier. A bientôt!

 

* «This beautiful spider is named for Mr. Jack Nicholson, the great American actor, three times Oscar winner», précisent les zoologistes qui ont mis la main sur la bête. J’avoue ne pas tout à fait comprendre pourquoi. Peut-être parce que, dans Vol au-dessus d’un nid de coucou, McMurphy faisait semblant d’avoir une araignée au plafond?
** Oh tiens, un peu d’autopromotion: en 2015, Cyls m’avait gentiment invité à donner une réinterprétation de «Sacred Cave», un de leurs morceaux. Vous trouverez le résultat de mes élucubrations ici.

 

 

Si j’étais chez vous, je partirais:

-> A Düdingen (Bad Bonn, je 19 décembre), pour y écouter Stephen O’Malley et François J. Bonnet. Le premier, leader de Sunn O))), est le grand maître du drone metal, le second est un électroacousticien d’une inventivité sans frontières, et ils ont tous les deux conçu Cylene, un très récent album qui synthétise à merveilles leurs atavismes.

-> A Genève (Le Cabinet, même soir), pour y écouter Chymere. Sonia P et POL, nappes de synthèse et bruits glanés ça et là, le tout en parfaite entente.

-> A Lausanne (Oblo, du je 19 au di 22 décembre), pour y écouter Eppur si Muove, nouvelle œuvre contemporaine et a priori mouvementée de Leonzio Cherubini, accompagné de solistes de l’Ensemble Contrechamps.

-> A Fribourg (Fri-Son, ve 20 décembre), pour y écouter The Young Gods. Je ne vais pas vous faire l’affront de vous les présenter, n’est-ce pas ? On ajoutera qu’ils joueront le lendemain à l’Alhambra de Genève.

-> A Bienne (La Coupole, ve 20 décembre), pour y écouter Speedy J. Un des meilleurs inventeurs des formes déviantes de la techno.

-> A Genève (Cave 12, même soir), pour y écouter Flowdan, peut-être la signature la plus impressionnante de la scène grime londonienne – comprenez par là un rap qui aurait crû sur le fond britannique des rythmes cassés. Flowdan a travaillé avec The Bug, avec Wiley, et son dernier album, Full Metal Jacket, porte extrêmement bien son nom.

-> A Genève toujours (Cave 12, me 25 décembre, oui c’est Noël), pour y écouter Suzanne Ciani. Une pionnière de l’électronique modulaire, une voyageuse stratosphérique.

-> A Lausanne (Le Folklore, je 26 décembre), pour y écouter Mimetic. Une techno à la fois claire, tubulaire et brute. On notera que Mimetic sera également au Cercle de Monthey le sa 28.

-> A Genève (Cave 12, même soir), pour y écouter Pita, alias Peter Rehberg, grand sculpteur de bruit devant l’Eternel.

-> A Genève (PTR / L’Usine, sa 28 décembre), pour y écouter, dans le cadre d’une soirée labellisée Gazouz, Bashar Suleiman, de beaux rythmes déviants en provenance de Jordanie.

-> A Bâle (Elysia, sa 4 janvier), pour y écouter Rebekah. Une techno brutale, dans le droit fil de cette belle ville de Birmingham qui l’a vu naître.

CHHHHT!

«Silence» est un mot qu’on dit souvent fort. Par exemple pour ramener au calme un groupe de gamins turbulents. Le silence n’est pas une absence – il peut même être pesant. Le silence, on l’impose, c’est une masse. Et paradoxalement, c’est quelque chose qui n’existe pas, ou du moins dont on ne peut pas faire l’expérience. Même dans une chambre anéchoïque (on appelle aussi ça une «chambre sourde»), vous entendrez quelque chose: votre respiration, le cliquetis de vos rouages intérieurs. Il arrive aussi, ma foi, qu’on tousse pendant une minute de silence…

Le silence, c’est alors peut-être quelque chose de relatif. C’est ce qu’on entend encore quand on n’entend plus la musique. Le silence, c’est aussi quelques fois la réponse que se donne la musique quand elle réfléchit à ce qu’elle est, à ce qu’elle signifie. Cela donne des objets conceptuels, et quelques fois des choses assez drôles. On ne peut bien entendu pas ne pas citer le 4’33” de John Cage, ces fameuses quatre minutes et demi de silence dont la première, exécutée par le pianiste David Tudor au Maverick Concert Hall de Woodstock le 29 août 1952, laissa l’auditoire dans un état passablement furibard. On dit même que la mère de Cage, Lucretia, s’exclama à cette occasion: «Vous ne croyez pas que cette fois, John est allé trop loin

Mais la réflexion sur le silence en musique peut aussi mener vers des choses plutôt désopilantes. Connaissez-vous la Marche funèbre d’Alphonse Allais? Elle ne contient pas une note parce qu’elle fut «composée [en 1897] pour les funérailles d’un grand homme sourd», explique son compositeur, qui continue: «L’auteur de cette Marche Funèbre s’est inspiré, dans sa composition, de ce principe, accepté par tout le monde, que les grandes douleurs sont muettes. Les grandes douleurs étant muettes, les exécutants devront uniquement s’occuper à compter des mesures, au lieu de se livrer à ce tapage indécent qui retire tout caractère auguste aux meilleures obsèques.» Je ne me souhaite jamais de mauvaises choses, mais le jour où cela m’arrivera, je veux bien qu’on ressuscite Allais pour qu’on m’entende pouffer dans ma boîte en sapin.

Dans un article assez roboratif («La musique silencieuse», que vous trouverez ici), le compositeur Tom Johnson liste toute une série de ces jeux avec l’envers de la musique: il y a la «música mental» de Walter Marchetti (qui me fait beaucoup penser à Hirnmusik, l’expérience que le Zurichois Simon Grab a menée sur les vers d’oreilles et nos propres musiques intérieures); il y a le Stochroma (1972) de Clarence Barlow, partition injouable puisque l’ordinateur qui l’a générée l’a ponctuée de silences qui pour certains durent jusqu’à 257 secondes (ce qui représente tout de même un peu plus de 109 milliards d’années); et j’avoue un certain faible pour les Variations du silence de Baudouin Oosterlynck, une méditation poétique et philosophique en vingt-trois préludes dans laquelle l’oreille n’est plus touchée par le son, mais par d’autres choses (la qualité de l’air, la chaleur). Il en parle très bien ici:

Redescendons sur terre. Le silence, ce n’est pas que la tache aveugle de la musique. C’est aussi son camarade. C’est celui qui surgit à la fin d’un concert, entre le moment où les baffles ont lâché leur dernier souffle et celui où démarrent les applaudissements (ou les jets de tomate). Moment assez magique, où l’angoisse de la séparation est encore maintenue au loin par le souvenir du son. C’est aussi celui où naissent les bonnes fées des acouphènes, qui pour moi sont souvent les contre-épreuves d’un bon moment, car cela implique que je suis resté dans la salle tout au long du concert: Slayer, Einstürzende Neubauten, The Bug, tous ceux-là (et bien d’autres) sont restés avec moi des heures, à me chuchoter dans les oreilles à travers une rame de papier de verre.

Dernière chose: le silence, c’est aussi ce qui peut entrecouper la musique. C’est quelques fois involontaire – ça m’est arrivé très récemment lors d’un concert que je donnais au Qwertz, à Lausanne: ma carte audio ayant décidé de se débrancher en plein milieu d’un morceau, je me suis subitement retrouvé nu. On m’avait dérobé toutes mes notes d’un coup – alors j’ai meublé, en grommelant contre le hardware, le temps de rebooter ma machine. Mais d’autres fois, le surgissement du silence est tout à fait volontaire – on appelle ça un jeu sur la dynamique. Et quand ce jeu devient l’obsession d’un créateur, quand des éruptions sonores brèves mais coupantes jaillissent du calme le plus parfait, on arrive à des choses délicieusement effrayantes. La preuve? Je vous mets au défi d’écouter les premières minutes de l’Untitled #104 de Francisco Lopez sans sursauter:

Vous avez survécu ?

Si j’étais chez vous, je partirais :

-> A Genève (un peu partout, dès le ve 13), pour l’opération «By repetition, you start noticing details in the landscape», une manifestation totale où l’on pourra entendre Terry Riley, Jessika Kenney & Eyvind Kang, Vincent Barras, Félicia Atkinson, Sarah Davachi, Vincent de Roguin et bien d’autres. Je vous en reparlerai plus en détails dans Le Temps.

-> A Genève encore (Cave 12, ve 13), pour y écouter The Ex, légendaire formation hollandaise à la confluence du post punk, du bruit et des musiques d’ailleurs.

-> A Genève toujours (La Gravière, même soir), pour y écouter Ancient Methods. Le projet de Michael Wollenhaupt est à l’heure actuelle ce qui se fait de mieux dans le domaine de l’electro sombre comme un diamant.

-> A Düdingen (Bad Bonn, même soir), pour y écouter Andrew Weatherall. Un vieux sage britannique des musiques à danser et à s’élever comme on n’en fait plus.

-> A Bâle (Wurm, même soir), pour y écouter LLAMA/OLO et 2M2 : le premier projet réunit Didier Séverin et Loïc Grobéty, le second accole Maxime Hänsenberger à Mei Zhiyong, et l’un comme l’autre proposent une forme de combat rapproché avec le drone et les ondes tectoniques. LLAMA/OLO se déplacera ensuite à Martigny (Caves du Manoir, di 15), et 2M2 à Genève (L’Ecurie, sa 14) puis le lendemain, en retrouvailles, aux Caves du Manoir. Notez enfin qu’Amorce, belle bête de hip hop charbonneux menée par Loïc Grobéty et Fabrice Pittet, sera à l’Atelier U-Zehn de Neuchâtel le sa 14.

-> A Lausanne (Le Bourg, sa 14), pour y écouter la collaboration de Francisco Meirino et Nina Garcia, deux fins architectes de l’abrasion et des tensions. On les retrouvera le lendemain à la Cave 12 de Genève.

-> A Lausanne toujours (Le Bourg, lu 16), pour y écouter Stephen O’Malley et François J. Bonnet. Le premier, leader de Sunn O))), est le grand maître du drone metal, le second est un électroacousticien d’une inventivité sans frontières, et ils ont tous les deux conçu Cylene, un très récent album qui synthétise à merveilles leurs atavismes. On les retrouvera le ma 17 à la Cave 12 de Genève et le je 19 au Bad Bonn de Düdingen.

-> A Lausanne encore (Oblo, du je 19 au di 22), pour y écouter Eppur si Muove, nouvelle œuvre contemporaine et a priori mouvementée de Leonzio Cherubini, accompagné de solistes de l’Ensemble Contrechamps.

-> A Fribourg (Fri-Son, ve 20), pour y écouter The Young Gods. Je ne vais pas vous faire l’affront de vous les présenter, n’est-ce pas ?

-> A Bienne (La Coupole, même soir), pour y écouter Speedy J. Un des meilleurs inventeurs des formes déviantes de la techno.

-> A Genève (Cave 12, même soir), pour y écouter Flowdan, peut-être la signature la plus impressionnante de la scène grime londonienne – comprenez par là un rap qui aurait crû sur le fond britannique des rythmes cassés. Flowdan a travaillé avec The Bug, avec Wiley, et son dernier album, Full Metal Jacket, porte extrêmement bien son nom.

«Fanfare au départ, en avant, marche!»

J’ai été fanfaron pendant longtemps. J’ai joué dans la Fanfare «L’Avenir» de Develier (fondée en 1906, c’est celle dont vous voyez l’image ci-dessus), pour la Fanfare des Cheminots de Delémont, et puis à encore à la Fanfare municipale de Delémont. J’y ai joué du cornet à pistons (ce n’est pas une poche à douille high-tech, c’est une petite trompette qu’on donne aux jeunes instrumentistes), de l’euphonium, de l’alto. Pour tout vous dire, j’ai même, comme mon père d’ailleurs, un brevet de directeur de fanfare, qui m’avait été délivré par la Fédération jurassienne de musique après deux semestres de cours (dispensés systématiquement le samedi matin à 8h30, autant vous dire qu’il fallait du souffle).

Qu’est-ce que j’en ai gardé? A part ma baguette de directeur que j’ai bêtement égarée, pas mal de choses: j’ai appris à marcher au pas tout en soufflant dans un tube en cuivre (ça m’a beaucoup aidé pour l’armée – il fallait juste que je lutte contre le réflexe d’emboucher mon fusil d’assaut). De la fanfare, j’ai encore conservé quelques notions de solfège, et la capacité à sortir un son à peu près correct d’une trompette (quand on me demande, je réponds souvent que c’est l’instrument dont je joue le moins mal). De mes années de fanfaron, j’ai enfin conservé une mission: celle qui consiste à montrer que l’objet fanfare n’est condamné ni à la tradition (il n’est pas que la bande-son des cortèges de la Fête-Dieu, quand le Saint-Sacrement abrité sous le dais arpente les rues du village), ni à la technicité quelques fois un peu froide des brass bands professionnels. La fanfare, c’est aussi un lieu d’énergies (et je ne pense pas forcément aux cliques de Carnaval en écrivant cela) et d’expériences – voire d’expérimentations.

Si l’on va un peu gratter dans les coins, on se rend compte que la fanfare peut exister de plusieurs manières dans les musiques d’à côté. Elle peut jouer par et pour elle-même; elle peut dialoguer avec d’autres types d’ensembles musicaux; elle peut aussi être utilisée pour certaines de ses qualités. L’une d’entre elles, c’est que la fanfare, c’est aussi un marching band, une bête à cortèges, avec tout ce que cela implique d’énergies propulsives. C’est cette caractéristique qu’avait retenue Cop Shoot Cop (un groupe qu’on dira de mouvance post-industrielle) pour ce qui fut certainement son titre le plus fameux: «$10 Bill», sur l’album Ask Questions Later (Interscope Records, 1993):

Techniquement, les membres de Cop Shoot Cop ont joué ici avec un esprit de la fanfare, pas avec une fanfare au sens strict – l’instrumentation se résume à une section de cuivres et à une paire de tambours de marche. Mais il existe d’autres tentatives, qui font cette fois-ci réellement dialoguer un groupe (de pop, de rock, etc.) avec un ensemble complet. British Sea Power, des rockers de Brighton, se produisent régulièrement avec le Redbridge Brass Band, une formation londonienne. On fait ça chez nous aussi, avec de très bons résultats. Rappelez-vous (si vous le souhaitez), c’était en 2017, en Singine: là, les métalleux de The Burden Remains s’étaient associés à The Horns of the Seventh Seal, un ensemble de souffleurs ad hoc monté et dirigé par Manfred Jungo (j’en parlais à l’époque dans Le Temps, ici). L’expérience de rapprochement a très bien fonctionné à mon sens, et ce dialogue entre deux mondes en a créé un troisième:

Il peut aussi arriver que la fanfare, comme catégorie musicale, dialogue avec elle-même. Ou plutôt qu’elle se pose des questions sur ce qu’elle est, sur ce à quoi elle sert, sur comment elle sonne. Là, l’univers des possibles s’étend. On pourrait par exemple citer le Gangbé Brass Band, cette chouette aventure béninoise largement documentée par mon collègue Arnaud Robert. Plus près de chez nous, on pourrait s’arrêter sur les lancées énergiques de la Fanfare du Loup, à Genève. Et j’ai récemment découvert avec joie et bonnes vibrations dans l’échine que Bandcamp avait consacré une de ses newsletters thématiques (les Daily Bandcamp) à la famille des «fanfares punks»: West Philadelphia Orchestra, What Cheer? Brigade, ou Infernal Noise Brigade – dont l’un des grands faits d’armes est d’avoir mis en cadence les manifestants anti-OMC de Seattle en 1999:

Creusons encore un peu. Connaissez-vous Rhys Chatham? Trompettiste, guitariste et compositeur américain, c’est surtout l’un des papes de l’avant-garde musicale. On lui doit des intuitions à la fois brindezingues et majestueuses, comme celle de faire jouer 400 guitaristes amateurs en même temps au Sacré-Cœur de Paris – l’expérience est gravée dans A Crimson Grail (sorti en 2006 chez Table of the Elements): la partition était simple, minimale, mais le résultat vous donne l’impression d’être avalé par un continent de cordes. Or, Chatham s’est aussi intéressé à la fanfare. Et à l’une d’entre elles en particulier: l’Harmonie municipale de Pontarlier. Qu’est-il allé faire dans la capitale française de l’absinthe? L’histoire est la suivante: en 2012, le réalisateur franco-suisse Blaise Harrison (celui-là même qui vient de sortir ce très beau film qu’est Les Particules*) travaillait à un documentaire consacré à cette unité musicale. Il a décidé d’inviter Chatham à en composer la bande-son, il explique pourquoi: «J’ai rencontré Rhys trois mois après le début du tournage, alors que je cherchais un compositeur pour le film. Je voulais que cette musique, très différente de celle que l’harmonie a l’habitude de jouer, serve de bande originale au film sans que l’on sache tout à fait qui l’interprète, jusqu’à la fin. Je voulais que le film soit teinté d’une certaine étrangeté, que son mouvement tende vers une abstraction, une épure, qu’il se transforme en «trip» d’une certaine façon. La musique de Rhys, musique minimaliste qui se construit par nappes sonores, me semblait pouvoir procurer ce sentiment, par son côté très hypnotique, comme une transe.» Chatham a donc accepté («Ce n’est pas tous les jours qu’il est donné à un compositeur d’écrire pour un orchestre de soixante personnes», disait-il à l’époque), et le résultat est quelque chose que je trouve pour ma part assez magnifique: «The Dream of Rhonabwy» (documenté sur Harmonie du soir, publié en 2013 chez Northern Spy). C’est effectivement une œuvre hypnotique, tout en sac et ressac, mais qui dégage en plus quelque chose qui tient de l’humilité et de l’humanité la plus profonde. Et l’humanité, je le sais d’expérience, est l’une des valeurs caractéristiques du fanfaron:

* Long-métrage par ailleurs accompagné d’une très belle bande-son composée par Èlg, et publiée chez Three:Four Records.

 

Si j’étais chez vous, je partirais :


-> A Berne (Dampfzentrale, je 5), pour y écouter Bohren & Der Club Of Gore, jazz vitreux, sombre, lynchien.

-> A Lausanne (un peu partout, du ve 6 au di 8), pour Les Urbaines et un programme trop pantagruélique pour être résumé ici. Cela dit, on va tout de suite vous en reparler plus longuement dans Le Temps.

-> A Bienne (Le Salopard, sa 7), pour y écouter Christophe Clebard (dans le cadre du No Wave Marathon), synthpunk parfaitement déglinguée.

-> A Bâle, (chez Plattfon, même soir), dans le cadre des événements entourant le 10e anniversaire du label Three:Four, pour y écouter Eric Chenaux et Manuel Troller, deux guitaristes de l’extrême. On notera qu’Eric Chenaux rejoue le lendemain au Bout du Monde, à Vevey.

-> A Genève (Cave 12, di 8), pour y écouter The Flying Luttenbachers, un ouragan de jazz brutal. On notera que le grand activiste Joke Lanz passera les disques pour finir la soirée.

-> A Lausanne (Les Docks, ma 10), pour y écouter Employed To Serve, magnifique furie métallique. The Warmth Of A Dying Sun, leur album de 2017, m’avait laissé baba.

-> A Genève (un peu partout, dès le ve 13), pour l’opération «By repetition, you start noticing details in the landscape», une manifestation totale où l’on pourra entendre Terry Riley, Jessika Kenney & Eyvind Kang, Vincent Barras, Félicia Atkinson, Sarah Davachi, Vincent de Roguin et bien d’autres. Je vous en reparlerai plus en détails dans Le Temps.

-> A Genève encore (Cave 12, ve 13), pour y écouter The Ex, légendaire formation hollandaise à la confluence du post punk, du bruit et des musiques d’ailleurs.

-> A Genève toujours (La Gravière, même soir), pour y écouter Ancient Methods. Le projet de Michael Wollenhaupt est à l’heure actuelle ce qui se fait de mieux dans le domaine de l’electro sombre comme un diamant.

-> A Düdingen (Bad Bonn, même soir), pour y écouter Andrew Weatherall. Un vieux sage britannique des musiques à danser et à s’élever comme on n’en fait plus.

-> A Martigny (Caves du Manoir, di 15), pour y écouter LLAMA/OLO et 2M2 : le premier projet réunit Didier Séverin et Loïc Grobéty, le second accole Maxime Hänsenberger à Mei Zhiyong, et l’un comme l’autre proposent une forme de combat rapproché avec le drone et les ondes tectoniques.

-> A Genève (Cave 12, même soir), pour y écouter la collaboration de Francisco Meirino et Nina Garcia, deux fins architectes de l’abrasion et des tensions.

-> A Lausanne (Le Bourg, lu 16), pour y écouter Stephen O’Malley et François J. Bonnet. Le premier, leader de Sunn O))), est le grand maître du drone metal, le second est un électroacousticien d’une inventivité sans frontières, et ils ont tous les deux conçu Cylene, un très récent album qui synthétise à merveilles leurs atavismes.

A l’envers

C’était une fin de soirée au début de ce siècle. Une nuit lausannoise en mode «de vin divin l’on devient». Je suis chez un vieil ami, Stéphane Babey – qui est aujourd’hui le rédacteur en chef de Vigousse. Dans son salon: un divan très confortable, une chaîne stéréo et des câbles jack – des 6,35 mm, ceux qu’on utilise par exemple pour brancher une guitare à un ampli. Je ne sais plus lequel de nous deux a eu cette idée, mais c’était celle-ci: «Oh tiens, et si on branchait les câbles à la chaîne et qu’on les mettait dans la bouche?» Résultat: le contact de la salive sur le connecteur en métal crée une interférence électrique, et surtout des bruits et des grésillements tout à fait abominables. Cette nuit-là, on a enregistré une pleine cassette (oui, une cassette) de ces sons. On a appelé cette œuvre magnifique On est trop timides, et on a décidé de former un duo (Les Poissons Autistes) dont l’esthétique consisterait à sucer des jacks et à triturer les bruits subséquents dans des racks et des pédales d’effets – la photo qui illustre ce blog a été prise lors de notre tout premier concert, en juin 2002 au NBI, à Berlin. Bien entendu, on gagne des clopinettes avec cette histoire, on n’a formé aucun courant artistique, mais c’était marrant. «C’était» car, si Les Poissons Autistes existent toujours, nous avons évolué vers des instrumentations un peu (un peu) plus traditionnelles à force de se prendre des décharges sur la langue.

Pourquoi je vous parle de tout ça? Parce qu’en musique, le détournement est souvent mère de l’invention. Prendre les choses à revers, de biais, utiliser des objets à rebours du bon sens, c’est une gésine d’accidents sublimes. On peut détourner l’utilisation traditionnelle d’un instrument, mais on peut aussi détourner l’usage d’un objet quelconque pour en faire un instrument de musique*. Par exemple, ce que nous avons fait avec Les Poissons Autistes consistait à utiliser un dispositif censé transmettre un signal électrique pour en faire un instrument de musique. Evidemment, nous n’étions pas les premiers (et nous ne sommes pas les seuls) à avoir entrevu l’angle mort de la musicalité. Voici quelques cas.

Tenez, prenez une guitare. On peut en jouer des doigts (et surtout des ongles, par exemple dans la technique du fingerpicking). On peut en jouer avec un plectre – vous savez, ces petits triangles de plastique qu’on perd par millions pendant un concert. On peut aussi en jouer avec un archet. On peut encore en jouer avec un e-bow, un petit boîtier générant un champ magnétique qui fait vibrer la corde au dessus de laquelle vous le placez – un brevet déposé par Greg Heet en 1969, et qui permet de transformer votre instrument en générateur de plages sonores. Mais, sachez-le, on peut aussi traiter la guitare à coups de mailloche, comme on le ferait d’un vibraphone. C’est ce dans quoi s’est spécialisé le collectif britannique Ex-Easter Island Head: des guitares préparées, sanglées sur une table, et on tape dessus. C’est très beau, et il y a indéniablement, dans le résultat musical, quelque chose qui fera penser aux compositions de Steve Reich :

On peut pousser l’usage de la guitare un peu plus loin encore. On peut la maltraiter au delà du raisonnable. C’est ce qu’avait fait Christian Marclay pour sa performance Guitar Drag. Là aussi, c’est beau – mais c’est presque un peu dommage, non ?

Cela dit, on peut faire de la musique avec à peu près n’importe quoi. Stockhausen a bien composé un quatuor pour hélicoptères (Helikopter-Streichquartett) – quatre Alouette III avaient été réquisitionnés pour la première de la pièce en 1995. On peut faire plus économique. Regardez Sylvia Hallett: cette violoniste britannique fait des miracles avec une roue de vélo:

Bien entendu, la liste ne s’arrête pas là. On pourrait citer Pierre Bastien et ses symphonies pour Meccano, le Vegetable Orchestra de Vienne, qui ne joue que du légume (carotte, poivron, navet, etc., tout finit en soupe après le concert) ou F.M. Einheit, l’ancien percussionniste d’Einstürzende Neubauten, qui fait chanter les machines de chantier.

Et puis il y a une zone grise, réservée peut-être aux plus pervers d’entre nous. C’est celle dans laquelle vous ne détournez ni un objet quelconque ni un instrument de musique, mais les ustensiles qui permettent de la diffuser ou de la transmettre – ces indispensables béquilles: câbles (vous voyez de qui je veux parler), disques, platines, tables de mixage. Prenez par exemple Toshimaru Nakamura, le roi du no input mixing board. Kézako? Vous empoignez une console de mixage; vous reliez son entrée et sa sortie avec un câble; ça crée un feedback que vous pouvez ensuite manipuler. Ça fait en général shebam, pow, blop, ou wizz, et c’est surtout brutal et très prenant. Conseil d’ami: allez écouter le travail du Zurichois Simon Grab, qui a une manière de travailler tout à fait similaire, mais qui l’intègre dans des constructions beaucoup plus abouties – son très récent album Posthuman Species, sorti chez OUS, est une merveille du genre:

Autre exemple : prenez un vinyle, cassez-le, recollez-le – voire, si vous l’avez brisé en parts égales, remontez-le au hasard. Ecoutez-le: vous aurez quelque chose qui tient du cut up**, une musique recombinée – Christian Marclay (encore lui!) est un spécialiste de ce genre de choses. Prenez cette fois-ci un vinyle vierge, et lacérez-le au couteau. Ecoutez-le: en passant sur les fissures, la tête de lecture vous donnera un rythme – c’est en gros la méthode qui avait été utilisée par Thomas Brinkmann pour Klick, une série de disques sortis chez Max Ernst entre 2000 et 2006:

Et les platines, me direz-vous ? Eh oui, ça se détourne aussi. Janek Schaeffer, par exemple: sa «Tri-Phonic Turntable» (une platine à trois têtes, un Cerbère sonore), crée des effets d’écho parfaitement inouïs. Plus près de chez nous, renseignez-vous sur le travail du Bernois Christoph Hess, alias Strotter Inst.: ses platines bardées d’élastiques qui contraignent le travail des têtes de lecture sont des sacrées pourvoyeuses de rêves lourds.

Sur ce, je vous quitte, il faut que j’aille répéter mon solo d’agrafeuse.

 

* C’est une problématique parallèle à celle que j’évoquais dans un post précédent («La tarentelle de la photocopieuse»). Mais là où je parlais de l’utilisation de bruits (id est: «non musicaux») préexistants et visant à les «musicaliser», je m’intéresse ici davantage au réinvestissement musical de pratiques ou d’usages déviants d’un instrument ou d’un objet. C’est – en très gros – la différence entre le matériau et ses modes de production. Capisce?

** Cette technique développée par William Burroughs et Brion Gysin consistait à découper les pages d’un livre dans le sens de la hauteur puis à recoller aléatoirement les bandelettes entre elles. Effet hallucinatoire garanti.

 

Si j’étais chez vous, je partirais :

-> A Genève (Cave 12, me 27 novembre), pour y écouter Stuart Chalmers, un roi du détournement de cassettes, un véritable poète sonore qui n’a besoin que de quelques bandes magnétiques pour vendre du rêve.

-> A Genève toujours (Duplex/Walden, je 28 novembre), pour y écouter, dans le cadre d’une soirée Ondulor, Chymere. Le duo de Sonia P et POL mêle avec brio les nappes atmosphériques et le field recording.

-> A Bâle (Nordstern, ve 29 novembre), pour y écouter Recondite. Une techno léchée, aux sonorités souvent tubulaires.

-> A Neuchâtel (La Case à Chocs, sa 30 novembre), pour la Supérette, traditionnel festival du lieu. On y conseillera principalement la Mexicaine Lokier, parfaite pourvoyeuse d’electro sombre et machinale.

-> A Berne (Dampfzentrale, lu 2 décembre), pour y écouter l’Ensemble Proton, l’une des grandes formations suisses de musiques hypercontemporaines, sur des œuvres de Schönberg ou Urs Peter Schneider.

-> A Meyrin (Undertown, ma 3 décembre), pour y écouter GBH, l’une des dernières légendes encore vivantes du punk britannique canal historique.

-> A Berne (Dampfzentrale, je 5 décembre), pour y écouter Bohren & Der Club Of Gore, jazz vitreux, sombre, lynchien.

-> A Lausanne (un peu partout, du ve 6 au di 8 décembre), pour Les Urbaines et un programme trop pantagruélique pour être résumé ici. Cela dit, avec ma collègue Marie-Pierre Genecand, on va vous en reparler plus longuement dans Le Temps.

-> A Bienne (Le Salopard, sa 7), pour y écouter Christophe Clebard (dans le cadre du No Wave Marathon), synthpunk parfaitement déglinguée.

-> A Vevey (Le Bout du Monde, di 8 décembre), pour y écouter Eric Chenaux, formidable guitariste au jeu en forme de kaléidoscope.

-> A Genève (Cave 12, di 8 décembre), pour y écouter The Flying Luttenbachers, un ouragan de jazz brutal. On notera que le grand activiste Joke Lanz passera les disques pour finir la soirée.

-> A Lausanne (Les Docks, ma 10 décembre), pour y écouter Employed To Serve, magnifique furie métallique. The Warmth Of A Dying Sun, leur album de 2017, m’avait laissé baba.