Faire du son avec du cheni

Je vous ai déjà plusieurs fois parlé, dans ce blog, des vertus du recyclage. Le contrafactum des troubadours – qui consistait à utiliser la même mélodie pour mettre en musique des poèmes différents –, en est une forme. Le sampling, c’en est une autre – Stravinsky revit chez les Young Gods, et l’amen break de G. C. Coleman se retrouve dans à peu près toutes les productions jungle et drum’n’bass. Retrouver les gestes anciens de la vielle à roue et les renouveler, comme le font La Nòvia ou La Tène, c’en est une troisième.

On peut transposer la thématique du niveau de l’esthétique à celui de l’instrumentation. Une trompette ou un piano recyclés, ça peut être des objets défectueux, cassés, en route pour la déchetterie et qu’on décide malgré tout d’utiliser – mais il faut alors le faire différemment, en fonction de ce que les défectuosités de l’artefact permettent de réaliser ou non (j’en causais vaguement ici).

On peut enfin, très concrètement, recycler musicalement des objets bons pour la poubelle même si ceux-ci, a priori, étaient dépourvus depuis toujours de tout potentiel musical. En bon parler romand, on dira ici qu’il s’agit de faire du son avec du cheni. Le steelpan des Caraïbes, c’est la conversion de vieux bidons de pétrole en percussions mélodiques. En Egypte, le musicien Shady Rabab a lancé le projet Garbage Music, qui propose à des gamins de construire des instruments à partir des rebuts de déchetterie – une idée par ailleurs soutenue par le Programme pour l’environnement des Nations-Unies.

En voici encore un exemple récent, que je trouve particulièrement réussi: Upcycling, du duo Rubbish Music. Une paire dans laquelle on retrouve deux personnes bien connues des musiques avancées: Kate Carr et Iain Chambers. Ils ont tous les deux l’habitude de travailler avec ce qu’on pourrait appeler des chutes de son, que ce soit par la pratique du field recording (on doit par exemple à Chambers une belle enquête sonore, Secrets of Orford Ness, dans une base militaire britannique désaffectée) ou, ici, par celle de l’improvisation.

Evidemment, il y a dans derrière le concept de Carr et Chambers quelque chose qui tient de la déclaration politique et sociale – ils le reconnaissent d’ailleurs eux-mêmes: «Rubbish Music utilise le son pour étudier les voyages, les transformations et les impacts de nos objets mis au rebut. En utilisant nos trésors usés, nos récipients vides et nos appareils cassés comme un orchestre de matériaux de musique concrète vivants, nous examinons les mondes que nous créons et détruisons par le biais de nos déchets.»

Mais ce manifeste durable n’est pas tout seul, il est accompagné d’une réflexion d’ordre esthétique: «[… l]es voyages dans lesquels s’engagent les objets mis au rebut créent également de nouveaux mondes, de nouvelles niches pour les espèces. Qu’il s’agisse des habitudes changeantes des animaux qui tirent le meilleur parti de nos déchets ou de l’apparition de bactéries dévoreuses de plastique, le fait de jeter des objets et ce qu’il en advient ensuite a des effets profonds. Avec notre boîte à outils composée de cloches rouillées, de grilles de four sales, de pelures d’oignon, de bouteilles de vin, de spray nasal et d’un jouet de poulet qui couine, nous cherchons à en imaginer quelques-uns.» Il y a quelque chose de presque baudelairien («Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or») dans la démarche.

 

Si j’étais chez vous, je partirais:

Vous trouverez une sélection de concerts dans les notules que je livre, chaque samedi, pour la page Passe-Temps du supplément culturel du Temps. Voici quelques autres idées encore pour les jours à venir:

Samedi 4:

-> Chorale Face Z / Julie Bugnard (Maison de Quartier sous-gare, Lausanne)

Dimanche 5:

-> Camilla Sparksss (City Club, Pully)

-> Mathieu Werchowski & Wassim Halal (Cave 12, Genève)

Mardi 7:

-> Jérôme Noetinger / Angélica Castelló (HumuS, Lausanne). Ils rejouent le lendemain, avec Antoine Läng, à la Cave 12.

Vendredi 10:

-> Coilguns / Nostromo (Docks, Lausanne)

-> Loïc Grobéty (La Vidondée, Riddes)

-> Geography of Hell (A_Way, Liestal)

-> Laila Sakini (Cinéma Bellevaux, Lausanne)

 

Une mixtape pour la route?

Vous trouverez ici quelques sons qui m’ont accroché l’oreille dans les derniers jours. Cette fois-ci: Nathalie Froehlich, TOT, Reverend Beat-Man and the Underground, Daniel Bachman, Ancst, Traxman, Philipp Glass, Milk, Earth, Actress, The Young Gods.

No dreams, Zachariah

J’ai deux manières d’écouter de la musique: chez moi, ou en déplacement. En déplacement, c’est assez simple: je glisse dans mon iPhone les dernières musiques que j’ai achetées ou qu’on m’a envoyées, et je les écoute à pleins tubes au casque: dans la rue, dans le bus, dans le train, ou pendant que je fais mes courses et que je dégaine ma supercard de la Coop pour la montrer à la caisse non vivante… Mais à chaque fois dans le plus pur respect de la chronologie: un album après l’autre, et un titre après l’autre au sein de chaque album. Mécanique, me direz-vous. Peut-être un peu trop d’ailleurs – j’angoisse quand je me rends compte, après l’avoir arrêté, que mon smartphone n’a pas enregistré à la seconde près le moment où j’ai appuyé sur “PAUSE”.

A la maison, c’est tout différent: random général sur tout ce que contient mon disque dur externe. Je passe cinquante fois par jour du black metal écossais à la noise algérienne; de Josquin Desprez à Justin Broadrick; de Bach à Laibach. Ce grand vortex me donne l’impression d’être un obsessionnel du compromis. Mais il me permet aussi de passer par des carambolages sublimes – et d’élaborer d’étonnants cousinages.

Tenez, au niveau des voix. En voici deux qu’a priori on n’aurait pas associées. Premièrement: David Yow, chanteur de Jesus Lizard, dans «Zachariah» (sur Liar, Touch & Go, 1992):

Il est sorti mardi matin de mes enceintes. Juste ensuite a déboulé Charlie Looker, chanteur d’Extra Life, dans «No Dreams Tonight» (sur Dream Seeds, Northern Spy, 2012):

La succession des ces deux formidables mélismes (rocailleux chez Yow, médusant chez Looker) dans des contextes génériques parfaitement différents (rock cramé vs folk blême) a failli me faire lâcher ma tasse de café (il était 8h20). Si l’émotion était une quantité, je me suis alors dit qu’on serait entre eux dans une parfaite équivalence. Ce coup du sort m’a surtout conforté dans un des plus anciens enseignements musicaux que je me suis inculqués: regarde pas (trop) d’où ça vient, encaisse plutôt ce que ça te fait.

Si j’étais chez vous, je partirais:

Vous trouverez une sélection de concerts dans les notules que je livre, chaque samedi, pour la page Passe-Temps du supplément culturel du Temps. Voici quelques autres idées encore pour les jours à venir:

Vendredi 27 janvier:

-> Honey For Petzi & Svarts (Bikini Test, La Chaux-de-Fonds)

-> Massicot & Ensemble Contrechamps (Le Garage, Lausanne; le lendemain  à l’ABC de La Chaux-de-Fonds, le dimanche au Victoria Hall de Genève)

Samedi 28 janvier:

-> Hemlock Smith feat. Emilie Roulet & 17F (Bout du Monde, Vevey)

-> Katalin Ladik & Jacques Demierre (Pavillon ADC, Genève)

Lundi 30 janvier:

-> The Ocean & Abraham (Fri-Son, Fribourg)

Jeudi 2 février

-> Asmâa Hamzaoui (Le Rez, Genève)

-> L’Orchidée cosmique (Cylure, Lausanne)

Vendredi 3 février:

-> Yvan Etienne (Cinéma Bellevaux, Lausanne)


Une mixtape pour la route?

Vous trouverez ici quelques sons qui m’ont accroché l’oreille dans les derniers jours. Cette fois-ci: Sinner DC, Erik Blennow Calälv / Lisa Ullén / Finn Loxbo / Ryan Packard, Pizza Noise Mafia, MNMM, µ-Ziq, Yiorgos Tsanakas, Morphine, Akkord, Shadowhuntaz & Kareem, Kali Malone (featuring Stephen O’Malley & Lucy Railton).

 

La musique, ça trombe énormément

Si vous lisez l’italien et (un peu) le latin, que vous n’êtes pas rebutés par les typos anciennes et que vous nourrissez un tant soit peu d’intérêt pour les vieilles choses, je vous envoie illico vers un livre sur lequel je suis arrivé par pure sérendipité il y a quelques jours: le Gabinetto armonico de Filippo Bonanni, publié en 1722.

Vous trouverez là un panorama richement illustré des instruments de musique qui peuplaient les pratiques (et l’imaginaire, on le verra) de l’époque. Vous y verrez des objets destinés aux arts populaires (le crotale du mendiant, les cuillères en bois) et d’autres destinés à des sphères qu’on dira, en forçant le trait, plus savantes: la viole de gambe, l’épinette, etc. La majeure partie de l’instrumentarium est européenne, mais on trouve quelques «exotismes»: les timballi persiani, ou des percussions africaines, chinoises, indonésiennes (par exemple le tamburro di Batam’, venu d’une petite île de l’archipel)… Plus étonnant pour nous (mais pas pour un lecteur du XVIIIe), le Gabinetto place sur un même plan des instruments réels et d’autres issus des fonds mythologiques: la flûte de Pan (mais jouée par le dieu Pan soi-même), les trompettes de Jéricho…

C’est justement dans le domaine des instruments à vent que vous trouverez les objets les plus spectaculaires. C’est même du tromblon de compétition – je vous laisse scroller à votre rythme sur les quelques exemples qui suivent.

La tromba curva:

La tromba piegata antica (une forme de carnyx):

Le tubo cochleato:

La tromba marina:

Et le plus étonnant peut-être: le Tubo (ou corno) di Alesandro Magno:

Bonanni ne se contente pas de faire un catalogue d’instruments. La première partie du Gabinetto développe toute une série de thématiques sur leur typologie, leur histoire, leur fonctionnement, leurs usages: quelles sonorités conviennent aux funérailles? Quels instruments a-t-on pour coutume d’embarquer avec soi sur un navire pour tromper l’ennui des longues traversées? Est-il licite de jouer de la musique instrumentale dans une église? De cet avant-propos, c’est le chapitre X qui a particulièrement retenu mon attention: Del suono usato nella guerra. Peut-être parce qu’on y retrouve le vrombissement des instruments à vent: Bonanni plonge dans la Bible, chez Virgile, Plutarque, Jean Chrysostome, Martianus Capella, Juste Lipse et bien d’autres pour rappeler que le buccin et la trompe excitaient au combat – non seulement les hommes, mais leurs chevaux aussi.

J’avais évoqué cette problématique de la «musicalité de la guerre» dans un précédent billet (ici); et si elle vous intéresse, je vous renvoie vers un article que j’avais écrit en 2021 pour le Bulletin de l’Association des amis de Rabelais et de la Devinière, dans lequel je tentais un lien entre La Guerre de Clément Janequin et l’épisode des «paroles gelées», dans le Quart Livre – Pantagruel et ses compagnons, perdus dans une mer froide, entendent subitement, parce qu’ils dégèlent, les sons d’une bataille ancienne qui s’était déroulée là. Tout ça fait boum et tschhhrrack!

Je reviens à Filippo Bonanni, pour une dernière ouverture. Qui était-il? Formé chez les Jésuites romains, il multipliait les casquettes: historien, naturaliste, numismate. Et collectionneur aussi – c’est là que ça devient intéressant. Filippo Bonanni avait en effet suivi l’enseignement d’Athanasius Kircher, le grand polymathe du XVIIe siècle – à qui, entre beaucoup d’autres choses, on doit l’invention d’un orgue à chats, d’un système encore un peu primitif de musique algorithmique générative (un lointain ancêtre de ChatGPT?*) ou encore (tiens!) d’un mégaphone. Surtout, Kircher fonda au Collège romain le musée qui porte son nom: une vaste collection encore très marquée par l’éclectisme des cabinets de curiosité, mais qui fait déjà sentir son évolution vers le musée d’ethnographie. C’est Bonanni qui prendra la tête de l’institution après la mort de Kircher. Ce sera aussi, pour lui, l’occasion d’un autre très beau livre, publié en 1709: le Musaeum Kircherianum, un catalogue très richement illustré des collections de son maître. Ici, il faudra résolument vous armer de latin, mais le voyage en vaut la peine.

* Soyez attentifs: je vous parlerai de cette idée, mais appliquée à la chose littéraire, ce samedi, dans mon prochain «Cabinet de curiosités», la chronique que je tiens tous les quinze jours pour le supplément culturel du «Temps».

 

Si j’étais chez vous, je partirais:

Vous trouverez une sélection de concerts dans les notules que je livre, chaque samedi, pour la page Passe-Temps du supplément culturel du Temps. Voici quelques autres idées encore pour les jours à venir:

21 janvier:

Laibach (Les Docks, Lausanne)

22 janvier:

SIMM & Flowdan (Cave 12, Genève)

27 janvier:

Pizza Noise Mafia & Tenko Texas Seduction (L’Ecurie, Genève)

Sxokondo (Point 11, Sion)

Une mixtape pour la route?

Vous trouverez ici quelques sons qui m’ont accroché l’oreille dans les derniers jours. Cette fois-ci: Gilla Band, Al-Qasar, White Hills, Eis Ten Polin, Autechre, SIMM feat. Flowdan, DJ Spooky, La Tène, Carla Dal Forno et Cleared.

Tu pries trop fort!

L’information provient d’un article du Hindu Post daté du 2 janvier dernier, sur lequel je suis tombé grâce à This Week in Sound, l’excellente newsletter de Marc Weidenbaum. A Krishnalanka, dans l’Etat d’Andhra Pradesh, chrétiens et hindous se sont récemment livré une petite guéguerre pleine de bruit.

En résumé: pour préparer son pèlerinage au sanctuaire de Sabarimala, un fidèle hindou avait prévu d’effectuer, chez lui, une cérémonie de bhajan – c’est une forme de chant dévotionnel. Il avait gentiment demandé à ses voisins – chrétiens – de ne pas le déranger pendant la célébration. Il a été moyennement entendu: le reste de l’immeuble en a profité pour organiser une prière à haut volume, retransmise par toute une série de baffles plus ou moins en état de marche. Il a répliqué en balançant, encore plus fort, ses propres chants.

Le journaliste du Hindu Post a alors cette phrase cruelle: «Christians, especially Pentecostals, create noise pollution in the name of worship.» Elle m’a fasciné. Elle m’a rappelé le fantastique travail que Gilles Aubry avait consacré, il y a une dizaine d’années, à l’usage des sound systems par les prêcheurs des Eglises charismatiques de Kinshasa. On entendait, dans son enquête audio/anthropologique, la parole de Dieu hurlée dans des enceintes qui menaçaient de perdre tous leurs rivets.

«La voix de l’Éternel est puissante. La voix de l’Éternel est majestueuse. La voix de l’Éternel brise les cèdres», disent les Psaumes. Mais alors pourquoi l’amplifier? En me posant cette question (et en cherchant vaguement à y répondre), je suis tombé sur l’étonnant travail d’Eliane Daphy. Dans un article publié en 1993, cette ethnologue s’intéressait aux causes et aux conséquences de l’introduction de moyens de sonorisation dans les églises (en l’occurrence catholiques et françaises). Les témoignages qu’elle avait recueillis chez différents prêtres affairés derrière leur table de mix convergeaient vers une explication: c’est la faute à Vatican II. Voici le résumé qu’elle en donnait: «Les modifications du rituel cérémoniel apportées par le concile ont imposé le remplacement du latin par la «langue vernaculaire» et la célébration de l’office face aux fidèles, et cette réforme liturgique a rendu l’usage du micro inévitable. Le latin – dit-on – pouvait être psalmodié par le prêtre, cela donnait «un son mystérieux qui berçait les fidèles»; par contre l’usage de la langue vernaculaire exige une intelligibilité parfaite de la parole.»

En conclusion, on dira que la sonorisation du supra-naturel est une pratique aussi répandue que la technologie qui la permet. Au moins depuis les trompettes de Jéricho.

 

Si j’étais chez vous, je partirais:

Vous trouverez une sélection de concerts dans les notules que je livre, chaque samedi, pour la page Passe-Temps du supplément culturel du Temps. Voici quelques autres idées encore pour les jours à venir:

14 janvier:

Svarts (SAS, Delémont)

Skeptical (Elysia, Bâle)

Jeff Mills (Audio Club, Genève)

15 janvier:

Pierre Bastien (Cave 12, Genève)

Rocco Glavio (Urgence Disk, Genève)

20 janvier:

Schnellertollermeier (AMR, Genève)

Bitter Moon, After 5:08, Leoni Leoni (Docks, Lausanne)

Plaid (PTR, Genève)

Une mixtape pour la route?

Vous trouverez ici quelques sons qui m’ont accroché l’oreille dans les derniers jours. Cette fois-ci: Celtic Frost, Ron Morelli, Thisquietarmy x Away, Richard Skelton, Oxbow & Peter Brötzmann, Dale Cornish, Wounded Son, Violeta Garcia, Hundschopf (c’est moi).

Portnawak

Selon certaines étymologies, les mots drôle, drôlerie, ou drolatique sont des emprunts au hollandais drolle. En hollandais, drolle signifie «lutin»; on le retrouve aujourd’hui en français sous une autre orthographe – c’est le troll, avec un t. Et qu’est-ce que c’est qu’un troll? C’est peut-être un lutin, mais c’est aussi un personnage un peu saumâtre – c’est celui qui tousse sa bile sur les réseaux, généralement bien au chaud derrière son pseudonyme. Pour résumer, est drôle ce qui fait rire, mais aussi ce qui inquiète un peu – comme quand on dit: «Je me sens tout drôle».

On a passé une troll d’année, non? Je vous propose d’en remettre une couche avec une pêche aux horreurs. Des monstres sonores effrayants autant que comiques (drôles, donc), provenant des mers les plus polluées par la naïveté coupable, par la méchanceté esthétique – et certainement aussi par des psychotropes retrouvés dans l’économat d’un garagiste huit ans après sa faillite. Je commence par un court safari dans cette jungle du mauvais goût rigolard qu’est le site Bide & Musique: j’ai récemment découvert son existence par le biais d’un papier de Tsugi (ici), qui le décrit comme «le site qui compile les plus gros ratés de la chanson». C’est une énorme bibliothèque de choses qui tirent les oreilles, et dont la thématique la plus intéressante est celle des adaptations, plus au moins consciemment parodiques, de titres d’une langue vers l’autre. Deux exemples (attention, ça fait pleurer), et commençons avec «Pump ab das Bier» de Werner Wichtig, qui reprend le «Pump up the Jam» de Technotronic:

La réinterprétation du «Relax» de Frankie Goes To Hollywood par les Français de Sale Affaire sous le titre de «Hey Max, pas de panique», met aussi un drôle de seum, je vous promets:

En cherchant ailleurs, dans des recoins plus obscurs de la matrice, on trouve des sorciers amateurs touillant des chaudrons plus étranges encore, et qui font se déliter le matériel musical lui-même. Par exemple sur le canal Youtube d’un certain Fernando Guinto – écoutez bien à partir de 1’45”, vous allez entrer dans une terrible boucle temporelle:

Le dénommé Koshimador s’en est pris au même titre, mais d’une manière plus abstraite (et certainement beaucoup plus impolie):

Changeons de registre: allez (if you dare) jeter une oreille sur le canal Happy Metal, qui s’est spécialisé dans la transcription en mode majeur. Je peux vous assurer que l’offense faite au «Angel of Death» de Slayer n’est, elle, pas mineure du tout:

Si cette réinterprétation de Slayer demande une virtuosité similaire à celle de Kerry King ou Jeff Hanneman (les deux guitaristes originels du groupe), il y a d’autres types de traitements qui tiennent davantage du cut / paste, mais qui produisent des résultats pas forcément inintéressants – comme ici sur Queen, traité par anéantissement de cellules structurelles:

Le travail ici fait me rappelle d’ailleurs celui qui avait été réalisé par le collectif Sound Breaking Sky sur toute une série de titres – de Bowie à Sonic Youth ou New Order. Ici, leur réinterprétation du «Tame» des Pixies:

Le domaine dit du «classique» possède lui aussi ses zinzins, comme Oliver Street (c’est du moins le nom de son canal), qui a visiblement décidé d’inverser l’ordre des touches de son piano. Il en sort des thèmes parfaitement neufs:

Mais le pompon revient certainement à un dénommé яша (j’imagine qu’il est russe), qui semble avoir pour habitude d’aplatir des titres sur une seule note (ou presque). Ce qu’il fait ici du «Beat It» de Michael Jackson est une pure merveille tératologique.

Et sur ce, Joyeux Tout!

Le black metal, ça soulage

J’étais à midi dans un car postal, plein comme un œuf, entre Porrentruy et Cœuve, pour aller, le 13 novembre dernier, m’emplir, au Restaurant du Cerf, des neuf plats du menu de la Saint-Martin. La main refermée sur une barre de maintien, je causais avec un ami très cher qui me disait que, une semaine plus tôt, il était à Orbe pour un concert de Marduk.

Marduk, le Veau du soleil, patron du panthéon de Babylone, mais aussi et surtout l’une des formations actuellement phare du black metal. Black metal? Genre fantasmé, peuplé à peu près autant que d’autres de personnalités douteuses (c’est un euphémisme), mais qui met en scène une forme de jusqu’au-boutisme asymptotique – ce qui déjà suffirait à s’y intéresser.

De ceci, Wikipedia dit: «Le black metal est un sous-genre musical du heavy metal, ayant émergé en Europe au milieu des années 1980, et développé dans les pays scandinaves, notamment en Norvège, au début des années 1990. Comme le thrash metal, le black metal s’inspire du punk hardcore et en particulier du crust, de la nouvelle vague du heavy metal britannique, ainsi que du shock rock, et se caractérise par un son chargé d’atmosphères sombres et, parfois, par des mises en scène morbides […] Le black metal se caractérise avant tout par une musique crue et agressive aux atmosphères sombres. Ce son est produit par des tempos rapides, un chant hurlé en voix de tête souvent relativement aigüe, la guitare est omniprésente et agressive avec des tremolo picking, de fortes distorsions, des blast beat à la batterie, et des morceaux non conventionnels.» Voilà pour les prolégomènes, auxquels je souscris.

Embrayons sur les choses qui fâchent. C’est indéniable, le black metal a donné naissance à son lot d’actes et de personnes condamnables et condamnées, tant du point de vue éthique que pénal. Oui, Varg Vikernes a été condamné en 1994 à 21 ans de prison pour le meurtre d’Øystein Aarseth (avec qui il jouait dans le groupe Mayhem), a mis le feu à des églises en Norvège, et a publiquement soutenu Anders Behring Breivik après le massacre d’Utøya. Oui aussi, une frange de la scène n’a rien trouvé de plus malin que de créer un sous-genre baptisé «National Socialist Black Metal» (NSBM). Ce sont des horreurs indexées à un haut degré d’idiotie. Ces remugles sont-ils représentatifs d’une scène? Que veut dire «sulfureux»? Est-ce que le terme désigne l’odeur résiduelle de quelques braises, ou l’entière nature du feu? Il faudrait poser la question à un sociologue de la musique, ce que je ne suis pas. Intuitivement, j’ai le sentiment que non. Ce dont je suis par contre certain, c’est de l’innocuité éthique de mon rapport à ces sons.

L’autre chose qui fâche est liée au fait que le black metal, comme l’indique la définition qu’en donne Wikipedia, se résume à un nombre sommes toutes peu élevé d’éléments constitutifs, mais qui sont très dirigistes: jouez vite, hurlez, produisez sale. Conséquence: c’est un genre qui a tendance à se répéter et à se répliquer en unités interchangeables, à s’auto-caricaturer, voire à s’auto-parodier de manière plus ou moins volontaire.

C’est lorsqu’il sort du cadre dans lequel son histoire culturelle l’a contraint que le black metal devient à mon sens le plus intéressant, et peut-être le plus intègre – étant entendu qu’il faut une bonne dose de courage esthétique pour travestir un genre musical aussi typé. Prenez par exemple les Allemands de Sun Worship, qu’on a vu débarquer au début de la décennie passée avec un magnifique album, Elder Giants (1281360 Records DK). En 2015, le site Echoes and Dust demandait à Lars Ennsen, le guitariste du groupe, quelle était sa définition du genre: «C’est une question complexe. Je me contenterai de dire que vous trouverez “mon” essence du black metal sur un album de Swans, Phill Niblock ou Mt. Eerie plutôt que sur n’importe quel album de “black metal” sorti au cours des 20 dernières années.» Et de fait: chez eux, les guitares à la fois s’aèrent et s’approfondissent, les morceaux s’allongent, mutent, prennent des virages – mais toujours (ou en tout cas très souvent) à toute berzingue.

Je pourrais dire des choses similaires d’une de mes marottes du moment, Veilburner, qui nous viennent des Etats-Unis. Ou des Finlandais d’Oranssi Pazuzu (je les évoquais brièvement dans un précédent billet, ici), qui intègrent (chose plutôt rare dans le domaine) des instrumentations électroniques et développent des progressions parfaitement étonnantes.

Mais le maximum d’extensibilité stylistique se trouvera dans un projet domestique et que l’on commence à bien connaître par chez nous: Zeal & Ardor, dirigé par le Bâlois Manuel Gagneux. Là, rappelons-le, les marqueurs stylistiques du black metal s’allient à des éléments qu’on serait tentés de qualifier de parfaitement hétérogènes: le blues, le gospel, les chants des champs de coton. On nous a plusieurs fois assuré que Gagneux avait lancé Zeal & Ardor à la suite d’un pari: «Arriveras-tu à mêler ce qui ne peut pas se mélanger?» On aurait pu craindre l’effet morue à la fraise, mais rien de tout cela: les différents éléments assimilés par Gagneux et sa bande se retrouvent dans une commune alchimie de colère – un nouvel album est annoncé pour février prochain, on verra si tout cela tient toujours debout.

 

Si j’étais chez vous, je partirais:

-> à Berne, au Bee-Flat, le 26 décembre, pour y écouter Erika Stucky. Là encore une histoire d’entremêlements, entre yodel et blues, alchimie improbable mais pleine de sens.

-> A Guin, au Bad Bonn, le vendredi 7 janvier, pour y écouter Murmures Barbares. On est avec eux dans le domaine large du hip hop, mais qui serait considéré comme une forme d’art brut. Une géniale fête froide.

-> A Berne, à la Dampfzentrale, le samedi 8 janvier, pour y entendre une réécriture de la «Ursonate» de Kurt Schwitters par Patricia Kopatchinskaja, Reto Bieri, Annekatrin Klein et Anthony Romaniuk. Un texte en charpie, fondateur du mouvement Dada, qui gagne à être toujours ressuscité.

-> à Berne encore, au Bee-Flat, le dimanche 9 janvier, pour une rencontre entre le guitariste Kojack Kossakamvwe, le batteur Julian Sartorius et le vocaliste Elia Rediger. Une soirée féline, aux horizons ouverts.

-> A Genève, à la Cave 12, le mardi 11 janvier, pour y écouter MoE. Ce trio norvégien conçoit un rock atypique, dont on dirait qu’il va chercher autant dans la no wave que dans les productions plus carrées que l’on trouvait à l’époque chez le label Amphetamine Reptile. C’est en tout cas explosif.

-> A Berne, au Bee-Flat, le mercredi 12 janvier, pour un étonnant dialogue entre l’accordéoniste Mario Batkovic (qui vient de publier un très remarqué nouveau disque, Introspectio) et l’électronicien germano-libanais Rabih Beaini. L’un propose des cathédrales, l’autre des paysages fiévreux.

-> A Genève, à la Cave 12, le dimanche 16 janvier, pour y écouter Jean-Luc Guionnet et Will Guthrie en duo. Là encore un beau combat en perspective, entre les vacarmes du premier et la batterie ravageante du second.

-> A Berne, au Bee-Flat, le mercredi 19 janvier, pour y entendre Jakob Bro (guitare), Arve Henriksen (trompette) et Jorge Rossy (batterie) jouer le matériel d’Uma Elmotrès beau disque de mélancolies instrumentales.

-> A Genève, à la Cave 12, le même soir, pour y entendre Convulsif. Le quatuor emmené par Loïc Grobéty a bien tracé son chemin d’une musique en angles, écrasante et libératoire à la fois. J’en parlais dans Le Temps il y a quelques semaines de cela, ici.

 

Musiciens sous influence

Il y a 40 ans, le 7 novembre 1981 très précisément, William Burroughs atteignait son degré maximal d’exposition. Invité de Saturday Night Live, il lit des extraits du Festin nu et de Nova Express. Sept minutes de voix de nez, de traine-syllabes pour faire parvenir au plus grand nombre les opérations étranges du Dr Benway, le généraliste de l’Interzone. Effrayé par Burroughs lors des répétitions de l’émission («Je n’ai jamais vu un type aussi ennuyeux», dira-t-il), le producteur Dick Ebersol avait tenté de réduire au maximum la durée de l’intervention de l’écrivain. En vain: la voix de Burroughs a pu prendre tout son temps pour s’infiltrer dans les foyers et hypnotiser les téléspectateurs.

Je tiens pour acquis que la musicalité de la voix de Burroughs est en effet capable d’induire quelque chose qui trait à un état de conscience altéré: ça doit être une question de fréquence, de rythme – et bien entendu d’images aussi. Le son et le sens. Ce que l’on sait aussi, pour rester dans l’orbite de l’oreille, c’est que la figure de Burroughs (son ethos de la subversion) et ses méthodes de travail (le cut up par exemple) ont inspiré bon nombre de musiciens – Casey Rae faisait le tour de la question dans un livre, William S. Burroughs and the Cult of Rock’n’Roll, publié il y a deux ans. Si lui-même n’était pas particulièrement mélomane, bien des grands noms des musiques actuelles ont, avec plus ou moins de foi, emprunté ses outils: David Bowie, Paul McCartney, Lou Reed, Patti Smith, Kurt Cobain, etc.

Descendons quelques étages. Sous le radar des vedettes, Burroughs a irrigué bien d’autres zones – souvent d’ailleurs en prêtant sa voix. Son cameo chez Ministry (sur le titre «Just One Fix», forcément) est bref mais parlant. L’œil qu’il promène au dessus du «Rag for William S. Burroughs» de Matmos est lui aussi notable.

Mais il y a un autre compagnonnage que j’ai toujours trouvé fertile au long des années, c’est celui qui lie l’esthétique de Burroughs à celle du label Sub Rosa: publié en 1996, 10% File Under Burroughs était une magnifique célébration de son œuvre, quelque chose comme un trip tangérois dans lequel on croisait, à ses côtés, Marianne Faithfull, Bomb The Bass, les Gnaouas de Marrakech, Scanner ou Bill Laswell. Lequel sera aux commandes, trois ans plus tard, avec Iggy Pop, Genesis P-Orridge, Jaki Liebezeit, Patti Smith ou Techno Animal, d’une autre œuvre totale, Hashisheen: the End of Law, plus narrative, et centrée sur la fascination de Burroughs pour Hasan-i Sabbâh, le Vieux de la montagne à la devise définitive («Rien n’est vrai, tout est permis»), grand leader et grand dealer des l’Ordre des assassins, à savoir les «hashashyn», à savoir encore les avaleurs de kif. Disque magistral (auquel Laswell a récemment offert un compagnon, The Acid Lands, toujours chez Sub Rosa).

Et sinon, certains ont tenté de faire dialoguer Burroughs avec Britney Spears. Je vous laisse découvrir cette chose étrange:

https://dickwhyte.bandcamp.com/track/oops-i-did-it-again-william-s-burroughs

 

Si j’étais chez vous, je partirais:

-> A Lausanne, à la Maison de Quartier Sous-Gare, jusqu’au 20 novembre, pour le Festival des Bouffes-du-Rond-Point. On conseillera d’aller y écouter les chansons de pénombre de Hemlock Smith ou, si vous avez des enfants, de Gaëtan (en Suisse romande, c’est un champion, on a testé).

-> A Fribourg, à la Coutellerie, le vendredi 12, pour y écouter Dedelaylay. Steven Doutaz à la batterie, Benjamin Tenko aux synthés, et le résultat sonne comme des rythmes en averse passés en sorcellerie dub.

-> A Lausanne, le même soir, à la Ferme des Tilleuls, en marge de l’exposition Happy Pills, pour y écouter Louis Jucker. Sa musique est, un passionnant attelage de poésie folk et de bricolages surréalistes. On a tout à fait le droit de réécouter Something Went Wrong, son album de 2020:

-> A Lausanne toujours, au Cinéma Bellevaux, et toujours à la même date, pour une soirée centrée sur les œuvres de Joana Bailie et Geneviève Calame. Je vous avais parlé, il y a de cela quelques semaines dans Le Temps (ici), de cette compositrice hors pairs, et bien trop tôt disparue, qu’était Geneviève Calame

-> A Bulle, le même soir, à l’ancienne chartreuse de la Part-Dieu, pour Ex tenebris lux, une performance conjointe de JOD (alias Joël Dewarrat) et Goodbye Ivan (aka Arnaud Sponar) qui mêlera le travail pictural du premier à la musique du second. Le lendemain, Goodbye Ivan sera, avec Guy Oberson, aux manettes d’une installation (entre son et vidéo cette fois-ci) baptisée Pollen. Connaissant le toucher délicat de Sponar, on peut s’attendre à de belles machineries oniriques.

-> A Genève, encore et toujours le même soir, au Rez de l’Usine, pour une soirée de soutien au Monstre Festival. On pourra entre autres y écouter Martin XVII. Le duo jurassien (Louis Riondel / Pascal Lopinat) a inventé un genre: le mielcore. Ça colle et c’est piquant, c’est du rêve solarisé – et j’en disais le plus grand bien dans une récente livraison du jukebox du Temps.

-> A Bâle, à l’Elysia, le samedi 13, pour y écouter Helena Hauff. Parfaite illustration de l’intelligence mise au service de l’electro: des machineries anciennes (on est au cœur de la gamme Roland), une avancée en bulldozer, des inscriptions rythmiques qui vous décalent. Son dernier album, Qualm, est d’une puissance effrayante:

-> A Genève, à la Cave 12, le dimanche 14, pour y écouter Hyperculte. Simone Aubert et Vincent Bertholet, pour une dinguerie qui fait feu de tous bois: hypnoses krautrock, éruptions / irruptions de sons et de manières de faire d’ailleurs, le tout en surgissements sans pauses:

-> A Berne, à la Dampfzentrale, du 18 au 21 novembre, pour le festival Saint Ghetto, avec tout une série de signatures aventureuses (en grande partie féminines, notons-le): Aïsha Devi, Jenny Hval, Caterina Barbieri, Maria W Horn (cf. infra) et bien d’autres. Je vous en reparlerai vite dans le journal.

-> A Genève, à la Cave 12, le vendredi 19, pour y écouter Hand & Leg. Comme souvent, la Cave nous fait découvrir des choses: cette fois-ci, il s’agit d’un duo grec post-punk dont on écoute le dernier disque en écrivant ces lignes. C’est une révélation: une musique tendue, puissante, qui sort les couteaux, absolument urgente:

-> A Sion, le même soir, au Point 11, pour y écouter Yannick Barman et Guillaume Perret. Le premier est trompettiste, le second saxophoniste, et ils passeront ce soir-là leurs instruments dans toute une série de dispositifs électroniques.

-> A Lausanne, au Cylure Binchroom (l’un des plus chouettes centres vaudois de bièrologie), le samedi 20, pour une chouette soirée entre post punk et no wave agrémentée par Trash Mantra et Umarell & Zdaura.

-> A Genève, à la Cave 12, le dimanche 21, pour y écouter Maria W Horn. Cette compositrice suédoise a débarqué dans le paysage il y a trois ans à peine, mais sa marque est déjà bien installée. Epistasis, le disque qu’elle a sorti en 2019 chez Hallow Ground, en donne un très bon aperçu, qui court de miniatures au piano jusqu’à des drones à cordes de très grand ampleur:

-> A Yverdon, le même soir, à l’Amalgame, pour y écouter Bohren und der Club of Gore. Une merveille de dark jazz, un spleen jouissif, quelque chose comme un film noir pris dans l’ambre, ralenti à l’extrême.

-> A Berne, au Bee-Flat, le mercredi 24, pour y écouter Faraj Suleiman. Un pianiste de feu, qui amarre à sa matrice orientale tout un aréopage de musiques, du classique au jazz et aux modes balkaniques. J’en parlais dans un récent Jukebox duTemps, ici.

-> A Renens, à l’ECAL, dès le jeudi 25, pour y découvrir une itération de la dream house de La Monte Young et Marian Zazeela – une installation à vivre comme un espace dans lequel les drones vous modèlent la conscience aussi longtemps que vous le souhaitez.

-> A Yverdon, à l’Amalgame, le jeudi 25, pour y écouter Pan·American. Le projet solo de Mark Nelson est une musique qui avance comme poussée par le vent, folk blême dans un halo ambient. Un générateur poétique qui sera précédé d’une performance plus musclée par le rock fuligineux des romands de Ventura – qu’on se réjouit de revoir sur scène.

-> A Vevey, au Rocking Chair, le vendredi 26, pour y écouter Faust. Un des dieux majeurs du panthéon du krautrock, le groupe allemand y rejouera IV, publié en 1973 pour la première fois, et inaltéré depuis.

-> A Sion, le même soir, au Point 11, pour y écouter Schnellertollermeier. C’est-à-dire Andi Schnellmann, Manuel Troller et David Meier (basse, guitare et batterie respectivement), trois Lucernois qui vous propulsent dans des équations souples comme des jaguars.

-> A Genève, à la Cave 12, du 26 au 28 novembre, pour le festival Akouphène. On y retrouvera énormément de belles identités des musiques d’exploration: Christine Ott (aux ondes Martenot, ce lointain cousin du theremin), le guitariste Noël Akchoté, ou encore Lea Bertucci – on reste complètement sous l’emprise de son récent A Visible Length of Light, une suite de paysages de grande ampleur faits d’instruments à vent, d’orgue et de manipulations de bandes.

-> A Berne, à la Dampfzentrale, le samedi 27, pour y découvrir Taking Care of God, la nouvelle performance de Soraya Lutangu Bonaventure. Une tentative d’hybridation du profane et du sacré – et incidemment, musicalement parlant, un entremêlement de gospel et d’instrumentation électronique.

-> A Sion, le même soir, au Point 11, pour y écouter Somnolent Priests vernir leur dernière production. Une très belle expérience drone metal (Sunn O))) n’est pas forcément loin), mais avec un propos peut-être plus narratif.

-> A Düdingen, au Bad Bonn, le dimanche 28, pour y écouter Pink Siifu. Hip hop excité et excitant, minimaliste, sombre et décalé. On a beaucoup aimé son featuring sur le dernier album de Moor Mother, Black Encyclopedia of the air.

A Genève, le même soir, à la Bibliothèque municipale, pour y écouter une conférence de Yann Courtiau, JOY DIVISION : FENÊTRE SUR RUE (Jeux d’Ombres), qui propose un parcours dans le chronotope mancunien de la bande à Ian Curtis.

-> A Genève toujours, à l’Usine, le mercredi 1er décembre, pour y écouter Igorrr et Horskh. Ceux-ci perpétuent avec un certain brio la flamme ancienne d’un metal industriel tout en angles. Quant à Igorrr, c’est une proposition totalement iconoclaste, voire surréaliste (et pas dénuée d’humour), une collision d’éléments divers (du metal au baroque) sur un fond drill’n’bass (c’est rapide et saccadé).

-> A Berne, à l’ISC, le jeudi 2, pour y écouter Abstral Compost et Baby Volcano. Du premier, on aime énormément sa manière d’imaginer le rap (c’est-à-dire son vocabulaire au sens premier du terme) comme quelque chose qui a trait à la fois à la musique concrète et au dadaïsme, et de la seconde une capacité à nourrir son électronisme d’une bonne dose de danger. On notera que Baby Volcano se reproduira le samedi 4 au SAS de Delémont, dans une soirée où l’on entendra aussi le rap rentre dedans de Murmures Barbares.

-> A Lausanne, à l’Eglise Saint-François, le vendredi 3, pour y écouter Anna von Hausswolff. La Suédoise, tout à la fois chanteuse, compositrice et organiste, s’emparera ce soir-là des registres. On sait, pour la suivre, que là se prépare une célébration absolument tellurique. Cette femme est d’une rare puissance. Vous pourrez également l’entendre l’avant-veille, 1er décembre, à la Heiliggeistkirche de Berne.

-> A Lausanne, le même soir, au Cinéma Bellevaux, pour y écouter Francisco Meirino. Il y vernira une pièce inédite, You’re here, there’s no cure for that. C’est un maître de la mise au jour de ce que l’on n’entend pas, et j’avoue beaucoup apprécier la manière dont il est présenté: «Francisco Meirino explore la tension entre le matériel programmable et le potentiel de son échec.»

-> A Lausanne toujours, dans toute une série d’endroits, du 3 au 5 décembre, pour les Urbaines. Festival pluridisciplinaire dans lequel on trouve toujours quelques mirabilia musicales. Entre mille choses, on peut conseiller les dystopies de Firas Shehadeh (drone et rythmes en étouffoir), celles de Thoom, qui cabote entre bruit et chanson, ou encore l’étonnante pop ectoplasmique de Yikii.

-> A Martigny, aux Caves du Manoir, le samedi 4, pour le Road Sweet Road Festival. Une programmation articulée entre blues et rockabilly, avec la possibilité de goûter au grotesque (c’est une définition, et un compliment) de l’énergétique Bernois Reverend Beat-Man.

-> A Düdingen, le même soir, au Bad Bonn, pour y écouter une collaboration entre Julian Sartorius et Feldermelder. Une soirée de rythmes, sur les peaux ou dans les puces.

-> A Bienne, au Singe, le dimanche 5, pour y écouter le projet Ceramic Dog de Marc Ribot. Figure phare du jazz exploratoire d’outre-Atlantique, le guitariste propose avec ce projet-ci des évolutions plutôt anguleuses (rock, disons-le) qui s’enflamment à la première étincelle.

-> A Düdingen, au Bad Bonn, le mardi 7, pour y écouter Etran de l’Aïr. Du blues d’Agadez, extrême nord du Niger, rugueux et sautillant comme on le souhaite.

-> A Lausanne, à l’Oblo, le jeudi 9 décembre, pour y écouter Sourdure et Sarah Terral. Le premier est le projet solo d’Ernest Bergez, un trickster magnifique qui travestit les répertoires anciens du Massif central en machines à transe. Derrière Sarah Terral se cache Clément Vercelletto, un exhausteur de la beauté des bruits – son dernier disque, Le Ménisque original, publié par Three:Four, est un étonnant voyage.

 

«C’est un cri, c’est un chant, c’est aussi la douleur et le sang»

Dans le monde animal, le cri a plusieurs fonctions, qui pour la plupart ont vocation de sauvegarde: signaler la présence d’un prédateur (la marmotte quand elle détecte un rapace), tenter d’effrayer ledit prédateur (c’est le cas des grenouilles du genre Lepidobatrachus, qu’on rencontre au Paraguay, en Bolivie, en Argentine), recruter des alliés dans le cas d’une lutte entre membres d’un même groupe (chez les chimpanzés, par exemple).

Chez Homo sapiens, crier revêt tous ces rôles, et d’autres encore: il sert à engueuler (c’est donc une pratique sociale), à exprimer la douleur (voire à l’atténuer – j’en parlais dans le journal il y a quelque temps, ici). Harold Gouzoules, chercheur en psychologie à la Emory University d’Atlanta, dit encore autre chose du cri: «It’s important to keep in mind that screams attract attention. Is it competitive — competitive screaming? I’m not suggesting that they’re consciously competing with one another for attracting attention — I don’t think it’s a conscious thing at all. But I think it might be how these screams, in this kind of context, are functioning» (on peut lire son interview ici). Histrionisme, compétition? Les notions auront leur importance dans le domaine bien particulier de la musique.

Et d’ailleurs: qu’en est-il du cri dans la musique? Il couvre un champ voisin de celui du bruit (dont je parlais, sous l’angle de la militarisation, dans un précédent billet, ici). Dans la tradition dite occidentale (ce qu’on appelle pompeusement la «musique savante»), il apparaît grosso modo sous deux formes (je me réfère en l’espèce à un très bon article du musicologue Sylvain Paul Labartette, que vous trouverez ici): le cri transcrit – les «Ah!» et les «Oh!» de La Grande-Duchesse de Gérolstein chez Offenbach, par exemple; et le cri musicalisé – comme le «Joho Hoe» de la «Ballade» de Senta dans le Vaisseau fantôme de Wagner, qui fait office de support phonétique à la mélodie.

Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit de civiliser le cri; de le transcrire, de l’harmoniser, bref: de le réduire – certainement un lointain héritage d’Aristote qui, s’il admettait que le rire puisse être le propre de l’Homme, refusait au penseur la liberté de crier. Dans les musiques populaires par contre, gueuler s’est imposé. On dit généralement que le Urschrei des musiques actuelles a été poussé en 1946 par Archie Brownlee, l’un des Five Blind Boys of Mississippi, dans une prière au Très-Haut qui cogne très fort sur les tympans (certaines légendes médiévales faisant naître Jésus par l’oreille de Marie, il doit y avoir là comme un lien):

Le cri est ici à comprendre comme une évolution de la technique du shout utilisée dans le gospel. Il va rapidement devenir un marqueur de ce ramdam appelé rock que l’Amérique nous enverra. Et il va alors être utilisé en tant que tel, entièrement délimité par l’émotion dans laquelle il naît: dans le punk, dans le rock, on chante en criant parce qu’on est énervé ou parce qu’on est euphorique. A ce titre-là, j’avoue avoir gardé beaucoup de sympathie pour l’organe de Black Francis, des Pixies, parce qu’on ne sait jamais s’il est très fâché ou vraiment très très content:

Sinon, crier peut aussi servir à faire peur – ou à faire croire qu’on cherche à effrayer, ce qui est une technique de grand-guignol. Là, l’ouverture par Tom Araya du «Angel of Death» de Slayer reste un monument indépassable:

Evidemment, la famille du metal est une grande pourvoyeuse de cris en tous genres – le «grunt», le «death growl», etc. Et c’est peut-être là qu’on retrouve cette notion de compétition du cri imaginée par Harold Gouzoules: c’est à celui qui ira le plus loin dans une direction dangereuse pour la zone laryngo-pharyngée. Je me souviens encore de l’excellente métaphore de Phil Freeman, dans The Wire en octobre 2019, au sujet de Matti Way, le chanteur d’Abominable Putridity, un groupe de death metal moscovite: «gurgling vocals that sound more like a plumbing problem than a human voice». C’était assez juste.

Cela dit, il faut se souvenir que le metal est souvent fait, contrairement à son image d’Epinal, de têtes chercheuses. Et c’est bien dans cette communauté que j’ai découvert, il y a bien des années de ça, une autre manière encore d’utiliser le cri: comme pur matériau sonore – ou comme sample, pour le dire autrement. Cette trouvaille, je l’avais faite en écoutant Morbid Tales, le premier album de Celtic Frost – dont le patron, Tom Fischer, vient d’ailleurs d’être distingué aux récents Prix suisses de Musique décernés par l’Office fédéral de la culture. Ecoutez le premier morceau, «Into the Crypts of Rays», de ce disque:

Cette manière d’instrumentaliser le son a fait école depuis. On en a par exemple eu une très belle réactualisation noise dans «Milkweed / It Hangs Heavy», le morceau qui ouvre Abandon, le premier album, sorti en 2013, de Pharmakon (alias Margaret Chardiet):

Bref, comme le disait Bernard Lavilliers, «la musique est un cri qui vient de l’intérieur».

 

Si j’étais chez vous, je partirais:

> A Genève, à l’Usine, le mercredi 27, pour y écouter Darius. Les Bullois font dans le post-rock généreux, à la fois agile (leurs harmonies en surimpression, leurs circonlocutions rythmiques) et imposant (il y a chez eux le son d’un barrage-poids). Ecoutez Voir, leur dernier album:

-> A Montreux, au Ned, le jeudi 28, pour y écouter Maria Violenza. Synth pop démantibulée, acide, chansons noires polyglottes (du français au sicilien) qui toutes racontent des histoires d’esprits tordus. On pourra la réécouter le lendemain au Rez, à Genève.

-> A Delémont, au SAS, le vendredi 29, pour y écouter L’Eclair. Encore une belle signature de chez Bongo Joe Records, on parlera ici de jazz cosmique qui prend toujours le risque de céder aux cavalcades.

-> A Bulle, à Ebullition, du 29 au 31 octobre, pour le festival Poutre & Terroir. Au programme, tout un aréopage de ce que ce coin de pays produit de mieux en termes de musiques à guitares dures: Coilguns, Impure Wilhelmina, Rorcal, The Burden Remains, et bien d’autres.

-> A Delémont, au SAS, le samedi 30, pour y écouter Canichnikov. Il se laisse définir comme faisant du rap de cave, on pourrait dire qu’on a avec lui une forme de décantation mélancolique prise dans un faux kitsch.

-> A Lausanne, au Cazard, le même soir, pour y écouter Julie Semoroz et Emma Souharce. Ici pour leur projet Effraction Vacances, une déconstruction (très percutante) des éléments majoritaires de la pop des années 90 et 00. On notera que Belia Winnewisser (cf. supra) sera aussi de la partie.

-> A Genève, à la Cave 12, le mercredi 3 novembre, pour y écouter FUJI|||||||||||TA et Kassel Jaeger, dans le cadre d’une soirée en hommage au défunt Peter Rehberg (alias Pita). Le premier fait de très étonnants cocktails à base d’orgue, de voix et de sonorités aquatiques. Le second (François J. Bonnet de son vrai nom), directeur de l’INA GRM (le temple français de la recherche musicale), est un sculpteur de sons comme on en fait peu.

-> A Berne, au Buffet Nord, le jeudi 4, pour y écouter Simon Grab et Larkian. Cela dans le cadre d’une série de soirées (TONNOT) extrêmement intéressantes dans le sens où elles invitent des musiciens d’horizons différents à improviser l’un avec l’autre sans aucune consultation préalable. Ici, la collaboration amènera dans un même chaudron l’électronisme brut de Grab et l’ambient à guitare de Cyril Monnard (alias Larkian). Je participerai d’ailleurs à un épisode ultérieur de ce crash test, en janvier, avec l’accordéoniste Tizia Zimmermann. Je vous en reparle à l’occasion.

-> A La Tour-de-Peilz, au Temple Saint-Thédodule, le même soir, pour y écouter Félicia Atkinson. La polymathe française entretient un lien particulier avec ce coin de la Riviera vaudoise: c’est à la Becque, toujours à La Tour-de-Peilz, qu’elle fit résidence il y a deux ans pour en sortir Echo, très beau disque calme de claviers, de sons environnants, de voix et de bruits:

-> A Pully, au Cinéma CityClub, le vendredi 5, pour y écouter Ichiko Aoba. Une merveille de folk d’éther dérivant jazz ou bossa par endroits, servie par une voix comme on en fait peu – elle ne casse pas le cristal, elle le fond(e):

-> A Lausanne, aux Docks, le samedi 6 novembre, pour y écouter Lebanon Hanover. Une des bonnes signatures de la renaissance dark wave, à la fois maniérisme tendu et dolorisme de synthèse. Une fête très froide, mais une fête tout de même.

-> à Genève, au Rez, le même soir pour participer à la grande fête des cinq ans du label genevois Bongo Joe, magnifique maison pleine de têtes chercheuses dans les exotismes sonores d’ici et d’ailleurs. Au programme: Amami, Citron Citron, Cyril Cyril, Leoni Leoni, Ethyos 440 et Pekodjinn.

-> A Bâle, au Wurm, le même soir, pour y écouter Tizia Zimmermann & Pablo Lienhard. La première à l’accordéon, le second à la no input mixing desk, ils improvisent des paysages qui percutent et se mettent à vivre des vies d’insectes inconnus. On peut écouter Kaputt, leur premier album, dont voici un extrait:

-> A Genève, à la Cave 12, le dimanche 7, pour y écouter Jerusalem In My Heart. Le projet audiovisuel de Radwan Ghazi Moumneh et Erin Weisgerber est une très intense machine mémorielle, des images flétries plongées dans un bain qui mêle électronisme fracturé et modes arabes.

-> A Genève, à la Cave 12 toujours, le mardi 9, pour y écouter Infinite Livez. Entre rap et dub, du fort tonnage sur des rythmes froids et des basses qui tronçonnent. Extrêmement énergétique.

-> A Berne, à la Dampfzentrale, le jeudi 11, pour y écouter l’Ensemble Contrechamps empoigner des pièces de Joanna Bailie (A Giant creeps out of a Keyhole, en création) et Erika Stucky (ICE für Stimme und Ensemble).

-> A Lausanne, à la Maison de Quartier Sous-Gare, du 11  au 20 novembre, pour le Festival des Bouffes-du-Rond-Point. On conseillera d’aller y écouter les chansons de pénombre de Hemlock Smith ou, si vous avez des enfants, de Gaëtan (en Suisse romande, c’est un champion, on a testé).

-> A Fribourg, à la Coutellerie, le vendredi 12, pour y écouter Dedelaylay. Steven Doutaz à la batterie, Benjamin Tenko aux synthés, et le résultat sonne comme des rythmes en averse passés en sorcellerie dub.

-> A Bâle, à l’Elysia, le samedi 13, pour y écouter Helena Hauff. Parfaite illustration de l’intelligence mise au service de l’electro: des machineries anciennes (on est au cœur de la gamme Roland), une avancée en bulldozer, des inscriptions rythmiques qui vous décalent. Son dernier album, Qualm, est d’une puissance effrayante:

-> A Genève, à la Cave 12, le dimanche 14, pour y écouter Hyperculte. Simone Aubert et Vincent Bertholet, pour une dinguerie qui fait feu de tous bois: hypnoses krautrock, éruptions / irruptions de sons et de manières de faire d’ailleurs, le tout en surgissements sans pauses:

-> A Berne, à la Dampfzentrale, du 18 au 21 novembre, pour le festival Saint Ghetto, avec tout une série de signatures aventureuses (en grande partie féminines, notons-le): Aïsha Devi, Jenny Hval, Caterina Barbieri, Maria W Horn (cf. infra) et bien d’autres. Je vous en reparlerai vite dans le journal.

-> A Genève, à la Cave 12, le vendredi 19, pour y écouter Hand & Leg. Comme souvent, la Cave nous fait découvrir des choses: cette fois-ci, il s’agit d’un duo grec post-punk dont on écoute le dernier disque en écrivant ces lignes. C’est une révélation: une musique tendue, puissante, qui sort les couteaux, absolument urgente:

-> A Genève, à la Cave 12 encore, le dimanche 21, pour y écouter Maria W Horn. Cette compositrice suédoise a débarqué dans le paysage il y a trois ans à peine, mais sa marque est déjà bien installée. Epistasis, le disque qu’elle a sorti en 2019 chez Hallow Ground, en donne un très bon aperçu, qui court de miniatures au piano jusqu’à des drones à cordes de très grand ampleur:

Amazon de non-droit

Je ne sais pas si vous connaissez William Basinski. C’est un pilier de l’avant-garde américaine, un musicien qui a pensé une bonne partie de son travail comme une métaphorisation de l’effritement de toutes choses. Un de ses projets les plus célèbres, The Disintegration Loops, consiste à transférer sur support numérique de vieilles bandes magnétiques attaquées par le temps, et à composer des paysages sonores avec ces sons désagrégés. La musique de Basinski est une forme d’ambient corrodée, entourée par un discret halo saturé. L’atmosphère y est mélancolique. Mais cet été, sur Twitter, Basinski s’est fâché tout rouge contre un clampin qui lui avait volé son nom et uploadé sur Spotify (et sur Amazon Music) un morceau affreusement nul:

Dans le domaine artistique (et dans le domaine musical en particulier), l’usurpation d’identité est une blague récurrente. On ne parle pas ici des sosies d’Elvis (qui justement se singularisent comme tels, c’est-à-dire comme reflets fidèles, et donc comme représentations dissociées de leur objet). On parle ici d’actes de tromperie, comme celui produit par William Henry Ireland qui, à la fin du XVIIIe siècle, tenta de berner son monde en publiant des pièces censément inédites de Shakespeare – et en en faisant même jouer certaines, comme ce Vortigern and Rowena, qui eut droit à sa première le 2 avril 1796 au théâtre de Drury Lane, à Londres. La supercherie fut vit éventée, et la pièce bannie des programmes depuis. L’histoire du «faux Beethoven japonais» est restée célèbre aussi: pendant vingt ans, Mamoru Samuragochi s’est fait passer pour un compositeur (sourd), et sa Symphonie n°1 “Hiroshima” a connu un réel succès comme hymne réconciliateur après le tsunami de 2011. Problème, si Samuragochi est effectivement sourd, il n’avait jamais griffonné les partitions qu’il s’était attribuées: il a reconnu ses cachotteries en 2014, et avoué que ses pièces étaient dues à un professeur de musique, Takashi Niigaki.

Mamoru Samuragochi aurait peut-être pu sauver la face (mais il ne l’a pas fait) en se réfugiant derrière cette forme particulière de tromperie qu’est le canular. Il en est un qui est resté célèbre: le Mobile for Tape and Percussion de Piotr Zak. Lequel Zak n’a jamais existé, et cette pièce s’est révélée être un pur witz imaginé par la BBC pour tester la crédulité des critiques musicaux. Je reproduis ci-dessous l’excellente chronique que Pierre-Dominique Bourgknecht avait consacrée à l’affaire (c’était le 1er avril dernier, forcément, dans l’émission Vertigo de RTS-La Première):

Il y a une apostille intéressante à l’histoire de Piotr Zak – et elle rejoint les fulminations de William Basinski contre les grandes machines du streaming et de la vente online. Le 9 avril dernier, Amazon a publié une compilation qui, comme son titre (Endless Waves: The Dawn of Electronic Noise & Ambient Music, Vol. 1) l’indique, se présente comme un baedeker à destination de celles et ceux qui souhaitent se documenter sur les prémices de la musique électronique. On y retrouve des gens comme OIivier Messiaen, Leon Theremin, Daphne Oram, ou encore Tod Dockstader (jusque-là tout est normal)… Jusqu’à un certain Piotr Zak, auteur d’un fameux Mobile for Tape and Percussion. Tranquille comme fossile, aucune mention du caractère fictif et canularesque de Zak qui, par la sanction démiurgique d’Amazon, accède au rang de créateur majeur de l’histoire musicale de la deuxième moitié du XXe siècle. «wtf is this shit? This is bogus», aurait pu dire Basinski.

 

Si j’étais chez vous, je partirais:

-> A Genève, à la Cave 12, le mercredi 13 octobre, pour y écouter Jérôme Noetinger et Lionel Fernandez. Le vocabulaire du premier consiste à détourner des Revox (des magnétophones à bande) de leur usage traditionnel. Le second est un guitariste de l’extrême, pilier de Sister Iodine, formation légendaire de la no wave bruitiste française. Ils viennent de sortir un très beau disque, Outer Blanc, qui sonne comme de la guitare trouée par les vents solaires.

-> à Yverdon, à l’Amalgame, le jeudi 14 octobre, pour y écouter Louis Jucker. Si l’on reste abasourdi (dans le bon sens du terme) par son récent discours lors de la remise des Prix suisses de musique – dont il était l’un des lauréats –, on n’oubliera pas sa musique en elle-même, un passionnant attelage de poésie folk et de bricolages surréalistes. On le retrouvera le vendredi 22 octobre au Point 11, à Sion, et on a tout à fait le droit de réécouter Something Went Wrong, son album de 2020:

-> à Genève, chez Bongo Joe Records, le même soir, pour y écouter Aya Metwalli et Tenko. La première coud drone et modes vocaux arabes, le second a tendance à faire rugir ses synthétiseurs comme des fauves de fin de nuit.

-> à Nyon, à l’Usine à gaz, le vendredi 15 octobre, pour y écouter M-A-L-O. Un magnifique projet du percussioniste Alberto Malo, trip hop sombre et anguleux. Mon collègue Stéphane Gobbo en parlait très bien dans Le Temps l’année passée.

-> à La Chaux-de-Fonds, au Bikini Test, le même soir pour participer à la grande fête des cinq ans du label genevois Bongo Joe, magnifique maison pleine de têtes chercheuses dans les exotismes sonores d’ici et d’ailleurs. Au programme: Meril Wubslin, Cyril Cyril et Luterne. La fête reprendra le samedi 6 novembre au Rez, à Genève, avec un line up différent: Amami (cf. infra), Citron Citron, Cyril Cyril, Leoni Leoni, Ethyos 440 et Pekodjinn.

-> à Berne, au Bee-Flat, toujours le vendredi 15 octobre, pour y écouter Amami. Un décapant mélange de basses gigantesques, de rythmes afro et de dub déglingué. Je vous reparle bientôt de leur dernier album (Soleil) dans le journal, mais jetez-y déjà une oreille:

-> à Fribourg, à la Bluefactory, le samedi 16 octobre, pour y écouter Sarah Davachi. Une magicienne qui a appris à se plonger dans les mo(n)des anciens pour en synthétiser des vues nouvelles. A témoin son dernier disque, Antiphonals, une suite d’effilochées acoustiques qu’on traverse comme en rêve. La veille, Sarah Davachi donnera une conférence sur son travail (toujours à la Bluefactory).

-> à Berne, au Bee-Flat, le samedi 16 octobre toujours, pour y écouter les Young Gods. On ne fera pas l’affront de vous les présenter, mais on précisera que leur concert du soir consiste en une performance du In C de Terry Riley, pièce séminale de l’école minimaliste américaine. J’en avais parlé dans le journal, ici, au moment du lancement de ce projet avec la Landwehr de Fribourg.

-> A Fribourg, au Fri-Son, le même soir, pour une carte blanche collective donnée à Bit-Tuner, Pyrit et Belia Winnewisser. A en croire l’argument de la soirée, ladite carte devrait capitaliser sur la résidence effectuée par les trois musiciens en 2019 au festival Sailing Stones, en Tunisie. Qu’en sortira-t-il? Mystère. Mais au vu du pedigree des intervenants, il y aura quelque chose d’un électronisme cristallin et percuté.

-> A Delémont, au SAS, au même moment, pour la cinquième édition de la soirée Triumph of Chords. On y trouvera toute une collection de ferrailleurs de la guitare: Darius (cf. infra), Closet Disco Queen & The Flying Raclettes (supergroupe dans tous les sens du terme, et dont je disais le plus grand bien – ici – dans une récente livraison du jukebox du Temps) ou encore Louis Jucker.

-> A Berne, au Dachstock, le dimanche 17, pour y écouter Mulatu Astatke. Le pape de l’école éthiopienne du jazz, tout en rythmes qui perdurent, en syncopes inconnues, en acidités légères – un grand humaniste du son.

-> A Lausanne, au Casino de Monbenon et dans une série d’autres sites, du mercredi 20 au samedi 24, pour le LUFF. La vingtième (heiligebimbam!) édition du Lausanne Underground Film & Music Festival promet toute une palette de chouettes irritatifs pour l’œil et l’oreille: Moor Mother, Lydia Lunch, Duma, des retrouvailles avec George Romero, etc… Je vous en reparle illico dans le journal.

-> A Genève, au Rez, le jeudi 21, pour y écouter Impure Wilhelmina. Le quartet y vernira (retard Covid oblige) un très bel Antidote sorti il y a quelques mois. Un post-rock tendu, lancinant, généreux en harmonies qui vous saisissent comme un sac de glace posé sur les côtes. On pourra les réécouter le 29 à Bulle dans le cadre du festival Poutre et terroir (cf. infra).

-> A Yverdon, à l’Amalgame, le vendredi 22, pour y écouter Mondkopf. On est là dans le domaine d’une hypnose wagnérienne – un voyage toujours impressionnant dans des canyons qui se remplissent d’électricité.

-> A Bâle, au Nordstern, le même soir, pour y écouter Adam Beyer. Le bon côté de la techno de stade, parfaite pour ne penser à rien d’autre quand le soleil se lève après une nuit blanche.

-> A Delémont, au SAS, le même soir, pour y écouter Ki-Yota. Pour avoir assisté, accroché à ses platines, à nombre de raves sauvages dans le forêts du Jura, je peux témoigner que le bonhomme est un as de l’électronisme hérissé de barbelés.

-> A La Chaux-de-Fonds, au Bikini Test, le samedi 23, pour y écouter Martin XVII. Le duo jurassien (Louis Riondel / Pascal Lopinat) a inventé un genre: le mielcore. Ça colle et c’est piquant, c’est du rêve solarisé – et j’en disais le plus grand bien dans une récente livraison du jukebox du Temps.

-> A Genève, à l’Usine, le mercredi 27, pour y écouter Darius. Les Bullois font dans le post-rock généreux, à la fois agile (leurs harmonies en surimpression, leurs circonlocutions rythmiques) et imposant (il y a chez eux le son d’un barrage-poids). Ecoutez Voir, leur dernier album:

-> A Montreux, au Ned, le jeudi 28, pour y écouter Maria Violenza. Synth pop démantibulée, acide, chansons noires polyglottes (du français au sicilien) qui toutes racontent des histoires d’esprits tordus. On pourra la réécouter le lendemain au Rez, à Genève.

-> A Delémont, au SAS, le vendredi 29, pour y écouter L’Eclair. Encore une belle signature de chez Bongo Joe Records, on parlera ici de jazz cosmique qui prend toujours le risque de céder aux cavalcades.

-> A Bulle, à Ebullition, du 29 au 31 octobre, pour le festival Poutre & Terroir. Au programme, tout un aréopage de ce que ce coin de pays produit de mieux en termes de musiques à guitares dures: Coilguns, Impure Wilhelmina (cf. supra), Rorcal, The Burden Remains, et bien d’autres.

-> A Delémont, au SAS, le samedi 30, pour y écouter Canichnikov. Il se laisse définir comme faisant du rap de cave, on pourrait dire qu’on a avec lui une forme de décantation mélancolique prise dans un faux kitsch.

-> A Lausanne, au Cazard, le même soir, pour y écouter Julie Semoroz et Emma Souharce. Ici pour leur projet Effraction Vacances, une déconstruction (très percutante) des éléments majoritaires de la pop des années 90 et 00. On notera que Belia Winnewisser (cf. supra) sera aussi de la partie.

-> A Genève, à la Cave 12, le mercredi 3 novembre, pour y écouter FUJI|||||||||||TA et Kassel Jaeger, dans le cadre d’une soirée en hommage au défunt Peter Rehberg (alias Pita). Le premier fait de très étonnants cocktails à base d’orgue, de voix et de sonorités aquatiques. Le second (François J. Bonnet de son vrai nom), directeur de l’INA GRM (le temple français de la recherche musicale), est un sculpteur de sons comme on en fait peu.

-> A Berne, au Buffet Nord, le jeudi 4, pour y écouter Simon Grab et Larkian. Cela dans le cadre d’une série de soirées (TONNOT) extrêmement intéressantes dans le sens où elles invitent des musiciens d’horizons différents à improviser l’un avec l’autre sans aucune consultation préalable. Ici, la collaboration amènera dans un même chaudron l’électronisme brut de Grab et l’ambient à guitare de Cyril Monnard (alias Larkian). Je participerai d’ailleurs à un épisode ultérieur de ce crash test, en janvier, avec l’accordéoniste Tizia Zimmermann. Je vous en reparle à l’occasion.

-> A Lausanne, aux Docks, le samedi 6 novembre, pour y écouter Lebanon Hanover. Une des bonnes signatures de la renaissance dark wave, à la fois maniérisme tendu et dolorisme de synthèse. Une fête très froide, mais une fête tout de même.

-> A Genève, à la Cave 12, le dimanche 7, pour y écouter Jerusalem In My Heart. Le projet audiovisuel de Radwan Ghazi Moumneh et Erin Weisgerber est une très intense machine mémorielle, des images flétries plongées dans un bain qui mêle électronisme fracturé et modes arabes.

Justin brille en tout

Ça se construit comment, l’attachement à un artiste? Pourquoi ça nait? Et ça se développe comment, dans le temps? Je réponds en me prenant comme exemple.

Pour celles et ceux qui me connaissent, c’est devenu une blague, mais il m’arrive néanmoins souvent de me définir ainsi: «Je suis amateur d’énormément de musiques, je suis fan de beaucoup de musiciennes et de musiciens, mais je suis le groupie d’un seul: Justin Broadrick.» Encore une fois, c’est une manière détournée de dire les choses: je ne lui envoie pas de lettres parfumées (je ne connais d’ailleurs pas son adresse), ni ne l’attendrai à la sortie d’un concert avec un long couteau pour le lier éternellement à moi.

Mais tout de même: ça fait maintenant 35 ans que j’écoute religieusement tout ce qu’il produit. Vous me demanderez, «mais fichtre, qui est ce génie?» Faisons-la courte: Justin Broadrick est un musicien britannique né en 1969, grandi dans la grisaille paradoxalement inspirante de Birmingham, et qui depuis bientôt 40 ans nous envoie des sons d’une égale intensité dans toute une série de genres différents* que les obsessionnels de l’étiquetage pourraient prendre des heures à punaiser («metal, musique industrielle, ambient, noise, electronica, techno, improvisation, shoegaze, drum’n’bass, hip hop, neurofunk», etc.). Bref: tout un bestiaire fait d’espèces qu’on ne s’attend pas forcément à voir réunies dans un seul et même biotope.

Qu’est-ce qui lie tout ça? Deux colonnes vertébrales: il y a d’abord une forme d’effet de souffle – Broadrick, c’est fort (aussi en termes de décibels), c’est une musique qui vous empoigne et vous aplatit. L’autre aspect, c’est cette notion qu’on dirait inventée pour les Midlands: le bleak, un adjectif qu’il faudrait rendre par une série de correspondances francophones – bleak, c’est à la fois sombre et blême, morne et toxique.

Vous me direz qu’il faut un certain goût pour le masochisme pour apprécier une musique ainsi décrite. C’est peut-être vrai, mais c’est une analyse en cache-sexe. Ce qui est en jeu ici, c’est bien plutôt une fringale d’énergie, qu’on accompagne, dont on se nourrit. Et c’est une puissance contre laquelle on joue à résister, grâce à laquelle (c’est peut-être là qu’est le résidu masochiste) on prend plaisir à être sonné. Pour avoir assisté à quelques dizaines de concerts des projets les plus connus de Broadrick (Godflesh, Techno Animal, Jesu, Final, JK Flesh), je peux le confirmer: on en ressort avec le cerveau qui bourdonne.

C’est certes une expérience physique – Broadrick est un très bon connaisseur des fréquences graves, celles qui vous font vibrer l’aile du nez et la cage des côtes. Mais ça ne s’y résume heureusement pas: cette musique cherche surtout à éclairer (et elle y parvient chez moi) des pans souvent peu arpentés de nos mondes intérieurs: la paranoïa comme épiphanie, le psychédélisme lent, la rédemption au marteau, le mur de son comme refuge, bref tout un spectre de sous-courants émotionnels qu’on croise assez peu souvent au sommet des charts. Il y a là une vraie sensibilité, d’autant plus appréciable que si la musique de Broadrick peut être violente, l’homme est aux antipodes – je me souviens l’avoir interviewé, au millénaire passé pour feu le magazine Reactor, avant un gigantesque concert de Techno Animal (le duo d’electro-dub wagnérien qu’il menait avec le non moins excellent Kevin Martin) à la Kaserne de Bâle: c’est juste un très bon type avec qui on boit une bière.

Rien de ce que je vous ai avoué jusqu’ici ne casserait trois pattes à un canard: comme tous les mélomanes, j’apprécie plus ou moins tel ou tel musicien en fonction de la corde qu’il ou elle fait vibrer chez moi, et en fonction de la manière dont elle ou il la fait vibrer. Mais il y a autre chose, qui tient d’une forme peut-être fantasmée de précognition. J’oriente: en quelques décennies d’écoute, j’ai vu mon goût musical, non pas changer, mais se développer, s’ouvrir perpétuellement à de nouveaux modes, à de nouvelles ambiances, à de nouvelles instrumentations (j’en parlais ici, dans un précédent billet). Chez moi, l’histoire de ce panachage peut être ramenée, si on la réduit à une forme d’abstraction, à quelques mouvements successifs: au milieu des années 80, j’écoute principalement du metal, du punk, du hard core (bref: des musiques à guitares lourdes); au tournant des années 80 et 90, je découvre quasiment coup sur coup la noise et la musique industrielle; première moitié des années 90, les musiques électroniques me tombent dessus – et ainsi de suite. Or il se trouve qu’à chacune de ces mues, je découvrais, en ma qualité de mangeur de disques, que Broadrick m’avait devancé en tant que créateur: quand je passe du metal académique à des sous-genres plus déviants, je découvre Napalm Death – avec un certain Justin Broadrick à la guitare; j’entame la noise, et voici Head of David avec, à la batterie, un nommé Broadrick, Justin. Musique industrielle? C’est le tour de Godflesh, indépassable variante métallisée de ce très large écosystème (Broadrick à la guitare, à nouveau). Musiques électroniques? Bam: Techno Animal, avec qui-vous-savez derrière les machines. Et ainsi de suite.

On peut interpréter cette omniprésence de deux manières, qui par ailleurs ne s’excluent pas: la plus goethéenne serait de voir en Broadrick un presque jumeau légèrement en avance sur ma propre temporalité – ce qu’il fait, quoi qu’il fasse, résonnera bientôt en moi. L’autre interprétation appellera la figure du passeur, ou celle du guide (davantage touristique que spirituel, c’est-à-dire à la manière de Virgile évitant à Dante de trébucher sur les damnés): si, en passant d’un genre A (connu) à un genre B (encore inconnu), je croise le nom de Broadrick, ça vaut pour sanction positive. Autrement dit: s’il s’essaye à tel ou tel type de musique, ça m’incitera à estimer que ce genre en question est valable. Justin Broadrick, douanier à la frontière des musiques.

Bref, je serai bien embêté le jour où il fera de la variétoche. C’est une blague, mais elle pointe malgré tout une réalité de la relation esthétique avec un créateur vivant, et qu’on peut considérer comme ce mélange de crainte et de désir qui nimbe l’attente de ce qui vient: face à la production fatalement close d’un artiste mort, l’angoisse est rétrospective («qu’a-t-il fait que je n’ai pas encore découvert?»); mais face à un artiste vivant, elle est prospective («quand va-t-il me décevoir?»).

Cela dit, je reste confiant.

* Et dans toute une série de projets: un site de fans en répertorie 36 (!) – et encore, il en manque un ou deux à ma connaissance.

 

Si j’étais chez vous, je partirais:

-> à Vevey, au Café littéraire, le samedi 19 à 20h30 pour y écouter Hemlock Smith. Le projet de Michael Frei (dont on rappellera qu’il vient de sortir un très beau disque en collaboration avec Les Poissons Autistes, un duo qui m’est cher) reprend la scène avec un line up augmenté mais toujours le même savoir-faire en matière de chansons grises.

-> A Yverdon, le même jour, dès 11h, pour une déambulation pluridisciplinaire, intitulée «Panorama», entre le château et l’Amalgame. Au programme: théâtre et musique, avec en particulier un concert de Tobias Preisig et Isolated Lines au sortir d’une résidence commune.

-> A Genève, à la Maison Baron, le jeudi 24 à 16h pour, dans le cadre d’une journée baptisée du nom de «Shimmering», y écouter ATMO. Le duo d’Arnaud Sponar (alias Goodbye Ivan) et Sonia P. manipule du field recording, de la basse et des dispositifs électroniques pour des expériences planantes de haut vol. Le reste de la programmation est à l’avenant, avec des performances de Ban Lei, Christian Muller, Daniel Maszkowicz, et bien d’autres…

-> A Genève toujours, au Théâtre de l’Usine, les jeudi 24 et vendredi 25 à 20h, pour y découvrir HUBBUB, création musicale (POL) et dansée (Anne-Charlotte Hubert et Salomé Genès) dédiée «à la notion de violence, non comme démonstration visible de la force, mais dans ses manifestations les plus insidieuses, voire les plus douces».

-> à Romainmôtier, à la Maison des Moines, le samedi 26 à 20h30 pour y écouter l’Insub Meta Orchestra, formation genevoise de pointe quand on parle de musique contemporaine aventureuse. Ou tout du moins une partie de l’orchestre: jauges obligent, la formation a décidé de fragmenter ses forces et de jouer par petites escadrilles (une dizaine d’instrumentistes) qui se succéderont le long d’un «social reboot tour» dont la deuxième étape aura lieu à Martigny, aux Caves du Manoir, le jeudi 1er juillet.