Rigolus in musica

«Vous aimez la musique qui fait rire?» J’ai posé la question à mes deux collègues chefs d’édition du Temps. Le premier m’a répondu: «Bof, non, pas vraiment.» Et le second: «Moui, pourquoi pas?» Fort de cet échantillonnage statistique irréfutable, je me suis dit qu’il y avait un sujet à creuser.

S’il faut creuser, il faut choisir où faire le trou. Je m’explique. Quand on pense à l’humour en musique, on pense de prime abord à la chanson humoristique: «Je n’suis pas bien portant» de Gaston Ouvrard, «Aragon et Castille» de Boby Lapointe, «Ne me quitte pas» de Jacques Brel, «Félicie aussi» de Fernandel, «Always Look on the Bright Side of Life» des Monty Python, «Y en a des biens» de Didier Super ou «Le Blason du laid tétin» de Clément Marot. Je ne parlerai pas de ça ici, étant entendu que la charge humoristique de ces airs est bien plus soutenue par le texte que par la mélodie.

Je repose ma question différemment. Existe-t-il une musique (au sens instrumental du terme) qui fasse rire? On pourrait essayer de donner une réponse compliquée à cette question simple. On pourrait dire que le comique est avant tout une affaire de gestes (les clowns), de représentation (la caricature) ou de sémiotique (tiens-toi au pinceau, j’enlève l’échelle), et qu’une suite de notes contient difficilement en elle-même un éclat de rire – on ne va ressortir ni Aristote ni Bergson, mais a priori, aucun des deux ne jouait du banjo.

Cela étant, on pourrait dire aussi que la musique, comme toute autre forme d’expression, arrive très bien à actionner toute une série de ressorts du comique: la parodie, le burlesque, le grotesque, la rupture de registre, etc. Dans un article lumineux quoi que déjà ancien (c’était en 1984 dans Les Echos de Saint-Maurice, vous le trouverez ici), François Deléglise résumait assez bien le propos – en tout cas concernant ce qu’on appelle généralement la «musique classique»: «Les procédés de l’humour musical peuvent s’esquisser ainsi: le traitement burlesque d’un sujet noble comme dans Orphée aux Enfers d’Offenbach où dieux et mortels finissent par danser le cancan, la fausse note délibérée, la rupture de ton, la citation incongrue fréquente chez G. Hoffnung, le changement soudain du tempo et l’accumulation de bruitages variés en guise de commentaire au morceau dont Spike Jones est spécialiste, et bien entendu, le pastiche à intention parodique.»

Reprenons dans l’ordre, analysons de manière globale. La musique humoristique se caractériserait donc généralement par la notion de détournement – c’est plutôt attendu. Ce détournement, si on mélange un peu les catégories qu’il touche, peut être considéré (géométriquement, dira-t-on) de plusieurs manières: comme une translation (on remplace des éléments – sons ou notes – par d’autres), comme une symétrie (on met cul par dessus tête les habitudes de composition ou les attendus culturels), ou encore comme une homothétie (on pourra dire qu’il s’agit là entre autres des procédés de rabaissement, et en particulier de ce que l’on appellerait la «grande musique»).

Je crois qu’on s’est assez emmêlé dans les concepts pour le moment. Essayons plutôt de jeter une oreille sur quelques exemples de musique à faire rire (ou tout du moins considéré comme telle), et je vous laisserai me dire si votre zygomètre personnel frétille ou non.

Lisez d’abord ceci, ça vous rappellera peut-être quelques souvenirs: «[Les écoliers] juraient. C’était leur jour, leur fête des fous, leur saturnale, l’orgie annuelle de la basoche et de l’école. Pas de turpitude qui ne fût de droit ce jour-là et chose sacrée. Et puis il y avait de folles commères dans la foule, Simone Quatrelivres, Agnès la Gadine, Robine Piédebou. N’était-ce pas le moins qu’on pût jurer à son aise et maugréer un peu le nom de Dieu, un si beau jour, en si bonne compagnie de gens d’église et de filles de joie? Aussi ne s’en faisaient-ils faute; et, au milieu du brouhaha, c’était un effrayant charivari de blasphèmes et d’énormités que celui de toutes ces langues échappées, langues de clercs et d’écoliers contenues le reste de l’année par la crainte du fer chaud de saint Louis.» Vous aurez certainement reconnu les premières pages du Notre-Dame de Paris de Victor Hugo. Vous en cherchez la bande-son? En voici une possible, l’«Ite missa est» d’une messe des fous médiévale, rendue par le Berry Hayward Consort:

Qu’est-ce qu’on entend ici? Quelque chose qui ressemble à la fois à une joyeuse cacophonie, et à un concassage des modes de la musique liturgique. Faut-il y voir une sorte de rite libérateur? Il faut surtout éviter les anachronismes – on ne sait pas encore aujourd’hui dans quelle mesure exactement les fêtes des fous étaient encadrées par le clergé, on ne sait donc pas si elles sont à considérer comme de véritables débordements dionysiaques, ou comme de simples soupapes temporaires (ou entre les deux). Ce qui est par contre indéniable, c’est que la dissonance de cette pièce la singularise par rapport à une production habituelle. Ça peut faire un clin d’œil démoniaque (la musique non harmonieuse était considérée comme une marque du diable, comme l’expliquait la musicologue et historienne de l’art Laurence Wuidar dans un livre que je chroniquais ici), mais ça peut aussi être utilisé dans un but comique.

La fête des fous est ce qu’on appelle un rite d’inversion carnavalesque. Et la tentation de la cacophonie se retrouve dans d’autres objets fameux de la famille de Carnaval: les cliques ou autres Guggenmusik. J’ai parlé de «tentation» de la cacophonie. C’est volontaire: si, dans une clique, il faut jouer fort, faire cuivrer les instruments, avoir une section rythmique qui fait «poum-poum-tchaka-poum» en crevant les peaux et placer quelques fausses notes, il faut aussi savoir suivre une mélodie préétablie, et reconnaissable par le public. La preuve? J’ai fait partie pendant quelques années d’une clique de Delémont, la Jura-Simplon – du nom du restaurant, aujourd’hui disparu, dans lequel elle avait son stamm. Et que faisait-on, avant chaque Carnaval? Eh bien, on répétait. Pas trop certes, avec un verre de blanc à portée de main (certes aussi), mais on répétait quand même. Le grotesque, ça se maîtrise*.

Cette tentation de la cacophonie, on la retrouvera également chez Spike Jones – François Deléglise en parlait. Avec ses City Slickers, Spike Jones prenait un malin plaisir à massacrer les airs connus, à placer des coups de klaxons dans les bluettes. Mais écoutez bien l’un de ses travaux les plus célèbres, une hilarante parodie l’Ouverture du Guillaume Tell de Rossini. C’est non seulement un witz sonore qui a fait partie de la bande-son de mon enfance (mon père est un grand fan de Spike Jones), mais c’est surtout une merveille de placement, une dentelle rythmique aux antipodes du n’importe quoi:

Grimpons de quelques marches les escaliers du sublime (juste pour faire semblant). Ah tiens, voilà Mozart à l’étage au dessus. Connaissez-vous sa Plaisanterie musicale (Ein musikalischer Spaß, K. 522)? Ecoutez et vous entendrez: c’est étrange et énervant à la fois

Vous aussi, vous avez l’impression que Wolfgang n’était pas vraiment à son affaire quand il a écrit cette pièce? Qu’est-ce que c’est que ces motifs bateau alignés comme une brigade de pompiers? Ces idées qui ne naissent qu’à moitié? Ces fausses notes? Ces modulations aberrantes? Cet accord final qui sonne comme une chute dans l’escalier? Eh bien c’est voulu: Mozart a écrit cette pièce satirique pour moquer les compositeurs tâcherons et les exécutants bas de plafond qui l’entouraient. Il a par la même occasion inventé quelque chose de particulièrement pervers: les instrumentistes qui s’attaquent à cette pièce doivent en effet interpréter à la perfection une pièce volontairement mal écrite. Je ne sais pas pourquoi, mais ça m’a fait penser à cette performance assez parfaite de Rowan Atkinson à la cérémonie d’ouverture des JO de Londres de 2012:

On l’a vu avec Spike Jones, l’humour en musique est aussi une affaire de décontextualisation et de recontextualisation. Par exemple: placer un son incongru (qui par hypothèse ferait «pouèèèt!») à un endroit où on ne l’attendrait pas. A un niveau d’élaboration supérieur, on peut aussi parler de décontextualisation dans l’exemple de la citation incongrue de motifs musicaux. C’était par exemple le cas lorsque Ludwig von 88 (ce groupe français de punk rigolo qui sévissait dans les années 80) reprenait le «O Fortuna» du Carmina Burana de Carl Orff comme introduction de son album Houlala 2: la mission:

Montons encore d’un niveau. La citation d’un morceau entier, ça s’appelle une reprise (ou une cover, chez les anciens jeunes). Il faudra que je fasse un jour un billet sur ce que je pense de cette activité, mais il se trouve qu’elle peut aussi témoigner d’une certaine forme d’humour. Et plus précisément de deux manières. Il y a tout d’abord celle du pastiche à visée parodique: c’est le cas de tout ce qui s’entend, par exemple, dans Spinal Tap (1984), l’hilarant film de Rob Reiner dans lequel un groupe fictif de heavy metal fait toutes les choses les plus absurdes qu’on pourrait attendre de lui. Dans le même registre stylistique, on peut citer le pastiche, pour le coup tout à fait caricatural, que Bad News, en 1987, avait fait du «Bohemian Rhapsody» de Queen:

Que s’est-il passé ici? Bad News a transposé (en le hérissant d’absurdités) le propos pop romantique (au sens qu’Alphonse de Lamartine donnait à ce mot) de Queen dans quelque chose qui se rapproche du metal de sous-préfecture. On est donc passé à un type de subversion dont on peut dire, au niveau des catégories qu’il touche, qu’il se trouve à un niveau un peu supérieur encore: c’est une transposition d’un style à un autre. Vous voulez un autre exemple, qui paradoxalement part du rire pour toucher à une forme de sublime? Ecoutez cette reprise d’une des plus parfaites scies des années 80 («Life is Life», d’Opus) par Laibach, en mode musique industrielle et martelages germaniques:

Evidemment, une des plus grandes aventures de ce type de détournement fut la méthode kitsch de l’easy listening: prenez n’importe quel morceau important des musiques actuelles et transmutez-le (attention, préparez vos oreilles) en bout de caoutchouc échappé d’un ascenseur (on est d’ailleurs ici, mutatis mutandis, dans le même genre d’ambiance balourde et Sauerkraut que n’importe laquelle des musiques de film érotique composées par Gert Wilden et son orchestre dans les années 70 et 80):

J’ai lâché un mot, un peu plus haut: «kitsch». «Le kitsch ou kitch est l’accumulation et l’usage hétéroclite, dans un produit culturel, de traits considérés comme triviaux, démodés ou populaires», dit Wikipedia. Je n’aime pas particulièrement le kitsch (mais il est aussi considéré comme un vecteur de galéjades). Ou plutôt: je l’aime moins qu’il y a 30 ans (vous venez de lire ici une phrase extrêmement douloureuse). Cela dit, si l’on imagine que le kitsch peut être considéré comme une forme de coup de sac dans ce que l’on attend de la musique, il peut donner des résultats tout à fait intéressants. Vous souvenez-vous par exemple de ce trio belge qui s’appelait Les Brochettes (Zoé Jadoul, Nicolas Deschuyteneer, Frédérique Franke), et qui tournait en Europe dans les années 90? Un synthé d’enfant, une guitare qui tremblote, un micro, des idées sonores et des arrangements que l’on imaginerait n’entendre qu’entre Charleroi et Namur un jour de relâches, mais qui produisent des chansons absurdement hilarantes, comme celle-ci:

Ça ne vous fait pas rire? Attendez, voici quelques Autrichiens:

 

* Pour être tout à fait honnête, la pure cacophonie peut être drôle. Il y a bien longtemps, j’ai fait partie de Pictus Ouarg, un collectif jurassien qui faisait un peu de performance, pas mal de musique et surtout beaucoup de n’importe quoi. J’avoue: on a beaucoup ri à enregistrer des chansons parfaitement inécoutables. Mais on était peut-être les seuls.

 

 

Si j’étais chez vous, je partirais:

-> A Bienne (Le Singe, je 16), pour y écouter Mich Gerber. Le contrebassiste bernois reste une sommité en matière de superpositions poétiques.

-> A Lausanne (D! Club, ve 17), pour y écouter Reinhart Voigt, un des piliers conceptuels de la techno minimale de l’école de Cologne.

-> A Genève (Zoo, sa 18), pour y écouter AQXDM. Une des meilleures signatures de l’excellent label Bedouin. Electro sombre et dure, vous pouvez écouter son Aegis de 2018 pour vous en convaincre.

-> A Genève encore (Cave 12, di 19), pour le finissage du marathon culturel de «By repetition, you start noticing details in the landscape» (j’en parlais ici, et ma collègue Jill Gasparina, ). Vous pourrez y écouter Sarah Davachi et Vincent de Roguin, en exercices de sorcellerie émotionnelle.

-> A Pully (Octogone, sa 25 et di 26), pour y écouter Hemlock Smith & le Chœur Auguste. Le projet s’appelle Building Up, c’est une vaste entreprise de ciné-concert basée sur une série de films expérimentaux échelonnés entre 1901 et 1952, c’est d’une sombre clarté et je vous en reparlerai plus en détails dans Le Temps.

-> A Genève (Cave 12, sa 25, dans le cadre du festival Antigel), pour y écouter Suzanne Ciani. La reine de la synthèse modulaire produit des paysages pulsants qu’on n’oublie pas.

-> A Lancy (Salle communale du Petit-Lancy, di 26, dans le cadre d’Antigel), pour y écouter Mario Batkovic. L’accordéoniste bernois est un passionnant rénovateur de son instrument, un bâtisseur de cathédrales sonores.

-> A Genève (Cave 12, même jour), pour y écouter Pita, alias Peter Rehberg, fondateur du label Mego et grand architecte du bruit. Ça chatouille fort, mais l’expressivité de ses pièces rugueuses est impressionnante.

Force brute

Qu’est-ce que l’art brut? En 1949, Jean Dubuffet, père de la notion, en disait ceci: «Nous entendons par là des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistique, dans lesquels donc le mimétisme, contrairement à ce qui se passe chez les intellectuels, ait peu ou pas de part, de sorte que leurs auteurs y tirent tout (sujets, choix des matériaux mis en œuvre, moyens de transposition, rythmes, façons d’écritures, etc.) de leur propre fond et non pas des poncifs de l’art classique ou de l’art à la mode. Nous y assistons à l’opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l’entier de toutes ses phases par son auteur, à partir seulement de ses propres impulsions. De l’art donc où se manifeste la seule fonction de l’invention, et non celles, constantes dans l’art culturel, du caméléon et du singe.»

Quand, en Suisse romande, on pense «art brut», les souvenirs se dirigent assez naturellement vers la Collection du même nom, à Lausanne. On pense aux peintures maniaques d’Augustin Lesage ou d’Adolf Wölfli, aux sculptures sur bois d’Eugenio Santoro ou aux fusils de récup d’André Robillard. On pense donc, prioritairement, aux arts visuels et aux arts plastiques.

Mais la notion d’art brut est-elle extensible à ce que, normalement, on ne voit pas dans un musée? Oui, il existe par exemple des «écrits bruts» – c’est ainsi que Michel Thévoz, premier directeur de la Collection de l’art brut, les appelait. Dans le domaine romand, les textes des Fribourgeois Justine Python et Gaspard Corpataux ont par exemple été dûment répertoriés et analysés en 2014 par Vincent Capt, linguiste de l’UNIL (Poétique des écrits bruts. De l’aliéné vers l’autre de la langue, chez Lambert-Lucas).

Et la musique? Et la musique aussi. Je parlais plus haut d’André Robillard – eh bien il ne fait pas que sculpter des flingues, il chante aussi, en s’accompagnant de percussions:

Et il fait aussi des performances de spoken word assez décoiffantes:

Le premier de ces titres est extrait d’une série de disques qui constituent la meilleure introduction à ce domaine particulier des musiques actuelles: Musics in the margin, trois compilations publiées entre 2006 et 2014 par le magnifique label belge Sub Rosa. Vous y trouverez des merveilles de Chantal Robette, de MC Speedy, ou encore du parapsychologue letton Konstantin Raudive, qui prétendait capter les voix des morts (on peut se référer à son fameux livre de 1973, Überleben wir den Tod? Neue Experimente mit dem Stimmenphänomen):

Pourquoi je parle de merveilles? J’ai choisi le terme à dessein, j’y reviendrai. Mais je vais tout d’abord chausser mes plus gros sabots (je vous rassure, c’est surtout une posture rhétorique): j’aime ces morceaux parce qu’ils sont, pour la plupart, loufoques. Oui, ils me font rire, souvent. Mais attention (et c’est là que je quitte ma posture): ce n’est pas un rire moqueur, c’est un rire franc, joyeux, ouvert. Parce que tout cela est proprement renversant. J’en reviens aux merveilles: le mot est issu du latin mirabilia, et lui-même vient de mirari, «admirer». Jusqu’au XVIIe siècle en tout cas, les merveilles, ce sont toutes ces choses que promet l’exotisme: les paysages inconnus, les peuples étranges, et même les monstres. Les merveilles, c’est ce devant quoi l’on s’émerveille.

J’éprouve les mêmes sentiments face à la musique brute. Je serais peut-être moins radical que Dubuffet quand il disait que ces créateurs sont «des personnes indemnes de culture artistique»: il me paraît difficile de poser une esthétique ab nihilo, et il est clair, à l’écoute de ces musiques, qu’elles sont plus ou moins imprégnées de culture globale. Par contre, Robillard et les autres donnent aux prémisses culturelles des twists jamais entendus: ils prennent des chemins de traverse qui amènent à des trésors dont nous autres ne pouvions soupçonner l’existence.

Si j’étais chez vous, je partirais:

-> A Genève (Cave 12, me 8), pour y écouter Jacob Kirkegaard, un grand maître de l’abstraction crépusculaire et des murs qui tremblent.

-> A Delémont (SAS, ve 10), pour y écouter strom|morts, un monument de drone saturé et enveloppant.

-> A Genève (Zoo, même soir), pour y écouter Thomas P. Heckmann. Une techno qui tape très très dur, sur des cascades de superacides.

-> A Lausanne (Folklore, même soir), pour y écouter SNTS. Là aussi, une techno qui tape au goût de plomb. Attention, ça peut aller très vite.

-> A Bienne (Le Singe, je 16), pour y écouter Mich Gerber. Le contrebassiste bernois reste une sommité en matière de superpositions poétiques.

-> A Lausanne (D! Club, ve 17), pour y écouter Reinhart Voigt, un des piliers conceptuels de la techno minimale de l’école de Cologne.

-> A Genève (Zoo, sa 18), pour y écouter AQXDM. Une des meilleures signatures de l’excellent label Bedouin. Electro sombre et dure, vous pouvez écouter son Aegis de 2018 pour vous en convaincre.

-> A Genève encore (Cave 12, di 19), pour le finissage du marathon culturel de «By repetition, you start noticing details in the landscape» (j’en parlais ici, et ma collègue Jill Gasparina, ). Vous pourrez y écouter Sarah Davachi et Vincent de Roguin, en exercices de sorcellerie émotionnelle.

Et une bonne santé, surtout

C’est bientôt la fin de l’année. Et quand l’an se prépare à trépasser, toute une série d’animalcules accompagnent son agonie: fêtes de boîte (pour ma part, c’est fait), folie consumériste (je suis en plein dedans), papiers à finir avant de partir en vacances (je suis en retard), mettre les pneus d’hiver (check: je les avais gardés tout l’été, s’est moqué mon garagiste quand je l’ai appelé), quel goût pour la bûche de Noël (chocolat).

Et puis il y a les rétrospectives. Je vous fais la mienne ci-dessous. J’ai hésité dans un premier temps à faire la liste des cinq espèces animales les plus étranges découvertes en 2019 (entre autres en raison de Corambis jacknicholsoni, une très belle araignée sauteuse de la famille des Salticidés découverte il y a quelques mois à peine en Nouvelle-Calédonie*). Et puis je me suis dit qu’il était peut-être plus logique de vous parler des disques qui m’ont marqué en 2019. J’en ai sélectionné 21 (et pourquoi pas?). Pour ne pas faire de jaloux, je les aligne par ordre alphabétique. Et j’avertis tout de suite les grincheux et les déçus: les albums que vous auriez souhaité voir dans ce palmarès mais qui n’y figurent pas occupent tous la place n°22.

 

Amnesia Scanner & Bill Kouligas, Lexachast (Pan)

Dans les productions du label Pan, on cultive le plaisir de retourner la musique comme une chaussette. Ça tombe bien: Martti Kalliala et Ville Haimala (alias Amnesia Scanner), pour l’occasion associés à Bill Kouligas, savent y faire. Car si on est ici sur un fond de musique électronique, tout mute, tout se transforme, tout fait ruban de Möbius pour créer ce qu’on pourrait qualifier d’ambient fractale. Evidemment, l’ombre d’Autechre – pionniers de la démantibulation dans le domaine – est indéniable. Mais ce n’est qu’une parenté, pas une filiation.

 

The Caretaker, Everywhere at the end of time (History Always Favours The Winners)

Attention, œuvre totale. Leyland Kirby (qui, dit-il, met fin avec ceci à son projet The Caretaker) propose une évocation de ce qui peut arriver à un esprit progressivement enchaîné dans le filet de la démence sénile. On prévient: aucun voyeurisme ici. C’est un travail totalement respectueux, et qui plus est d’une effrayante beauté : sur les six heures et demie de l’opération (oui, il faut lui consacrer un peu de temps), on passe par une série de phases de déconnexions du souvenir : la première heure aligne des 78 tours crachotants de ballroom music britannique des années 30, partiellement immergés dans les réverbérations. Puis le temps fait son œuvre, les standards s’effilochent, se désagrègent, ressurgissent quelques fois, puis se confondent à nouveau. Les derniers mouvements de l’œuvre sont de parfaits exemples de désorientations auditives, un vortex de lames sonores qui surgissent des angles morts de la musique.

 

Copperhead, Gazing in the Dark (PTP)

En anglais, copperhead est le nom qu’on donne au mocassin – pas la chose à glands qu’on met aux pieds, non: le serpent (Agkistrodon contortrix). Nom bien choisi: si Copperhead, quelque part, fait du metal (on retrouve chez eux le fameux son de guitare buzzsaw qui fit les belles heures d’Entombed il y a bien longtemps), c’est un metal envenimé, qui circonvolutionne, qui dissout – il y a dans Gazing in the Dark d’étranges apartés vers des ambiances de cabaret noyé dans la vipérine.

 

Cyls, 89 (Dead Vox)

Entre Lausanne et la Basse-Saxe, le duo Cyls réunit Cyril Monnard (qu’on connaît aussi sous son nom de scène, Larkian) et Niels Nijim. Le premier fait de sa guitare un générateur de paysages sonores réverbérés, le second est aux machines, préposé aux tapis de bruits et à la guimbarde (oui). 89 est leur disque le plus abouti, et le plus puissant: une musique faite d’horizons à la fois acides et brumeux, régulièrement ramenés au sol par des rythmes qui craquent. Eh non, il n’existe pas encore de vidéo YouTube de la chose en question, mais leur disque est disponible ici**.

 

Debby Friday, Death Drive (Deathbomb Arc)

Comme l’ont écrit plusieurs critiques, ces cinq titres peuvent être compris comme un jeu sur les figures d’Eros et Thanatos. Mais ils sont surtout l’expression d’un bel art du mélange: Debby Friday navigue du hip hop industriel à la noise de synthèse, elle y entrelace des mentions très variées (des rythmes bruts comme les pratiquait DJ Scud à la toute fin du siècle passé, le Nine Inch Nails période Pretty Hate Machine), et tout cela tient magnifiquement debout. On en reprendrait volontiers un peu plus.

 

Enoia, Riu Ferrer (Helvet Underground)

Enfermez trois Genevois dans une ferme perdue des Pyrénées, ils vous transformeront l’expérience en un très beau disque d’intensité calme. Les musiciens en question se nomment POL, Da Saz et Arnaud Sponar (alias Goodbye Ivan), et Riu Ferrer est le résultat de leurs dialogues en campagne. C’est une forme extrêmement aboutie d’ambient électro-acoustique, un voyage éthéré et organique de cime en cime. Eh non, il n’existe pas non plus de vidéo YouTube de la chose en question, mais leur disque est disponible ici.

 

Ekman, A Pastime For Semi Gods (Bedouin)

On est ici dans le champ assez peu peuplé d’une musique électronique qui sait manier, et entremêler, les registres de l’élégiaque et du rentre-dedans. Savoir soulever par le rythme et passer l’esprit de l’auditeur au lavis constitue un mélange toujours extrêmement instable. Roel Dijcks y parvient avec une facilité qu’on aurait tendance à envier.

 

Giant Swan, Giant Swan (Keck)

«[…] two punk kids who cracked the rave code by accident, and they’re having a fine time», disait d’eux Chal Ravens dans le n°430 de The Wire, ma bible. De fait, Robin Stewart et Harry Wright, tous deux de Bristol, sont des sales gosses scotchés derrière leurs machines. Leur musique fait danser – on peut se contenter de cette définition minimale parce qu’elle est tout à fait opératoire –, mais elle est percée de trous, de faux-pas assumés, de brutalités de fête d’arrière-salle. Tout cela est grotesque dans le meilleur sens du terme.

 

JK Flesh, In Your Pit (Pressure)

Il faudra tout de même une fois que je consacre une livraison de «Ça sonne» à Justin Broadrick et à la somme des choses qu’il a apportées aux musiques actuelles (et à ma propre existence par ailleurs). Mais ce sera pour une autre fois. Je me contenterai de dire pour l’heure que les quatre titres qu’il livre là sous le nom de JK Flesh (un de ses 53 pseudonymes) sont ce qui s’est fait de mieux jusqu’ici dans le domaine d’une techno poussée à ses extrémités en termes de masse. Le tempo est lent (aux alentours de 100 BPM): on dodeline plus qu’on gigote, mais on est surtout enveloppé dans une gangue d’ondes dont on sort en frissonnant.

 

Kim Gordon, No Home Record (Matador)

«Sketch Artist», qui ouvre ce disque, vous aplatit d’emblée: un rythme de presse hydraulique, une basse infectée, une voix de colère détachée, et d’étonnants samples de bois (peut-être une clarinette basse?). Kim Gordon ne vous lâchera plus la nuque du voyage. Un trip d’ailleurs plutôt exotique: on trouve du tribalisme sourd, du rock maousse, des lignes de hip hop old school au likembe, des envolées qui ramènent aux temps où elle maniait la basse de Sonic Youth. Une femme puissante.

 

Maenad Veyl, Onto Duat (Bedouin)

«T-U-E-R-I-E A-B-S-O-L-U-E», s’est exclamé un ami Facebook lorsqu’il a découvert cet EP. Je ne l’aurais pas mieux dit. L’Italien Thomas Feriero y va franco: on a là une electro qui tape dur, une sonorité de caoutchouc ferme, un parfait outil à rave. Bref: une métaphore musicale de ce qu’on pourrait appeler la joie violente.

 

Kevin Richard Martin, Sirens (Room 40)

Quoi de plus affreux que de manquer de perdre un enfant juste après sa naissance? C’est ce qui est arrivé à Kevin Martin (que l’on connaît aussi sous le pseudonyme de The Bug) et à sa compagne peu après la venue au monde de leur fils. On vous rassure: les choses se sont bien terminées. Mais l’épisode a nourri l’esprit de Martin et s’est métabolisé sous les espèces de Sirens, un summum d’ambient intranquille durant lequel ce que l’on pourrait envisager comme de gigantesques cornes de brumes annoncent l’arrivée prochaine de torrents d’angoisse. Qu’il faut combattre.

 

Nostromo, Narrenschiff (Noise Addict)

«C’est une énergie brutale, canalisée dans une mécanique complexe et qui va vite», me disait Ladislav Agabekov, bassiste de Nostromo, quand je lui demandais (ici, pour Le Temps) de me parler du nouveau disque de son groupe. C’est effectivement très exactement ça: les spécialistes multiplieront les étiquettes pour vous dire que ces Genevois font du post-hardcore mâtiné de grind core ou que sais-je. Mais ils font surtout une musique qui tisse des toiles d’araignée en tungstène.

 

Pessimist, Burundanga (UVB-76)

Dans la toute première livraison de «Ça sonne», je vous disais que je m’étais réconcilié avec la drum’n’bass en partie grâce au travail du label UVB-76, de Bristol. Cette réconciliation a grandement été due à Kristian Jabs, alias Pessimist, l’un des patrons de la boîte. Ecoutez: cela secoue, mais en agitant des fantômes blêmes et quelques fois humides.

 

Scorn, Café Mor (Ohm Resistance)

Mick Harris, l’ermite des Midlands, annonce à peu près deux fois par année qu’il arrête la musique pour se consacrer définitivement à la pêche à la truite. Mais c’est plus fort que lui, il recommence sans arrêt. Cette fois-ci, c’est avec Scorn, son projet le plus marquant ces dernières décennies. Je me souviens encore du sticker placé sur le CD d’Evanescence, l’album qu’il avait sorti en 1994 chez Earache (à l’époque, Scorn était encore un duo, avec Nic Bullen à la basse): «redefining ambient dub». Depuis le début des années 2000 (et plus particulièrement depuis l’album Greetings from Birmingham, Hymen Records), Harris a redéfini cette redéfinition vers une très forte augmentation de masse: les rythmes sont des pluies d’enclumes qui tombent sur des basses en dunes. Café Mor (qui propose un chouette featuring vocal de Jason Williamson, l’énervé de Sleaford Mods) en est une parfaite illustration.

 

Sleaford Mods, Eton Alive (Extreme Eating)

Depuis Nottingham, Jason Williamson et Andrew Fearn ont inventé il y a quelques années une formule extrêmement efficace: sur une boucle rythmique et une ligne de basse répétées comme une manie par Fearn, Williamson déclame en mode protestation les choses vues de la grisaille britannique. C’est paradoxalement délavé et énergisant à la fois.

 

Andy Stott, It Should Be Us (Modern Love)

On doit à Andy Stott d’avoir inventé la notion de basse en creux. Vu de Sirius, son style peut être considéré comme une house extrêmement ralentie, et dont on aurait coupé une majeure partie des fréquences. Qu’est-ce qu’il reste après cela? Un fantôme incarné, gazeux mais épais, quelque chose comme le souvenir d’une fête encore à venir.

 

Sunn O))), Life Metal & Pyroclasts (Southern Lord)

Oui, deux albums – mais l’un fonctionne comme le compagnon de l’autre. Tous deux enregistrés chez le sorcier Steve Albini, Life Metal et Pyroclasts sont deux gros blocs de granite supplémentaires placés sur la route de Sunn O))). On rappellera que le groupe emmené par Stephen O’Malley et Greg Anderson peut à bon droit être crédité d’avoir fait dériver le metal vers les zones de la contemplation pure. Ne cherchez pas de riffs ici, mais plutôt une forme de ruminatio amplifiée, autrement dit une décharge de spiritualité.

 

We Wild Blood, Blood / Money (Hominid Sounds)

On pourrait décrire le label londonien Hominid Sounds comme l’épitomé d’un nouveau primitivisme britannique. Quoi qu’il pourrait être rapproché de ce que font depuis quelques années des groupes comme Gnod. Il n’empêche, on a ici quelque chose qui se nourrit aux sources propulsives du rock (voire, concernant We Wild Blood, du krautrock), mais qui le donne sous une forme qui, paradoxalement, précéderait chacun d’entre eux. Pour donner une image, il s’agirait de lancer un pogo en costume de Tschäggättä.

 

Yao Bobby & Simon Grab, Diamonds (LAVALAVA)

Je disais de ce disque, dans Le Temps (ici): «Le climat sonore de Diamonds […] se prend dans les tympans comme un sabbat de haute énergie.» Je maintiens intégralement mes propos: quelque part entre hip hop et dancehall abstrait, le travail conjoint du rappeur togolais et du maître noise zurichois (qui se sont adjoint les services de Dhangsha, vieux sage d’Asian Dub Foundation) a tout de l’explosion intelligente.

 

Zonal, Wrecked (Relapse)

Je vous parlais de Justin Broadrick plus haut. Il réapparaît ici, avec le duo Zonal, mené avec son vieux compagnon de route Kevin Martin (cf. supra, c’est une vraie famille). Jusqu’au début des années 2000, Broadrick et Martin collaboraient le plus souvent sous le nom de Techno Animal (que je décris toujours sous l’espèce d’un electro-dub wagnérien). Avec Zonal (un de leurs anciens side projects, responsable d’un album pour happy few sorti en 2000, The Quatermass Project Volume 1), ils reprennent leur entreprise de mesmérisation: Wrecked (qui bénéficie des interventions vocales de la poétesse et performeuse Camae Ayewa, alias Moor Mother) est une entreprise de domestication par les basses. Un chef-d’œuvre d’élévation par les abysses.

Sur ce, je vous laisse un peu plus longtemps que de coutume. Rendez-vous à la rentrée de janvier. A bientôt!

 

* «This beautiful spider is named for Mr. Jack Nicholson, the great American actor, three times Oscar winner», précisent les zoologistes qui ont mis la main sur la bête. J’avoue ne pas tout à fait comprendre pourquoi. Peut-être parce que, dans Vol au-dessus d’un nid de coucou, McMurphy faisait semblant d’avoir une araignée au plafond?
** Oh tiens, un peu d’autopromotion: en 2015, Cyls m’avait gentiment invité à donner une réinterprétation de «Sacred Cave», un de leurs morceaux. Vous trouverez le résultat de mes élucubrations ici.

 

 

Si j’étais chez vous, je partirais:

-> A Düdingen (Bad Bonn, je 19 décembre), pour y écouter Stephen O’Malley et François J. Bonnet. Le premier, leader de Sunn O))), est le grand maître du drone metal, le second est un électroacousticien d’une inventivité sans frontières, et ils ont tous les deux conçu Cylene, un très récent album qui synthétise à merveilles leurs atavismes.

-> A Genève (Le Cabinet, même soir), pour y écouter Chymere. Sonia P et POL, nappes de synthèse et bruits glanés ça et là, le tout en parfaite entente.

-> A Lausanne (Oblo, du je 19 au di 22 décembre), pour y écouter Eppur si Muove, nouvelle œuvre contemporaine et a priori mouvementée de Leonzio Cherubini, accompagné de solistes de l’Ensemble Contrechamps.

-> A Fribourg (Fri-Son, ve 20 décembre), pour y écouter The Young Gods. Je ne vais pas vous faire l’affront de vous les présenter, n’est-ce pas ? On ajoutera qu’ils joueront le lendemain à l’Alhambra de Genève.

-> A Bienne (La Coupole, ve 20 décembre), pour y écouter Speedy J. Un des meilleurs inventeurs des formes déviantes de la techno.

-> A Genève (Cave 12, même soir), pour y écouter Flowdan, peut-être la signature la plus impressionnante de la scène grime londonienne – comprenez par là un rap qui aurait crû sur le fond britannique des rythmes cassés. Flowdan a travaillé avec The Bug, avec Wiley, et son dernier album, Full Metal Jacket, porte extrêmement bien son nom.

-> A Genève toujours (Cave 12, me 25 décembre, oui c’est Noël), pour y écouter Suzanne Ciani. Une pionnière de l’électronique modulaire, une voyageuse stratosphérique.

-> A Lausanne (Le Folklore, je 26 décembre), pour y écouter Mimetic. Une techno à la fois claire, tubulaire et brute. On notera que Mimetic sera également au Cercle de Monthey le sa 28.

-> A Genève (Cave 12, même soir), pour y écouter Pita, alias Peter Rehberg, grand sculpteur de bruit devant l’Eternel.

-> A Genève (PTR / L’Usine, sa 28 décembre), pour y écouter, dans le cadre d’une soirée labellisée Gazouz, Bashar Suleiman, de beaux rythmes déviants en provenance de Jordanie.

-> A Bâle (Elysia, sa 4 janvier), pour y écouter Rebekah. Une techno brutale, dans le droit fil de cette belle ville de Birmingham qui l’a vu naître.

CHHHHT!

«Silence» est un mot qu’on dit souvent fort. Par exemple pour ramener au calme un groupe de gamins turbulents. Le silence n’est pas une absence – il peut même être pesant. Le silence, on l’impose, c’est une masse. Et paradoxalement, c’est quelque chose qui n’existe pas, ou du moins dont on ne peut pas faire l’expérience. Même dans une chambre anéchoïque (on appelle aussi ça une «chambre sourde»), vous entendrez quelque chose: votre respiration, le cliquetis de vos rouages intérieurs. Il arrive aussi, ma foi, qu’on tousse pendant une minute de silence…

Le silence, c’est alors peut-être quelque chose de relatif. C’est ce qu’on entend encore quand on n’entend plus la musique. Le silence, c’est aussi quelques fois la réponse que se donne la musique quand elle réfléchit à ce qu’elle est, à ce qu’elle signifie. Cela donne des objets conceptuels, et quelques fois des choses assez drôles. On ne peut bien entendu pas ne pas citer le 4’33” de John Cage, ces fameuses quatre minutes et demi de silence dont la première, exécutée par le pianiste David Tudor au Maverick Concert Hall de Woodstock le 29 août 1952, laissa l’auditoire dans un état passablement furibard. On dit même que la mère de Cage, Lucretia, s’exclama à cette occasion: «Vous ne croyez pas que cette fois, John est allé trop loin

Mais la réflexion sur le silence en musique peut aussi mener vers des choses plutôt désopilantes. Connaissez-vous la Marche funèbre d’Alphonse Allais? Elle ne contient pas une note parce qu’elle fut «composée [en 1897] pour les funérailles d’un grand homme sourd», explique son compositeur, qui continue: «L’auteur de cette Marche Funèbre s’est inspiré, dans sa composition, de ce principe, accepté par tout le monde, que les grandes douleurs sont muettes. Les grandes douleurs étant muettes, les exécutants devront uniquement s’occuper à compter des mesures, au lieu de se livrer à ce tapage indécent qui retire tout caractère auguste aux meilleures obsèques.» Je ne me souhaite jamais de mauvaises choses, mais le jour où cela m’arrivera, je veux bien qu’on ressuscite Allais pour qu’on m’entende pouffer dans ma boîte en sapin.

Dans un article assez roboratif («La musique silencieuse», que vous trouverez ici), le compositeur Tom Johnson liste toute une série de ces jeux avec l’envers de la musique: il y a la «música mental» de Walter Marchetti (qui me fait beaucoup penser à Hirnmusik, l’expérience que le Zurichois Simon Grab a menée sur les vers d’oreilles et nos propres musiques intérieures); il y a le Stochroma (1972) de Clarence Barlow, partition injouable puisque l’ordinateur qui l’a générée l’a ponctuée de silences qui pour certains durent jusqu’à 257 secondes (ce qui représente tout de même un peu plus de 109 milliards d’années); et j’avoue un certain faible pour les Variations du silence de Baudouin Oosterlynck, une méditation poétique et philosophique en vingt-trois préludes dans laquelle l’oreille n’est plus touchée par le son, mais par d’autres choses (la qualité de l’air, la chaleur). Il en parle très bien ici:

Redescendons sur terre. Le silence, ce n’est pas que la tache aveugle de la musique. C’est aussi son camarade. C’est celui qui surgit à la fin d’un concert, entre le moment où les baffles ont lâché leur dernier souffle et celui où démarrent les applaudissements (ou les jets de tomate). Moment assez magique, où l’angoisse de la séparation est encore maintenue au loin par le souvenir du son. C’est aussi celui où naissent les bonnes fées des acouphènes, qui pour moi sont souvent les contre-épreuves d’un bon moment, car cela implique que je suis resté dans la salle tout au long du concert: Slayer, Einstürzende Neubauten, The Bug, tous ceux-là (et bien d’autres) sont restés avec moi des heures, à me chuchoter dans les oreilles à travers une rame de papier de verre.

Dernière chose: le silence, c’est aussi ce qui peut entrecouper la musique. C’est quelques fois involontaire – ça m’est arrivé très récemment lors d’un concert que je donnais au Qwertz, à Lausanne: ma carte audio ayant décidé de se débrancher en plein milieu d’un morceau, je me suis subitement retrouvé nu. On m’avait dérobé toutes mes notes d’un coup – alors j’ai meublé, en grommelant contre le hardware, le temps de rebooter ma machine. Mais d’autres fois, le surgissement du silence est tout à fait volontaire – on appelle ça un jeu sur la dynamique. Et quand ce jeu devient l’obsession d’un créateur, quand des éruptions sonores brèves mais coupantes jaillissent du calme le plus parfait, on arrive à des choses délicieusement effrayantes. La preuve? Je vous mets au défi d’écouter les premières minutes de l’Untitled #104 de Francisco Lopez sans sursauter:

Vous avez survécu ?

Si j’étais chez vous, je partirais :

-> A Genève (un peu partout, dès le ve 13), pour l’opération «By repetition, you start noticing details in the landscape», une manifestation totale où l’on pourra entendre Terry Riley, Jessika Kenney & Eyvind Kang, Vincent Barras, Félicia Atkinson, Sarah Davachi, Vincent de Roguin et bien d’autres. Je vous en reparlerai plus en détails dans Le Temps.

-> A Genève encore (Cave 12, ve 13), pour y écouter The Ex, légendaire formation hollandaise à la confluence du post punk, du bruit et des musiques d’ailleurs.

-> A Genève toujours (La Gravière, même soir), pour y écouter Ancient Methods. Le projet de Michael Wollenhaupt est à l’heure actuelle ce qui se fait de mieux dans le domaine de l’electro sombre comme un diamant.

-> A Düdingen (Bad Bonn, même soir), pour y écouter Andrew Weatherall. Un vieux sage britannique des musiques à danser et à s’élever comme on n’en fait plus.

-> A Bâle (Wurm, même soir), pour y écouter LLAMA/OLO et 2M2 : le premier projet réunit Didier Séverin et Loïc Grobéty, le second accole Maxime Hänsenberger à Mei Zhiyong, et l’un comme l’autre proposent une forme de combat rapproché avec le drone et les ondes tectoniques. LLAMA/OLO se déplacera ensuite à Martigny (Caves du Manoir, di 15), et 2M2 à Genève (L’Ecurie, sa 14) puis le lendemain, en retrouvailles, aux Caves du Manoir. Notez enfin qu’Amorce, belle bête de hip hop charbonneux menée par Loïc Grobéty et Fabrice Pittet, sera à l’Atelier U-Zehn de Neuchâtel le sa 14.

-> A Lausanne (Le Bourg, sa 14), pour y écouter la collaboration de Francisco Meirino et Nina Garcia, deux fins architectes de l’abrasion et des tensions. On les retrouvera le lendemain à la Cave 12 de Genève.

-> A Lausanne toujours (Le Bourg, lu 16), pour y écouter Stephen O’Malley et François J. Bonnet. Le premier, leader de Sunn O))), est le grand maître du drone metal, le second est un électroacousticien d’une inventivité sans frontières, et ils ont tous les deux conçu Cylene, un très récent album qui synthétise à merveilles leurs atavismes. On les retrouvera le ma 17 à la Cave 12 de Genève et le je 19 au Bad Bonn de Düdingen.

-> A Lausanne encore (Oblo, du je 19 au di 22), pour y écouter Eppur si Muove, nouvelle œuvre contemporaine et a priori mouvementée de Leonzio Cherubini, accompagné de solistes de l’Ensemble Contrechamps.

-> A Fribourg (Fri-Son, ve 20), pour y écouter The Young Gods. Je ne vais pas vous faire l’affront de vous les présenter, n’est-ce pas ?

-> A Bienne (La Coupole, même soir), pour y écouter Speedy J. Un des meilleurs inventeurs des formes déviantes de la techno.

-> A Genève (Cave 12, même soir), pour y écouter Flowdan, peut-être la signature la plus impressionnante de la scène grime londonienne – comprenez par là un rap qui aurait crû sur le fond britannique des rythmes cassés. Flowdan a travaillé avec The Bug, avec Wiley, et son dernier album, Full Metal Jacket, porte extrêmement bien son nom.

«Fanfare au départ, en avant, marche!»

J’ai été fanfaron pendant longtemps. J’ai joué dans la Fanfare «L’Avenir» de Develier (fondée en 1906, c’est celle dont vous voyez l’image ci-dessus), pour la Fanfare des Cheminots de Delémont, et puis à encore à la Fanfare municipale de Delémont. J’y ai joué du cornet à pistons (ce n’est pas une poche à douille high-tech, c’est une petite trompette qu’on donne aux jeunes instrumentistes), de l’euphonium, de l’alto. Pour tout vous dire, j’ai même, comme mon père d’ailleurs, un brevet de directeur de fanfare, qui m’avait été délivré par la Fédération jurassienne de musique après deux semestres de cours (dispensés systématiquement le samedi matin à 8h30, autant vous dire qu’il fallait du souffle).

Qu’est-ce que j’en ai gardé? A part ma baguette de directeur que j’ai bêtement égarée, pas mal de choses: j’ai appris à marcher au pas tout en soufflant dans un tube en cuivre (ça m’a beaucoup aidé pour l’armée – il fallait juste que je lutte contre le réflexe d’emboucher mon fusil d’assaut). De la fanfare, j’ai encore conservé quelques notions de solfège, et la capacité à sortir un son à peu près correct d’une trompette (quand on me demande, je réponds souvent que c’est l’instrument dont je joue le moins mal). De mes années de fanfaron, j’ai enfin conservé une mission: celle qui consiste à montrer que l’objet fanfare n’est condamné ni à la tradition (il n’est pas que la bande-son des cortèges de la Fête-Dieu, quand le Saint-Sacrement abrité sous le dais arpente les rues du village), ni à la technicité quelques fois un peu froide des brass bands professionnels. La fanfare, c’est aussi un lieu d’énergies (et je ne pense pas forcément aux cliques de Carnaval en écrivant cela) et d’expériences – voire d’expérimentations.

Si l’on va un peu gratter dans les coins, on se rend compte que la fanfare peut exister de plusieurs manières dans les musiques d’à côté. Elle peut jouer par et pour elle-même; elle peut dialoguer avec d’autres types d’ensembles musicaux; elle peut aussi être utilisée pour certaines de ses qualités. L’une d’entre elles, c’est que la fanfare, c’est aussi un marching band, une bête à cortèges, avec tout ce que cela implique d’énergies propulsives. C’est cette caractéristique qu’avait retenue Cop Shoot Cop (un groupe qu’on dira de mouvance post-industrielle) pour ce qui fut certainement son titre le plus fameux: «$10 Bill», sur l’album Ask Questions Later (Interscope Records, 1993):

Techniquement, les membres de Cop Shoot Cop ont joué ici avec un esprit de la fanfare, pas avec une fanfare au sens strict – l’instrumentation se résume à une section de cuivres et à une paire de tambours de marche. Mais il existe d’autres tentatives, qui font cette fois-ci réellement dialoguer un groupe (de pop, de rock, etc.) avec un ensemble complet. British Sea Power, des rockers de Brighton, se produisent régulièrement avec le Redbridge Brass Band, une formation londonienne. On fait ça chez nous aussi, avec de très bons résultats. Rappelez-vous (si vous le souhaitez), c’était en 2017, en Singine: là, les métalleux de The Burden Remains s’étaient associés à The Horns of the Seventh Seal, un ensemble de souffleurs ad hoc monté et dirigé par Manfred Jungo (j’en parlais à l’époque dans Le Temps, ici). L’expérience de rapprochement a très bien fonctionné à mon sens, et ce dialogue entre deux mondes en a créé un troisième:

Il peut aussi arriver que la fanfare, comme catégorie musicale, dialogue avec elle-même. Ou plutôt qu’elle se pose des questions sur ce qu’elle est, sur ce à quoi elle sert, sur comment elle sonne. Là, l’univers des possibles s’étend. On pourrait par exemple citer le Gangbé Brass Band, cette chouette aventure béninoise largement documentée par mon collègue Arnaud Robert. Plus près de chez nous, on pourrait s’arrêter sur les lancées énergiques de la Fanfare du Loup, à Genève. Et j’ai récemment découvert avec joie et bonnes vibrations dans l’échine que Bandcamp avait consacré une de ses newsletters thématiques (les Daily Bandcamp) à la famille des «fanfares punks»: West Philadelphia Orchestra, What Cheer? Brigade, ou Infernal Noise Brigade – dont l’un des grands faits d’armes est d’avoir mis en cadence les manifestants anti-OMC de Seattle en 1999:

Creusons encore un peu. Connaissez-vous Rhys Chatham? Trompettiste, guitariste et compositeur américain, c’est surtout l’un des papes de l’avant-garde musicale. On lui doit des intuitions à la fois brindezingues et majestueuses, comme celle de faire jouer 400 guitaristes amateurs en même temps au Sacré-Cœur de Paris – l’expérience est gravée dans A Crimson Grail (sorti en 2006 chez Table of the Elements): la partition était simple, minimale, mais le résultat vous donne l’impression d’être avalé par un continent de cordes. Or, Chatham s’est aussi intéressé à la fanfare. Et à l’une d’entre elles en particulier: l’Harmonie municipale de Pontarlier. Qu’est-il allé faire dans la capitale française de l’absinthe? L’histoire est la suivante: en 2012, le réalisateur franco-suisse Blaise Harrison (celui-là même qui vient de sortir ce très beau film qu’est Les Particules*) travaillait à un documentaire consacré à cette unité musicale. Il a décidé d’inviter Chatham à en composer la bande-son, il explique pourquoi: «J’ai rencontré Rhys trois mois après le début du tournage, alors que je cherchais un compositeur pour le film. Je voulais que cette musique, très différente de celle que l’harmonie a l’habitude de jouer, serve de bande originale au film sans que l’on sache tout à fait qui l’interprète, jusqu’à la fin. Je voulais que le film soit teinté d’une certaine étrangeté, que son mouvement tende vers une abstraction, une épure, qu’il se transforme en «trip» d’une certaine façon. La musique de Rhys, musique minimaliste qui se construit par nappes sonores, me semblait pouvoir procurer ce sentiment, par son côté très hypnotique, comme une transe.» Chatham a donc accepté («Ce n’est pas tous les jours qu’il est donné à un compositeur d’écrire pour un orchestre de soixante personnes», disait-il à l’époque), et le résultat est quelque chose que je trouve pour ma part assez magnifique: «The Dream of Rhonabwy» (documenté sur Harmonie du soir, publié en 2013 chez Northern Spy). C’est effectivement une œuvre hypnotique, tout en sac et ressac, mais qui dégage en plus quelque chose qui tient de l’humilité et de l’humanité la plus profonde. Et l’humanité, je le sais d’expérience, est l’une des valeurs caractéristiques du fanfaron:

* Long-métrage par ailleurs accompagné d’une très belle bande-son composée par Èlg, et publiée chez Three:Four Records.

 

Si j’étais chez vous, je partirais :


-> A Berne (Dampfzentrale, je 5), pour y écouter Bohren & Der Club Of Gore, jazz vitreux, sombre, lynchien.

-> A Lausanne (un peu partout, du ve 6 au di 8), pour Les Urbaines et un programme trop pantagruélique pour être résumé ici. Cela dit, on va tout de suite vous en reparler plus longuement dans Le Temps.

-> A Bienne (Le Salopard, sa 7), pour y écouter Christophe Clebard (dans le cadre du No Wave Marathon), synthpunk parfaitement déglinguée.

-> A Bâle, (chez Plattfon, même soir), dans le cadre des événements entourant le 10e anniversaire du label Three:Four, pour y écouter Eric Chenaux et Manuel Troller, deux guitaristes de l’extrême. On notera qu’Eric Chenaux rejoue le lendemain au Bout du Monde, à Vevey.

-> A Genève (Cave 12, di 8), pour y écouter The Flying Luttenbachers, un ouragan de jazz brutal. On notera que le grand activiste Joke Lanz passera les disques pour finir la soirée.

-> A Lausanne (Les Docks, ma 10), pour y écouter Employed To Serve, magnifique furie métallique. The Warmth Of A Dying Sun, leur album de 2017, m’avait laissé baba.

-> A Genève (un peu partout, dès le ve 13), pour l’opération «By repetition, you start noticing details in the landscape», une manifestation totale où l’on pourra entendre Terry Riley, Jessika Kenney & Eyvind Kang, Vincent Barras, Félicia Atkinson, Sarah Davachi, Vincent de Roguin et bien d’autres. Je vous en reparlerai plus en détails dans Le Temps.

-> A Genève encore (Cave 12, ve 13), pour y écouter The Ex, légendaire formation hollandaise à la confluence du post punk, du bruit et des musiques d’ailleurs.

-> A Genève toujours (La Gravière, même soir), pour y écouter Ancient Methods. Le projet de Michael Wollenhaupt est à l’heure actuelle ce qui se fait de mieux dans le domaine de l’electro sombre comme un diamant.

-> A Düdingen (Bad Bonn, même soir), pour y écouter Andrew Weatherall. Un vieux sage britannique des musiques à danser et à s’élever comme on n’en fait plus.

-> A Martigny (Caves du Manoir, di 15), pour y écouter LLAMA/OLO et 2M2 : le premier projet réunit Didier Séverin et Loïc Grobéty, le second accole Maxime Hänsenberger à Mei Zhiyong, et l’un comme l’autre proposent une forme de combat rapproché avec le drone et les ondes tectoniques.

-> A Genève (Cave 12, même soir), pour y écouter la collaboration de Francisco Meirino et Nina Garcia, deux fins architectes de l’abrasion et des tensions.

-> A Lausanne (Le Bourg, lu 16), pour y écouter Stephen O’Malley et François J. Bonnet. Le premier, leader de Sunn O))), est le grand maître du drone metal, le second est un électroacousticien d’une inventivité sans frontières, et ils ont tous les deux conçu Cylene, un très récent album qui synthétise à merveilles leurs atavismes.

A l’envers

C’était une fin de soirée au début de ce siècle. Une nuit lausannoise en mode «de vin divin l’on devient». Je suis chez un vieil ami, Stéphane Babey – qui est aujourd’hui le rédacteur en chef de Vigousse. Dans son salon: un divan très confortable, une chaîne stéréo et des câbles jack – des 6,35 mm, ceux qu’on utilise par exemple pour brancher une guitare à un ampli. Je ne sais plus lequel de nous deux a eu cette idée, mais c’était celle-ci: «Oh tiens, et si on branchait les câbles à la chaîne et qu’on les mettait dans la bouche?» Résultat: le contact de la salive sur le connecteur en métal crée une interférence électrique, et surtout des bruits et des grésillements tout à fait abominables. Cette nuit-là, on a enregistré une pleine cassette (oui, une cassette) de ces sons. On a appelé cette œuvre magnifique On est trop timides, et on a décidé de former un duo (Les Poissons Autistes) dont l’esthétique consisterait à sucer des jacks et à triturer les bruits subséquents dans des racks et des pédales d’effets – la photo qui illustre ce blog a été prise lors de notre tout premier concert, en juin 2002 au NBI, à Berlin. Bien entendu, on gagne des clopinettes avec cette histoire, on n’a formé aucun courant artistique, mais c’était marrant. «C’était» car, si Les Poissons Autistes existent toujours, nous avons évolué vers des instrumentations un peu (un peu) plus traditionnelles à force de se prendre des décharges sur la langue.

Pourquoi je vous parle de tout ça? Parce qu’en musique, le détournement est souvent mère de l’invention. Prendre les choses à revers, de biais, utiliser des objets à rebours du bon sens, c’est une gésine d’accidents sublimes. On peut détourner l’utilisation traditionnelle d’un instrument, mais on peut aussi détourner l’usage d’un objet quelconque pour en faire un instrument de musique*. Par exemple, ce que nous avons fait avec Les Poissons Autistes consistait à utiliser un dispositif censé transmettre un signal électrique pour en faire un instrument de musique. Evidemment, nous n’étions pas les premiers (et nous ne sommes pas les seuls) à avoir entrevu l’angle mort de la musicalité. Voici quelques cas.

Tenez, prenez une guitare. On peut en jouer des doigts (et surtout des ongles, par exemple dans la technique du fingerpicking). On peut en jouer avec un plectre – vous savez, ces petits triangles de plastique qu’on perd par millions pendant un concert. On peut aussi en jouer avec un archet. On peut encore en jouer avec un e-bow, un petit boîtier générant un champ magnétique qui fait vibrer la corde au dessus de laquelle vous le placez – un brevet déposé par Greg Heet en 1969, et qui permet de transformer votre instrument en générateur de plages sonores. Mais, sachez-le, on peut aussi traiter la guitare à coups de mailloche, comme on le ferait d’un vibraphone. C’est ce dans quoi s’est spécialisé le collectif britannique Ex-Easter Island Head: des guitares préparées, sanglées sur une table, et on tape dessus. C’est très beau, et il y a indéniablement, dans le résultat musical, quelque chose qui fera penser aux compositions de Steve Reich :

On peut pousser l’usage de la guitare un peu plus loin encore. On peut la maltraiter au delà du raisonnable. C’est ce qu’avait fait Christian Marclay pour sa performance Guitar Drag. Là aussi, c’est beau – mais c’est presque un peu dommage, non ?

Cela dit, on peut faire de la musique avec à peu près n’importe quoi. Stockhausen a bien composé un quatuor pour hélicoptères (Helikopter-Streichquartett) – quatre Alouette III avaient été réquisitionnés pour la première de la pièce en 1995. On peut faire plus économique. Regardez Sylvia Hallett: cette violoniste britannique fait des miracles avec une roue de vélo:

Bien entendu, la liste ne s’arrête pas là. On pourrait citer Pierre Bastien et ses symphonies pour Meccano, le Vegetable Orchestra de Vienne, qui ne joue que du légume (carotte, poivron, navet, etc., tout finit en soupe après le concert) ou F.M. Einheit, l’ancien percussionniste d’Einstürzende Neubauten, qui fait chanter les machines de chantier.

Et puis il y a une zone grise, réservée peut-être aux plus pervers d’entre nous. C’est celle dans laquelle vous ne détournez ni un objet quelconque ni un instrument de musique, mais les ustensiles qui permettent de la diffuser ou de la transmettre – ces indispensables béquilles: câbles (vous voyez de qui je veux parler), disques, platines, tables de mixage. Prenez par exemple Toshimaru Nakamura, le roi du no input mixing board. Kézako? Vous empoignez une console de mixage; vous reliez son entrée et sa sortie avec un câble; ça crée un feedback que vous pouvez ensuite manipuler. Ça fait en général shebam, pow, blop, ou wizz, et c’est surtout brutal et très prenant. Conseil d’ami: allez écouter le travail du Zurichois Simon Grab, qui a une manière de travailler tout à fait similaire, mais qui l’intègre dans des constructions beaucoup plus abouties – son très récent album Posthuman Species, sorti chez OUS, est une merveille du genre:

Autre exemple : prenez un vinyle, cassez-le, recollez-le – voire, si vous l’avez brisé en parts égales, remontez-le au hasard. Ecoutez-le: vous aurez quelque chose qui tient du cut up**, une musique recombinée – Christian Marclay (encore lui!) est un spécialiste de ce genre de choses. Prenez cette fois-ci un vinyle vierge, et lacérez-le au couteau. Ecoutez-le: en passant sur les fissures, la tête de lecture vous donnera un rythme – c’est en gros la méthode qui avait été utilisée par Thomas Brinkmann pour Klick, une série de disques sortis chez Max Ernst entre 2000 et 2006:

Et les platines, me direz-vous ? Eh oui, ça se détourne aussi. Janek Schaeffer, par exemple: sa «Tri-Phonic Turntable» (une platine à trois têtes, un Cerbère sonore), crée des effets d’écho parfaitement inouïs. Plus près de chez nous, renseignez-vous sur le travail du Bernois Christoph Hess, alias Strotter Inst.: ses platines bardées d’élastiques qui contraignent le travail des têtes de lecture sont des sacrées pourvoyeuses de rêves lourds.

Sur ce, je vous quitte, il faut que j’aille répéter mon solo d’agrafeuse.

 

* C’est une problématique parallèle à celle que j’évoquais dans un post précédent («La tarentelle de la photocopieuse»). Mais là où je parlais de l’utilisation de bruits (id est: «non musicaux») préexistants et visant à les «musicaliser», je m’intéresse ici davantage au réinvestissement musical de pratiques ou d’usages déviants d’un instrument ou d’un objet. C’est – en très gros – la différence entre le matériau et ses modes de production. Capisce?

** Cette technique développée par William Burroughs et Brion Gysin consistait à découper les pages d’un livre dans le sens de la hauteur puis à recoller aléatoirement les bandelettes entre elles. Effet hallucinatoire garanti.

 

Si j’étais chez vous, je partirais :

-> A Genève (Cave 12, me 27 novembre), pour y écouter Stuart Chalmers, un roi du détournement de cassettes, un véritable poète sonore qui n’a besoin que de quelques bandes magnétiques pour vendre du rêve.

-> A Genève toujours (Duplex/Walden, je 28 novembre), pour y écouter, dans le cadre d’une soirée Ondulor, Chymere. Le duo de Sonia P et POL mêle avec brio les nappes atmosphériques et le field recording.

-> A Bâle (Nordstern, ve 29 novembre), pour y écouter Recondite. Une techno léchée, aux sonorités souvent tubulaires.

-> A Neuchâtel (La Case à Chocs, sa 30 novembre), pour la Supérette, traditionnel festival du lieu. On y conseillera principalement la Mexicaine Lokier, parfaite pourvoyeuse d’electro sombre et machinale.

-> A Berne (Dampfzentrale, lu 2 décembre), pour y écouter l’Ensemble Proton, l’une des grandes formations suisses de musiques hypercontemporaines, sur des œuvres de Schönberg ou Urs Peter Schneider.

-> A Meyrin (Undertown, ma 3 décembre), pour y écouter GBH, l’une des dernières légendes encore vivantes du punk britannique canal historique.

-> A Berne (Dampfzentrale, je 5 décembre), pour y écouter Bohren & Der Club Of Gore, jazz vitreux, sombre, lynchien.

-> A Lausanne (un peu partout, du ve 6 au di 8 décembre), pour Les Urbaines et un programme trop pantagruélique pour être résumé ici. Cela dit, avec ma collègue Marie-Pierre Genecand, on va vous en reparler plus longuement dans Le Temps.

-> A Bienne (Le Salopard, sa 7), pour y écouter Christophe Clebard (dans le cadre du No Wave Marathon), synthpunk parfaitement déglinguée.

-> A Vevey (Le Bout du Monde, di 8 décembre), pour y écouter Eric Chenaux, formidable guitariste au jeu en forme de kaléidoscope.

-> A Genève (Cave 12, di 8 décembre), pour y écouter The Flying Luttenbachers, un ouragan de jazz brutal. On notera que le grand activiste Joke Lanz passera les disques pour finir la soirée.

-> A Lausanne (Les Docks, ma 10 décembre), pour y écouter Employed To Serve, magnifique furie métallique. The Warmth Of A Dying Sun, leur album de 2017, m’avait laissé baba.

A quoi tu penses?

La musique est la langue des émotions, disait Kant dans la Critique de la faculté de juger – plus précisément, il écrivait: c’est la langue des affects (Sprache der Affekte). Mais dans quelle langue faut-il dire les émotions musicales? Au mois de juin de l’année prochaine, l’Université de Gênes organisera un colloque qui tâchera de répondre à cette question.

La rencontre (n’hésitez pas à postuler, les propositions de communication sont ouvertes jusqu’au 15 décembre) est très concrètement intitulée : «Ecritures mélomanes: traduire les émotions musicales». Dans leur argumentaire, les organisatrices Elisa Bricco et Licia Reggiani (par ailleurs responsables du groupe de recherches «Intermédialité et intersémiose» de l’alma mater ligure) donnent une série d’axes de réflexion sur lesquels les chercheurs sont appelés à plancher: «diversité d’expression (langagière, générique, formelle) de l’émotion musicale et de la mélomanie»; «étude linguistique du langage des émotions musicales tel qu’il s’exprime dans les textes musicographiques»; «articulation entre mélomanie et mélophobie»; «traductologie des textes musicographiques», etc. Et puis il y a cette route-ci, sur laquelle je vois déjà pousser les narcisses, et sautiller les animaux solitaires: «phénoménologie de l’écoute: que se passe-t-il entre l’expérience auditive et sa transcription littéraire ou langagière?».

Ça vaut toujours le coup de faire une petite halte chez Husserl – ça nous rapproche souvent de ce que l’on est, et de ce que l’on vit. Par exemple: écouter de la musique, c’est quoi? En voici une belle définition: écouter, «[c]ela signifie que, de l’infinité des phénomènes audibles, on en extrait un et on l’isole de telle sorte que, désormais (c’est-à-dire pendant l’écoute), tout le reste étant mis de côté, il est la seule et unique chose qui existe.»*

Pas mal, non? A mon humble avis, la proposition vaut autant pour l’écoute solitaire que pour l’écoute en groupe – pour autant qu’on ne papote pas trop pendant les concerts (je vous préviens, j’ai les noms). Et justement, l’écoute sociale embraye sur la deuxième équation du problème: comment rendre cette expérience vécue en tant que sujet? Ou, plus concrètement: comment dit-on ce qu’une musique nous a fait ressentir?

Il y a des cas célèbres – par exemple celui de l’empereur Joseph II faisant la leçon à Mozart après la première de L’Enlèvement au sérail en 1782 à Vienne: «Une musique formidable mon cher Mozart, mais il y a cependant quelque chose… Il y a je pense trop de notes dans cette partition!» On connaît la réponse d’Amadeus: «Mais quelles notes voulez-vous donc que j’enlève?» Soyons honnêtes, il n’y pas que des cuistres chez les grands hommes du temps passé – regardez par exemple cette belle déclaration d’amour que Balzac, dans une lettre à Madame Hanska de novembre 1837, fait à Beethoven (il venait d’entendre une représentation de la Cinquième Symphonie): «Il y a dans cet homme une puissance divine; dans son finale, il semble qu’un enchanteur vous enlève dans un monde merveilleux, au milieu des plus beaux palais qui réunissent les merveilles de tous les arts et là, à son commandement, des portes, semblables à celle du Baptistère, tournent sur leurs gonds et nous laissent apercevoir des beautés d’un genre inconnu […]». Ah tiens, lisez ceci maintenant: «Sa musique fait parfois penser à ces tableaux splendides et inquiétants que peignent entre quatre murs ceux que l’on appelle fous et pour lesquels chaque trait, chaque touche de couleur est une fenêtre par laquelle s’évader.» La suite de la lettre de Balzac? Non, c’est Philippe Paringaux sur Jimi Hendrix, dans le Rock & Folk n° 27 (avril 1969). Encore plus fort: une musique n’a même pas besoin d’exister pour qu’on puisse dire l’effet qu’elle pourrait produire. Là, on est chez Proust, dans Un Amour de Swann, et je veux bien entendu parler de cette fameuse petite phrase de l’andante de la sonate de Vinteuil (un compositeur évidemment fictif), qui met ledit Swann dans tous ses états: «D’un rythme lent elle le dirigeait ici d’abord, puis là, puis ailleurs, vers un bonheur noble, intelligible et précis. Et tout d’un coup, au point où elle était arrivée et d’où il se préparait à la suivre, après une pause d’un instant, brusquement elle changeait de direction, et d’un mouvement nouveau, plus rapide, menu, mélancolique, incessant et doux, elle l’entraînait avec elle vers des perspectives inconnues. Puis elle disparut. Il souhaita passionnément la revoir une troisième fois».

Et sinon, il y a des gens qui détestent simplement le punk rock:

Et moi dans tout ça? Comment je transcris mes émotions musicales en mots? Je suis raide comme la justice de Berne, alors mettre des lettres sur ce que je ressens… Mais je me suis tout de même posé la question, et je me suis rendu compte que je pouvais effectivement réduire ces émotions à des mots. Enfin, à un mot à chaque fois. Je vous donne quelques exemples, articulés sur des morceaux que je considère personnellement comme des phares. Bienvenue dans ma psyché raréfiée.

-> Le frisson

Comme chez tout le monde, ça prend surtout aux avant-bras. Ça peut aussi monter dans la nuque. Personnellement, ça m’arrive à chaque fois que la voix de Jim Morrison entre sur «The End» – et ça marche encore mieux avec la scène inaugurale d’Apocalypse Now:

-> L’élan

Et c’est soudain comme si un discret petit moteur électrique venait doubler vos jambes. Vous marchez, insensiblement, un peu plus vite (mais sans courir), vos semelles deviennent de vent. Un soleil rasant apparaît à chaque fois. Le morceau-type ici? Le «Margin Walker» de Fugazi, bien entendu (extrait de leur album 13 Songs):

-> L’explosion

C’est plutôt un sentiment nocturne. Voire, plus précisément, de rave. Quand d’un coup la sono accède à un niveau de dangerosité supérieur, qu’on croyait impossible. C’est aussi, comme on pourrait l’appeler en ingénierie militaire, un effet de souffle. Exemple, ici, avec le «Ball Park» de Joey Beltram:

-> L’engourdissement

«Comfortably numb», disait-on chez Pink Floyd. On est ici à l’opposé de l’explosion – peut-être parce que l’after est derrière nous, et qu’arrive maintenant l’heure des musiques tectoniques, des lents safaris intérieurs, de la demi-vie hypnagogique. Voici «Evil Spirits / Angel Dust», de Techno Animal:

-> L’énigmatique

Etre bombardé de suggestions indéchiffrables, est-ce une forme de plaisir? Oui, car même si cela peut quelques fois être harassant, votre esprit est alors constamment en éveil, sans cesse surpris par des propositions inattendues. Les voyages vers l’inouï pullulent d’expériences exceptionnelles – prenez votre courage à deux oreilles et jetez-vous dans les six heures et demie (oui) du Everywhere at the End of Time, un magnifique travail de Leyland Kirby (alias The Caretaker) qui se donne pour but de mettre en son le lent processus de déconnexion qu’est la maladie d’Alzheimer. C’est une œuvre respectueuse, effrayante, mais qui vous laisse médusé:

* Günther Stern, «Contribution à une phénoménologie de l’écoute (à partir de l’exemple de l’écoute de la musique impressionniste)», Tumultes, 2007/1-2 (n° 28-29), p. 35-50


Si j’étais chez vous, je partirais :

-> A Vevey (Rocking Chair, me 20 novembre), pour y écouter Earth – rock méditatif, lent, une distillation de l’americana. La première partie sera assurée par Helen Money, violoncelliste rugissante.

-> A Düdingen (Bad Bonn, même soir), pour y écouter Nadah El Shazly, des déconstructions électroniques cubistes qui se transforment en beautés cérémonielles.

-> A Lausanne (Le Bourg, je 21 novembre), pour y écouter Matt Elliott: voix tout près de l’oreille, folk de pénombre boisée, accents rimbaldiens. Il jouera également le lendemain aux Caves du Manoir, à Martigny.

-> A Berne (Dampfzentrale, du je 21 au sa 23 novembre), pour le festival Saint Ghetto: on y trouvera des merveilles extrêmement variées, de Ghostpoet à Schackleton en passant par Eartheater et Test Dept. Je vous en parle très bientôt plus longuement dans Le Temps.

-> A Genève (Cave 12, du je 21 au di 24 novembre), pour le festival Akouphène, avec des signatures aussi diverses que le metal d’avant-garde de Rorcal (qui rejouera d’ailleurs le lendemain au Bikini Test de La Chaux-de-Fonds) ou les bricolages (terme non préjoratif) rituels de Charlemagne Palestine. Là aussi, je vous en parle très bientôt plus longuement dans Le Temps.

-> A Genève (L’Ecurie, ve 22 novembre), pour y écouter Double Nelson et Le Singe Blanc. Pour avoir vu les premiers il y a 20 ans et les seconds il y a cinq mois, je peux vous certifier qu’on a là des feux de Saint-Elme qui prennent le rock à revers.

-> A Genève toujours (Kiosque des Bastions, même soir), où le festival Electron organise une soirée étiquetée Kompakt. Michael Mayer, patron du label de Cologne et maître d’une techno émotive, sera de la party.

-> A Bâle (chez Plattfon, même soir), pour y écouter Riccardo La Foresta. Il joue de la batterie, et que de la batterie, mais ne dites pas que c’est un batteur. Il fait, on ne sait trop comment, de son instrument un générateur d’ondes. Un magnifique travail de détournement qu’on peut découvrir sur Does the World need another Drum Solo, son très récent album sorti chez Yerevan Tapes.

-> A Fribourg (Fri-Son, sa 23 novembre), pour la Hummus Fest – comprenez : la fiesta périodique du label chaux-de-fonnier. Au programme, de belles signatures maison, tour à tour puissantes (Coilguns, Rorcal, Darius) et spectrales (Louis Jucker, Emilie Zoé). Là encore, je vous en parle très bientôt plus longuement dans Le Temps.

-> A Lausanne (Les Docks, même soir), pour y écouter Zeal and Ardor. Le groupe du Bâlois Manuel Gagneux s’est formé sur le pari de fusionner black metal et chants des ramasseurs de coton. Ça marche du feu de Dieu.

-> A Genève (un peu partout, du lu 25 novembre au dimanche 1er décembre), pour le festival Face O. Une belle affiche en patchwork alignant Mdou Moctar, ambassadeur coruscant du blues touareg, Eric Chenaux, guitariste tout en détours, ou les activistes en colère froide de Bruit Noir.

-> A Genève toujours (Cave 12, me 27 novembre), pour y écouter Stuart Chalmers, un roi du détournement de cassettes, un véritable poète sonore qui n’a besoin que de quelques bandes magnétiques pour vendre du rêve.

-> A Genève encore (Duplex/Walden, je 28 novembre), pour y écouter, dans le cadre d’une soirée Ondulor, Chymere. Le duo de Sonia P et POL mêle avec brio les nappes atmosphériques et le field recording.

-> A Bâle (Nordstern, ve 29 novembre), pour y écouter Recondite. Une techno léchée, aux sonorités souvent tubulaires.

-> A Neuchâtel (La Case à Chocs, sa 30 novembre), pour la Supérette, traditionnel festival du lieu. On y conseillera principalement la Mexicaine Lokier, parfaite pourvoyeuse d’electro sombre et machinale.

-> A Berne (Dampfzentrale, lu 2 décembre), pour y écouter l’Ensemble Proton, l’une des grandes formations suisses de musiques hypercontemporaines, sur des œuvres de Schönberg ou Urs Peter Schneider.

-> A Meyrin (Undertown, ma 3 décembre), pour y écouter GBH, l’une des dernières légendes encore vivantes du punk britannique canal historique.

Des mamelles

«[…] il réservait […] pour l’entière joie de ses yeux, les plantes distinguées, rares, venues de loin, entretenues avec des soins rusés, sous de faux équateurs produits par les souffles dosés des poêles.» En botanique comme en tout, Des Esseintes – le dandy décadent de l’A Rebours (1884) de Huysmans – cherchait le singulier, l’exceptionnel, l’inaccoutumé. Sur mon balcon, c’est plus simple: un peu de basilic, un peu de romarin, et ces deux ou trois cactus dont s’occupent les enfants – en ville, on a les animaux de compagnie qu’on peut.

Cela dit, il y a bien un sujet où je cultive un peu le syndrome Des Esseintes. Vous avez deviné, c’est la musique. Soyons clair: j’écoute de tout. Du rock – oui, mais des marges. Du hip hop, oui – mais crépusculaire. De la techno, oui – mais de têtes brûlées. Etc. J’aime les musiciens qui tentent, qui bousculent, qui expérimentent – quitte à ce qu’ils se plantent de temps à autre, ce n’est pas grave. Ça me vaut quelques fois de gentilles moqueries – mon père me dit souvent que la musique que j’écoute lui fait penser «au bruit d’un pneu qui se dégonfle». Personnellement, elle me fait phosphorer le cerveau.

Ceci confessé, on peut se poser deux questions. Primo: quelles sont les sources d’approvisionnement en musiques étranges, à supposer qu’elles soient plus difficiles à débusquer que les autres? Deuzio: est-ce que j’ai vraiment raison de faire mon malin?

Commençons par la première. Si vous souhaitez plonger le tympan dans les franges musicales, voici quatre saintes recettes, qu’il faut de préférence entremêler.

1. Les Ecritures

N’hésitez pas à lire la presse spécialisée, même si elle est allophone. Et même si elle n’existe pas dans nos kiosques: dirigez-vous par exemple vers The Wire, un magazine londonien lancé en 1982. Il n’est pas distribué en Suisse (quand j’habitais encore à Lausanne, mon kiosquier du Maupas tenait absolument à me vendre Wired à la place, mais ça n’a rien à voir), vous devrez donc, si vous le souhaitez, vous abonner. Si vous le faites : bon voyage. Leur slogan («Adventures in modern music») décrit bien la marchandise. Attendez-vous à caboter d’îlot exotique en archipel inouï : vous rencontrerez la noise fuligineuse du compositeur navajo Raven Chacon, le hip hop lynchien de Blue Daisy, l’art du yoik (le chant chamanique des Samis) ou le collectif Black Quantum Futurism, emmené par Moor Mother – alias Camae Ayewa, une future très grande dame des musiques actuelles. Tenez, très récemment encore, ils m’ont fait découvrir le travail de Debby Friday, une musicienne canadienne capable de vous faire danser comme si vous aviez les pieds posés sur un vitroceram réglé sur 9 (j’ai placé le morceau qui suit alors que je mixais* dans une galerie d’art à Porrentruy samedi soir, et ça a marché du feu de Dieu – bien qu’on ait été en pleine digestion de Saint-Martin):

2. Les Marchands du Temple

Choisissez bien votre disquaire, soignez vos relations. Travaillez-le sur la longueur, laissez-le prendre le contrôle de votre esprit. Il deviendra peut-être un peu votre confesseur, et surtout un passeur. Ce sera un Charon mais, plutôt que nautonier du Styx, il le sera du Léthé, il vous fera oublier vos habitudes anciennes, et peut-être jusqu’à la notion même d’habitude. C’est un entraineur de l’oreille, un coach du goût qui vous poussera toujours, mais avec doigté, au delà de ce que vous croyiez être vos limites. Personnellement, je suis depuis plus de 20 ans sous l’influence d’Eric Jeantet, le patron d’Obsession, à Lausanne (j’en parlais ici dans une chronique du Temps). Ce n’est bien entendu pas le seul rebouteux du disque dans ce coin de pays. Mais c’est bien lui qui, très récemment, m’a fait découvrir For Burdened and Bright Light, le dernier album de A-Sun Amissa. Deux longues et magnifiques montées au Golgotha, pleines de guitares au magma et d’esprits qu’on dirait voltigeant au dessus des Champs Phlégréens – iTunes ne reconnait pas ce disque, c’est souvent bon signe.

3. Les Marchands du e-Temple

S’il faut soigner les relations avec son disquaire (parce que c’est un être humain), il faut néanmoins prêter une extrême attention (tout en se rappelant que ce sont des algorithmes) aux newsletters des trois B: Bandcamp, Boomkat, Bleep. Ces sites de téléchargement payant sont des cornes d’abondance (voire, pour Bandcamp, un cabinet de curiosités). Indéniablement, chez eux, le risque d’avalanche est marqué. Mais apprenez à développer le flair du spéléologue (il faut savoir éviter les stalagmites que des rigolos placent sur le parcours), et vous verrez que la richesse de ces musiques souterraines est insoupçonnée, je dirais même: presque inextinguible. C’est par exemple grâce à Boomkat que, pas plus tard que vendredi, j’ai été mis au courant de la nouvelle sortie d’Andy Stott, It Should Be Us, une bonne heure de techno menée à un train de sénateur, parfaite pour dodeliner (une activité que j’apprécie de plus en plus avec l’âge).

4. Les apôtres

Autrement dit: les aminches, les copains, les potes. C’est peut-être là que se situe la part la plus importante du cursus de l’apprenti musicomane. En troupe, dans les effluves, écouter des disques jusqu’au petit matin. En discuter, et surtout jusqu’à la pire mauvaise foi. Echanger et s’échanger. C’est comme ça qu’on se forme l’oreille, et toute la machine cérébrale qui la soutient. En 1987, alors que je peinais à m’extraire de Metallica, des amis bien intentionnés m’ont passé la musique d’un petit groupe romand pas très connu encore, les Young Gods. David, Davy, Stéphane et les autres, si vous me lisez, merci encore, hein. Ça va mieux, maintenant.

 

Conclusion : une épiphanie dans la moiteur

Avec tout ça, je n’ai pas encore répondu à la deuxième question que je me posais: «Est-ce que j’ai vraiment raison de faire mon malin en écoutant des musiques des franges»? Je pourrais apporter une première réponse qui serait de l’ordre de l’évolution des formes artistiques et des phénomènes d’emprunts. On peut en effet considérer les musiques qui expérimentent comme des manufactures de prototypes sonores. Exemple typique: au début de ce siècle, des alchimistes de Croydon créaient un hybride fait de pièces rapiécées de dub, de garage et d’une drum’n’bass au tempo divisé par deux. Cette monstruosité lourde et lente, le dubstep, fera trémuler les murs du sud de Londres pendant quelques années dans un entre-soi qu’on imagine jouissif. En 2004, ça donnait par exemple ceci:

Dix ans plus tard, les critères stylistiques du genre (basse oscillante, rythme lent et syncopé) avaient été intégrés par la culture globale et pouvaient par exemple être utilisés pour composer un remix d’Enya. Oui, ils pouvaient être utilisés pour composer un remix d’Enya:

C’est indéniable: les styles confidentiels sont souvent appelés à ne plus l’être et à devenir le terreau de nouvelles créations diffusées plus largement – ou du moins à leur offrir quelques pièces détachées. Est-ce un bien? La question reste ouverte. Et je n’ai toujours pas la réponse à celle que je me posais plus haut…

Peut-être faut-il alors changer de perspective, et déplacer le débat vers le domaine éthique. Le risque que Des Esseintes avait pris, par son élitisme esthétique, c’était celui du plus franc mépris pour la société qui l’entourait. Cette question de l’aristocratisme du goût est grave, et elle a commencé à me tarauder un beau jour de juin 2001. Je suis alors à Barcelone, sous les voûtes de la Capella dels Angels. On est en plein festival Sónar, le grand raout de la musique électronique. Dans cette annexe du Musée d’art contemporain se déroule un showcase du label Mille Plateaux. Cette écurie allemande, fondée en 1993 par Achim Szepanski, avait pour réputation de défendre un certain intellectualisme dans la musique – ce qui n’est guère étonnant quand on choisit de se baptiser du titre du maître-livre de Gilles Deleuze et Félix Guattari.

Sur la scène de la Capella, les artistes se suivent: Vladislav Delay, Kid 606, Curd Duca, SND. Des concerts pas forcément commodes, c’est vrai, plutôt abstraits – si tant est que cet adjectif ait un sens pour qualifier une musique. Et puis surtout, il fait chaud: je me déplace vers le zinc pour attraper une bière et là, je tombe sur un confrère, Michel Masserey. Un grand journaliste musical, une très belle plume. Un ancien du Temps, il travaille aujourd’hui pour La Première. On discute un peu des concerts qui se déroulent derrière nous, et enfin il me dit: «Philippe, tu sais ce qui est le plus important dans la musique? La générosité.»

Sur le moment, j’ai cru comprendre qu’il sous-entendait que les concepts sonores de Mille Plateaux étaient pour lui un peu secs. Je n’étais pas tout à fait de son avis (un peu par esprit de contradiction aussi), mais cette petite phrase a longtemps tourné dans ma tête. Au fil des années, je lui ai trouvé de plus en plus de pertinence. Et je me suis aussi rendu compte qu’elle entrait dans une sorte de dialectique.

Première articulation : un musicien, s’il veut rester vivant, s’il veut évoluer, se doit en effet d’être généreux, esthétiquement – et humainement aussi d’ailleurs. Vous me direz que c’est presque une lapalissade. Mais si vous avez le cœur bien accroché, allez faire un tour sur YouTube à la découverte des groupes de rock identitaire français (on dit «RIF», chez ces gens-là): vous n’y trouverez que deux ou trois accords, incessamment les mêmes, et vieux comme la haine qui plus est. Non, je ne mettrai pas de lien.

Deuxième articulation: la générosité doit aussi être une qualité de l’auditeur – et accessoirement du critique musical, qui n’est jamais qu’un fan à qui on a donné un stylo. Et c’est bien par cette ouverture, me dis-je, que je peux échapper à l’orgueil, que je peux consoler mon ethos malgré mon goût du bizarre. Car avec mes oreilles et mes mains, je ne fais en effet qu’une chose: découvrir (et faire découvrir) tout ce que ces musiques quelques fois anonymes ont de profondément humain – leur courage, leurs imperfections, et leur âme parfaitement d’ici bas. Autrement dit, je n’écoute personne de haut.

 

* C’était dans le cadre d’une prestation de Horselove, un duo de pousse-disques qu’on tire avec Nathalie Imhof.

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Si j’étais chez vous, je partirais :

-> A Genève (PTR/L’Usine, me 13), pour y écouter Mayhem, formation légendaire s’il en est de la scène black metal. La soirée va être dure.

-> A Genève toujours (La Gravière, je 14), pour y écouter Mark Ernestus’ Ndagga Rythm Force. L’Allemand, figure de proue d’une techno aux inspirations dub (pensez Basic Channel et Chain Reaction), s’associe à des musiciens sénégalais pour une rénovation de ce style local qu’on nomme mbalax.

-> A Lausanne (Qwertz, même soir), pour y écouter Malibu Interface (de belles aventures modulaires) et Hundschopf (oui, c’est moi – et alors?).

-> A Bulle (Ebullition, ve 15), pour y écouter Dub Trio. Oui, il y a du dub chez ces Américains, mais injecté dans un rock puissant et hachuré.

-> A Genève (Le Zoo, même soir), pour y écouter Nazamba, forgeron jamaïcain d’un dub électrifié, massif et caverneux.

-> A Delémont (SAS, même soir), pour y écouter Mix Master Mike. Oui, rien que ça : le platiniste légendaire, ancien compagnon de route des Beastie Boys.

-> A Vevey (Rocking Chair, me 20), pour y écouter Earth – rock méditatif, lent, une distillation de l’americana. La première partie sera assurée par Helen Money, violoncelliste rugissante.

-> A Düdingen (Bad Bonn, même soir), pour y écouter Nadah El Shazly, des déconstructions électroniques cubistes qui se transforment en beautés cérémonielles.

-> A Lausanne (Le Bourg, je 21), pour y écouter Matt Elliott : voix tout près de l’oreille, folk de pénombre boisée, accents rimbaldiens. Il jouera également le lendemain aux Caves du Manoir, à Martigny.

-> A Berne (Dampfzentrale, du je 21 au sa 23), pour le festival Saint Ghetto : on y trouvera des merveilles extrêmement variées, de Ghostpoet à Schackleton en passant par Eartheater et Test Dept. Je vous en parle très bientôt plus longuement dans Le Temps.

-> A Genève (Cave 12, du je 21 au di 24), pour le festival Akouphène, avec des signatures aussi diverses que le metal d’avant-garde de Rorcal ou les bricolages (terme non préjoratif) rituels de Charlemagne Palestine. Là aussi, je vous en parle très bientôt plus longuement dans Le Temps.

-> A Genève (L’Ecurie, ve 22), pour y écouter Double Nelson et Le Singe Blanc. Pour avoir vu les premiers il y a 20 ans et les seconds il y a cinq mois, je peux vous certifier qu’on a là des feux de Saint-Elme qui prennent le rock à revers.

-> A Genève toujours (Kiosque des Bastions, même soir), où le festival Electron organise une soirée étiquetée Kompakt. Michael Mayer, patron du label de Cologne et maître d’une techno émotive, sera de la party.

-> A Fribourg (Fri-Son, sa 23), pour la Hummus Fest – comprenez : la fiesta périodique du label chaux-de-fonnier. Au programme, de belles signatures maison, tour à tour puissantes (Coilguns, Rorcal, Darius) et spectrales (Louis Jucker, Emilie Zoé). Là encore, je vous en parle très bientôt plus longuement dans Le Temps.

-> A Genève (Le Rez / L’Usine, lu 25), pour y écouter Mdou Moctar, ambassadeur coruscant du blues touareg.

-> A Genève toujours (Cave 12, me 27), pour y écouter Stuart Chalmers, un roi du détournement de cassettes, un véritable poète sonore qui n’a besoin que de quelques bandes magnétiques pour vendre du rêve.

«cerfs, cerfs, Francis Jammes, fourchette»*

J’ai inventé le trip hop avant tout le monde. Et en dormant, en plus. Si si, je vous jure. Je vous raconte l’histoire.

C’était à l’été 1988. J’étais lycéen et, pendant les vacances, pour me faire un peu d’argent de poche, il m’arrivait d’aller bosser comme manœuvre sur les chantiers, dans la boîte de mon père. Un beau jour, en rentrant du boulot avec les bras d’équerre (je suis une petite nature, mais j’avais tout de même joué du marteau-piqueur toute la sainte journée), je m’écroule sur le divan de mes parents pour un roupillon pré-prandial bien mérité. C’est à ce moment-là que m’est arrivé une étrange expérience hypnagogique: j’ai rêvé une musique. A cette époque, j’écoutais surtout du punk et du hard core, mais celle-ci n’avait rien à voir: il y avait quelque chose qui ressemblait à un rythme hip hop, mais décéléré, et noyé dans la reverb; une basse profonde, lente, vaguement dub; et une voix féminine qui chantait en boucle: «I will take you to Buenos Aires» (je n’ai jamais mis les pieds en Argentine). C’était vraiment très beau.

On est maintenant quelques années plus tard. En 1994, plus précisément. Je suis désormais étudiant à l’université, et bam: le Dummy de Portishead déboule dans le paysage musical. J’en suis tombé à la renverse : ce rythme, cette basse, cette voix, c’était la musique que j’avais composée en demi-sommeil six ans plus tôt ! J’avais commis ce que les surréalistes appelaient un plagiat par anticipation**.

Je n’avais surtout pas eu la présence d’esprit de Schumann. Lui, il avait en effet bien pris soin de noter au réveil cette mélodie dont il avait rêvé pendant une nuit de février 1854: cette suite de notes lui fournira la base de ses Geistervariationen, une de ses dernières œuvres. Ce n’est pas le seul: Tartini (Le Trille du diable) ou Stravinsky (Octuor pour instruments à vent) ont aussi composé sous les plumes, dirent-ils. Un auteur canadien, Craig Sim Webb, s’est amusé à recueillir les témoignages de musiciens qui ont rêvé leur musique: il en aligne plus d’une centaine – Beethoven, Wagner, Johnny Cash («Ring of Fire» est un produit nocturne), ou Paul McCartney («Yesterday» aussi).

Schopenhauer ou Baudelaire*** l’ont dit, chacun avec ses mots: la musique et le rêve ont partie liée. Au Ier siècle av. J.-C., Artémidore d’Ephèse disait déjà, dans son Onirocritique, que «rêver qu’on joue de la trompette sacrée est bon pour ceux qui veulent se rassembler à d’autres personnes et pour ceux qui ont perdu un esclave ou d’autres parmi les serviteurs» (moi, je joue de la trompette profane, raison pour laquelle je n’ai personne à mon service – à part mes enfants). Au XXIe siècle ap. J.-C., le magazine Femme actuelle estime pour sa part que rêver de musique indique que «vos relations avec vos supérieurs seront au beau fixe» – on aura remarqué que, par delà les siècles, la mélodie semble être un marqueur onirique constant des relations de travail.

Analyser la musique, c’est bien, mais on peut aussi renverser la vapeur, et instrumentaliser la musique pour qu’elle influence nos rêves. C’est ce que proposent des sites de développement personnel, comme celui-ci:

Bon, chez moi, ça n’a pas marché – sûrement parce que YouTube m’a balancé une pub pour la lessive Persil et une autre pour Zalando avant d’embrayer enfin sur les harmonies utérines qui m’étaient promises****. Mais laissez-moi vous donner un conseil: si vous voulez vous forger des rêves étranges, lancez plutôt le très récent Psychotropic Electric Eels Dreams IV de Rob Mazurek juste avant de vous coucher. Vous verrez effectivement des gymnotes.

Mais redevenons sérieux. Ce que Rob Mazurek fait ici, c’est bien entendu tout autre chose: c’est une transcription poétique (en l’occurrence musicale) de ce que l’on imagine être des états du rêve. C’est le lot de l’onirisme en musique, du Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy («Aimai-je un rêve?», écrivait Mallarmé) à, au hasard, LaMonte Young et son Dream Syndicate ou Bill Laswell et Mick Harris dans leur Somnific Flux de 1995.

Bon. Et Freud alors, dans tout ça ? Eh bien… Eh bien rien du tout. « Ich bin ganz unmusikalisch », disait-il dans une lettre de 1928. Alors voilà.

 

 

 

* Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe.

** J’ai fait beaucoup plus récemment, c’était cette année, un autre rêve musical. Cette fois-ci, je n’ai pas entendu de mélodie, mais une voix qui me donnait la recette d’un morceau. Je l’ai appliquée dès mon réveil, et ça a donné ceci – quand j’ai fait écouter cette beauté à mon voisin de bureau, il m’a fait ce très joli compliment: «On dirait mon chat qui fait un AVC»:

*** «[…] “Viens! oh! viens voyager dans les rêves, / Au delà du possible, au delà du connu!” / Et celle-là chantait comme le vent des grèves, / Fantôme vagissant, on ne sait d’où venu, / Qui caresse l’oreille et cependant l’effraie» («La Voix»).

**** Je ne résiste pas au plaisir de vous emmener vers cette autre séquence du même tonneau, «Musique pour purifier la maison Et Éloigner Les Mauvaises Ondes dans la maison 2018»:

 

 

 

Si j’étais chez vous, je partirais:

-> A Bâle (Kaserne, je 7), pour y écouter Carl Craig, maître et commandeur de la techno canal historique.

-> A Genève (Le Zoo, ve 8), pour y écouter Juan Atkins, patrimoine incontesté de la techno de Detroit.

-> A Lausanne (les Docks, di 10), pour y écouter Tinariwen, formation prototypique du blues touareg.

-> A Vevey (Rocking Chair, le même soir), pour y écouter Weyes Blood, petite merveille d’ambient pop cérémonielle.

-> A Genève (Cave 12, le même soir), pour y écouter Zuli: l’Egyptien Ahmed El Ghazoly propose des déconstructions électroniques qui vous prennent par les côtes. Jetez une oreille à son album Terminal (UIQ, 2018) pour vous en convaincre.

-> A Nyon (Théâtre de Marens, lu 11), pour y écouter Ólafur Arnalds. Le compositeur islandais, spécialiste des beautés fragiles, s’intéresse ces temps aux systèmes de jeu automatique pour piano.

-> A Genève (PTR/L’Usine, me 13), pour y écouter Mayhem, formation légendaire s’il en est de la scène black metal. La soirée va être dure.

-> A Genève (La Gravière, je 14), pour y écouter Mark Ernestus’ Ndagga Rythm Force. L’Allemand, figure de proue d’une techno aux inspirations dub (pensez Basic Channel et Chain Reaction), s’associe à des musiciens sénégalais pour une rénovation de ce style local qu’on nomme mbalax.

-> A Bulle (Ebullition, ve 15), pour y écouter Dub Trio. Oui, il y a du dub chez ces Américains, mais injecté dans un rock puissant et hachuré.

-> A Genève (Le Zoo, même soir), pour y écouter Nazamba, forgeron jamaïcain d’un dub électrifié, massif et caverneux.

-> A Vevey (Rocking Chair, me 20), pour y écouter Earth – rock méditatif, lent, une distillation de l’americana. La première partie sera assurée par Helen Money, violoncelliste rugissante.

La musique adoucit les meutes

Si vous ouvrez le dernier numéro de Science & Vie, vous tomberez sur un très intéressant dossier consacré aux singes et au fait que les primatologues se rendent compte que de moins en moins de choses les séparent de nous: ils se fabriquent des totems, ils ressentent la nécessité d’observer des périodes de deuil – ils ont même le sens du commerce, c’est tout dire.

Ce même dossier relaye une étude menée par une équipe de chercheurs de l’université de Lethbridge, au Canada, sur une troupe de macaques japonais (Macaca fuscata), et qui montre que certains d’entre eux prennent visiblement du plaisir à faire du son – et plus précisément du rythme. Le primatologue Jean-Baptiste Leca se souvient: «J’ai passé des années à observer ce même singe qui, tous les jours, entre 17 et 18h va dans le même environnement, ramasse deux ou trois cailloux qui ressemblent étrangement par leurs formes à ceux d’hier et d’avant-hier et se met à les claquer les uns contre les autres pendant 10 min…» Les spécialistes appellent cette pratique stone-handling, et ce nom est tout à fait évocateur: le macaque manipule ces pierres sans aucun but précis, sinon de faire du bruit en les manipulant. Bref: ça ne sert strictement à rien, mais c’est fun.

Quand on pense aux animaux et à la musique, on peut se laisser embarquer par plusieurs associations d’idées. On peut par exemple être sensible à des productions naturelles que nous interpréterons (ou, en tout cas, que nous accueillerons) comme de la musique: les chants de baleines saturent à peu près un spa sur deux; le grouinement du cochon est l’hymne de la Saint-Martin; et le Réveil des oiseaux (1953) de Messiaen est une retranscription émerveillée (et énamourée) du rossignol, du pinson, de la huppe et du moineau.

Par ailleurs, l’animalité peut être une qualité humaine reconnue pour ses bienfaits musicaux – mais l’animal sera ici considéré comme une métaphore de la sauvagerie, de l’irrespect des règles. Ce n’est pas pour rien que le batteur légendaire de Motörhead se surnommait Philthy Animal Taylor. Tout comme d’ailleurs celui du Muppet Show – dont Jim Henson disait qu’il avait plutôt été inspiré par Keith Moon, des Who.

On peut bâtir d’autres ponts encore, qui relient plus étroitement la musique à l’animal comme individu. Le premier n’est pas très sympathique pour la bête, puisqu’il consiste à en faire, littéralement, un instrument de musique. L’exemple le plus célèbre, et certainement le moins vegan-compatible, c’est bien entendu celui de l’orgue à cochons que l’abbé de Baigné, dit-on, avait construit pour le roi Louis XI. Pascal Quignard, dans de très belles pages de La Haine de la musique (Calmann-Lévy, 1996), décrivait de la sorte cette machine infernale:

«L’abbé de Baigné acheta trente-deux porcs et les engraissa. Il en prit huit pour la voix de ténor qui étaient des truies ; huit sangliers pour la voix de basse qu’il fit aussitôt enfermer avec les ténors afin qu’ils les saillissent nuit et jour ; huit cochons pour l’alto ; huit cochons marcassins, pour la voix de soprano, dont il trancha lui-même, avec un couteau de pierre, la base du sexe au-dessus d’un bassinet. Puis l’abbé de Baigné construisit un instrument qui ressemblait à un orgue et qui possédait trois claviers. Au bout de longs fils de cuivre, l’abbé de Baigné fit attacher des pointes de fer très acérées qui, selon les touches enfoncées, piquaient les porcs qu’il avait sélectionnés, créant ainsi une véritable polyphonie.»

Affreux*.

Mais il y a plus humain. C’est de considérer que l’animal pourrait** être un instrumentiste. C’était le cas du macaque dont je parlais plus haut. C’est aussi celui d’une expérience que je trouve pour ma part à la fois étrange et poétique, et qui nous emmène du côté de Lampang, dans le nord de la Thaïlande. Là, l’éthologue Richard Lair et le neuroscientifique (et musicien) Dave Soldier ont fondé le Thai Elephant Orchestra. C’est bien de cela qu’il s’agit: une quinzaine d’éléphants d’Asie (Elephas maximus) à qui l’on offre de s’essayer à divers instruments (percussions et vents) pensés pour leur gabarit. Le groupe a sorti plusieurs disques chez Mulatta Records, dont le très beau Water Music (un hommage oblique à Haendel) en 2011 – que j’avais chroniqué ici. Je suis bien trop humain pour imaginer ce qu’il se passe dans la tête de ces pachydermes quand ils tapent avec leurs grosses mailloches. Mais j’aime bien assez la musique pour me laisser saisir par ces étonnantes cadences d’outre-espèce.

* La scène que vous voyez ici, extraite du Libertin (Gabriel Aghion, 2000), transpose bien entendu cette affaire d’orgue porcin du XVe au XVIIIe siècle.

** Le conditionnel est de rigueur. On sait depuis les travaux du linguiste Charles Hockett que la communication verbale chez les êtres vivants repose sur toute une série de caractéristiques, dont certaines d’entre elles ne sont présentes que chez l’être humain, ce qui le différencie radicalement des autres animaux (j’en parlais ici dans une série d’été pour Le Temps). Rien ne dit non plus que «l’exercice de la musique» échappe complètement à cette frontière.

Si j’étais chez vous, je partirais :

-> A Genève (Cave 12, me 30 octobre), pour y écouter Ossia, lentes apocalypses électroniques, prenantes comme une excursion en vantablack.

-> A Genève (Duplex/Walden, je 31 octobre), pour une soirée Ondulor consacrée au Zurichois Simon Grab. Son tout récent album Posthuman Species (OUS Records) est un chef-d’œuvre de pulsations électriques et de basses crues. On y entendra également deux autres projets: Strom | Morts, et Le Berceau des volontés sauvages.

-> A Bulle (Ebullition, du je 31 octobre au sa 2 novembre), pour le festival Poutre & Terroir, qui alignera toute une série de signatures intelligentes dans le domaine des musique à guitares dures: Herod, Cortez, Ølten, Darius, et al.

-> A Lausanne (Brasserie du Château, Les Docks, Le Bourg, les mêmes soirs), pour y goûter la suite des célébrations du quinzième anniversaire de Creaked Records, l’une des têtes de pont de l’électronisme de ce coin de pays. On y croisera entre autres Gaspard de la Montagne (également à l’affiche des Nocturnes de la Case à Chocs de Neuchâtel le vendredi), Deena Abdelwahed, Isolated Lines, La Vie C’est Facile, et Feldermelder.

-> A Düdingen (Bad Bonn, ve 1er novembre), pour y écouter Conan, incroyable trio britannique qui fait ronfler ses cordes comme une coulée de lave.

-> A Fribourg (chez Anyma, le même soir), pour une performance du Pivophone développé par Jen Morris et Michael Egger. C’est bien ce à quoi ça ressemble: un dispositif qui fait tourner des pives pour en extraire du son.

-> A Genève (Duplex/Walden, le même soir), pour y écouter (entre autres) Dedelaylay, duo chaux-de-fonnier frappé d’expériences à la batterie et aux synthés.

-> A Bâle (Nordstern, sa 2 novembre), pour y écouter Ellen Allien, qui se maintient dans la classe d’une electro émotive.

-> A Genève (Cave 12, di 3 novembre), pour y écouter Sourdurent, étonnant mélange entre expérimentations et traditions musicales occitanes.

-> A Genève (Cave 12, ma 5 novembre), pour y écouter Acid Mothers Temple & The Melting Paraiso U.F.O, une bande de lurons japonais toujours au sommet giclé de leur art psychédélique.

-> A Bâle (Kaserne, je 7 novembre), pour y écouter Carl Craig, maître et commandeur de la techno canal historique.

-> A Genève (Le Zoo, ve 8 novembre), pour y écouter Juan Atkins, patrimoine incontesté de la techno de Detroit.

-> A Lausanne (les Docks, di 10 novembre), pour y écouter Tinariwen, formation prototypique du blues touareg.

-> A Vevey (Rocking Chair, le même soir), pour y écouter Weyes Blood, petite merveille d’ambient pop cérémonielle.

-> A Genève (Cave 12, le même soir), pour y écouter Zuli: l’Egyptien Ahmed El Ghazoly propose des déconstructions électroniques qui vous prennent par les côtes. Jetez une oreille à son album Terminal (UIQ, 2018) pour vous en convaincre.