François Maurice (1925-2019)

En ce deuxième dimanche de février, François Maurice s’en est allé. Il était le dernier des architectes de cette génération dorée qui a forgé l’image moderne de Genève. Il faisait partie de ceux, à l’instar de Georges Brera (1919-2000), Georges Addor (1920-1982) ou Jean-Marc Lamunière (1925-2015), qui ont porté les acquis du Mouvement moderne dans une ville d’après-guerre encore attachée aux valeurs urbanistiques héritée du dix-neuvième siècle, celles que l’iconique figure de James Fazy avait érigées en modèle.

C’est en 1959 que le jeune architecte, alors âgé d’à peine plus de trente ans, livre son premier ouvrage : la patinoire couverte des Vernets (avec Albert Cingria et Jean Duret). Ce projet qui est aujourd’hui toujours considéré comme une de ses œuvres majeures, occupait une zone encore vierge de toute construction, au-delà de l’Arve, la rivière encore sauvage qui bordait alors la frontière du quartier de Plainpalais. Ce programme de loisirs devait marquer le nouvel élan d’une vision politique ouverte vers le futur du canton. A la fois bâtiment mono-fonctionnel par sa spécificité, et halle polyvalente, sa volumétrie, devant également beaucoup à l’ingénierie civile, s’imposait dans ce site par sa puissance plastique. La forme architecturale prenait également en compte une nouvelle donnée sociétale de ces trente glorieuses : la nécessaire présence d’un immense parking stockant les véhicules des spectateurs. L’inclinaison de la façade principale s’affichait ainsi comme un signe fort dans ce paysage de bitume comme pour mieux accueillir une foule enthousiaste de découvrir les gladiateurs contemporains évoluant sur la glace.

comptoir bancaire et financier 1965-1967 ©phmeier

François Maurice s’illustre encore dans les années soixante par la conception de plusieurs remarquables bâtiments administratifs aux structures – ou revêtements – en métal dont la filiation miessienne est revendiquée. Son art de la proportion prend ici toute sa profondeur. Du Comptoir bancaire et financier (avec Louis Parmelin, 1965-1967) à la Chase Manhattan Bank (avec Louis Parmelin, 1969-1972), il fait étalage de sa maîtrise du détail et particulièrement son habileté quant au traitement de l’angle.

Au crépuscule de sa carrière il participera encore activement à la rénovation et surélévation du siège de la Fédération des syndicats patronaux conçu avec Jean Duret et Jean-Pierre Dom entre 1959 et 1966, sur les bords du Rhône. Dans cette opération très réussie de conservation d’un objet patrimonial récent, il accompagne, à passé quatre-vingt ans, deux plus jeunes confrères pendant près de cinq années. Ces derniers conservent de cette collaboration fructueuse un souvenir lumineux.

Tout au long d’un parcours professionnel remarquable, François Maurice a démontré une capacité de synthèse face aux défis du vingtième siècle. Grand travailleur, ce constructeur né a toujours su mettre en avant cette notion essentiel de la responsabilité de l’acte de bâtir vis-à-vis de la société qui l’a mandaté. C’est une grande figure de l’architecture qui nous quitte laissant dans le paysage bâti genevois une constellation d’ouvrages exemplaires.

+ d’infos

Andrea Bassi, François Maurice architecte, FAS, Genève, 2003

Bruno Marchand, François Maurice architecte, infolio éditions, Golion, 2003

Une once d’éternité

Le 23 janvier 2019, le service de presse du Museum of Modern Art de New York (MoMa) annonce que son institution a été dotée d’une importante donation de la part des architectes suisses Herzog & de Meuron. Ces derniers viennent en effet de léguer plusieurs maquettes et autres objets concrets ou virtuels se rapportant à neufs projets manifestes ayant « démontré leur contribution à l’architecture contemporaine » (1). Ils sont tous issus du « Kabinett », nom donné à leur fondation créée en 2015 et dont le contenu est précieusement conservé dans le socle d’un immeuble de logement collectif, pour s’assurer, entre autres buts, que la « substance de leur succession ne soit pas négociée sur le marché de l’art » (2).

“Kabinett” Herzog de Meuron, Dreispitz, Bâle 2015 ©PhMeier

Au cœur d’une friche industrielle de la cité rhénane, de grandes étagères en bois supportent près de quatre décennies d’une création architecturale remarquable, installée dans un sanctuaire de béton abstrait. Les trois niveaux se parcourent à la manière d’une promenade éclairée et cultivée à travers l’histoire de l’architecture contemporaine. Ici se côtoient d’un côté les maquettes de présentation qui ont ont fait la part belle aux publications internationales, mais également les petits volumes en mousse sculptée qui ont participé à la genèse des célèbres édifices du duos bâlois. En réalisant ce petit musée personnel les lauréats du prix Pritzker 2001 démontraient déjà l’attachement indéfectible à inscrire leur pensée dans la durée.

Ce regard sur la postérité de ses propres œuvres, bien qu’assez rare, n’en est pas moins unique puisqu’avant eux, c’est Frank Lloyd Wright (1867-1959) qui a créé sa Fondation à Taliesin West, Arizona, en 1940, ou encore Joan Miro (1893-1983) qui a participé à la conception de deux institutions dédiées à son œuvre, d’abord dans la capitale catalane en 1975, puis dans sa ville adoptive de Palma de Majorque en 1981 (3). Ce qui pourrait être qualifié de posture hagiographique, voire d’auto-proclamation, recouvre en fait, pour Jacques Herzog et Pierre de Meuron, une démarche qui suggère que leurs bâtiments n’auront peut-être pas une vie aussi longue que les vecteurs matériels – ou immatériels – du processus qui les ont conçu. Rejoindre Monet ou Pollock au panthéon de l’art muséifé est à ce titre un pari vraisemblablement plus avisé que celui qui postulerait que les constructions des vingtième et vingt-et-unième siècle rivaliseront en durabilité avec le Parthénon. Dans leur esprit c’est d’abord conférer à leur travail une once d’éternité que le béton ou le verre sérigraphié n’offriront pas. Mais c’est aussi convoquer publiquement une prise de position quant à la place de l’architecture dans la société actuelle.

Un bref rappel. Au début du dix-neuvième siècle, Georg Wilhelm Friedrich Hegel déclarait dans ses cours d’esthétique : « L’art a pour objet la représentation de l’idéal. Or l’idéal, c’est l’absolu lui-même, et l’absolu, c’est l’esprit. Les arts doivent donc se classer d’après la manière dont ils sont plus ou moins capables de l’exprimer. Cette gradation assigne aux arts leur place et leur rang d’après leur degré de spiritualité » (4). Le philosophe allemand installait ainsi l’architecture au premier rang des arts, suivie de la sculpture, la peinture, la musique et enfin la poésie. Aujourd’hui si on devait se référer à l’appréciation collective, on lirait certainement ce classement philosophique dans l’ordre inverse – à l’exception notable de la poésie.

Comme l’architecture la musique nous entoure. Cependant elle est infiniment plus accessible par son caractère immatériel par la proximité immédiate et permanente que lui confèrent les objets nomades (5). Jacques Herzog a parfois évoqué le fait qu’il ne comprenait pas le manque de reconnaissance publique de son domaine d’activité, quand il le comparait, par exemple, aux rockstars capables de réunir des centaines de milliers de personnes pour vénérer leur production artistique. La musique actuelle met également en exergue l’intime interdépendance entre la personne (souvent le chanteur) et son œuvre. L’architecture est heureusement encore loin de ce star-system, son dessein étant de concevoir des espaces construits du paysage et de la ville, cette dernière ayant « ceci de plus que les autres œuvres d’art, [son inscription] entre l’élément naturel et l’élément artificiel : elle est à la fois objet de nature et sujet de culture » (6). La trace de l’auteur des plus beaux stades de football se fonde durablement dans le fer ou le béton. L’architecte doit alors certainement accepter le presqu’anonymat dans lequel il est souvent relégué et admettre que ce dernier soit inversement proportionnel à celui de ceux, papillons tourbillonnants, qui en sont le centre d’intérêt.

Ce changement de paradigme serait-il donc à l’origine de la volonté des architectes bâlois de léguer une partie de leurs biens dans l’un des musées les plus reconnus au monde? La question reste ouvertement posée et peut continuer à nourrir un débat sémantique sur le rôle social des arts au vingt-et-unième siècle.

Stade de Munich (Herzog & de Meuron), 2001-2005 ©domaine public

+ d’infos

1) voir http://press.moma.org/2019/01/herzog-de-meuron/

Liste des neufs projets – réalisés – légués au MoMa :

– Eberswalde Technical School Library, Eberwalde, Allemagne, 1994-1999

– Dominus Winery, Yountville, Napa Valley, Californie, USA, 1995-1998

– Laban Dance Centre, Londres, Angleterre, 1997-2003

– Kramlich Residence and Collection, Oakville, Napa Valley, Californie, USA, 1997-2018

– Elbphilharmonie, Hambourg, Allemagne, 2001-2016

– National Stadium, The Main Stadium for the 2008 Olympic Games, Pekin, Chine, 2002–2008

– 1111 Lincoln Road, Miami Beach, Floride, USA, 2005–2010

– 56 Leonard Street, New York, USA, 2006–2017

– Caixa Forum, Madrid, Espagne, 2001–2008

2) voir https://www.herzogdemeuron.com/index/projects/kabinett.html

3) En 2015 Richard Meier (Prizker 1984) avait effectué en parallèle la même démarche qu’Herzog et de Meuron en créant « The Richard Meier Model Museum », regroupant à Jersey City, sur près de 1’500 mètres carrés, plus de 300 objets, pour la plupart en bois, dans un lieu ouvert au public. (Richard Meier Model Museum, 888 Newark Avenue, 2nd Floor, Jersey City, NJ 07306).

4) Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Esthétique ou philosophie de l’art (cours donnés entre 1818 et 1829, et publiés en 1835-1837). Il ajoute : « Ces cinq arts forment le système déterminé et organisé des arts réels. En dehors d’eux il existe, sans doute, encore d’autres arts, l’art des jardins, de la danse, etc. Mais nous ne pourrons en parler que d’une manière occasionnelle ; car la recherche philosophique doit se borner aux distinctions fondamentales ».

5) Jacques Attali, Une brève histoire de l’avenir, 2006.

6) Aldo Rossi, L’architecture de la ville, 1966

Une passerelle pour la postérité

Bellinzone. La capitale du canton latin, avec ses châteaux majestueux perchés sur des éperons rocheux offre de prime abord l’image d’une ville inscrite dans la pente. Cependant, à l’instar du Valais, cette partie du canton cisalpin a bénéficié des alluvions du Tessin pour se construire une horizontale exploitable, après que la fougue des eaux fut canalisée dès la fin du dix-neuvième siècle. Profitant de ces travaux, la cité de la Magadino a pu s’étendre et installer dans cette plaine asséchée la plupart de ses programmes publics. Au cours des années soixante, l’aéroport militaire fut désaffecté pour laisser le champ libre à un équipement majeur, considéré aujourd’hui comme un des chefs d’œuvre de l’architecture suisse et dont la notoriété a dépassé les frontières cantonales et nationales : les fameux bains publics de Bellinzone.

C’est pendant l’été 1967 que les jeunes architectes Aurelio Galfetti, Flora-Ruchat Roncati et Ivo Trümpy développent leur projet de concours et en remettent leur copie aux autorités communales. Anne Ruchat, la fille de la protagoniste du trio, se rappelle un « enthousiasme combattif de l’idée qui prenait forme » et qui contaminait l’équipe de projeteurs dans une volonté d’inscrire une « empreinte dans la vallée ». Le 25 septembre 1967, ils en sont désignés lauréats.

Après un référendum populaire dont l’issue fut favorable au projet, en septembre 1968, c’est finalement le premier août 1970 – date prémonitoire d’un destin national – que le maire de l’époque, Athos Gallino, inaugure l’ouvrage par ces mots : « Je suis certain que ceux qui étaient sceptiques initialement, sont au fond aujourd’hui eux-mêmes aussi convaincus du bienfondé de cette œuvre ».

accès ouest, état actuel ©phmeier

Revoir cinquante ans après sa conception, une œuvre architecturale célèbre qu’on a visitée il y a plus de trente ans, m’a procuré à la fois une forme d’exaltation mais aussi une sorte d’appréhension : l’ouvrage aura-t-il résisté au développement urbain, les souvenirs de l’étudiant que j’étais auront-ils été enjolivés par le temps qui passe ? Mais même si la carbonatation, les mousses et les tags ont entamé l’épiderme de cette mégastructure territoriale, l’émotion a été au rendez-vous : l’icône moderniste traversant la plaine alluvionnaire dans un geste héroïque est devenue aujourd’hui une promenade à travers les arbres que les avions des années soixante avaient prohibés. Cette transformation du paysage confère à l’ouvrage un once de douceur supplémentaire et accompagne les différentes séquences d’accès aux bassins. Le parcours sous les branches se vit dans une forme de quiétude et d’apaisement qui réconcilie l’élégante brutalité originelle à un mode de vie contemporaine où la question de la présence de l’élément naturel est devenue quasi indissociable de la notion de bien-être.

Ce qui impressionne toujours dans cette première architecture du territoire en Suisse, une année après la parution de l’essentiel ouvrage de référence de Vittorio Gregotti « Le territoire de l’architecture » (1966), c’est la pertinence du concept qui allie le plan et la coupe en trois fonctions inséparables : premièrement relier la ville au fleuve par la grande passerelle piétonne, deuxièmement abriter les vestiaires par la couverture du tablier de l’ouvrage d’art et troisièmement présider aux descentes vers les bassins par un système d’escalier et de rampes dont les formes sculpturales s’inscrivent en écho à celles des plongeoirs. D’un point de vue urbain, on constate encore aujourd’hui la justesse et la précision des points de départ et d’arrivée de ce long parcours quasi initiatique au-dessus de la plaine.

la passerelle sous les arbres ©phmeier

Dans quelques jours des travaux de restauration importants de la passerelle vont commencer sous la direction de l’un des auteurs, Aurelio Galfetti, avec Carola Barchi. Gageons que ces derniers, dont les crédits ont été votés par la municipalité et qui vont s’étaler sur une demi-année, permettront à cette ligne de béton de s’affirmer de manière encore plus manifeste dans ce paysage incroyable et ceci pour la postérité.

 

 

+ d’infos

Anne Ruchat «  L’eau, consolation du béton », in Bellinzona Grand Tour, FAS Ticino, Edizioni Casagrande, Bellinzona, 2018

Nicola Navone, Bruno Reichlin , Il Bagno di Bellinzona di Aurelio Galfetti, Flora Ruchat-Roncati, Ivo Trümpy, Mendrisio, 2010

 

plan des bains
coupes dans le projet

Robert Venturi (1925-2018)

Le 18 septembre 2018 Robert Venturi s’en est allé. Le célèbre architecte et théoricien américain, auréolé du Pritzker en 1991, est considéré comme un des piliers fondateur de la post-modernité en architecture. Ce courant de pensée qui a révolutionné les théories du second après-guerre postulait un regard très critique sur la modernité portée alors par ses grands maîtres, comme Le Corbusier ou Ludwig Mies van der Rohe. A son apogée les projets des tenants de ce mouvement s’affichent dans les dédales du pavillon de l’Arsenal à Venise en 1980, lors de la biennale dont le titre évocateur est :« La Presenza del Passato ». Dans ces années-là fleurissent sur les façades des édifices frontons et colonnes, les plans se symétrisent parfois jusqu’à une forme de caricature et la vision urbaine se veut un retour à une ville de jadis. La fin des années quatre-vingt marque l’aube d’un chant du cygne de cette approche jugée par d’aucuns comme trop hermétique car trop intellectuelle, et par d’autres comme étant trop kitch ou détachée de la réalité.

En 1989, le critique suisse Martin Steinmann déclare, probablement à juste titre que « le postmodernisme désigne une dissolution: un bâtiment est là tant qu’il se réfère à une chose qui, elle, n’est pas là; l’objet présente un autre objet, représente un autre objet. […] Il s’agit là d’un phénomène général de notre époque, que Jean Baudrillard a décrit avec une grande acuité: la dissolution de la réalité ». Cette analyse répond à ce qu’était devenue la production architecturale  de l’époque à savoir une espèce de fuite en avant, une forme de posture pour ne surtout pas être moderne. Mais un quart de siècle plus tôt, lorsque Robert Venturi publie « Complexity and contradiction in architecture » en 1966, texte essentiel et pionnier d’un nouveau regard sur le monde du bâti, il n’est pas encore question de cette dérive formelle vers laquelle cette école de pensée a assez rapidement penché et l’a finalement conduite à une mort presqu’annoncée.

Il faut impérativement relire les pages de ce premier ouvrage de Venturi pour prendre la mesure de son apport à une période où la reconstruction de l’Europe applique sans nuance les préceptes urbains d’une ville soit disant « verte » composée de barres posées, presqu’à l’infini, sur un sol meurtri par le conflit mondial et où les façades en verre de l’International style conquièrent le territoire des Etats-Unis. Lors de son premier voyage dans l’ancien monde en 1948, l’étudiant en architecture qu’il est encore, découvre une culture architecturale qui va le marquer à jamais. Quelque temps plus tard, en 1954, fort d’une bourse d’étude, il s’installe pour deux ans à Rome où il complète sa « formation européenne ». De ces expériences, il retient que la cité ancienne et son tissu « désordonné » offre une richesse et une complexité, dont il va faire le support de sa pensée : « un bâtiment sans rien d’imparfait peut n’avoir rien de parfait, parce que c’est le contraste qui est le support de la signification ».

Au-delà des thèmes anti-modernistes qu’il développe dans les chapitres de son traité, il faut tout d’abord retenir sa capacité à déceler dans des constructions aussi bien reconnues qu’anonymes, des qualités jusque là insoupçonnées. Les notions de complexité, d’ambiguïté, mais aussi son regard sur la composition architecturale imparfaite empreinte de fausses symétries, la reconnaissance de la qualité d’ouvrages à plusieurs niveaux de perception plutôt que le dogme de la perfection miessienne et son aphorisme « less is more », sont les apports théoriques qu’il lègue à la postérité. Il insistera également sur la question de la fonction d’un bâtiment dont la portée avait selon lui été réduite par une forme d’abstraction qui bannissait de la réflexion les réalités d’usage de la forme architecturale : « L’unité qu’elle doit incarner est celle qui tient compte de tout, même si c’est difficile, plutôt que celle qui exclut, bien que ce soit plus facile ».

Evoquer la personne de Robert Venturi, implique de mentionner son rapport avec un autre grand architecte d’Outre-Atlantique : Louis I. Kahn. Ce dernier qui a aussi fait le voyage en Europe à la fin des années vingt, assiste en tant que juré, à la défense du travail de master de son cadet, en 1950, à la fameuse université de Princeton. A cette occasion le jeune Venturi y présente des références historisantes, pas en vogue à l’époque, ce qui impressionne Kahn qui, quelques années après, le prendra sous son aile dans son agence pour quelques mois en 1956, puis l’engagera comme assistant dès 1957 à l’Université de Pennsylvanie à Philadelphie. L’influence de la pensée de l’un sur l’autre reste un des grands débats d’experts de ce milieu de siècle. C’est également à cette époque que Robert Venturi rencontre Denise Scott Brown celle avec qui il formera un couple à la ville comme à l’atelier avec dont l’influence sur son travail fut importante. Ensemble, et avec Steven Izenour, ils se lancent dans une recherche sur cette ville improbable qu’est Las Vegas, dont ils vont tirer un enseignement basé sur le versant plus populaire de la culture américaine (Pop Art) : « Learning from Las Vegas », en 1972. Dans cette cité issue du désert au dix-neuvième siècle, dans cette fournaise alimentée par l’énergie des eaux du Colorado, dans ce grand chaos qui mêle hôtels, casinos, parkings, enseignes, les auteurs y décèlent « une manifestation opposée à la théorie architecturale [où] l’ordre du Strip ‘inclut’; il inclut à tous les niveaux, depuis les mélanges d’utilisation du sol apparemment incongrus, jusqu’au mélanges de moyens publicitaires apparemment incongrus et même le système de motifs ornementaux ». Une leçon d’analyse, qui fut reçue à la mesure de sa posture à contre-courant des idéologies bien établies d’alors dans les milieux concernés, avec des avis très tranchés.

Guildhouse, Philadelphie, 1960-1963

A l’instar des grands théoriciens du siècle passé, Robert Venturi laisse derrière lui non seulement deux textes fondateurs, mais également une riche production architecturale. Comme Aldo Rossi, son alter ego italien, ce sont ses premières œuvres dont il faut principalement relever leur capacité à avoir fait évoluer la pensée architecturale des années soixante et septante. A commencer par la célèbre Guild House à Philadelphie (1960-1963), un ensemble de logements pour personnes âgées dans lequel Venturi brouille la lecture en mélangeant les langages et les niveaux de signification. Il y installe sur la toiture une antenne stylisée qui évoque métaphoriquement le quotidien des occupants installés devant le tube cathodique. Puis, son ouvrage certainement le plus remarquable, la maison pour sa mère qu’il conçoit en 1962 à Chestnut Hill au nord-ouest de la capitale pennsylvanienne. Il y revisite la notion de maison que le Mouvement moderne avait réduite à une sculpture blanche et sur pilotis. Ici, l’architecte réintroduit des thèmes resurgis de la tradition : la toiture en pente, la cheminée, la couleur, la décoration intérieure. D’une composition très savante, riche en références multiples, cette villa est une déclaration forte, en écho à ses écrits, qui encourage « les architectes [à n’avoir] aucune raison de se laisser plus longtemps intimider par la morale et le langage puritain de l’architecture moderne orthodoxe ».

Cette évocation ne saurait être complète sans rappeler la relation qu’il a eue avec la Suisse, et plus particulièrement avec Genève, où il a souvent résidé : tout d’abord par sa rencontre avec Jean-Marc Lamunière, à Philadelphie, où ce dernier enseignait depuis la fin des années soixante, puis avec l’architecte Jacques Roulet, lequel fit une partie de sa formation chez Robert Venturi. Pour ceux dont les yeux savent voir, les rues de la cité de Calvin peuvent dévoiler quelques objets redevables de son immense héritage culturel.

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Robert Venturi, De l’ambiguité en architecture, Bordas, Paris, 1976 (édition originale en 1966)

Robert Venturi, Denise Scott Brown, Steve Isenour, Learning from Las Vegas, Bordas, Paris, 1976 (édition originale en 1972)

 

Le grenier de Meinier

Aussi loin que ma mémoire peut remonter, j’ai dans la tête l’image de ce petit silo à maïs posé sur le sol de la campagne genevoise. Emergeant du fonds des circonvolutions synaptiques, j’entrevois très clairement sa longue et étroite silhouette diaphane, moi assis sur le siège arrière de la 4L de mes parents allant « aérer » le bambin que j’étais dans les bois de Jussy ou sur la terrasse de l’auberge de Presinge. Un demi-siècle plus tard cette vision m’émeut toujours. Pourquoi ce modeste assemblage de quelques poteaux en bois et de quelques bouts de ferraille de récupération recouverts d’un grillage tordu m’affecte-t-il encore? Serait-ce ma madeleine à moi? Dois-je me laisser bercer par cette impression enfantine ou tenter de l’analyser du haut de mes quelques années de vie?

Dans les années soixante, la population suisse franchit ce point limite de la fameuse courbe démographique qui comptabilise les origines rurales et citadines des habitants pour définitivement la faire basculer dans la préférence urbaine. A cette époque, je me souviens encore que les épis de maïs venaient remplir ce réceptacle de « bric et de broc » de leur présence colorée. C’était une sorte de grand baromètre, un indicateur des saisons qui passent lié au lent et presqu’éternel cycle des moissons. Puis le siècle a passé, la récolte de cette céréale a cessé, le silo est resté vide. Il l’est toujours. Une végétation sauvage l’entoure désormais de son feuillage protecteur comme pour le dissimuler au regard des automobilistes.

de bois et de fer ©phmeier

De contenant « vivant » d’une tradition agricole, il est devenu un signe dans le paysage. Du moins c’est ainsi que je le ressens : une sorte de sculpture posée devant les douze chênes qui marquent la transition du territoire communal de Meinier vers le hameau de Compois. Dressé devant ces troncs alignés, la main de l’homme en a façonné sa forme primitive : une espèce de panier à légumes, un grenier ouvert. Icône par excellence d’un vernaculaire disparu de notre univers manufacturé, oscillant entre le Land Art et le Vegetal Art, ce fragile objet est certainement amené à disparaître, entraînant dans son éradication plus que des pièces de bois, de métal et un grillage tordu. Elle marquera le passage d’une époque où les moissons avivaient la campagne du souffle des bêtes et de la sueur des hommes – « O fortunatos nimium sua si bona norint, agricolas »1 – à celui plus mécanique et prosaïque de la réalité d’une production agricole en mutation. Elle enterrera aussi une petite part de moi-même.

D’ici ce moment inéluctable que mon cœur tente d’éloigner de ma raison, sa tranquille présence m’émeut toujours.

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1 « Trop heureux les hommes des champs, s’ils connaissent leur bonheur ». (Virgile, Géorgiques, II,458-459)

vue du ciel ©sitg

L’étrange maison de Renens

Pas encore livrée à ses futurs habitants, la nouvelle construction de la rue de Verdeaux, attise déjà la rumeur populaire : l’autorité locale aurait laissé s’achever un immeuble « non fini », les services communaux aurait autorisé un « bloc de béton » au cœur d’un quartier bien sous tout rapport, le canton serait complice d’une injure à l’intégration urbaine. Un rapide regard non avisé pourrait se laisser séduire par cette vindicte, cependant elle ne résiste pas à l’aune de la docte raison et de la pensée complexe. Nous l’allons montrer dans les lignes.

Il était une fois une parcelle réputée inconstructible, sur laquelle pléthores d’architectes s’étaient brûlés les ailes face à une nécessaire rentabilité du foncier qui en adoubait la faisabilité. Les distances aux limites de la propriété imposaient une forme bâtie triangulaire de très petite dimension – environ cent-quarante mètres carrés au sol – écartant toute solution traditionnelle. Cette équation projectuelle tendant à l’impossible atterrit sur le bureau de deux jeunes architectes qui l’ont finalement résolue.

vue depuis la rue ©phmeier

Pour réussir ce tour de force, les auteurs ont dû inverser le paradigme de la distribution qu’ils ont extraite hors du cadre géométrique du volume et qu’ils ont accrochée à la façade à la manière d’un « petit Beaubourg ». La surface ainsi gagnée a rendu probable la conception de plans de logements dignes de ce nom. Mais le projet ne s’est pas contenté de cette unique manipulation typologique pour s’inscrire dans un processus plus notoirement contemporain.

En effet, ce modeste édifice locatif de huit appartements présente une intégration contextuelle assez évidente, presque littérale, par son clin d’œil à ce qu’on nomme, de manière générique, la culture du « dix-neuvième ». Or il ne faut pas oublier qu’au début du vingtième siècle la périphérie de l’ouest lausannois s’était déjà préalablement bâtie cette même identité à connotation bourgeoise. Les architectes s’inscrivent donc dans cette continuité analogique, par la déclinaison subtile et codifiée des thèmes afférents à cette période. Elle s’effectue cependant avec toute la distance historique nécessaire dans une attitude à la fois savante mais détachée de toute idéologie référentielle comme celle qui a émaillé la pensée post-moderne des années septante et quatre-vingt.

A Renens les façades sont porteuses à la manière des anciens, mais affichées en béton brut, le couronnement évoque la toiture à la Mansard mais offre une matérialité identique à celle des murs verticaux, les ouvertures sont traitées « à la française », mais sont désalignées d’un étage sur l’autre, les fenêtres sont en plastique bardée d’une fine pellicule d’acier inox, quand le bois noble était la règle, enfin les barrières revêtent un humble grillage industriel en opposition au dessin soigné de la ferronnerie traditionnelle, forgée par l’artisanat local, qui ornait les balcons.

Le projet démontre par quelques détails le dépassement d’une approche qu’on pourrait aisément qualifier de pure opposition à un cadre bien pensant. On se trouve ici devant une conception qui parle de détournements, thématique qu’avait admirablement initiée dans les années nonante, les architectes Herzog & de Meuron. Le marquage des encadrements de fenêtres – thème dix-neuvième par excellence – par un simple sablage du béton, le subtil élargissement des paliers d’escalier pour un usage approprié par le locataire, ou encore la typologie innovante autour d’un noyau de services, sont autant de signes d’une intervention très actuelle.

détail de la toiture ©phmeier

Et si la mise en œuvre est ici plus que minimale, elle ne l’est pas au sens du mouvement qui a fait les beaux jours de l’architecture suisse, à travers la fameuse « Swiss magic box » ou à travers des exemples tendant presqu’à l’art brut comme l’ambassade de Suisse à Berlin ou la maison pour sculptures « La Cogiunta » à Giornico. Elle l’est au sens d’une pensée économique où la pesée de chaque élément constitutif de l’acte de bâtir a rendu financièrement possible cette opération. Elle en devient l’un des facteurs essentiels qui, au final, en a aussi déterminé le langage architectural adopté. Elle a permis en fin de compte – n’est-ce pas la mission première du concepteur ? –, la mise sur le marché de logements de grande qualité. Cette attitude très contemporaine, et très cultivée, rompt avec tout dogmatisme pré-établi et se présente comme une belle leçon d’architecture.

 

+ d’infos

Architectes : dreier frenzel, architecture et communication

Ambassade suisse de Berlin : Diener & Diener, 1995-2000

« La Cogiunta », Giornico, Val Leventina, Tessin, Peter Märkli, 1990-1992

vue d’un séjour ©phmeier

Ordos, l’exception a-culturelle

D’instinct on peut penser que l’évocation du mot « Ordos » appelle une étymologie émergeant de profondes racines hellénistiques. Après moult recherches aussi bien dans les étagères ployant sous le savoir ancestral, que dans les circonvolutions numériques de la toile, il faut se rendre à l’évidence, l’instinct de la formation classique est trompeur. Ordos est un vocable unique, issu de l’ancien turc, qui ne recouvre que le nom d’une ethnie originaire des grands plateaux turco-mongoles et qui a donné son nom à une ville chinoise située en Mongolie-Intérieure. Cette dernière présente la particularité d’être considérée comme la plus grande ville fantôme au monde et offre l’opportunité de se pencher sur ces dérives de la planification urbaine, bien éloignée de celles qui président au destin de nos contrées occidentales.

C’est donc au tournant du siècle que les autorités locales de l’empire du Milieu décident de bâtir cette ville nouvelle, le « nouvel Ordos », sis dans le district de Kang Bashi, une cité prête à recevoir le potentiel, inimaginable pour nous européens, d’un million d’habitants. La richesse de la province aurait dû généré un afflux d’habitants permettant de la peupler. Or il se trouve que les centaines d’immeubles érigés sur une décision politique, à l’évidence infondée, sont aujourd’hui abandonnés sur un sol de terre rouge conférant encore plus de dramaturgie visuelle au lieu. Somme toute assez fascinante, cette vision de fin du monde ne va pas sans rappeler certaines séquences de la quadrilogie de Georges Miller : « Mad Max ».

Cet avatar raté des préceptes modernes dits de la tabula rasa offre l’occasion de remettre en perspective, près de cent ans après, l’actualité présente avec ce qui a été conçu dans les années vingt sous l’impulsion des urbanistes de l’époque, à savoir : installer la population dans de très grands bâtiments pour densifier le territoire, séparer le logement des édifices publics, ou des monuments, innerver le tout de voies rapides pour les véhicules, en résumé éradiquer ce qui a constitué la substance de la ville traditionnelle. Ces principes ont été les clés de cette planification radicale issue de la pensée forte. Au vingtième siècle, les ravages de la deuxième guerre mondiale ont fourni les éléments historiques à la mise en pratique de ces visions théoriques dont les grandes métropoles soignent encore aujourd’hui les plaies sociales. Malgré ce constat, la Chine fut certainement, dans les années 2000, le dernier pays à avoir investi des milliards dans des infrastructures immobilières. Cette décision fut tout d’abord prise pour anticiper une croissance galopante, puis fut poursuivie en partie sous le prétexte de pallier à la crise de 2008, ceci pour plus vite y retomber.

Le Céleste-Empire montre une fois de plus un paysage culturel dichotomique entre tradition et modernité, entre les préoccupations d’intégration subtile de l’architecte Wang Shu, récent lauréat du prix Pritzker, et ce désastre d’urbanisme dont on peine à comprendre, vu d’ici, les tenants et aboutissants. Sentinelles muettes d’un exode urbain avorté, les tours d’Ordos sont les témoins du passage dans la contemporanéité d’une nation millénaire à la recherche de nouveaux repères.

D’un point de vue critique, le contraste entre l’architecture domestique locale et l’écriture des immeubles de la ville nouvelle, qui ne parvient pas à trouver de lien historique avec son passé, est flagrant. Toitures rouges, arcs plein cintre, fausses colonnes aux angles ou corniches évoquant un succédané de Renaissance italienne, balcons ou loggias relient plus ces constructions à l’image d’un village de vacances occidental implanté dans un paradis perdu du quart monde qu’une ville contemporaine de la deuxième puissance mondiale. Ils sont autant d’indices quant au manque de de repères et de valeurs de l’architecture chinoise. Au cœur de ces gigantesques quartiers de logements, sont disséminés quelques bâtiment publics qui sont un florilège inepte détaché du contexte et sorti des pages de revues occidentales en papier glacé.

Aujourd’hui les immenses squelettes de béton et de brique crépie émergeant de la steppe mongole offrent des images surprenantes que le photographe genevois Adrien Golinelli a su saisir avec talent. La consultation de son livre permet de prendre la mesure de l’ampleur du désastre à la fois environnemental – ou comment un paysage naturel a été remplacé par cette masse bâtie – et social – ou comment les gens interrogés évoquent leur désarroi face à cette ville sans repères où règne parfois une violence à l’image de la démesure de ce lieu.

post scriptum Le cinéma, encore, a rappelé le 3 mars dernier à la cinémathèque suisse que l’Iran possédait aussi ses démons urbains. En effet, lors de la projection du film de Daniel Kötter « Hashti Tehran », on a pu voir des images d’alignement de tours à peine finies sur un sol sablonneux qui ne vont pas sans rappeler son équivalent chinois. La situation est cependant différente à l’est de Téhéran. En effet, cette ville nouvelle de Pardis a été érigée sous l’égide de l’ancien président Ahmadinejad et a trouvé maintenant des preneurs dont la plupart se sont portés acquéreurs à des fins spéculatifs. Comme ailleurs, les infrastructures publiques font défaut, maintenant un caractère très fantomatique du lieu.

 

 

une ville de nulle part © adrien golinelli
un semblant de paysage © adrien golinelli
des tours sans contexte © adrien golinelli
une ville en chantier © adrien golinelli
des “monuments” sans références locales © adrien golinelli

+ d’infos

Adrien Golinelli et altr., « Ordos », Kehrer Verlag Heidelberg, Berlin, 2016, http://adriengolinelli.ch/

Wang Shu Interview: Architecture is a Job for God, https://vimeo.com/209715574

A propos de « Hashti Tehran », voir https://www.espazium.ch/hashti-tehran et https://vimeo.com/213513653

Vagues de béton

On dit qu’il est apparu sous sa forme actuelle au tournant des années cinquante dans une Californie qui pratique déjà son corollaire aquatique depuis près d’un demi-siècle. Le « roll-surf », qui devient rapidement le « skateboard », se met à la fois au diapason de la culture alternative qui va secouer la planète d’une déferlante « peace and love » tout en explorant très vite les possibilités acrobatiques de sa pratique. C’est cette dernière qui a été mise en scène vingt-et-un jours durant sur la Plaine de Plainpalais à Genève. Sous une halle en bois provisoire, des performances hautes en couleurs et en défis à la gravité ont fait le bonheur des spectateurs attirés par cette promotion d’une activité ludique et sportive qui a trouvé un second souffle et un ancrage durable dans le vingt-et-unième siècle.

En effet, une fois démontées les immenses pièces de charpente en sapin blanc qui le couvrait sur sa demi superficie, le skatepark retrouve sa définition originale, à savoir une immense piscine dont un démiurge-maçon aurait figé les vagues dans une topographie de béton. Cette dernière s’installe au cœur du revêtement en sable rouge qui a redessiné le losange historique de cette ancienne plaine marécageuse destinée jadis à la maîtrise de la scansion des pas cadencés de la soldatesque locale.

“rouler” ©phmeier

La conception de cet espace dévolu au roulement de toutes sortes de cycles – trottinettes, BMX, vélos ou skateboards – explore une spatialité paradoxalement assez nouvelle. Il s’agit tout d’abord d’une construction en négatif, un élément « enlevé » à la surface très horizontale léguée à la collectivité par l’antique présence aquatique. Puis, c’est à un monde organique qu’elle se réfère, mais contrairement à une des tendances contemporaines qui recherchent dans la fluidité formelle une voie pour l’architecture – on pense ici aux œuvres de la regrettée Zaha Hadid et de ses disciples – la réponse n’a rien d’une approche esthétisante. En effet, il est ici tenu compte d’un cahier des charges très précis, presque une logique fonctionnaliste où les tracés virtuels dans les trois dimensions deviennent le générateur de la forme. Aujourd’hui seuls quelques spécialistes dans le monde en maîtrisent le dessin à la manière de ceux qui tracent, dans les déserts ou les villes de la planète, les circuits de Formule 1.

Pour en saisir toute la joyeuse frénésie, il faut s’y rendre aux heures chaudes d’une fin de journée estivale, aux moments où se croisent et se frôlent, au centimètre près, tous les jeunes passionnés de glisse qui répètent leurs gammes, encore et encore, pour tenter d’atteindre à la perfection d’une figure aérienne. Pour en saisir toute la poésie, c’est alors à l’aube rosissante qu’il faut s’inviter discrètement, quand la ville s’éveille, et déambuler d’un pas curieux à l’intérieur de ces grisâtres canyons en haut desquels le skyline des arbres et des façades des avenues nous confirme le caractère profondément urbain de cette discipline.

vue aérienne ©constructo

+ d’infos

https://www.letemps.ch/culture/2017/09/21/plainpalais-zup-electrise-skatepark

Plaine de Plainpalais :

Architectes : ADR, Genève

Skatepark : Constructo, Marseille

Il faut sauver le cinéma Plaza (2)

Il y a deux ans je m’élevais contre la possible démolition d’un chef d’œuvre de l’architecture genevoise, celui qui est aujourd’hui enfermé derrière des panneaux de bois qui l’ont muré dans un assourdissant silence d’indifférences, à savoir la salle du cinéma « Le Plaza ». Deux ans plus tard, à quinze jours de la clôture de la récolte des signatures pour sa sauvegarde –initiative cantonale genevoise «  le Plaza ne doit pas mourir » –, il est indispensable de rappeler encore une fois toute l’importance de cet ouvrage majeur de la modernité inséré dans le tissu urbain et culturel de la ville de Calvin.

Inauguré à la fin de l’année 1952, il y a donc près de soixante-cinq ans, cet écrin d’un rouge vermillon – la couleur de ses 1250 sièges – fut le premier des trois cinémas que le célèbre architecte Marc-Joseph Saugey (1908-1971) a réalisé dans sa ville natale. Il fut le premier à pouvoir projeter des films dans le nouveau format de l’époque, le fameux Cinemascope. En ce temps là, l’avenir semblait radieux, les consciences ne rêvaient que de paix et de loisirs, dans une société qui voulait effacer de sa mémoire les années du désastre de la dernière guerre. Le grand panneau blanc qui dominait le croisement des rues du Mont-Blanc et de Chantepoulet conférait à Genève un petit air de Times Square, où les noms de Clark Gable, John Wayne, Marlon Brando, Grace Kelly ou Simone Signoret s’écrivaient en majuscule sous la grande enseigne à la typographie d’une rare élégance.

Plus que des mots, revoyons ci-dessous les photographies d’époque. Tout d’abord pour se souvenir d’une ambiance qui, plus que de la nostalgie, évoque une avant-garde dont notre début de siècle aurait tord de se priver. Mais aussi pour se convaincre de la nécessaire prise de conscience morale dans une action citoyenne qui pourrait le sauver de la disparition.

Photographe A. Kern

Photographe A. Kern

Photographe Gustave Klemm, ©documentation photographique Ville de Genève
Photographe Gustave Klemm, ©documentation photographique Ville de Genève
Photographe de Jongh
Photographe de Jongh
Photographe Franz Villiger

d’infos

Initiative populaire « Le Plaza ne doit pas mourir », à signer jusqu’au 15 septembre 2017 https://www.fichier-pdf.fr/2017/05/24/initiative-populaire-cantonale-lEgislative-formulEe-plaza/

FAS section Genève https://www.bsa-fas.ch/fr/sections/fas-geneve/

Alerte n° 141, Patrimoine Suisse, Articles de Catherine Courtiau (historienne de l’architecture) et Robert Cramer (directeur Patrimoine suisse et ancien conseiller d’Etat genevois)

Voir également https://blogs.letemps.ch/philippe-meier/2015/04/13/il-faut-sauver-le-cinema-plaza/

Les nouveaux totems du skyline new-yorkais (3)

Depuis deux ans elle fait débat. Depuis deux ans son improbable finesse défie les lois de la statique. Depuis deux ans son sommet dépasse celui de la la Freedom tower de quelques mètres, devenant la plus haute tour new yorkaise – sans les antennes – et l’un des immeubles de logements les plus élevés au monde.

Le gratte-ciel dans son contexte ©phmeier

La question qui hante l’esprit des habitants est la suivante : devait-on autoriser un tel dépassement de gabarit par rapport au skyline actuel? Les new-yorkais sont partagés, mais globalement plutôt hostiles. Certains y voient une forme d’arrogance, celle que l’argent de la promotion immobilière effrénée a autorisée au mépris de l’harmonie du paysage urbain, principalement celle observée depuis Central Park. D’autres acceptent l’exploit, celui annonciateur du surpassement par la technique de la vision iconique d’une ville en pleine mutation.

Toujours plus haut? Cette course à la hauteur, qui se déroule par pays interposés a-t-elle atteint ses limites? Si l’on se rapporte à l’infiniment petit qu’explorent les nanotechnologies, il est fort improbable que l’homme ne s’arrête là dans sa recherche de l’infiniment grand – celui de ses ouvrages défiant l’horizon terrestre. Cependant la vraie question que pose le gratte-ciel « 432 Park Avenue », est celle de sa proportion dans cette mégalopole qui s’est construite une identité, celle du fameux « bloc manhattannien » et de sa formalisation qui a déjà été évoquée dans ces chroniques architecturales.

Pour parvenir à construire cette nouvelle ode à la verticalité, il a fallu démolir une icône de la presqu’île : le fameux Drake Hotel dont les façades de briques des années vingt furent irrémédiablement grignotées en 2007 par les pinces des machines, emmenant avec elles, les fantômes des stars – Frank Sinatra, Judy Garland ou Jimmy Hendrix – qui en furent les visiteurs nocturnes éphémères. Le nouvel immeuble ne retient de l’ancien établissement que son adressage « 432 Park Avenue » – pour une entrée effective sur la 57ème rue – et une forme de rigueur du fenestrage que l’architecte du nouvel édifice, Rafael Viñoly, va pousser à son paroxysme : vingt-quatre fenêtres identiques par étage (de 10 pieds sur 10 pieds) réparties sur quatre-vingt-neuf étages, à savoir 2’136 fois le même module s’élevant sur les 424 mètres du gratte-ciel.

La répétition comme thème. Cette approche renvoie au projet de l’architecte allemand Ludwig Hilberseimer lors du célèbre concours pour le siège du journal « Chicago Tribune », en 1922. A l’image du premier concours pour le Palais des Nations de Genève, les intentions conceptuelles qui affluèrent

La même fenêtre du sol à la corniche ©phmeier

par dizaines restèrent couchées sur le papier, mais permirent à bon nombre d’architectes de s’y confronter dans des visions très antagonistes, qui affichèrent au grand jour la querelle des « anciens » contre les « modernes », alors de mise dans le monde culturel occidental de l’entre-deux-guerres.

L’idée principale que ce dessin devenu iconique dans l’histoire de l’architecture moderne véhicule, est celle d’une abstraction extrême générant une volumétrie très pure, annonciatrice d’un minimalisme en gestation, une sorte de « coquille vide », dont l’itération obsessive d’ouvertures identiques prendrait le pas sur une fonction devenue accessoire. Dans les années suivantes, la démarche a été de nombreuses fois formalisée jusqu’à celle aboutie par l’architecte Aldo Rossi pour le columbarium du cimetière de Modène : un cube parfait, perforé de 252 trous carrés s’ouvrant sur un atrium à ciel ouvert et dédié à la mémoire des défunts.

Un projet hors normes. A New York, l’offre programmatique ici proposée – des appartements de

Vue du 38e vers Central Park ©nschwable

surfaces hors normes – s’adresse à des millionnaires prêts à débourser des sommes indécentes en regard de la notion d’accès au logement collectif que l’on peut communément se faire. Un peu plus de cent appartements mis en vente aux plus offrants, avec un plan d’étage sans grande qualité typologique, à l’exception du seul double niveau avec piscine et autre activités communes qui ne vont pas sans évoquer la coupe du Downtown Athletic Club analysée de manière clairvoyante par Rem Koolhaas. Seule reste cette grille fascinante qui s’élève dans le ciel de la métropole, ce mirador pour nantis qui s’offrent la ville à leurs pieds.

Le paradoxe de ce gratte-ciel est qu’il a fallu attendre un architecte uruguayen, plus connu pour ses réalisations internationalisantes et « peu rationalistes », pour voir s’ériger au cœur de Manhattan un volume d’une radicalité que New-York n’avait plus connue depuis les célèbres « Twins ».