Les années 1980 à Genève (9)

En cet hiver 2022-2023, je revisite le patrimoine bâti genevois des années 1980 en collaboration avec la revue Interface. Grâce au relevé photographique de Paola Corsini, un petit retour dans le temps permet de prendre conscience de ce court moment charnière pour l’architecture du XXe siècle où l’histoire vient questionner la modernité qui s’achève.

Le Centre de télécommunication Swisscom est un édifice relativement méconnu de la critique et du grand public. Son implantation dans une zone d’arrière gare, entre des dépôts ferroviaires et le parc de Vermont n’en fait pas une destination très prisée. La présence de la grande antenne de diffusion en ondes radiofréquence n’aide pas non plus à sa juste réception en tant qu’objet architectural de qualité, alors qu’il l’est sur plusieurs points. Pour mieux comprendre ce projet, il faut tout d’abord se remémorer que la fin des années 1970 et le début 1980 marquent l’apparition sur la scène architecturale mondiale des œuvres d’un jeune tessinois, Mario Botta. Ses villas construites en briques de ciment vont témoigner d’un intérêt renouvelé pour la construction traditionnelle en maçonnerie. Inspiré par son court passage dans l’atelier du grand architecte américain, Louis I. Kahn, à Venise, Botta reprend à son compte l’usage d’un matériau considéré comme étant peu noble pour l’utiliser en façade. Lors de sa première partie de carrière, il va en faire un élément distinctif de son langage architectural, et devenir sa « marque de fabrique ». La villa à Riva San Vitale avec sa passerelle d’accès (1971-1973) ou la très célèbre « Casa rotonda » (1979-1980) ont fait les couvertures des magazines dans les années 1980.

volumétrie du centre télécommunication ©pcorsini

En Romandie, l’usage de la brique revient également à cette époque, peut-être plus en terres vaudoises que genevoises. à ce titre, l’immeuble Swisscom est une exception notable dans la production d’alors. Premièrement par un changement d’échelle qui est opéré dans le passage de la résidence individuelle à l’édifice institutionnel. Deuxièmement en introduisant une légère couleur ocre dans la fabrication de l’élément de base en ciment, ce qui confère à la texture une douceur que le gris du béton ne possède pas. Mais les architectes, les frères Igor et Werner Francesco et Jacques Vicari ne se contentent pas de mettre en œuvre ce matériau brut, ils l’intègrent dans une espèce de sertissage en béton. Cette matière forme des lignes horizontales rythmant les étages d’un édifice assez austère de part son programme. Les éléments préfabriqués participent également au dessin précis de la fenêtre à facettes à 45° dont le maniérisme est aussi une des caractéristiques de la période. On y remarque enfin la présence de pavés de verre poursuivant l’univers modulaire de l’enveloppe, comme l’avait également fait Mario Botta pour la très belle maison à Cadenazzo (1970-1971) implantée perpendiculairement à la pente dans la région du Monteceneri.

Malgré un plan rectangulaire assez banal, offrant de grand plateaux polyvalents, la présence de quelques ajouts volumétriques comme les gaines techniques semi-cylindriques ou en triangle rendent la lecture de l’ouvrage beaucoup plus riche qu’elle n’y paraît au premier regard. Le travail plastique des attiques, dédiés à la reprises des centrales de ventilation sont un exemple de bienséance dont la production actuelle devrait s’inspirer. Il s’agit ici clairement de rendre domestique un programme quasi industriel puisqu’il s’agit d’accueillir des serveurs informatiques dans une enveloppe qui, si elle n’avait pas fait l’objet d’autant de soin, aurait offert une image plus proche de l’usine qui peuple les périphéries que de celle de la grande maison en maçonnerie telle qu’elle apparaît encore aujourd’hui.

+ d’infos

Adresse de l’immeuble : rue Richard-Wagner 6, rue de Montbrillant 2.

Architectes : Igor et Werner Francesco, Jacques Vicari, 1983-1986.

Voir aussi, Interface 36, « Les années 1980 à Genève », décembre 2022, avec des textes de David Hiler, Sabine Nemec-Piguet, Philippe Meier et Patrick Chiché, ainsi qu’une interview de Jacques Gubler. 

> https://www.fai-ge.ch/_files/ugd/cba177_251367fab3ef4103b1c361abda063b59.pdf

façade et tour de ventilation ©pcorsini
détail de la fenêtre @pcorsini
plan de l’étage type, croquis de l’auteur sur base d’un plan swisscom ©phmeier

Philippe Meier

Né à Genève, Philippe Meier est architecte, ancien architecte naval, enseignant, rédacteur et critique. Depuis plus de trente ans, il exerce sa profession à Genève comme indépendant, principalement au sein de l’agence meier + associés architectes. Actuellement professeur de théorie d’architecture à l’Hepia-Genève, il a également enseigné durant de nombreuses années à l’EPFL ainsi que dans plusieurs universités françaises. Ses travaux et ses écrits sont exposés ou publiés en Europe et en Asie.

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