Artificial Intelligence Geneva Summit 2018: des machines et des hommes !

La première édition de l’Artificial Intelligence Geneva Summit (AIGS) en 2017, alors dévolue aux “Etats généraux de l’intelligence artificielle“, avait fait se réunir au Campus Biotech des intervenants de renom de divers horizons, allant du psychiatre Serge Tisseron, au Conseiller d’Etat Pierre Maudet, en passant par l’avocat Alain Bensoussan ou encore le Professeur Marcel Salathé.

Pour sa seconde édition, l’AIGS propose un coup de projecteur inédit sur l’aspect humain de l’IA, entre risques et opportunités.

Le thème retenu, “Des robots et des hommes: l’humain au coeur de l’intelligence artificielle“, sera ainsi décliné au fil de conférences qui s’annoncent passionnantes et qui verront notamment se croiser les écrivains Sylvain Tesson et Frédéric Beigbeder, le Directeur général de la RTS Pascal Crittin, le Directeur général du CICR Yves Daccord, la Prof. Solange Ghernaouti, le Prof. David Rudrauf ou encore le soussigné.

L’événement se tiendra le vendredi 5 octobre dès 13h30 à la Maison de la Paix à Genève, et sera suivi d’un cocktail dès 18h45.

Informations et billetterie: www.aigs.ch

 

 

 

 

 

RGPD : l’ode aux moulins à vent

 

A quatre jours de l’entrée en vigueur du Règlement européen sur la protection des données (RGPD), les moulins à vent des marchands du temple tournent à plein régime sur la plaine du vide.

« Votre entreprise est-elle compatible (sic) ? »

« Nous sommes déjà prêts pour le RGPD et vous ? »

« Ne passez pas à côté du RGPD ! »

«  Attention aux sanctions du RGPD ! »

Les slogans passent et repassent comme les banderoles remorquées par les monomoteurs de notre enfance sur les plages du Sud, la poésie en moins.

Au menu, toujours la même rengaine, toujours la même mise en musique des mêmes chiffres (4% du chiffre d’affaires mondial ou 20 millions d’Euros) dont on sait qu’ils ont toujours le même effet sur le chef d’entreprise normalement constitué : la peur.

Sauf que la mise en avant procède, au mieux, d’une incompréhension du mécanisme ou, au pire, d’un comportement drôlement trompeur.

Pourquoi ?

Parce quand bien même les chiffres indiqués sont corrects en valeurs absolues, cela ne signifie pas encore qu’ils sont présentés de manière intellectuellement honnête, car ces sanctions seront – évidemment – appliquées avec un certain discernement et ne seront que l’ultima ratio des moyens correctifs et répressifs envisagés par le règlement (avertissements, mises en demeure, etc.).

Et il n’y a que des ignares (ou des flibustiers fertiles en expédients) pour penser que la sanction maximale sera, automatiquement et à chaque procédure, infligée à toute entreprise prise dans l’engrenage.

A titre d’exemple, la calomnie est, en Suisse, punie d’un maximum de trois ans de prison (ce que l’on appelle la « peine menace » et qui porte d’ailleurs bien son nom). Si ladite peine menace était automatiquement infligée aux calomniateurs de tous poils et de tous pedigrees, les lieux de détentions fleuriraient comme des centres commerciaux.

Cet abus de la crédulité des chefs d’entreprise est préoccupant et trahit également un certain désoeuvrement de certaines des officines actives dans le développement de formules magiques pour soigner le RGPD.

A la vérité, il s’agit souvent d’entreprises de webmarketing qui ont vu dans le RGPD tout à la fois leur planche de salut et la résurrection de la poule aux œufs d’or, pour la dernière fois aperçue, en fuite, le 1er janvier 2000, peu de temps après le coup marketing le plus fourré de tous les temps : le bug de l’an 2000.

Que je sois ici bien compris, il n’est pas question de dénigrer le RGPD, qui constitue un indéniable progrès dans la conception même de la protection des données – même si certaines de ses dispositions semblent pour le moins artificielles et compliquées à mettre en œuvre au regard de la vie des affaires – mais bien de mettre en garde contre de prétendues mises en conformité « clefs en main » par des entreprises qui ne disposent parfois ni d’un juriste ni d’un informaticien dans leurs rangs et dont le seule livrable se compose d’une présentation Powerpoint avec moult triangles de pannes et autres schémas anxiogènes.

Le RGPD est, bien au contraire, un instrument délicat et complexe qui nécessite l’alliance de compétences spécialisées, et un peu de recul.

L’étoile du Berger de l’entrepreneur responsable ne brille pas dans la Terreur numérique mais s’épanouit dans un principe de responsabilité sereine quant aux données qui sont placées sous sa garde. Ni plus, ni moins.

CLOUD Act : un nuage noir dans l’azur des données ?

Le 14 mars 2018, Le Temps[1] se faisait l’écho d’une annonce d’importance : Microsoft allait prochainement établir des centres de données sur sol helvétique. De quoi rassurer – un peu – toutes les entreprises privées – et administrations – suisses ayant recours, à des titres divers, à la vaste gamme de produits de l’entreprise de Redmond, ceux-ci allant du stockage en ligne à la bureautique en nuage (Office 365) en passant par les systèmes d’exploitation. Marianne Janik, responsable de la multinationale pour la Suisse affirmait alors vouloir ainsi participer à la numérisation du pays. Selon elle, « pour de nombreux clients, même s’il n’y a pas d’exigence légale de stocker les données en suisse – hormis pour certaines administrations –, leur proposer du cloud suisse est important, notamment pour leur image».

Il est vrai que, dans le contexte de l’avènement du nouveau règlement européen sur la protection des données (RGPD) et de la révision totale de la loi fédérale suisse sur la protection des données (LPD), un certain climat de confiance, basé sur un net renforcement de la maîtrise des données par les citoyens, commençait lentement à s’établir en Europe et en Suisse. Un début de sérénité reposant par ailleurs sur un accord bilatéral préexistant entre la Confédération et les Etats-Unis d’Amérique, que l’on appelle le Privacy Shield et qui réglemente le transfert des données entre ces deux pays.

Patatras ! Les révélations sur les (très) curieuses méthodes de récolte et de traitement de données de Cambridge Analytica, déjà empêtrée sur sa possible intervention dans les élections présidentielles américaines, et le laisser-faire corollaire du réseau social Facebook ont porté un premier uppercut au soldat data.

Mais, comme le lexique ferroviaire nous l’enseigne, un train peut en cacher un autre.

Le président des Etats-Unis, Donald Trump, a en effet ratifié, vendredi 23 mars 2018, le CLOUD Act (acronyme de « Claryfing Lawful Overseas Use of Data), voté par le Congrès et opportunément, subrepticement diront certains, inséré au sein des 2232 pages de la loi de finances américaine.

A l’origine de la genèse du CLOUD Act se trouve un conflit entre Microsoft et le Département de la justice américain, dans lequel un ordre de production (mandat) avait finalement été invalidé par une Cour fédérale américaine, au motif qu’il ne pouvait pas porter sur des données stockées à l’étranger, soit in casu sur un serveur situé en Irlande.

Le CLOUD Act entend donner un cadre légal à la saisie de courriels par des agences gouvernementales ou des forces de police américaines en dehors des frontières des Etats-Unis. L’idée est donc, notamment, de *clarifier » l’application extraterritoriale des mandats américains lorsque sont visées des données hébergées dans des centres de données appartenant à des sociétés américaines mais situés à l’étranger.

A partir de là, les voix se font discordantes : pour les autorités américaines, il s’agit de lutter efficacement et légitimement contre le crime, et notamment débusquer les terroristes, tandis que les fournisseurs de service estiment que cela permettra de renforcer efficacement la protection des données de leurs clients.

Du côté des associations de défense de la vie privée, en revanche, l’ambiance n’est pas exactement au beau fixe, celles-ci estimant que ce texte porte un coup fatal à toute protection des données lorsque celles-ci sont stockées hors du territoire des Etats-Unis d’Amérique mais au sein de centres de données appartenant à de entreprises américaines.

Que faut-il en penser ?

En premier lieu, le CLOUD Act empêche les hébergeurs américains de données de se prévaloir d’un stockage hors des Etats Unis d’Amérique pour éviter d’avoir à remettre des données au autorités : « A provider of electronic communication service or remote computing service shall comply (…) regardless of wether such communication, record, or other infromation is located within or outside of the United States ».

En clair, plus question pour un fournisseur de service américain de se prévaloir d’un stockage à l’étranger de données requises par des autorités américaines pour tenter de s’y soustraire. Le CLOUD Act consacre ainsi un net principe d’extraterritorialité.

En deuxième lieu, ce texte permet au Président des Etats-Unis d’Amérique de conclure des accords avec des gouvernements étrangers pour permettre à leurs services de police de solliciter directement des données auprès des fournisseurs de services américains situés sur le territoire de l’Etat en question.

Pour reprendre l’exemple du conflit entre Microsoft et le Département de la justice américain, un ordre de production avait été invalidé par une Cour fédérale américaine, au motif qu’il ne pouvait pas porter sur des données stockées sur un serveur situé en Irlande. Dans un tel cas, l’Irlande pourrait en théorie (sous réserve, naturellement, d’autres lois lui étant applicables) autoriser la remise aux forces de police américaines des données hébergées en Irlande par Microsoft, sans que cette dernière ne puisse prima facie avoir voix au chapitre.

En troisième lieu, il sied toutefois de préciser que les fournisseurs de services américains peuvent en principe s’opposer formellement à des requêtes émanant des services de police américains de remettre des données stockées à l’étranger. Ce droit d’opposition est toutefois très étroit et n’est ainsi possible qu’aux deux conditions – cumulatives – suivantes :

  • la personne dont les données sont en cause doit ne pas être un citoyen américain et/ou ne doit pas résider aux Etats-Unis d’Amérique ; et
  • la divulgation/transmission des données requises fait courir un risque au fournisseur de services de violer des lois locales.

Si la mise en œuvre de ce CLOUD Act est encore peu claire, et donnera sans nul doute matière à contestation des pays offrant des régles plus protectrices, force est de constater que cete loi apparaît plutôt comme une mauvaise nouvelle pour les défenseurs de la protection des données et de la vie privée.

Dans le doute, certains diront qu’il est avisé, dans l’intervalle, d’éviter d’avoir recours à des fournisseurs de courriel et de stockage américians.

Affaire à suivre…

[1] https://www.letemps.ch/economie/microsoft-mise-suisse-donnees-clients

 

Pour la CEDH, “personnel” n’est pas “privé”

Dans un Arrêt très récent (Affaire Libert c. France, requête n° 588/13), la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) a éconduit la requête d’un salarié de la SNCF qui avait stocké, dans un répertoire nommé “personnel” de son ordinateur professionnel, des images pornographiques et des fausses attestations à entête de la compagnie ferroviaire française, et qui estimait que son droit à la vie privée, déduit de l’art. 8 de la Convention européenne des droits de l’Homme, avait été bafoué par la curiosité de son employeur.

Pour la CEDH, l’indication “personnel” était insuffisante dès lors que la Charte de l’utilisateur adoptée par la SNCF pour l’usage des outils informatiques prévoyait expressément que les informations à caractère privé devaient être clairement identifiées comme telles [et qu’]il en était de même des supports recevant ces informations (répertoire privé)». Il fallait donc, selon la Cour, que la mention “privé” soit utilisée.

Au-delà du cas particulier, cette affaire rappelle trois fondamentaux:

  1. l’adoption d’une Charte de l’utilisation des moyens informatiques (et idéalement des médias sociaux, au vu de l’importance prise par ceux-ci) est fortement indiquée pour éviter des litiges au sein d’une entreprise;
  2. le respect de cette Charte, tant par l’employeur que par l’employé, est essentiel et entraîne l’exigence d’un certain formalisme;
  3. ce respect passe par une connaissance approfondie de la Chartequi doit dès lors être présentée et expliquée aux salariés et aux cadres de l’entreprise, afin que ceux-ci en comprennent les mécanismes.

A bon entendeur.

 

No Billag: attention, avis de tempête!

 

Alors que le souverain s’apprête à se prononcer, le 4 mars 2018, sur l’initiative dite « No Billag » et que fait rage une véritable guerre de tranchées, une petite mise au point semble s’imposer pour redonner un semblant de lisibilité et de sérieux à un objet qui semble avoir été complètement dévoyé par les coquecigrues des initiants.

Si chaque initiative populaire emporte – naturellement – son lot de charivaris, d’exagérations et d’autres astuces politicardes de bon aloi, force est de constater que cette campagne se distingue par un usage particulièrement spécieux de l’argumentaire politique, et ce au détriment de la démocratie elle-même.

L’intitulé même de l’initiative est trompeur puisqu’il laisse entendre à celui qui n’approfondirait pas le sujet – et ce cas de figure est malheureusement loin d’être théorique – que celle-ci ne vise qu’à supprimer la perception des redevances au moyen de l’organe d’encaissement Billag. Il joue d’un non-dit et fait sien un inconscient collectif, celui de la mauvaise réputation proverbiale de cette entité auprès du public. Dans le texte de l’initiative, pourtant, pas un mot de Billag. La lettre et l’esprit du texte sont en revanche cristallins : il s’agit de supprimer purement et simplement la redevance. Et de démanteler l’audiovisuel public, puisque l’initiative interdit toute autre forme de financement public, comme l’impôt par exemple.

Parvenus à ce point de la discussion, les satrapes de l’initiative vous déroulent un argumentaire huilé comme une machine à Tinguely mais dont la cohérence globale relève davantage de l’écriture automatique chère aux surréalistes : en vrac, l’audiovisuel public pourrait se financer sur la base d’une participation volontaire, on ne paierait que ce que l’on regarderait, l’offre serait au plus près des clients et, de toute façon, c’est bien connu, la jeune génération ne s’informe que sur Internet.

Eh bien justement, le voilà le problème. La jeune génération, qui, si l’on en croit l’image d’Epinal véhiculée par certains des initiants, se félicite de ne pas porter de cravate par défiance à des aînés vus comme des vieillards cacochymes seuls attachés à la très antique lucarne, s’informe sur Internet. Un réseau que les initiants, soit dit en passant, présentent parfois comme un média en tant que tel. Confondre le tuyau et le contenu fait frémir et rappelle que la maîtrise des interfaces, souvent prêtée aux Millenials, ne garantit visiblement pas la compréhension de mécanismes de fond.

Mais au moyen de quels contenus cette jeunesse s’informe-t-elle, au juste ? Les fils d’information – et de divertissement – se nourrissent de la production éditoriale des journaux, des radios et des télévisions, dont celle de la SSR, évidemment. Sans ce travail éditorial, coûteux, professionnel et exigeant, les fils des réseaux sociaux ne seraient qu’offres commerciales, selfies  et manipulation des masses.

C’est là l’un des terribles biais de raisonnement de l’initiative : la population suisse, dans son immense majorité, dit apprécier la qualité des programmes de la SSR mais, dans le même temps, les initiants prétendent, si l’on veut bien essayer de circonscrire leur propos, qu’il importe de laisser agir les forces du marché, dans une sorte d’expérimentation de libéralisme débridé, sinon libertaire.

Si les contenus sont de bonne facture, les citoyens ne rechigneront pas à mettre un sou dans la cagnotte à l’avenir, promettent-ils. Pour tenir de tels propos, il faut soit être atteint d’un angélisme particulièrement préoccupant, soit ne pas saisir du tout la dynamique des médias, spécialement dans un pays comme la Suisse dont le morcellement culturel et linguistique constitue un écueil majeur et un défi quotidien pour tout média, quel qu’il soit.

Traiter l’information comme une marchandise comme les autres, en la livrant aux seules forces du marché libre, n’est évidemment pas sérieux. On connaît de longue date les effets pervers, sur les médias, des concentrations imposées par des logiques financières, dont l’uniformisation des informations et l’avènement d’une information de surface, sans enquête, reproduction mécanique de dépêches d’agences à peine illustrées par une image libre de droits.

En particulier, pour qui connaît un tant soit peu le marché publicitaire, et la propension des grands annonceurs à opter pour les fenêtres publicitaires des chaînes étrangères (M6, TMC et autres mastodontes privés), l’argument selon lequel la SSR pourrait se financer au moyen de la publicité est une hérésie. Ce d’autant que les annonceurs sont attirés par l’audience. Or la SSR, amputée de 75% de ses moyens financiers, ne pourra plus produire l’offre actuelle et perdra donc largement tout attrait pour les annonceurs.

L’appétence naturelle de la population pour une information à consommer à la demande – et à payer de la même façon – est elle aussi un leurre, puisque c’est malheureusement la gratuité de l’offre qui entraine le plus souvent sa consommation.

Les racines de ce malentendu sont profondes et concernent toute une génération biberonnée à la musique gratuite, jadis portée par l’ouragan Napster avant que la gratuité ne se transforme, au moyen des grandes plateformes sociales de notre temps, en une exploitation intrusive et massive de nos données personnelles.

La réalité est que le paradoxe relevé par les sondages (appréciation forte des contenus de la SSR mais souhait parallèle de supprimer le mécanisme de la redevance) trahit une folle incompréhension de la valeur (et donc du coût de production) des émissions et articles de qualité. Et la critique, certainement justifiée en partie, de coûts de production parfois trop élevés à la SSR n’y change rien.

Souhaite-t-on véritablement que les informations dont nous disposerons demain proviennent de sources étrangères, dont la manipulation récemment observée démontre qu’elle n’est pas l’angoisse paranoïaque des seuls complotistes ?

La question d’une disparition de la SSR serait, nous disent les sondages, une figure théorique écartée par une immense majorité de la population. Dont acte. Mais ce qui est certain, c’est que l’acceptation de l’initiative aura mécaniquement – et à tout le moins – comme effet une baisse terrifiante de la qualité et du volume de l’éditorial. On notera toutefois qu’à la question de savoir si un plan B politique est envisageable en cas d’acceptation de cette malheureuse initiative, le Conseil fédéral est quant à lui formel : le texte ne le permet tout simplement pas.

Un autre désagréable constat est que l’équilibre des forces dans la bataille n’est pas respecté : si les initiants déploient des trésors d’imagination et des moyens financiers non négligeables pour sponsoriser leur bonne parole, il n’en est pas de même de la SSR qui n’est pas autorisée, à teneur de l’article 10 de la loi fédérale sur la radio-télévision (LRTV), à diffuser de la publicité portant sur l’objet de votations populaires. Il ne lui reste, pour ne pas mourir dans le silence, que la possibilité d’organiser des débats sur la question, instrument strictement encadré par les dispositions applicables à l’information. Or c’est précisément ce mandat de service public, permettant de faire entendre des voix discordantes, que l’initiative entend supprimer…

De façon générale, les savantes analyses proposées par les initiants ne sont que pantalonnades et châteaux en Espagne. De quoi provoquer quelques larmes dans la population lorsque celle-ci se rendra compte, si l’initiative devait être acceptée, que la mire a remplacé le 19:30.

Après l’élection de Donald Trump et l’acceptation du Brexit, toutes deux un temps vues comme des trains fantômes qui ne passeraient pas la barrière de la réalité, le temps est venu pour la population de se responsabiliser et de préserver activement, en cette période troublée, ses acquis fondamentaux. Le droit pour la population d’être informée par un service public fort, efficace et indépendant n’est pas le dernier d’entre eux, loin s’en faut.

 

Nicolas CAPT

Intervenant au Centre romand de formation au journalisme et aux médias (CFJM)

Ancien collaborateur scientifique auprès de l’Autorité indépendante d’examen des plaintes en matière de radio-télévision (AIEP)

 

 

 

 

 

Le charme discret de la biométrie

Depuis quelques mois, l’opérateur téléphonique historique suisse, jamais en retard d’une innovation technique, a introduit le système Voiceprint dans la gestion de sa relation clientèle.

Ce nouveau système, nous vante un opérateur bien sagement repris par les médias, “permet d’identifier le client rapidement et de manière univoque dès son deuxième appel et il n’aura donc plus à répondre aux questions de sécurité“.

Rapidité, sécurité, facilité: un petit pas pour l’opérateur, un grand pas pour l’humanité?

Swisscom explique ainsi le fonctionnement de son dispositif de “reconnaissance vocale” : “Lorsque l’appelant parle, Voiceprint mesure différentes caractéristiques de la voix en quelques secondes comme la fréquence, la vitesse, l’élocution et les accents. Ces différentes caractéristiques forment une empreinte vocale individuelle de la voix qui ne peut être imitée.”

Pudique, Swisscom n’ose toutefois pas vous avouer qu’il s’agit en fait d’une reconnaissance de type biométrie vocale, dont on peut légitimement considérer qu’elle est, dans le cas d’espèce, terriblement invasive.

L’opérateur se fait toutefois fort de vous rassurer. Voyez plutôt.

Il indique ainsi que “si le client ne désire pas procéder à l’enregistrement de son empreinte vocale, il peut la désactiver dans l’«Espace client» ou l’indiquer au conseiller clientèle de la ligne d’assistance. Le contrôle d’identité de ces clients continuera donc à être effectué via les questions de sécurité“.

Ouf, le choix du client est donc sain et sauf.

Sauf que, dans le faits et lorsqu’il appelle la ligne de support, le client entend cela: “Cet entretien est enregistré au titre de formation et de la reconnaissance (sic). Swisscom établit une empreinte vocale à partir de cet enregistrement” (ensuite, la ligne sonne immédiatement et un conseiller à la clientèle prend l’appel).

Il en ressort ce qui suit.

Si l’opérateur n’enregistre pas la conversation au titre de Voiceprint, il le fait toutefois “au titre de formation et de reconnaissance“, cette seconde finalité étant au demeurant parfait incompréhensible.

Si l’idée de laisser une empreinte biométrique chez un opérateur ne vous séduit pas, vous devez le désactiver dans l’espace client ou l’indiquer, après coup, au conseiller clientèle qui prendra votre appel. Il n’existe, en revanche, aucune possibilité de le faire en saisissant, par exemple, le chiffre 1 pour l’accepter et le chiffre 2 pour le refuser. Plutôt étonnant, lorsque l’on sait le goût immodéré de Swisscom pour les choix vocaux en arbre.

De façon plus générale, on peut rester stupéfait face à l’introduction d’un système biométrique vocal qui sera possiblement appelé à établir un profil vocal de plus de 55% de la population suisse et qui, au fond, présuppose l’acceptation de l’appelant en ne proposant qu’un système d’opting out. A quelles fins exactes les données sont elles collectées et utilisées? Avec quelle possibilité de transmission à des tiers, notamment en cas de demande d’une autorité pénale?

Si les médias ne se sont pas encore penchés sur la question, il m’a été en revanche confirmé par les services du Préposé fédéral à la protection des données (PPFDT) qu’une procédure d’examen était actuellement en cours.

Une affaire à suivre.

 

 

 

L’épouvantable Ministère de la Vérité

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L’annonce récente, par Google et Facebook, de leur ferme volonté de faire la chasse aux fausses informations laisse pantois à plus d’un titre. Le Temps s’en est récemment fait l’écho, notamment quant aux conséquences sur les sites satiriques tels que le Gorafi ou le site américain Onion.

 

Mais l’enjeu est bien plus sérieux encore.

 

Cette ambitieuse croisade pose déjà un problème de définition. Qu’est ce qu’une fausse information ? Et, corollairement, qu’est ce que la vérité ?

 

Que le bon peuple se rassure, les entreprises précitées ont annoncé qu’elles allaient recourir à de « puissants algorithmes qui trient et hiérarchisent les informations ».

 

Nous voilà rassurés : ce seront des machines qui trieront le bon grain de l’ivraie sur la toile. Mais de quelle façon exactement ?

 

Mystère et boule de gomme.

 

Les avocats dont je suis savent par ailleurs la difficulté extrême de séparer les faits des opinions, la matérialité du monde de l’interprétation que l’on peut légitimement en faire.

 

L’idée même qu’une machine puisse être chargée de cette complexe ségrégation fait naître de légitimes soupçons.

 

Qu’en sera-t-il du traitement des opinions minoritaires ?

 

Le spectre de la pensée unique guette à n’en pas douter derrière de telles initiatives.

 

L’information ne se hiérarchise pas, elle est. A chacun de se faire ses propres hiérarchies, ses opinions, ses religions.

 

Ce qui surprend encore davantage dans cette démarche des GAFA, c’est qu’historiquement ces mêmes entreprises se sont toujours réfugiées, lorsqu’elles étaient sollicitées de retirer tel ou tel contenu vu comme calomnieux ou diffamatoire, derrière leur neutralité, exigeant des jugements étatiques avant d’agir.

 

On ne peut ainsi s’empêcher de frémir à l’idée de l’institution, qui plus est en mains privées et étrangères, de ce Ministère de la Vérité.

 

On reste tout aussi ébahi face à l’idée de Facebook, testée l’an passé, tendant à signaler les contenus satiriques au moyen d’une étiquette. Lorsque l’humour, la satire et la parodie doivent se parer d’un écriteau, c’est que notre société est gravement malade et que l’éducation aux médias a failli. Ne nous y trompons pas : c’est l’esprit critique qui doit être cultivé, pas un jardin où l’on aurait retiré la mauvaise herbe. Car il est des mauvaises herbes qui sont aussi médicinales.

YouTube, cet étrange éditeur qui s’ignore

 

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Une curieuse affaire secoue la toile depuis peu. Une blogueuse et Youtubeuse, Laetitia Nadji, a récemment été invitée par YouTube à interviewer, aux côtés d’autres actifs de la toile, Monsieur Jean-Claude Juncker, Président de la Commission européenne. Jusque là, rien à signaler, si ce n’est l’honneur que la jeune fille a dû ressentir à l’idée de soumettre à la question un politicien d’aussi haut rang.

La jeune fille prétend toutefois, caméra cachée à l’appui, que You Tube l’aurait fortement incitée à ne pas lui poser certaines questions, jugées inopportunes et portant sur le lobby des sociétés à Bruxelles.

Du côté de la plateforme de vidéos, toute tentative d’intimidation ou de censure est écartée d’un revers de la main. S’il n’est évidemment pas si facile de trier le bon grain de l’ivraie dans une affaire somme toute anecdotique puisque les questions qui fâchent ont tout de même pu être posées, l’affaire prête à sourire. De voir YouTube s’intéresser de près à la teneur des vidéos diffusées sur sa plateforme et exercer une forme de contrôle éditorial avant diffusion alors que la firme œuvre par ailleurs pour conserver un statut confortable de simple hébergeur (dont les obligations juridiques en relation avec le contenu sont bien moindres que celle d’un éditeur) paraît en effet relever d’une assez étrange schizophrénie.

La censure gréviste

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Il y a quelques mois, les journaux hexagonaux avaient fait grand cas de la supposée intervention de Vincent Bolloré pour censurer l’un ou l’autre sujet programmé par Canal+ qui lui aurait été déplaisant en raison de ses liens d’amitié et d’influence. Si cela devait avoir un fondement, une telle démarche subreptice ne serait évidemment pas à saluer, tant on sait que la censure, à tout le moins sous toutes les formes que le droit ne consacre pas, est un poison à diffusion lente qui érode la démocratie et, par effet de rebond, nourrit les plus ineptes théories du complot.

Reste que Vincent Bolloré était, avec sa réussite flamboyante et son incarnation absolue du grand patronat, une cible facile. L’influence de l’argent, du pouvoir, du réseau. Quelle plus belle cible pour la censure du citoyen lambda par le milliardaire ?

Récemment, on a vu apparaître, une forme de censure plus inusuelle, moins ancrée dans les stéréotypes. Comme l’explique le patron de l’Opinion, « la CGT a décidé de bloquer l’impression de tous les journaux qui avaient refusé de publier sous la contrainte un tract appelant le gouvernement à retirer la loi travail ».

Hormis l’Humanité, tous les journaux ont refusé de publier cette tribune.

Comme justification, Didier Lourdez, secrétaire général du syndicat du livre CGT, répond ce qui suit, drapé de certitudes : «La liberté de la presse et la démocratie doivent se faire dans les deux sens», (…) C’est nous qui sommes pris en otages par le gouvernement qui veut appliquer une loi».

Drôle de conception de la liberté de la presse.

 

Et si Panama taillait en pièces le secret professionnel de l’avocat?

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L’information surprend: on apprend ce jour que le Cabinet d’avocats panaméen Mossack Fonseca aurait été la victime d’un piratage opéré au moyen de serveurs sis à l’étranger et non d’un fuite interne, comme on aurait initialement pu le penser. La temporalité pose question car le piratage supposé, dont on relèvera qu’il est plutôt massif puisqu’il concerne 2.6 terabytes (soit l’équivalent de plus de 11 millions de fichiers), a forcément eu lieu dans la continuité puisque les derniers documents datent de 2016. Cela laisse supposer un accès continu ou, à tout le moins, des intrusions informatiques répétées. Avec ou sans complicité interne, ce qui est difficile à établir à ce jour.

Sans préjuger des intérêts des uns et des autres, on notera que l’informatisation totale des documents entraîne une vulnérabilité sans précédent des données personnelles et de données personnelles sensibles. Si, sur le plan de la communication de crise, on peut naturellement douter de l’opportunité de la prise de position de Mossack Fonseca, qui pousse des cris d’orfraie et vilipende ce qu’elle considère comme une atteinte inadmissible à la vie privée, il reste que cette attaque sans précédent contre un Cabinet d’avocats est de nature à susciter une certaine inquiétude, et ce au-delà des frontières panaméennes.

L’opacité et le secret professionnel de l’avocat sont des notions que beaucoup confondent mais qui ne recouvrent pas les mêmes réalités. Veillons à ce que le second ne soit pas entraîné mécaniquement dans des mises au pilori qui seraient contraires aux intérêts d’une société démocratique qui repose, notamment, sur la confidentialité des échanges entre le client et son avocat.