Plasticité cérébrale : pour qui, quand, quoi, comment ?

Cérébrolésée à l’âge de 17 ans, j’ai dû réapprendre tous les gestes du quotidien. On dit que j’avais la chance d’être jeune et que mon potentiel de récupération était grand, ne tenant pas compte d’autres paramètres, comme celui de la motivation. Pourquoi ? Sans en être certaine (c’est l’interprétation que j’en fait, n’étant pas médecin), les capacités d’apprentissage sont grandes ; on se construit. Les leçons apprises sont ensuite stockées toute la vie. Quand on les perd par accident ou maladie, il y a trois options : les apprendre à nouveau, développer des facultés différentes ou un mélange des deux. Pourquoi attendre l’incident alors qu’il est possible de se développer et d’apprendre à tout âge et à tout moment ?

J’aimerais vous parler de mon récent accident. J’étais à vélo, une voiture m’a percutée. Avant d’aller plus loin, j’insiste sur le port du casque, acte qui m’a sauvé la vie. Et le renforcement des cervicales (en physiothérapie) m’a potentiellement sauvé d’une tétraplégie. Mais mon épaule gauche a été blessée. Pas de bol, bien que cela reste anecdotique. C’est mon côté droit qui a été le plus touché lors de mon accident en 2008 (tétraplégie partielle). Comment assurer toutes les activités du quotidien d’une seule main, avec le membre qui fonctionne le moins bien ? N’oublions pas que ces difficultés de coordination et de dextérité sont habituellement compensées par l’autre côté, momentanément blessé. Surgit une opportunité : développer le plus “mauvais” !

Première victoire : enfiler une chaussette de la main droite. Ensuite, il fallait s’habiller d’une seule main, se laver, cuisiner. Mission accomplie. Ma maman m’a aidé à faire les tâches ménagères qui me faisaient mal, même à une main. Certes, je me suis vite adaptée. Mon bras le plus lourdement handicapé a été très sollicité. Figurez-vous qu’il a évolué très vite ! Une semaine après le récent accident, les scores des exercices de précision et de vitesse pour l’entraînement de la perception de mon environnement sollicitant aussi la motricité fine (neurovision), étaient proche de ceux du mois de mai dernier, à deux mains. Nous sommes plus de 14 ans après l’accident qui m’a causé ces difficultés et il est toujours possible d’évoluer.

D’habitude, je dois solliciter mon côté « faible » régulièrement pour le garder à niveau. Mais là, le sur-solliciter a eu un effet inattendu : je tremble moins et je contrôle désormais mieux mes mouvements. Que ce soit en prenant de la monnaie (plus rapide, plus précis), en me déplaçant avec une tasse pleine ou en tapant sur le clavier de l’ordinateur à une main.

Puis-je maintenir ce rythme de récupération toute la vie ? Oui et non. Il faut choisir les aptitudes prioritaires. Tout faire tout le temps serait une charge trop conséquente. En m’adaptant à mon état de santé et mes possibilités du moment (l’usage de tout mon corps ou non ; il  a toujours une opportunité), cela me permet de gagner du temps sur l’avenir, au niveau des facultés possibles, n’ayant aucune certitude de l’évolution. Une chose est sûre : il me faut continuer à travailler tous ces gestes. Possible ? Ma recommandation est de le faire encore et encore, peu importe les circonstances. Ces dernières ne peuvent que stimuler la progression ou éviter d’oublier certaines capacités avec le temps. Conclusion : on peut apprendre à tout âge, à tout moment.

Le constat lié à mes accidents (celui de 2008 et le plus récent) et à mon handicap ayant été fait auparavant, la reprise du vélo en partie à une main m’a montré à nouveau que la plasticité cérébrale n’est pas un mythe. Vivant depuis deux semaines avec un seul bras réellement utile, cela m’a permis de le développer davantage. Au début de l’année, il était impensable d’imaginer tenir le guidon seulement de la main droite. Cela aurait pu provoquer une chute. Bizarrement, je me sentais prête à l’essayer à nouveau (en cas de doute, je n’aurais évidemment pas persévéré). Je conduisais mon vélo d’une main durant la majeure partie de l’entraînement, ayant testé, en cas d’urgence, mes réflexes du bras opposé auparavant. Cela m’a poussé à travailler différemment : l’effort ressenti était plus intense pour une puissance identique. Je l’ai ressenti aux jambes, surtout. Ces séances étaient intéressantes, me poussant à développer des aptitudes complémentaires et de poursuivre ma progression.

L’adaptation à ce mode de conduite a été rapide. J’appelle cela de la flexibilité d’esprit. Il s’agit de rester ouverte au changement, d’être créative pour trouver des solutions et développer la capacité à s’adapter rapidement. Idem dans tous les domaines. La vie, qui peut être compliquée et remplie d’inconnues, ne sera plus qu’une joie. Les périodes difficiles sont désormais transformées en quelque chose d’utile. La satisfaction est ressentie et « ces » passages obligatoires sont mieux vécus. Les victoires ne sont qu’encore plus savourées. Vous avez tout à y gagner !

Toujours un peu plus, un peu plus loin, toujours avec l’espoir d’y arriver… Le Mont Salève en tricycle !

Nous sommes le dimanche 9 octobre 2022, il  a une semaine. C’est le grand jour : la Croisette! Je doute. Des idées contradictoires traversent mon esprit. Vais-je y arriver ? J’y pense depuis plusieurs jours. Même depuis plusieurs semaines. Cela me démange depuis une semaine ; l’excitation d’y arriver m’envahi après avoir réussi les autres montées. J’y suis surtout bien préparée et accompagnée ; cela me rassure.

Au-delà de la compétition

Au début de la saison, symboliquement, je voulais monter au Salève par n’importe quelle voie. Ceux qui me connaissent un peu savent que j’aime les défis. Ils font tout simplement partie de ma vie. Peut-on dire qu’ils me permettent même de rester en vie ? D’une certaine manière, oui. Mon handicap évolue dans le bon sens plutôt que l’inverse. Un bienfait à tout point de vue. Jusqu’où aller ? Toujours un peu plus, un peu plus loin, toujours avec l’espoir de le relever et en s’étant bien préparé. Je sais, expérience faite, qu’il est parfois nécessaire de faire demi-tour. J’appréhendais le mur devant lequel j’allais me trouver de cette manière. Mais je venais de loin. Il y a encore six mois, je considérais une sortie de 50km difficile. Sur un terrain plat. Depuis, j’ai progressé. Je m’en suis donné les moyens surtout. Les expériences en athlétisme plus mes succès aux compétitions cyclistes, cumulées aux conditions d’extrême chaleur m’ont permis d’être prête à affronter ce défi : la montagne ne me semblait plus insurmontable. En plus, la période de l’année est idéale pour gagner de la force, de la puissance… Cela m’encourageait davantage.

Un entraînement différent

Ayant fini ma saison en beauté, le jeu a commencé ! La couronner par la Croisette ? Hors de question de passer de côté ! On m’en parlait beaucoup depuis plusieurs jours. J’ai commencé par le tour du Salève en juillet, puis à la rentrée, histoire de me remettre d’aplomb suite à mon coup de chaleur sur une course au mois d’août au Québec. Puis, choisissant de grimper par les autres côtés, la difficulté a augmenté progressivement. Mon compagnon, rencontré sur une course cycliste, savait comment s’y prendre. Il a su me mettre en confiance, certain des bienfaits sportifs que cela allait m’apporter, le but étant « d’écraser » mes adversaires la saison prochaine. 

Par pallier

Premier Salève. Ne sachant pas combien de temps je mettrai pour récupérer, il fallait m’assurer d’en avoir assez pour augmenter la difficulté , avant qu’il fasse trop froid. On oublie la montée par Cruseilles. En plus, on m’a dit qu’il doit faire beau, la montée étant plus longue, pour profiter des paysages. Autant commencer par la Muraz : on empreinte le même chemin que pour faire le tour de cette montagne. On bifurque à droite, à mi-chemin.  La montée (l’inclinaison) est semblable aux courses de montagne que j’avais déjà fait. Pas de problème. Mais l’ascension est plus longue. Je suis contente d’arriver en haut pour la première fois. Par quel chemin redescendre ? La Croisette ? Trop raide ! Monnetier ? Je suis d’accord d’essayer. Je suis contente de l’avoir fait. Mais j’ai envie d’aller plus loin.

Autres séances d’entraînement. Deux semaines plus tard, il est temps d’affronter une différente montée : nous passons par Monnetier et redescendons par la Croisette. Juste pour voir de quoi ça à l’air. Pour tester. Pour progressivement augmenter la résistance à l’allée et la vitesse plus la technique des virages en descente. Ça, c’est fait. Je maîtrise de mieux en mieux mon trois-roues.

C’est sérieux !

Troisième fois. Il me fallait tenter le plus dur. Histoire de faire le point de mes capacités physiques. Mentales aussi. Dès la première fois, on m’en a largement félicité. Bien que d’autres cyclistes m’aient souvent parlé de ce « mur » depuis. Possible pour moi, avec mon handicap et mon poids lourd à la fois ? Ayant des difficultés de coordination, je ne devais surtout pas caler. Je devais garder le rythme dans les jambes autant que possible pour qu’elles continuent à fonctionner. Mon tricycle me permet de me rééquilibrer mais, paradoxalement, il ne penche pas. Compliqué sur des routes en devers ! Sans oublier le poids de 15 kilogrammes dans les jambes… Le double d’un vélo de course… C’est donc une double inégalité par rapport aux autres non ? Raison de plus de le faire, pour moi. Je me lance…

Le jour « J » ; l’instant « T »

Mon ami est venu me chercher. Pour m’assurer d’être suffisamment échauffée, j’ai déjà fait vingt minutes de « hometrainer ». Je prends une grande respiration. Le regarde. L’espoir me gagne. Départ de chez moi en direction de la douane de la Croix-de-Rozon où nous arrivons 15 minutes plus tard. Nous croisons la route principale française. L’ascension commence. Entre 5 et 6 pour cent. Les premiers kilomètres se passent bien. Arrivés au Coin, le défi commence vraiment. Devant plusieurs kilomètres à 12,5% de pente, je ne me demande plus si j’allais arriver ou non. J’y étais. Dans ma tête, c’était clair que j’allais le faire. Ne sachant pas à quoi m’attendre vraiment, je gère mon effort en me basant sur la puissance que j’étais capable de maintenir pendant une heure (200 watts). Régulière, ça grimpe. Les jambes sont là. Le dos, par contre, commence à tirer. Les tensions étant supportables, je me dis que je n’ai plus aucune échéance importante qui approche et que j’aurai ainsi le temps pour récupérer. Une bonne excuse pour tromper mon esprit et passer par-dessus cette gêne. Je savais identifier jusqu’à quel stade je pourrai la tolérer. Un peu plus tard, mon ami me lance : « tu arrives même à me parler, on dirait que tu l’as déjà fait » ! Non, je n’allais pas l’essayer en secret, sans lui.  Mon but n’était pas d’arriver « cramée ». Mais simplement d’arriver en haut. Chose faite ! Une explosion de joie en pensant déjà à la suite… Mais il était important de savourer l’instant. Grâce à beaucoup d’abnégation et un accompagnement hors pair, j’y suis arrivée ! Grimper ce mur me semblait impossible il y a peu. Et pourtant… Ne jamais dire jamais… #ToutEstPossible ! Une photo sur les réseaux sociaux. Nombreuses sont les félicitations. Cela m’encourage, me stimule, me donne envie de continuer l’aventure du cyclisme #Paris2024.

Apprendre d’hier, c’est réussir aujourd’hui

Pourquoi ? Et pourquoi pas ? Bosser, c’est la condition initiale pour connaître le succès. Pour savourer le plaisir d’en avoir. Pour créer une sorte d’addiction aux défis pour le vivre à nouveau. Mais il y a bien plus d’éléments.

Retenir les leçons

Après avoir évalué mon expérience d’athlète (lire le livre « Tout est possible, d’une situation à l’autre », Slatkine) puis avoir fait le bilan après ma carrière de sprinteuse, il a fallu me préoccuper des leçons à retenir. Ajoutées à quelques autres changements, elles sont en grande partie responsables de mes débuts fulgurants en para-cyclisme. Pourtant… La compétition n’a jamais été aussi simple. Aussi agréable. Mon objectif principal est d’éprouver du plaisir. Est-ce le secret ? En sport, on parle de « se faire plaisir ». Nuance ! J’ai décidé de lever le voile qui recouvre mon parcours en 5 points à la fois tous liés :

  1. Des qualités intrinsèques

Vous pouvez apprendre des gestes comme vos cours de math, à force de répétition. Toutefois, vous préférez les langues aux branches scientifiques comme c’est possible d’être plus doué pour la vitesse que l’endurance. Votre talent doit-il se révéler naturellement ? Les activités qui correspondent le plus à vos « talents innés » vous coûteront moins chers en énergie, en temps et potentiellement en argent. Elles sont accessibles plus rapidement et plus facilement. Cela rime avec plus d’instants dans lesquels on se sent bien. Donc avec plus de plaisir aussi. Pourquoi alors se rendre la vie plus difficile de ce qu’elle est ?

J’en suis à ma troisième carrière sportive. L’équitation m’a mise en contact avec le sport d’élite. J’avais du talent, mais mon adolescence était ma plus grande barrière ; je peinais parfois à rester focalisée sur mes priorités, bien que j’aie appris à gérer ma carrière de A à Z. Ne sachant pas courir au départ, l’athlétisme était compliqué jusqu’à l’arrivée mais m’a permis de me forger, de développer d’autres capacités, de m’adapter et de trouver des solutions lors de chaque défi. Bien que j’étais passionnée, j’ai fait face à des difficultés qui ont touché ma santé. En cyclisme, je peux m’exprimer (aller au bout de mes forces) tout en ayant le sentiment d’être moins limitée et plus rarement blessée. Bien qu’en sport d’élite, les blessures et les chutes font parties du jeu. Conclusion : mes premières carrières ont certainement contribué aux succès (et à tout le plaisir) que je connais aujourd’hui (double championne d’Europe sur route et victoire de la Coupe du monde 2022).

  1. Bilan entre risques et bénéfices

« Tu as une carte à jouer ». Lorsque l’entraîneur national me l’a dit, j’ai réfléchi. Différemment. Avant de me lancer. Pourquoi ne me suis-je jamais sentie en insécurité à vélo ? Mon handicap joue-t-il un rôle ? Les risques ? Je ne savais pas si j’avais une grande marge de progression à l’avenir dans cette discipline mais mes difficultés actuelles étaient minimisées (mon handicap se fait moins ressentir ce qui est plus agréable). Peu importe, en diminuant les difficultés au départ, l’écart avec les meilleurs est déjà réduit. La quantité de risques aussi. Mes difficultés d’équilibre et de coordination sont minimisées, ayant cinq points d’appuis (les mains, la selle, les pieds clipsées), je me sens plus en sécurité : un avantage important. Néanmoins, j’ai été confrontée à d’autres adversités que je n’avais pas envisagées. Un coup de chaleur m’obligeant à renoncer aux championnats du monde. Un plan d’action sera mis en place et ce risque est à l’avenir minimisé.

  1. L’expérience permet un recul important

Troisième carrière. Bien que reprendre le sport d’élite n’était pas dans mes plans, cette opportunité s’est profilée. Je ne regrette pas de l’avoir saisie. Loin de là ! Cela m’a permis d’être championne d’Europe en mai… Et d’être sélectionnée aux championnats du monde (du 11 au 14 août) ! Le premier secret est là : ayant l’expérience de deux carrières précédentes (équitation et athlétisme), ayant vécu des victoires, des difficultés, ayant dû reconnaître mes limites l’année passée (mettre fin à ma carrière de sprinteuse pour des raisons de santé), je n’ai plus envie d’être confronté à un stress permanent. Celui que mettent les Fédérations, la pression vis-à-vis des acteurs économiques, des succès attendus… celui que l’on ressent lorsqu’une autre personne aimerait décider pour moi (et mon coach personnel) ce qu’il faut faire. Tout cela, c’est du passé. Je sais ce qu’il faut pour y arriver. J’écoute tous les conseils, je les trie et je choisis ceux que j’applique : tout est entre mes mains et celles de mon coach. Pourtant, il faut jongler avec différents acteurs et décideurs. Autant m’appuyer sur mes expériences passées pour jongler avec les enjeux.

  1. L’entourage humain

C’est parti. Avec mon entourage. Ensemble. Seule, j’aurais perdu d’avance. Je dis ce que je fais, mais surtout, je fais ce que je dis. La confiance, probablement motivée par un mélange entre mon attitude, mon honnêteté, la reconnaissance que j’accorde et les chances de réussites, n’a qu’augmentée. La preuve ? Mon équipe médico-sportive, déjà sur pied, m’a suivi instantanément. Des sponsors aussi, un mélange d’anciens et de nouveaux. Néanmoins, lors de mes carrières passées, c’était différent. Moins accessible pour moi ? Moins de visibilité ? Moins de cohérence dans mon environnement ? Lequel ? Avant, j’ai vécu le divorce compliqué de mes parents, l’accident de ma maman… J’évolue actuellement dans un environnement sain et compétent. L’impact est grand.

  1. Projets

Passionnée par la vie tout court, il est impératif de mettre des priorités. Sport en premier. Le reste après. Je décide moi-même de ma destinée. Pour cela, l’équilibre de vie est primordial. Celui entre entraînement, nutrition et repos. Mais aussi entre sport et autres activités. Le tout doit être balancé avec la vie sociale, notamment (je n’en parle pas dans ma situation, mais ce paramètre doit être prit en considération). Aujourd’hui, plus personne ne peut décider ce que je vais faire ou non. Je gère ma carrière moi-même. Mes investisseurs (les sponsors). La communication. Tout. Ayant ces compétences, les ayant aussi vécues auprès de ceux qui m’ont aidé par le passé et appréciant ces tâches, cela me permet d’agir, de trier mes activités, de faire face aux enjeux et de les comprendre. Exemple. J’ai décidé de poursuivre ma passion d’aider les autres, ma mission d’œuvrer pour les autres, en m’engageant en politique. Risque pris, risque assumé : je me dois d’être transparente sur cet enjeu dès le premier rendez-vous (possible impact pour un potentiel sponsor). Si le partenaire concerné veut me soutenir et n’est pas d’accord sur cet engagement, plusieurs possibilités s’offrent à nous : soit il renonce au soutien (démarche maladroite), soit je renonce à la politique (à contre-cœur donc mauvais pour mon moral), soit nous cherchons une solution ensemble (la meilleure option !) Mais il n’a pas été décidé pour moi ce que je dois faire ou pas. J’ai pu faire des choix et nous avons trouvé un terrain d’entente pour que je puisse accomplir ce qui me fait vibrer. Et avancer.

L’avenir, c’est le plaisir

Tous les éléments semblent alignés pour performer. Ou presque, devant contrôler ma volonté, ne devant pas dépasser ma sécurité. Lorsque la pression prend le dessus, il est nécessaire de me rappeler « pourquoi » j’ai commencé le cyclisme : pour avoir du plaisir ! L’équilibre d’aujourd’hui n’étant pas forcément identique à celui de demain, il faut rester prêt à s’adapter en permanence aux changements que son environnement impose. A se remettre en question lorsqu’ils surviennent. A en tirer des leçons et les mettre en application dans tous les domaines, comme je l’expliquais au début de cet article. Ecouter et suivre ses envies est important aussi. Cela demande parfois à trouver des compromis. Tout ça, pour continuer sereinement. Dès que vous l’avez compris, vous pouvez sourire à la vie.

Photo: Antonio Gambuzza

Réussir: oui, mais pourquoi?

Volontairement, je ne parle pas de « comment » gagner. Ni de la volonté de gagner. C’est plus profond. Qu’est-ce qui fait la différence entre celui qui accumule les titres et le sportif amateur ? Dans l’entreprise, ce sera assimilé aux collaborateurs et à celui qui fait la différence, qui fait du chiffre, au leader.

La focale au bon endroit

Le sportif amateur est centré sur son résultat, sur son chrono, sur le nombre de personnes vaincues sans oublier le plaisir qu’il prendra lors d’une course. On le voit par leurs réseaux sociaux : cela leur permet de se démarquer socialement, qu’on veuille l’entendre ou non ; il est toujours bon de recevoir des félicitations ou de se sentir soutenu.

Paradoxalement, le sportif d’élite (c’est mon cas) a d’autres priorités que bien performer ou non, bien que les enjeux soient parfois grands (financièrement – primes, économiquement – sponsors, socialement – implication de son équipe sportive, psychologiquement – les émotions et sportivement – critères de sélection, entre autres). Je ne nie pas les bénéfices du sportif amateur ; cela n’est qu’amplifié dans ma situation. Or, l’essentiel n’est pas là : pour performer, cela ne suffit pas. Loin de là ! Avez-vous déjà connu quelqu’un qui, en entreprise, fait exploser les ventes, alors que le produit qu’il propose ne fait pas – ou peu – de sens pour lui ? Bonne chance ! En sport, c’est pareil. Être passionné est indispensable, mais ne suffit pas. Certes : c’est le premier prérequis. Vivre sa discipline le jour, la nuit, la respirer, sur le terrain, pendant les exercices, la dévorer, dans l’assiette, mais aussi chaque élément qui la concerne.

L’état d’esprit gagnant

Pourquoi l’entreprise sollicite-t-elle des sportifs ? Parce que nous avons des capacités de gestion, de planification, une pensée stratégique dépendant de notre discipline, une assiduité et une discipline d’enfer. En plus de tout cela, nous avons appris à gérer la pression, plein d’enjeux de domaines variés, la pression, à parler aux médias lors de victoires mais aussi de déceptions, à gérer la frustration. Toutes ces qualités tant recherchées.

Evoquant souvent ces sujets lors de mes conférences en entreprises, je remarque qu’elles pourraient augmenter davantage leurs chiffres grâce à la perspective d’évolution mentale des collaborateurs. Pourquoi l’intérêt n’est-il pas encore affirmé ? La psychologie du sport tout comme la préparation mentale doivent encore plus être démystifiée. On le sait : on attend le moment d’être confronté à une problématique pour y recourir. Par un suivi régulier, l’équilibre est plus facile à maintenir et une difficulté plus facile à surmonter.

L’équipe : mes résultats leurs appartiennent

Être bien dans sa peau permet de le rayonner auprès d’autres. C’est aussi un prérequis pour être un meneur, un « leader » comme on le dit en anglais. Il est préoccupé de prendre soin des autres (« care »). Puis, de les défier (« dare »). En commençant par sortir soi-même de sa zone de confort.

Tout sportif aimerait être suivi. Être intéressant pour un sponsor peut aussi signifier avoir une certaine notoriété. L’apprentissage des trois éléments cités ci-dessus lui est indispensable (ce qu’il pourra apporter à l’entreprise le jour de sa reconversion).

A ce stade, une équipe pourra être menée. La mienne est composées de nombreuses personnes et de fonctions différentes, des spécialistes médico-sportifs aux sponsors. Tous jouent un rôle important ! Voir décisif. Une reconnaissance largement méritée. Grâce à leur engagement, ma réussite (la pointe de l’iceberg) est leur succès, étant aux sources du projet. Une récompense pour chacun d’eux.

En partant de soi vers les autres, je tenais à partager ces quelques éléments que l’on pourrait approfondir davantage. La prochaine interrogation : pourquoi est-ce que je parviens, pour la première fois de ma carrière, à décrocher des titres internationaux dont j’ai toujours – ou justement pas – rêvé ?

 

Plus d’informations: mon livre “Tout est possible, d’une situation à l’autre”, éditions Slatkine

Photo: Journée des entreprises 2021, Plan-les-Ouates

Une autre chance, oui, mais pourquoi pas 

“C’est reparti pour un tour”, comme l’a évoqué Léman Bleu. Connotation négative ? Pourquoi encore croire en moi ? Comment considérer l’échec ? Ne faut-il pas mieux retirer une leçon de chaque expérience pour mieux rebondir ?

Reprendre la compétition n’était pas dans mes plans. Un tour de plus ? Après l’équitation et l’athlétisme, c’est en cyclisme que je m’épanouis.

Pourquoi un troisième sport ? Et pourquoi pas…

Jamais deux sans trois, dit-on. Retirer de chaque situation passée un apprentissage permet de s’adapter et implique parfois de devoir changer. La vie est remplie d’opportunités. Étant prête à en embrasser (une), elles se sont présentées. Certaines peuvent être saisies. D’autres doivent être laissées passées. A vous de choisir !

Mais avant cela, il faut les susciter : nos actions et les graines semées par le passé, parfois durant des années, fleurissent tôt ou tard. Il vaut mieux être prêt à les apercevoir.

Le sens de la (ma) vie

Qu’est-ce que j’aime le plus ? Aider. Comment la rendre utile et la cultiver ? Par l’exemplarité. Inspirer. Œuvrer pour la société. Par quels moyens ? Le sport, les conférences, l’écriture, les associations, la politique. Mes activités s’imbriquent les unes dans les autres.

Le cyclisme me permet de me sentir (plus) en sécurité (mon trois-roues est plus large et adapté à mon handicap) et ma relation au risque a évolué : bien que l’incident reste imprévisible peu importe le contexte et l’instant, j’ai conscience des conséquences possiblement irréversibles. Mais je n’ai surtout pas envie de finir ma vie sans m’être épanouie.

Une quête permanente de la perfection ?

On me pose parfois la question. Tout est possible, dans un sens comme dans l’autre : cette philosophie est applicable dans tous les domaines et je l’explique davantage dans mon dernier ouvrage. Sans même viser l’excellence, mon instinct m’y guide. La survie ayant longtemps été mon quotidien, chaque avancée m’a permis d’être plus motivée, d’être créative et de trouver des solutions. J’en ai été félicité. Situation agréable. Pourquoi m’arrêter? Riche d’un passé lourd, j’ai du plaisir à repousser “des” limites sans franchir les miennes. L’adversité signifie-t-elle que nous y sommes arrivés ? Pour moi, la limite est la santé physique, bien-sûr, qu’il faut écouter, mais aussi mentale, pour éviter de sombrer et surtout, pour être heureuse. N’est-ce pas de la performance ? En soi ?

La suite des événements

J’ai une chance inouïe de concourir à nouveau. La face cachée de ma vie publique est composée de nombreux éléments que j’ai décris dans mon dernier livre (Tout est possible, d’une situation à l’autre, Slatkine) : tout ça me permet, aujourd’hui, d’être, pour la première fois de ma vie, à la tête du classement de la Coupe du Monde de para-cyclisme (2022) ! Cette place, je la défendrai au cet été !

Plus de liberté et d’autonomie, ça vous dit ?

En situation de handicap, âgé ou blessé, on est dépendant de quelqu’un d’autre, d’une canne ou d’une chaise roulante. Notre « mobilité » au sens large est remise en question. Comment notre liberté peut-elle être donc être assurée ? Celle-ci est un droit fondamental. Selon ma conception, chacun d’entre nous doit avoir la possibilité d’accéder facilement aux mêmes informations, notamment aux prestations de l’Etat et aux moultes initiatives privées, soit celles des associations. Mais comment les connaître sans l’avoir appris, avec un peu de chance, par son propre réseau ? Combler ces failles auxquelles les personnes susmentionnées sont exposées semble une évidence.

Problématique affirmée

Moi-même en situation de handicap, je rumine tout le temps pour trouver des solutions. Les idées provenant des discussions avec les autres et de mes propres expériences. Exemple : les toilettes (publiques) handicapées. Imaginez que cela m’a pris 12 ans pour savoir comment y accéder ! La problématique est la même dans tous les domaines et pour tous. De plus, “nous” avons tous des renseignements différents. Le bonus : on se complète ! Mais pas tout le monde peut prétendre accéder à des prestations par ce biais, évidemment !

Les statistiques démontrent qu’une grande partie de la population pourrait avoir l’utilité de la création d’un « guichet de l’autonomie » (1,7 millions de personnes en situation de handicap vivent en Suisse, soit presque un cinquième de la population ; 14’000 rentiers AI et 83’000 rentes AVS).

L’histoire récente à Genève

Un plan stratégique cantonal du handicap à 2030 a été lancé par le biais de consultations en 2021 et je n’ai aucun doute sur le travail acharné que cela représente pour le Département de la Cohésion Sociale.

La vision d’une meilleure inclusion est claire. Logiquement, l’on réalise la stratégie ensuite. Jusque-là, tout va bien. Lorsqu’on se penche sur les questions d’accessibilité, on n’est pas bon. Si un « guichet de l’autonomie » facilitant l’accès aux informations est créé, c’est une opportunité de rapidement améliorer la qualité de vie de nos concitoyens, en les orientant vers les services appropriés et en soutenant leur autonomie, en plus du Bureau d’information Social et des Centres d’actions sociales existantes dans des Communes. Espérons que ces dernières collaboreront toutes !

Pourquoi la motion ?

Après avoir discuté avec de nombreuses personnes et associations, cette opération semble appropriée et répond aux attentes : plusieurs représentants d’associations l’ont évoqué lors des consultations mentionnées précédemment. N’y a-t-il pas urgence de mettre en œuvre certaines actions dans l’attente de la mise en œuvre de ce plan stratégique ? Oui. Mais par où commencer ? L’idée est d’implémenter un service qui servira de socle solide pour les futurs développements.  Les choses doivent être exécutées dans le bon ordre afin de maximiser leur efficacité. Un bon référencement et ainsi mieux transférer les connaissances participera également à mettre en avant les prestations des associations qui font un travail d’enfer ! Cette motion permet de gagner passablement de temps en proposant des idées liées (et discutées) avec la Maison de l’autonomie.

Possibles voies de développements

Cela permettrait, évidemment, d’inclure toute évolution des prestations et des activités des associations. Mais pas seulement. L’offre ne rejoint pas toujours la demande en matière d’immobilier, entre autres. Ce guichet pourrait permettre de centraliser les habitations « adaptées » dans le Canton. Les personnes demandeuses sauront où chercher l’information. Les régies (et les Communes dans certains cas) auront plus de facilité à attribuer ces logements. Le défi à relever est là : la communication du Canton et des Communes ainsi que les secteurs privé (les associations et les entreprises) et public (l’Etat).

Imaginons une avancée considérable en termes d’emploi : si les entreprises étaient amenées à créer des postes pour des personnes concernées par cette motion, l’annonce de ces postes à travers un organisme unique faciliterait la tâche des entreprises à trouver des candidats (si ce n’est pas le cas, pourquoi est-ce qu’elles feraient des efforts ?)

Le social au PLR, est-ce une blague ?

Avoir une fibre sociale, ne signifie pas le fait d’être socialiste, comme le fait d’être libéral ne prédit pas un manque d’affinité sociale. Pourquoi est-ce que les thématiques sont liées à des étiquettes politiques et donc à des valeurs ? J’estime que ces dernières déterminent une vision, applicable dans tous les domaines.

Chaque parti peut (et devrait même) se pencher sur tous les domaines de la société. Considérant le nombre de personnes de tous les horizons, il est temps d’ouvrir le débat et d’interagir, tous ensemble, pour la meilleure qualité de vie possible des citoyens de notre Canton. Utopie ?

Ma vision est claire : rendre les citoyens les plus autonomes possibles ! Aider si le besoin est avéré ? Oui. Accompagner vers l’amélioration de la situation de chacun ? Oui. Pousser les citoyens à se réaliser ? Oui. Ma vision, idéalisée ici, permettrait, au plus de personnes possibles, de s’accomplir.

Ceci peut avoir un coût qui doit être analysé avec attention. Une stratégie de bonne facture permettra aux individus qui rencontrent des difficultés de gagner en autonomie et de rester indépendants, engendrant des économies.

La leçon

En cherchant les moyens qui demandent parfois beaucoup d’efforts, mon initiative démontre que l’on peut avoir un impact à tous les niveaux. Ceci est un encouragement de s’investir pour notre société. L’avantage du militantisme pour une cause est de bien connaître le terrain et d’avoir de nombreuses expériences : on est légitime ! Dès lors, partager ses idées et créer des liens est indispensable pour les faire fleurir. Persévérez !

Je remercie Monsieur Pierre Nicollier, député PLR (qui a déposé la motion 2813 le 10 janvier au Grand Conseil à Genève), pour notre collaboration et pour sa confiance.

 

Références :

Personnes handicapées | Office fédéral de la statistique (admin.ch)

RS 0.109 – Convention du 13 décembre 2006 relative aux droits des personnes handicapées (admin.ch)

Le bonheur, c’est pas la joie!

« En discutant, j’ai remarqué qu’on parlait de la même chose », lors d’une réunion amicale. Êtes-vous vraiment heureux ou simplement joyeux ? Vous n’êtes pas d’accord sur la manière dont je formule mes propos ? Comment l’expliquer ? Quelle différence ? Parle-t-on de psychologie ou de philosophie ? Comment expliquer plusieurs conceptions différentes ?

En considérant que ces termes peuvent être perçus de différentes manières, j’ai décidé de me mouiller pour tenter d’expliquer la mienne, sans pourtant trop m’appuyer sur quelconque théorie pour la formuler. Au fond, j’aimerai comprendre et expliquer ce sentiment profond de réalisation de moi-même à travers les défis que je décide de relever, ce que je vais approfondir dans différents articles.

Êtes-vous joyeux ? 

Commençons par une brève mention théorique : selon la définition du dictionnaire Le Robert, la joie est une émotion agréable et profonde, un sentiment exaltant ressenti par toute la conscience. En philosophie, il y a cette notion de “grande perfection”, de “la réalisation de soi d’un être humain”. Le Larousse mentionne aussi un sentiment de plénitude et que sa durée est limitée.

Sandrine Ray, aumônière du sport, m’a envoyé un courriel avec ses propos, n’étant pas en accord avec ces explications. Car, selon son expérience, si la joie est un sentiment que l’on peut ressentir de manière intrinsèque (par un esprit de gratitude, notamment), ce sentiment peut rester de manière illimitée, car nous pouvons toujours avoir quelque chose pour laquelle être reconnaissant.

Plusieurs choses m’interpellent :

  • Une émotion est un état affectif intense, caractérisé par des expressions physiologiques diverses. Un sentiment est la composante de l’émotion qui implique les fonctions cognitives de l’organisme (la manière d’apprécier est à l’origine d’une réaction immédiate ou d’une simple impression).
  • La joie est donc liée à une situation ou un événement, à quelque chose de « matériel ». La multiplication d’événements joyeux pourrait renouveler cette sensation d’une manière quasi permanente.

« J’ai ressenti une joie profonde (malgré la tristesse) lors du décès de ma maman, car il y avait en moi beaucoup de gratitude qu’elle soit en paix auprès de Dieu. Cette joie est restée en moi, malgré les circonstances négatives », témoigne Sandrine. Pour elle, être ou plutôt « rester dans la joie » repose sur le choix de poser son regard sur ce qui est bon pour soi et ce pour quoi nous pouvons être reconnaissant (au lieu de considérer davantage les circonstances négatives que nous vivons aujourd’hui à travers le monde, par exemple).

Ou êtes-vous heureux?

La définition du Larousse d’être heureux, c’est « celui qui est très satisfait, très content de ce qui lui advient ou de ce qui se produit en général ». Pour Sandrine, « être heureux dépend d’éléments extérieurs, alors que la joie n’en dépend pas forcément. Elle peut être vécue profondément et de manière intrinsèque ».

Je me suis alors rendue compte que nous parlions de la même chose en opposant les termes. Pour elle, le fait « d’être dans la joie » est le summum alors que, pour moi, ressentir de la joie favorise le bonheur. Ou le fait d’être joyeux le plus souvent possible aura un impact sur son bonheur, le fait d’être heureux.

Elle me renvoie sur un article s’intitulant « La joie : être heureux sans être soumis aux éléments extérieurs ». Possible ? Le fait de se sentir joyeux quand on n’est soumis à aucune contrainte paraît évident : c’est alors une émotion qui touche toutes les dimensions de notre être (corps, âme et esprit) et qui est liée à des facteurs intrinsèques.

En premier lieu, la joie se distingue plus facilement du plaisir : « la joie est plus profonde, plus vraie. Elle s’accompagne du sentiment d’être en phase, en plein accord avec notre être. Le plaisir nous fait du bien, il est essentiel mais il ne possède pas cette dimension universelle, véhiculée par la joie » (référence : https://www.rtbf.be/lapremiere/article/detail_la-joie-etre-heureux-sans-etre-soumis-aux-evenements-exterieurs?id=10179078). Jusque-là, nous sommes d’accord.

Mais pas en la conception du bonheur ! Elle considère le bonheur comme trop matérialiste, comme c’est trop souvent mentionné dans le langage courant : on pourrait même dire qu’il est lié à obsession pour le plaisir ou le succès et qui se nourrit de comparaison sociale. L’image du bonheur qui nous est propre dépendrait, souvent, d’un prescrit social et de la comparaison avec les autres.

Pour moi, le bonheur est un état d’âme, une finalité, comment on se sent le mieux. Je le définirai comme le plein épanouissement dans la vie malgré les défis auxquels nous pouvons être confrontés. Pour l’atteindre, je vis « dans la joie », quoi qu’il arrive.

Point commun

« La joie est liée à l’ouverture à la vie. Nous pouvons nous ouvrir à la joie même lorsque tout dans notre vie n’est pas tel que nous le souhaitons ». Être heureux faisant référence au bonheur, ne peut-on pas être simplement heureux ? Est-ce forcément lié à des moments précis de la vie ? Je me rends compte que, Sandrine et moi, parlions de la même chose. La différence de terminologie est probablement liée à la religion, à laquelle elle fait référence. Je regarde le concret, les notions de psychologie… En tant qu’aumônière, elle est certainement plus « religieuse » que moi ; elle pourrait aussi avoir reçu une éducation allant dans ce sens, ce qui jouerait aussi son petit rôle…

Quoi qu’il en soi, je finirais par définir cet « état » fortement positif et séducteur dans lequel on se trouve. Je le résumerais par dire « Vivre l’instant présent, quoi qu’il arrive, et le rendre le meilleur possible ». A propos de ce dernier point, on a toujours le choix comment faire face à telle ou telle situation. Peut-on donc avoir un impact sur sa joie ou son bonheur ?

La vie dans le temps

Regrettez-vous d’avoir un jour laisser le temps vous rattraper ? Avez-vous vu le temps défiler? En psychologie, le temps est étroitement lié à des émotions. La peur du temps : d’en perdre, de ne pas le rentabiliser, de se projeter dans l’inconnu ou encore d’être affecté par le passé. Ces notions sont rattachées à nos pensées. Leur répétition renforce vos croyances, parfois absurdes quand on les décortique. Hasard ?

Demain est incertain

Enfant, j’avais un plan : je voulais devenir chirurgienne du cœur, me marier, avoir des enfants.

Je n’ai jamais pris le temps de vivre pleinement, jusqu’à ce maudit jour de 2008.

Mon heure était-elle arrivée ?

L’inconcevable survient.

C’est l’accident. Il y a 13 ans.

Les minutes sont comptées.

Il fallait me sauver.

J’ai été opéré. Ma tête a été coupée.

Le temps, mon temps est suspendu.

Coma profond.

Le temps s’est arrêté.

Ces mois de temps mort m’ont épargnée d’une grande souffrance. La perte de mémoire m’a protégée.

Réapprendre tous les gestes les plus simples du quotidien m’a demandé passablement de temps. Pour surmonter un imprévu, il faut s’en laisser, à condition de l’utiliser à bon escient.

Redonnant du sens à ma vie, chaque progrès, aussi petit ou grand qu’il soit, était un tremplin. Bien que les médecins ne les voyaient pas toujours, je les considérais et les utilisaient comme auto-motivation. Pour me rétablir le plus vite possible. Pour optimiser le temps. Pouvez-vous en bénéficier ?

Tirer profit du temps

Les temps changent. Une nouvelle vie a commencé. Je n’ai jamais cherché à retrouver le temps que j’avais perdu. Ni à me projeter dans l’avenir, ce qui aurait été terriblement angoissant. Il me fallait vivre le moment présent.

Retournant à la compétition équestre, c’était le moment de me rapprocher de mon rêve d’enfant.  Certes, autrement. Ayant des difficultés motrices et visuelles, le handicap m’aura permis de me forger et d’expérimenter la vie différemment. Je l’ai utilisé comme un avantage et non comme un inconvénient.

Pas de temps à perdre. Suite aux Jeux paralympiques de Rio 2016, j’avais envie d’un nouveau défi : courir. Chaque chose à son temps. Durant trois ans, j’ai vécu plusieurs blessures. J’ai consacré ma vie à cette activité. En m’entraînant des heures infinies pour réaliser le temps souhaité, mon meilleur temps m’a permis d’arriver à un haut niveau.

Pour atteindre son objectif, on doit, souvent, passer par des nouvelles épreuves. J’ai toujours cru, sans jamais avoir aucune certitude de réussite, que j’y parviendrai avec le temps. On a toujours le choix : laisser le temps péniblement passer ou entreprendre et se donner la chance d’y arriver. Mais il y a aussi un risque : ne plus réussir à le renouveler, le temps n’étant pas une solution à tout.

Évoluer avec le temps

En mars dernier, j’ai chuté. Un jugement objectif du risque m’a poussé à prendre mes responsabilités et à m’arrêter. A mettre fin à ma carrière de sprint. Toujours à la recherche de nouveaux défis, en les relevant, j’ai une dose de satisfaction et de motivation supplémentaire à y gagner. Comment pourrais-je à l’avenir continuer ?

Engagée pour défendre différentes causes et intérêts, il était évident de choisir un milieu qui me permettrait de m’impliquer pour les personnes qui m’ont tant aidé. D’où mon récent engagement politique. Je sais que tout ne sera pas rose ; mais tout a un sens. Ne voulant pas inutilement laisser le temps passer, je souhaite le dédier à aider, inspirer, œuvrer pour la société.

Comment atteindre son objectif ? Essayer, c’est se donner la chance d’y arriver. Il faut du courage pour affronter l’inconnu. Cela nécessite beaucoup d’efforts et de détermination. Une perte de temps ? Non, on apprend. Ce faisant, vous en gagnerez même. Tirez une conclusion constructive de chaque expérience. Bien que ladite épreuve ait été difficile, vous ne serez plus déçu quand elle vous aura aidé une prochaine fois.

Vivre l’instant présent

Tout est possible, d’une situation à l’autre (titre de mon livre, éditions Slatkine). Ne laissez pas le temps filer ! Remettez-vous en question, prenez des décisions et vivez chaque seconde de la vie intensément.

 

Vidéo de ma conférence sur mes perceptions du Temps pour Forum 360, Neuchâtel.

Faire l’impasse sur les Jeux paralympiques : le bon et le mauvais côté

Après avoir renoncé aux Jeux, je me sens soulagée d’avoir considéré mon état de santé à sa juste hauteur, de ne pas avoir « tout » tenté jusqu’au bout. Quelles sont les conséquences évitées sur le long terme ?

Revenons en arrière. 2020 : les JO sont reportés. Pour quel impact sur les athlètes ? Est-il physique ? Mental ? Comment l’estimer pour ceux qui ont décidé de mettre fin à leur carrière après les Jeux ? Faut-il adapter ses plans ? Que signifie l’événement majeur de la planète tout court ? Quelles chances ratées et quelles autres opportunités ?

Je me voyais concourir à Tokyo un an plus tôt. Voyant toujours le positif au sein de chaque difficulté, c’était la chance d’encore mieux m’y préparer. Je faisais alors du sprint depuis deux ans. La marge de progression étant grande, une année supplémentaire semblait précieuse. Peut-être trop. En ai-je trop voulu ? Ai-je dépassé mes limites ? Suis-je parvenue à mon meilleur niveau pour courir le 100m (en 15 secondes) ? D’autres améliorations étaient-elles prévisibles sans mettre ma santé en danger ? Mon handicap (la spasticité de mes membres – des petits mouvements involontaires et incontrôlables) en a voulu autrement (chute en mars).

Pourtant, était-ce la peine de m’astreindre à des entraînements que je ne serais pas parvenue à réaliser dans leurs totalités ? De continuer à tout prix au risque de devoir affronter des grandes déceptions et de péjorer mon bien-être ? Bien évidemment que non.  Certes, renoncer à mon plus grand objectif puis vivre les Jeux à la télé n’est pas évident. Le pincement au cœur est présent, ma carrière sportive étant le synonyme d’un immense engagement, d’une rage de vaincre et de dépasser mes difficultés (liées au handicap) mais aussi d’avoir fait l’impasse sur ma vie privée durant des années. Est-ce un échec ? Je ne peux pas l’imaginer ainsi, considérant tout ce que le sport de haut niveau m’a apporté : l’entraînement sans relâche, les compétitions, gérer les défis de santé, la pression, et particulièrement les immenses progrès effectués et l’évolution positive de mes capacités physiques (malgré mon handicap) et mentales (l’état d’esprit).

S’adapter à tout changement important ne s’improvise pas. Ne pas participer à cette échéance de grande importance reste un crève-cœur, voyant les Jeux arriver et suivant intensément l’équipe de Suisse. C’est le synonyme de l’engagement que j’ai porté au sport d’élite durant plus de quinze ans. Il ne s’agit pas seulement d’une passion. Mais de toute une vie consacrée au sport. Cela n’a jamais été un sacrifice, pour moi. Mon moteur ? Les démarches que j’ai entreprises ont toujours été le fruit de mon impulsion et de ma volonté. Ça, je me l’étais promis.

Arrêter sans avoir un plan à la clef, est-ce la fin du monde ? Ayant tenu à maintenir une activité en dehors du sport m’a permis de ne pas me sentir dans l’insécurité. Ayant déjà vécu une (ou même plusieurs) reconversion(s), je n’ai jamais été aussi confiante avec l’idée permanente consistant à rebondir, différemment. J’ai prêté une grande importance à la formation, n’ignorant pas que le sport semi-professionnel s’arrêterait un jour. Concours de circonstances : d’autres aboutissements sont intervenus au bon moment. Concours de circonstances : mon nouveau livre « Tout est Possible, d’une situation à l’autre, éditions Slatkine » est sorti au même moment. Mon nouvel engagement : la politique. Sans oublier l’écriture via ce blog et les conférences. Tout cela m’a permis de relativiser, sans compter les dommages potentiels évités sur ma santé (les conséquences de la chute de mars s’atténuent : de moins en moins de vertiges et de maux de tête). De plus, ayant vécu un grave accident qui m’a laissé un handicap, je crois pouvoir dire que j’aimerais à tout prix sauver ma santé, mais aussi éviter de gommer les bénéfices de tous les efforts fournis ces dernières années.

Un abandon définitif ? Le sport a guidé ma vie (en partie). C’est lui qui m’a sauvé et qui m’a permis de retrouver la vie, durant les années suivant mon accident d’équitation en 2008, avant de devenir mon métier. Des prochains défis ? Ayant repris les entraînements dans le respect de mes capacités et de mon corps, je ne compte pas m’arrêter. Cependant, c’est la fin d’un chapitre (du sport professionnel) et le début d’un autre.

Quatre mois après ma fin de carrière en sprint, j’ai découvert une nouvelle vie. A commencer par le fait de me « laisser vivre » sans cadre aussi rigide ni rythmé d’entraînements aux séances de repos en passant par les soins. Mes relations sociales sont, elles aussi déjà largement étoffées (je rencontrais quasi seulement les personnes de mon cadre sportif ou mes audiences lors de conférences). Je n’ai jamais été aussi contente de rencontrer d’autres personnes, de m’inspirer et d’apprendre de leurs expériences pour la suite, mais aussi de connaître leurs préoccupations et les enjeux qu’ils rencontrent. Ne pouvant pas tout contrôler ni prévoir, je me réjouis de toutes les aventures que me réserve la vie. Je compte la « guider » par les valeurs qui sont les miennes.

Photo: Jess Hoffman

Un amour éternel pour Amanta

Une halte s’est imposée lors de mes vacances aux Pays-Bas. Je ne pouvais décemment pas ne pas rendre visite à ma fidèle jument Amanta qui m’a accompagnée aux Jeux Paralympiques de Rio 2016, le summum de ma carrière équestre.

Quand nous nous sommes quittés

Depuis que j’ai décidé de me reconversion de l’équitation à l’athlétisme en 2018, je n’ai jamais oublié Amanta. Je l’ai gardée le plus longtemps possible auprès de moi. Devant optimiser ma préparation pour le sprint, je n’ai que rarement pu la monter. Conséquence : les coûts étant (trop) élevés, j’ai été contrainte de m’en séparer, le cœur brisé.

La cousine de mon entraîneur de l’époque l’a reprise. Je n’aurais pas pu espérer mieux ! Son départ a eu lieu en mai 2020 dès l’ouverture des frontières pour les transporteurs professionnels (je le raconte dans mon nouveau livre “Tout est possible, d’une situation à l’autre”, éditions Slatkine). Depuis, le temps a passé. La régularité des compétitions d’athlétisme oblige, je n’ai jamais pu me libérer pour la retrouver. Aujourd’hui, j’ai enfin pu la revoir. Émotions.

Nous nous sommes retrouvés

Comme avec Zizz (le cheval avec lequel j’ai eu mon accident; je le raconte dans mon premier livre), les retrouvailles m’ont procuré une immense sensation de bonheur et d’amour. C’était presque comme hier, sauf que dans son quotidien, les habitudes d’Amanta ont changé. A commencer par celles imposées par ses nouveaux propriétaires touchant l’affection qu’ils lui portent. Celles ayant trait aussi au lieu dans lequel elle vit désormais, très adapté.

Cependant, je parle toujours de “ma” jument. J’accepte qu’elle ne m’appartient plus. Je la considère toujours comme un être précieux, Amanta faisant toujours partie de ma vie malgré l’éloignement, et pour toujours. Je suis ravie qu’elle soit entourée par des personnes qui l’aiment et qu’Amanta peut rendre heureuses.

Une nouvelle fin ?

Le moment tant redouté est (trop vite) arrivée. Après avoir longuement échangé avec les membres de “sa” nouvelle famille (on ne s’était jusque-là jamais rencontré, covid oblige), l’heure de se dire au revoir est arrivée. Moment douloureux, j’ai pleuré, mais en même temps, dans ma serre intérieure, je me suis dit qu’Amanta était heureuse là où elle était, dans cette famille qui l’était aussi, à son contact.

Que des souvenirs

Mes émotions étaient naturellement liées à des épisodes vécus par le passé. Revoir Amanta chérie m’a donné une lueur d’espoir et l’envie de renouer quelques instants avec des expériences fortes que nous avons traversées, englobant quelques déboires mais aussi des nombreuses victoires. Faits marquants qui jamais ne s’effaceront. Signe qu’elles m’ont marquées.

Que puis-je en retirer ?

Mon cheval m’a mis sur le droit chemin : en plus d’être mon meilleur ami et mon partenaire de sport, depuis mon accident, il a été un excellent psychologue et médecin. Il m’a rendu autonome et je me suis envolée.

J’ai – encore une fois – réalisé à quel point le passé a eu un impact sur la suite de ma vie : il m’a forgé, transmis des qualités humaines qui m’ont propulsé vers de nouveaux défis.