Parlement européen : l’absurdité des travaux du bâtiment de Bruxelles

500 millions d’euros. C’est le montant estimé pour les travaux nécessaires à l’assainissement du siège du Parlement à Bruxelles, révèle le site spécialisé Politico.eu. Ce bâtiment vieux d’à peine vingt-cinq ans menace déjà de s’effondrer et ne respecte plus les normes de sécurité. A tel point que l’idée fait son chemin de le détruire complètement afin de construire un nouveau complexe. Ce projet est d’autant plus absurde que le siège principal du Parlement européen se trouve à Strasbourg, lieu où se déroulent déjà toutes les sessions de l’organe législatif. Ne serait-ce pas plutôt l’occasion rêvée d’établir la ville française comme siège unique ?

Cette idée n’est pas nouvelle et est soutenue par un certain nombre de députés européens, à l’instar de la française Anne Sander (PPE) ou de l’allemand Arne Gericke (MdEP). Malheureusement sans grand soutien de leurs pairs jusqu’à présent. Pire, ces derniers ont voté le 15 février dernier en faveur de la résolution de l’ancien chef du gouvernement belge, Guy Verhofstadt, qui vise à fixer un siège unique – vraisemblablement à Bruxelles.

L’annonce des coûts exorbitants pour le bâtiment Paul Henri Spaak doit pouvoir être le signal d’un changement majeur. Alors qu’une étude de 2011 montre que les déplacements mensuels à Strasbourg engendrent une facture de près de 200 millions d’euros par an, ainsi qu’une empreinte carbone de 18 884 tonnes de Co2, l’installation à Strasbourg économiserait à la fois ces frais et ceux des travaux à Bruxelles. De plus, le frein actuel à la mise en place d’un siège unique, à savoir la modification des traités, deviendra caduc ces prochains mois,le Brexit appelant au renouvellement des textes officiels.

Cependant, la solution strasbourgeoise ne semble absolument pas être en tête de liste des priorités du Parlement européen. Réunis lundi à Strasbourg, le président et les vice-présidents ont chargé le secrétaire général Klaus Welle d’envisager « à un stade ultérieur », « toutes les options potentielles soumises à discussion », révèle la Radio Télévision Belge Francophone (RTBF), celles-ci incluant le statu quo, la rénovation et la reconstruction. En attendant que l’avenir du bâtiment soit arrêté, M. Welle devra aussi « prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer la sécurité du bâtiment et du personnel ». Autant dire que l’idée strasbourgeoise peine à progresser.

Le nouveau président français Emmanuel Macron a fait de sa vision proeuropéenne le leitmotiv de sa campagne durant laquelle il avait même soutenu publiquement le siège alsacien. Il est temps qu’il confirme son attachement à la ville la plus européenne de France et son souhait de voir son pays rester un pôle important de cette Union qui lui est si chère.

«A Lugano, j’ai appris ce que sont les valeurs européennes»

Italo-américaine et Suissesse, née au Tessin, Elly Schlein est une députée italienne au Parlement européen. Lors sa venue en Suisse le 29 avril dernier, elle a évoqué la crise actuelle que traverse l’UE, proposé quelques pistes pour relancer le processus d’intégration européenne et rappelé l’importance des relations entre la Suisse et l’UE.

 

Elly Schlein, vous êtes née et vous avez grandi en Suisse, au Tessin, un canton particulièrement opposé à l’UE. D’où vient alors votre sentiment proeuropéen?

Elly Schlein : Il me vient de mon père, qui, bien que de nationalité américaine, est l’une des personnes les plus proeuropéennes que je connaisse. Peut-être parce que sa famille a connu la tragédie de la Seconde Guerre mondiale et que celle-ci lui a fait comprendre la nécessité historique de créer l’Union européenne (UE). Il est vrai que j’ai grandi dans un canton qui n’est pas particulièrement proeuropéen, mais je porte dans mon cœur l’expérience d’avoir été à l’école à Agno et à Lugano où j’ai appris que la diversité est une richesse. J’ai eu la chance de pouvoir grandir au milieu de camarades suisses, italiens, portugais, albanais, bosniaques et kosovares et cela m’a appris que nous sommes finalement tous égaux. Ces valeurs, je les ai en moi et ce sont les valeurs au cœur du projet européen.

Quelle a été l’influence du vote du 9 février 2014 [l’acceptation en Suisse de l’initiative « contre l’immigration de masse »] sur votre fonction de députée européenne?

Le vote m’a beaucoup déçue. C’était un vote émotionnel qui n’a pas permis aux citoyens de comprendre quel était l’enjeu véritable, à savoir les relations de la Suisse avec l’UE. Nous ne pouvons pas demander à l’UE de renoncer à l’un de ses piliers fondamentaux qu’est la libre circulation des personnes. Quand des citoyens sont confrontés à des incertitudes, à des problèmes économiques, au chômage, c’est une constante historique qu’ils s’en prennent aux étrangers. Mais je crois que l’histoire de la Suisse montre que la diversité est une richesse. Nous avons un pourcentage élevé d’étrangers, mais notre pays a une grande tradition d’intégration, d’accueil et de compréhension du bénéfice que nous pouvons en tirer. L’influence de cette tradition explique que je m’occupe beaucoup des questions migratoires dans l’UE et que je le fasse dans cet esprit de recherche de solidarité au niveau européen: les personnes ne fuient pas vers l’Italie ou la Grèce, mais vers l’UE, et c’est pour cette raison qu’il importe de partager les responsabilités.

Vous parlez de la menace sur la libre circulation. Comment faire en sorte que ce principe fondateur de l’UE ne disparaisse pas ces prochaines années?

Aujourd’hui, une minorité d’Etats-membres doivent affronter seuls la majorité des demandes d’asile de toute l’UE. Cet état de fait contrevient à la solidarité et à la répartition égale des responsabilités dont parlent les traités. Ces principes ne sont pas respectés, car l’égoïsme national règne dans certains Etats qui ne veulent pas remplir leur devoir. Il faut que les Etats-membres comprennent que renoncer à Schengen coûte plus cher que de mettre en œuvre des solutions communes dans les domaines de la migration et de l’asile. Le Parlement propose de mettre en œuvre un mécanisme de distribution des responsabilités entre les Etats membres, des voies légales et sûres d’accès pour les réfugiés; d’autre part, il essaie de rappeler qu’aucun Etat ne peut affronter seul ces questions, alors que, répartie également entre les Vingt-huit, la situation deviendrait non seulement acceptable pour tout le monde, mais de plus bénéfique pour les communautés locales.

Vous faites partie des plus jeunes parlementaires européens.Comment assurez-vous concrètement que la voix des jeunes soit entendue à Strasbourg?

Je pense que les jeunes ne devraient pas avoir besoin d’autres personnes pour faire entendre leur voix. Ils devraient le faire eux-mêmes en participant et en s’intéressant davantage à la vie politique. Je n’avais jamais envisagé de devenir aussi active en politique, mais je ne me sentais pas représentée au sein de cette politique désillusionnée. J’ai fait le saut au moment où j’ai compris qu’en nous éloignant de la politique par dégoût, nous renforçons en fait la position de ceux qui continuent de l’exercer. Ainsi, si nous voulons changer les choses, nous n’avons pas le choix : il nous faut retrousser nos manches et essayer d’incarner le changement que nous voulons voir venir dans la société.

Et qu’en est-il du Brexit dont les premiers effets négatifs se sont fait sentir ? Cela pourrait-il convaincre les Etats qui seraient tentés de sortir de l’UE d’y rester ?

Il faut faire comprendre aux gens que les Etats ne peuvent pas sortir de l’UE et né- gocier des conditions analogues à celles qu’ils avaient en étant membres. Si l’idée se propage qu’il soit possible de sortir de l’UE tout en gardant les avantages sans partager les responsabilités ou la libre circulation, ce sera un désastre. Parce que d’autres pays pourraient alors se mettre sur la liste pour bénéficier du même traitement. Il nous faut donc rester unis.

Malgré ces menaces, on a vu ces derniers mois une grande mobilisation des citoyens en faveur de l’UE. Est-on en train d’assister à un effet-Trump inversé?

Oui, j’en suis convaincue. C’est dommage qu’aujourd’hui les partis, les mouvements et les syndicats ne réussissent plus à stimuler une mobilisation pareille, mais je trouve très positif qu’elle ait lieu et qu’elle marque un premier pas vers le rapprochement de la population et des corps intermédiaires de la politique, comme les partis. Une grande mobilisation populaire est essentielle pour accompagner et renforcer notre action institutionnelle, afin de surmonter l’égoïsme national des gouvernements qui bloquent l’UE et pour déjouer la rhétorique nationaliste en démontrant que les défis à venir ne se résoudront pas au niveau national, mais au niveau supérieur, soit au niveau européen.

Sous quelle forme voyez-vous l’UE de demain?

Nous sommes en train de vivre l’une des crises les plus graves de l’UE depuis sa création. En arrivant au Parlement, je n’aurais jamais imaginé voir s’écrouler Schengen, assister au Brexit, être confrontée à l’impuissance des gouvernements européens face à la crise des réfugiés. Mais, et il y a un mais, il importe de dénoncer une grande hypocrisie dans cette histoire. De nombreux gouvernements ont nationalisé les succès de l’UE tout en faisant jouer à celle-ci le rôle de bouc-émissaire de tous les échecs, y compris nationaux et pour lesquels l’UE n’a pas de compétences, ni de responsabilités. Presque tous les gouvernements utilisent cette rhétorique anti-Bruxelles quand ils en ont besoin. Dans ces conditions, il ne faut donc pas s’étonner que les citoyens ne voient plus quels sont les effets concrets du projet européen dans leur vie quotidienne.

Comment remédier à cela?

Il faut renforcer la démocratie au sein de l’UE et du Parlement. Il faut avoir une opinion publique vraiment européenne, des mouvements, des syndicats et des partis européens, et aussi une presse plus européenne. Il faut un fact-checking constant à propos de toutes les fausses déclarations qui la concerne, il faut mettre sur pied une grande campagne relative à toutes les prestations positives de l’UE que les citoyens semblent ne pas percevoir et construire des solutions communes pour résoudre les défis actuels de l’UE. Les gouvernements, prisonniers de leur égoïsme, doivent enfin comprendre qu’il n’y a pas de sens à défendre un intérêt national face à de tels défis, l’intérêt national devant rejoindre l’intérêt commun. L’effort commun est d’abord de se doter d’une vision commune pour surmonter cette crise.

Pour finir, quels sont les trois mots qui définissent l’UE pour vous?

Fragile, nécessaire et ouverte. Plus que jamais, il est clair que le projet européen est fragile. Il est jeune et doit être encore complété, mené à terme, car l’UE actuelle est encore fort éloignée de ce que l’Union des Fédéralistes Européens (UEF) avait revendiqué dans le Manifeste de Ventotene. Nécessaire, car les défis de ce monde interconnecté et globalisé ont besoin de ré- ponses qui dépassent le niveau national. Ouverte, car c’est ce que doit être l’UE, ce que doit raconter son histoire qui est celle de la diversité et de l’union dans la diversité, celle qui fait valoir l’égalité dans les différences.

 

Biographie

Née à Lugano en 1985 de mère italienne et de père américain d’origine ukrainienne, Elly Schlein a suivi toute sa scolarité au Tessin en Suisse avant d’étudier le droit à l’université de Bologne. Elle s’est ensuite rendue à deux reprises aux États-Unis comme volontaire dans la campagne électorale de Barack Obama. Elle a été une des principales animatrices d’Occupy Pd, le mouvement né après l’échec de la candidature de Romano Prodi à la pré- sidence de la République. En février 2014, elle a présenté sa candidature au Parlement européen dans la circonscription Nord-Ouest et a mené une campagne électorale appelée slow foot. Le 25 mai 2014, elle est élue au Parlement européen avec 53 681 voix et devient membre de la Commission du développement.

La peur de l’habitude et l’envie d’ouverture

Le 14 novembre 2015, c’est toute l’Europe qui s’était réveillée sonnée, révoltée, bouleversée, interdite face aux attentats qui avaient frappé la capitale française la veille au soir. Ce matin, deux ans et demi et une dizaine d’événements similaires plus tard, c’est contre une forme d’habitude qu’il faut désormais lutter. On ne s’étonne plus de l’attentat en soi, on s’interroge sur le lieu visé, était-ce au camion bélier ou à la bombe? Était-ce contre des familles ou des jeunes gens? A-t-on déjà eu une revendication? Le constat est sans appel: nous nous sommes habitués. Nous ne sommes plus Londres ni Manchester alors que nous étions tous Paris pendant des mois.

Toutefois, malgré cette triste habitude, c’est tout un continent qui a été renforcé. Quand l’enfance britannique est touchée, c’est toute l’Europe qui se relève. Quand le continent fait face à plusieurs actes très meurtriers, ce sont des candidats proeuropéens que la France, les Pays-Bas et l’Autriche élisent, bientôt suivis par l’Allemagne, faisant fi des promesses illusoires et isolationnistes des partis nationalistes. Alors, certes, le Brexit a eu lieu. Certes, les réformes nécessaires au sein de l’UE le sont plus que jamais. Mais je crois que nous pouvons, en ce jour de juin 2017, être fiers d’être Européens: oui, nous nous sommes malheureusement habitués à une actualité meurtrière, mais nous avons appris à y répondre avec ouverture et vision d’avenir. Et pour une fois, la Suisse n’est pas en reste: l’UDC n’a jamais enregistré autant d’échecs que ces derniers mois.

Et si l’Europe était en train de redevenir européenne?

Kennst du das Land, in dem die Kanonen blühen?

Erich a 34 ans en 1933 quand il assiste à l’incendie de ses écrits à Berlin. «Et en l’an 1933 mes livres furent brûlés en grande pompe funèbre sur la place de Berlin, près de l’opéra, par un certain Monsieur Goebbels», raconte-t-il dans son livre Kennst du das Land, in dem die Kanonen blühen?. «Le nom de vingt-quatre écrivains allemands, qui devaient être à jamais symboliquement effacés, furent par lui triomphalement proclamés. J’étais le seul des vingt-quatre qui me fus personnellement déplacé pour assister à cette mise en scène éhontée. Je me trouvais près de l’université, coincé entre des étudiants en uniforme de SA, la fleur de la nation et là je vis nos ouvrages s’envoler vers les flammes étincelantes et j’entendis les tirades prétentieuses du nabot hypocrite et menteur. Un temps d’enterrement régnait sur la ville.»

Aujourd’hui, huitante-quatre ans après, j’ai, à quelques années près, le même âge que lui. Si aucun livre n’a plus été brûlé de la sorte depuis des décennies en Europe, qui sait ce que nous réservent les prochaines années? Car dans quelques jours, la France va faire un choix crucial entre les idées d’ouverture de M. Macron et de fermeture de Mme Le Pen. Et alors que cette dernière a d’ores et déjà décidé pour sa campagne d’entre-deux tours de sélectionner les médias qui sont autorisés à la suivre, interdisant ainsi l’accès à ses déplacements à plusieurs titres de presse, qui sait jusqu’où elle ira en cas d’élection?

Lundi 8 mai, hasard du calendrier, la France fêtera la victoire de 1945 des Alliés sur l’Allemagne nazie et la fin de la Seconde Guerre Mondiale. C’est à cette même France désormais de choisir de quelle manière elle souhaite honorer ce lundi la mémoire des personnes qui ont lutté pour restaurer la paix sur son territoire : par un retour au nationalisme, qui a été la cause de multiples conflits, ou par le choix de l’ouverture et de l’Europe, synonyme de paix depuis plus de 70 ans? L’avenir de tout un continent est en jeu.

Une nuit à Alep

Photo: Amer Almohibany Agence France-Presse

126 personnes dont 68 enfants ont perdu la vie dans un attentat-suicide samedi 15 avril lors d’une opération d’évacuation d’habitants de localités assiégées près d’Alep en Syrie. C’est l’une des attaques les plus meurtrières en six ans de guerre. Imaginons que nous soyons cette petite fille piégée en Syrie, on ferait quoi?

Le sol roule, le ciel tremble. C’est une nuit comme tant d’autres à Foua, près d’Alep, où j’habite avec ma mère et ma sœur cadette. Je n’ai pas peur. Je n’ai connu que ça – et bien pire – durant les dix ans que compte ma vie. Mon père a été pris par les forces armées il y a déjà plusieurs mois, Maman dit qu’on le reverra bientôt. Mais je sais qu’elle ment, ça fait longtemps que je ne crois plus aux promesses des adultes. D’ailleurs, je ne pense pas qu’il y ait vraiment une différence entre enfants et adultes ici. Comment être un enfant dans une ville rasée qui sent le sang et la mort? Ce qu’il se passe dehors, je l’apprends par mon frère, il est casque blanc, c’est-à-dire qu’il porte secours bénévolement aux milliers de civils touchés quotidiennement. Je l’admire pour son geste, mais je le sais bien faible face aux bombardements qui nous ont déjà privé de tous les hôpitaux et tué tous nos médecins. Quels soins mon frère pourrait-il apporter à un enfant qui a été brûlé au troisième degré ou à une mère qui a perdu l’usage de ses jambes ? Il en est conscient, mais il continue. Pour ne pas devenir fou, pour ne pas s’effondrer devant la folie des hommes.

Cette nuit, comme toujours, je cherche le sommeil au rythme des détonations au loin. Je sais que si elles se rapprochent il va falloir fuir – encore. Au mieux se cacher dans une cave, au pire marcher aux heures les plus sombres pour trouver refuge dans un lieu encore plus délabré que le précédent. Aujourd’hui, l’ONU vient de nous refuser l’aménagement d’un couloir humanitaire. Cette décision qui a certainement signé notre arrêt de mort semble avoir été prise en toute légèreté par des gens qui seront rentrés chez eux le soir, auront retrouvé leur famille, sans plus penser à leur choix, sans plus penser à nous.

Nous n’aurons pas de couloir humanitaire, mais nous avons internet. Souvent, le paradoxe de cette situation me frappe en plein cœur ; la connexion peut être assurée partout, alors que nous nous levons chaque matin sans savoir si nous trouverons de quoi manger, ou même si nous serons encore en vie à la fin de la journée. Depuis quelques mois, ma mère et moi tweetons sur la situation chez nous, sur ce qui nous arrive. Nous le faisons en mon nom, car un enfant génère plus d’empathie qu’un adulte. Quand nous avons commencé, j’étais pleine d’espoir. J’imaginais que le Président français en personne me sauverait et m’emmènerait au Château de Versailles où ma famille et moi vivrions heureuses pour toujours. Mais ça c’était avant. Quand j’avais encore des rêves. Des rêves qui ont été rapidement détruits à coup de bombes – un à un, mois après mois. Aujourd’hui, je me rends bien compte de l’hypocrisie des gens qui nous lisent. Ils «likent», ils «retweetent» en disant qu’ils nous soutiennent, mais lorsqu’il s’agit de nous accueillir chez eux, ils se barricadent, ils nous insultent, ils nous condamnent. D’un côté, je les en blâme, mais de l’autre je sais qu’ils ne sont pas tous ainsi et que beaucoup se sentent démunis face à notre détresse.

Cette nuit, comme souvent, le sommeil ne vient pas. Je me lève doucement pour ne pas réveiller ma sœur et me dirige vers la fenêtre. Cet action ne me prend pas plus d’une demi-seconde puisque nous dormons à même le sol dans une pièce juste assez grande pour nous accueillir toutes les deux. Je n’ai pas été habituée à dormir dans une pièce avec fenêtre, danger par excellence. Cette fois-ci, nous n’avons pas eu le choix, j’imagine que nous nous sommes résignés à l’imminence de nos derniers instants. Chaque nouvelle journée est un cadeau, malgré l’horreur, malgré la tristesse. J’appuie le front contre la vitre poussiéreuse et je dessine un cœur destiné à mon père qui, je le crois, nous attend là-haut – pas trop vite, Papa, j’aimerais savoir ce que c’est la paix, ce que c’est d’être un enfant. J’aimerais rire et chanter, j’aimerais aller à l’école, j’aimerais devenir pompier. Laisse-moi le temps de faire tout ça, dis à ceux qui sont là-haut et pour qui les adultes se déchirent que je veux juste un peu de temps, juste un peu de temps. S’il te plaît.

Je regarde dehors. Les fréquentes explosions font danser des ombres sur les reliefs gris des ruines de la ville. Sur ces formes sombres, j’imagine des dinosaures, j’invente un zoo, je chevauche une girafe, je dessine une place de jeux où je pourrais rencontrer d’autres enfants et jouer, jouer, jouer encore. Je ne veux plus tweeter – je veux une poupée, je veux un ballon, je veux rêver. Parce que c’est la seule façon de le faire, je retourne me coucher et je ferme les yeux. Cette fois-ci le sommeil m’atteint et me libère pour quelques heures des atrocités qui m’entourent.

Tout est noir. Tout à l’heure, comme chaque matin, je me suis habillée. Je suis allée rejoindre mon frère au quartier général des casques blancs afin qu’il me donne une ration de nourriture pour la journée. Quand je suis sortie de l’immeuble, le jour se levait. Pour combien de temps encore ?, me suis-je demandé. Les premiers rayons du soleil m’ont caressé le visage. La beauté du ciel m’est apparue soudain comme une insulte face à l’infamie des paysages qui nous entourent, les pays riches pourraient-ils être frappés, en échange, de fortes pluies, punition de l’indifférence dans laquelle ils nous laissent ? Mais je me suis vite reprise: je ne veux pas que d’autres enfants souffrent de la bêtise des adultes. A peine cette pensée a-t-elle parcouru son chemin dans mon esprit que le ciel s’est voilé, assombri, déchiré. Je tombe. Je brûle. Tout est noir. Tout est blanc. Je vois mon père au loin qui me tend la main.

«Carnets ferroviaires, nouvelles transeuropéennes »

Le train de 17h04 en direction de Bâle entre en gare de Berne une quinzaine de minutes avant l’heure. Comme chaque jeudi soir, c’est la ruée, les premiers départs en week-end s’ajoutant à ceux des pendulaires. Trouver une place libre relève du défi, beaucoup font le choix de l’escalier, d’autres préféreront se coincer entre un sandwich émietté et un gros sac de voyage. Qu’importe, au bout de quelques minutes, le roulis des rails et le brouhaha lointain du wagon m’emportent dans un sommeil ponctué d’un arrêt à Olten et d’une recherche active de mon abonnement général. Une heure plus tard, nouvelle vague: la gare de Bâle signe la délivrance. Pas pour moi : il faut encore me hâter vers le vétuste secteur France – des travaux de modernisation sont prévus pour 2017, dieu soit loué – pour me précipiter sur l’unique (!) machine à billet et courir me réfugier dans le TER Alsacien qui m’emmène tout droit vers ce pour quoi je milite : l’Union européenne.

Ces voyages, nous sommes des milliers d’Européens à les faire chaque jour, kilomètre par kilomètre, pays par pays, recoupant nos histoires, nos places, nos origines. Qui ne se rappelle d’une anecdote à bord d’un train qui, peut-être, bouleversa le reste de sa vie ? Il en va de même pour les treize auteurs que le Nouveau mouvement européen Suisse (Nomes) a choisis pour son recueil qui paraît ces jours-ci aux Editions Zoé. Ainsi, que ce soit de Lausanne à Paris ou de Vienne à Genève, en passant par Moscou et Bergen, chaque histoire retrace un périple, un message, une émotion, dont voici quelques fragments.

« Ce train enfantait de l’espace. Des marges blanches et spacieuses. Une petite éternité – l’entrée du désert. Comment marchent ces choses, impossible à dire. Ce train taillait le jour pour l’agrandir; il augmentait le volume des temples, surélevait les colonnades. Il taillait l’angoisse inaugurale ; clarifiait nos vies de bandits, nos vies anonymes. Il fossilisait l’instant et le remettait dans nos mains : rose des sables. C’est là, ça a eu lieu, ça a été. Tiens bandit, tu peux passer à l’instant suivant, tout est bien. »

« Tu écoutais la Sonate au clair de lune de Beethoven, tu écoutais Raphaël qui venait de sortir Caravane. Il chantait « C’est bon aujourd’hui d’être en vie sur la même terre que toi » et ce « toi » prenait le visage de N dans un train suédois, de I dans un train slovaque, de P dans un train hongrois, de J un peu partout, tout le temps, éperdument. J t’avait rejointe, il dormait contre toi, et vous reteniez votre souffle sans vous toucher. Si le paysage pouvait garder la trace des pensées, l’Europe de 2005 serait couverte de ces noms, de ce nom. »

« Le train de nuit a eu une heure de retard. Quand je suis monté à Hanovre, la plupart des occupants dormaient, installés depuis Berlin. J’ai cadenassé mon vélo et ses sacoches dans le wagon spécial. C’est Chopin qui m’a bercé et m’a aidé à m’endormir sur les grands à-plats de l’Allemagne de l’ouest, pendant qu’une fille ronflait de tout son cœur. Au matin c’est Mulatu, avec ses rythmiques saccadées et ses chœurs d’enfants désaccordés. Pour peu, j’arrivais en Éthiopie. Mais ce n’était que la triste gare de l’Est, et maintenant, depuis mon café, j’écoute une jeune guide dynamique scander à voix haute ses explications sur l’île de la Cité comme dans un flow de hip hop. Je vais faire un tour à la librairie. »

« En sueur, je quittai la place d’Espagne sous un ciel violacé pour m’enfoncer dans la bouche de métro, entrée souterraine dont je ressortis trois arrêts plus loin à la gare de Roma-Termini, accueilli par la nuit. J’étais parti quelques jours en Italie sur un coup de tête – une fuite dont les raisons n’avaient bien sûr cessé de me rattraper, comme à cet instant où je regardais ma montre pour contrôler l’heure de départ du train, avant de réaliser que cela faisait tout juste un mois, aujourd’hui à cette heure exacte, que Claire et moi nous étions séparés. »

« Si le train pouvait nous conduire là-bas, même lentement, même en s’arrêtant dans de petites gares obscures et endormies, même en changeant à Thessalonique et à Alexandroupolis, nous nous y rendrions toi et moi, ensemble ou séparément. Et nous nous y retrouverions, éblouis comme au premier jour, seuls devant la Sélimiye, la mosquée magnifique d’Edirne. Oui, on pourrait imaginer une gare dans cette ancienne capitale ottomane devenue ville d’une province reculée, aux confins de l’Europe, en Thrace. »

« Le TGV Lyria est à quai et attend, paisible dans le petit matin. Nous sommes arrivés à la gare avec plus de vingt minutes d’avance et j’ai eu le temps de m’acheter un rooibos, un croissant et un magazine de sudoku avant de rejoindre ma place « duo » réservée sur internet. Le siège côté couloir reste inoccupé et le wagon lui-même est presque vide. (…) À Renens je sors un bouquin de mon sac, parcours trois lignes, le referme, bois une gorgée de thé et déplie une énième fois le billet sur lequel sont inscrites les quelques informations essentielles de mon voyage. »

« On avait quoi, 19, 20, peut-être 21 ans, l’entre deux âges, le corps en appétit, l’esprit saturé d’enfance, on voulait le jour et la nuit, et puis le lendemain, on n’en pouvait plus de ces sièges d’auditoire avec tablette rabattable, outils méthodologiques et analyses transversales des conséquences de la votation populaire du 6 décembre 1992. Les baies vitrées de la bibliothèque universitaire donnaient sur l’autre rive, l’étrangère, la complémentaire, l’Ailleurs. Se répandait alors une nouvelle manière de voyager : le Pass Interrail. Toutes les villes d’Europe à portée de train, Berlin, Saint-Jacques de Compostelle, Glasgow, Naples, même celles de la zone D, Zagreb, Budapest, Bratislava, Prague, Cracovie, Gdansk… C’est ainsi que l’on prit pour la première fois le train direct Morges-Zagreb de 0 h 32 (il n’existe plus). »

« Il est exact qu’en gare de Zurich, j’étais monté sans hésiter dans le train pour Budapest. Clara était avec moi. Elle avait voulu redescendre pour fumer une cigarette. Quand elle était revenue, un garçonnet et ses parents avaient pris place dans notre compartiment. L’enfant avait réclamé quelque chose dans une langue que nous n’avions pas reconnue. Clara m’avait soufflé à l’oreille qu’eux aussi allaient peut-être à Sofia. Le père de famille avait souri. Il avait expliqué en allemand qu’ils avaient décidé de rentrer chez eux, au Monténégro. »

« Pour arriver ici, elle a d’abord dû prendre la route – c’est un des bienfaits que nous leur avons apportés, cela reste très cahoteux, surtout après les pluies du début de l’an, mais c’est tout de même des routes, bien meilleures que leurs pistes ou rien du tout. Puis un bateau l’a conduite à Marseille, où elle ne s’est pas même arrêtée, elle voulait arriver le plus tôt possible à Lyon – elle y compte quelques parents ; de toute manière elle se méfie des ports. Elle est vite repartie pour Genève, a pris la correspondance pour Aigle, et la voilà dans ce train, bien curieuse de connaître la pension qu’on a réservée pour elle là-haut, sur les conseils d’un médecin ami de la famille. »

« Dans le compartiment des couchettes, trois jeunes japonaises se préparent déjà pour la nuit. Elle se demande d’où elles viennent, par quel aéroport elles sont arrivées en Europe, ce qu’elles voient, ce qu’elles pensent de la reprise du nucléaire dans leur pays. La voix du haut-parleur énumère des noms de gare jusqu’à Berlin Hauptbahnhof, puis la voiture s’ébranle. Elle regarde le Rhin. Le train ! Quel luxe de temps pour elle ! sinon obligée jusqu’à la nausée de voler tout le temps pour ses jobs de journaliste freelance, au milieu des voleurs à bas prix qui dérobent de leur plein gré à l’espace la durée de sa géographie. »

« Le train n’est pas encore arrivé, nous l’attendons à l’endroit présumé du wagon suivant la locomotive, là où en général nous trouvons un compartiment de libre. Ils sont au moins trois cents, dit Frau Ottakringer après avoir haussé son chapeau pour jauger et estimer la masse que nous venons de traverser, et c’est la Merkel, la Merkel, rendez-vous compte, qui ce matin les a invités à se réfugier en Allemagne, et cela même pas une heure après la découverte du camion. Le camion… Elle répète ce mot en apercevant le journal posé sur mon sac et me sonde au fond des yeux, le camion, les soixante et onze corps asphyxiés… »

« Carnets ferroviaires, nouvelles transeuropéennes » Seigne A., Subilia A.-S., Vuataz D., Wobmann F., Brügger A., Gaulis M., Guinand J., Hofmann B., Lovey C., Pellegrino B., Poitry G., Rosset Y., Salem G., Ed. Zoé, 155p. Pour ce recueil, nous avons demandé à treize auteurs romands d’écrire un texte sur un voyage en train à travers l’Europe. Ces nouvelles donnent une vue d’ensemble inédite sur la manière de concevoir l’Europe comme espace physique et symbolique. Les auteurs étant de générations très diverses, le lecteur appréciera les différentes manières d’appréhender notre monde proche et de s’y situer. Commandez l’ouvrage à l’adresse www.europa.ch/livre!

 

Les Européens marchent pour leur continent

Image: Jeunes Européens

L’hymne à la joie résonne, des milliers de drapeaux européens et fédéralistes flottent, les visages sont joyeux. Réunis sur la Piazza della Bocca della Verità, près de 8000 Européens engagés sont prêts à se mettre en route. Non loin de là se trouve la statue de Neptune, qui, selon la légende, dévore la main des menteurs. Pour les participants, il n’y a qu’une vérité: l’UE est plus importante que jamais et doit être défendue.

La journée de ce 25 mars 2017 commence à 8h00 sur la Place d’Espagne par un forum durant lequel des personnalités de toute l’Europe – dont Sylvie Goulard, Guy Verhofstadt et Jo Leinen – s’expriment sur le futur de l’UE. Pas sur l’histoire, malgré la date marquant les soixante ans des Traités de Rome, mais sur l’avenir. Avenir certes menacé par le Brexit et le nationalisme, mais qui peut encore être orienté vers l’unité et la solidarité. Chaque intervenant dessine sa vision de l’Europe de demain, persuadé que l’UE représente la plus belle invention de l’Europe d’hier. Dans le public, les gens écoutent religieusement, avides d’entendre des propos encourageants sur leur Union. «Peut-on encore trouver cette vieille dame de 60 ans sexy?», s’interroge le journaliste du Corriere della Sera, Beppe Severgnini. De son côté, le président des jeunes européens fédéralistes, Christopher Glück, encourage l’assistance à changer sa narration autour de l’Union europénne: «Ne nous parlez plus de paix, à nous les jeunes, nous ne savons pas ce qu’est la guerre. Parlez-nous plutôt d’ouverture, d’échanges, de culture».

A midi, les 500 participants au congrès rejoignent les centaines de manifestants déjà rassemblés près du Colisée, ouvrant la voie aux milliers d’autres qui se réuniront plus tard dans l’après-midi à Berlin, à Varsovie ou encore à Londres. Ici, aucun drapeau national ne flotte. A quoi bon, puisque tous partagent une seule et même identité européenne? La foule se met en marche, décidée, le coeur en joie. Un couple de septuagénaire français se réjouit de la présence d’une jeune délégation helvétique. Car c’est cela aussi la Marche pour l’Europe: une rencontre entre plusieurs générations, plusieurs histoires, plusieurs visions. Tout le long du parcours, des policiers prêts à dégainer surveillent un défilé si pacifique qu’ils se demandent ce qu’il font là. Enfin, après un kilomètre et demi, tous s’arrêtent au pied du Colisée. La Marche pour l’Europe 2017 à Rome a atteint son but: elle a rappelé l’engagement des citoyens pour leur continent et leurs valeurs.

Un constat peut être fait à l’issue du rassemblement: la génération des 35-50 ans était peu présente à Rome (la majorité étant des jeunes ou des retraités). Il est donc nécessaire de rendre l’UE à nouveau séduisante pour tous en simplifiant et en modifiant les arguments en sa faveur, nécessaire de continuer à encourager les dirigeants européens à réformer l’UE en profondeur, nécessaire de mobiliser tous les citoyens proeuropéens, notamment à travers la multiplication des manifestations telle que celles du mouvement «Pulse of Europe». Cependant, une chose est sûre: durant la marche pour l’Europe, chacun a retrouvé ou renforcé sa foi en l’Union européenne. Avec ses défauts, son besoin urgent de réformes, ses menaces. Et gardera en tête la remarque de Guy Verhofstadt: si c’était un Etat qui faisait face aux défis actuels de l’UE, est-ce qu’on envisagerait de l’abolir?

Une Constitution européenne pour et par les citoyens

La Convention européenne de la jeunesse s’est tenue du 9 au 12 mars à Strasbourg. L’occasion pour 150 jeunes Européens d’esquisser une vision pour leur Europe. Retour sur quatre jours intenses.

«Unis dans la diversité, nous, les citoyens européens, […] nous sommes réunis pour créer une Constitution par et pour les peuples d’Europe». C’est avec ces mots que commence le texte adopté dimanche 12 mars lors de la Convention européenne de la jeunesse, organisée par les Jeunes Européens. L’union dans la diversité – et peut-être même dans l’adversité – c’est également ce que les 150 participants ont ressenti durant toute la durée de la manifestation: issus de 38 pays et presque autant d’organisations, ils ont réussi la prouesse de donner naissance à dix chapitres constitutionnels en un week-end.

Tout commence le jeudi 9 mars vers midi au Parlement européen de Strasbourg. Rassemblés dans l’un des hémicycles, les participants se réjouissent des paroles d’encouragement qu’Antonio Tajani, le nouveau président des lieux, a tenu à leur adresser en vidéo: «L’Europe est là pour les jeunes. Vous êtes notre avenir», martèle-t-il. Hochements de têtes approbateurs dans la salle, chacun veut prouver qu’il peut façonner et représenter l’Europe de demain. Et soudain le gong retentit, le coup d’envoi résonne, les participants sont priés de rejoindre leur salle, leur thème et leur fonction. Durant les six ateliers de quarante minutes qui suivront, chaque jeune se retrouvera ainsi deux fois à la table des négociations auprès de cinq collègues, deux fois en position de critique avec un temps de parole de cinq minutes – et pas une minute de plus! – et deux fois dans les rangs silencieux des observateurs. Elaborée par l’institut Malik de Zurich, cette méthode intitulée Synthegration® permet à chacun, même le moins loquace, d’exprimer son point de vue selon son domaine de compétence. Dans cette configuration, les discussions sont denses, le débat vif et passionné. L’heure tourne à toute vitesse. Et, sans savoir comment, il est déjà 19h00, c’est la fin des débats du jour.

Vendredi 10 mars, retour au Parlement à 8h00 tapante. Plus question de tergiverser, les vraies discussions commencent. Après une heure de visual applause lors de laquelle les participants découvrent les résumés rédigés par les médiateurs de chaque groupe et y apposent des gommettes vertes pour signifier leur accord avec telle ou telle déclaration, chacun rejoint son poste. Avec pour consigne: imaginez l’avenir dont vous rêvez, pas celui qu’on vous propose ! Au sein du groupe «valeurs de l’UE», les questions fusent : faut-il ou non sanctionner un Etat membre qui ne respecterait pas les valeurs européennes? N’est-ce pas contraire à celles-ci justement? Et quid de l’Etat de droit?  «Ceci est une constitution pour et par les citoyens, il faut que nous restions simples», rappelle Chloé. Plus tard, le groupe «règles électorales» se penche longuement sur le principe des listes transnationales pour les élections au Parlement européen et se heurte à un problème insoluble: comment les candidats pourront-ils faire campagne dans toute l’UE? Une solution est envisagée, pourquoi ne pas séparer l’UE en territoires de même taille et de même démographie et créer ainsi des listes régionales? Mais est-ce bien de cela dont nous rêvons?

Le samedi 11 mars débute par un coup d’éclat lors du visual applause dans le foyer de la Maison de la région Grand Est où les débats du week-end se tiennent. Verena, déçue de ce qu’elle lit sur les grandes feuilles récapitulatives, prend ses collègues à partie: «Pensez davantage à ce que vous voulez, innovez, ne reproduisez pas des schémas préfabriqués!». C’est que ce samedi est décisif pour l’avenir du texte de la constitution: c’est la dernière possibilité pour les groupes de plancher sur leurs sujets. Avec un avantage de taille, puisqu’ils ont désormais 70 minutes à disposition et un brouillon de constitution à examiner. Le groupe «institutions» reprend le débat là où il l’avait laissé la veille: doit-on mettre en place un système parlementaire bicaméral similaire à celui de la Suisse? Cette proposition finit par être adoptée tout comme l’idée de réduire le nombre de membres au sein de la Commission européenne. Le but de cette dernière mesure? Assurer une représentation européenne et non plus nationale au sein de l’organe exécutif. Dans le groupe «Europe sociale» en revanche, aucun consensus n’est trouvé sur la question de la sécurité sociale européenne, bien que l’accès aux traitement médicaux pour tous fasse l’unanimité.

En ce dimanche 12 mars, dernier jour de la Convention, il est temps de voter. Les participants ayant encore eu la possibilité d’ajouter des amendements personnels jusqu’à 21h la veille sur le forum en ligne, pas moins de 100 amendements doivent être passés en revue dans les quatre heures qui viennent. Un vrai défi dans la mesure où personne n’a encore lu le texte définitif élaboré dans la nuit par les organisateurs. Aucun jeune ne manque à l’appel, chacun est concentré, tous se sentent liés à un projet qu’ils ont porté ensemble. Les mines sont fatiguées, mais l’implication se lit sur tous les visages. «Nous voulons notre constitution», peut-on y déchiffrer. Les arguments jaillissent, crépitent, les votes s’enchaînent, quelques frustrations émergent, inévitables lors d’un tel exercice. Les propositions centrales telles que la mise en place d’un système commun d’asile répartissant les réfugiés selon les capacités des Etats membres, d’une agence européenne de cybersécurité et d’une armée européenne sont examinées à la loupe. Et, finalement, vers 13h30, c’est la délivrance, le texte de la constitution est adopté! Le soulagement est perceptible, la joie au rendez-vous, oui, ils l’ont fait! Certes, le texte est incomplet, par endroit idéaliste voire un peu contradictoire, mais il représente un vrai travail commun et européen, de la jeunesse pour son Europe, un document consistant élaboré en quatre jours seulement. Qui a dit que les jeunes ne se sentaient pas concernés? Qu’ils n’étaient pas engagés en politique, peu soucieux de leur avenir? Chez eux, c’est l’Europe et ils feront en sorte que ça le reste.

Retrouvez le texte définitif de la Constitution le 17 mars sur : www.youthconvention.eu

La solidarité reste passible de sanctions

Ces dernières semaines, plusieurs actualités concernant une «aide illégale» accordée à des réfugiés ont fait la une des journaux. Ainsi, Cédric Herrou, agriculteur français, a été condamné à 3000 euros d’amende pour avoir aidé des migrants à passer la frontière. Manuel Donzé, député vaudois, a été perquisitionné le 14 février pour avoir hébergé un jeune Afghan.

Des réfugiés marchent le long d’une route, l’air épuisé et affamé. Sans nul doute, ils se sont égarés. Un homme de la région les voit et décide de les emmener à la gare, ce qui relève de l’aide la plus élémentaire, la plus naturelle. Et pourtant. C’est pour cet acte, entre autres aides accordées à des migrants, que Cédric Herrou, agriculteur français de 37 ans, a été condamné le 10 février dernier à 3000 euros d’amende.

14 février 2017, 6h15. La police débarque dans un appartement vaudois visiblement à la recherche de quelqu’un. Un dangereux suspect ? Non, un réfugié afghan débouté qui doit être expulsé vers l'Allemagne que le député Manuel Donzé loge chez lui depuis novembre 2016. Un accueil qui a par ailleurs été annoncé au Service de la Population.

Est-on ici face à ce qu’on appelle un «délit de solidarité»? Ce même délit que Manuel Valls affirmait en 2012 avoir «abrogé», malgré le fait qu’il n’existe pas en tant que tel dans les textes de lois?

Si l’on se plonge dans le code français de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA), on constate que la loi sur l’immigration stipule qu’aucune poursuite ne peut être engagée si l’acte d’aide «n’a donné lieu à aucune contrepartie directe ou indirecte et consiste à fournir des conseils juridiques ou des prestations de restauration, d’hébergement ou de soins médicaux destinées à assurer des conditions de vie dignes et décentes à l’étranger, ou bien tout autre aide visant à préserver la dignité ou l’intégrité physique de ­celui-ci». Cependant, et l’affaire Cédric Herrou le montre, de nombreux cas de poursuites sont encore et toujours recensés. La raison en est simple : lors de la modification de la loi, l’article L. 622-1, qui prévoit que toute personne qui «aura facilité le séjour et la circulation d’un étranger» encourt jusqu’à cinq ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende, a été conservé. Ceci dans le but de lutter contre les réseaux clandestins de passeurs et de trafics humains, même si ce sont souvent des citoyens et des bénévoles qui ont font les frais.

Côté suisse, l’article 116 de la loi fédérale sur les étrangers punit «l’incitation à l’entrée, à la sortie ou au séjour illégaux». Ainsi, héberger un étranger sans permis de séjour est passible d’une amende, voire d’une peine de prison. C’est l’expérience que M. Donzé vit actuellement, malgré l’annonce faite auprès des autorités. Mais d’un côté comme de l’autre, il semble que ces articles de loi soient surtout le fruit d'une interprétation trop large de la convention de Schengen du 19 juin 1990 qui oblige les États membres à «instaurer des sanctions appropriées à l’encontre de quiconque aide ou tente d’aider, à des fins lucratives, un étranger à pénétrer ou à séjourner sur le territoire d’un État de l’espace Schengen». Alors que l’infraction prévue par la convention de Schengen vise très explicitement et exclusivement les comportements motivés par «des fins lucratives», elle a été étendue à toute forme d’aide aux réfugiés.

S’il apparaît que ces mesures sont surtout là pour intimider et n’aboutissent pas souvent – en tous les cas pour ce qui est de la France et de la Suisse – à de lourdes peines, elles poussent tout de même à la non-assistance à personnes en danger. En outre, elles s’inscrivent dans une volonté de plus en plus accrue de fermeture des frontières et de renforcement des contrôles en Europe. Le site «asile.ch» dénonçait en 2007 déjà cette politique «qui pousse les migrants à choisir des itinéraires toujours plus dangereux et à dépendre toujours plus de filières mafieuses. [Elle] entraîne ainsi la mise en danger accrue de populations particulièrement vulnérables. Elle est la cause effective de la mort de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants. »

La semaine dernière, des rassemblements ont été organisés à Paris pour soutenir ce qu’ils appellent les «délinquants solidaires». Mais plus qu’une mobilisation française ou suisse, c’est une réforme européenne du système Schengen-Dublin qui doit être mise en place et ce urgemment. Le problème, et non des moindres, est qu’aucun consensus sur les propositions faites jusqu’à présent par la Commission européenne n’est en vue, les pays de l’Est de l’Europe faisant bloc contre celles-ci. Le projet exprimé par Robert Schuman dans sa déclaration du 9 mai 1950 reste donc d’une nécessité brûlante: «L’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction d’ensemble: elle se fera par des réalisations concrètes créant d’abord une solidarité de fait».

Lettre ouverte à Yvan Perrin

Cher Monsieur Perrin,

J’avais d’abord l’intention de faire une lettre ouverte à la section du Valais Romand de votre parti. J’y aurais écrit ce que je pense de son dernier post qui présente Christian Levrat aux côtés de deux personnes musulmanes, lui-même en habits traditionnels (sur ce lien…). Car sous prétexte que le PS a décidé de traduire un flyer pour la naturalisation facilitée en arabe, parmi neuf autres langues, la section valaisanne a décidé de monter au front contre une incitation à naturaliser tous les arabophones de Suisse. Mais, au fond, que ce soit pour ce motif ou un autre, l’essentiel est de crier au loup, n’est-ce pas? Et ce, bien sûr, dans un souci bien compréhensible de renforcer la campagne d’affichage de vos élus contre ce même objet de votation. Il ne faudrait quand même pas que le soufflé retombe. La campagne d’affichage? Oh, une broutille, juste une femme habillée en niqab à côté des mots «Naturalisations incontrôlées? Non». Mais attendez voir, vous en connaissez beaucoup, vous, des femmes de la 3ème génération d'étrangers vivant en Suisse qui portent le niqab? Qu'importe, quand il s'agit d'amalgame, tout est permis.

Cependant, après ce que vous avez déclaré lundi, il m’a semblé plus important de vous adresser cette lettre à vous, Monsieur Perrin. En effet, vous vous êtes emparé avec délice de la mort annoncée de L’Hebdo, ne cachant pas votre plaisir de voir disparaître l’une des dernières voix médiatiques pro-européennes de Suisse romande, l’une des dernières qui avait le cran de lutter ouvertement contre les idées de votre parti. Vous vous réjouissez même que le Nomes doive dorénavant «payer pour faire sa propagande». Il est vrai qu’en la matière vous avez une expérience qui pèse quelques milliards bien placés dans la banlieue dorée de Zurich. Alors certes, les pro-européens ne pourront plus faire entendre leur voix dans les pages du magazine romand qui osait donner une chance aux jeunes et aux femmes – ce qui diffère fortement des habitudes de votre parti, je vous l’accorde – mais ce n’est pas pour autant que nous, les lecteurs et contributeurs de L'Hebdo, ne continuerons pas à lutter contre le désir de fermeture, les idées xénophobes et les campagnes europhobes de l’UDC. Nous nous engagerons activement pour cette «Suisse du vivre ensemble, la suisse culturellement, religieusement et linguistiquement diversifiée» dont votre section valaisanne se gausse sans vergogne sur son compte Facebook. Car, aussi choquant que cela puisse paraître, c’est cette Suisse-là que nous voulons et que L’Hebdo a si bien racontée pendant presque 36 ans.

Avec mes salutations les plus cordiales,

Caroline Iberg