«Carnets ferroviaires, nouvelles transeuropéennes »

Le train de 17h04 en direction de Bâle entre en gare de Berne une quinzaine de minutes avant l’heure. Comme chaque jeudi soir, c’est la ruée, les premiers départs en week-end s’ajoutant à ceux des pendulaires. Trouver une place libre relève du défi, beaucoup font le choix de l’escalier, d’autres préféreront se coincer entre un sandwich émietté et un gros sac de voyage. Qu’importe, au bout de quelques minutes, le roulis des rails et le brouhaha lointain du wagon m’emportent dans un sommeil ponctué d’un arrêt à Olten et d’une recherche active de mon abonnement général. Une heure plus tard, nouvelle vague: la gare de Bâle signe la délivrance. Pas pour moi : il faut encore me hâter vers le vétuste secteur France – des travaux de modernisation sont prévus pour 2017, dieu soit loué – pour me précipiter sur l’unique (!) machine à billet et courir me réfugier dans le TER Alsacien qui m’emmène tout droit vers ce pour quoi je milite : l’Union européenne.

Ces voyages, nous sommes des milliers d’Européens à les faire chaque jour, kilomètre par kilomètre, pays par pays, recoupant nos histoires, nos places, nos origines. Qui ne se rappelle d’une anecdote à bord d’un train qui, peut-être, bouleversa le reste de sa vie ? Il en va de même pour les treize auteurs que le Nouveau mouvement européen Suisse (Nomes) a choisis pour son recueil qui paraît ces jours-ci aux Editions Zoé. Ainsi, que ce soit de Lausanne à Paris ou de Vienne à Genève, en passant par Moscou et Bergen, chaque histoire retrace un périple, un message, une émotion, dont voici quelques fragments.

« Ce train enfantait de l’espace. Des marges blanches et spacieuses. Une petite éternité – l’entrée du désert. Comment marchent ces choses, impossible à dire. Ce train taillait le jour pour l’agrandir; il augmentait le volume des temples, surélevait les colonnades. Il taillait l’angoisse inaugurale ; clarifiait nos vies de bandits, nos vies anonymes. Il fossilisait l’instant et le remettait dans nos mains : rose des sables. C’est là, ça a eu lieu, ça a été. Tiens bandit, tu peux passer à l’instant suivant, tout est bien. »

« Tu écoutais la Sonate au clair de lune de Beethoven, tu écoutais Raphaël qui venait de sortir Caravane. Il chantait « C’est bon aujourd’hui d’être en vie sur la même terre que toi » et ce « toi » prenait le visage de N dans un train suédois, de I dans un train slovaque, de P dans un train hongrois, de J un peu partout, tout le temps, éperdument. J t’avait rejointe, il dormait contre toi, et vous reteniez votre souffle sans vous toucher. Si le paysage pouvait garder la trace des pensées, l’Europe de 2005 serait couverte de ces noms, de ce nom. »

« Le train de nuit a eu une heure de retard. Quand je suis monté à Hanovre, la plupart des occupants dormaient, installés depuis Berlin. J’ai cadenassé mon vélo et ses sacoches dans le wagon spécial. C’est Chopin qui m’a bercé et m’a aidé à m’endormir sur les grands à-plats de l’Allemagne de l’ouest, pendant qu’une fille ronflait de tout son cœur. Au matin c’est Mulatu, avec ses rythmiques saccadées et ses chœurs d’enfants désaccordés. Pour peu, j’arrivais en Éthiopie. Mais ce n’était que la triste gare de l’Est, et maintenant, depuis mon café, j’écoute une jeune guide dynamique scander à voix haute ses explications sur l’île de la Cité comme dans un flow de hip hop. Je vais faire un tour à la librairie. »

« En sueur, je quittai la place d’Espagne sous un ciel violacé pour m’enfoncer dans la bouche de métro, entrée souterraine dont je ressortis trois arrêts plus loin à la gare de Roma-Termini, accueilli par la nuit. J’étais parti quelques jours en Italie sur un coup de tête – une fuite dont les raisons n’avaient bien sûr cessé de me rattraper, comme à cet instant où je regardais ma montre pour contrôler l’heure de départ du train, avant de réaliser que cela faisait tout juste un mois, aujourd’hui à cette heure exacte, que Claire et moi nous étions séparés. »

« Si le train pouvait nous conduire là-bas, même lentement, même en s’arrêtant dans de petites gares obscures et endormies, même en changeant à Thessalonique et à Alexandroupolis, nous nous y rendrions toi et moi, ensemble ou séparément. Et nous nous y retrouverions, éblouis comme au premier jour, seuls devant la Sélimiye, la mosquée magnifique d’Edirne. Oui, on pourrait imaginer une gare dans cette ancienne capitale ottomane devenue ville d’une province reculée, aux confins de l’Europe, en Thrace. »

« Le TGV Lyria est à quai et attend, paisible dans le petit matin. Nous sommes arrivés à la gare avec plus de vingt minutes d’avance et j’ai eu le temps de m’acheter un rooibos, un croissant et un magazine de sudoku avant de rejoindre ma place « duo » réservée sur internet. Le siège côté couloir reste inoccupé et le wagon lui-même est presque vide. (…) À Renens je sors un bouquin de mon sac, parcours trois lignes, le referme, bois une gorgée de thé et déplie une énième fois le billet sur lequel sont inscrites les quelques informations essentielles de mon voyage. »

« On avait quoi, 19, 20, peut-être 21 ans, l’entre deux âges, le corps en appétit, l’esprit saturé d’enfance, on voulait le jour et la nuit, et puis le lendemain, on n’en pouvait plus de ces sièges d’auditoire avec tablette rabattable, outils méthodologiques et analyses transversales des conséquences de la votation populaire du 6 décembre 1992. Les baies vitrées de la bibliothèque universitaire donnaient sur l’autre rive, l’étrangère, la complémentaire, l’Ailleurs. Se répandait alors une nouvelle manière de voyager : le Pass Interrail. Toutes les villes d’Europe à portée de train, Berlin, Saint-Jacques de Compostelle, Glasgow, Naples, même celles de la zone D, Zagreb, Budapest, Bratislava, Prague, Cracovie, Gdansk… C’est ainsi que l’on prit pour la première fois le train direct Morges-Zagreb de 0 h 32 (il n’existe plus). »

« Il est exact qu’en gare de Zurich, j’étais monté sans hésiter dans le train pour Budapest. Clara était avec moi. Elle avait voulu redescendre pour fumer une cigarette. Quand elle était revenue, un garçonnet et ses parents avaient pris place dans notre compartiment. L’enfant avait réclamé quelque chose dans une langue que nous n’avions pas reconnue. Clara m’avait soufflé à l’oreille qu’eux aussi allaient peut-être à Sofia. Le père de famille avait souri. Il avait expliqué en allemand qu’ils avaient décidé de rentrer chez eux, au Monténégro. »

« Pour arriver ici, elle a d’abord dû prendre la route – c’est un des bienfaits que nous leur avons apportés, cela reste très cahoteux, surtout après les pluies du début de l’an, mais c’est tout de même des routes, bien meilleures que leurs pistes ou rien du tout. Puis un bateau l’a conduite à Marseille, où elle ne s’est pas même arrêtée, elle voulait arriver le plus tôt possible à Lyon – elle y compte quelques parents ; de toute manière elle se méfie des ports. Elle est vite repartie pour Genève, a pris la correspondance pour Aigle, et la voilà dans ce train, bien curieuse de connaître la pension qu’on a réservée pour elle là-haut, sur les conseils d’un médecin ami de la famille. »

« Dans le compartiment des couchettes, trois jeunes japonaises se préparent déjà pour la nuit. Elle se demande d’où elles viennent, par quel aéroport elles sont arrivées en Europe, ce qu’elles voient, ce qu’elles pensent de la reprise du nucléaire dans leur pays. La voix du haut-parleur énumère des noms de gare jusqu’à Berlin Hauptbahnhof, puis la voiture s’ébranle. Elle regarde le Rhin. Le train ! Quel luxe de temps pour elle ! sinon obligée jusqu’à la nausée de voler tout le temps pour ses jobs de journaliste freelance, au milieu des voleurs à bas prix qui dérobent de leur plein gré à l’espace la durée de sa géographie. »

« Le train n’est pas encore arrivé, nous l’attendons à l’endroit présumé du wagon suivant la locomotive, là où en général nous trouvons un compartiment de libre. Ils sont au moins trois cents, dit Frau Ottakringer après avoir haussé son chapeau pour jauger et estimer la masse que nous venons de traverser, et c’est la Merkel, la Merkel, rendez-vous compte, qui ce matin les a invités à se réfugier en Allemagne, et cela même pas une heure après la découverte du camion. Le camion… Elle répète ce mot en apercevant le journal posé sur mon sac et me sonde au fond des yeux, le camion, les soixante et onze corps asphyxiés… »

« Carnets ferroviaires, nouvelles transeuropéennes » Seigne A., Subilia A.-S., Vuataz D., Wobmann F., Brügger A., Gaulis M., Guinand J., Hofmann B., Lovey C., Pellegrino B., Poitry G., Rosset Y., Salem G., Ed. Zoé, 155p. Pour ce recueil, nous avons demandé à treize auteurs romands d’écrire un texte sur un voyage en train à travers l’Europe. Ces nouvelles donnent une vue d’ensemble inédite sur la manière de concevoir l’Europe comme espace physique et symbolique. Les auteurs étant de générations très diverses, le lecteur appréciera les différentes manières d’appréhender notre monde proche et de s’y situer. Commandez l’ouvrage à l’adresse www.europa.ch/livre!

 

Caroline Iberg

Caroline Iberg

Caroline Iberg a travaillé entre 2013 et 2017 au Nouveau mouvement européen Suisse (Nomes). Elle est désormais chargée de communication à Strasbourg.

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