Le prix de la pêche à la baleine du Japon

De toutes les controverses que le gouvernement japonais suscite sur la scène internationale, celle autour des expéditions de « pêche scientifique » de baleines dans l’Océan Pacifique du sud est peut-être la plus étrange. Chaque année, de telles expéditions sont lancées sous le prétexte d’étudier ces animaux marins, mais – selon les accusations des groupes écologistes et de nombreux pays occidentaux – en réalité surtout pour approvisionner en viande de baleine l’archipel nippon.

En 2014, la Cour Internationale de Justice (CIJ),  saisie par l’Australie, avait rejeté l’excuse « scientifique » du Japon et condamné comme illégal le programme officiel qui gouvernait les chasses annuelles. Le programme en question fut dûment interrompu, mais cette année, un nouveau a été lancé sous le même prétexte de « recherche scientifique essentielle ». Son objectif de proies à tuer est bien inférieur aux années précédentes, certes, mais la controverse qu’il suscite ne disparaîtra pas pour autant. Pourquoi le gouvernement japonais s’obstine-t-il donc à poursuivre ces expéditions qui lui attirent une publicité si négative et de fortes critiques émanant de ses alliés les plus proches ?

 

Un public indifférent

Ce n’est certainement pas parce que le public japonais réclame à grand cri sa dose annuelle de viande de baleine. Certes, on peut aisément en trouver dans les restaurants à produits maritimes, mais j’ai rencontré nombre de Japonais qui n’en ont jamais mangé de leur vie, et je ne connais personne qui en raffole.

Certes, également, les amis avec qui j’ai parlé de la question ne voient rien de mal, en principe, à chasser des baleines pour leur viande, évoquant une tradition millénaire dans certaines localités du pays, mais le public japonais me semble en réalité largement indifférent à, et même ignorant de, la controverse autour du programme de « pêche scientifique ». Peu de gens sont au courant de son existence, ou de la colère qu’il suscite parmi les écologistes et de l’opprobre que subit le pays. Cela est partiellement dû au fait que les médias d’ici ont couvert le sujet sans s’y attarder outre mesure, mais également au fait que le gouvernement lui-même, malgré l’énergie surprenante qu’il consacre à défendre la pêche à la baleine à l’échelle internationale, ne fait aucun effort pour sensibiliser son propre public, ou lui expliquer sa position.

La raison en est probablement qu’il aurait du mal à pousser les Japonais à monter aux barricades. Quand on leur explique à quel point le programme de pêche fait débat à l’étranger, nombreux sont ceux qui se montrent surpris, et proposent sans autre d'y mettre fin. Le public serait également peu heureux d’apprendre que le soutien à la flotte de bateaux pêcheurs de baleine lui coûte plusieurs millions de dollars par année, sans qu’il n’ait aucun mot à dire sur la question.

 

Une vache sacrée politique

La détermination du gouvernement japonais à continuer le programme de pêche envers et contre tout est donc d’origine purement politique. On pourra d’abord citer les relations très proches entre la petite industrie de pêche de baleine et l’agence gouvernementale qui la supervise, et qui défend farouchement ses intérêts. Ces relations presque incestueuses entre régulateur et régulé sont une spécialité japonaise dont le danger a été clairement démontré, dans le domaine du nucléaire par exemple, par l’accident de Fukushima.

Le soutien aux pêcheurs s’étend cependant bien au-delà de l’agence en question. Un grand nombre de parlementaires du Parti Libéral Démocrate (LDP), qui domine la politique japonaise, sont également bien plus attachés à la pêche à la baleine que le public. Pour exprimer le soutien du parti, un repas de midi spécial à base de viande de baleine est offert chaque semaine à la cafétéria du Parlement. Un geste de défiance presque enfantin, mais qui révèle à quel point nombre de politiciens conservateurs considèrent la défense de cette petite industrie comme un insigne d’honneur.

Nous touchons là au cœur du problème. Une partie du LDP se lamente souvent de l’occidentalisation du Japon, qu’elle considère comme trop prêt à suivre en tout son allié américain. Elle réclame à grands cris une révision de la Constitution imposée durant l’occupation d’après-guerre pour lui donner un caractère « plus japonais ». La défense de la pêche à la baleine contre « l’impérialisme culinaire » des occidentaux provient de la même source, et plus le Japon est critiqué, plus ces politiciens se sentent obligés de résister à la pression internationale en affirmant la détermination du Japon à continuer son programme de « pêche scientifique ».

 

Quid de l’image du pays ?

Cette attitude est très dommageable pour le pays. Il s’attire non seulement chaque année l’opprobre de ses alliés et une très mauvaise publicité, mais il met également en danger la position du Japon dans d’autres disputes internationales. Le gouvernement tente de se différencier de la Chine, avec qui il a une dispute territoriale, en affirmant son respect du droit international et son rôle de membre responsable de la communauté internationale.

Or en respectant la lettre, mais non l’esprit du jugement de la CIJ de l’année dernière – le programme condamné a été suspendu mais un autre très similaire a été lancé – il mine cette position. Un représentant de l’Agence de la Pêche du gouvernement a même prétendu que le Japon n’accepterait plus aucun jugement de la CIJ en la matière. La tradition de pêche de baleine est-elle si importante qu’elle justifie le danger d’exposer le Japon à des accusations d’hypocrisie, ou de voir le même raisonnement adopté par les pays avec qui il se dispute au sujet de diverses îles ? On peut fortement en douter.

La crise des réfugiés vue par le Japon

La crise des réfugiés syriens en Europe a été un des grands sujets d'actualité de cet automne tout autour du monde, et le Japon ne fait pas exception. On pourrait s'attendre à ce que le pays, 3e économie mondiale et membre du G7, doive s'apprêter lui aussi à accueillir un certain nombre de réfugiés du Proche Orient, mais il n'en est rien. En réalité, la politique du Japon en matière de réfugiés et de l’immigration en général est extrêmement restrictive.

Certains chiffres souvent cités dans la presse sont frappants. En 2014, le Japon a reçu environ 5000 demandes d'asile (venant principalement de Turquie, du Népal, de Birmanie et du Sri Lanka), mais n'en a accepté que 11. En octobre, seulement 60 Syriens vivaient au Japon, dont la moitié environ avait obtenu l'autorisation de s'installer dans le pays à long terme. Il n'est donc pas étonnant que le Japon soit l'objet de vives critiques pour son accueil très froid des gens dans le besoin. Comment expliquer cette attitude ?

 

Porte fermée, portefeuille ouvert

Le gouvernement japonais justifie sa politique stricte en invoquant le soutien massif apporté au Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (UNHCR) et aux pays comme la Turquie, le Liban ou la Jordanie qui accueillent encore l'énorme majorité des réfugiés syriens. Il est vrai que le Japon est l'un des pays les plus généreux dans son aide financière à l'action humanitaire internationale. En 2014, il a donné plus de 181 millions de dollars à l’UNHCR, et, durant l'Assemblée Générale des Nations Unies en septembre 2015, le Premier Ministre Shinzo Abe a promis 1,6 milliard de dollars en aide aux réfugiés  syriens et iraquiens dans leurs pays et dans les pays voisins et en soutien aux efforts de maintien de la paix au Proche Orient.

M. Abe a alors souligné l'importance d'aider la majorité de réfugiés restant dans leur région d'origine et de résoudre les conflits qui sont la cause  première de la crise actuelle. Tout cela est fort louable, mais n'explique ni justifie pas le fait que le Japon ferme ses frontières aux réfugiés, et aux immigrants de manière plus générale. Cela est d'autant plus vrai que l'archipel, qui fait face à un rapide vieillissement de sa population et à la baisse du nombre de travailleurs, aurait tout intérêt, économiquement parlant, à accueillir de la nouvelle main d'œuvre potentielle.

M. Abe avait présenté en septembre la politique de son gouvernement en termes de démographie, insistant sur la nécessité de parvenir en premier lieu à augmenter le taux de natalité des Japonais et le taux de participation économique de la population du pays avant d'accueillir plus de réfugiés et d'immigrants. Cet argument peut sembler étrange et déplacé, mais il touche au cœur de la mentalité japonaise en matière d'immigration.

 

Préserver l'harmonie sociale

Comme dans de nombreux pays européens, il existe ici une mouvance d'extrême droite xénophobe à l'impact non négligeable. Elle est très active sur internet et à travers un réseau d'associations militantes organisant des actes de protestations contre les habitants d'origine coréenne et chinoise (les plus larges communautés étrangères du Japon). Son soutien populaire est cependant très faible, bien plus par exemple que celui du Front National français ou de Pegida en Allemagne, et son impact politique est limité par la domination du Parti Libéral Démocrate (LDP) qui englobe l'ensemble de la droite japonaise et dilue, grâce à la diversité et au nombre massif de ses membres, les vues radicales des plus extrêmes d'entre eux.

La méfiance envers l’immigration est cependant répandue bien au-delà de cette frange d'extrême droite. Elle est liée à l'attitude insulaire de nombre de Japonais et à leur peur qu'une arrivée massive d'étrangers vienne endommager la paix sociale à laquelle ils sont tant attachés. Un événement récent est révélateur de cette façon de pensée. Durant la campagne électorale turque du mois dernier des nationalistes turcs et kurdes en étaient venus aux mains devant l'ambassade de leur pays à Tokyo, et la police avait dû intervenir pour rétablir l'ordre. Une réaction très courante parmi les internautes japonais avait alors été de voir dans cet incident la preuve du danger d'accepter davantage d'immigrants, jugés prompts aux conflits et à la violence, et peu enclins à préserver l'ordre public. Le gouvernement japonais, avec sa peur de voir trop augmenter la proportion étrangère des habitants du pays, reflète cette attitude.

 

Quid du rôle du Japon sur la scène internationale ?

Cette crainte du changement éprouvée par de nombreux Japonais est en un sens compréhensible. On ne peut en effet qu'apprécier le sentiment de sécurité qui règne ici, et les efforts que font tous les citoyens pour toujours marquer ses égards à autrui et préserver des relations sociales les plus cordiales possibles. Il serait profondément triste de voir tout cela disparaître.

L'attitude conservatrice de nombreux Japonais s’accorde cependant peu avec l'esprit plus ouvert des jeunes générations, même si l’aversion pour la violence est universellement partagée. Elle est également en contradiction avec l'ambition louable du gouvernement de renforcer le rôle du Japon comme membre actif de la communauté internationale, prêt à promouvoir ses idéaux pacifistes autour du monde et à offrir plus d'assistance aux pays en développement.

Il est difficile de prétendre à ce rôle de pays responsable et en même temps de fermer la porte aux personnes les plus vulnérables, dont la vie a été détruite par la guerre. Pour son propre bien autant que pour celui des victimes des divers conflits qui continuent de faire rage de par le monde, le gouvernement japonais se doit donc d'adopter une attitude plus ouverte et d’expliquer à la population les bienfaits que cette ouverture pourrait apporter au pays.

Historique, le sommet Sino-taïwanais ?

Nombre de journaux autour du monde ont qualifié d’historique la rencontre du week-end dernier entre Xi Jinping et Ma Ying-jeou, les leaders de la Chine et de Taïwan. Pour la plupart des jeunes Taïwanais, cependant, l’événement était tout sauf heureux ou digne de célébration,  comme j’ai pu m’en convaincre à travers mes conversations avec des amies originaires de l’île. En effet, les sentiments qui dominent là-bas en ce moment, particulièrement parmi les jeunes gens de ma génération, sont ressentiment et même colère envers une entrevue organisée dans un secret total par un président très impopulaire, contre la volonté d’une majorité de la population.

 

Un gouvernement au comble de l’impopularité

Pour ceux qui trouvaient que le rapprochement économique et diplomatique entre Taïwan et la République populaire de Chine orchestré par M. Ma était allé trop loin, trop vite, la rencontre du week-end dernier n’est qu’une insulte de plus à la volonté populaire. Le ressentiment des jeunes Taïwanais envers leur gouvernement se vantant de relations toujours plus étroites avec le continent – relations qui ne semblent avoir en rien atténué les difficultés grandissantes des jeunes diplômés à trouver un emploi stable et bien payé – avait déjà explosé en mars 2014, lorsque des étudiants avaient pendant plusieurs semaines occupé le Parlement pour empêcher la ratification d’un accord de libre échange négocié par Pékin et Taipei.

Le week-end dernier, un groupe de protestataires a de nouveau tenté d’occuper le Parlement, sans succès cette fois. Qu’importe cet échec, le Kuomintang (KMT), le parti de M. Ma, est voué à perdre sa majorité parlementaire – et la présidence – aux élections de janvier prochain.

 

Résignation au statu quo

Le mécontentement général envers la politique du gouvernement de M. Ma semble être particulièrement aigu chez les jeunes taïwanais. Ceux-ci n’ont en effet pas pour le continent l’affinité nostalgique que pouvaient avoir leurs parents et grands-parents auxquels on avait longtemps promis que la réunification de la nation chinoise serait imminente. Ayant grandi dans un pays farouchement démocratique et dans une société libre, diverse et vibrante, ils ne se reconnaissent en aucun cas dans l’image de la Chine propagée par le gouvernement de Pékin. « Devenir chinois » n’a donc aucun attrait pour eux.

M. Ma avait été élu en 2008 sur une plate-forme de meilleures relations avec la Chine, non pas grâce à un soudain regain d’enthousiasme pour la réunification, mais plutôt parce que l’attitude conflictuelle de son prédécesseur, Chen Shui-bian, avait créé des tensions telles que le futur de Taïwan en était devenu dangereusement incertain. L’attitude inflexible de Pékin face aux demandes démocratiques des étudiants de Hong Kong l’année dernière a rendu encore moins attrayante la promesse du régime communiste d’offrir à Taïwan un statut similaire à celui de l’ancienne colonie britannique au sein de la nation chinoise.

 

Une déclaration d’indépendance formelle est également hors de portée, puisque Pékin n’a jamais abandonné sa menace d’invasion dans un tel scénario. Certes, le Parti communiste lui-même espère bien éviter un conflit, qui s’avérerait sûrement désastreux, et est pour le moment totalement concentré sur le développement pacifique des liens économiques et sociaux avec Taïwan, mais les habitants de l’île ne peuvent ignorer les centaines de missiles qui restent pointés vers eux, et qui ne font que renforcer leur antipathie pour le gouvernement chinois.

 

Coincés entre le rejet de la réunification et l’impossibilité de soutenir trop ouvertement l’indépendance, les Taïwanais se sont donc résignés au maintien du statu quo et à la stabilité de leurs relations avec la Chine. Cette résignation est cependant sans enthousiasme. Elle est au contraire douloureuse. Comme me l’a dit une amie, « c’est dur de ne pas avoir son propre pays ».

 

Quel consensus?

Durant leur entretien, MM. Xi et Ma ont tous deux souligné que la stabilité des liens entre la Chine et Taïwan repose sur le « consensus de 1992 », selon lequel il n’existe qu’une seule Chine, dont chaque gouvernement se prétend être le seul représentant légitime, mais accepte de fermer les yeux sur l’interprétation de l’autre. Or à Taïwan, seul le KMT accepte ce consensus. Le Parti Démocrate Progressiste (DPP), dont la candidate Tsai Ing-wen est la probable prochaine présidente de l’île, nie qu’un tel accord existe entre les deux parties. Cette position semble être en accord avec l’opinion des citoyens du pays, ou du moins des plus jeunes d’entre eux. Selon mes amies, le consensus fait l’objet d’une risée général, et est considéré comme une manœuvre politique de Pékin, détachée de la réalité et sans base réelle.

L’empressement de M. Ma à suivre son homologue chinois dans l’insistance sur le respect du consensus de 1992 ne va donc certainement pas améliorer les chances électorales de son parti. En réalité, il se peut que la rencontre du week-end dernier soit bien historique, mais pour une toute autre raison. Il se peut en effet que M. Ma soit le dernier président taïwanais prêt à adopter une politique aussi prochinoise. Les citoyens de l’île sont de plus en plus attachés à leur identité distincte de la Chine, et bien plus tournés vers le Japon ou l’Occident comme partenaires et sources d’inspiration. Les politiciens taïwanais ignorent cette réalité à leur péril, et il se peut qu’aucun futur président ne puisse être élu sur une plate-forme similaire à celle de M. Ma.

Quels que furent les objectifs du gouvernement de Pékin lorsqu’il accepta de rencontrer le président de Taïwan, ses espoirs pour des relations toujours plus étroites menant à une réunification pacifique avec l’île risquent fort d’être déçus. On ne peut qu’espérer qu’il ne se tournera pas alors vers des moyens plus extrêmes.

Des difficultés de combattre la méfiance des Japonais envers la Chine

Dans un billet précédent, j'avais décrit de façon optimiste la croissance du tourisme chinois au Japon et ses effets positifs sur l'image de l'archipel dans le Royaume du Milieu. Il est cependant nécessaire  de compléter cette analyse en s'intéressant à l'évolution de l'image de la Chine au Japon. Il est difficile de trouver ici les mêmes signes d'amélioration que l'on peut observer en Chine.

 

Dégradation progressive et multiples chocs

Vers la fin de la Guerre Froide, les Japonais avaient beaucoup d'affinité envers la Chine, mais cette image positive n'a pas survécu aux chocs successifs des années qui ont suivi. Le premier de ceux-ci fut bien sûr la répression des manifestations étudiantes sur la Place Tienanmen. Cet incident fit perdre à beaucoup de Japonais la vision excessivement romantique qu’ils avaient de la Chine communiste, même s’ils restèrent bien plus disposés que les Occidentaux à continuer de coopérer avec le régime. Vinrent ensuite la crise du détroit de Taïwan en 1996 (ainsi qu'un essai nucléaire peu de temps auparavant), puis de grandes et parfois violentes manifestations anti-japonaises dans de nombreuses villes chinoises en 2005, dues notamment à la candidature du Japon à un siège permanent au Conseil de Sécurité des Nations Unies.

La dispute autour des îles Senkaku (Diaoyu pour la Chine) ces dernières années, enfin, a fini d'épuiser le réservoir de bonne volonté des Japonais, et c'est maintenant environ 90% de la population qui affirme avoir une image négative du pays voisin. Malheureusement, des relations économiques toujours plus étroites et l'afflux de touristes chinois au Japon ne sont pas parvenus à inverser la tendance.

 

Choc culturel

On peut tout d’abord attribuer ce fait au comportement des touristes chinois au Japon. Comme tout visiteur peut le constater, les Japonais sont très à cheval sur les bonnes manières, que ce soit dans les trains où il est interdit de parler au téléphone et où on ne peut discuter qu'à voix basse, dans les sources thermales où il faut faire très attention à ne pas mettre en danger la pureté et la propreté du bain public, ou de manière générale dans les espaces publics où il est important de ne pas déranger autrui ou détériorer un environnement toujours très soigné.

Les visiteurs chinois, au tempérament bien différent (imaginez le contraste entre le nord de l’Allemagne et le sud de l’Italie), ont parfois un peu de mal à s'adapter à cet environnement très policé, loin de l'atmosphère de ruche humaine tourbillonnante que l'on ressent dans les grandes villes chinoises. Nombre d'histoires scandaleuses circulent donc, de touristes bruyants et sans gêne, dérangeant par exemple la tranquillité des autres visiteurs des sources thermales en plongeant à grands éclats dans le bain commun ou – comble de l'horreur – en se lavant dans celui-ci et non au préalable dans l'espace dédié à cet effet.

 

Il ne faut bien sûr pas trop dramatiser la situation. La plupart des touristes chinois se comportent tout à fait correctement, et les Japonais sont en général extrêmement accueillants, tolérants à l’égard du « manque d'éducation » de tous ces étrangers (Chinois ou autres)  peu habitués à la complexité des codes sociaux nippons, et heureux et reconnaissants de l'intérêt grandissant du reste du monde pour la beauté de leur pays. L'impact du tourisme chinois reste donc au final très positif, et les Japonais en sont tout à fait conscients.

 

Des nouvelles toujours négatives

La raison principale de la persistance de l'opinion négative envers la Chine au Japon est en réalité l'omniprésence de nouvelles négatives. Les histoires que l'on retrouve le plus souvent dans les médias japonais concernent la pollution qui traverse fréquemment la Mer de Chine de l’Est pour voiler le ciel de Kyushu (la grande île du sud de l'archipel nippon), les scandales autour de la qualité de la nourriture (parfois contaminée) ou d'autres produits défectueux – scandales qui sont d'ailleurs une raison importante pour laquelle les touristes chinois dépensent autant à l'étranger, notamment pour des produits de consommation (lait en poudre, produits de beauté, etc.), ou encore  les actions agressives entreprises par la Chine envers ses voisins sous prétexte de disputes territoriales.

En conséquence, lorsqu’on évoque la Chine, de nombreux Japonais y associent d'abord l'idée de danger, d'insalubrité ou d'insécurité. Cependant, en raison sans doute des récents signes de rapprochement diplomatique entre la Chine et le Japon, et aux visites de haut niveau de plus en plus cordiales, le nombre de citoyens de l’archipel affirmant cette année avoir une impression positive de leur voisin a faiblement augmenté (de 6,8 à 10,6% selon une enquête récente), même s’il reste extrêmement bas.

 

La Chine doit travailler sur son image

On ne peut qu’espérer que la détente entre les deux pays va continuer, mais cela ne suffira clairement pas à convaincre les Japonais de regarder la Chine avec plus de bienveillance. Pour ce faire, c’est avant tout au gouvernement chinois d’augmenter ses efforts de relations publiques. L’appréciation pour la culture (et la cuisine) chinoise dans l’archipel nippon reste fortement ancrée, et le sentiment d’affinité qui régnait jadis entre les deux pays reposait sur les bases solides d’une histoire pré-moderne partagée et d’une tradition millénaire d’échanges économiques et culturels forts.

Ces bases existent toujours, et le gouvernement chinois dispose donc d’un terrain favorable pour présenter un visage plus souriant à son voisin. Il s’agit donc d’en faire bon usage et de tenter de séduire le public nippon en organisant et en promouvant événements culturels, expositions, tournées d’artistes, et festivals culinaires en tout genre. Des visites de bonne volonté par des membres hauts placés du gouvernement chinois ne seraient également pas de trop. Tant que les disputes autour des questions territoriales et historiques ne seront pas résolues, et tant que le Parti Communiste continuera de se reposer sur la répression politique de la population pour maintenir son pouvoir, améliorer l’image de la Chine au Japon restera une tâche extrêmement difficile, mais le gouvernement chinois pourrait clairement faire plus d’efforts.

La croisade malavisée du gouvernement Abe

Les souvenirs des atrocités commises par le Japon en Chine durant la Seconde Guerre Mondiale restent une importante source de discorde entre les deux pays aujourd’hui. La dernière dispute en date concerne le programme de « mémoire du monde » de l’UNESCO (Organisation des Nations Unies pour l’Education, la Science et la Culture), qui vise à préserver le patrimoine documentaire du monde pour les générations futures.

La Chine a en effet soumis pour inscription au registre du programme un ensemble de documents liés au « massacre de Nankin », l’un des épisodes les plus tristement célèbres de la campagne d’invasion du continent par le Japon impérial. Après avoir longuement bataillé contre les très tenaces forces de la République de Chine, l’armée japonaise finit par capturer Nankin, alors la capitale du pays, en décembre 1937, et avait ensuite exprimé sa frustration face à une campagne militaire bien plus laborieuse que prévu de la pire façon imaginable, en massacrant et violant en masse la population civile de la ville.

Les documents soumis par le gouvernement chinois ont récemment été approuvés par l’UNESCO pour figurer au registre de la « mémoire du monde ». Cette inscription a suscité de vives protestations du gouvernement japonais qui menace maintenant de réduire son soutien à l’organisation internationale.

 

Des arguments douteux

Le gouvernement japonais se plaint d’abord de ne pas avoir été consulté quant aux documents en question et de n’y avoir même pas eu accès durant la procédure d’approbation. Il conteste également le nombre de victimes – 300'000 – généralement cité par le gouvernement chinois, accusant celui-ci d’utiliser le programme onusien pour des raisons politiques, et l’UNESCO de se laisser faire.

Les arguments du Japon ne sont pas totalement sans fondement – il serait effectivement étrange qu’il n’ait pas eu accès aux documents, et de nombreux historiens, japonais comme internationaux, mettent en doute le chiffre de 300'000 victimes – mais se concentrer sur ces critiques revient à ignorer le peu de mérite de la position du gouvernement japonais en général.

Premièrement, s’arrêter sur le nombre contesté de victimes, un argument souvent cité par la droite nationaliste et révisionniste japonaise, revient à passer à côté de l’essentiel de la question. Le gouvernement japonais, de même que la plupart des politiciens nationalistes du pays, admettent qu’un nombre important de meurtres et autres crimes eurent lieu, mais maintiennent que le nombre total de victimes est impossible à déterminer. Or, même si le nombre de morts ne fut « que » de 50'000, 100'000 ou 200'000, le fait que d’atroces crimes de guerres furent commis en masse à l’encontre de la population de Nankin reste indiscutable. Cette insistance sur les chiffres est donc absurde et ne peut que couvrir d’opprobre  ceux qui raisonnent de la sorte.

 

Une campagne futile et contre-productive

Plus généralement, l’attitude du gouvernement japonais quant aux questions historiques sur la scène internationale est souvent déplorable, et décalée par rapport à celle de la population du pays. Les attaques du gouvernement japonais contre l’impartialité de l’UNESCO font en effet partie d’une plus large campagne menée par Shinzo Abe, le Premier Ministre nationaliste, et ses alliés politiques.

Ceux-ci semblent convaincus d’avoir pour mission de combattre une obscure conspiration internationale visant à dénigrer le Japon et de « rectifier » l’image excessivement négative et erronée que la communauté internationale a du pays et de son passé impérial. Résultat, le gouvernement japonais a déjà demandé – sans succès bien entendu – que les Nations Unies révisent un rapport de 1996 sur la question des femmes en majorité coréennes et chinoises forcées à se prostituer dans des bordels gérés par l’armée impériale, et les diplomates japonais tout autour du monde ont pour instruction de protester publiquement et en privé contre les déclarations politiques,  articles et publications académiques jugés biaisés contre l’archipel nippon.

Cette campagne est affligeante pour plusieurs raisons. Premièrement, elle est contre-productive. Loin de changer l’opinion de ceux qui critiquent le Japon, les divers actes de protestation diplomatique ne servent qu’à renforcer l’image négative attachée à l’attitude du gouvernement quant aux questions historiques. De plus, comme j’ai pu le constater de première main grâce à mes professeurs et leurs contacts au Ministère des Affaires Etrangères, les instructions du gouvernement en la matière sont très impopulaires parmi les diplomates eux-mêmes, dont le travail est rendu inutilement difficile. Ceux-ci doivent en effet dévouer temps et ressources à une tâche dont ils connaissent très bien les retombées négatives au lieu de pouvoir se concentrer sur leur véritable mission, à savoir le renforcement des liens entre le Japon et ses partenaires.

 

La population veut tourner la page

Enfin, si le gouvernement croit que sa campagne internationale reflète les désirs de la population, il se trompe considérablement. La grande majorité du public japonais reconnaît sans réserve le fait que le pays a jadis commis de véritables crimes à l’encontre des autres peuples d’Asie, et est favorable à une attitude humble et pénitente du gouvernement en la matière sur la scène internationale. Plus que toute autre chose, le public japonais aimerait tourner la page sur ces souvenirs douloureux (le Japon lui-même a atrocement souffert de sa folie impériale). Pour les jeunes générations en particulier, la Seconde Guerre Mondiale représente un passé honteux mais lointain, qui n’a plus rien à voir avec leur réalité et le Japon pacifique et démocratique d’aujourd’hui.

Certes, le public soutient dans certains cas le gouvernement lorsqu’il s’oppose aux exigences de la Chine et de la Corée du Sud, dont le nationalisme antijaponais atteint parfois des extrémités déraisonnables, et apprécie peu le fait que les nombreuses excuses officielles présentées par le gouvernement japonais au fil des années soient souvent ignorées par ses voisins immédiats. Ce soutien ne s’étend cependant en aucun cas au genre de gesticulations du gouvernement de M. Abe envers les Nations Unies et autres, considérées par la plupart comme une perte de temps et d’énergie, dommageable autant que futile.

Des bienfaits du tourisme

Toute personne ayant visité un lieu un tant soit peu touristique en Europe cet été aura sans doute remarqué le nombre impressionnant de touristes chinois. L’afflux est peut-être encore plus impressionnant ici à Tokyo. On trouve d’innombrables touristes du Royaume du Milieu dans les musées et temples de la ville, et encore plus dans les quartiers commerciaux. La frénésie des achats de ces visiteurs est telle que les médias japonais ont inventé une nouvelle expression en son honneur, bakukai, soit « explo-shopping ». Une petite ballade à Tokyo permet vite de comprendre pourquoi.

Dans le quartier de divertissement et de shopping de Shinjuku, où je réside, les visiteurs du Royaume du Milieu envahissent les magasins de produits électriques et ménagers, les dévalisant de leurs appareils domestiques et autres que les Japonais savent fabriquer mieux que tout autre. Les Chinois ont même canonisé certains objets, leur accordant le statut de « quatre trésors du Japon » : les cuiseurs de riz, les toilettes électroniques, les thermos isolants et les couteaux en céramique. Pendant ce temps, à Ginza, le quartier des boutiques chics, des tours spécialement organisés emmènent d’abord les clients dans des magasins de bagages pour acheter de grandes valises avant d’entamer une tournée des grandes surfaces où celles-ci sont vite remplies.

 

Aubaine économique…

L’afflux des touristes chinois présente une source de revenus bienvenue pour l’économie japonaise qui ne se porte pas beaucoup mieux que celle des grands pays européens.  Pour cela, le pays doit d’abord remercier le développement et la libéralisation (relative) de son voisin. L’explosion du tourisme chinois est effet d’abord dû à des facteurs bien connus, notamment la croissance fulgurante de la classe moyenne urbaine et consommatrice, alliée à l’assouplissement des restrictions sur les voyages à l’étranger jadis imposées par le gouvernement. Le Japon a reçu un coup de pouce supplémentaire sous la forme de la faiblesse du yen, qui rend un voyage (et le shopping) ici d’autant plus abordable.

Tous les commerces ont dû s’adapter à cette nouvelle foule de visiteurs. Presque tous les restaurants de Shinjuku ont maintenant un ou plusieurs employés chinois pour guider leurs compatriotes dans l’utilisation des machines à coupon repas dont sont affublés beaucoup d’établissements, tandis que mes camarades de classe venus de Taiwan ou du continent reçoivent d’innombrables offres de jobs d’étudiant dans les grands magasins comme aides aux consommateurs. L’effort en vaut la peine, et les affaires n’ont pour beaucoup jamais été meilleures.

 

Et influence positive

Les bénéfices pour le Japon du boom du tourisme chinois ne sont pas uniquement économiques. Peut-être plus important encore, les touristes du continent ramènent chez eux non seulement des appareils ménagers en tout genre, mais également de bons souvenirs qui contribuent à améliorer en Chine l’image du Japon. Dû à « l’éducation patriotique » et aux médias qui maintiennent et renforcent dans la population du Royaume du Milieu les souvenirs douloureux de l’invasion japonaise durant la Seconde Guerre Mondiale, et dû également aux disputes répétées autour de ces questions historiques et des îles Senkaku (Diaoyu en mandarin), près de 90% des Chinois affirmaient ces dernières années avoir une impression négative du Japon.

Heureusement, pour beaucoup de visiteurs de l’archipel, un séjour ici semble corriger quelque peu cette impression. Il faut dire qu’entre la nourriture fraiche et délicieuse et l’air pur des montagnes et de la campagne traditionnelle (facilement accessibles depuis tous les centres urbains), la politesse et honnêteté des habitants et la qualité du service fourni partout, on comprend pourquoi, après la pollution et le chaos des grande villes chinoises, les touristes du continent apprécient leur séjour ici. Ceux-ci sont donc souvent surpris et heureux de découvrir que leurs images préconçues du Japon n’ont que peu à voir avec la réalité d’aujourd’hui.

Les Chinois résidant ici en tant qu’étudiants ou migrants avec qui j’ai pu discuter s’y plaisent d’ailleurs également beaucoup. Et, grâce aux récits et photos dont bénéficient ensuite amis et famille, et grâce aux discussions ayant lieux sur les médias sociaux dont les Chinois sont des utilisateurs assidus, ces expériences positives sont partagées et disséminées. Résultat, si l’on en croit les sondages récents, l’image du Japon en Chine commence déjà à reprendre des couleurs. On ne peut donc qu’espérer que cette tendance positive continuera encore longtemps, et qu’aucune dispute diplomatique ne viendra à nouveau l’entacher.

L’enseignement des sciences humaines et sociales en danger au Japon?

L’été japonais a été dominé par plusieurs sujets d’actualité majeurs tels que les négociations autour de l’Accord de Partenariat Transpacifique (un accord de libre échange ambitieux avec les Etats-Unis et dix autres pays des deux côtés de l’Océan Pacifique), la débâcle autour du nouveau stade olympique, et surtout la bataille politique (et même physique) autour de la politique sécuritaire du pays. Il est donc peu surprenant que d’autres nouvelles soient passées quelque peu inaperçu.

 

Abandonner les sciences humaines et sociales?

Parmi elles se trouve notamment une controverse grandissante autour d’une directive issue du Ministre de l’éducation,  Hakubun Shimomura, encourageant les universités publiques japonaises (il y en a 86 en tout) à abandonner l’enseignement des sciences humaines et sociales et à « favoriser des disciplines qui servent mieux les besoins de la société », c’est-à-dire les sciences et technologies ainsi que les formations techniques.

Cette directive avait été publiée début juin sans grande publicité, mais le sujet a progressivement gagné plus d’attention après qu’il a été révélé que de nombreux présidents d’universités comptaient répondre à cet appel, et que le Conseil Scientifique Japonais a exprimé sa « profonde préoccupation » concernant l’affaiblissement de l’enseignement des sciences humaines et sociales. La grogne contre cette politique de l’éducation a augmenté à tel point que Kaidanren, l’association faitière des grandes entreprises japonaises, s’est sentie obligée de se distancer de l’initiative de M. Shimomura et d’insister sur le fait que ses membres n’en sont aucunement à l’origine. L’affaire a enfin récemment été récupérée par la presse internationale, avec notamment un article sur le site du Monde.

 

La course vers les STEM

Etant moi-même hôte de la faculté de droit et de science politique de l’Université de Tokyo, je considère, cela va sans dire, cette attaque contre l’enseignement des sciences sociales déplorable et l’argument que celles-ci ne servent pas les besoins de la société ridicule. Il convient cependant d’examiner de plus près le contexte dans lequel se place la directive de M. Shimomura, ce qui pourra rendre celle-ci non pas excusable, mais du moins plus compréhensible.

Le premier élément de ce contexte est global. En effet, la tendance vers le renforcement de l’enseignement des « STEM » selon leur acronyme anglais (c’est-à-dire Science, Technologie, Engineering – Ingénierie – et Mathématique), jugées cruciales pour la compétitivité économique en cet âge de rapide progrès technologique et informatique, est observable tout autour du monde, autant dans les pays industrialisés que dans ceux en développement. Or, à l’heure où la dette nationale est un sujet d’inquiétude un peu partout (et nulle part plus qu’au Japon, où elle atteint 240% du Produit National Brut), les subventions publiques à l’éducation ne peuvent être augmentées pour soutenir ce renforcement des STEM – au contraire, la tendance est plutôt à la baisse – et ce sont trop souvent les sciences humaines et sociales qui sont donc vulnérables aux coupes budgétaires.

 

Promotion des formations professionnelles

A cette tendance internationale, il faut en ajouter deux plus particulièrement japonaises. La première est la volonté du gouvernement de Shinzo Abe de mettre en place ici un système d’apprentissage et de formation professionnelle similaire à celui dont disposent par exemple la Suisse et l’Allemagne. En effet, les Japonais considèrent traditionnellement un diplôme universitaire comme indispensable à la réussite dans le monde du travail, et ce même si la carrière choisie n’a que peu à voir avec les études qui la précèdent, ou ne nécessiterait normalement pas une longue et coûteuse formation universitaire (les frais de scolarité sont plus élevé ici qu’en Europe continentale).

Pour changer cette situation, M. Abe aimerait promouvoir une plus grande synergie entre les employeurs et les pourvoyeurs d’éducation, encourager une diversification des chemins de formation possibles, et permettre à plus de jeunes de se spécialiser dès la fin de l’école obligatoire. C’est donc également dans ce sens qu’il faut comprendre la directive du Ministère de l’Education visant à détourner des ressources des sciences humaines vers les formations plus pratiques.

 

Les effets de la baisse de la population

Il faut enfin citer un dernier facteur, peut-être le plus important de tous, à savoir les effets sur le système universitaire japonais du vieillissement de la population, qui affecte le Japon tout comme ses voisins ou une grande partie de l’Europe, mais qui est ici plus avancé qu’ailleurs. Du au faible taux de natalité qui règne dans l’archipel depuis plus de deux décennies, le nombre de jeunes en âge d’entrer à l’université à fortement baissé. Si l’on ajoute à ce phénomène l’attrait continu des grandes villes et des prestigieuses universités qu’elles abritent, on comprend vite que de nombreuses universités provinciales (ainsi que les universités privées moins prestigieuses) ont connu une importante baisse de fréquentation, des classes à moitié vides, et par conséquent des difficultés financières.

L’invitation à réduire l’enseignement des sciences humaines est donc également (et peut-être avant tout) une reconnaissance des réelles difficultés auxquelles font face un nombre non négligeable d’universités publiques japonaises loin des grands centres urbains. Face à cette situation, et compte tenu de la volonté au fond plutôt louable du gouvernement japonais d’augmenter les possibilités pour les jeunes d’entreprendre des formations professionnelles, il est finalement peu surprenant que plusieurs institutions doivent faire le choix difficile d’abandonner complètement certaines formations. Il n’en reste pas moins déplorable que ce soient, comme toujours, les sciences humaines et sociales qui doivent se battre pour leur survie. On ne peut donc qu’espérer que les critiques de plus en plus nombreuses de la tendance actuelle parviendront à imposer une approche plus équilibrée des réformes entreprises par les universités publiques japonaises.

Un départ de mauvaise augure pour Tokyo 2020

Lorsque Shintaro Ishihara, alors maire de Tokyo, annonça en 2011 que la capitale de l’archipel nippon allait à nouveau postuler pour accueillir les Jeux Olympiques en 2020 (après avoir perdu face à Rio de Janeiro pour 2016), la réaction des Japonais fut un haussement d’épaules collectif. Mon impression à l’époque fut celle d’un désintérêt total, voire d’un mécontentement certain face à un gaspillage de temps et d’argent programmé.

La campagne de publicité du comité de candidature, soutenu très activement par Shinzo Abe dès son retour au pouvoir en 2012, a cependant connu un succès surprenant, et le public japonais s’est progressivement enthousiasmé pour des Jeux qui ont été présentés comme l’occasion de montrer au monde la résilience du pays face à l’adversité (ie. le séisme de mars 2011 et ses conséquences).

L’engouement du public est devenu tel que de nombreux Japonais ont suivi les débats de la session du Comité Olympique International de 2013, durant laquelle Tokyo fut définitivement choisie, en direct à la télévision malgré le fait que cette session se déroulait ici au milieu de la nuit. Certaines de mes connaissances ont même enregistré celle-ci pour pouvoir ensuite regarder tranquillement le moment de triomphe du Japon (le Premier Ministre lui-même avait fait le déplacement).

 

De catastrophe en catastrophe

Il est donc d’autant plus déplorable que cet enthousiasme initial se soit depuis transformé en dégoût et colère face au spectacle d’un comité d’organisation des Jeux incompétent et enchaînant les bourdes en tout genre. La plus récente a été la décision prise la semaine dernière de retirer le logo des Jeux de 2020, présenté en grande pompe en juillet seulement, en raison des multiples accusations de plagiat auxquelles fait face son créateur, un jeune artiste japonais nommé Toshiaki Endo.

Ce faux pas pâlit cependant face à la débâcle autour du design et de la construction du nouveau stade olympique. La décision initiale de raser complètement l’ancien stade avait déjà été très controversée, mais cela ne fut qu’un prélude aux événements de cet été. En effet, alors qu’il avait déjà les mains pleines avec la controverse autour de sa nouvelle politique sécuritaire, Shinzo Abe a dû intervenir personnellement et ordonner que le processus de sélection et de construction du nouveau stade soit repris à zéro après que son estimation budgétaire eut presque doublé, et cela avant même le début du chantier. Seule (faible) consolation, le design initialement choisi faisait l’objet de moqueries pour sa forme de « casque à vélo ».

 

Collusion au sommet

Ces deux mésaventures ont couvert de ridicule le comité d’organisation des jeux et mis en lumière certains aspects déplorables du système politique et économique du Japon. Deux d’entre eux méritent une attention particulière. Le premier est une certaine propension à nommer à des postes à responsabilité (tels que la direction du comité en question) non pas des experts ou bureaucrates compétents, mais des opérateurs politiques souvent d’âge avancé (plus de 60 ans en moyenne dans le cas qui nous occupe) et choisis grâce à leurs connections en hauts lieux plus qu’à tout autre critère.

Un autre élément important de la débâcle autour du stade olympique est la collusion entre grandes compagnies de construction et politiciens. En effet, comme c’est trop souvent le cas, le contrat de construction du nouveau stade a été alloué en coulisses et sans compétition ouverte. Tout aussi grave, les sociétés choisies n’ont dû présenter une estimation de coûts qu’une fois le design choisi et le contrat signé, et non avant. Il est donc peu surprenant que les chiffres initialement présentés par le comité d’organisation se soient révélés complètement fictifs.

 

Quelles retombées politiques ?

Sans surprise, les partis d’opposition, les médias et le public sont pour le moins mécontents de la situation et demandent que des têtes tombent. Pour l’instant, seul un bureaucrate inconnu de tous a été choisi comme bouc émissaire. Le candidat au couperet le plus souvent cité est le Ministre de l’éducation, de la culture et du sport, Hakubun Shimomura, qui était chargé de la supervision des Jeux. Celui-ci est cependant un allié politique et idéologique très proche du Premier Ministre, lequel ne donne aucun signe d’être prêt à sacrifier son ami.

A la place, Shinzo Abe promet maintenant de prendre lui-même en charge la supervision de l’organisation des Jeux, et de faire en sorte qu’aucun nouveau scandale n’ait lieu. Cette tactique est cependant dangereuse, puisque tout nouveau faux pas mettrait encore plus dans l’embarras un gouvernement dont la popularité est déjà en baisse.

En réalité, la seule personne qui ressort grandie de toute cette affaire est le maire de Tokyo, Yoichi Masuzoe. Sa vigoureuse défense des intérêts de la métropole face à l’incompétence du comité d’organisation et du gouvernement national, a rehaussé son profil et suscité l’approbation des citoyens de Tokyo et d’ailleurs. Peut-être M. Abe ferait-il mieux de se distancer des Jeux et de laisser au maire de Tokyo la tâche peu enviable de réparer les dégâts déjà causés.

 

Comment mieux défendre le Japon ? (3) Pourquoi s’opposer à l’auto-défense collective ?

Antidémocratique. C’est un mot que j’ai souvent entendu invoquer pour critiquer les réformes sécuritaires proposées par le gouvernement japonais visant à permettre l’exercice du droit à l’autodéfense collective. Cela peut à première vue paraître quelque peu injuste. En effet, le parti au pouvoir, le LDP (Parti Libéral Démocrate en français) et son partenaire de coalition le Komeito bénéficient d’une majorité de deux tiers dans la chambre basse du Parlement, et le Premier Ministre Shinzo Abe avait donc aisément les voix nécessaires pour faire approuver son projet de « législation pour la paix et la sécurité » malgré les protestations stridentes des partis d’opposition qui ont quitté la chambre au moment du vote pour manifester leur mécontentement (le projet de loi est maintenant en discussion dans la chambre haute).

Un spectacle peu glorieux pour le gouvernement, certes, mais pas une violation des normes démocratiques. Et pourtant, le vote en question a déclenché une tempête de critiques virulentes et entrainé une chute importante du taux d’approbation du cabinet de M. Abe. Pour comprendre la profonde désapprobation d’un grand nombre de japonais, il faut s’intéresser au lien entre le projet de réforme sécuritaire et la Constitution du pays.

 

La réforme de trop

Comme expliqué dans un billet précédent, l’Article 9 de la Constitution japonaise, interdisant l’usage de la force comme outil de politique étrangère, a été à maintes reprises réinterprété pour permettre aux Forces japonaises d’autodéfenses (FJA) d’assister – sans prendre part aux combats – leur allié américain et de participer à des missions mandatées par les Nations Unies. La plupart des juristes japonais s’accordent cependant à dire que l’auto-défense collective est absolument inconstitutionnelle, qu’aucune réinterprétation ne pourra changer ce fait, et que son autorisation nécessiterait une révision de la Constitution en bonne et due forme.

Faisant fi de cette opinion défavorable, M. Abe s’est efforcé de faire passer ses réformes sécuritaires envers et contre tout, et c’est cette manière de faire qui a suscité l’indignation du public. En réinterprétant la Constitution par une décision politique contre l’avis des juristes à l’intérieur du gouvernement comme des milieux académiques, et en coupant court aux débats dans le Parlement après qu’il fut devenu clair que ceux-ci ne prenaient pas la décision souhaitée, le Premier Ministre s’est vu accusé d’aller à l’encontre de l’approche consensuelle considérée comme vitale à la bonne marche de la démocratie japonaise et de mettre en danger les institutions qui en forment la base.

 

Echos d’un passé malheureux

Ce genre de critiques ont d’autant plus de portée au Japon qu’elles évoquent de tristes souvenirs du passé impérial. En effet, l’une des principales leçons retenues par les Japonais après leur défaite dans la Seconde Guerre Mondiale est le danger de laisser le gouvernement du pays à un petit groupe d’autocrates va-t-en-guerre, sans freins institutionnels ou mécanismes de contrôle sur leurs actions.

Le public japonais est donc très sensible à toute attaque, perçue comme telle, contre les institutions démocratiques établies après la guerre. Le soupçon que M. Abe désire orienter le Japon vers un modèle plus autoritaire, une accusation souvent entendue et rendue plus crédible par les opinions pour le moins controversées du Premier Ministre au sujet du passé impérial du pays, résonne particulièrement.

 

Regain de vigueur du pacifisme

Aux critiques quant à la manière de faire de M. Abe, il faut ajouter la méfiance que provoquent diverses remarques du Premier Ministre et de ses proches concernant le type de missions que les FJA seront autorisées à entreprendre sous le chapeau de l’auto-défense collective. Le flou qui règne à ce sujet, flou alimenté par plusieurs membres du gouvernement de M. Abe, réveille la grande réticence des Japonais (également née du désastre de la Seconde Guerre Mondiale) à se retrouver impliqué dans un conflit loin de l’archipel.

Le ressentiment envers le comportement « anti-démocratique » de M. Abe, combiné au rejet de toute mission de combat à l’étranger, a fait gonfler le rang des pacifistes convaincus. Ceux-ci sont certes très actifs, mais leur nombre relativement limité fait que leurs protestations contre tout assouplissement des règles d’engagement des FJA n’a pas été suffisant pour entraver sérieusement les efforts des politiciens japonais déterminés à augmenter le rôle international militaire du pays. L’indignation générale que provoque t le débat autour de l’auto-défense collective a toutefois rallié beaucoup de citoyens à la cause pacifiste, et de nombreuses manifestations et autres actes de protestation ont eu lieu tout autour du pays cet été.

 

Une victoire à la Pyrrhus

En raison de la domination du LDP dans les deux chambres du Parlement et de la détermination de M. Abe à faire voter implémenter la « législation pour la paix et la sécurité » coûte que coûte, il est probable que celle-ci sera en fin de compte approuvée. Le Premier Ministre aura cependant très chèrement payé cette victoire. Non seulement le taux d’approbation de son Cabinet a fortement chuté et ne retrouvera peut-être jamais son niveau d’avant la controverse, mais toute nouvelle réforme sécuritaire est probablement devenue impossible. Il en va de même d’une révision de la Constitution, que M. Abe désire par-dessus tout.

Le débat autour de l’auto-défense collective aura donc finalement démontré non seulement la détermination d’une partie des élites politiques japonaises à renforcer le rôle international de leur pays, y compris dans le domaine militaire, mais également la persistance des sentiments antimilitaristes au sein de la population japonaise, qui continue de préférer que le pays fasse preuve d’une grande retenue à l’étranger. Tiraillé entre ces deux tendances, le Japon n’est donc pas près de se comporter comme une grande puissance « normale » sur la scène internationale.

Comment mieux défendre le Japon ? (2) Pourquoi autoriser l’auto-défense collective ?

Il est souvent dit que le Japon est pacifiste, mais le terme est quelque peu trompeur. Certes, les Japonais d’aujourd’hui ont une aversion particulièrement forte pour les horreurs de la guerre et sont fiers que leur pays ne se soit jamais engagé dans un conflit armé depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, mais la population est également consciente des menaces potentielles pour la sécurité de l’archipel (la Corée du Nord, la Chine montant en puissance) et du besoin pour le pays de maintenir des forces armées (celles-ci ont en réalité des capacités maritimes et aériennes parmi les plus développées et modernes au monde) capables d’assurer sa sécurité en cas d’attaque. Le Japon accepte donc que l’emploi de la force est parfois inévitable – ce qui va à l’encontre des idéaux du pacifisme – mais tient à limiter autant que possible le rôle et les missions de ses forces armées. Le terme “antimilitarisme“, souvent employé par les experts du pays, est donc plus approprié pour décrire la mentalité dominante dans l’archipel.

 

La centralité de l’Article 9 de la Constitution

L’aversion des Japonais pour la guerre est avant tout exprimée dans l’Article 9 de la Constitution japonaise. Celle-ci fut imposée à la fin des années 1940 par les forces d’occupation américaines mais a été pleinement embrassée et est désormais grandement respectée par la majorité de la population du pays. Le premier alinéa de cet article proclame que, “aspirant sincèrement à une paix internationale fondée sur la justice et l’ordre, le peuple japonais renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation, ou à la menace, ou à l’usage de la force comme moyen de règlement des conflits internationaux“.

Comme dit plus haut, cette interdiction très explicite de l’usage de la force a été interprétée assez lâchement pour permettre au Japon de maintenir des forces armées suffisantes à la défense de son territoire, les Forces japonaises d’autodéfense (FJA).

 

Des missions toujours plus nombreuses

En réalité, le rôle et les missions des FJA se sont progressivement élargies au cours des années, souvent sous la pression des Etats-Unis, alliés du Japon qui ont très vite voulu plus de coopération dans le maintien de la paix internationale.

A la fin des années 1980, les FJA ont joué un rôle important dans la stratégie américaine de “confinement“ de l’Union Soviétique et se voyaient chargées si besoin était d’empêcher la flotte russe d’atteindre l’Océan Pacifique. Dans les années 1990, les Japonais ont fini par accepter l’idée de participer aux opérations de maintien de la paix des Nations Unies. Puis, dans les années 2000, le Japon a apporté son soutien aux interventions américaines en Afghanistan et en Irak – sans prendre part aux combats eux-mêmes.

Aujourd’hui, le Premier Ministre Shinzo Abe veut donner plus de marge de manœuvre au FJA pour coopérer avec les Etats-Unis et d’autres alliés, en invoquant le “droit à l’auto-défense collective“. Ce droit est reconnu par l’Article 51 de la Charte des Nations Unies, mais la Constitution japonaise avait jusqu’à maintenant été interprétée comme interdisant au pays de l’invoquer. Le gouvernement désire changer cette situation.

 

Pourquoi l’auto-défense collective ?

M. Abe avance trois arguments principaux pour justifier l’adhésion à l’auto-défense collective. Le premier concerne la collaboration avec les Etats-Unis pour la défense du territoire japonais : les FJA seraient plus libres de venir à la défense des forces armées américaines en cas de crise avec la Corée du Nord ou avec la Chine, ce qui renforcerait la cohérence des deux armées et par conséquent, le gouvernement espère, l’effet dissuasif de la puissance militaire des deux pays envers un agresseur potentiel et la volonté des Etats-Unis de s’engager fortement pour la défense de l’archipel nippon.

Le second argument avancé par M. Abe est la facilitation de la participation du Japon aux opérations de maintien de la paix et autres opérations internationales supervisées par les Nations Unies. Jusqu’à maintenant, le rôle du Japon dans de telles missions a toujours été quelque peu incertain, compte tenu des limites importantes que l’interprétation traditionnelle de la Constitution impose. L’autorisation de l’auto-défense collective pourrait donc renforcer la crédibilité du Japon en tant que contributeur actif au maintien de la paix internationale.

 

Un pas de trop

Ces deux objectifs sont en réalité largement acceptés par les Japonais. Une meilleure coopération avec les Etats-Unis pour la défense du territoire et une participation plus active et appréciée aux opérations onusiennes ne vont pas fondamentalement à l’encontre de l’antimilitarisme traditionnel du pays et renforceraient la capacité des FJA de remplir leur rôle tel que l’envisage la majorité de la population. C’est plutôt le troisième argument de M. Abe et de ses alliés qui suscite la controverse.

En effet, ceux-ci évoquent le besoin pour le Japon d’être autorisé, le cas échéant, à venir au secours d’alliés objets eux-mêmes d’une agression armée. Malgré leurs promesses de maintenir des limites importantes à ce genre de mission, la population japonaise ainsi que nombre de politiciens s’inquiètent que le mandat des FJA reste trop large et trop vague, ouvrant la voie à des opérations de combat à l’étranger que la grande majorité des Japonais rejettent catégoriquement.

Même si plusieurs arguments du gouvernement sont raisonnables et pourraient être acceptés par les Japonais, M. Abe est donc prêt à aller trop loin pour beaucoup de ses compatriotes, et la législation autorisant l’auto-défense collective a fini par susciter la grande controverse détaillée dans mon précédent billet. La prochaine fois, j’exposerai plus en détail les arguments des opposants à la réforme proposée par M. Abe.