Sun Tzu 2020 – Les forces de la raison – Chapitre 6 : L’emploi des intangibles

Sun Tzu -Maîtres et dirigeants - Les forces de la raison

Ce sixième chapitre – sur les treize que compte le traité -, fixe les bases d’une gestion des forces ‘intangibles’ et s’emploie à répondre aux différentes circonstances selon une variété infinie de voies.

Son titre peut aussi être : ‘Du plein et du vide’ ; ‘Points faibles et points forts’ ou ‘Vide et plein’ selon ses interprètes.

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Il est écrit:

  Une des choses les plus essentielles que vous ayez à faire avant tout engagement, c’est de bien choisir le terrain propice à votre campement.

  Pour cela il faut user de diligence et le prendre de vitesse en étant le premier à occuper le terrain en évitant ainsi de se laisser prévenir par l’adversaire et d’être confondu dans la place. Fort de cette occupation anticipée, le stratège a tout loisir de le contraindre et l’affaiblir d’avance.

  Qui excelle en stratégie dirige les mouvements de l’autre et ne se laisse pas dicter les siens. Qui veut faire venir à lui l’ennemi de son plein gré l’attire par la perspective de quelque avantage et l’écarte par la crainte d’un dommage.

La moindre négligence en ce genre peut être pour vous de la dernière conséquence. Un stratège n’attend pas qu’on le fasse aller, il sait faire venir.

  Habile, le stratège disposera à son gré de toutes les marches de son adversaire en préparant soigneusement les lieux où il souhaite précisément qu’il aille. Le stratège fait en sorte de lui aplanir toutes les difficultés et de lever tous les obstacles qu’il pourrait rencontrer ; en cela, il crée les conditions psychologiques favorables en lui enlevant les inconvénients trop manifestes et les craintes ressenties qui pourraient le faire renoncer à son dessein. La grande science étant de lui faire vouloir tout ce que vous voulez qu’il fasse, et de lui fournir, sans qu’il s’en aperçoive, tous les moyens de vous avantager dans vos plans.

  En disposant de l’avantage de la place et par conséquent, celui de votre adversaire, attendez ses premières démarches tout en entamant ses forces.

  Savoir l’affamer au milieu de l’abondance ; susciter mille terreurs en surgissant à l’improviste aux endroits qu’il convoite par des chemins qui ne soient connus que de vous  ; le fatiguer et le tracasser en le poussant à l’action lorsqu’il est au repos.

  Si, après avoir longtemps attendu, vous ne voyez pas que l’ennemi se dispose à sortir de son camp, sortez vous-même du vôtre ; par vos mouvements provoquez son imprudence en le harassant là où il ne vous attend pas et l’assaillir là où il ne se protège pas.

Pour être certain de garder ce que vous défendez, il faut défendre un endroit que l’ennemi n’attaque pas.

  Si, après avoir marché sur de longues distances d’une traite sans épuiser vos hommes ni subir aucun dommage, d’aucuns ne pourrait supputer que l’ennemi ignore vos desseins en créant à son tour les conditions favorables à sa stratégie. Que les apparences vous donneront l’impression première de négligences de sa part ; qu’il aurait des craintes à vous confronter… Évitez de tomber dans un pareil postulat.

  Impalpable et immatériel, le grand art d’un stratège est de faire en sorte que l’ennemi ignore toujours le lieu où il aura à combattre et de lui dérober avec soin la connaissance des postes qu’il fait garder. En occultant toute forme, il reste insaisissable ; il voit sans être vu ; sans être entendu, il entend ; il se meut et agît sans bruit et dispose comme il lui plaît du destin de ses adversaires.

  Il avance sans coercition, car il s’insinue dans ses vides : fondant sur ses points faibles en emportant toutes les places les plus vulnérables par leurs défenses inadéquates ou celles non convoitées par l’adversaire ; tenant ses propres places avec une supériorité défensive ; il évite les poursuites en se déplaçant si promptement qu’il ne saurait être rejoint ; ne battant en retraite que par ruse sur un terrain favorable.

  Aussi, vos armées étant déployées, vous n’apercevez pas qu’il y ait un certain vide qui puisse vous favoriser, ne tentez pas d’enfoncer les bataillons ennemis. Si, lorsqu’ils prennent la fuite, ou qu’ils retournent sur leurs pas, ils usent d’une extrême diligence et marchent en bon ordre, ne tentez pas de les poursuivre ; ou, si vous les poursuivez, que ce ne soit jamais ni trop loin, ni en territoire inconnu.

  Ainsi, l’adversaire ne saura pas où se défendre face à un expert de l’action offensive, ni où attaquer face à un expert des dispositifs défensifs.

  Si, ayant dessein à livrer bataille, les ennemis restent dans leurs retranchements, n’allez pas les y attaquer, surtout s’ils sont bien retranchés à l’abri de larges fossés et de murailles élevées. C’est en frappant sur les vulnérabilités que, même protégé par ses hautes murailles, l’adversaire sera contraint à diminuer ses défenses pour porter secours.

  Si en revanche, le stratège veut éviter l’engagement, il lui suffit alors de tracer une ligne de défense et se retrancher pour que l’adversaire renonce à la confrontation car il se détournerait de ses propres objectifs. Laissez fatiguer les ennemis, attendez qu’ils soient ou en désordre ou dans une très grande sécurité; vous pourrez sortir alors et fondre sur eux avec avantage.

  Ayez constamment une extrême attention à ne jamais séparer les différents corps de vos armées. Faites qu’ils puissent toujours se soutenir aisément les uns les autres.

  Obligez votre adversaire à dévoiler ses formations sans jamais trahir les vôtres afin de se concentrer là où il se disperse ; faites faire à vos adversaires le plus de diversion afin de créer une dispersion de ses forces. Formant alors un corps unique, on peut mettre en jeu la totalité de ses forces pour attaquer successivement chaque fraction des siennes.

  En occultant vos desseins sur les lieux prévus par vos offensives, ni la manière dont vous vous disposez à l’attaquer, ou à vous défendre, vous le contraignez de facto à maintenir ses défenses sur tous les fronts favorisant ainsi la dilution de ses forces sur de nombreux points. En concentrant vos forces sur ces points névralgiques, vous ferez front à des forces diminuées.

  Car, s’il se prépare au front, ses arrières seront faibles ; s’il se prépare à l’arrière, son front sera fragile ; s’il se prépare à sa gauche, sa droite sera vulnérable ; s’il se pare à droite, sa gauche sera affaiblie.

S’il se prépare en tous lieux, il tâchera de se rendre fort de tous les côtés et il divisera ses forces. S’il se prépare partout, il sera faible partout.

  Celui qui dispose de peu d’hommes doit se préparer contre l’adversaire, celui qui en a beaucoup s’attendre à ce que l’adversaire se prépare contre lui. Pour vous, n’en faites pas de même : que vos principales forces soient toutes du même côté; si vous voulez attaquer de front, faites le choix d’un secteur, et mettez à la tête de vos troupes tout ce que vous avez de meilleur. Votre adversaire, affaibli numériquement par la division de ses forces – diluées en nombreux dispositifs de défense -, vous offrira en toutes circonstances de conserver l’avantage.

  Au moment de déclencher votre action, lisez dans les premiers regards de vos soldats ; soyez attentif à leurs premiers mouvements; et par leur ardeur ou leur nonchalance, par leur crainte ou leur intrépidité, concluez au succès ou à la défaite. Ce n’est point un présage trompeur que celui de la première contenance d’une armée prête à livrer le combat. Il en est telle qui ayant remporté la plus belle victoire aurait été entièrement défait si la bataille s’était livrée un jour plus tôt, ou quelques heures plus tard.

  Comme il est essentiel que vous connaissiez précisément le lieu et les territoires où vous devez combattre, il n’est pas moins important que vous soyez instruit du jour, de l’heure, du moment même du combat. C’est une affaire de calcul à laquelle on ne peut rien négliger tant pour l’organisation de vos troupes que par les contraintes stratégiques imposées par les distances.

  Si l’ennemi est loin de vous, sachez, jour après jour, la distance parcourue et les routes empruntées ; suivez-le pas à pas, quoique en apparence vous restiez immobile dans votre camp ; voyez tout ce qu’il fait, quoique vos yeux ne puissent pas aller jusqu’à lui ; écoutez tous les discours, quoique vous soyez hors de portée de l’entendre ; soyez témoin de toute sa conduite, entrez même dans le fond de son cœur pour y lire ses craintes ou ses espérances.

  Pleinement instruit de tous ses desseins, de tous ses mouvements, de toutes ses actions, vous le ferez venir précisément où vous voulez qu’il arrive.

  Vous l’obligerez à disposer son campement de manière à ce que le front de son armée ne puisse pas recevoir de secours de son arrière-garde et inversement ; que ni l’aile droite et gauche ne puissent se soutenir mutuellement et à plus forte raison si le jour déterminé pour le combat vous négligiez les distances entre vos forces et l’adversaire. Vous le combattrez ainsi dans les lieux et dans les temps qui vous conviendront le plus. C’est aussi ce que vous devez craindre à votre tour si vous négligez de connaître précisément le lieu et les territoires où vous devez combattre.

  Si l’alignement des effectifs parait important dans les plans, ne surestimez pas ce seul paramètre : une trop grande quantité de personnels est souvent plus nuisible qu’elle n’est utile. Une petite armée bien disciplinée est invincible sous un bon général.

  Même si l’adversaire est en nombre, les conditions de victoire sont autres ; elles peuvent être créées en l’empêchant d’engager les hostilités.

  Car, s’il ignore ma situation militaire, je peux faire en sorte qu’il se préoccupe de sa propre préparation: ainsi je lui ôte le loisir d’établir les plans pour me battre.

  • Déterminer les plans de l’adversaire afin de distinguer quelle stratégie sera couronnée de succès et celle qui ne le sera pas.
  • Le perturber et lui faire dévoiler le schéma général de ses mouvements ainsi que son ordre de bataille.
  • Connaître ses dispositions et identifier le lieu de combat.
  • Le mettre à l’épreuve en le harcelant afin de déceler ses forces et ses déficiences.
  • Une formation stratégique atteint au faîte ultime quand elle cesse d’avoir forme. L’art suprême consiste à disposer ses troupes de telle manière qu’elle ne puisse être visible. Aucune de leurs configurations ne pouvant être définies sur une grille tactique, aucun espion, même les plus pénétrants, ne pourront en identifier le pourtour, empêchant ainsi les esprits les plus sagaces d’établir des plans contre vous.

C’est sur ces configurations que l’on doit établir ses plans pour la victoire, mais le commun des mortels ne le comprend guère. Bien que la majorité ait des yeux pour saisir les apparences et reconnaître les manœuvres exécutées, nul ne peut remonter la philosophie – l’âme stratège – liée aux processus qui permettent d’édifier les conditions victorieuses.

  C’est ainsi qu’un général ne cherche pas à rééditer ses exploits mais s’emploie à répondre aux circonstances selon une variété infinie de voies.

  Une armée doit être comparable à l’eau qui, comme les flots qui coulent en évitant les hauteurs et se jette en aval sur les terres basses, contourne les points forts pour envahir les points faibles. Comme l’eau forme son cours en épousant les accidents du terrain, une armée construit sa victoire en s’appuyant sur la situation et les mouvements de l’adversaire : Si la source est élevée, la rivière ou le ruisseau coulent rapidement. Si la source est presque de niveau, on s’aperçoit à peine de quelque mouvement. S’il se trouve quelque vide, l’eau le remplit d’elle-même dès qu’elle trouve la moindre issue qui la favorise. S’il y a des endroits trop pleins, l’eau cherche naturellement à se décharger ailleurs.

  Une armée ne doit pas avoir de forme rigide, de même que l’eau n’a pas de forme stable, il n’existe pas, en matière de guerre, de conditions immuables et permanentes. Un habile stratège tirera parti des circonstances même les plus dangereuses et les plus critiques. En s’adaptant aux circonstances, il saura faire prendre la forme qu’il voudra, non seulement à l’armée qu’il commande mais encore à celle des ennemis.

  Une armée, quelles que puisse être ses atouts et ses faiblesses, ne possède pas de qualités immuables d‘invincibilité. Les plus mauvais soldats peuvent changer en bien et devenir d’excellents guerriers. Comme les cinq éléments, aucun ne prédomine en permanence, et aucune des quatre saisons ne dure éternellement. Il y a des jours longs et d’autres courts comme la lune croît et décroît.

Une armée bien conduite et bien disciplinée imite à propos toutes ces variétés.

Fin du chapitre VI

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Jérôme Gabriel

Jérôme Gabriel

Fondateur d’Arcana Strategia Conseil et des éditions stratégiques Maîtres et Dirigeants, Jérôme Gabriel est avant tout passionné par l’intelligence et les cultures stratégiques asiatiques (Chine-Japon). Expert d’état en intelligence économique et protection des entreprises (INHESJ), l’auteur a vécu et travaillé plusieurs années entre la Chine, le Japon, la Thaïlande et le Vietnam – il possède aussi un Master 2 spécialisé en Communication et Coopération Interculturelle en milieu asiatique. Activement engagé dans la protection, l’appui commercial et stratégique des entreprises, il est l’auteur de plusieurs publications et ouvrages dont "Décryptage de la pensée stratégique Sun Tzu " publié en septembre 2020. Ancien directeur d’un service d’intelligence stratégique et de gestion des risques, il intervient aujourd’hui en tant que formateur et conseiller auprès de PME-PMI.

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