Retour à la société de pénurie

 

 

Bon gré, mal gré nous sortons d’une société d’abondance où les peuples privilégiés et, au sein de celle-ci, les classes privilégiées ont vécu sans souci d’une restriction quelconque. Le problème n’était plus de manger à sa faim, mais de restreindre celle-ci pour éviter l’obésité, le diabète et la surtension. Dans une métaphore du gaspillage, les participants à cette société creusaient leur fosse avec leurs dents : rouler plus lourd, voyager plus loin, suivre la mode, jeter le plastique, surchauffer le logement, en un mot détruire la seule planète à disposition.

Or nous venons de découvrir une équation :  les exportations d’hydrocarbures de la Russie  (176 milliards de dollars en 2016) sont d’un tel niveau qu’elles couvrent plus que largement le budget de l’armée à 61 milliards. L’Occident finance ainsi sans le savoir (ou sans vouloir le savoir) une guerre qu’il condamne et qui le menace. La dépendance de certains pays est telle qu’il ne pourraient décréter un embargo. Il existe d’autres sources d’approvisionnement mais elles sont plus dispendieuses. Si l’on s’en passe on risque la pénurie.

La société d’abondance n’est jamais qu’une exception provisoire et localisée à la règle générale :  la pénurie. Dans les société agricoles, le mécanisme est élémentaire : tant qu’il y a de la nourriture, la population augmente jusqu’à ce qu’elle épuise la production paysanne. À l’expansion vigoureuse des XIe, XIIe et XIIIe siècles de l’Europe médiévale, succède un siècle de catastrophes. Effectivement trois siècles d’expansion avaient fait doubler la population européenne. La France atteignit en 1300 une population de 20 millions d’habitants, soit déjà la moitié de sa population en 1914. La famine éclate en 1315, la Guerre de Cent Ans débute en 1337 et la Peste Noire apparaît en 1347. La conjonction de ces trois phénomènes n’est pas une coïncidence, car leur effet commun est de réduire la population. Les mécanismes naturels de contrôle de la population sont entrés en jeu, faute pour la population médiévale de pratiquer une forme de contrôle démographique, qui dépassait manifestement son entendement.

Par ailleurs, la forêt avait été exploitée sans ménagement et le bois commençait à manquer, car il s’agit d’une ressource en énergie solaire, lentement renouvelable. Au XIVe siècle, la forêt occupait en France une superficie inférieure à ce qu’elle est maintenant. On avait en effet défriché toutes les terres cultivables avec les moyens rudimentaires de l’époque. Néanmoins, les terres fertiles étaient saturées par une population paysanne qui ne parvenait pas à nourrir les villes naissantes. En un mot, la population avait crû tandis que les ressources décroissaient selon une loi implacable.

Le véritable problème dans lequel se débattait l’Europe du Nord était celui de la pénurie de bois. Du IXe au XIIIe siècles, l’épaisse forêt couvrant les terres humides et fertiles de la grande plaine baltique allant de l’Atlantique à l’Oural avait été mise en coupe réglée, fournissant à la fois du bois de construction et de chauffage, dégageant des clairières de plus en plus vastes. Le bois, ressource renouvelable certes, mais lentement, était devenu rare. Or, on avait besoin de charbon de bois pour la métallurgie, de poutres pour la construction des bateaux, de cendres pour les verreries et les savonneries.

Aux XVIe et XVIIe siècles, la pénurie de bois était devenue criante. Colbert fit planter des forêts de chêne pour fournir le bois nécessaire à la marine royale, mais il faut trois siècles pour obtenir un arbre utilisable. Si l’on peut se passer de chauffage au bord de la Méditerranée, il est beaucoup plus inconfortable et même dangereux de ne pas se chauffer sur les rives de la Mer du Nord. Les Européens du Nord n’eurent donc pas le choix. Contraints et forcés, ils ont entrepris l’exploitation du charbon dès la fin du Moyen Âge.

Nous sommes leurs héritiers. Nous ne pourrions plus vivre avec les ressources renouvelables en bois, qui est de l’énergie solaire emmagasinée. Nous dépendons d’une autre réserve, accumulée sur des millions d’années pat la dégradation des végétaux et du plancton, les hydrocarbures. L’impasse du gaz russe n’est donc pas un épiphénomène accessoire : il traduit l’épuisement à venir de cette ressource qui est tout sauf inépuisable. Les guerres ont parfois l’intérêt de dévoiler des réalités trop longtemps tues. Le blé va aussi devenir plus cher comme l’huile de colza. L’essence à la pompe l’est déjà devenue.

Dans une société de pénurie, les plus atteints sont les plus pauvres. Le pouvoir d’achat diminue même si les gouvernements prennent des mesures improvisées pour pallier les manques les plus criants. Le cortège des conflits sociaux s’ébranle. En déclarant la guerre, Poutine nous a tous éveillés d’un rêve impossible : la vie au Paradis terrestre pour toujours. Retour à la condition humaine.

Notre insécurité

 

 

La guerre en Ukraine a surpris et changé les données en matière de sécurité européenne. La règle pour l’instant est simple : l’agresseur russe n’hésite pas à envahir les territoires qui ne sont pas couverts par l’Otan. Après l’Ukraine ce, sera donc le cas de la Moldavie dont l’insécurité est totale. Le cas de la Finlande est plus compliqué : elle n’adhère pas à l’Otan mais fait partie de l’UE tout comme la Suède. Cela peut faire hésiter un bref instant Poutine dans la mesure où il vise l’extension de son territoire sans aller jusqu’à la guerre mondiale. Peut-être définitivement ? Dans l’incertitude et le flou, ces deux derniers pays demandent ou demanderont d’entrer dans l’Otan.

Où en est la Suisse ? Nulle part, sinon qu’elle proclame sa neutralité. Ce concept parait probablement folklorique à Poutine comme il parut jadis à Hitler à l’égard de la Belgique. Dans la logique de la violence, les concepts juridiques ne servent à rien. Que se passerait-il si, par invraisemblable, (mais il n’y en a plus) la Russie voulait s’en prendre à la Suisse pour la punir des sanctions qu’elle à prise à son égard ? Il n’est pas nécessaire d’y envoyer des chars, il est possible de la bombarder à distance. Personne ne viendrait à notre secours. L’Otan est peureusement confiné à la protection de ses seuls membres et ne courra pas le risque d’une extension de conflit pour ce pays tiers, que nous sommes. La doctrine est bien établie.

« Certains experts suisses évoquent la question de l’adhésion de la Suisse à l’Otan. Il ne doit pas y avoir d’interdiction de penser, a ainsi estimé le président de la Conférence nationale des faîtières militaires Stefan Holenstein dans la NZZ am Sonntag. Pour lui, si la neutralité armée fait partie de l’identité de la Suisse, une adhésion à l’Otan pourrait néanmoins être avantageuse pour la sécurité du pays. Mauro Mantovani, de l’Académie militaire de l’EPFZ, souhaite pour sa part ouvrir le débat sur un rapprochement concret. La défense aérienne suisse pourrait par exemple être intégrée dans le système de l’OTAN. » (TSR Info)

Dans le cadre d’une rationalité politique, la Suisse peut se satisfaire de sa position traditionnelle d’indépendance et de neutralité. Face à un dictateur incontrôlable, cela n’a plus de sens. Notre sécurité dépend déjà en fait de l’Otan, puisque nous sommes entourés de pays qui en font partie. Des chars russes n’arriveraient à notre frontière que dans le cas d’une guerre généralisée. Nous comptons donc sur l’Otan sans le dire. Reconnaissons cette faille pour la combler au plus vite.

Cela ne signifie pas pour autant l’adhésion à l’UE, tabou inviolable de la politique suisse. Mais cela y fait songer. « Selon la SonntagsZeitung, des politiciens bourgeois et de gauche sont également favorables à une collaboration plus étroite avec l’Europe dans le domaine militaire. Même si la Suisse veut rester indépendante, elle doit intensifier sa collaboration avec l’UE, a par exemple indiqué la conseillère nationale Jacqueline de Quattro (PLR/VD). Franzika Roth (PS) demande pour sa part que, dans le cadre des discussions à venir avec l’UE, le Conseil fédéral vise également la signature d’un accord de coopération en matière de politique de sécurité. »

Elargissons la perspective. Nous sommes entrés dans un monde dangereux. En fait nous y étions demeurés en nous le cachant. L’épidémie est déjà venue le rappeler. La guerre accentue, en attendant des formes de disettes qui se profilent. Nous sommes au cœur de l’Europe, nous sommes le cœur de l’Europe, nous sommes un pays multiculturel prototype de ce que l’UE pourrait et devrait devenir. Car les règles du jeu sont désormais simples. Il n’y a de place à la table des négociations économiques ou politiques que pour les grands ou les trublions crédibles.

Notre destin est donc entre les mains de Etats-Unis, de la Chine et de la Russie. Pas de l’UE qui n’a ni armée ni diplomatie. Protégée en dernière instance par le bouclier nucléaire des Etats-Unis. Nous n’avons plus le choix. Ce qui se passe en Ukraine doit servir d’avertissement. Notre indépendance et notre sécurité reposent sur des conventions juridiques, des illusions passéistes, des errements historiques : elles ne sont pas concrètes, réelles, matérielles.

Toutes les questions doivent être ouvertes. Par exemple, à quoi a servi l’aviation militaire ukrainienne face à la brutalité d’une destruction dès la première heure pat une aviation russe bien supérieure ? Quel enseignement peut-il être tiré de la guérilla ukrainienne ? Quelle armée suisse ? Quel équipement ?

La seule évidence est que nous devrons préparer à nous défendre et qu’il fut absurde de proposer notre démilitarisation. Il faudra dépenser plus et mieux pour la défense. Il faudra cesser de parler et agir. La diplomatie ne sert qu’entre gens bien élevés.

 

L’internationale populiste

 

 

Au parlement fédéral, l’UDC s’est opposée aux sanctions économiques de la Suisse à l’égard de la Russie. « Berne doit s’en tenir à une stricte neutralité selon le parti national-conservateur. Après les décisions du Conseil fédéral sur les sanctions, selon Gregor Rutz (UDC/ZH) : ce genre de déclarations n’apporte rien de concret pour mettre fin à la guerre, si ce n’est de placer notre rôle de médiatrice en danger. ». L’image de l’Helvétie maternelle ramenant Vladimir Poutine dans le droit chemin par une douce persuasion est évidemment tout à fait convaincante.

Or, cette position de neutralité abstraite et exagérée sera difficile à défendre face à l’opinion publique, qui soutient massivement, émotionnellement, viscéralement la résistance du peuple ukrainien. On peut donc la considérer dans le chef de l’UDC comme téméraire, inconsciente ou révélatrice d’une tension interne au plus important parti de la Suisse.

La même attitude de soutien de Poutine a été relevée dans d’autres manifestations internationales de populisme : les saugrenus Trump et Bolsonaro, mais aussi, plus proche de nous, trois candidats à la présidence en France : Zemour, Mélenchon et Le Pen. Ces derniers ont évidemment rétropédalé ensuite, dans l’urgence de la campagne où leurs déclarations antérieures risquaient de les déconsidérer totalement.

Il existe donc une tendance universelle à l’alliance entre le populisme de droite ou de gauche et les dictatures ou démocratures. C’est évidemment paradoxal, car la posture nationaliste locale supposerait que l’on soit inconditionnellement opposé aux nationalismes étrangers. Or, ce n’est pas le cas. Tout nationaliste donne en exemple ses équivalents étrangers, dont les outrances bigarrées justifient les siennes.

Cela rappelle forcément la pente naturelle de collaboration, sur laquelle ont glissé simultanément le nazisme, le fascisme, le franquisme et le pétainisme. Une des premières initiatives de Philippe Pétain quand il accéda au pouvoir durant l’été 1940 fut de promulguer des lois discriminatoires à l’égard des Juifs, avant même de subit quelque pression que ce soit de l’occupant allemand. Le souvenir de l’affaire Dreyfuss était encore vivace, avec l’humiliation infligée dès 1900 à l’armée, à l’Eglise catholique et à la droite.

Il existe donc une internationale populiste, de plus en plus forte, qui séduit un peu partout le tiers des électeurs. En sus de son nationalisme tribal fondateur, il développe d’autres composantes, la première étant évidemment le refus de tout ordre international : l’ONU, l’OTAN, l’UE, les Droits de l’Homme, Schengen, Frontex, voire les Conventions de Genève. Ainsi sous la pression de son aile populiste, la Suisse s’est-elle exclue d’Erasmus et d’Horizon. Cette décision politique est alimentée par une surestimation nationale : chaque pays devrait mijoter sa science particulière, sans aucun besoin de chercheurs étrangers.

La seconde est certainement l’ignorantisme, le refus d’apprendre et l’appétence pour l’oubli du peu que l’on connait. Parmi les populistes on retrouvera naturellement la secte créationniste, les mouvements homophobes, les machistes, les intégristes religieux. Tout naturellement le populisme s’oppose à la vaccination contre le Covid. La transition climatique est traitée de fable gauchiste. Les médias sont considérés avec suspicion, sauf s’il s’agit de télévisions privées : un des buts est de détruire le service public de la SSR. Et en général, de briser l’Etat de droit pour y substituer autre chose, qu’il faut bien nommer pas son nom : la démocrature.

La manifestation extrême de l’ignorantisme est le complotisme, la tendance à imaginer une explication simpliste à des situations sociales aux causes extrêmement complexes. Dans les commentaires de ce blog on peut retrouver ce schéma pour l’épidémie : le virus a été inventé par un laboratoire de façon à vendre des vaccins, non seulement inefficaces mais aussi dangereux voire mortel. La pression pour la vaccination résulte d’un complot de tous les gouvernements et de toutes les administrations. Seuls détiendraient la vérité quelques médecins rebelles.

Bien que ce soit difficile, il faut donc imaginer et comprendre que certains leaders populistes soient vraiment persuadés des thèses qu’ils défendent. Trump a peut-être vraiment cru que l’élections perdue résultait de fraudes des démocrates et cette conviction est encore partagée par le tiers de la population américaine, bien qu’on n’en ait jamais découvert le mojndre indice. Poutine croit peut-être que l’Ukraine gouvernée par des nazis entreprenait le génocide des russophones : cela a l’air absurde mais ce ne l’est pas, dans la mesure où existe de véritables paranoïaques diagnostiqués par la psychiatrie. Gregor Rutz est vraiment persuadé que les sanctions financières contre la Russie sont une violation crasse de la neutralité, même si (et surtout si) l’opinion inverse est tenue par la majorité du Conseil fédéral et du Parlement.

Dans l’Histoire, il y eut des moments de folie collective où le réflexe populiste, patriotard, intégriste l’a emporté sur tout. Le régime des talibans en Afghanistan en est une illustration contemporaine. Le délire d’un homme gagne une nation, comme celui d’Hitler a submergé la nation allemande malgré sa culture, sa science, sa technique. Le problème est d’imaginer des formes de thérapie collective qui seraient efficaces contre autant de formes de folie collective.

 

 

La guerre toujours recommencée ?

 

Comme la mer, la mort et l’amour, la guerre semble toujours recommencée. Or, nous nous étions habitués à la paix. Depuis 1945, Français et Allemands ne se sont plus agressés comme ils croyaient que c’était leur devoir patriotique, mais ils collaborent intelligemment dans l’UE, apportant aux populations un peu plus de bien être plutôt que la mort et la ruine. Il n’était jamais arrivé dans l’histoire du continent qu’il n’y ait pas eu un conflit majeur entre grandes puissance, France, Allemagne, Autriche, Espagne, Angleterre, Russie pendant trois quart de siècle. C’était peut-être la fin des guerres, hormis quelques conflits locaux dans des pays marginaux, Bosnie, Serbie, Géorgie. La queue de la comète. Le début de la sagesse. On en était même arrivé à abandonner la conscription et à donner au moins le choix à chaque jeune entre service civil et service militaire. Un progrès de civilisation.

Le 24 février tout cela s’est effondré. Un homme à lui tout seul à fait régresser un continent. Sans aucun intérêt prévisible pour son pays, ni bien sûr pour l’Ukraine agressée. Par messianisme peut-être. On apprend que ce serait un homme religieux. A l’aberration de l’ancienne mode. Il a fait bénir par un pope les avions destinés à effectuer le massacre des populations civiles en Syrie. Le patriarche de l’Eglise orthodoxe russe approuve l’attaque de l’Ukraine. Et celui de Kiev la désapprouve. Et leurs deux Dieux sont mobilisés pour servir les hommes.

Quoiqu’il en soit de ce que si passe sous le crâne semi chauve et opaque de Poutine. Il vaut la peine de comprendre d’où vient la guerre, cette singularité de l’espèce humaine, prompte à aligner des combattants, plus ou moins volontaires, pour se massacrer mutuellement. Et comment depuis 1515, la Suisse, la première, y a renoncé et s’en est bien trouvé.

Pendant plus de deux millions d’années, nos ancêtres ont été des chasseurs cueilleurs, vivant aux dépens de la nature, des animaux et des plantes sauvages. On peut imaginer des tribus de quelques dizaines d’individus se déplaçant pour trouver le gibier. Il n’y a que depuis douze mille ans que nous sommes nourris grâce à l’élevage et l’agriculture. Le prix à payer n’est pas perceptible au premier abord. Les terres sont fertiles et libres, le travail est léger. Cependant au fur et à mesure que les terres s’épuisent, que les sources s’assèchent par suite du déboisement, que la population bien nourrie augmente, l’agriculture devient plus pénible parce qu’il faut cultiver des terres plus pauvres.

À la longue, la population ne peut plus être nourrie que marginalement en cultivant des terres qui exigent le travail incessant des plus démunis. Des tentatives pour étendre le système au-delà de son environnement originel accélèrent le processus. Ainsi l’irrigation inventée pour cultiver des terres trop sèches peut définitivement stériliser celles-ci si l’eau est chargée de sels dissous.

À la malédiction du travail et de la famine, le système néolithique superpose le déterminisme des guerres. La guerre était inconnue au Paléolithique pour la raison évidente qu’elle n’a aucun mobile. Le clan de chasseurs ne possède rien que ses vêtements et ses armes. Si une contestation surgit au sujet d’un point d’eau, d’une harde de gibier, le groupe le plus faible préférera se replier que de risquer la vie des chasseurs si précieux,  qui assurent la ressource vitale en nourriture.

La révolution néolithique bouleverse ces données comme le confirment les squelettes des premières victimes de la guerre. En effet, le paysan ne jouit plus de la liberté du chasseur. Les champs défrichés, les fossés d’irrigation creusés, les granges pleines de grains, les outils, le bétail sont le fruit d’un investissement que la communauté villageoise doit défendre si elle veut survivre. Comme la densité de la population croît inexorablement tant que la pénurie n’est pas installée, tôt ou tard surgissent des conflits soit entre sédentaires et nomades, soit entre villages voisins pour la possession de terres.

La guerre n’est donc pas une fatalité qui serait inscrite dans l’ADN de l’espèce, mais une conséquences négative de la révolution néolithique. Lors de la révolution industrielle nous avons basculé dans un autre monde où la fortune d’un pays ne dépendit plus de la terre qu’il possède à l’intérieur de ses frontières. La guerre de 14-18 fut sans doute la dernière où les armées étaient encore formées de terriens, viscéralement attachés à la défense de la patrie agricole.

Les deux guerres mondiales n’en font qu’une de 1914 à 1945, la seconde étant le résultat de la paix biaisée qui conclut la première. À deux reprises, les nations les plus civilisées furent saisies d’un accès de folie collective, qui les entraîna à s’anéantir mutuellement en sacrifiant des dizaines de millions de vies. La guerre industrielle avec l’invention des mitrailleuses, le développement de l’artillerie et ultérieurement des chars,  n’avait plus aucun sens, car la conquête d’un territoire avait perdu sa raison d’être. Des peuples prospères survivent aujourd’hui sur des territoires minuscules comme Singapour ou Hong Kong.

L’horreur de ces deux conflits suscita la création d’abord de la SDN, puis de l’ONU. Une série d’agences spécialisées s’occupent de la nécessaire coordination internationale des télécommunications, de la Poste, de la santé, du commerce, de la pêche. Une sorte de gouvernement mondial a été mis en place, démuni de pouvoir réel mais symbole d’une nécessité. Sur le continent, ravagé, détruit, appauvri, la création de l’UE par quelques personnalités lucides mit un terme aux conflits récurrents entre la France et l’Allemagne.

En 1985, Gorbatchev comprit que l’équilibre de la terreur par le nucléaire n’était pas une option car, en cas de déséquilibre, ce serait la fin de l’espèce humaine. De fait depuis 1945 il n’y eut plus que des conflits locaux qui furent éteints par une diplomatie adéquate. Jamais l’Europe n’a connu une aussi longue paix, qui aurait pu s’établir définitivement, si un autre facteur n’avait surgi. La véritable vision du vingtième siècle semblait être l’établissement d’une paix perpétuelle entre nations civilisées, c’est-à-dire l’abolition d’une des conséquences de la survenue du Néolithique.

Ce facteur supplémentaire dans le déclenchement des guerres n’est plus la nécessité de survie du peuple agresseur, mais l’autocratie, la remise de tous les pouvoirs à un monarque ou dictateur, soucieux de sa propre gloire plus que de la vie de ses soldats. Ainsi Alexandre le Grand se tailla un immense empire en Orient dont la Macédoine n’avait pas un besoin impérieux et Jules César, après Scipion et Pompée, se lança dans la fabrique de l’Empire romain qui finit par s’effondrer sous son propre poids. Poutine est dans la même vision impérialiste : la Russie n’a aucun intérêt dans une guerre avec l’Ukraine dont elle subira des conséquences néfastes, mais le dictateur est à la recherche d’une gloire factice pour affermir son propre pouvoir à l’interne.

Dès lors, la meilleure garantie contre les guerres est la démocratie dans la mesure où elle règnerait partout. Tant que ce n’est pas le cas, tant qu’il existe des démocratures, la guerre peut resurgir. Ce n’est pas un hasard si Trump, Bolsonaro, Zemmour, Mélenchon et Le Pen ont eu des faiblesses pour Poutine. Il a réalisé ce qu’ils ambitionnent secrètement : la conquête du pouvoir absolu pour la satisfaction de l’ego d’un adolescent prolongé.

Les bavardages néfastes

 

 

« Tu causes, tu causes, c’est tout ce que tu sais faire ». Cette citation de Zazie dans le métro de Raymond Queneau est passée en proverbe pour désigner le penchant phraseur des Français, prompts à disserter sans fin de problèmes que l’on ne peut ou ne veut résoudre. Cette inclination est du reste commune aux lieux du pouvoir. Celui, qui a siégé au Conseil National, se souvient des débats de plusieurs heures sur un objet constitutionnel, où tout conseiller a le droit à la parole pendant trois minutes, où le quart de l’assemblée s’inscrit et où l’on répète inlassablement les mêmes arguments devant un auditoire quasiment vide. On parle pour parler, sans aucune perspective de convaincre personne puisque personne n’écoute sinon les rédacteurs du procès-verbal. On s’imagine cependant que cela vaut la peine de prendre la parole, comme si c’était vital. Parler constitue un bon substitut d’agir, s’il s’agit de se convaincre soi-même d’avoir fait ce qu’on pouvait.

L’actualité fournit un exemple éclairant de ce travers : les efforts diplomatiques dans l’affaire ukrainienne. Ceci ne signifie pas que la diplomatie ne serve à rien dans son usage ordinaire entre gens civilisés. Elle permet d’informer au mieux de la position de chaque partie. Mais elle ne sert pas, si l’une des parties fait la sourde oreille.

On peut comparer Poutine à un joueur de poker singulièrement doué, tandis que Biden croit qu’il joue au solitaire et les Européens à la belote.  Poutine a subi d’une oreille distraite les présidents divers, qui croyaient modifier ses intentions en l’assommant de parlotes durant plusieurs heures. Ces représentants de l’Occident prétendent sauver la paix par la diplomatie, quoique ce ne soit pas leur véritable mobile. En réalité, le monde occidental ne veut absolument pas de la guerre. Pour espérer attendrir le tsar, il va jusqu’à en informer Poutine, ravi d’entendre cette rengaine, qui l’assure de pouvoir agir sans risque. Le premier principe d’une diplomatie consciente serait de ne pas révéler ses résolutions les plus secrètes. Il fallait au moins laisser entendre que toutes les options étaient ouvertes.

Et Poutine gagne ses levées patiemment, résolument, intelligemment sur le terrain. Il utilise la tactique du salami,  avec pour but d’avaler à terme toute l’Ukraine. Il a pris jadis la Crimée, l’Ossétie, l’Abkhazie, la Transnistrie sans en être châtié, il attrape aujourd’hui le Donbass avec la même merveilleuse impunité. Il foule le protocole de Minsk de 2014 avec une sombre joie. Pour un autocrate, les traités ne sont que des chiffons de papier.

On croit aujourd’hui revivre septembre1938, l’époque des accords de Munich. Le Premier ministre Neville Chamberlain signa pour l’Angleterre. Benito Mussolini et Adolf Hitler pour l’Italie et l’Allemagne. Daladier pour la France. L’objectif de ces accords de Munich n’était rien moins que la dénonciation de l’alliance de défense mutuelle qui avait été signée entre la France et la République tchécoslovaque. Cela donna à Hitler la permission d’annexer les Sudètes qui étaient peuplées de germanophones, c’est-à-dire d’envahir une partie de la Tchécoslovaquie en déplaçant la frontière. Une fois ce forfait accompli, il se sentit libre d’attaquer successivement le Danemark et la Norvège, puis la Pologne. Alors, l’Angleterre et la France qui ne voulaient pas de la guerre ont fini par y être irrésistiblement entraînées, parce que l’Allemagne y était résolue dès le début. Toutes les manœuvres diplomatiques déployées à Munich n’ont servi à rien, face à un adversaire qui feignait de les écouter pour gagner du temps et mieux se préparer. Neville Chamberlain était un gentleman britannique qui ne réalisait pas qu’il avait affaire à un individu mal élevé. Le premier ministre français, Daladier, fut moins naïf mais tout aussi lâche.   Winston Chruchill  a résumé cette situation : « L’Angleterre croyait avoir le choix entre le déshonneur et la guerre. Elle a choisi le déshonneur et elle a eu la guerre. »

Aujourd’hui, il en est de même. En annonçant que l’Otan ne fera pas la guerre pour l’Ukraine, cette alliance garantit l’impunité à Poutine. Les sanctions économiques n’y feront rien parce que la Russie s’y est préparée. Un pays prêt à déplacer ses frontières au prix de la vie de ses soldats y est indifférent. On n’achètera pas la paix avec la Russie en lui faisant perdre de l’argent. On la renforcera dans sa résolution irrédentiste, patriote, panrusse. Après avoir sondé la faiblesse de l’Otan, Poutine émettra des revendications sur les pays baltes qui furent jadis des provinces soviétiques. Et ainsi de suite. En abandonnant l’Ukraine à son sort, on choisit le déshonneur de peur d’avoir la guerre. On ne diminue pas le risque de la subir.

Pour l’Occident, elle est devenu un gros mot. Les Etats-Unis se retirent de l’Afghanistan et la France du Mali, subissant ainsi les pressions de leurs opinions publiques. La démocratie libérale n’est pas un produit d’exportation, même et surtout si les commis-voyageurs portent un uniforme. En Russie on peut encore affermir son pouvoir en tenant un discours impérialiste. En même temps, Poutine ne peut supporter qu’un régime démocratique s’installe à sa porte en Ukraine car cela signifierait le terme de son autocratie. Il a donc de bonnes raisons d’envisager la guerre et même de l’engager car il n’a en face de lui qu’une UE sans diplomatie commune et sans armée unifiée. Par un paradoxe coutumier de l’Histoire, Poutine deviendra peut-être l’artisan de la création d’un véritable Etat européen. Celui-ci serait alors le nécessaire rempart d’une Suisse indéfiniment neutre, pareille au maître d’école qui surveille d’un œil indulgent les querelles des gamins sur la cour de récréation. Réjouissons-nous d’être sorti de l’Histoire ! Ou de le croire ?

L’impossible conversion

 

Ainsi, nous déclarons que l’épidémie est terminée. Personne ne sait si c’est vrai, mais cela n’a pas d’importance. Nous sommes tellement habitués au déni de réalité qu’il faut user de cette faculté lorsqu’elle devient indispensable. Or, le peuple était las. Il ne supportait plus qu’on le contraigne. Il ne supportait plus que le pouvoir lui donne des ordres. Il allait sombrer dans n’importe quelle folie plutôt que d’écouter la raison.

On lui a donc donné arbitrairement, administrativement, théoriquement raison : l’épidémie est terminée. En démocratie on ne peut vivre indéfiniment dans la contrainte. La logique politique est de reconnaître la folie collective pour la faire prendre verbalement pour un exercice contrôlé de la raison.

Si le virus avait des antennes, il saurait qu’il a désormais le champ libre pour se développer en Afrique non vaccinée, où mijoter de nouveaux variants, et pour lancer de nouvelles vagues contre lesquelles les vaccins actuels seront inefficaces. L’avenir dira si vraiment l’épidémie est devenue un rhume endémique. Provisoirement nous sommes de retour à la case départ en retrouvant les autres embarras ordinaires.

Le plus courant est la menace impensable d’une guerre en Europe parce que la Russie redevient agressive. Nous ne pouvons rien lui opposer que des sanctions économiques. Or, la Russie a déjà mérité de telles sanctions, dès la conquête de la Crimée en 2014. On ne les a pas appliquées, d’où l’on a laissé entendre à la Russie que l’on ne désirait pas se brouiller avec elle pour défendre l’intégrité de l’Ukraine. Poutine en a tiré la conclusion logique qu’il pouvait continuer face à un adversaire sans volonté. Macron ou Scholz viennent énoncer des plaidoyers à Poutine, isolés au bout d’une longue table, comme des vassaux face à un suzerain. Mais le président du Conseil Européen, l’aimable Charles Michel, ne serait même pas reçu en Russie, car il ne possède aucun pouvoir de l’inquiéter sérieusement.

Pour peser dans la politique mondiale, il faut exister en tant qu’Etat d’une taille suffisante. L’UE a la taille, mais pas d’Etat. La Suisse n’a pas du tout la taille et boude l’UE. On peut difficilement imaginer Poutine recevant Ignazio Cassis, même au bout de la table car il n’a pas de temps à perdre. Il ne connait même pas le nom de notre président annuel.

Or, il subsiste un autre problème, bien plus important qu’une très éventuelle guerre ouverte. Il persistait avant l’épidémie et il revient en force : le climat a continué à se réchauffer et menace la survie de beaucoup d’espèces vivantes, à commencer par la nôtre. En plus de l’épidémie, on a eu droit à une multiplication de cyclones, de sécheresses, de fonte de glaciers et de feux de forêts.

Comme le problème a été négligé pendant deux ans, des solutions bâclées dans l’urgence commencent à apparaitre. L’UE vient de verdir réglementairement deux filières : le gaz et le nucléaire, comme si cette déclaration abrogeait leurs inconvénients. La France envisage cinq nouvelles centrales nucléaires, comme si cela assurait son autonomie, dépendante forcément de l’alimentation en combustible par des pays producteurs aussi fiables que le Niger ou le Kazakhstan, comme si les réacteurs d’une nouvelle génération disposaient d’une sécurité à 100%. La Suisse se propose de prévenir la pénurie menaçante d’électricité l’hiver prochain en construisant (plus tard) de nouveaux barrages ou même trois centrales à gaz, qui ne fonctionneraient que de façon intermittente en cas de pénurie. C’est-à-dire que le courant qu’elles produiront sera monstrueusement cher pour amortir l’investissement. Bref on bricole, chacun dans son coin.

En fin de compte, la seule source fiable d’énergie est celle que l’on peut récupérer indéfiniment sur le territoire national : le solaire avec l’éolien et l’hydraulique, la géothermie, la biomasse. C’est renouvelable et sûr. Une politique d’envergure consisterait à bâtir une industrie nationale de l’énergie et accessoirement d’économies d’énergie. On n’en prend pas le chemin. La production de CO2 au niveau mondial n’a pas baissé. En Suisse on ne sait pas quand les voitures thermiques et les chauffages aux fossiles seront interdites, quand les recours contre les éoliennes seront abolis. Le peuple a montré tellement peu d’enthousiasme à suivre les conseils du politique en matière d’épidémie que l’on peut imaginer sa résistance à toute forme de changement de ses habitudes. La Berne fédérale se garde bien de tirer des plans sur la comète climatique. On fera comme avec les masques en 2020, on ne prévoira pas, on réagira dans l’improvisation, on fera comme si on n’avait pas été prévenu.

Car s’adapter à la nouvelle donne énergétique consiste rien moins qu’à changer de modèle économique, à abandonner de vieilles habitudes, à prendre moins l’avion, à utiliser moins la voiture, à consommer autrement, à abandonner complètement certaines filières. Non pas à retourner au passé qui nous a transporté dans l’actuel présent, mais à inventer un avenir dont on ne sait rien pour l’instant. A mobiliser toutes les bonnes volontés qu’il faudrait commencer à éveiller.

Empoignons le cas de la publicité. Elle est utile au producteur, car elle garantit ses ventes, et nocive au consommateur, car elle lui fait acheter des produits inutiles en lui faisant croire qu’ils vont assouvir des envies ou réduire des frustrations. En dehors de cette gabegie de la consommation, la publicité est encore indispensable aux médias qu’elle finance, aux clubs sportifs, aux activités culturelles. En sus des impôts levés par les pouvoirs publics, cette vaste industrie finance l’information, le sport, la culture en prélevant une taxe occulte sur le panier de la ménagère. Si l’on voulait vraiment réduire les consommations inutiles, il faudrait bannir la publicité. C’est pratiquement impossible. Car elle transforme les sentiments les plus bas : le désir de paraître, le comblement des déchirures affectives, le plaisir de dépenser, le souci de de se fondre parmi les privilégiés. Elle suscite d’abord une convoitise, dont je n’ai jamais eu besoin, et prétend ensuite que cette envie est un besoin. Elle touche l’esprit avant le porte-monnaie.

On ne changera pas de système économique comme de chemise, sans changer d’abord les hommes. Osons le mot : en les convertissant à la solidarité entre les peuples et entre les générations, en renonçant à l’avidité et à l’envie, en abolissant les violences physiques ou psychologiques. Ce fut longtemps la charge des religions, qui ont toujours plaidé pour cette conversion avec une belle unanimité. Cette universalité de l’approche spirituelle dévoile un besoin fondamental de l’être humain.

Malheureusement beaucoup de religions restent immobilisées sur des textes et des conseils datant de plusieurs siècles, inadaptés à la conjoncture actuelle, pratiquement inaudibles. Il faudrait donc imaginer de nouvelles méthodes de prédication, sans avoir le loisir de les développer. On peut donc douter que cette conversion se produise à temps. Il faudra, comme dans la pandémie, attendre les prodromes de la catastrophe pour induire la componction.

 

 

 

 

Les peuples l’emportent sur l’Etat

 

La votation du 13 février a constitué une démonstration éclatante du bénéfice de la démocratie directe : sur trois objets, le peuple l’a emporté sur l’Etat fédéral : administration, parlement, Conseil fédéral confondus. Et le quatrième objet, l’interdiction de l’expérimentation humaine et animale, a été balayé à une telle majorité qu’il ne constituait pas un réel enjeu par suite de son utopisme.

La votation a aussi révélé une fois de plus qu’il n’existe pas un peuple en Suisse, au sens d’une Nation uniforme, unilingue, pratiquant la même religion, la même cuisine, les mêmes passe-temps. La force de la Suisse réside au contraire dans le fédéralisme, la reconnaissance qu’il n’existe pas une mais quatre Nations, un peuple quadruple, soigneusement protégé de toute tentative de centralisme. Comme on parle rien moins que trois langues dans les Grisons, il s’impose de préserver la plus fragile, jusqu’à l’imprimer sur les billets de banque. La véritable démocratie n’est pas le règne de la majorité mais le respect de toutes les minorités. En sens inverse une minorité doit respecter la loi votée par la majorité et ne peut se prévaloir d’une liberté sans limites.

Il n’y a donc pas lieu de se chagriner de ce que le soutien à la presse fut positif en Suisse romande et négatif en Suisse alémanique. Le Röstigraben n’est pas l’indice d’un défaut mais d’un privilège. Chaque Nation de l’Helvétie a pu s’exprimer au point de mettre en évidence une différence culturelle tout à fait respectable, qui n’empêche pas les röstis d’être servis dans toute la Suisse. Pour entrer dans un détail probant, la recette originale alémanique consistait à râper des pommes de terre préalablement bouillies tandis que la variante romande penche plutôt vers les pommes de terre râpées crues. Cela ne vaut pas la peine d’une guerre civile.

En comparaison des autres pays, la Suisse est donc, bien plus qu’une curieuse anomalie, l’exception fondatrice de tout Etat pluriethnique.  En revanche, la contradiction institutionnelle de la plupart des pays est le concept bétonné d’Etat Nation, c’est-à-dire la superposition d’une structure du pouvoir sur une population homogène. La gestion du premier, l’Etat, en soi arbitraire, facilement oppressive, tatillonne, forcément bureaucratique, est indûment justifiée par l’existence chimérique d’un être collectif la Nation, puisant son origine dans la nuit des temps. Seule la Nation justifie l’Etat. Il n’y a pas d’Etat légitime sans la Nation.

A la fin du XVIIIe siècle, l’origine de ce malentendu existentiel fut la France jacobine, centralisatrice, pyramidale.  Suppression des provinces au bénéfice des départements. Avec l’élection aujourd’hui par le « peuple » (tellement peu unanime qu’il faille prévoir deux tours) d’un président français habitant un palais avec une foule de serviteurs, avatar républicain de ce roi auquel on a jadis coupé la tête. Il semble parfois que ce soit du reste sa fonction essentielle : on l’élit à une faible majorité pour le critiquer tout de suite, avec un déclin radical de sa popularité sondagière. Un substitut de roi pour une guillotine allégorique. Un Chef de l’Etat pour s’en moquer, pour se venger de l’existence de l’Etat, qui gêne.

Ce schéma, inventé de toute pièce durant la Révolution, fut conforté au siècle suivant par l’école obligatoire de Jules Ferry, vaste machine destinée à supprimer les parlers régionaux, qui contredisaient le concept de Nation. Celle-ci constitue maintenant le principal obstacle à la nécessaire fusion de l’UE en un Etat. Selon la formule gaullienne, il ne doit exister d’autre Europe que celle des Etats, chacun fondé sur sa Nation, socle transcendant de sa légitimité. Les instances bruxelloises ne peuvent exercer qu’un rôle d’arbitre, de fédérateur, de gestionnaire de l’économie.

Car le mauvais exemple de la France jacobine a contaminé des nations traditionnellement fédérées comme l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne et la Grande-Bretagne. A partir du XIXe siècle, ces pays pluriethniques se sont cherché une unité artificielle, qui n’a pas été pour rien dans le déclenchement des deux guerres mondiales. Cette confusion des niveaux fut résumée dans la formule meurtrière : ein Volk, ein Reich, ein Führer. Combien d’Allemands sont morts en croyant se sacrifier simultanément pour la Nation, l’Etat, le Chef, comme si c’était la même chose.

Le Brexit est une manifestation tardive d’une fausse unité britannique, puisque ni l’Ecosse. ni l’Irlande ne l’ont approuvé. L’inimaginable assaut du Capitole par les partisans de Trump est l’ultime tentation d’imposer à l’Etat yankee la volonté du peuple humilié des Confédérés.

Le désagrément majeur avec l’idée de l’Etat-Nation est son augmentation récente. La Russie fait actuellement une poussée de fièvre en se fixant pour objectif de récupérer les populations russophones en Ukraine, en attendant celle de l’Estonie, comme si cela valait le risque d’une guerre qui pourrait devenir nucléaire. La Chine opprime les Tibétains et les Ouighours parce qu’ils ont le défaut insupportable de ne pas parler le chinois, qui est du reste plus un conglomérat de dialectes que la pratique uniforme du mandarin. Le Liban est carrément devenu ingouvernable à cause de ses multiples communautés, qui se sentent chiites, sunnites ou chrétiennes avant d’être libanaises. L’Espagne ne digère par le peuple catalan. La Belgique est la réunion accidentelle de deux peuples qui ne l’ont pas choisi et qui ne parviennent pas à se fédérer en cherchant une vaine Nation belge.

Le tout premier des devoirs d’un Etat est d’assurer la sécurité du peuple ou de ses peuples, en défendant son indépendance, s’il le faut par les armes, plutôt que de se complaire dans des controverses à qui sera le plus souverainiste. La menace russe sur la paix en Europe est une réalité dont il faut tenir compte. Les Etats-Unis étant occupés ailleurs, le seul obstacle à l’impérialisme russophone reste l’UE. Elle n’a toujours pas compris que le plus important n’était pas la monnaie commune ou la libre circulation des hommes, des capitaux, des marchandises, des entreprises. Ce ne sont normalement que les conséquences de l’existence d’un Etat, pour l’instant inexistant, et cet Etat qui devrait advenir ne peut être fondé sur l’existence factice d’une prétendue Nation européenne. Une armée et une diplomatie commune peuvent exister dans une Confédération  de Nations distinctes.

La Suisse a servi – et sert encore – de prototype latent d’une future confédération européenne, qui protègerait d’abord sa sécurité et son indépendance, y compris celle de la Suisse elle-même. Ce qui signifie une armée commune. Pas l’alliance de l’Otan, qui n’a même pas réussi à unifier le matériel de ses armées.

En 1954, le Parlement français a rejeté l’idée d’une Communauté Européenne de Défense, tant ce concept contredisait la nostalgie d’une France, qui avait imposé toute seule sa prédominance militaire de Louis XIV à Napoléon. Or la réalité est depuis devenue bien différente. Avant 1914 déjà, la France a dû chercher une alliance avec la Russie et la Grande-Bretagne pour assurer sa sécurité face à l’Allemagne. Mais cette faiblesse, permanente depuis un siècle, a toujours été occultée par le discours nationaliste, identitaire, souverainiste qui infecte aujourd’hui encore la campagne de la droite française. Plutôt que se gargariser de grandeur, il faudrait parler pragmatiquement de sécurité et en tirer les conséquences.

La Suisse a donc un rôle essentiel à jouer dans la construction européenne, celui d’un exemple de quatre Nations en un Etat doté de fédéralisme, de démocratie directe, de concordance. Et d’une armée de milice. Faudrait-il attendre le malheur d’une nouvelle guerre européenne pour s’en rendre compte ?

 

 

La sainte ignorance

 

 

 

Les camionneurs canadiens obstruent Ottawa parce qu’ils ne sont pas d’accord avec les mesures sanitaires prescrites par leur gouvernement. Bien entendu, ils ont tout de suite fait école : en Europe leurs émules méditent de faire subir le même sort à Paris et Bruxelles. Et bien évidemment ce genre de fantaisie ne se produira pas à Moscou ou Pékin.

Car le droit de manifester constitue une liberté fondamentale dans une démocratie, mais il n’autorise pas de bloquer la circulation et de klaxonner sans cesse. Ces manifestants cumulent deux ignorances : celle de leurs institutions qui permettraient d’agir sur la gouvernance dans une parfaite légalité, sans empoisonner les habitants de la capitale ; celle du bienfondé des mesures prises par les autorités publiques pour contenir l’épidémie de façon à ne pas déborder les hôpitaux. Comme ils ne connaissent rien en Droit ou en Biologie , il s’inventent au nom de la liberté le droit d’agir comme si ces sciences n’existaient pas. Moins on en sait, plus on croit savoir. Car on ne sait pas ce que savoir veut dire.

Même en Suisse il se trouve des citoyens pour manifester dans le même sens, en allant jusqu’à envahir la place fédérale et à tenter de forcer les barrages. A force de se renseigner sur les réseaux sociaux, ils sont persuadés d’une part que la Suisse est devenue une dictature et d’autre part que la lutte contre l’épidémie est complètement aberrante. Sur ce dernier point, ils nourrissent une foule de croyances, qui sont à la fois simultanées et contradictoires : le virus a été fabriqué délibérément dans un laboratoire pour pouvoir produire des vaccins ; les vaccins ne servent pas à protéger ni de la maladie, ni de la contagion ; les vaccins produisent des effets secondaires plus graves que la maladie elle-même ; et même carrément, les vaccins tuent. Ils découvrent toujours l’un ou l’autre site sur le Web qui les conforte dans une ou plusieurs de ces absurdités. Dans les commentaires de ce blog, ils enjoignent de les consulter et expliquent que ceux-là seuls détiennent la véritable information, parce que tous les médias sont manipulés par les lobbys pharmaceutiques. Sous-jacente est une conviction dévastatrice : les experts scientifiques eux-mêmes se trompent ou sont manipulés. La seule vérité est celle qui s’oppose à la version officielle. Les professionnels de l’infectiologie sont bêtes, corrompus ou fous.

Cette croyance en une sainte ignorance commence à informer certaine démarche au niveau le plus haut. Le Conseil fédéral a rompu les négociations avec Bruxelles en ignorant ou en feignant d’ignorer qu’il y aurait des représailles, à savoir la réduction  de  la Suisse au statut d’Etat tiers, en pratique l’exclusion d’Erasmus et d’Horizon. Il en va de même pour le Royaume-Uni après le Brexit.

A cette sanction frappant la science, la réaction du gouvernement était prévisible : ces subsides de l’UE dont la science suisse est privée seront remplacés par ceux de la Suisse, qui est tellement riche. Il suffit que le contribuable paie. D’ailleurs, la Science n’est pas une activité telle qu’il faille l’insérer dans une collaboration internationale : nous sommes déjà tellement forts que nous n’avons pas besoin des autres.

Face à ce blocage, les écoles polytechniques suisses avec des universités britanniques ont lancé la campagne “Stick to Science” pour appeler les Etats membres de l’UE à une collaboration en matière de recherche. Cette vertueuse démarche n’a aucune chance d’aboutir. Le monde universitaire de l’UE n’a pas le pouvoir d’influencer les décisions de Bruxelles. D’ailleurs, ce n’est même pas dans son intérêt. Comme la recherche suisse est coupée de la collaboration avec celle de l’UE, les plus prometteurs des jeunes chercheurs cesseront de venir en Suisse pou aller la où l’herbe est plus tendre.

Pour le professeur en études européennes à l’Université de Fribourg Gilbert Casasus, invité mercredi passé dans La Matinale, la stratégie des chercheurs suisses face à l’Europe est “contre-productive”. Il les appelle à refuser les mandats du Conseil fédéral pour s’opposer à sa “position antiscience”. Gilbert Casasus estime cette démarche académique erronée : “Si les chercheurs suisses sont aujourd’hui exclus de la recherche européenne, c’est la faute, et uniquement la faute, du Conseil fédéral. Cela me fait penser à un pompier pyromane qui allume un incendie et qui appelle la caserne pour l’éteindre. Et ensuite, il prend la parole devant les médias pour dire à quel point c’est scandaleux tous ces pyromanes. Tous les chercheurs devraient refuser de prendre des mandats que leur offre le gouvernement fédéral. C’est une arme à double tranchant, mais il faut qu’il y ait une mobilisation des chercheurs suisses contre la position antiscience du gouvernement fédéral.”

Verdict sévère : la position antiscience du gouvernement. Comment est-ce possible. Simplement parce qu’il pourrait être de plus en plus influencé par le mouvement antiscience de la rue. Les manifestants contre la politique sanitaire agrègent des groupes hétéroclites : gilets jaunes, routiers, insoumis, zahdistes, partisans du New Age, naturopathes, intégristes catholiques ou évangéliques, véganes, fascistes attardés, admirateurs de Poutine ou de Trump, sonneurs de cloches. Evidemment parmi eux une bonne fraction des 10% d’illettrés complets que rejette l’enseignement obligatoire public. Au-delà les illettrés fonctionnels estimés à 30% qui sont incapables de comprendre le sens d’un texte simple ou de rédiger un rapport. Cela fait beaucoup de monde, beaucoup d’électeurs.

D’où peut provenir cette surenchère de l’ignorance, sinon de l’école obligatoire qui abandonne sa mission essentielle, celle pour laquelle elle fut fondée voici deux siècles : apprendre, simplement mais sérieusement, à lire, écrire et calculer. De l’histoire, de la géographie, des sciences naturelles, du dessin, du chant, de la gymnastique comme compléments. Mais ceux-ci, à part le dernier, sont inaccessibles à des analphabètes.

Or cette école publique est souvent entre les mains d’une certaine gauche dont l’idéologie aspire  à l’instruction du peuple. Cependant si, avec un peu d’effort et d’intelligence, l’instruction atteignait réellement ces objectifs, il y aurait moins d’ignorants, donc de déshérités, donc d’électeurs pour ce genre de parti. En toute inconscience, l’enseignement obligatoire renâcle donc à cette fonction. Le but n’est plus d’apprendre mais de socialiser dans une ambiance décontractée. D’où la réforme révélatrice de l’orthographe. Puisqu’elle demande un effort et qu’il faut tout faire pour l’éviter, abolissons l’orthographe normative, dotons la d’un flou artistique.

La démocratie repose sur des citoyens éclairés. Moins ils le sont, plus ils s’y sentent tellement mal à l’aise qu’ils préfèrent manifester dans la rue que de glisser un bulletin dans l’urne. Aux Etats-Unis, la moitié des électeurs ont été persuadés que l’élection de Biden résulte d’une fraude massive. En Suisse la moitié des électeurs s’abstiennent le plus souvent de voter, parce qu’ils ne comprennent rien aux objets proposés.

La liberté de tromper

 

Le propre d’une démocratie est de garantir la liberté de pensée, de parole, de diffusion et de publication, bien qu’elle ne soit pas sans limites. La diffamation, l’apologie du racisme, le négationnisme sont réprimés. Des atteintes discrètes par pressions peuvent aussi exister. Toujours est-il que la Suisse se situe au dixième rang d’excellence, établi par Reporters Sans Frontière, après les pays scandinaves et même Costa-Rica ; le dernier de la liste est sans surprise l’Erythrée.

Parmi tous ces droits, la liberté académique est sans doute la plus pointilleuse : c’est le droit d’un professeur à enseigner sans contrôle supérieur, avec évidemment les cas réservés d’abus ou de fraude. Ce fut loin d’être toujours le cas et ce ne l’est pas toujours aujourd’hui. Mais la recherche ne peut s’exercer que dans cette liberté parce que le propre d’une découverte est de s’inscrire en dehors du consensus. Elle suscite d’abord le scepticisme, puis les débat, puis le consensus si elle est de bon aloi.

Car la Science ne produit pas de dogmes contrairement à un malentendu courant selon lequel elle occupe dans l’opinion publique la posture d’une vérité absolue, qui gêne et irrite.

En fait, il ne s’agit jamais de” vérité” : c’est seulement si un énoncé peut être démenti par la réalité qu’il a une valeur scientifique. La définition, inventée par Karl Popper (1902-1994), est paradoxale : un énoncé est significatif au point de vue scientifique dans la mesure où il est falsifiable, c’est-à-dire que l’on peut imaginer une expérience qui le contredise. Un énoncé dont on ne pourrait pas prouver la fausseté n’est ni vrai, ni faux : ce n’est qu’une conjecture, ce n’est pas un résultat scientifique. C’est parfois une escroquerie en bande organisée comme la scientologie, une justification du crime comme le racisme, un folklore populaire comme l’horoscope ou la voyance, un discours démagogique, un préjugé traditionnel. C’est aussi le cas des sciences dites humaines.

Aujourd’hui seules quelques sciences naturelles, Physique, Chimie, Biologie possèdent la caractéristique d’être des sciences au sens rigoureux de Popper. Cela ne veut pas dire que leurs énoncés scientifiques soient éternels. Bien au contraire. Une thèse de la science n’est jamais que provisoire et approximative, car elle est invalidée par n’importe quelle expérience, qui la contredit et qui propose un autre modèle, prenant en compte davantage de phénomènes. Elle ne devient pas fausse, elle est devenue insuffisante et dépassée. La Science n’émet pas de dogme irréfutable, mais des approximations successives de la réalité, dont chacune tire sa crédibilité du fait qu’elle accepte et recherche la réfutation : c’est cela la recherche scientifique, se tromper de moins en moins mais toujours un peu.

En sens inverse, un dogme idéologique, politique ou religieux, ou une théorie en économie ou en sociologie constituent toujours une tentation de figer la réalité en se cramponnant à une thèse qu’il est interdit de discuter. Trois siècles plus tôt, Pascal avait compris la même chose : « L’erreur n’est pas le contraire de la vérité, elle est l’oubli de la vérité contraire. Il n’est pas certain que tout soit certain. »

Lors d’une émission Infrarouge du 24 novembre, les téléspectateurs romands ont découvert un débat sur le Covid qui s’inscrit exactement dans ce schéma. D’un côté Didier Pittet de l’UNIGE spécialiste en infectiologie, de l’autre Michaël Esfeld professeur de philosophie à l’UNIL, opposant aux mesures de luttes contre l’épidémie. Le choix des intervenants mesure le professionnalisme de la rédaction. On ne pouvait imaginer défenseurs de thèses plus opposées.

Le philosophe n’hésite pas à contester l’importance et le danger de la pandémie à partir des statistiques de 2020, de même que l’utilité du vaccin, ou celle des confinements. Il signale aussi la partialité des opinions soi-disant scientifiques qui nous guident, et la censure qui règne partout désormais. Malgré l’opinion contraire du biologiste, il ne démord pas de la sienne.

En réalité tous les gouvernements, conseillés par leurs scientifiques, ont imposé de telles mesures, allant en Autriche jusqu’à la vaccination obligatoire. Face aux vagues successives de l’épidémie, ce dispositif a permis d’éviter le débordement des hôpitaux et la nécessité dramatique d’opérer un tri entre les patients. L’évidence des statistiques, la comparaison entre les pays, en a démontré la pertinence.

Ce débat a eu un écho dans la presse (24 Heures) qui s’est étonnée, voire choquée, de la liberté de parole du professeur Esfeld, qui revient sinon à un déni de la réalité, du moins à une transgression du politiquement correct. Interrogé, le recteur de l’UNIL a renvoyé le journaliste dans ses foyers : « Ce n’est pas à l’autorité de réguler ce qui se dit et ce qui ne dit pas. »

Point barre. En biologie les affirmations sont soumises à la règle de Popper, en philosophie non. Si Pittet s’était avisé de reprendre les thèses dissidentes et farfelues  de Raoult, la FMH aurait pu intervenir, mais certainement pas le rectorat. Par contre, il n’y a pas d’instance supérieure de la philosophie depuis que l’Inquisition a fort heureusement disparu.

Michael Esfeld est né à Berlin-Ouest en 1966, ce qui explique dans une certaine mesure son attachement fanatique à la liberté des citoyens par le fait d’avoir vécu dans un îlot de liberté au milieu d’un océan de dictature. Il est l’auteur d’un excellent ouvrage « Philosophie des Sciences » dont le thème central est la relativisation de celles-ci. Par fonction il est donc disposé à mettre en question la politique sanitaire du Conseil Fédéral dans la mesure où celle-ci revendique un fondement scientifique.

Cette question mérite d’être posée, mais la réponse  de Michaël Esfeld est légère, hâtive, doctrinaire, plus propre à attirer sur lui  les projecteurs de l’actualité  qu’à définir une nouvelle politique sanitaire qui respecterait à la fois la liberté mais aussi la vie de la population. Le Conseil fédéral a fait ce qu’il a pu, au mieux de son information et de ses compétences, visant à la fois à ne pas détruire l’économie sans tolérer une catastrophe sanitaire. Professer qu’il est animé par le désir d’opprimer les citoyens est irréaliste. Les élus doivent se faire réélire et ne contrarient les électeurs que le moins possible.

Le retour des empires

 

Partons d’une évidence. Si la Russie entreprenait la conquête de l’Ukraine, l’UE européenne ne la défendrait pas, sinon par des gesticulations économiques inefficaces. Le dessein manifeste de Poutine consiste à rétablir l’empire soviétique. Il a déjà grignoté la Crimée et le Donbass. Il a positionné des troupes en Biélorussie, en Arménie et au Kazakhstan.  Ce n’est pas l’espace qui manque à la Russie avec l’immense Sibérie, mais elle est en manque de fierté nationale. Elle ne représente pour l’instant que le résidu d’un immense empire, qui fait encore rêver.

Après 1945, l’Union Soviétique n’eut de rival que les Etats-Unis. Le monde fut clairement divisé en deux camps pendant trois décennies. A la chute du mur de Berlin, durant une vingtaine d’années il n’en a subsisté qu’un seul, l’empire américain avec ses alliés et ses colonies de fait, d’innombrables républiques bananières, son incompétence, ses maladresses politiques. Il en est arrivé à élire un président bouffon.

Un nouvel équilibre s’impose maintenant avec la montée de la Chine. Par un réflexe symétrique à celui de de la Russie, elle envisage de récupérer Taïwan et colonise subrepticement l’Afrique. Le monde redevient bipolaire par coexistence de deux nouveaux empires, chinois et américain. La Russie s’évertue à en redevenir un. Le seul qui ne se constitue pas est l’Europe.

Or elle a détenu jadis l’empire du monde. En 1914, florissaient les empires  russe, allemand, austro-hongrois, ottoman, anglais et français. En 1919, les quatre premiers disparurent. Or ils étaient bien utiles : les Ottomans maintenaient l’ordre et la paix aux Moyen-Orient, les Autrichiens dans les Balkans. Depuis ces régions sont devenues des foyers perpétuels de conflits.

En 1960, les empires anglais et français disparaissent et ne remplissent plus leurs rôles de pacification. L’armée française s’épuise à empêcher la création d’un Califat islamique dans le Sahel, sans que l’UE l’appuie sérieusement. Sans armée unifiée, ni diplomatie commune l’Europe n’est pas un interlocuteur crédible dans le destin de l’Ukraine. Poutine est l’équivalent d’un loup face à un troupeau de moutons dont le berger (américain) s’est éloigné.

Les historiens du futur pourraient considérer que Vladimir Poutine fut un révélateur de l’UE dans la mesure où il lui fit prendre conscience de sa faiblesse. Pourvu que le défi lancé par la Russie soit décrypté et compris et que le nationalisme archaïque de certains pays de l’UE cède devant une sorte d’authentique patriotisme européen. Avec 446 millions d’habitants, elle dépasse de loin les Etats-Unis (334) et la Russie (146). L’Europe fut la mère des arts et des sciences, les caravelles portugaises et espagnoles ont découvert la planète, les orchestres symphoniques du monde entier jouent les musiques composées par les Allemands et les Autrichiens. Si l’Europe est entrainée dans une future guerre, cette civilisation risque d’être détruite. Même si l’arme nucléaire ne sera pas d’un emploi assuré, on ne peut l’exclure.

Alors que l’UE ne représente pas du tout un empire, la Suisse pour l’instant s’en tient à distance pour de multiples raisons. Malgré son nationalisme, ce pays réussit remarquablement en économie. Sa population en est fière et dénigre la faiblesse de l’UE comparée à sa propre force. En même temps, elle détient la clé d’une mutation de l’UE en un seul pays.

Les pays constituant l’UE ignorent et ne peuvent même pas imaginer les secrets des institutions suisses qui assurent la stabilité d’un pays habité par quatre ethnies pratiquant des langues et des cultures différentes. Le fédéralisme, la concordance, la démocratie directe, la neutralité en constituent les quatre piliers. La plupart des pays européens sont centralisés, gouvernés en alternance par la droite et la gauche, refusant toute idée d’un référendum d’initiative populaire, animés du désir incontrôlable de s’occuper des affaires des autres.

Or, il faut tout faire pour éviter qu’une guerre impromptue n’éclate. Cela arrive parfois par inadvertance comme la première guerre mondiale déclenchée parce qu’un terroriste, par hasard serbe, avait assassiné le grand-duc héritier d’Autriche. Cela arrive parfois parce qu’on a laissé l’agresseur potentiel se réarmer comme pour la seconde guerre mondiale et que l’on n’est pas intervenu à temps. En tergiversant pour aller au secours de l’Ukraine, on risque le pire. Et l’UE ne peut que balancer faute d’une diplomatie et d’une armée commune.

Il faut que l’UE devienne à son tour un empire avec non seulement une monnaie unique, mais aussi une diplomatie crédible, une frontière sauvegardée, un gouvernement fort. Il ne suffit plus de promouvoir la science, la recherche, la formation, l’économie. Il faut assumer les pouvoirs régaliens. Le premier étant d’ouvrir l’appartenance de l’UE à tout pays qui le désire, l’Ukraine par exemple. La Suisse doit donc cesser de se demander ce que l’Europe peut faire pour elle et se demander ce qu’elle peut faire pour l’Europe. Le véritable enjeu reste la paix.