D’un patrimoine à l’autre, et retour

Chacun en conviendra : il y a une certaine évidence à faire le détour par Rome quand on travaille sur le patrimoine ; a fortiori quand on travaille sur le patrimoine inscrit à l’UNESCO, ce qui est mon cas, et l’Istituto Svizzero di Roma m’a accueilli deux mois au cœur de l’hiver 2021 pour faciliter mes recherches sur le sujet. Pourtant, ce n’est pas cette Rome patrimoniale, cette « série de témoignages de valeur artistique incomparable (…) produits pendant près de trois millénaires d’histoire » comme le dit le site internet de l’UNESCO, qui m’amenait sur la colline du Pincio. Mon objet à moi était les services de l’État italien chargés, à un titre ou un autre, de contribuer à alimenter la présence de l’Italie dans les activités liées à la Convention pour la Sauvegarde du patrimoine culturel immatériel (PCI). Ce type de patrimoine, fait de pratiques culturelles et de savoir-faire, dont l’UNESCO a fait un objet phare de sa politique patrimoniale, est moins connu que l’autre, le Patrimoine mondial. Le centre historique de Rome figure depuis 1990 dans la Liste confectionnée au titre du second. Par contre, aucune pratique romaine ne figure sur la Liste dite représentative du PCI ; il faut aller jusqu’à Viterbe vers le nord pour trouver mention du PCI, la ville étant le théâtre d’une de ces « processions de structures géantes portées sur les épaules » dont l’Italie a obtenu l’inscription, en 2013 ; ou alors vers le Sud, à Naples, où « l’art du pizzaiolo » a été consacré par une inscription en 2017.

 

Plaque commémorative célébrant l’inscription sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO des « processions de structures géantes portées sur les épaules », parmi lesquelles figure la « Tour de Sainte-Rose » de Viterbo. Photo: B. Debarbieux.

Alors pourquoi venir à Rome ? Parce qu’en la matière, l’essentiel des décisions concernant l’Italie y sont prises, quelque part entre les murs de la Commissione Nazionale Italiana per l’UNESCO, Via di Sant’Apollinare, et ceux de trois ministères et du Palais Chigi. Car tel était le but de mon séjour : étudier comment l’État italien procède quand il s’agit d’inciter des communautés d’adeptes de pratiques culturelles à se lancer dans un démarche d’inscription, de les accompagner, d’arbitrer entre plusieurs communautés le cas échéant, mais aussi de coopérer avec d’autres États quand se profile une candidature « multinationale » comme ce fut le cas, avec la France et la Suisse, pour l’alpinisme ou encore avec l’Autriche et la Grèce autour de la transhumance, les deux inscrits en 2019.

 

J’arrive à Rome fin décembre dans une ville qui s’apprête à se confiner une nouvelle fois.

Mais rien de tout ceci ne fut possible. Le covid19 en a décidé autrement. J’arrive à Rome fin décembre dans une ville qui s’apprête à se confiner une nouvelle fois. Les portes des ministères se ferment. L’Istituto se replie sur lui-même ; l’exposition temporaire tombe dans un long sommeil ; les animations culturelles s’évaporent. Quand je comprends que la situation s’installe dans la durée, je renonce à mon projet initial et bascule sur la rédaction d’un livre qui me tient à cœur sur les mondialités du patrimoine. Il y est un peu question de Rome, mais à la marge. De camp de base pour atteindre les lieux de décisions de l’Italie en matière de patrimoine, l’Istituto se mue, le temps d’un confinement de plus, en havre de paix pour une résidence d’écriture, parfaitement propice à cela d’ailleurs.

Mais mon expérience du rapprochement entre Rome et patrimoine, circonstanciel dans un premier temps, ne s’arrête pas là. La situation exceptionnelle de l’hiver 2021 a tout changé. Fin décembre 2020, la ville est entrée dans une étrange torpeur. Les fantômes de l’histoire ont repris possession des rues désertes. Les lieux emblématiques de la cité, qu’aucun touriste ne venait côtoyer désormais, flottaient dans l’indifférence. Rome, que pourtant j’avais croisée à plusieurs reprises, ne m’apparaissait plus la même. La puissance des traces du passé, des hauts lieux de l’histoire de l’architecture et de l’urbanisme, semblait décuplée. Et puis la décrue est arrivée : semaine après semaine, les portes se sont rouvertes, les rues se sont remplies de nouveau, les fantômes se sont repliés dans les caves et les greniers. Une sorte de renaissance sans rapport aucun avec celle qui a laissé des traces si spectaculaires il y a six siècles de cela. Cette séquence a été source d’émotions incroyables. Comme si ce palimpseste à nul autre pareil qu’est Rome s’était donné à lire d’une toute autre façon, le temps d’un court hiver, humide et lumineux.

 

« Le Colisée, au réveil d’un long confinement, avant le retour des visiteurs ». Photo: B. Debarbieux. 

Le patrimoine est affaire de temps

Le patrimoine est affaire de temps. Ce n’est pas seulement ce qui nous vient du passé ; c’est aussi ce qui nous fait être au présent et nous guide vers le futur. Comme me le disait un ami sociologue, c’est lui qui nous fait dire : « je procède de ce qui me précède ». L’expérience de Rome dans l’hiver 2021 m’a convaincu de quelque chose de plus : le patrimoine est affaire aussi de circonstances. Que la routine des pratiques ordinaires, celles des touristes et celles des Romains se grippe, et c’est toute l’épaisseur historique de la ville, toute sa capacité à vivre d’elle et avec elle qui s’en trouve changée. Pour observer cela aussi, la villa Maraini s’est révélée une sentinelle incomparable.

 


Bernard Debarbieux est professeur ordinaire en géographie politique et culturelle et en aménagement du territoire à l’Université de Genève. Ses activités sont principalement rattachées au Département de Géographie et Environnement et à l’Institut des Sciences de l’Environnement, au travers notamment du Pôle/Institut en Gouvernance de l’Environnement et Développement Territorial (P/IGEDT). Il est aussi Doyen de la Faculté des Sciences de la Société depuis 2014.

 

Istituto Svizzero

Istituto Svizzero

L’Istituto svizzero a plus de 70 ans. Il souhaite se faire mieux connaître et illustrer, grâce aux récits de ses résidents de Rome, Milan ou Palerme, comment cette plateforme interdisciplinaire permet à des artistes et à des scientifiques venus de toute la Suisse de développer leurs projets en croisant leurs expériences et leurs pratiques. Sous l’impulsion d’une nouvelle équipe et de Joëlle Comé, sa directrice depuis quatre ans, l’institut a ouvert des résidences à Milan, la ville du design, de l’architecture et de la mode. Mais aussi à Palerme, la cité qui se situe depuis toujours au carrefour des civilisations et de la Méditerranée. Le blog donne la parole aux résidents et permettra de suivre ces chercheurs tout au long de leur séjour et de leur cohabitation inédite à l’Istituto svizzero. Il informera de l’avancée de leurs recherches qui vont, de l’archéologie à l’architecture, en passant par les arts visuels, la composition musicale ou l’histoire de l’art. Et ainsi de les accompagner dans leur découverte de l’Italie et des trois villes de résidence.

8 réponses à “D’un patrimoine à l’autre, et retour

  1. Comme ancien membre de l’ISR, J’ai apprécié vos réflexions sur la Rome confinée et sur la Rome qui se déconfine, votre “basculement” du projet qui vous menait à l’ISR à l’élaboration du livre qui vous tenait à coeur depuis des années, j’ai apprécié comme il se doit l’excellente formule de votre collègue sociologue “je procède de ce qui me précède”, bref, j’ai lu avec bonheur votre méditation sur votre séjour romain.
    Une question pourtant : pour quelle raison dans la présentation de votre situation professionnelle, département, institut ou faculté, ne mentionnez-vous jamais l’université à laquelle vous êtes rattaché ?
    Vous aiguisez la curiosité du lecteur mais vous le laissez sur sa faim !

    1. Merci beaucoup pour ce commentaire et pour votre intérêt.
      Nous précisons que Bernard Debarbieux est rattaché à l’Université de Genève.
      Encore merci!

    2. Merci pour votre commentaire
      Pour que ce qui est de mon (absence de mention de mon) attache institutionnelle, c’est juste un oubli, malgré ce que je lui dois. Il faut croire qu’à l’ISR, on entre dans un autre monde qui fait oublier le reste…

  2. Vraiment intéressant d’avoir votre opinion sur les patrimoines inscrits UNESCO en Italie.
    Je comprends que vous aviez un but de séjour qui était d’étudier comment l’État italien procède dans l’inscription d’un site ….
    Mais avez vous fait cette démarche juste tout près de chez nous ici en Suisse Romande ?
    Comme le Lavaux par exemple qui devient intéressant d’étudier aussi car ce site évolue trés vite ….
    A la lecture des contraintes imposées par l’UNESCO pour ces sites “remarquables“ nous pouvons voir qu’il n’y a pas vraiment un suivit de l’évolution du “lieu” remarquable et de sa capacité à continuer de remplir le cahier des charges originel.
    Une question me vient :
    Est-ce que dans votre travail vous prenez en compte l’aspect protection de la biodiversité ?
    Est-ce que l’UNESCO en tient compte ?
    Je prends toujours l’exemple du Lavaux car j’ai depuis 5 ans documenté l’évolution du paysage et les problèmes qui apparaissent maintenant sans qu’ils n’aient été abordé par la classification renouvelée de Lavaux.
    Par exemple le problème de la préservation du paysage et des constructions : il est apparu dans le Lavaux des constructions pharaoniques d’immeubles casant toute la beauté du paysage.
    Un exemple, 100m au-dessus du village de Savuit (Lutry) a été construit une villa ultra moderne en marbre qui ne peut se fondre dans le paysage censé être protégé du Lavaux. Le citoyen se posera légitimement la question : comment l’UNESCO peut accepter ceci ?
    Deuxième exemple on ne peut plus d’actualité puisque soumise prochainement au peuple Suisse pour votation en juin : Utilisation massive de pesticide, d’herbicide, d’épandage par hélicoptère etc… sur toutes les vignes du Lavaux. C’est plus de 4000 tonnes de pesticides par année qui sont déversés sur ces vignes. Ces pesticides se retrouvent inévitablement dans le Lac Léman !
    Depuis plus de 5 ans dans les villages du Lavaux il n’est plus autorisé de boire à toutes les fontaines publics.Toutes ont un écriteau “eaux non-potable” !
    Est-ce que l’UNESCO admet que le paysage et la biodiversité soit hypothéquée de la sorte ou seul l’aspect « carte-postale » peut compter ?

    1. Merci beaucoup pour votre intéressant commentaire. Nous le soumettons à prof Debarbieux puisqu’il puisse vous répondre.
      Encore merci!

  3. Bonjour, je ne comprends pas pourquoi vous ne passer pas les réponses?
    Vous n’avez donc pas de suivit régulier de votre blog ou les réponses ne vous intéressent pas?
    A moins que vous ne pratiquiez la censure. Mais chez XR nous avons reçu le message.

  4. A enfin, les commentaires remarchent ! MERCI
    Nous sommes vraiment préoccupés par cette problématique et comptons sur votre réponse car nous estimons qu’il y a matière à intervenir au niveau de l’UNESCO concernant le LAVAUX.
    Votre avis compte donc vraiment puisque vous publiez sur ce sujet.
    Cette problématique de l’état des nappes phréatiques, des rivières qui coulent dans le Lavaux est alarmantes car elles sont toutes polluées par de grosses quantités de produits dangereux pour les sols et la faune. Les colonies de salamandres le long de la rivière qui passe sous le village de Chenaux sont décimées par les pesticides.
    La préservation des sols et de la biodiversité est un critère de l’UNESCO, il n’est plus respecté depuis longtemps.
    De même que celui du paysage puisque nous pouvons voir des constructions massives dans le Lavaux.
    L’état de Vaud devait donner des subventions aux vignerons pour maintenir les murs de vignes mais ces subventions ne couvrent pas le dixième d’une facture de rénovation de ces murs de vignes en pierres sèches.
    C’est un des critères de l’UNESCO, et il n’est plus respecté car le vigneron et même le canton de Vaud lui-même refait actuellement ses réfections de murs de vignes en béton !
    Roulez entre Cully et Vevey, vous vous rendrez compte du bétonnage le long des routes du vignoble.

    1. Merci pour votre commentaire et votre analyse de ce qui se passe à Lavaux
      Je travaille sur le patrimoine culturel immatériel qui relève d’une autre catégorie du “patrimoine de l’humanité” et ne porte par sur la protection de sites, mais sur la sauvegarde des pratiques culturelles (par exemple, la fête des Vignerons à proximité). L’analyse que je conduis en Italie a été précédée par une analyse correspondante en Suisse et en France. Je suis donc en contact avec le service de l’Office Federal de la culture qui s’occupe de ce type de patrimoine.
      Ceci dit par curiosité, je me suis aussi intéressé à quelques sites inscrits au Patrimoine mondial (comme Aletsch et environs) ou envisagés (comme au mont Blanc) et j’entretiens quelques contacts sur ces questions avec un service de l’Office Federal de l’environnement. De façon générale, vous savez peut-être que l’UNESCO n’a pas pour mission (ni les moyens) de suivre de près l’évolution des sites inscrits; cette responsabilité revient aux Etats; ce n’est qu’une fois de temps en temps que le Comité du Patrimoine mondial demande et évalue un rapport sur chaque site inscrit. Je ne sais pas ce qu’il en a été pour Lavaux. Vous pourriez peut être avoir des informations via l’association des biens du patrimoine mondial situés en Suisse dont, à ma connaissance, le directeur est (ou était) le gestionnaire du site de Lavaux.

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